La France juive/Livre Sixième/I

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(vol 2p. 307-348).


I


LES FRANCS-MAÇONS


La guerre aux catholiques. — Les droits de la pensée libre. — Caractère spécial de la persécution actuelle. — Origine juive de la franc-Maçonnerie. — Une allégorie transparente. — Le Temple de Salomon. — La Franc-Maçonnerie d’adoption. — Des couplet folichons. — Judith. — Les Fils de la Veuve. — Un financier persécuteur. — Cousin, président du Suprême Conseil. — L’homme de paille des Rothschild. — Faiblesse coupable de certains catholiques. — Comment se recrute la Maçonnerie. — Le signe de détresse. — Tirard et la conversion.— Les légèretés d’un Lowton. — Les mines d’or de l’Uruguay. — Un Tuileur de premier ordre. — Un enterrement maçonnique. — Guillot ou le Sage de la Grèce. — Un coup de maillet de Vénérable. — Les vertus du maire de Brest. — Un ministre de commerce agréable. — La Maçonnerie dans les prisons. — Un adorateur du soleil.




I


LES FRANCS-MAÇONS


QUELS sont les instigateurs, les instruments et les complices de la persécution qui a commencé par l’expulsion de saints religieux, qui s’est ensuite attaquée à l’âme de l’enfant, qui a enlevé enfin au malheureux agonisant dans un hôpital sa dernière consolation et sa suprême espérance, qui s’est efforcée, en un mot, par tous les moyens d’avilir et de dégrader la France ? Comment cette campagne a-t-elle été entreprise et poursuivie ? Telle est l’étude que nous nous proposons dans ce sixième livre.

La libre pensée elle-même n’est point en cause ici. Que d’heures charmantes nous avons passées avec de brillants esprits fermés à ces croyances qui sont l’enchantement et la joie de notre vie ! Combien de temps avons-nous été nous-mème, en admirant le rôle social du christianisme, à ne pas admettre le côté divin de ses dogmes, à vivre en dehors de l’Eglise ? Il a plu à Dieu, dans sa miséricorde infinie, d’appeler par son nom le pauvre écrivain, d’exercer sur lui cette pression irrésistible et douce à laquelle on ne résiste pas, de lui frapper amicalement sur l’épaule, oserai-je dire sans crainte d’être irrespectueux, car ce Christ, qui est le maître du ciel et de la terre, est en réalité le plus sûr et le plus fidèle des amis. C’est à nous à remercier et à bénir mais sans attaquer ceux qui, tout en ne partageant pas nos opinions, n’attentent pas à nos droits de citoyens, d’hommes et de Français.

Que de grandes intelligences soient restées fermées à une telle lumière, cela surpasse l’imagination, cela est cependant. Pair d’Angleterre, beau, riche, comblé des dons les plus rares, Byron blasphème le Dieu qui lui a accordé tous ces bienfaits. Travailleur infatigable, probe dans sa vie, pur dans ses mœurs, Proudhon ne veut pas croire qu’une autre existence le récompensera de ces vertus là-haut, et c’est à Satan qu’il adresse un hymne d’amour. Delacroix, l’admirable auteur de tant de peintures religieuses, se détourne sur son lit de mort pour ne pas entendre le son des cloches ; il aime mieux s’enfoncer dans le noir que d’aller regarder combien les figures, qu’il a rendues à demi visibles par son pinceau, sont plus belles encore que son génie n’a pu les concevoir.

Avant d’être touché par la grâce, combien d’années Littré, si honnête, si droit cependant, n’a-t-il pas lutté contre l’évidence ? Qui ne se rappelle cette jolie scène : le vieillard s’est endormi sur sa tâche, sa femme lui a passé au cou une image de la Vierge, il se réveille, aperçoit la médaille et la rend en souriant à sa compagne.

Prenez Jules Soury parmi les philosophes contemporains. Dans son Bréviaire du matérialisme, qui est un chef-d’œuvre de critique et d’érudition, il a apporté, selon moi, les meilleurs arguments à la Religion en constatant que depuis cinq mille ans la philosophie est toujours au même cran, qu’elle répète toujours la même chose, qu’elle tourne dans le même cercle, qu’elle n’a pu rien expliquer ; il a démontré que Darwin n’avait fait que reprendre les théories de l’adaptation à Anaximandre qui, lui-même, copiait Anaxagore, lequel plagiait Empédocle. L’auteur n’en est pas plus chrétien pour cela. Cet homme, qui est un travailleur vaillant, lui aussi, admet volontiers, avec Schopenhaüer, que la vie est un mauvais tour que nous a joué le grand Inconscient.

Encore une fois, nous n’avons ni à juger les cœurs, ni à sonder les reins. Remueurs de paroles, constructeurs de systèmes, génies perdus par l’ironie ou obscurcis par l’orgueil, libres-penseurs de toutes les nuances n’ont rien à voir avec les misérables qui jettent un vieillard hors de son domicile parce qu’il ne pense pas comme eux, ou qui volent le pain d’un prêtre indigent. Littré, même avant sa conversion, Vacherot, ont protesté avec dégoût contre ces infamies ; demandez à Jules Soury comment il juge des hommes comme les Constans et les Cazot, et vous verrez ce qu’il vous répondra.

En réalité, la lutte contre les croyances de la majorité des Français a été, non une revendication de la libre-pensée, mais la persécution de trois religions voulant en opprimer une autre. Si les Juifs, confondus avec les Francs-Maçons, se distinguèrent par une haine spéciale contre Celui qu’ils avaient crucifié, s’ils furent à la tête du mouvement, si, grâce à leurs journaux, ils répandirent à profusion les calomnies les plus ignobles, ils furent puissammemt aidés par les Protestants qui, eux aussi, par un illogisme singulier, en voulaient au Christ parce qu’ils se sentaient coupables envers lui.

M. Eugène Lamy, qui est, je crois, l’auteur d’une brochure fort remarquable et fort remarquée, la République en 1883, a parfaitement discerné ce qu’a de particulier la persécution franc-maçonnique.

On reconnut bientôt, écrit-il, que la Franc-Maçonnerie est un ordre religieux en révolte, quand se déroula cette vengeance où dipparut à la fois la cruauté des luttes confessionnelles, le calme implacable des haines sacerdotales et la corruption de l’esprit monastique tournée en science de persécution.

Il nous est donc nécessaire de nous arrêter quelque temps sur la Maçonnerie. Nous n’avons pas, cependant, l’intention de l’étudier en détail ; d’autres l’ont fait avant nous. Tout au moins essaierons-nous de mettre en relief le caractère tout sémitique de l’institution et de préciser la forme particulière qu’elle a prise de nos jours.

L’origine juive de la Maçonnerie est manifeste, et les Juifs ne peuvent même être accusés de beaucoup de dissimulation dans cette circonstance. Jamais but plus clair, en effet, ne fut indiqué sous une plus transparente allégorie. Il a fallu toute l’ingénuité des Aryens pour ne pas comprendre qu’en les conviant à s’unir pour renverser l’ancienne société et reconstruire le Temple de Salomon, on les conviait à assurer le triomphe d’Israël.

Ouvrez n’importe quel rituel, et tout vous parle de la Judée. Kadosch, le plus haut grade, veut dire saint en hébreu. Le chandelier à sept branches, l’arche d’alliance, la table en bois d’acacia, rien ne manque à cette reconstitution figurative du Temple. L’année maçonnique est a peu près réglée sur l’année juive ; l’almanach israélite porte 5446e année de la création, l’almanach maçonnique 5884e année. Les mois maçonniques sont les mois juifs : adar, veadar, nissan, iyar, sivan, tammouz, ab, eloul, tischri. heschvan, kislev, tebeth, schebat.

Nous n’avons qu’à ouvrir l’Annuaire des quatre obédiences françaises avec éphémérides maçonniques du F.*. Pierre Malvezin, pour y voir que le F.*. Hebrard, directeur du Temps, est né le 1er janvier 1834, dans le 11e mois maçonnique, c’est-à-dire dans le mois de tebeth ; le F.*. Compayré est venu après lui, le 3 de ce même mois. Le F.*. Jules Claretie est né le 3 du mois de kislev qui correspond au 3 décembre.

3 décembre, c’est l’anniversaire de la bataille d’Hohenlinden, mais pour les Francs-Maçons, chez lesquels tout patriolisme est éteint, la naissance ou la mort d’un Frère a une autre importance que les événements les plus considérables de l’histoire. Le 19 mai, jour de la bataille de Rocroy, ils célèbrent la mort du F.*. Delord, rédacteur du Siècle, et le 20 du même mois, jour de la mort de Christophe Colomb, ils fêtent la naissance du F.*. Rochelant, avocat à la cour de Paris.

N’est-ce pas honteux à un homme comme Jules Claretie, qui est un travailleur, qui a un talent, non point éclatant sans doute, mais sérieux, de s’affilier, pour avoir quelques réclames de plus, à cette bande malfaisante qui tend partout des pièges à nos pauvres prêtres ?

Vous me direz que cela, après avoir été utile dans les journaux au F.*. Claretie, et avoir fait de lui un directeur du Théâtre-Français, ne l’empêchera pas d’être de l’Académie, au contraire. Les catholiques voteront pour l’ancien rédacteur du Temps au lieu d’accorder leurs voix à quelque brave homme, qui aura essayé de défendre la foi des ancêtres. N’importe ! à la place de Claretie, je rougirais de me trouver sur de pareilles éphémérides en compagnie du F.*. Lyon-Allemand, né le 7 du mois d’ab, et du F.*. Cazot, né le 11 du mois de schebat.

