La Gloire (O. C. Élisa Mercœur)

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Œuvres complètes d’Élisa Mercœur, Texte établi par Adélaïde AumandMadame Veuve Mercœur (p. 171-178).
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LA GLOIRE.

 

Aux yeux du monde aveugle inutile flambeau,
La gloire de tout temps trouva l’ignominie.
Comme un spectre caché sous un brillant manteau,
L’or couvrit les tyrans, et quelque vieux lambeau
          Devint la pourpre du génie.

Élisa Mercœur.
 

Du sommeil du passé le souvenir t’éveille,
Rome ! il te rajeunit de trente siècles morts.
Il dit au lendemain tes gloires de la veille,
Dont le Tibre conserve un reflet sur ses bords.

Étoile solitaire à l’immortelle flamme,
L’oubli n’ose opposer son voile à ta clarté ;
Vénus des nations, toujours jeune pour l’âme,
C’est au miroir du cœur que se peint ta beauté.


Tes débris sont des pas laissés par ta puissance,
Ton deuil est ta parure aux yeux de l’univers ;
Le génie inspiré comprend ton grand silence ;
Les ombres de tes fils repeuplent tes déserts.

Géant tombé, qui dors sous le poids de ta gloire,
Le temps que dévora ton avide mémoire
À frappé sur ton front un sceau de majesté.
Qui pourrait comparer sa force à ta faiblesse ?
Quel empire aujourd’hui pourrait à ta vieillesse
          Égaler sa virilité ?

Écoute !… Rien… J’ai cru… Sur ton muet théâtre
La mort depuis long-temps a tendu le rideau ;
Et l’écho ne redit que les accens du pâtre
          Qui rappelle son lent troupeau.

Le palais est sans maître et l’autel sans idole.
Il ne résonne plus sous un char triomphal
Ce pavé qui jadis menait au Capitole,
Et qu’une herbe jalouse a su rendre inégal.
Comme tes murs sacrés s’écroula ta fortune :
Plus d’encens, de victoire et de triomphateur
Dans ces lieux où Sylla jeta de la tribune
          Sa couronne de dictateur.

De ta palme civique et de ton diadème,
Toi, qui t’embellissais dans ta grandeur suprême,

Aigle, si près des cieux dans ton vol arrêté,
Réponds, toi qui le sais, combien coûte la gloire ?
          Combien s’achète un mot d’histoire ?
Combien as-tu payé ton immortalité ?…

Du sang de ses deux fils Brutus paya la sienne.
Le Volsque recueillit l’exilé Marcius.
Le Gaulois pesait l’or… La roche Tarpéienne
          Fut la tombe de Manlius.

Mais déjà tu souillais la toge consulaire :
Ce n’était plus le temps de ta vertu sévère,
Où des Cincinnatus, fiers de leur pauvreté,
S’inclinaient, orgueilleux, sur la charrue antique,
Pour entr’ouvrir ton sol au laurier poétique,
          Au chêne de la liberté.

Ce n’était plus ce temps… Sur l’africain rivage
          Déjà l’ombre de Régulus
S’étonne au bruit des pas du proscrit Marins
Demandant un asile aux débris de Carthage.

En mendiant le trône et donnant l’univers,
Jusqu’au dernier degré César monte… il s’arrête,
Tombe, et de son manteau cache en mourant sa tête.
Aux cris des assassins répond un bruit de fers.
Le sort se fatiguait, et ton bouillant génie
          Désapprenait à triompher,

Lorsque la liberté touchait à l’agonie
          Quand s’entr’ouvraient pour l’étouffer
          Les serres de la tyrannie.

La rive d’Actium a son dernier regard :
          Un triomphe te rend esclave,
          Et sur la tombe de César
          S’élève le trône d’Octave.

Là, de Catinila le sublime rival,
Cicéron, du Forum ce maître sans égal,
Livrait les traits brûlans de sa mâle éloquence
          À l’enthousiaste silence
          Du soldat et du sénateur.
Bientôt dans ce lieu même, où ses lèvres de flamme
Avaient prêté naguère un asile à son âme,
Jusqu’aux pieds teints de sang d’un ingrat oppresseur,
Sa tête vint bondir, et sa bouche muette,
          D’un cœur libre noble interprète,
Semblait encor s’ouvrir pour un accent vengeur.

Germanicus, chargé de couronnes de guerre,
Mourut pour expier sa victoire et son nom :
La gloire le suivit… Dans les mains d’un Néron
          Passa le sceptre d’un Tibère.

