La Grèce contemporaine/8

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L. Hachette et Cie. (p. 291-322).


CHAPITRE VIII.

LE ROI, LA REINE ET LA COUR.


I


Le roi n’a pas assez de santé ; la reine en a trop. — Beauté célèbre de la reine. — Le roi est toujours indécis, la reine toujours décidée ; le roi examine les lois sans les signer, la reine les signe sans les examiner. — Bonté du roi, rancune de la reine. — Histoire d’une grande famille et d’un petit cahier.


Le roi est un homme de trente-neuf ans[1], qui paraît plus vieux que son âge. Il est long, maigre, débile et miné par les fièvres. Son visage est pâle et fatigué, ses yeux éteints. Il a l’air triste et souffrant, le regard inquiet. L’usage du sulfate de quinine l’a rendu sourd.

La reine est une femme de trente-cinq ans[2], qui ne vieillira pas de longtemps. Son embonpoint la conservera. C’est une nature vigoureuse et opulente, renforcée d’une santé de fer. Sa beauté, célèbre il y a quinze ans, se devine encore, quoique la délicatesse ait fait place à la force. La figure est pleine et souriante, mais avec quelque chose de roide et gourmé ; son regard est gracieux sans affabilité ; on dirait qu’elle sourit provisoirement et que la colère n’est pas loin. Son teint est raisonnablement coloré, avec quelques imperceptibles filets rouges qui ne pâliront jamais. La nature l’a pourvue d’un appétit remarquable, et elle fait tous les jours ses quatre repas, sans parler de quelques collations intermédiaires. Une partie de la journée est consacrée à prendre des forces et l’autre à les dépenser. Le matin, la reine court dans son jardin, soit à pied, soit dans une petite voiture qu’elle conduit elle-même. Elle parle à ses jardiniers, elle fait arracher des arbres, couper des branches, déplacer des terrains ; elle se plaît presque autant à faire mouvoir les autres qu’à se mouvoir elle-même, et elle n’a jamais si bon appétit que lorsque les jardiniers sont sur les dents. Après le repas de midi et le sommeil qui s’ensuit, la reine monte à cheval et fait quelques lieues au galop, pour prendre l’air. En été, elle se lève à trois heures du matin pour aller se baigner dans la mer, à Phalères ; elle nage sans se fatiguer une heure de suite. Le soir, elle se promène après souper dans son jardin. Dans la saison des bals, elle ne perd ni une valse, ni une contredanse, et elle ne semble jamais ni lasse ni rassasiée.

Dans les premières années de leur mariage, le roi et la reine voyageaient beaucoup à l’intérieur du royaume. C’est un plaisir dont la reine est forcée de se priver : le roi est trop faible. Bientôt il faudra renoncer aux bals et même au spectacle. Le roi ne va jamais au théâtre sans y dormir.

La reine est fille du grand-duc d’Oldenbourg, qui est mort en 1853. Le roi est le second fils du roi Louis de Bavière, qui s’est rendu célèbre par son amour pour les beaux-arts et pour les belles artistes.

Le roi, lorsqu’il traverse les rues d’Athènes, dans le costume des Pallicares, sur un cheval fringant qu’il conduit avec grâce, peut produire quelque illusion. Sa haute taille, sa maigreur et un certain air de majesté ennuyée ont frappé beaucoup d’étrangers qui le voyaient de loin. C’est de loin que l’Europe le regarde depuis vingt ans.

Son esprit, au dire de tous ceux qui ont travaillé avec lui, est timide, hésitant et minutieux. Lorsqu’il veut étudier une affaire, il se fait remettre toutes les pièces, il les lit scrupuleusement d’un bout à l’autre, sans rien oublier ; il corrige les fautes d’orthographe, il réforme la ponctuation, il critique l’écriture ; et, lorsqu’il a tout examiné, il n’a rien appris. À plus forte raison n’a-t-il rien décidé. Son dernier mot en toute affaire est toujours : « Nous verrons. »

La reine est pour les résolutions promptes : elle a des qualités de général d’armée. Je ne sais pas si elle réfléchit beaucoup avant de se décider, à coup sûr elle ne réfléchit pas longtemps. Tous les ans les affaires resteraient en souffrance si le roi était seul à régner. Mais il fait un voyage de trois mois pour sa santé ; il donne en partant la régence à la reine. La reine prend une plume, et signe, sans les examiner, toutes les lois que le roi a examinées sans les signer.