La phrase fameuse qu’échangent entre eux les initiés, et que M. Andrieux a tournée en ridicule : « l’acacia m’est connu, » se rattache également aux plus lointaines traditions juives. L’acacia, répond un Franc-Maçon à une question posée dans l’Intermédiaire[1], est le rameau d’or de l’initiation moderne ; c’est pour cela et par cela qu’on est Maçon, quand on en a pénétré le secret. D’après l’Ecriture sainte, cet arbre souvent désigné sous le nom de shittah (au pluriel shittim) était considéré comme sacré parmi les Hébreux ; sur l’ordre de Moïse, le tabernacle, l’arche d’alliance et tous les ustensiles religieux furent composés ! de ce bois, et le prophète Isaîe recommandait, à son tour, aux Israélites, à leur retour de captivité, d’avoir soin de planter dans le désert des cèdres et des acacias (shittim) dont l’utilité et l’agrément devaient leur être incontestables.

Regardez, si vous le voulez, les gravures d’un ancien rituel des hauts grades[2], vous reconnaîtrez tous les symboles de l’ancienne Loi. Vous y verrez Moïse et Elie sortant d’un nuage de feu, tandis que sur une banderolle on lit : Rends la liberté aux captifs. Les mots de passe sont Judas et Benjamin. Il n’est question que d’Adonai, de la fontaine de Siloé, de Zorobabel, qui vient demander lui aussi qu’on rende la liberté aux captifs, et qu’on leur permette d’aller rebâtir le Temple de leur Dieu.

Etudiez le cérémonial des admissions, et vous vous croirez à Jérusalem.

D. — Frère très respectable, premier Surveillant, êtes-vous Grand-Architecte ?

R. — Puissant Maître, j’ai vu la grande lumière du troisième appartement.

D. — Où avez-vous été reçu Grand-Architecte ?

R. — Dans le haut lieu et la chambre du milieu.

D. — Pourquoi la nommez-vous ainsi ?

R. — Parce que c’était l’endroit où Salomon travaillait au plan du Temple avec le Surintendant des ouvrages.

D. — A quoi vous occupez-vous dans le grade de Grand-Architecte ?

R. — A bâtir le dernier édifice ou le troisième corps qui fait le comble du bâtiment, à dresser des Tabernacles, à les garnir d’ornements précieux et consacrés.

D. — Quels sont ces ornements ?

R. — L’Arche d’alliance, soutenue par deux Chérubins qui la couvrent de leurs ailes, la Table d’airain, celle des Holocaustes, celle des Pains, et le Chandelier à sept branches.

D. — Que renferme l’Arche d’alliance ?

R. — Le Stekonna, qui se fixa lui-même entre les Chérubins qui la couvrent de leurs ailes dans le Saint des Saints, le jour de la Dédicace, où il rendait ses oracles.

D. — Quelle fut la principale loi donnée par le Stekonna ?

R. — Celle qui fut donnée sur le Mont-Sinaï, gardée depuis dans l’Arche, qui est la première loi écrite.

D. — Donnez-moi le signe de cette loi.

R. — On le donne en portant les deux mains sur la tête, les doigts ouverts, ce qui marque le symbole des dix commandements.

D. — Dans quelle forme représente-t-on le Stekonna ?

R. — Sous la forme d’un agneau tranquille, couché, reposant sur le Livre des Sept-Sceaux.

D. — De quel bois était construite l’Arche ?

R.— De Sethin, bois incorruptible, parsemé de lames d’or.

Dans la Maçonnerie d’adoption vous démêlez également l’influence juive. La Maçonnerie d’adoption, on le sait, est la Maçonnerie des femmes[3]. Les réceptions sont de vraies fêtes de la Bonne Déesse ; on y chante parfois des cantiques ou chansons qui, pour employer une expression empruntée par Octave Feuillet aux Goncourt, feraient rougir un singe. Citons, comme un échantillon innocent, ces couplets simplement gaillards.

EVA — Cantique

Air : Quand les bœufs vont deux à deux
____Le labourage en va mieux.

On nous dit de l’Angleterre
Que tout son vocabulaire
Dans Goddam se renfermait (prononcez Goddem),
Mais dans la Maçonnerie,
Un mot a plus de magie.
Ce mot, qui ne l’aimerait ?
Eva, Eva, Eva, Eval (bis.)
Un vrai Maçon ne sera
Jamais sourd à ce mot-là !


Heureux le Maçon fidèle
Qui peut consacrer son zèle
A la beauté qu’il chérit !
Mais bien plus heureux encore
Quand, d’une sœur qu’il adore,
Le tendre regard lui dit :
Eva ! etc.

Ignorant notre langage,
Mondor, au déclin de l’âge,
Epouse une jeune sœur.
La pauvre petite femme,
Qui le croit Maçon dans l’âme,
A beau dire avec ferveur :
Eva, Eva, Eva, Eva ! (bis).
Vieux profane est et sera
Toujours sourd à ce mot-là[4].

Là c’est Judith qui joue le rôle principal :

— La récipiendaire, la tète couverte d’un drap noir saupoudré de cendre, arrive à la porte du Temple. Elle est arrêtée par un garde qui en avertit le deuxième surveillant. Celui-ci va vers elle et lui dit :

D. — Que voulez-vous ?

R. — Je veux parler au Grand-Prêtre et aux principaux du peuple.

D. — Qui êtes-vous ?

R. — Judith.

D. — De quelle nation ?

H. — Femme juive, de la tribu de Siméon.

Il l’introduit entre les deux colonnes. Les frères et les sœurs restent assis, ayant la main droite sur le cœur, la gauche sur le front et la tête baissée pour simuler la douloureuse consternation qu’on éprouvait en Bêthulie avant la sortie de Judith.

Le grand-prêtre dit à la récipiendaire :

D. — Que demandez-vous ?

R. — que vous me fassiez ouvrir les portes de la ville pendant cette nuit, et que tout le peuple prie pour moi pendant cinq jours. Alors je vous apporterai des nouvelles sûres de Béthulie. Je vous conjure de ne point rendre la ville avant ce temps.

Le Grand-Prêtre : « Allez en paix, et que le Seigneur soit avec vous ! »

Elle sort et rentre dans la salle de préparation. Elle quitte son drap noir, se lave et revêt ses ornements. Elle prend de la main droite un sabre, de la gauche une tête de mort peinte, qui avaient été déposés pendant qu’elle était en loge.

(C’est alors qu’il faut changer la tenture verte en rouge.)

A son retour en loge, elle crie à la porte : Victoire, Victoire ! Le garde en avertit le second surveillant qui le dit au premier ; celui-ci informe le grand-prêtre qu’on a crié deux fois Victoire ! à la porte de la loge.

Le Grand-Prêtre : Faites voir qui a crié ainsi.

R. — C’est Judith.

Le Grand-Prêtre : Faites-la entrer ; mes frères et mes sœurs, soyons debout.

Judith est introduite. « Loué soit le Grand-Architecte de l’Univers, qui n’a point abandonné ceux qui espèrent en lui, qui a accompli par sa servante la miséricorde qu’il a promise à la nation d’Israël, et qui a tué cette nuit, par ma main, l’ennemi de son peuple » (Elle montre la tête de mort)[5].

L’image douloureuse de Jérusalem vaincue apparaît donc au premier plan dans l’œuvre maçonnique. C’est la Veuve dont les fils dispersés se reconnaissent au bout du monde en criant : « A moi les fils de la Veuve ! »

Le jour où Jérusalem a vu s’écrouler sa grandeur passée est un inoubliable souvenir que les loges prennent soin de rappeler sans cesse.

Dans la cérémonie pour le grade de Rose-Croix à cette question : « quelle heure est-il ? » on répondait :

Il est la première heure du jour, l’instant où le voile du Temple se déchira, où les ténèbres et la consternation se répandirent sur la surface de la terre, où la lumière s’obscurcit, où les outils de la Maçonnerie se brisèrent, où l’étoile flamboyante disparut, où la pierre cubique fut brisée, où la parole fut perdue.

Barruel a très bien discerné la signification véritable de ces mots :

L’adepte, écrit-il[6], qui a suivi dans la Maçonnerie le progrès de ses découvertes, n’a pas besoin de nouvelles leçons pour entendre le sens de ces paroles. Il y voit que le jour où le mot Jehovah fut perdu, fut précisément celui où Jésus-Christ, ce fils de Dieu, mourant pour le salut des hommes, consomma le grand mystère de la religion chrétienne, et détruisit toute autre religion, soit judaïque, soit naturelle et philosophique. Plus un Maçon est attaché à la parole, c’est-à-dire à la doctrine de sa prétendue religion naturelle, plus il apprendra à détester l’auteur et le consommateur de la religion révélée ; aussi cette parole qu’il a déjà trouvée dans les grades supérieurs n’est-elle plus l’objet de ses recherches dans celui-ci ; il faut à sa haine quelque chose de plus. Il lui faut un mot qui, dans sa bouche et dans celle de ses coadeptes, rappelle habituellement le blasphème du mépris et de l’horreur contre le Dieu du Christianisme. Et ce mot, il le trouve dans l’inscription même apposée sur la croix.

