La France Juive (édition populaire)/Livre 5/Chapitre 1

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Victor Palmé (p. 265-270).


CHAPITRE PREMIER


Noblesse de cartes de visite et comtes de la Bourse. — Les ruines morales. — L’aristocratie. — La place qu’elle tient encore. — Sa bonté native, son absence de haine, son incurable frivolité. — Le besoin de s’amuser.


I


C’est un crayon que je veux tracer, et non un tableau que je prétends peindre.

Ce qu’on entend par une société, c’est-à-dire, un ensemble de lois, d’usages, de traditions, n’existe plus. Ce qui paraît tenir debout, n’est qu’un décor qui ne résiste pas à l’examen. On vit dans un perpétuel mensonge, et il est difficile, pour l’observateur, de raisonner d’après des apparences de situations et des étalages de sentiments qui, la plupart du temps, sont absolument faux.

Au premier abord, néanmoins, rien ne semble changé ; les noms en évidence sont des noms de la vieille France, et ce n’est pas un des phénomènes les moins étranges de notre époque que de constater quelle vitalité il y a dans cette noblesse, à laquelle il n’a jamais manqué que de croire à elle-même, pour jouer le même rôle qu’en Angleterre.

Cent ans bientôt seront écoulés depuis qu’on a proclamé les hommes égaux, qu’on a brillé solennellement au Champ-de-Mars l’arbre symbolique auquel étaient attachés tous les hochets de la féodalité, les tortils et les couronnes, les écussons et les manteaux de pairs, les parchemins et les généalogies. L’aristocratie actuelle n’a aucune place dans l’organisation contemporaine, elle n’a rien tenté pour en mériter une ; elle contient, en outre, un élément fort considérable de noblesse de cartes de visite, sans compter le nombre incroyable de fils d’acheteurs de biens nationaux qui se sont anoblis en prenant le nom de la terre que leur grand-père avait volée, après avoir fait guillotiner le propriétaire légitime.

En réalité cependant, en dépit de tant de scandales colportés dans tous les journaux, l’aristocratie n’a pas complètement perdu tout son prestige dans ce siècle qui se croit si profondément démocratique. Un duc authentique, par ce seul fait qu’il est duc, est quelque chose ; il trouve à monnoyer son titre, à se marier richement. Cette improvisation fabuleuse d’un petit lieutenant d’artillerie créant des duchés, des comtés, des baronies, a été prise au sérieux, s’est greffée facilement sur la noblesse ancienne, qui s’était constituée comme elle par l’héroïsme militaire.

Il y a plus : cette descente de la Courtille héraldique, cette noblesse qu’on a appelée la noblesse de l’Almanach de Golgotha, cette invraisemblable éclosion de financiers se déclarant comtes et barons, non pas à la suite de services rendus au pays, mais à la suite de tripotages de Bourse, n’excite déjà plus la gaieté des premiers temps ; on sourit, sans doute, quand on entend prononcer le nom du comte de Camondo ou du baron de Hirsch, mais on s’y accoutume presque.

L’aristocratie, loin de trouver la France nouvelle hostile, ou simplement indifférente comme l’Amérique, correspondait tellement aux mœurs et aux habitudes du pays, faisait si bien corps avec lui, qu’elle n’aurait eu qu’à le vouloir pour être une puissance sinon un pouvoir ; une influence considérable, sinon une autorité reconnue. Là encore elle a été au-dessous de sa tâche, elle s’est montrée inhabile à tout.

A la première Révolution, quarante mille gentilshommes, habitués dès l’enfance au maniement des armes, disposant de toutes les situations considérables, tous braves personnellement, ont commencé par préparer le mouvement qui devait les emporter, en embrassant avec chaleur les idées nouvelles ; puis, au lieu de se concerter, ils ont fui devant une poignée de scélérats.

Excepté le prince de Talmont, il n’y eut pas un seul véritable grand seigneur en Vendée ; jamais un prince du sang n’y parut, et l’injure jetée à la face du comte d’Artois par Charette prêt à mourir est restée dans toutes les mémoires.


II


Aussi riches et presque aussi puissants aujourd’hui qu’au moment de la Révolution, les descendants de ces hommes frivoles laissent périr la France avec la même insouciance et ne font rien pour lutter.