Le roi a, dit-on, le cœur excellent. La reine n’a pas une réputation de bonté aussi bien établie. Rien n’est plus facile que de l’offenser ; rien n’est plus difficile que de rentrer dans ses bonnes grâces. Je pourrais citer le nom d’un homme à qui elle ne pardonnera jamais d’avoir dîné chez elle sans appétit : elle a cru qu’il voulait humilier sa cuisine. J’en sais un autre qui s’est permis d’apporter à un bal de la cour une demi-douzaine de mandarines qu’il a distribuées à quelques dames. Ce coupable est un homme d’esprit, élevé en Angleterre, instruit, habile et très-propre à la diplomatie. Son père, qui était un des plus riches négociants d’Hydra, s’est ruiné pour la Grèce, qui lui doit près d’un million. Le fils ne sera jamais rien, pas même portier d’une ambassade. Ses oranges étaient une épigramme contre les rafraîchissements de la cour.

La reine est une divinité jalouse qui punit les coupables jusqu’à la septième génération. Elle avait autrefois pour dame d’honneur Mlle Photini Mavromichalis, une belle et gracieuse personne, la plus distinguée et la plus spirituelle de toutes les filles d’Athènes ; grande famille, du reste. Ses parents sont ces anciens beys du Magne qui payaient leurs contributions à la pointe d’un sabre. Mlle Mavromichalis a été élevée par la duchesse de Plaisance, qui s’est brouillée avec elle à propos d’une donation qu’elle lui avait faite et qu’elle voulait reprendre. Elle parle le français aussi purement qu’aucune habitante du faubourg Saint-Germain ; elle est aussi instruite que belle et aussi vertueuse que spirituelle. Elle était en grande faveur et sa famille aussi ; son oncle, Dimitri Mavromichalis, un des cavaliers les plus accomplis du royaume, était aide de camp du roi ; son père était sénateur ; tous ses parents étaient en place. Mais le roi était en voyage. On persuada à la reine que Mlle Mavromichalis n’était si belle, si spirituelle et si vertueuse que pour se faire aimer du roi et peut-être l’amener à un divorce. On produisit un petit cahier qu’on avait volé à la pauvre fille, un journal de sa vie où elle écrivait ses sentiments les plus intimes. On interpréta à mal quelques lignes à la louange du roi : le lendemain, tous les Mavromichalis étaient destitués.

Chose étrange ! Cette famille a sur la conscience les plus célèbres assassinats politiques qui se soient commis dans le royaume. Ils ont tué Capo d’Istria, Plapoutas et Corfiotakis : ils ne les ont pas fait tuer par d’autres, à la façon de Colettis lorsqu’il voulut se défaire de Noutzos et d’Odyssée ; ils les ont tués eux-mêmes, de leur propre main, et leur crédit n’y a rien perdu. Quelques lignes mal interprétées et la colère de la reine leur ont porté un coup dont ils ne se relèveront point.


II


La vie privée des souverains de la Grèce. — Un nouveau Buckingham qui n’a pas réussi ; la pomme de Pâris.


Le roi et la reine ont une vie privée irréprochable. La calomnie les respecte l’un et l’autre, et leurs plus mortels ennemis rendent justice à leurs mœurs.

La vertu du roi, avant son mariage, fut rudement éprouvée par un des membres du conseil de régence, qui avait trois filles à marier, et qui aurait voulu en placer une sur le trône. Il résista aux séductions les plus adroites et aux provocations les plus directes.

La reine n’a jamais été même exposée. L’étiquette de la cour et la transparence de son palais la mettraient en sûreté, lors même qu’elle aurait moins de vertu. Mais elle en a autant que de santé.

Elle a d’ailleurs une morgue tudesque capable d’effrayer les héros de roman les plus intrépides. Elle ne souffre pas qu’on l’appelle madame ; il faut lui dire Majesté. Si Buckingham avait dû dire à Anne d’Autriche : « Majesté, je vous aime ! » il se serait souvenu qu’il parlait à une reine, et il n’aurait point achevé la phrase.