On sait que ces lettres, formant le nom Inri, ne sont que les initiales de l’inscription Jésus de Nazareth, Roi des Juifs. L’adepte Rose-Croix apprend à y substituer l’interprétation suivante : Juif de Nazareth conduit par Raphaël en Judée, interprétation qui ne fait plus de Jésus-Christ qu’un Juif ordinaire, emmené par le Juif Raphaël à Jérusalem pour y être puni de ses crimes.

Dès que les réponses de l’aspirant ont prouvé qu’il connaît le sens maçonnique de l’inscription Inri, le Vénérable s’écrie : Mes frères, la parole est retrouvée ; et tous applaudissent à ce trait de lumière par lequel le Frère leur apprend que celui dont la mort est le grand mystère de la religion chrétienne ne fut qu’un simple Juif, crucifié pour ses crimes. De peur que cette explication ne s’efface de leur mémoire, de peur que toute la haine dont elle les anime contre le Christ ne s’éteigne dans leur cœur, il faudra que sans cesse ils l’aient présente à leur esprit. Le Maçon Rose-Croix la redira lorsqu’il rencontrera un Frère de son grade. C’est à ce mot, Inri, qu’ils se reconnaîtront, c’est là le mot du guet qui distingue ce grade.

Sympathie et tendresse pour Jérusalem et ses représentants ; haine pour le Christ et les chrétiens : toute la Maçonnerie est là.

Il ne faut donc pas beaucoup de perspicacité pour reconnaître que la Franc-Maçonnerie est bien, comme le dit l’abbé Davin, « d’origine toute judaïque ; que les Juifs, dont on retrouve la main dans toutes les sectes chrétiennes, ne cessent de nous apparaître comme les premiers et les plus indomptables meneurs de la Franc-Maçonnerie[7]. »

De l’institution fondée par eux, les Juifs ont su tirer un parti considérable. Totalement impuissants à constituer, comme les Aryens, une hiérarchie basée sur les nobles aspirations de l’être humain, sur les vertus patriotiques et familiales, sur le sentiment de l’honneur et du dévouement, les Sémites excellent dans la politique dissolvante : qu’il s’agisse de sociétés financières ou de sociétés secrètes ils savent donner une apparence d’ordre et de sérieux aux appétits, aux mauvais instincts coalisés.

L’association maçonnique a été un cadre dans lequel sont entrées beaucoup de catégories d’hommes qui se sont reconnus là à une sorte de médiocrité malfaisante commune : les gogos, les vaniteux, les pervers, trop craintifs pour agir tout seuls et qu’un esprit de garantie personnelle portait à ne s’aventurer qu’à bon escient[8]

Gouvernés par des maîtres invisibles et que nul ne soupçonne, la Franc-Maçonnerie fut une sorte de Judaïsme ouvert, une espèce d’appartement de garçon, de bureau, d’agence, où les Juifs fraternisèrent avec des gens qu’ils n’auraient pas voulu recevoir chez eux. Abrité derrière cette machine de guerre qui le cachait, le Juif put accomplir le mal, sans être responsable, en attestant Abraham qu’il était partisan de la tolérance.

Après avoir eu la précaution de mettre d’abord à sa tête des personnalités dont on exploitait l’ambition et qui donnaient le change à l’opinion, la Franc-Maçonnerie, une fois assurée du succès a cherché des instruments qui lui appartiennent absolument en les choisissant parmi les êtres qui, par leur nullité intellectuelle et morale, n’offrent pas assez de relief pour qu’on s’attaque à eux.

Prenez Cousin qui fut président du Suprême Conseil jusqu’au conseil d’octobre 1885. Il était, en apparence, l’homme le plus puissant de France ; en réalité, c’est un mince personnage, très humble serviteur et homme de paille des Rothschild. Administrateur du Panama[9]), inspecteur délégué du chemin de fer du Nord, chargé du service central de l’exploitation, riche de cent cinquante mille livres de rente, marié à une femme qui a une fortune au moins égale, intéressé par les Rothschild dans toutes les belles affaires de ce temps, il n’en est pas moins un de ces figurants subalternes de la vie contemporaine que Paris, pourtant si curieux, connaît à peine.

C’est à la fois un timide et un dément de vanité qui finira, d’après toutes les probabilités, par la folie complète. Petit employé, il faisait déjà déborder un foulard rouge de la poche de sa redingote pour laisser croire qu’il était décoré, il regrette, sans nul doute, de ne pas être sauvage pour se planter des plumes sur le crâne. Une fois rentré chez lui, il ne quitte plus le grand cordon maçonnique, le tablier, les emblèmes, les bijoux. En dehors de son titre de président, il s’affuble, dans le calendrier maçonnique, du sobriquet baroque de : Garant d’amitié du Grand-Orient de Hongrie, O.*. de Buda-Pesth.

Craintif et insolent en même temps, il rampe devant les Rothschild, et fait peser un joug de fer sur ses employés qui le détestent cordialement, « Ah ! monsieur ! quel coup de fusil ! » me disait l’un d’eux en me donnant ces détails, et je cite le mot, non pour l’approuver, mais pour montrer les sentiments qu’inspire ce prétendu philanthrope si dur pour les petits. Je l’ai aperçu dans la gare avec sa figure blafarde, ses yeux inquiets, c’est l’incarnation complète du bureaucrate sinistre. Avec cela il a des qualités, il est classificateur, paperassier habile. Les Rothschild ont compris le parti qu’on en pouvait tirer et lui ont passé au cou ce cordon moiré qu’il aimait tant.

Tout le mouvement de la Maçonnerie : intrigues, dénonciations contre d’honnêtes chrétiens, démarches pour priver un brave homme de sa place, enlèvements d’enfants, poursuites à l’aide de faux témoignages contre des ecclésiastiques, ce qu’on ne sait pas, ce qu’on ne se dit qu’entre affidés très sûrs — tout cela est venu pendant de longues années aboutir au chemin de fer du Nord.

Cousin classe tout avec une méthode imperturbable, il met les pièces dans un dossier, puis le dossier dans un carton et le carton dans un secrétaire garni d’une serrure de sûreté. C’est le Crime en manches de lustrine, la Sainte-Vehme siégeant sur un rond de cuir, c’est Cagliostro dans le faux-col de Joseph Prud’homme et dans la lévite de Pet-de-Loup. C’est la malfaisance aimée pour elle-même. Quel intérêt, je vous le demande, peut avoir cet homme dix fois millionnaire à détruire ces croyances qui aident les déshérités à supporter la vie ?

Le choix était intelligent, d’ailleurs, avouons le. La Franc-Maçonnerie et le catholicisme des gens du monde s’entendent assez bien dans une aversion commune pour les humbles. Supposez qu’un malheureux porion, passant sa vie au fond des mines, un pauvre hère de mécanicien ou de garde-frein, toujours noir de charbon ou sali de cambouis, se laisse aller à paraître dans une réunion publique, à figurer dans un mouvement ayant pour but de transformer la société[10]. Les actionnaires conservateurs trouveront tout naturel qu’on l’expulse, qu’on lui enlève son pain, qu’on mette sur son livret un signe destiné à faire reconnaître partout ce révolté. Nul d’entre eux ne suivra le conseil qui revient si fréquemment dans l’Imitation : « Soyez intérieurs ! » Nul ne s’interrogera ne se dira : « A la place de cet homme, ne penserais-je pas comme lui ? » Cousin était à la tête d’une association que Notre Saint-Père le Pape a signalée comme exécrable et dangereuse ; c’est dans les loges, dont il était le chef suprème, qu’ont été délibérées et décidées toutes les mesures révolutionnaires qui ont renversé, dans ce pays, tout ce qui tenait encore debout. Les membres du conseil d’administration du chemin de fer du Nord[11], les actionnaires influents n’avaient cependant que des sourires et de cordiales poignées de main pour leur chef d’exploitation. Pour ces chrétiens de pacotille, la parole du Vicaire de Jésus-Christ n’existe pas ; elle est un simple verbiage.

La raison de cette différence de procédés est simple.

Cousin est un monsieur, il touche en une heure ce que le prolétaire, qu’on punit de ne pas se trouver heureux, ne touche qu’en un an ; il est sacré. Mol n’aurait osé dire à M. de Rothschild, en plein salon : « Ah ça ! Mon cher, vous qui affectez de rester neutre dans la question religieuse, pourquoi donc gardez-vous chez vous quelqu’un qui préside à la guerre implacable qu’on nous fait ? Auriez-vous les mêmes scrupules envers un rédacteur de l’Anti-Sémitique ?

Nous l’avons vu par l’exempte de Cousin, le Franc-Maçon non juif, le Franc-Maçon instrumentaire personnifie un type particulier ; il correspond à une nature d’esprit spéciale, il semble qu’on naisse ainsi. Ce n’est ni l’insurgé, ni le niveleur farouche qui rêve de fonder sur des ruines une société meilleure ; ce n’est pas le socialiste poursuivant de séduisantes et dangereuses otopies. Non, c’est un bourgeois, mais un bourgeois particulièrement vil et bas.

Jamais on ne vit imposture pareille à la prétendue philanthropie qu’affectent les Francs-Maçons. Ils n’ont pu fonder une œuvre charitable sérieuse et le Monde maçonnique l’avoue lui-même :

Toutes les fois que nous voulons entrer dans le domaine de la création d’établissements de bienfaisance et de secours, nous échouons pitoyablement. L’Orphelinat général maçonnique nous en fournit une preuve de plus. Si nos adversaires, les cléricaux, pouvaient mesurer l’inanité de nos efforts dans la voie de la bienfaisance pratique, ils trouveraient un beau thème a nous couvrir de ridicule.