A quoi tient cette radicale impossibilité de l’aristocratie française d’être utile à quelque chose ? Beaucoup de ceux qui la composent sont, par la générosité du cœur, par l’élévation des sentiments, restés l’élite de la société. On rencontre çà et là, dans la noblesse et dans la haute bourgeoisie, de magnifiques dévouements : il existe là des saints et des saintes inconnus ; des femmes jeunes, admirablement belles, soignant des malades ; des œuvres soutenues avec une charité sans égale. Tout cela sans bruit, avec la crainte même de la publicité. C’est dans ces classes que se recrutent ces créatures célestes qui intercèdent Dieu pour nous. Si Paris a ses dessous que le regard ose à peine sonder, il a aussi ses dessus que bien peu connaissent, ces dessus où vivent de nobles âmes que le Ciel voit plus que nous ne les voyons, car elles sont plus près de lui que de la terre où nous rampons.

Individuellement, je le répète, le véritable noble est généralement très bon. Il fait du bien ; mais, au lieu de s’en vanter grossièrement, comme le Juif, qui bat la grosse caisse dès qu’il a donné cent sous, il cache ses bienfaits avec une délicate pudeur. En province, il y a rarement des pauvres autour des châteaux habités par d’anciennes familles. Dans un petit coin du Forez, que j’ai eu l’occasion d’habiter, le baron de Rochetaillée, par exemple, pour ne citer que ce que j’ai vu, ouvre un compte à tous les habitants indigents chez le boulanger et le boucher, il assure le nécessaire à tous. Il est impossible de mieux remplir les fonctions de ce riche que Tertullien appelle « le trésorier de Dieu sur la terre ». Les radicaux, pour récompenser cet homme généreux, l’accusent d’enlever le goût du travail à ceux qu’il oblige, en les nourrissant, et ils espèrent bien, à la prochaine révolution, le guillotiner pour ce motif.

Ceci, j’en suis convaincu, est absolument indifférent au baron de Rochetaillée. L’ingratitude est parfaitement égale à ces âmes. Le noble, le représentant complet de la race aryenne affinée et comme spiritualisée, est étranger à tout sentiment de rancune. Le Christianisme, joint à une manière de penser naturellement grande, a détruit dans ces cœurs tout ressentiment des injures. Le Juif tient à la disposition de ses ennemis tout ce que, selon le mot de Goncourt, « une race éclaboussée par le sang d’un Dieu peut avoir de fiel recuit depuis dix-huit cents ans » ; le noble, lui, n’a ni fiel ni haine.

On a cité cent fois ce mot imbécile et charmant de Charles X, au moment de signer une nomination à une recette générale :

— Je dois prévenir Votre Majesté que c’est le fils d’un régicide.

— On ne choisit pas son père.

Il est vrai que la place qu’il accordait au fils d’un régicide, le roi l’aurait refusée au fils d’un chouan qui serait mort pour sa cause. L’oubli des services rendus, chez les Bourbons et chez tous ceux qui appartiennent à ce parti, a toujours été égal à l’oubli des offenses.


III


En dehors de quelques personnalités éclatantes, comme Montalembert, Falloux, le duc de Broglie, le comte de Mun, le cerveau de l’aristocrate est d’ordinaire très faiblement organisé. Il y a plus d’énergie intellectuelle, de volonté, de ténacité dans les desseins, chez le dernier Juif de Galicie que dans tout le Jockey-Club. Sur tous les membres des grands cercles, vous n’en trouveriez pas dix qui aient lu Joseph de Maistre ; tous les contre-maîtres, la plupart des ouvriers de Paris ont lu et étudié Karl Marx. Dans le logement de ces jeunes artisans, qui n’ont pour s’instruire que la soirée après une journée de fatigue, vous trouverez un commencement de bibliothèque, des volumes lus, relus, annotés.

Cette absence de toute culture intellectuelle sérieuse enlève à l’aristocratie la notion de son rôle supérieur dans la société.

Le sentiment dominant dans l’aristocratie française et dans la haute bourgeoisie, qui marche dans son sillage, c’est l’amour du plaisir, le désir de s’amuser.

La duchesse de Persigny était née dans un chapeau de Pierrot. Sa mère était accouchée au moment où le général de la Moskowa allait partir pour le bal de l’Opéra, et le père, à la hâte, avait recueilli la petite dans son grand chapeau aux rubans multicolores. Il semble que l’aristocratie française actuelle ait eu un semblable berceau : en dépit des avertissements sinistres qui ne lui manquent pas, elle éprouve comme des fourmillements dans les jambes quand elle est quelque temps sans danser.

Cette passion impérieuse livre, on le comprend, tous les grands seigneurs, pieds et poings liés, aux Juifs.