La Grèce contemporaine/7

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L. Hachette et Cie. (pp. 257-290).


CHAPITRE VII.

LES FINANCES.


I


Observations générales sur la situation financière de la Grèce. ― La Grèce vit en pleine banqueroute depuis sa naissance. ― Les impôts sont payés en nature. ― Les contribuables ne payent point l’État, qui ne paye point ses créanciers. ― Budget d’exercice et budget de gestion. ― Les ressources du pays ne se sont pas accrues en vingt années.


Le régime financier de la Grèce est tellement extraordinaire et ressemble si peu au nôtre, que je crois nécessaire, avant d’entrer dans les détails du budget, de placer ici quelques observations générales.

La Grèce est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance. Si la France et l’Angleterre se trouvait seulement une année dans cette situation, on verrait des catastrophes terribles : la Grèce a vécu plus de vingt ans en paix avec la banqueroute.

Tous les budgets, depuis le premier jusqu’au dernier, sont en déficit.

Lorsque, dans un pays civilisé, le budget des recettes ne suffit pas à couvrir le budget des dépenses, on y pourvoit au moyen d’un emprunt fait à l’intérieur. C’est un moyen que le gouvernement grec n’a jamais tenté, et qu’il aurait tenté sans succès.

Il a fallu que les puissances protectrices de la Grèce garantissent sa solvabilité pour qu’elle négociât un emprunt à l’extérieur.

Les ressources fournies par cet emprunt ont été gaspillées par le gouvernement sans aucun fruit pour le pays ; et, une fois l’argent dépensé, il a fallu que les garants, par pure bienveillance, en servissent les intérêts : la Grèce ne pouvait point les payer.

Aujourd’hui, elle renonce à l’espérance de s’acquitter jamais. Dans le cas où les trois puissances protectrices continueraient indéfiniment à payer pour elle, la Grèce ne s’en trouverait pas beaucoup mieux. Ses dépenses ne seraient pas encore couvertes par ses ressources.

La Grèce est le seul pays civilisé où les impôts soient payés en nature. L’argent est si rare dans les campagnes qu’il a fallu descendre à ce mode de perception. Le gouvernement a essayé d’abord d’affermer l’impôt ; mais les fermiers, après s’être témérairement engagés, manquaient à leurs engagements, et l’État, qui est sans force, n’avait aucun moyen de les contraindre.

Depuis que l’État s’est chargé lui-même de percevoir l’impôt, les frais de perception sont plus considérables, et les revenus sont à peine augmentés. Les contribuables font ce que faisaient les fermiers : ils ne payent pas.

Les riches propriétaires, qui sont en même temps des personnages influents, trouvent moyen de frustrer l’État, soit en achetant, soit en intimidant les employés. Les employés, mal payés, sans avenir assuré, sûrs d’être destitués au premier changement de ministère, ne prennent point, comme chez nous, les intérêts de l’État. Ils ne songent qu’à se faire des amis, à ménager les puissances et à gagner de l’argent.

Quant aux petits propriétaires, qui doivent payer pour les grands, ils sont protégés contre les saisies, soit par un ami puissant, soit par leur propre misère.

La loi n’est jamais, en Grèce, cette personne intraitable que nous connaissons. Les employés écoutent les contribuables. Lorsqu’on se tutoie et qu’on s’appelle frères, on trouve toujours moyen de s’entendre. Tous les Grecs se connaissent beaucoup et s’aiment un peu : ils ne connaissent guère cet être abstrait qu’on appelle l’État, et ils ne l’aiment point. Enfin, le percepteur est prudent : il sait qu’il ne faut exaspérer personne, qu’il a de mauvais passages à traverser pour retourner chez lui, et qu’un accident est bientôt arrivé.

Les contribuables nomades, les bergers, les bûcherons, les charbonniers, les pêcheurs, se font un plaisir et presque un point d’honneur de ne point payer d’impôt. Ces braves gens se souviennent qu’ils ont été Pallicares : ils pensent, comme du temps des Turcs, que leur ennemi c’est leur maître, et que le plus beau droit de l’homme est de garder son argent.

C’est pourquoi les ministres des finances, jusqu’en 1846, faisaient deux budgets des recettes : l’un, le budget d’exercice, indiquait les sommes que le gouvernement devrait recevoir dans l’année, les droits qui lui seraient acquis ; l’autre, le budget de gestion, indiquait ce qu’il espérait recevoir. Et, comme les ministres des finances sont sujets à se tromper à l’avantage de l’État dans le calcul des ressources probables qui seront réalisées, il aurait fallu faire un troisième budget, indiquant les sommes que le gouvernement était sûr de percevoir.

Par exemple, en 1845, pour le produit des oliviers du domaine public, affermés régulièrement aux particuliers, le ministre inscrivait au budget d’exercice une somme de 441 800 drachmes. Il espérait (budget de gestion) que sur cette somme, l’État serait assez heureux pour percevoir 61 500 drachmes. Mais cette espérance était au moins présomptueuse, car l’année précédente, l’État n’avait perçu, pour cet article ni 441 800 drachmes, ni 61 500 drachmes, mais 4457 drachmes 31 centimes, c’est-à-dire environ un pour cent sur ce qui lui était dû.

En 1846, le ministre des finances ne rédigea point de budget de gestion, et l’habitude s’en est perdue.

L’État ne veut pas prévoir en principe qu’il ne sera pas payé de ce qui lui est dû. Mais, quoique les budgets suivants soient plus réguliers dans la forme, l’État continue à solliciter vainement ses débiteurs récalcitrants ou insolvables.

Une dernière observation qui m’est suggérée par l’examen des différents budgets de 1833 à 1853, c’est que les ressources de l’État ne se sont pas accrues sensiblement dans ces vingt années.

De 1833 à 1843, la recette moyenne de chaque année a été de 12 582 968 drachmes 9 lepta. La dépense moyenne a été de 13 875 212 dr. 39 lepta. Le déficit annuel de 1 292 244 dr. 30 l.

En 1846, les recettes espérées se montaient à la somme de 14 515 500 dr.

Le budget de 1847 était le même que celui de 1846, sauf une augmentation espérée de 360 725 dr. 79 l. sur les recettes.