En comparant la situation du seul établissement créé par nous, comptant à l’heure qu’il est vingt-deux années d’existence, à la foule d’institutions au moyen desquelles l’Eglise distribue à un peuple de clients des secours de toute nature, nos ennemis pouraient véritablement nous prendre en pitié.

Nous faisons des vœux pour que le rapport de la sous-commission des finances, dont le F.*. Leven est président, ne leur tombe pas sous les veux. Il importe à l’honneur de la libre-Pensée que la Franc-Maçonnerie ne fasse pas rire d’elle.

Ce qui caractérise précisément la Maçonnerie c’est un sentiment inconnu jusqu’à elle, un sentiment vraiment diabolique : la haine du pauvre. Dans chaque pauvre, ainsi que nous l’avons déjà dit, l’Eglise nous ordonne de voir Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même. Il semble que la Maçonnerie soit de l’avis de l’Eglise et qu’elle haïsse dans le pauvre ce Christ qu’elle poursuit partout d’une haine si furieuse : « N’introduisez jamais dans l’ordre, dit le F.*. Beurnouville, que des hommes qui peuvent vous présenter la main et non vous la tendre. » Pour le F.*. Ragon, la pauvreté « c’est la lèpre hideuse de la Maçonnerie en France. » Pour le F.*. Bazot, le pauvre, le Maçon qui tend la main, est un génie malfaisant qui vous obsède partout et à toute heure, » Rien ne peut vous soustraire à son importunité, et son insolence ne connaît ni bornes ni obstacles. Il est à votre lever, au moment de vos affaires, à votre repas, à votre sortie. Mieux vaudrait rencontrer sa main armée d’un poignard ; vous pourriez du moins opposer le courage au glaive assassin. »

Le Franc-Maçon a le culte et l’amour de la force comme le Juif, il est toujours avec ce qui réussit. Napoléon Ier n’a pas eu pendant longtemps de plus solides alliés qu’eux, et c’est certainement aux Francs-Maçons allemands, qui trahissaient leur patrie pour lui, qu’il a dû une partie de ses étonnants succès. Sous Napoléon III, les Francs-Maçons, après avoir offert au prince Napoléon la grande maîtrise que l’Empereur ne permit pas à son cousin d’accepter, eurent pour grands-maîtres des Murat et des Magnan.

Les Maçons, ces éternels suiveurs de fortune, se sont mis naturellement à la remorque du prince de Bismarck. Bismarck avait intérêt à détruire chez nous cet idéal de foi qui, faisant mépriser la mort, rend les nations invincibles ; la Franc-Maçonnerie s’offrit pour accomplir cette besogne et l’accomplit presque pour rien, par besoin de servir, par la pente naturelle qui la porte à tout ce qui répond à une sorte de domesticité haineuse qui est son fait.

Cette adoration perpétuelle pour ce qui est fort et riche s’applique à tout. Entrez dans une loge maçonnique, à la « Clémente Amitié » dont font partie les Rothschild et à laquelle appartenait Mayrargues, chez les Imitateurs d’Osiris, ou dans la loge de Jérusalem des Vallées égyptiennes, chez les Hospitaliers de la Palestine, ou à la Jérusalem Ecossaise, vous n’entendrez jamais personne demander qu’on touche aux milliards des Juifs. Si quelqu’un se permettait une telle inconvenance, les frères, épouvantés d’une pareille audace, seraient capables de confondre Schiboleth, qui est le mot de passe avec Jakin qui est le mot sacré.

L’ennemi auquel ces vaillants s’attaquent c’est le Frère des écoles chrétiennes ou la Petite Sœur des pauvres, le faible en un mot. Contre eux ils sont terribles, ils écrivent des planches contre eux, ils tuilent, ils se grattent frénétiquement dans la main, ils épuisent le répertoire de leurs attouchements obscènes.

C’est Ranc, un Imitateur d’Osiris — en quoi Osiris a-t-il pu donner de si mauvais exemples ? — qui, le 17 juillet 1879, exhiba dans sa loge une sorte de carte des établissements religieux à piller. C’est Constans qui, le 17 août 1880, après la première exécution des décrets, reçut une palme de la « Parfaite Harmonie » qui aurait mieux fait de demander quelques renseignements sur ce malheureux Puig y Puyg si cruellement dépouillé par l’ancien ministre de l’intérieur[12].

Nous voyons encore ce Constans, qui aurait tant de raisons de se cacher, se mettre en évidence dans une fête d’adoption donnée le 27 juin 1885 dans un restaurant du bois de Boulogne.

Cette fois, spectacle écœurant même pour les moins difficiles, des entants sont mêlés a ces farces odieuses. Les pauvres petits acteurs condamnés à figurer dans ces saturnales ont le visage couvert d’un voile de mousseline blanche portant en lettres jaunes une inscription différente. Sur l’un on lit le mot fanatisme, sur l’autre : ignorance, sur un troisième : misère. Après d’interminables discourt on enlève solennellement ces voiles.

Constans, répondant à M. Laguerre, déclara hautement que c’était la Maçonnerie qui avait imposé l’expulsion des religieux au gouvernement.

Mon collègue, dit-il, m’a félicité tout à l’heure de la politique que j’ai suivie lorsque je faisais partie du cabinet, mais, je dois le dire, ces félicitations doivent s’adresser autant à vous qu’à moi, car c’est dans la Franc-Maçonnerie, où je suis entré il y a trente-deux ans, que j’ai entendu dire pour la première fois que la cléricalisme était l’ennemi commun.

Je suis de ceux qui n’ont pas craint de se compromettre pour le combattre ouvertement, mais à quoi cela aurait-il servi, si, comme cela se voit aujourd’hui, les robes noires expulsées peuvent impunément revenir prendre leurs places primitives ?

Se tournant vers M. Laguerre, l’orateur ajoute :

….. Mais j’espère que de plus jeunes que moi les expulseront une bonne fois pour toujours !…..

La grande force de la Maçonnerie réside dans le concours que lui apportent les gens médiocres d’intelligence et faciles de conscience qu’elle réussit depuis quelques années à caser dans tous les postes importants. Sévère pour l’homme condamné[13], la Maçonnerie aime l’homme véreux, l’agent d’affaires, le financier louche, le déclassé qui a besoin d’elle et qui, par conséquent, est pour elle un instrument docile. Des pleutres comme Ferry ou comme Tirard, par exemple, sont les grands hommes francs-maçonniques. Ils sont soutenus, protégés, repêchés.

Prenez la liste de tous les hommes en vue adeptes de la Franc-Maçonnerie et vous y verrez figurer tous les noms d’hommes compromis dans de douteuses affaires, dans des virements suspects, flétris par leur propre parti, les Constans, les Cazot, les Bouteillier, les Paul Bert, les Baïhaut.

La Franc-Maçonnerie, en effet, n’abandonne les siens qu’à la dernière extrémité. Voyez, par exemple, Tirard. Il est chargé, comme ministre des finances, de cette opération de la conversion qui demandait, avant tout, de la discrétion. C’était le cas ou jamais, pour l’ancien fabricant de doublé, de ressembler à Lamech qui, le premier, eut l’art de mettre les métaux en œuvre, et de se vêtir comme lui « d’or et d’azur[14]. » C’était le cas de chanter :

Samson à peine a sa maîtresse
Eut dit son secret
Qu’il éprouva de sa faiblesse
Le funeste effet.
Dalila n’aurait pu le vendre,
Mais elle aurait trouvé Samson
Plus discret et tout aussi tendre
S’il avait été Franc-Maçon[15].

Au lieu d’agir ainsi, Tirard fit cyniquement un coup, il reçut ostensiblement M. Dugué de la Fauconnerie et l’autorisa à déclarer que l’opération n’aurait pas lieu, alors qu’il savait qu’elle était déjà décidée. On rafla ainsi une quinzaine de millions.

Dans la séance du 26 avril 1883, M. Oscar de Vallée monte à la tribune du Sénat, flétrit ces prévarications. Le rigide magistrat retrouve l’accent des anciens jours, son doigt désigne le coupable assis au banc des ministres. Cette parole d’un honnête homme produit une émotion profonde. Même composées en majorité de gens pour lesquels la vertu n’est qu’un mot, les Assemblées prises en masse sont accessibles à certains courants.

Un frisson passe dans la salle quand, s’adressant au garde des sceaux qui baisse la tête, l’orateur lui dit : « Vous êtes le maître de l’action publique ; pourquoi ne la mettez-vous pas en mouvement ? Il y a des coupables, cherchez-les et punissez-les ! »

Il est peu vraisemblable, évidemment, que Martin-Feuillée, qui a eu probablement sa part du gâteau, commence une instruction contre lui-même[16] ; mais les foules, je le répète, sont toujours promptes aux impressions, et tout le monde se demande si Tirard ne va pas avoir le sort de Teste.

Le Vénérable de la loge l’Ecole mutuelle était pâle comme un mort, il fit sans doute le signe de détresse en élevant les deux mains croisées au-dessus de sa tête. Soudain, des bancs de la gauche partent des vociférations, des cris confus, des interruptions assourdissantes. On veut empêcher à tout prix M. Oscar de Vallée de poursuivre sa courageuse harangue. Les Maçons descendent au bas des gradins pour mieux insulter celui qui dévoile les scandales d’un des leurs. On distingue, parmi les plus exaltés, Deschanel et Laurent Pichat de la Clémente Amitié, le Juif Millaud de la Fraternité progressive, Testelin de l’Etoile du Nord qui croit qu’on parle une langue étrangère lorsqu’on parie de probité, Tolain de la Prévoyance, toujours prêt lorsqu’il s’agit de se faire noter d’infamie.