Méprisant des héros la simple majesté,
Lorsque son froid regard tombe sur leur souffrance,

          Dans sa tranquille obscurité,
L’égoïste raison insulte à leur démence.
Aux yeux du monde aveugle inutile flambeau,
La gloire de tout temps trouva l’ignominie.
Comme un spectre caché sous un brillant manteau,
L’or couvrit les tyrans, et quelque vieux lambeau
          Devint la pourpre du génie.

Rome ! tes enfans outragés
Déposaient, en bravant une vulgaire injure,
          Cette chaîne des préjugés,
Dont chacun des anneaux laisse une meurtrissure.

Et, jaloux de souffrir leurs sublimes tourmens,
Plus grands sous le fardeau de leur noble misère,
Contre cet avenir qu’ils léguaient à leur mère
Tes fils d’un jour d’orage échangeaient les momens.
Tes pleurs, versés pour eux, te rendirent plus belle :
Qu’à leur pur souvenir ton regret soit fidèle !
Comme ton Panthéon, temple de tous les dieux,
Le cœur a son autel pour chacune des ombres
          Dormant au sein de tes décombres,
          Dans leur cercueil silencieux.

Et toi qui, réchauffant au foyer de la gloire
Tes membres engourdis par le froid de tes fers,
Vas, dans la liberté, vengeant tes maux soufferts,
De son fatal exil rappeler la victoire,

N’as-tu pas vu (jadis si long-temps infécond),
          Plein des flots d’une sève amère,
          Un rameau du cyprès d’Homère
Mêler son noir feuillage au laurier de Byron ?

Homère !… il apparat presque au matin du monde :
L’univers s’enferma dans son âme profonde.
En livrant son esquif aux tempêtes du sort,
Du culte poétique, hélas ! prêtre et victime,
Lui seul se comprenait dans sa douleur sublime,
          Et pour vivre attendait la mort.

Mendiant, fugitif, sous les cieux d’Ionie
Tu prodiguas l’outrage à son malheur sacré.
L’infortune ici-bas est la sœur du génie :
Sa main de plomb s’étend sur un front inspiré.
Mais elle pèse en vain sur sa tête indigente :
Il chante, souffre, meurt, et son ombre géante
Reçoit de l’avenir des siècles pour instans.
Le passé dans son gouffre abîme en vain les âges :
Sur une mer de gloire, aux ondes sans rivages,
Homère est là, debout, en monarque du temps.

De sa grande raison laissant briller la flamme,
Socrate sur tes dieux lève les yeux de l’âme ;
Et lui seul ose voir la suprême clarté.
Bientôt, calme à leur bruit quand se heurtent ses chaînes,

Quand le poison bouillonne et dévore ses veines,
Il meurt, en méditant son immortalité.

À ce qui vient des cieux l’ignorance et l’envie
          Ont-elles jamais pardonné ?
Le Tasse et Camoëns n’ont-ils pas bu la vie
          Comme un nectar empoisonné ?
Ce monde, qui semblait rougir de les comprendre,
A pourtant eu des pleurs pour en mouiller leur cendre ;
Mais c’est sur leur tombeau que Ton s’est prosterné.

          Toi qui, vers de jeunes rivages
Guidant de l’Espagnol les incertains vaisseaux,
Des astres du midi sur de nouvelles plages
          As vu briller les feux nouveaux,
Colomb, de pas hardis tu sus empreindre l’onde :
Cette esclave, à ta voix, sous toi s’incline encor,
Et la coupable Espagne, en recevant un monde,
          Te donne un cachot pour trésor.

Galilée arrachait son vieux sceptre à la terre ;
          Son front pâle et sexagénaire
S’est incliné, captif, sous un joug imposteur.
L’infortuné, qu’atteint un arrêt despotique,
S’accuse en frémissant de démence et d’erreur ;
Et rendant le vulgaire à sa nuit fanatique,
Échappe au fer des lois, au glaive inquisiteur.


Oui ! partout où la gloire a placé son idole,
Où la voix du passé redit quelque grand nom,
Soit sous les murs sacrés du divin Capitole,
          Dans l’enceinte du Parthénon,
Dans les temples chrétiens, au culte solitaire,
Partout les fers, l’exil, l’outrage et la misère…
          Mais l’heure vient : des maux du sort
Celui qu’on insultait, vengé par sa mémoire,
En esclave affranchi se revêt de sa gloire
          Dans la liberté de la mort !


(Août 1828.)