Depuis cette époque, les revenus de l’État ont subi une diminution considérable :

En 1850, par l’affaire Pacifico et le blocus du Pirée, qui arrêta le commerce maritime des Grecs pendant toute une campagne, tandis qu’un hiver extraordinairement rigoureux tuait des troupeaux entiers, faisait périr un grand nombre d’oliviers et d’arbres à fruits, réduisait des deux tiers l’exportation de l’huile, et des neuf dixièmes la récolte des citrons et des oranges ;

En 1851, par la disette de céréales, qui condamna la Grèce à importer des blés pour 12 millions de drachmes au lieu de 2 millions, et fit sortir du pays une grande quantité de numéraire ;

En 1852, par la maladie de la vigne, qui détruisit les deux tiers de la récolte du raisin de Corinthe, et enleva au trésor un de ses principaux revenus ;

En 1853, par la disette dont nous souffrons encore, et dont les Grecs, épuisés par quatre années déplorables, souffrent plus cruellement que nous.


II


Recettes. ― L’impôt direct ou la dîme. ― L’usufruit, impôt qui ne peut exister qu’en Grèce. ― Les douanes. ― Un ministre qui espère que ses agents l’ont trompé. ― Un gouvernement qui se ruine en battant monnaie. ― Pourquoi la Grèce ne frappe que des sous. ― Domaine immense qui ne rapporte presque rien. ― Les eaux de Thermia, médicament très-dangereux. ― Forêts inutiles. ― L’État n’est payé ni par ses débiteurs ni par ses fermiers.


Les recettes de l’État se composent : des impôts directs, des impôts indirects, du produit des établissements publics, du domaine, de la vente des biens nationaux, des revenus ecclésiastiques, des recettes sur exercices clos, de revenus divers, des avances faites par les puissances protectrices.

Les impôts directs représentent plus de la moitié des recettes de l’État. Ils comprennent :

1° La dîme ou l’impôt foncier, qui se perçoit en nature. Le percepteur assiste au battage des grains, à la cueille du tabac, à la fabrication de l’huile, et il prélève immédiatement un dixième de la récolte. L’État se charge d’emmagasiner et de vendre les fruits qu’il a perçus. On devine aisément tout ce qu’un pareil mode de perception a d’irrégulier, et combien il peut être préjudiciable à l’État. Si la récolte est abondante, il est forcé de vendre à vil prix la part qui lui revient ; si la récolte manque, il ne lui revient rien. Mais il sera impossible de percevoir l’impôt foncier en argent, tant que le numéraire sera aussi rare dans le pays.

2° L’usufruit. C’est une sorte d’impôt qui n’existe qu’en Grèce, et dont l’existence s’explique par l’histoire du pays.

L’État est propriétaire d’une grande partie du territoire. Il possède à peu près tous les terrains que les Turcs possédaient avant la guerre de l’indépendance. Ceux qui sont situés dans le Péloponèse lui appartiennent par droit de conquête ; il a payé les autres, et une indemnité de 12 500 000 drachmes l’en a fait légitime propriétaire.

Une partie des terrains nationaux a été affermée régulièrement ; une autre a été occupée irrégulièrement par des particuliers qui y ont fait des défrichements, planté des arbres, ou même bâti des maisons, sans en parler au gouvernement. Comme cette occupation est fort ancienne, et que plusieurs de ces fermiers spontanés le sont de père en fils, il faut bien reconnaître en leur faveur une sorte de droit de prescription qui ne les rend pas propriétaires, mais qui ne permet guère de leur enlever le champ qu’ils ont planté. L’État, pour bien établir son droit, tout en respectant un abus dont il profite, impose à tous ceux qui cultivent les biens nationaux une contribution de 15 pour 100 sur la récolte, en outre de la dîme. Le revenu de ces terres est donc grevé d’un impôt de 25 pour 100, payable en nature.

3° L’impôt sur les abeilles, l’impôt sur le bétail, les patentes et l’impôt sur les constructions se payent en argent.

4° L’impôt foncier sur les donations ne se paye point. L’État a donné des terres à presque tous les chefs de famille, soit à titre de récompense, soit pour les empêcher de mourir de faim. Ces propriétés sont grevées, outre la dîme, d’un impôt de 3 pour 100 payable en argent. Mais les propriétaires ou refusent de cultiver leurs terres, ou les cultivent pour eux-mêmes sans vouloir rembourser l’État.

Les impôts indirects se composent des droits de douane, des droits de timbre, de santé, de port, de navigation, des amendes, des ports d’armes et des droits de chancellerie consulaire.

Les douanes forment environ le quart du revenu public. Elles n’ont pas été établies pour protéger l’industrie nationale, qui est encore à naître, mais pour procurer des ressources au trésor. C’est pourquoi l’on a établi des droits à l’exportation aussi bien qu’à l’importation. Les droits à l’importation sont de 10 pour 100, les droits à l’exportation de 6 pour 100 sur la valeur des marchandises.

La contrebande est tellement facile en Grèce, et la nature du pays la favorise si bien, que le fisc est frustré tous les ans d’une somme considérable, et que la statistique est privée de renseignements positifs sur le mouvement de l’importation et de l’exportation. M. Christidis, ministre des finances, disait dans son exposé du budget en 1852 :

« Vous remarquerez, messieurs, la différence qui existe entre l’importation et l’exportation : la balance du commerce nous est contraire, et dans une forte proportion. Une seule idée nous console : c’est que l’estimation, le dénombrement et le pesage des objets exportés ne sont probablement pas exacts. »

Le droit de timbre rapporte jusqu’à 1 million de drachmes par année. Les autres impôts indirects sont de peu d’importance.

La culture et la vente du tabac, la vente et la fabrication de la poudre de chasse sont libres. Les cartes à jouer qui se fabriquent dans le royaume, à Syra, sont soumises à un impôt, mais elles sont si grossières et si mal peintes qu’on n’emploie guère que des cartes de contrebande.

Les établissements publics pourraient être d’une grande ressource : ils ne rapportent presque rien.

1° La Monnaie ne frappe que le billon. Dans le principe, on fabriquait des pièces d’argent de 5 drachmes, de 1 drachme, de 50 lepta et de 25 lepta. Mais, par une erreur inexplicable, on oublia de retenir sur chaque pièce les frais de main-d’œuvre. De cette manière, l’émission des monnaies d’argent, au lieu d’enrichir l’État, comme dans tous les pays du monde, le ruinait ; d’autant plus que les spéculateurs, séduits par la finesse du titre, retiraient les drachmes de la circulation pour les fondre ou les exporter.