Les clameurs couvrent la voix de l’homme probe qui est réduit a se taire. Martin-Feuillée s’essaie le front. Le f.*. Tirard est encore une fois sauvé.

C’est le Benjamin des loges, d’ailleurs, un vrai Lowton, que cet ancien bijoutier en faux. Il semble qu’il soit pareil aux enfants qu’on a eu de la peine à élever et qu’on l’aime davantage pour le mal qu’il a donné.

Il se jette toujours dans des aventures qui ne sont pas propres et, une fois en mauvais cas, il essaye de se tirer d’affaire par des dénégations puériles. Il s’était associé avec quelques amis désireux d’enlever quelques millions aux malheureux Français, et l’on avait mis son nom à un prospectus qui était, ma foi, fort alléchant :

La paix et la tranquillité dont jouit depuis longtemps la République de l’Uruguay, et l’appui garanti du Président et des principaux membres du gouvernement de cette République, sont pour notre Société des gages certains de sécurité.

Les communications entre la mine Santa-Ernestins et Montevideo sont faciles, le climat est tempéré et sain, la main d’œuvre bon marché. Toutes ces circonstances, jointes à la richesse exceptionnelle bien constatée du quartz aurifère à exploiter, nous ont permis de trouver, dans nos relations et parmi nos amis, an chiffre déjà important de souscriptions.

Le banquier allemand Isaac Kolisch, qui s’était chargé de l’émission, adressait aux actionnaires les appels les plus pressants et, par un raffinement d’habileté qui manque rarement son effet, il faisait entendre qu’il fallait souscrire sans bruit, si l’on voulait être admis dans ce qu’il appelait « un petit cercle d’initiés. »

BANQUE COMMERCIALE ET COMMISSION
I. KOLISCH
1, rue du Quatre-Septembre
Confidentielle.
« Paris, le 23 mai 1879.
« Monsieur,

« Après avoir parcouru la note ci-jointe, vous aurez acquis la conviction qu’il s’agit d’une affaire vraiment exceptionnele, et vous comprendrez facilement pourquoi il m’a été impossible d’en donner les détails dans la circulaire de ma maison.

« S. Exe. M. Tirard, ministre de l’agriculture et du commerce, ayant accepté la présidence de la Société, et plusieurs autres personages aussi haut placés y étant intéressés, toute l’affaire a été traitée et conclue, sans aucune publicité, connue il convient à des affaires vraiment bonnes, réservées à un petit cercle d’initiés.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« I. Kolisch »

C’était au moins cette fois la vraie tradition de la Maçonnerie qui fredonne volontiers :

Loin de tous censeurs sévères.
Au doux bruit de nos canons,
Célébrons dans nos mystères
Le bonheur des Francs-Maçons.
Cachons toujours au vulgaire
Les biens dont nous jouissons ;
Savoir jouir et se taire
C’est la loi des bons Maçons[17].

Dans une réponse indignée, adressée au Français qui avait reproduit cette circulaire, Tirard protesta avec indignation et déclara qu’il était complètement étranger à cette affaire et qu’il n’en avait jamais entendu parler.

Les journaux de toute nuance partagèrent l’indignation de Tirard, et approuvèrent d’avance les mesures qu’il allait prendre contre les financiers assez osés pour se servir ainsi du nom, non seulement d’un homme, d’un député, mais d’un ministre de la République. Il est incontestable, en effet, que les lois n’auraient pas assez de sévérités pour moi, si je me permettais d’affirmer sur un prospectus distribué à des milliers d’exemplaires, que M. Brisson ou M. Clémenceau sont présidents de sociétés, dont le litre même leur est inconnu.

Chose bizarre, Tirard ne bougea pas plus que s’il avait été pétrifié. On commençait à trouver que cette âme d’Excellence était vraiment trop excellente, lorsque le pot aux roses découvert exhala un parfum qui ne ressemblait pas précisément à ceux de l’Arabie.

Quand le banquier eut levé le pied, en emportant ce qui restait du fonds social, les actionnaires apprirent avec stupéfaction que la mine n’avait jamais contenu une parcelle d’or. Un ingénieur, envoyé pour faire une enquête, avait très franchement constaté cette absence absolue de tout minerai. Au lieu d’annoncer loyalement ce résultat, les administrateurs, comme le raconte le Parlement, avaient caché le rapport et fait porter le capital social a 15 millions par l’émission de dix mille actions nouvelles.

Tirard croyait-il, en agissant ainsi, imiter, lui aussi, Osiris, en faisant des trous à la lune ? Prétendait il venger la mort d’Hiram ? Nous l’ignorons. Toujours est-il que lorsqu’on célébra la fête du solstice d’été, on ne se contenta pas, cette fois, de se gratter dans la main, on rapprocha les mains les unes des autres pour applaudir le Vénérable, l’intègre ministre « qui avait vu la grande lumière du 3e appartement. »

« On devrait le nommer Tuileur, » dit un Franc-Maçon fameux pour avoir affirmé dans une distribution de prix que Brutus avait été vainqueur à Philippes. » Jamais depuis le Honduras, des actionnaires n’ont reçu une tuile pareille. »

L’appui donné par la Franc-Maçonnerie à ses membres, dans des circonstances critiques, explique donc suffisamment, sans qu’il soit besoin de chercher là un élément mystérieux, le nombre de recrues qu’elle fait.

En province, certains hommes, banquiers, notaires, officiers ministériels, qui, sans la Maçonnerie, auraient été au bagne dès le début de leur carrière, se sont soutenus jusqu’à la mort, ont fini même, sinon entourés de l’estime publique, du moins officiellement honorés. Il y a dans ce genre des existences véritablement curieuses.

L’histoire du f.*. Guillot est épique et peut être donnée comme spécimen.

Ce Guillot, notaire, maire de Trévoux, chevalier de la Légion d’honneur, membre du Conseil général, président de la commission départementale, haut dignitaire de la Maçonnerie, était le grand électeur du département. Quand il mourut, au mois de mai 1883, ce fut un deuil général chez les républicains.

A côté du préfet de l’Ain, Stehelin, du sous-préfet de Trévoux, Daval, du sous-préfet de Belley, Brun, on vit derrière le cercueil tout le personnel obligatoire et laïque, les membres du conseil municipal de Trévoux, la commission des hospices, la société de secours mutuels, la compagnie des pompiers, l’école laïque, de nombreux maires et conseillers municipaux des communes voisines, des fonctionnaires de diverses administrations ; MM. Chapuis, administrateur ; Monnier, chef d’exploitation ; Clauzel, ingénieur, et de nombreux employés de la Compagnie des chemins de fer du Rhône, etc., etc.

On prononça sur sa tombe des discours dignes d’un homme qui aurait sauvé la Patrie. Daval, le sous-préfet, fut d’un lyrisme invraisemblable et il serait dommage de ne point citer quelques fragments de cette harangue qui donne bien l’idée de la littérature républicaine. :

Messieurs,

C’est au nom de M. le Préfet de l’Ain et au mien que je prends la parole au bord de cette tombe, ou nous réunit une peine commune. J’ai été invité à accepter ce douloureux honneur, à adresser au citoyen éminent et à l’ami dévoué notre suprême témoignage et notre dernier adieu, parce que je suis, de tous les membres de l’administration, son plus ancien collaborateur.

L’homme que nous accompagnons à l’endroit où l’on dort était de ceux qui ont pour cortège la douleur publique. La ville de Trévoux pleure en François Guillot un administrateur hors de pair ; le Conseil général de l’Ain, l’un de ses membres les plus actifs et les plus éminents ; la République, l’un de ses plus dévoués partisans.

On dit d’un soldat tué devant l’ennemi : mort au champ d’honneur ; de celui qui est dans cette tombe nous pouvons dire : mort à la peine. C’est qu’à la vérité cette vie si bien remplie se résume en deux mots : travail, bienfaisance. Quel vide il laisse parmi nous ! Quellle perte nous venons de faire ! Quel est donc le « faucheur aveugle » qui porte ainsi la main sur le meilleur des nôtres ? Oû trouver un pareil dévouement aux intérêts de la démocratie ?

Et cependant quel désintéressement dans l’accomplissemet de cette tâche !

Quelle noblesse dans les mobiles ! Remplir son devoir

fut son unique et constants préoccupation. C’est pourquoi je n’hésite pas à le proclamer : François Guillot fit toujours passer la chose publique avant l’intérêt personnel. Que de gens il a obligés ! Que de services il a rendus ! Les pauvres, les humbles, tous ceux qui souffraient, tous ceux qui avaient besoin d’un conseil recherchaient un appui ne frappèrent jamais en vain à sa porte. Lui n’ambitionnait que l’estime de ses concitoyens, cette estime eut été sa seule récompense, s’il n’eût obtenu cette croix de la Légion d’honneur que je vois briller sur son cercueil.