Cependant, malgré l’étiquette, malgré la morgue germanique, malgré l’impossibilité évidente de tout succès, un homme a été assez osé pour déclarer son amour à la reine. Je me hâte de dire que c’était un Français. Il était capitaine de frégate, en station au Pirée : il fut admis à la cérémonie du baise-main, et, tandis qu’il appuyait respectueusement ses lèvres sur la main blanche de la reine, il crut voir qu’elle le regardait favorablement. Là-dessus mon marin, plein de belle espérance, se persuade qu’une reine l’a distingué. Quelques jours après, il passe à Poros ; on lui montre des pommes de toute beauté ; il choisit les cent plus grosses, les fait mettre dans un panier, et les adresse à la reine, avec un billet conçu à peu près dans ces termes :


« Majesté,

« Pâris a donné une pomme à Vénus ; vous êtes cent fois plus belle que Vénus : c’est pourquoi j’ai pris la liberté de vous envoyer un cent de pommes, » etc.


La reine trouva le billet de fort mauvais goût ; elle l’envoya à l’ambassadeur de France. On ne m’a pas dit ce qu’elle avait fait des pommes. Le capitaine de frégate, excellent officier, fut privé de son commandement ; mais il devint, peu de temps après, capitaine de vaisseau.

Le roi et la reine s’aiment beaucoup, dit-on. Ils s’aimeraient davantage s’ils avaient des enfants. Leurs intérêts sont souvent divisés, quelquefois même opposés. Ainsi, lorsqu’on a débattu la question de la succession, le roi voulait pour successeur un de ses frères ; la reine a fait de grands efforts pour qu’on choisît un des siens. Ces deux étrangers, placés l’un auprès de l’autre sur un trône auquel ils n’avaient point de droits, travaillaient chacun de leur côté dans l’intérêt de leur famille ; et la Grèce voyait à sa tête deux dynasties dans deux personnes.


III


Le roi et la reine sont restés allemands ; ils aiment la Grèce comme on aime une propriété : égoïsme de ce gouvernement. — Il n’a créé aucun des établissements publics. — Il n’a accordé que les libertés qui lui ont été arrachées. — Il a engagé le royaume dans une guerre où les Grecs n’avaient rien à gagner.


Lorsque la conférence de Londres donnait à la Grèce un roi jeune et presque enfant, elle espérait sans doute qu’il s’identifierait avec son peuple. La reine Amélie est arrivée en Grèce assez jeune pour qu’on pût croire qu’elle prendrait les idées de la nation. Cependant l’un et l’autre sont encore deux étrangers en Grèce, et le temps n’a formé aucun lien entre le pays et ses souverains. Le roi et la reine parlent le grec, et même très-purement ; mais leurs cœurs sont restés allemands, et la Grèce le sait bien.

La reine se plaît à Athènes ; mais ce qu’elle aime, c’est son palais, son jardin, ses chevaux, sa ferme, et les coups de chapeau qu’elle reçoit dans les rues. Le roi aime sa couronne de roi ; il aimerait une couronne d’empereur ; mais il n’aime point son peuple.

La meilleure preuve de ce que j’avance, c’est que ce gouvernement, en plus de vingt années, n’a rien fait pour la Grèce ; il n’a travaillé qu’à s’y maintenir et à végéter en paix. Tous les grands travaux ont été faits par les particuliers, avec l’approbation du gouvernement. L’Université d’Athènes s’appelle Université d’Othon ; elle a été fondée par souscription ; le roi a fourni son nom. L’Hétairie, cette grande école pour les filles, qui est le Saint-Denis de la Grèce, est sous la protection de la reine ; elle a été fondée par un Grec de Janina, M. Arsakis. Le séminaire a été fondé par un autre hétérochtone, M. Rizaris ; un autre, M. Stournars, a fourni les fonds nécessaires à la construction d’une école d’arts et métiers. L’Observatoire est un présent de M. Sina, banquier de Vienne. L’hôpital des aveugles est une création des bourgeois d’Athènes. Les travaux entrepris depuis quinze ans à l’Acropole sont l’ouvrage de la Société archéologique, qui compte tous les savants de l’Europe au nombre de ses souscripteurs. Le roi est le président de la Société ; mais M. de Luynes a donné plus que le roi.