Le gouvernement, au lieu de changer le titre ou le poids des pièces d’argent, a pris le parti de n’en plus frapper. La monnaie de cuivre qu’il fabrique est assez grossière : elle ne porte pas même l’effigie du roi. Le bénéfice de la fabrication est de 40 pour 100 environ, mais on en a tant frappé que le pays en est encombré. Lorsque j’envoyais changer un billet de dix drachmes, Petros me rapportait quelquefois cent pièces de deux sous dans son mouchoir. À Syra, les zwanzigs autrichiens, qui valent, suivant le tarif, 95 lepta, s’échangent contre 99 ou 100 lepta, monnaie de cuivre. Le cuivre y perd donc 4 ou 5 pour 100.

Le jour où le gouvernement voudra frapper une monnaie d’argent qui lui rapporte un bénéfice honnête, il rendra un grand service au commerce, tout en augmentant les recettes de l’État.

Il sera bon, lorsqu’on fera cette réforme, d’y en joindre une autre assez importante. Les hommes qui ont doté la Grèce de son système monétaire ont cherché dans leurs livres quelle était la valeur de la drachme dans l’antiquité, et ayant découvert que la drachme valait 90 centimes de France, ils ont décidé que la drachme serait une monnaie de la valeur de 90 centimes. Grâce à ce raisonnement archéologique, la Grèce a une monnaie à part, qui ne ressemble à aucune autre. Ne serait-il pas cent fois plus simple de donner à la drachme le poids et le titre du franc, et de mettre le système monétaire de la Grèce en rapport avec celui de la France, de la Belgique, de la Suisse et du Piémont ? Puisque dans ce malheureux pays tout est à refondre, même la monnaie, faisons en sorte que tout soit pour le mieux. Les Grecs éclairés ont reconnu l’excellence du système métrique ; le gouvernement en a décrété l’emploi par tout le royaume : pourquoi faire une exception pour la monnaie ? La pièce de 5 francs circulerait en Grèce comme en France, avec sa valeur vraie, sans être soumise à cet agiotage qui la fait hausser et baisser tous les jours.

Selon le tarif établi par le gouvernement grec, la pièce de 5 francs vaut 5 drachmes 58 ; le thaler d’Autriche, 5 drachmes 78 ; le dollar, la colonnate d’Espagne, la piastre du Mexique, 6 drachmes. Le zwanzig autrichien, la plus détestable monnaie de l’Europe, est celle qui circule le mieux : il vaut, suivant le tarif, 95 lepta ; mais le demi-zwanzig n’a pas cours, et le zwanzig est refusé par les marchands, ou subit un rabais considérable, lorsque le chiffre 20 qu’il porte est effacé.

Les pièces d’argent des îles Ioniennes, monnaie excellente, n’ont pas cours. Les demi-couronnes se négocient généralement à perte, tandis que l’or anglais gagne énormément. Les pièces d’or de 20 drachmes, à l’effigie du roi Othon, se vendent, comme médailles curieuses, jusqu’à 21 drachmes.

Il est évident qu’un état si anormal ne peut durer longtemps sans préjudice pour le commerce de la Grèce. On remédierait à tout en frappant une monnaie d’argent et d’or semblable à la nôtre, et qui rapportât, comme la nôtre, 2 pour 100 de droit de monnayage.

2° Le service des postes coûte un peu plus qu’il ne rapporte. Les Grecs écrivent peu ; il faut transporter les lettres à pied ou à cheval, par des chemins détestables, ou par mer, en employant les paquebots étrangers. La Grèce n’a qu’un seul bateau à vapeur, qui sert plutôt aux plaisirs du roi qu’au transport des dépêches. Sur les points de l’Archipel où les paquebots étrangers ne touchent point, le service se fait très-irrégulièrement par des marchands ou des pêcheurs auxquels on paye une légère subvention.

3° L’imprimerie royale ne produit que des recettes fictives, puisqu’elles sont payées par les divers ministères pour lesquels elle travaille. Les seules recettes réelles sont les abonnements au journal du gouvernement : encore les fonctionnaires abonnés montrent-ils fort peu d’empressement à s’acquitter.

Le domaine devrait fournir des recettes considérables : il se compose des mines et des carrières, des eaux thermales, des salines, des pêcheries, des forêts, des plantations d’oliviers, des vignes à raisins de Corinthe, des jardins, des bâtiments et des mines appartenant à l’État et affermés aux particuliers.

Les mines de houille de Koumy, mal exploitées, ne rapportent presque rien ; les carrières de marbre ne sont pas même exploitées ; les pierres meulières et les plâtrières de Milo, la pouzzolane de Santorin, ne fournissent que des ressources insignifiantes ; le seul revenu sérieux que la Grèce tire de ses richesses minéralogiques est produit par l’émeri de Naxos : il se monte à plus de 100 000 drachmes par an.

Les eaux de l’île de Thermia seraient d’un excellent rapport, si le pays qui les recèle était moins malsain. Elles ont des propriétés merveilleuses pour la guérison des rhumatismes et même de la goutte ; mais il est à peu près impossible de guérir un rhumatisme à Thermia sans y prendre la fièvre. L’établissement hydrothérapique qu’on vient de fonder dans l’île ne sera productif que lorsque le pays aura été assaini.

Les salines exploitées par l’État rapportent un demi-million de drachmes par an. Le sel est vendu par les employés des douanes à un prix très-modéré (moins de 6 centimes le kilogramme). Ce revenu est susceptible d’augmentation, car les Grecs ne savent pas encore employer le sel pour l’agriculture.

Les pêcheries sont affermées à des particuliers qui se dispensent souvent de payer leurs fermages. Sous un gouvernement fort, ce revenu serait immédiatement doublé.

Les forêts de l’État ne sont point exploitées, faute de routes ; elles sont dévastées, faute de surveillance. M. Christidis déclarait à la chambre, en 1852, que, « dans le cours de l’année 1849, on avait importé des bois en Grèce jusqu’à concurrence de 1 092 690 drachmes, tandis que le pays est couvert de forêts d’arbres de toute grandeur et de toute qualité. » Si l’on se rappelle ce que nous avons dit plus haut, on trouvera sans doute que le mot couvert de forêts est un peu hyperbolique ; mais il est certain que les forêts produiront un revenu considérable lorsque le gouvernement sera assez fort pour les faire respecter et assez intelligent pour les exploiter.