Laissez-moi, à ce propos, vous dire un fait qui m’est personnel : C’était en 1878. J’étais depuis un an à la tète de cet arrondissement, quand M. le Préfet de l’Ain me demanda de lui désigner le plus digne de recevoir l’étoile de l’honneur. J’eus la bonne fortune de jeter les yeux sur Guillot, alors que personne, jusqu’à ce jour, n’en avait eu l’idée, sans doute à cause de sa modestie. Quand j’appris que le décret qui le nommait chevalier de la Légion d’honneur était signé, je lui portai cette bonne nouvelle. Saisi d’une grande émotion, il me dit d’une voix entrecoupée par les sanglots ; « Ai-je donc mérité la croix ? » Et il me serra en pleurant dans ses bras. Le souvenir de cette scène, ai-je besoin de vous le dire, Messieurs, restera profondément gravé dans ma mémoire et dans mon cœur. Ah ! oui, pendant cinq ans, j’ai entretenu commerce avec cet excellent homme, et, durant cette période de cinq années, pas le moindre dissentiment n’est venu troubler le charme de nos relations. C’est donc à moi, à moi surtout, qui ai vécu dans son intimité, qu’il a été donné d’apprécier combien était grande la noblesse de son âme et combien grande la bonté de son cœur.

Quant à vous, Messieurs, qui entourez cette tombe, vous qui êtes accourus des extrémités du département pour apporter votre dernier témoignage de sympathie à celui que vous aviez en si haute estime, vous avez raison de verser des larmes. De longtemps vous n’aurez à pleurer un pareil homme de bien : car, si François Guillot eut vécu dans l’antiquité, la Grèce l’aurait mis au rang de ses Sages.

Adieu, cher ami ! adieu, Guillot !

M. Ducher, conseiller général, eut l’oraison funèbre presque aussi éloquente :

Messieurs,

Il m’a paru que nous ne pouvions pas laisser la terre se refermer sur l’homme de bien que nous accompagnons aujourd’hui au seuil du néant, sans qu’une voix se fit entendre sur sa tombe au nom du Conseil général de l’Ain, où M. François Guillot tenait une si digne et si large place.

Permettez-moi donc, Messieurs, a moi, le plus humble entre tous, de redire à la population éplorée de cette ville que si la perte qu’elle fait en ce jour est immense autant que difficile, j’allais presque dire impossible à réparer, vous n’êtes pas, loin de là, seuls à la ressentir.

Dans les endroits les plus reculés de l’arrondissement de Trévoux, et je puis dire dans tout le département, la nouvelle de la mort de Guillot a eu un douloureux retentissement. Ah ! c’est que notre collègue, notre ami, M. Guillot, n’était pas seulement un citoyen éclairé, intègre et dévoué ; il n’était pas seulement un père de famille, bon, aimé et respecté des siens ; il n’était pas seulement le premier magistrat d’une cité qui conserve précieusement le souvenir des bienfaits de son administration.

M. Guillot, et je suis heureux de le rappeler, était le conseiller, le protecteur, l’ami de tous, du petit comme du grand, du pauvre comme du riche ; son action bienfaisante et généreuse ne connaissait pas de limites ; elle s’étendait non-seulement sur sa ville d’adoption, sur son canton, sur l’arrondissement de Trévoux tout entier, mais encore sur ceux qui, de tous les points du département venaient auprès de lui, sûrs d’y trouver un accueil bienveillant, un appui désintéressé.

Je ne puis mieux terminer ces quelques paroles, Messieurs, qu’en rappelant l’éloge si mérité qu’en fit M. le Préfet, un jour que nous le regardions avec tristesse se retirer haletant, épuise par la fatigue et par la maladie, au milieu d’une séance qui devait être la dernièie pour lui :

« Si le soldat qui va mourir sur le champ de bataille, disait M. Stehelin, est digne d’admiration, nous ne devons pas moins

admirer le courage de Guillot, qui, lui aussi, a voulu mourir sur la brèche.

Adieu, Guillot, notre excellent et regretté collègue, adieu ! ! !

Quant à Bollet, premier adjoint, il fut court, mais ferme ; il s’écria avec conviction :

Il n’est plus, cet administrateur intègre autant qu’habile dans lequel notre pays plaçait sa plus entière confiance, ses plus chères espérances : car, si Guillot n’est pas mort à la fleur de l’âge, du moins il a succombé dans le plein exercice de ses grandes facultés.

Il n’est plus, cet homme équitable qui eut le mérite si rare de réduire ses ennemis au silence, de les forcer à l’admiration par l’excès de ses bienfaits.

Il n’est plus, cet ami dévoué, infatigable à servir les intérêts des autres, peu soucieux, d’ailleurs, de ce qui le regardait personnellement.

Mais, Messieurs, s’il ne reste rien de cette nature vigoureuse qui a lutté jusqu’au dernier souffle pour la cause de la justice, la mémoire de cet homme de cœur est impérissable. Il restera pour nous le modèle de toutes les vertus civiques.

Messieurs, unissons nos larmes à celles de la famille de ce serviteur de l’humanité : ce sera peut-être un adoucissement au chagrin de ses enfants abîmés dans la douleur !

Il n’est pas de douleur éternelle. Les habitants du pays essuyèrent leurs larmes et vinrent demander des nouvelles de leurs fonds qu’avait du faire fructifier un si bon Maçon.

Hélas ! le maillet maçonnique leur porta un coup de massue et ils n’eurent point envie de pousser le triple houzé qui est le cri d’enthousiasme des Fils de la Veuve. M. le préfet avait eu raison. La perte était considérable, plus considérable qu’on ne le pensait. Le Vénérable était un vulgaire faussaire, un simple escroc ; il avait dévoré jusqu’au dernier sou, sans bruit, dans les obscures débauches de la vie de province, l’argent qui lui avait été confié. Voilà ce qu’écrivait à ce sujet le Salut public de Lyon :

Les faux sont innombrables. La manière de procéder de Guillot était, en effet, fort simple. Un prêteur apportait à l’étude ses deniers, destinés à un placement hypothécaire ; Guillot empochait le capital, fabriquait une fausse obligation signée du nom d’un faux emprunteur, et payait exactement les intérêts à l’aide des capitaux que de nouvelles dupes apportaient à l’étude. Rien de plus simple, vous le voyez. Il est bien entendu que je vous signale le procédé le plus ordinairement employé ; mais Guillot, suivant les circonstances, savait varier son répertoire et faire passer l’argent de la poche d’autrui dans la sienne sur des airs nouveaux.

Ce qui, à mon avis, est le plus digne de remarque en cette afaire, c’est que Guillot ait pu procéder ainsi depuis de longues années, sans être inquiété ni découvert. Ce fait prouve, de la part de sa clientèle, une confiance aveugle, qui s’attachait à un homme comblé d’honneurs par la République. Il ne faut pas oublier, en effet, qu’il y en a encore beaucoup pour qui les honneurs républicains signifient quelque chose. C’est bête, mais c’est comme ça !

Un journal de Lyon, dans un article paru il y a quelque temps, aurait, parait-il, fixé le chiffre du passif. Ce chiffre ne peut être que fantaisiste, le passif ne pouvant être actuellement connu. Pour arriver à le connaître, il faut d’abord séparer les obligations vraies des fausses. Or, ce n’est ni prompt, ni facile, ni encore accompli. Tout ce qu’on peut dire aujourd’hui, c’est que les obligations fausses sont plus nombreuses que les vraies, et que le passif, qui est considérable, constitue un véritable krach pour le canton de Trévoux : capitaux perdus et dissipés, procès nombreux et dispendieux.[18]

Ce qui est inouï, en effet, c’est l’impunité dont jouissait Guillot, l’appui constant qu’il trouva, grâce à la Maçonnerie, dans le monde officiel parfaitement au courant de sa situation.

Guillot, cependant, n’était qu’un enfant à côté de Bellamy. Protestant et Franc-Maçon, chef du parti opportuniste dans le Finistère, conseiller général, maire de Brest, chevalier de la Légion d’honneur, Bellamy est un type complet, presque une figure. Gambetta, qui allait à l’improbité comme le fer va à l’aimant, en fit son ami et, pendant de longues années, Bellamy fut, comme Guillot, le grand électeur du département.

Même quand il fut impossible de dissimuler ses détournements, les députés républicains le protégèrent longtemps contre toutes les poursuites.

Le nombre des abus de confiance et des vols de Bellamy est incroyable, et le chiffre avoué des détournements, 800,000 francs, est, manifestement, au-dessous de la vérité. Bellamy semblait avoir une préférence pour le vol aux pauvres, qui est une spécialité républicaine. Un vieux matelot, Canu, avait amassé un petit pécule qui était une fortune pour lui : 11,000 francs ; Bellamy vole cet argent et déclare qu’il l’a perdu. Une congrégation charitable, l’Adoration perpétuelle a l’idée, singulière d’ailleurs, de confier ses intérêts à Bellamy, il lui vole 13,000 francs ; aux mineurs de Graville, il se contente d’enlever 7,000 francs. Une dame Lefranc avait laissé à son cocher, nommé Mear, me rente viagère de 800 francs que Bellamy était chargé de servir. A cet effet, les héritiers Lefranc avaient déposé chez lui 32 obligations nominatives. A la mort du cocher, sa fille, loyale et honnète envoya immédiatement l’acte de décès ; mais le notaire républicain se garda bien de prévenir la famille et, pendant quatre ans, se servit fidèlement la rente à lui-même.

Bellamy n’en fut pas moins acquitté par le jury. Est-ce donc que je blâme cette institution qui rend de si bizarres verdicts ? Assurément non. Une des grandes fautes du parti conservateur a été de ne pas se rallier au principe de la magistrature élective. Avec un jury vous pouvez, à la rigueur, tomber sur quelques hommes honnêtes, avec les magistrats francs-maçons et juifs, vous êtes sûr de n’en trouver aucun[19].