Les olivaies, les vignes et les jardins affermés ne rapportent rien, ou presque rien, d’abord parce que la vanité et l’imprévoyance particulières aux Grecs ont fait monter les enchères au-dessus de toute mesure, et que les baux sont impossibles à exécuter ; ensuite parce que le gouvernement n’a pas la main assez ferme pour en exiger l’exécution. J’ai déjà cité l’année 1844, où les oliviers affermés devaient rapporter, aux termes des contrats, 406 800 drachmes, et où l’État, qui dispose d’une gendarmerie et d’une armée, est parvenu à faire rentrer 4457 drachmes 31 lepta.

La location des biens nationaux ne profite guère à l’État : il gagne encore moins à les aliéner. Aucun acquéreur n’est en mesure de payer comptant ce qu’il achète ; il faut, bon gré mal gré, répartir la somme en dix, vingt ou trente annuités, dont la première se paye quelquefois, la seconde rarement, la troisième jamais. Que faire ? Reprendre les biens vendus pour les revendre ? Un nouvel acquéreur ne s’acquittera pas plus exactement que le premier. Les affermer ? Les fermiers ne payeront pas leur bail. Les biens nationaux ne seront loués ou vendus avec profit que lorsqu’on aura su attirer des capitaux dans le pays, et qu’on saura forcer les débiteurs du trésor à remplir leurs engagements.

Les revenus ecclésiastiques sont ceux des immeubles que le gouvernement a pris aux monastères. En 1833, plusieurs monastères furent supprimés, leurs biens vendus ou affermés, et le revenu affecté aux dépenses de l’instruction publique et des cultes. Mais ce revenu, comme celui de tous les autres biens nationaux, n’a jamais été perçu régulièrement.

Les recettes sur exercices clos se composent de tout ce que l’État parvient à recouvrer sur l’arriéré. On remarque que plus une créance est ancienne, plus il est difficile de la recouvrer : les débiteurs s’imaginent qu’il y a une sorte de prescription en leur faveur, et que ce qu’ils doivent depuis longtemps, ils ne le doivent plus.

Les avances des trois puissances, destinées à payer les intérêts et l’amortissement de la dette extérieure, se montent annuellement à 3 835 474 drachmes 58 lepta.

C’est une ressource qui peut manquer à la Grèce le jour où elle témoignera trop d’ingratitude à ses bienfaiteurs.


III


Dépenses. ― La dette intérieure. ― Les gouvernements forts sont les seuls qui trouvent à emprunter. ― Le gouvernement grec n’empruntera jamais de ses sujets. ― Les dettes de l’État remontent à la guerre de l’indépendance. ― Il ne les paye point. ― Pensions. ― La phalange : c’est le régime des colonels. ― Un libraire qu’on fait capitaine et un diplomte qu’on veut nommer général. ― Un négociant qui touche la solde de capitaine de vaisseau.


Les dépenses de la Grèce se composent : de la dette publique (dette intérieure, dette étrangère), de la liste civile, des indemnités aux chambres, du service des ministères, des frais de perception et de régie, de frais divers.

Si je connaissais un gouvernement qui doutât de sa force, de son crédit, de l’affection de ses partisans et de la prospérité du pays, je lui dirais : « Ouvrez un emprunt. »

On ne prête qu’aux gouvernements que l’on croit bien affermis.

On ne prête qu’aux gouvernements qu’on juge assez honnêtes pour remplir leurs engagements.

On ne prête qu’aux gouvernements que l’on a intérêt à maintenir. Dans aucun pays du monde, l’opposition n’a fait hausser les fonds publics.

Enfin, on ne prête que lorsqu’on a de quoi prêter.

C’est pour toutes ces raisons qu’il n’y a point de grand-livre en Grèce. Le peuple est trop pauvre et le gouvernement est trop connu pour qu’un emprunt de 100 000 francs puisse être couvert dans le pays.

L’État a cependant des créanciers parmi les citoyens. Mais ce qu’ils ont prêté à la Grèce dans ses dangers, ils le refuseraient au roi Othon dans sa puissance. Ils avaient confiance dans la solvabilité de leur patrie, et ils l’aimaient. Tout est bien changé aujourd’hui, et, si c’était à refaire, ils garderaient leur argent.

Ces créanciers, on ne les paye point. On se contente de leur donner de temps en temps un secours en argent, lorsqu’ils sont sur le point de mourir de faim. Il y a dans l’île d’Hydra telle famille qui a dépensé des millions pour l’indépendance du pays, et qui reçoit 600 drachmes par an. L’État ne considère ses créanciers que comme des indigents un peu plus intéressants que les autres. Il les traite sur le même pied que les soldats invalides, les veuves et les orphelins de ses serviteurs. Toutes ces pensions grèvent le budget d’une somme de 400 000 drachmes environ : ce n’est point là sa charge la plus lourde.

On paye environ 50 000 drachmes de pensions ecclésiastiques pour dédommager les moines dont on a confisqué les couvents. C’est une dépense que l’équité commande et que l’économie ne réprouve pas. Le ministère de l’intérieur sert de son côté quelques modiques pensions qui ne ruinent pas le pays.

Ce qui le ruine, ce sont les secours accordés à ceux qui n’en ont pas besoin, les pensions payées aux hommes qui n’ont jamais servi, les aumônes énormes exigées par certains personnages puissants, qu’on paye, non pour le bien qu’ils ont fait, mais pour le mal qu’ils daignent ne pas faire.

Le ministère de la guerre donne environ 600 000 drachmes, le ministère de la marine en paye plus de 250 000 à des hommes qui ne sont ni marins ni soldats, et qui souvent n’ont été ni l’un ni l’autre.

Lorsque le gouvernement a besoin d’un homme ou qu’il en a peur, on cherche dans son passé : on y découvre des services éclatants qu’il n’a pas rendus, des blessures qu’il n’a pas reçues, des infirmités qui ne le gênent point, et on lui fait place au budget.

La phalange est une armée sans soldats, où tous les hommes sont officiers. Nous rions, en France, lorsque nous entendons un enfant qui dit : « Je veux être soldat dans le régiment des colonels. » En Grèce, le régiment des colonels s’appelle la phalange. La phalange compte dans ses rangs nombre d’hommes qui n’ont jamais senti l’odeur de la poudre. Un libraire de la rue d’Hermès est capitaine de la phalange ; M. Mavrocordatos a refusé, il y a quelques années, une nomination de général dans la phalange. Un diplomate ! Le travail des officiers de la phalange consiste à se partager 400 000 drachmes par an et à accepter les meilleures terres du royaume en récompense des services qu’ils rendront.