Une condamnation même, quand le cas n’est pas trop grave, n’empêche pas les Francs-Maçons d’arriver à tout. On aurait proposé au duc de Broglie d’admettre, dans le cabinet dont il faisait partie, un catholique condamné à six mois de prison pour coups et blessures, qu’il aurait refusé avec indignation. Brisson, Orateur de la Grande Loge centrale, n’hésite pas à confier à Dautresme le portefeuille du Commerce.

Le seul titre de ce Dautresme, pour devenir titulaire de ce département ministériel, était d’être d’un commerce désagréable et d’avoir écrit la musique de quelques méchants opéras. En 1867, il avait à moitié assommé à coups de parapluie le directeur du Théâtre Lyrique qui hésitait à jouer les Jurons de Cadillac. Indulgent et débonnaire selon son habitude, Napoléon III s’était laissé fléchir par les supplications du musicien qui, avec la bassesse de ses pareils, se roulait littéralement à ses pieds, et lui avait fait grâce pleine et entière des six mois de prison qu’il avait si justement mérités[20].

En prison, quand par hasard ils y vont, les Francs-Maçons sont certains de retrouver encore quelque protection. Quand toutes les fonctions importantes ont été distribuées, les Maçons subalternes se sont précipités sur les emplois de directeurs et d’inspecteurs d’établissements pénitentiaires. L’inspecteur de la maison des jeunes détenus des Douhaires, près Gaillon, est un ancien courtier d’assurances nommé Fleury, de la R.*. L.*. des Philanthropes réunis et l’on peut être sûr que le relèvement moral des petits prisonniers est en bonnes mains.

Plus de Dieu, plus d’églises ; or, il n’y aura plus ni prêtres, ni religion ; plus de rois, plus de dirigeants, et il n’y aura plus de charges inutiles, mais une égale répartition des richesses sociales[21].

« C’est la société, d’ailleurs, qui est coupable de tout, déclare ce parfait nihiliste ; c’est la société qu’il faudrait enfermer. »

L’ignorance et la misère réunies, c’est le seul crime qu’on ait à reprocher à l’ouvrier ; voici des déshérités du sort, des vaincus de la vie, qui voient des jours sans pain et des nuits sans sommeil ; ils ont le ventre creux et le cerveau vide ; ils tremblent la fièvre et crachant la maladie, et vous, société, vous leur faites un crime de respirer le même air que tous ? Car, enfin, à tous ces malheureux vous leur niez le droit au soleil, vous les empèchez de savourer le seul espoir qui leur reste, celui de boire la force et le bonheur contenus dans un rayon de soleil.

Oui, aux riches, aux fortunes, l’air et l’espace, le jeu et la danse, la joie et le babil ; aux pauvres, l’atelier ou la prison, le grabat ou l’hopital, la tristesse ou la douleur ! Où donc trouver, pour le prolétaire, le droit de vivre, s’il n’a point le droit au soleil ? Car le soleil est le principe de toute vie, c’est le générateur qui fait mouvoir tout l’univers ; c’est le créateur, le propulseur de toutes choses, le consolateur de toute éternité, et qui le refuse aux autres commet un crime de lèse-humanité[22].

Je ne voudrais pas être désagréable à un protégé de M. Margue, mais n’est-il pas singulier de voir un homme, qui parait professer pour le soleil le culte ardent des anciens Guèbres, accepter précisément la direction d’un de ces établissements surannés où l’on met les gens à l’ombre ?

Beaucoup sont ainsi dans la Maçonnerie demi-savants, demi-orateurs, ils haïssent la société d’une haine qui n’est point la révolte courageuse de Spartacus, la colère âpre de Vindex, mais comme une venimeuse envie qui sent l’antichambre et l’office ; ils n’entendent pas détruire complètement l’édifice social parce qu’ils espèrent bien s’y faire une petite place par des procédés plus ou moins corrects, mais ils attaquent l’Eglise parce qu’elle ne peut leur donner que de nobles enseignements, des conseils de respect et de dévouement dont ils ne veulent pas.

Pour le moment, ils sont les maîtres et le R. P. Delaporte a pu écrire très justement : « L’œuvre est tellement avancée qu’humainement parlant son succès définitif est aussi proche que certain. Oû est la force humaine qui pourrait lutter contre la Maçonnerie, maîtresse des gouvernements, de la presse et, par les Juifs qui la servent à condition de s’imposer à elle, de la finance, c’est-à-dire de toute la vie industrielle et commerciale des nations. »

Ces quelques vues sur la Maçonnerie, d’ailleurs, n’ont d’autre prétention que d’être un croquis, un essai, comme on s’exprimait autrefois. Nous n’avons pas, est-il nécessaire de le répéter, prétendu étudier à fond cette institution complexe et variable dans ses formes que nous avons rencontrée déjà à plusieurs reprises sur notre route ; car, semblable à ces canaux souterrains qui serpentent sous la ville visible, elle chemine sans cesse sous la grande histoire. Nous renvoyons encore une fois à l’œuvre véritablement monumentale du P. Deschamps achevée par H. Claudio Jannet. Nos lecteurs trouveront là une liste à peu près complète des hommes du jour qui sont Francs-Maçons. L’excellent ouvrage de l’abbé Chabauty : Juifs et Francs-Maçons, dont nous avons déjà signalé l’importance, est également une source inépuisable de précieux renseignements[23].

Ce que nous nous efforçons de faire, c’est d’aider les esprits attentifs à bien décomposer ce mouvement, à saisir exactement le fonctionnement de ces institutions mises en branle par toutes les haines, servies par tous les mauvais instincts, et s’attaquant à des catholiques c’est-à-dire à des gens infiniment mieux organisés pour faire le bien que pour résister au mal, vivant dans un ordre d’idées tout différent de celui où vivent les hommes qui les attaquent, n’ayant aucune vision distincte même du caractère de leurs ennemis.

  1. Intermédiaire, 10 juin 1885.
  2. Les plus secrets hauts grades de la Maçonnerie dévoilés ou le vrai Rose-Croix, à Jérusalem.
  3. César Moreau, dans l’Univers Maçonnique, raconte notamment la réception d’une dame Huet, qui fut d’un folâtre achevé. La réunion est ouverte dans le jardin climat d’Asie, par le très cher frère de Bellincourt, Vénérable, et par la charmante sœur Delamotte Bertin, grande maîtresse, éclairée sur le climat d’Afrique et d’Amérique par les très aimables et très intéressantes sœurs Cotolandi et Bordeaux, grande inspectrice et dépositaire.
        La grande maîtresse, revêtue de ses ornements, explique à l’apprentie maçonne la signification des emblèmes et on chante :

    Elle l’instruisit de nos lois,
    De nos rites, de nos mystères ;
    Elle lui dit que tous les Frères,
    Dociles toujours à la voix
    D’un sexe aimable et fait pour plaire,
    Faisaient leur devoir par cinq fois.
    . . . . . . . . . . . . . . .
    En ce même temps chaque Frère
    Crut à coup sur s’apercevoir
    Que ce travail et ce devoir,
    Que ces cinq coups n’étonnaient guère
    La jeune récipiendaire.
    Qui pensait que, pour la beauté,
    C’était le moins, en vérité,
    Que tout bon Franc-Maçon dût faire.

  4. Manuel complet de la Maçonnerie d’adoption ou Maçonnerie des dames, par S.-M. Ragon, ancien Vénérable, fondateur des trois ateliers de Trinosophes, à Paris,
    auteur du Cours interprétatif des Initiations.
  5. Manuel de la Maçonnerie d’adoption, déjà cité.
  6. Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme.
  7. Bossuet, Port-Royal et la Maçonnerie. Voir égalemeut à ce sujet : Les Maçons juifs et l’Avenir ou la Tolérance moderne.
  8. Si l’on veut se rendre compte des moyens dont disposent les Francs-Maçons, il faut consulter le dernier compte-rendu, qui date de 1880. A cette date il existait, dans tout l’univers, 138,063 loges, qui avaient recueilli, en une seule année, quatre milliards de contributions volontaires. Les Francs-Maçons étaient ainsi répartis :
    Etats-Unis. 2.673.296
    Etats de l’Amérique Méridionale et Brésil. 4.517.425
    Cuba et Porto-Rico 58.816
    Asie et Océanie; 594.111
    Afrique, y compris l’Egypte. 83.310
    Europe. 6.854.415
    ----------------
    ______Total. 14.781.183
    Nombre de femmes faisant partie des loges. 2.379.460
    ----------------
    Total des personnes faisant partie de la
    Franc-Maçonnerie.
    17.160.643
  9. La Franc-Maçonnere joue naturellement un grand rôle dans le lancement de cette problématique affaire du Panama, que les journaux conservateurs ne se lassent pas de recommander aux catholiques, en répétant sur tous les tons : « le grand Français par ci, le grand Français par là. »
        D’après une lettre, publiée par le Matin du 23 août 1885, la loge l’Aménité semble même trouver que le Garant d’amitié d’Autriche-Hongrie poussa vraiment les choses un peu loin :
    R.*. L.*. de l’Aménité
    (Fondée en 1771)
    Or.*. du Havre, le 17 juillet 1885
    TT.*. CC.*. F.*.