L’institution de la phalange avait un but sérieux. On voulait récompenser les vrais défenseurs de la Grèce que la guerre de l’indépendance avait fatigués ou ruinés. On leur donnait un grade pour la forme et afin de les classer entre eux suivant l’ordre des services rendus. On attachait à ce grade une dotation en terre ou une pension en argent.

Mais la Grèce est le pays du monde où le mal marche le plus vite à la suite du bien. À peine la phalange était-elle créée, que les abus s’y introduisaient pour n’en plus sortir. Un homme à qui l’État venait de délivrer un bon pour 100 arpents de terre courait le vendre au café voisin et revenait en demander un autre, comme ces mendiants impudents qui tendent la main gauche dès qu’on a donné à leur main droite. D’autres abandonnaient leurs terres après avoir dissipé les avances qu’ils avaient reçues pour les cultiver.

J’ai compris dans la dette intérieure le traitement de disponibilité qu’on paye à trois cents officiers, sous-officiers et marins. La Grèce ne possède aujourd’hui qu’un bâtiment sérieux, une corvette [1], et elle donne plus de 250 000 drachmes par an à des hommes qui vivent à terre ou qui naviguent pour leurs affaires.

« Nous pourrions, dit M. Casimir Leconte, nommer tel capitaine de vaisseau qui, depuis l’établissement du royaume grec, n’a pas mis le pied sur un bâtiment de l’État, s’est occupé constamment de marine marchande, de spéculation commerciale, et qui n’en touche pas moins son traitement d’officier en disponibilité. »

Pendant mon séjour en Grèce, on a fait une nouvelle loi sur les cadres de la marine, loi qui sanctionnait les abus sous couleur de les réformer.

En résumé, la dette intérieure (pensions civiles et militaires, phalange, cadres de la marine) se monte à 1 250 000 drachmes, c’est-à-dire au douzième des revenus du royaume ; et sur cette somme les créanciers sérieux, ceux qui ont déboursé leur argent, reçoivent la moindre part.

Premièrement, la somme est trop forte pour une simple dette de reconnaissance. Les États, comme les particuliers, doivent régler leurs libéralités sur leurs moyens.

En second lieu, il est déplorable que ces 1 250 000 drachmes ne soient pas mieux réparties, et que ceux qui reçoivent le plus soient ceux à qui l’on ne doit rien.


IV


Dépenses. ― La dette extérieure. ― En 1832, la France, l’Angleterre et la Russie garantissent un emprunt de 60 miilions contracté par la Grèce. ― Sur cette somme, la Grèce a pu disposer de 10 millions. ― Efforts tentés pour payer les intérêts. ― La Grèce reconnaît qu’il lui est impossible de s’acquitter. ― Elle doit aujourd’hui 33 millions à la France.


En 1832, la France, l’Angleterre et la Russie, pour achever l’émancipation de la Grèce et assurer sa prospérité matérielle, appuyèrent de leur garantie un emprunt de 60 millions de francs. Chacune des trois puissances garantissait un tiers de la somme, c’est-à-dire 20 millions.

Une partie de ces 60 millions était destinée à indemniser les créanciers de la Grèce, et surtout le gouvernement turc : le reste devait fournir aux premiers besoins de l’agriculture et du commerce, et former comme un capital social à ce royaume improvisé.

Malheureusement les fonds furent confiés au conseil de régence. Les régents étaient irresponsables.

Ils employèrent l’argent comme il leur plut, et se retirèrent sans rendre de comptes. On ne sait ce qu’il faut le plus admirer, de la hardiesse des régents, de la bonhomie du peuple grec, ou de la témérité des grandes puissances, confiant 60 millions à trois particuliers qui avaient le droit de les gaspiller.

« Depuis l’année 1832 jusqu’au 31 décembre 1843, les émissions des obligations de l’emprunt se sont élevées.[2] »

Pour la garantie :

Anglaise à ٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 19 838 805f,33c,1/3 22 155 977dr,79
Russe à٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 19 999 573  33  1/3 22 335 523    50
Française à٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 17 400 661  33  1/0 19 433 058    58
57 229 040 63 924 559    87

À déduire :

Perte à la négociation sur l’emprunt adjugé à M. de Rothschild, à 94 pour 100 3 835 473 59 6 986 013dr42l
Escompte bonifié aux adjudicataires pour payement au comptant 1 176 188 10
Commission ou autre frais 1 964 251 73
En capital net٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 56 948 546 45
Intérêts, amortissement, commission, frais divers jusqu’au 31 décembre 1843 33 080 795 31
Reste à reporter 23 867 751 14
Report ٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 23 867 751dr14l
La Grèce a contracté en
Bavière un autre em-
prunt qui a produit, dé-
falcation faite des frais
de négociation٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 4 658 186dr14l
Payé en intérêts, amortis-
sement, commission et
frais au 31 décembre
1843٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 2 807 077  03

Net٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 1 849 109   » 1 189 109dr »
Avance de la France٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 3 085 098  15
Avance des trois puissances٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 2 757 028  22

Total brut des ressources dont la Grèce
aurait pu disposer٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 31 658 986  71
À ajouter pour deux articles indûment
portés٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 100 947  62

Total٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 31 658 934dr33l

La Grèce, ou du moins son gouvernement, a donc reçu des puissances étrangères, en 1832 et 1843, une somme nette et liquide de 31 659 934 drachmes 33 lepta.

Voyons comment ces ressources ont été employés :


Indemnité stipulée nominalement en faveur
de la Turquie, mais en réalité au profit
de la Russie, qui avait à faire valoir
contre la Turquie des réclamations pé-
cuniaires٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 12 531 174dr54
Remboursement à divers pour créances an-
térieures à la constitution du royaume
grec٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 2 238 559   15

À reporter٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 14 769 733   69
Report ٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 14 769 733   69
À quoi l’on peut ajouter, comme dépenses
inutiles :
La régence bavaroise 1832-1833٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 1 397 654   27
Le transport, les frais et le retour des
troupes bavaroises, du 1er septembre 1832
au 30 septembre 1834٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 4 748 050   »

20 915 427   96
qui, retranchés de٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 31 659 934   33

donnent un reste de٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 10 744 506dr37l

C’est avec ces 10 millions que la Grèce a dû pourvoir aux besoins de l’agriculture, du commerce et de l’industrie, et se mettre en mesure de servir les intérêts de la somme énorme qui lui avait été prêtée.

Pendant les années 1841, 1842 et 1843, la Grèce, avec un peu d’aide, a servi les intérêts de l’emprunt de 60 millions. Elle a payé 6 300 000 drachmes.

Après cet effort, dont il faut lui savoir gré, elle se trouvait un peu plus pauvre que le jour où elle avait été forcée de recourir à l’emprunt. Elle devait 66 842 126 drachmes 46 lepta.

Au 31 décembre 1846, elle devait 79 905 114 dr. 33 lepta, sans parler des intérêts de la dette accessoire envers les trois puissances, qui figure dans les comptes pour 5 231 130 francs 42 centimes ou 5 841 526 drachmes 35 lepta.

En 1852, le gouvernement grec désespérait de ne jamais payer les intérêts de la dette extérieure. Il se promettait seulement de témoigner sa bonne volonté aux trois puissances en leur donnant 400 000 drachmes par an. Ce projet honorable est resté à l’état de projet, et les créanciers de la Grèce n’ont pas reçu une drachme. Voici un extrait de l’exposé qui accompagnait le budget.

« Je vous dois maintenant, messieurs, une courte explication concernant l’allocation de 400 000 dr. portée pour la dette étrangère. Vous savez, messieurs, que la nation est chargée d’une dette très-lourde, garantie par les trois puissances protectrices, qui en payent annuellement les intérêts et l’amortissement s’élevant à 3 835 474 dr. 58 l. Cette dette, quel que soit son historique, n’est pas moins une dette nationale, une dette sacrée ; et la Grèce, appelée à différentes reprises à remplir ses engagements envers ses créanciers, n’a pu, jusqu’ici, vu l’insuffisance de ses ressources, ni payer régulièrement, ni régler ses payements dans la mesure de ses moyens.

« Si, depuis quelque temps, des réclamations ne vous ont point été adressées à cet égard, il n’est pas moins vrai que le droit de réclamation existe toujours et que, d’un moment à l’autre, notre édifice financier peut être exposé à de violentes secousses. Nous avons des motifs valables pour nous reposer sur la bienveillance des puissances bienfaitrices ; elles ne voudront point certainement détruire ce que leurs mains ont érigé ; mais il n’est point cependant juste d’abuser de leurs bienveillantes dispositions ; il est, par conséquent, d’une sage politique de prendre à temps l’initiative sur une question aussi sérieuse.

« En déclarant notre empressement, en mettant entièrement à découvert, sous les yeux de nos protecteurs, notre état financier, ainsi que nos espérances présentes et à venir sur le développement des ressources nationales ; en proposant enfin la somme que nous pouvons annuellement payer, à compte de notre dette exigible, nous avons, pour plaider en notre faveur, la bonne foi.

« Il avait été inscrit, jusqu’à présent, dans le budget de chaque année, le tiers des avances annuelles des trois puissances, savoir la somme de 1 278 491 dr. 20 l. ; mais cependant aucun payement n’a jamais été effectué, excepté en 1847, lorsque le gouvernement, obligé de rendre une partie de la série anglaise, a eu recours à un emprunt étranger. Et une fois que l’expérience a démontré l’impossibilité de réaliser annuellement le payement d’une pareille somme, la continuation de son inscription au budget a été considérée comme sans but : c’est pourquoi j’ai préféré n’inscrire que la somme que la régularisation du service financier, à la suite de nouvelles mesures, me donne la conviction que le trésor public se trouvera à même de réaliser. C’est sur cette base que le gouvernement va demander que des négociations soient ouvertes pour régler, une fois pour toutes, ce qui doit être payé chaque année, afin de faire cesser l’état d’incertitude qui ébranle le crédit public et amène de fâcheuses conséquences pour l’ordre intérieur du pays. »

En 1854, au moment où la Grèce se liguait avec la Russie contre nous, elle nous devait plus de 30 millions de francs. On lit dans le Moniteur du 14 mai :

« Le traité de 1832 contenait une clause en vertu de laquelle les premiers revenus de l’État grec devraient être avant tout affectés au service des intérêts et à l’amortissement de sa dette extérieure. Non-seulement la France ne demanda jamais l’exécution de cet article de la convention de Londres, mais encore, dans un excès de bienveillance et de générosité pour un pays où elle voyait comme une de ses créations, elle cessa, en 1838, de suivre l’exemple de l’Angleterre et de la Russie, qui émettaient des séries de l’emprunt afférentes à leur garantie pour opérer le service des rentes des séries déjà émises, et dans le but de ménager un jour une précieuse réserve à la Grèce, elle se décida à lui faire, à l’échéance des semestres, des avances sur ses propres fonds. Ces avances dépassent aujourd’hui la somme de 13 millions de francs.

« Depuis l’adoption de ce système, qui ne devait pas tarder à nous engager au delà de nos obligations primitives, nous nous sommes dessaisis, sur le reliquat de l’emprunt de 1832, que nous avions le droit de considérer dorénavant comme un gage pour le remboursement de notre créance particulière, de 2 nouveaux millions qui ont servi à former le capital attribué au gouvernement grec lui-même dans la banque nationale d’Athènes. »

Voici comment se décompose notre créance :

Obligations émises 
 17 000 000  fr.
Avances 
 13 000 000  fr.
Capital du gouvernement grec dans la banque d’Athènes 
 2 000 000  fr.
 
————————
Total 
 32 000 000  fr.

Tant que ces 32 millions ne nous auront pas été remboursés, la France a le droit incontestable d’intervenir dans les affaires de la Grèce.


V


Dépenses. ― La dette différée. ― La Grèce doit 200 millions à certains capitalistes anglais. ― En 1823 et 1824, elle a emprunté 57 millions sur lesquels elle en a touché 23. ― Elle doit encore 57 millions, plus 30 ans d’intérêts composés.


Personne n’ignore que la Grèce doit aux trois puissances une centaine de millions qu’elle ne peut payer.

Presque personne ne sait que la Grèce doit à certains capitalistes anglais plus de 200 millions qu’elle ne veut pas payer.

La seule différence entre ces deux dettes, c’est que les Grecs reconnaissent la première, parce que les créanciers ont du canon, et nient la seconde, parce que les créanciers n’en ont pas.

En 1823, tandis que la Grèce ne savait pas encore si elle gagnerait sa liberté, le gouvernement provisoire envoya à Londres trois commissaires, chargés de ses pleins pouvoirs, pour contracter un emprunt de 4 millions de piastres d’Espagne, soit 800 000 livres sterling, hypothéquées sur les propriétés nationales.