    Dans sa ten.*. d’obl.*. du 15 juillet 1885, la resp.*. Loge de l’Aménité a décidé l’envoi de la présente circulaire aux loges de l’Obé.*. Pour les informer que M. V.*., se disant membre d’une loge de l’Or.*. de Paris, sollicite de tous les Francs-Maçons des souscriptions pour la vente de deux cents cartes intitulées : Panorama du canal de Panama et Suez, imprimées en chromolithographie.
        Nous croyons devoir conseiller à tout les FF.*. de nos LL.*. SS.*. de se faire présenter, avant de souscrire, un exemplaire desdites cartes, ce que l’on n’a pas fait pour nous, à l’Or.*. du Havre, mais ce qui peut, régulièrement, être exigé, le tirage en étant fait, puisque la plupart des souscripteurs havrais sont livrés aujourd’hui.
        Les moyens employés pour parvenir semblent être de se procurer, par le tableau des loges, les adresses des Maçons et de faire vibrer près d’eux, lors d’une visite personnelle, la fibre patriotique française, au moyen du nom de M. F. de Lesseps, habilement produit dans la conversation, afin de créer un entraînement des uns par les autres et d’arriver à une inscription de souscription.
        Veuillez agréer, etc.
        Voir également les Archives Israélites du 22 octobre 1885, sur le colonie juive à Panama, et la communauté qui porte le nom de Scheerith Israël.

  10. L’interdiction faite aux agents des Compagnies d’accepter aucune fonction élective est formelle. On se rappelle les circulaires publiées à ce sujet au mois de juillet 1884, par M. Mantion, directeur de la Compagnie de Lyon-Méditerranée, et par M. Nublemaire, directeur de la Compagnie d’Orléans.
        La circulaire de M. Mantion est ainsi conçue :
        « A la suite de divers accidents, j’ai été amené à décider, d’une manière générale, qu’il convenait d’inviter nos agents à ne plus accepter de fonctions électives et à renoncer sans délait à celles qu’ils auraient acceptées. Je vous invite à prendre les mesures nécessaires pour assurer l’exécution de ces Instructions.
    « 16 juillet.
    « Le directeur de la Compagnie :
    « Signé : Mantion. »


        Cela, bien entendu, ne s’adresse qu’aux faibles. Si M. Noblemaire eut été un homme de droiture et d’honnêteté, il aurait, avant de publier sa circulaire, commencé par révoquer le cumulard républicain Emile Roger, conseiller général du canton de Montignac, député de la première circonscription de Sarlat et chef du contentieux de la Compagnie d’Orléans. En voilà encore un qui a dû se sentir indépendant dans le vote des conventions !

  11. Voici, d’ailleurs, la liste des membres du conseil d’administration du chemin de fer du Nord. Quoique les Juifs y soient largement représentés, il doit se trouver dans le nombre quelques catholiques qui vont à l’Eglise, après avoir accablé de politesse le chef de la Franc-Maçonnerie. « On ne sait pas, se disent-ils sans doute, ce qui peut arriver. On distribuera peut-être des dividendes là-haut. »
        Conseil d’administration : MM. le baron Alphonse de Rotchild. — Baron de Saint-Didier. — Léon Say. — Gaston Griolet. — André de Warn. — Vallon. — Joseph Hottinguer. — Alex. Adam. — Baron Alfred de Rotchield. — Baron Nathaniel de Rotchield. — Baron Gustave de Rothschild. — Vicomte de Saint-Pierre. — Baron de Soubeyran. — Gabriel Dehaynin. — Duc de Mouchy. — Buriou.— Le comte A. de Germiny. — Le comte Pillet Will. — Frédéric Moreau. — Baudelot. — Adolphe Vernes. — Agache. — Baron Arthur de Rothschild. — Marcolle Pinguet.
        Notons que Cousin ne cachait aucunement ses vilaines ocupations. C’est au bureau même de la Compagnie que la président du Suprême Conseil, qui n’allait guère rue Cadet que le deuxième et le quatrième mardi de chaque mois, donnait ses audiences ; c’est là que l’employé du Grand-Orient apportait chaque matin le rapport ; c’est là qu’on signait tous les diplômes pour les ouvertures et les tenues de loges.
  12. Il est toujours bon de rappeler que la Franc-Maçonnerie déclare, en toute occasion, qu’elle n’attaque pas la Religion et qu’elle reste étrangère à la politique. L’article deuxième de la constitution est prècis sur ce point :
        « Dans la sphère élevée oû elle se place, la Maçonnerie respecte la foi religieuse et les sympathies politiques de chacun de ses membres. Aussi, dans ses réunions, toute discussion à ce sujet est-elle formellement interdite. »
        N’est-ce point le cas de citer une fois de plus les vers de Laprade :

    Molière eût renoncé, s’il vous avait pu voir,
    Pour un Tartufe rouge à son Tartufe noir. »

  13. Certaines loges, d’ailleurs, sont plus difficiles que d’autres. La loge Union et Persévérance refusa de recevoir Eugène Mayer, de la Lanterne, que la loge l’Ecole Mutuelle fut heureuse d’accueillir.
  14. D. — Avez vous vu votre maît.*. aujourd’hui ?
    R. — Oui, Très V.*.
    D. — Comment était-il habillé ?
    R. — D’or et d’azur.
    D. — Que signifient ces deux mots ?
    R. — Qu’un M.*. doit conserver la sagesse au sein des grandeurs dont il peut être revêtu. (Nécessaire Maçonnique, par E-J.-C M reg.*.)

  15. Recueil de chansons de Francs-Maçons, vers, discours, règlements, augmentées de plusieurs pièces qui n’ont pas encore paru. La musique mise sur la clef italienne avec la basse.
  16. Dans le procès d’un pauvre diable de commis-greffier, nommé Lebas, poursuivi au mois de janvier 1885 pour violation du secret professionnel, M. Falateuf lut d’innombrables lettres et dépêches qui prouvent que le riche boursier Mary Raynaud était tenu au courant des moindres phases de l’instruction commencée contre lui, par M. Lenoël, sénateur républicain ; le garde des sceaux faisait porter les pièces chez l’accusé pour qu’il pût préparer d’avance sa réponse au questions embarrassantes. Il est possible, me dira-ton peut être, que ce garde des sceaux ne soit pas M. Martin Feuillée. M. Falateuf effectivement a dit : Martin Feu… et il s’est arrêté.
  17. Recueil de chanssons des Franc-Maçons.
  18. Voir sur cette aventure une excellente brochure, pleine de verve et de révélations piquantes sur l’existence provinciale : Un notaire Franc-Maçon et bien pensant par le syndicat de ses victimes.
  19. Ce que les conservateurs devraient faire c’est de surveiller ces listes où les républicains font entrer pêle-mêle les frères et amis qui ont eu des malheurs. Il se passe là des choses sans nom qui attestent une fois de plus l’effroyable gâchis qui règne partout. Le pourvoi de Pel, on le sait, fut admis par la Cour de cassation parce qu’un des jurés, ancien mégissier à Fresnes, près la Croix de Bernis, était un failli non réhabilité, cet individu avait siégé dans dix affaires. A l’ouverture de la session suivante on s’aperçut qu’un des jurés inscrit sur la liste était étranger et avait été condamné pour vol. Sur la liste de la 2e session de juillet 1885, ou constata qu’un des jurés avait été condamné pour mendicité ; on ne s’en aperçut que le matin de l’audience !
  20. A rapprocher de la bonté du souverain envers ce brutal dans lequel il ne voulait voir qu’un artiste aigri par l’insuccès et le manque de talent, la cruauté déployée par le gouvernement actuel contre ce pauvre Desprez, l’auteur d’Autour d’un clocher qui, condamné pour un délit littéraire, dut, quoique moribond, subir sa peine avec les escarpes et les voleurs. Le malheureux infirme ne put résister à ce régime et mourut quelques mois après. Dans cette gauche dont la plupart des membres doivent à la presse d’être le peu qu’ils sont, pas une voix ne s’éleva contre ce traitement barbare. Emu des souffrances de Desprez, Daudet avait écrit une lettre pleine de cœur à Camescasse. Le drôle ne répondit même pas à l’écrivain.
  21. Raison et religion, par A. Fleury, de la R… L.*. des Philantropes réunis. Or.*. de Paris.
  22. Revendications sociales, conférences faites par le P.*. Fleury. On comprend avec un pareil personnel que des révoltes éclatent dans toutes les prisons, à Riom, à Beaulieu, à Embrun, à Rochefort, à Belle-Isle, à Thouars.
  23. Voir aussi le Cri du Peuple, du 23 octobre 1884, sur le rôle joué par le Fr.*. Caubet dans la Maçonnerie qui, par son origine était prédestinée à devenir une succursale de la rue de Jérusalem. Ce Fr.*. Caubet est, on le sait, Vénérable de la Rose du Parfait silence :
        « Le Parfait Silence ! Voyez l’ironie des mots ! Autrefois, il est vrai, le Vénérable Caubel a écrit de petits traités que beaucoup de profanes ont pu lire, et dans lesquels il recommandait solenuellement « aux très chers frères ? de ne jamais violer le secret maçonnique. Depuis, le sieur Caubet est devenu chef de la police municipale et il semble avoir perdu quelque peu de sa rigidité. C’est lui maintenant qui pousse a la divulgation du secret maçonnique et qui fait moucharder ses frères du Grand Orient.
        « A la préfecture de police, il remplit véritablement le rôle de sergent recruteur, et il a la manie de faire sacrer Maçons le plus de roussins qu’il peut dans son personnel.
        « Un autre « Vénérable » lui prête la main pour cette singulière besogne, et nous avons sous les jeux la liste des membres d’une loge, — nous pouvons la nommer, c’est la loge l’Atelier, — où nous voyons figurer une jolie collection de mouchards. »