Le gage était périssable. Les prêteurs devaient se considérer comme les commanditaires d’une entreprise chanceuse. L’emprunt fut donc contracté au taux de 59 pour 100. Les banquiers retinrent par devers eux l’intérêt de deux ans à 5 pour 100 ; l’amortissement pour deux ans à 1 pour 100 ; 3 pour 100 pour commission, courtage et frais ; 2/5 pour 100 pour commission sur le payement des intérêts ; bref, les Grecs perdirent 56 2/5 pour 100 sur la somme ; et au lieu de 800 000 livres, ils n’en touchèrent que 348 000, soit 8 400 000 francs, argent de France.

Quinze mois plus tard, le même gouvernement renvoya les mêmes commissaires à Londres pour contracter un second emprunt de 15 millions de piastres d’Espagne, ou de 2 millions de livres sterling, garanti sur le même gage. La Grèce perdit sur cette opération 58 9/10 pour 100.

Le premier emprunt avait été négocié avec les banquiers Loughnan, O’Brien, Elice, etc. MM. Jacob et Samson Ricardo qui traitèrent pour le second, opérèrent avant tout le retrait des premières obligations, pour simplifier les affaires et éviter l’encombrement du marché. Ils affectèrent à cette entreprise un fonds de 250 000 livres sterling.

Le décompte de la dette différée est donc facile à faire.

« Le capital nominal du second emprunt est de 2 000 000 l. st.
« À déduire pour frais
00058 9/10 pour 100
1 178 000 l. st.
1 428 000
« Pour le fonds de rachat
000des obligations du premier
000emprunt
0250 000
------------------
« La Grèce n’a donc touché que 0 572 000
000qui, jointes aux 348 800 du premier emprunt 0 348 800
------------------
000forment une somme de 0 920 800

« Soit 23 020 000 argent de France, qui est l’expresssion totale des ressources que la Grèce a trouvées dans ses négociations avec les capitalistes anglais.

« Quant au capital dont elle est grevée, il est :

00« Pour le premier emprunt, de 0 800 000 l. st.
dont il y a à déduire le montant du rachat
d’obligations opéré au moyen d’un fonds de
250 000 liv. sterl. et que l’on peut évaluer à
0 500 000
--------------------
00« Il resterait donc 0 300 000
00« Et pour le second emprunt 2 000 000
--------------------
« Et pour le Total 2 300 000 l. st.

ou 57 500 000 fr. argent de France, plus 30 ans d’intérêts [3]. »


Ou 30 ans d’intérêts à 5 pour 100, en tenant compte de l’intérêt des intérêts, font plus que quadrupler le capital. Ce n’est donc pas 57 millions qui sont dus par la Grèce aux porteurs de ses obligations : c’est 200 millions et plus, dont il n’est jamais parlé dans la discussion du budget.

On a dit que les gouvernements provisoires de Tripolitza et de Nauplie n’avaient pas le droit de contracter cet emprunt. Il est bien difficile de délimiter les droits d’un pouvoir révolutionnaire agissant au nom d’un pays insurgé ; et il me semble qu’en pareille circonstance tout ce qui est nécessaire est suffisamment régulier.

La Grèce avait-elle besoin d’argent en 1824 ? Oui. Pouvait-on s’en procurer autrement que par un Non. Était-il possible d’emprunter à des conditions moins onéreuses qu’on ne l’a fait ? Non. La Grèce a-t-elle profité des 23 millions qu’elle a reçus ? Elle en a beaucoup plus profité que des 60 qu’elle a empruntés sous la garantie des trois puissances ; car ces 23 millions lui ont servi à conquérir son indépendance, et les 63 autres ne lui ont servi à rien.

Est-il juste d’alléguer que le prêt était usuraire ? Non, car en devenant les créanciers du peuple grec, les prêteurs faisaient une spéculation aléatoire ; et l’événement l’a prouvé, puisqu’ils n’ont touché ni capital ni intérêts. Je maintiens qu’ils étaient très généreux, ou, si l’on veut, très téméraires, et que si, aujourd’hui, le gouvernement régulier de la Grèce essayait d’ouvrir un emprunt, aucun banquier, aucun capitaliste ne lui prêterait 23 millions contre un billet de 57.

C’est qu’en 1824 le peuple grec n’avait pas eu le temps de se discréditer lui-même.

C’est que le pays n’avait pas encore démontré qu’il était incapable de vivre.

C’est que les gouvernements de Tripolitza et de Nauplie offraient, à tout prendre, des garanties morales que le gouvernement régulier du roi Othon n’offre plus.

En 1846, la presque totalité des obligations de cet emprunt se négociait en Hollande. Une obligation de 100 francs se vendait 5 ou 6 francs. Aujourd’hui, la conduite du gouvernement grec leur ôte toute valeur, et celui qui les payerait un centime serait dupe.


VI


Dépenses. ― La liste civile. ― L’indemnité des chambres. ― Les sept ministères. ― La cour, l’armée et la flotte absorbent presque la moitié du budget. ― Utilité de ces trois institutions. ― Un mot sur les îles Ioniennes qui n’ont ni cour, ni flotte, ni armée.


La liste civile du roi est d’un million de drachmes (900 000 francs). C’est peu pour un roi ; c’est beaucoup pour le pays. Ce million de drachmes, c’est un quinzième des dépenses de la Grèce. Si l’empereur des Français prenait pour sa part le quinzième du budget, il aurait une liste civile de 100 à 120 millions. Il est triste qu’un peuple dont la moitié manque littéralement de pain soit condamné à retrancher sur ses herbes et ses olives pour payer un million à un étranger qu’il n’a pas choisi et qui lui a été imposé. Il est pénible de penser que les 22 millions que le roi a reçus depuis son avénement au trône auraient fait la fortune du pays, si on les eût employés à tracer des routes. Mais c’est surtout lorsqu’on s’est demandé quels services le roi Othon a rendus à la Grèce, qu’on est porté à dire : « Le pays a donné à la royauté plus qu’il n’en a reçu. »

Les chambres reçoivent tous les ans 600 000 drachmes environ. Le budget prévoit toujours une dépense beaucoup moindre, car l’indemnité des députés est mensuelle, et les sessions ne doivent durer que huit mois. Mais la chambre des députés s’arrange toujours de manière à les faire durer une année. Si l’indemnité était annuelle, on verrait les affaires expédiées en trois mois. Les membres de l’assemblée en conviennent sincèrement. Un député croirait être dupe s’il votait le budget avant la fin de l’année, au détriment de ses 250 drachmes par mois ; et les calculs mesquins de quelques particuliers font traîner en longueur les affaires publiques.

Les ministères sont au nombre de sept. C’est trop, si je ne me trompe. Colettis a essayé de les réduire à quatre : il n’y a pas réussi ; le nombre de ceux qui aspirent au portefeuille est trop grand. Si l’on ne faisait que quatre heureux à la fois, les mécontents seraient trop nombreux. En donnant sept portefeuilles, le roi est sûr au moins d’intéresser sept personnes au maintien de l’ordre établi.

Si l’on considère la population de la Grèce, on remarque que nous avons un préfet dans le département du Nord, qui administre, sans mourir à la peine, un peuple beaucoup plus nombreux.

Si l’on jette les yeux sur le total du budget grec, on reconnaît qu’un chef de division dans le plus modeste de nos ministères manie tous les ans, sans se fatiguer, un capital plus considérable.

Alors, à quoi bon sept ministres ?

Il est vrai de dire que le traitement des sept ministres du roi mis ensemble ne forment pas une somme égale au traitement d’un ministre de l’Empereur, puisqu’ils touchent 800 drachmes par mois. Les affaires étrangères, la justice, l’instruction et les cultes, l’intérieur, les finances, dépensent, année moyenne, une somme de………… 4 500 000 dr.

La guerre et la marine………… 5 500 000 dr.

Il importe que la Grèce soit représentée à l’extérieur.

Il importe que la justice soit rendue.

Il importe que le peuple reçoive l’instruction et l’éducation.

Il importe que le pays soit administré.

Il importe que les recettes et les dépenses soient surveillées.

Mais importe-t-il également que la Grèce ait une armée et une marine ?

Dans quel but un peuple entretient-il une armée, soit sur terre, soit sur mer ? C’est ou pour attaquer ou pour se défendre.

La Grèce n’a personne à attaquer ; il est de son intérêt de n’attaquer personne ; l’Europe ne veut pas qu’elle attaque personne. D’ailleurs ses forces sont en telle disproportion avec celles de tous les États voisins que jamais elle ne serait capable de faire la guerre. Son armée ne pourrait faire que du brigandage, et sa flotte que de la piraterie.

La Grèce a-t-elle besoin de se défendre ? Non. D’abord personne ne songe à l’attaquer. Fût-elle attaquée, ce n’est ni son armée ni sa flotte qui suffiraient à repousser les ennemis. Elle sait bien, d’ailleurs, que la France et l’Angleterre, qui lui ont fait don de son existence, ne permettront jamais qu’elle soit envahie. Elle n’a donc besoin ni d’une flotte ni d’une armée.

Dira-t-on que le gouvernement doit se fortifier contre les ennemis du dedans et se mettre en état de réprimer le brigandage ? Soit. Mais contre de tels ennemis on n’a pas besoin d’une armée : il suffit d’une gendarmerie.

Alléguera-t-on l’exemple des petits États d’Allemagne qui entretiennent des troupes ? Ces États, qui n’ont d’autres protecteurs qu’eux-mêmes, font partie d’une confédération, et peuvent, en réunissant leurs forces, tenir tête à des ennemis puissants.

Si la Grèce n’a point de routes, si les forêts ne sont pas exploitées, si les terres ne sont pas cultivées, si les mines ne sont pas fouillées, si les bras manquent, si le commerce extérieur n’a pas fait les progrès qu’il devait faire, c’est parce que depuis vingt ans la Grèce a une armée.

Si le budget est régulièrement en déficit, si la Grèce est hors d’état de servir les intérêts de la dette, c’est parce qu’elle a une armée.

Si le peuple et le gouvernement ont eu l’idée déplorable de franchir la frontière de Turquie et de prendre part à la guerre d’Orient, c’est parce qu’ils se disaient : « Nous avons une armée. »

Le roi tient beaucoup à garder son armée. Il y tient par vanité et par ambition. S’il était livré à lui-même, nous verrions le budget de la guerre s’élever à plus de 9 millions de drachmes, comme en 1834. Le roi se complaît à compter ses soldats ; il s’admire dans sa petite armée ; il porte l’habit militaire ; il rêve les conquêtes. Ce n’est point par une sage économie qu’il a réduit le budget de la guerre en 1838 ; c’est par la volonté expresse des puissances protectrices.

L’armée n’est que de 7 à 8000 hommes, j’en conviens ; le soldat ne coûte à l’État que 461 drachmes 55 lepta par an ; le cheval que 268 drachmes 50.

Mais lorsque l’État, sur 800 000 hectares de terres arables qu’il possède, n’est jamais parvenu à en faire cultiver 150 000, il est absurde d’enlever 7 ou 8000 hommes à l’agriculture. Lorsque le budget des travaux publics est nul, il est absurde de dépenser plus de 4 millions par an pour le budget de la guerre. Lorsque le pays ne produit pas de chevaux, il est absurde d’aller acheter en Turquie 300 ou 400 chevaux qui ne traînent ni voiture ni charrue.

Les mêmes observations s’appliquent aux dépenses du ministère de la marine. La marine marchande du royaume n’a pas besoin d’être protégée : si elle en avait besoin, ce n’est pas la flottille de l’État qui pourrait y suffire ; car les marchands grecs courent sur toutes les mers du monde, et les chaloupes canonnières du roi se reposent sur leurs ancres dans les petits ports de la Grèce. Les 1150 hommes qui composent le personnel de la marine seraient beaucoup plus utilement embarqués sur des bâtiments de commerce, et les dépenses qui se font tous les ans pour le matériel trouveraient sans peine un emploi plus utile.

Si la Grèce était organisée comme les îles Ioniennes, qui n’ont ni roi, ni flotte, ni armée, elle réaliserait tous les ans sur ses dépenses un bénéfice net de 6 500 000 drachmes. Une moitié de cette somme servirait à payer la dette étrangère : le reste pourrait être employé aux travaux publics.

Ce serait de l’argent placé à cent pour cent.



  1. En 1854, la Russie, par des ventes simulées, a donné deux corvettes presque neuves à la marine grecque.
    (Note de la 2e édition.)
  2. Rapport de M. Métazas, contrôlé par M. Lemaître, commissaire du gouvernement français près la Banque grecque, et cité dans l’excellent ouvrage de M. Casimir Leconte
  3. Casimir Leconte, Étude économique de la Grèce, p. 184.