Le roi, dit-on, a octroyé à ses sujets une charte constitutionnelle. Il serait plus vrai de dire qu’il la leur a laissé prendre, car il n’a cédé que devant une insurrection. La charte n’est pas un présent d’Othon, mais une conquête de Kalergi.

Enfin j’espère que l’on ne comptera point parmi les bienfaits du roi les tentatives qu’il a faites pour étendre son royaume. S’il aimait véritablement son peuple, il l’aurait forcé de rester neutre.

Une neutralité strictement observée aurait pu rétablir la fortune de la Grèce. Tandis que les grandes puissances sont en guerre, les Grecs se seraient emparés de tout le commerce de la Méditerranée et de la mer Noire. Leur pavillon, respecté de la France et de l’Angleterre, aussi bien que de la Russie, aurait pénétré impunément dans tous les ports.

Pour l’avenir, la Grèce se réservait encore de plus grands avantages. En s’assurant la bienveillance de la France, qui ne lui a jamais manqué, elle pouvait espérer de n’être pas oubliée dans le remaniement de la carte de l’Europe.

Le roi le savait bien. S’il ne l’avait pas deviné de lui-même, les ambassadeurs de France et d’Angleterre n’ont pas manqué de lui dire que la politique la plus honnête serait en même temps la plus utile à son peuple. Mais il n’a suivi que ses intérêts personnels, qui l’ont égaré. Il n’a écouté que les conseils de la Russie, qui lui promet quelque province, et qui espère lui enlever son royaume. Il a préféré un subside de quelques millions, promis par l’empereur Nicolas, aux ressources inépuisables que le commerce aurait assurées à son peuple.


IV


Politique du roi au dehors. ― Son ingratitude envers la France. ― Coup d’œil en arrière sur nos bienfaits. ― Retour sur l’affaire Pacifico et l’affaire King : le roi a compromis les pays par des motifs d’intérêt personnel.


Si les faits que j’ai cités ne suffisaient point à démontrer l’égoïsme politique du gouvernement grec, je rappellerais sa conduite envers la France, après tous les bienfaits qu’elle lui a prodigués.

Pour assurer l’indépendance des Grecs, la France a pris part à l’épouvantable combat de Navarin, où trois escadres se sont réunies pour en accabler une seule, et où les amiraux vainqueurs ont fait sauter plus de vingt navires qui ne se défendaient plus.[3] La France a envoyé en Morée le corps d’armée du général Maison, que nous avons entretenu à nos frais ; si bien que, tout compte fait, l’indépendance des Grecs nous coûte 100 millions. Nous avons garanti, en 1852, un tiers de l’emprunt de 60 millions que le gouvernement grec a gaspillé sans profit pour la nation, et les intérêts n’ont, plus tard, été payés que par nous. Nous avons organisé la banque nationale de Grèce ; Nous y avons pris pour 2 millions d’actions que nous avons littéralement données au gouvernement grec. nous dépensons tous les ans 40 ou 50 000 francs en Grèce pour l’entretien de l’École française ; nous nous faisons un devoir d’enrichir la bibliothèque d’Athènes de tous les ouvrages publiés par notre gouvernement ; nous avons dressé la carte de Grèce, qui est un chef-d’œuvre de topographie : ce travail a coûté la vie à trois de nos officiers. Pour parler de services plus personnels et plus récents que le roi ne saurait avoir oubliés, nous l’avons sauvé de la vengeance juste, mais un peu vive des Anglais, en 1850, dans l’affaire Pacifico ; nous avons arrangé, en 1853, l’affaire King avec les États-Unis. Il nous a récompensés de tout en organisant le brigandage contre nos alliés et la piraterie contre nos flottes. Son bâtiment à vapeur, l’Othon, a été réparé à nos frais en 1852 dans le port de Toulon : en 1854, l’Othon, s’il avait osé, se serait servi de ses canons contre nous.

Dans presque toutes les affaires dangereuses où le roi a engagé son peuple, on trouve, à bien examiner les choses, que la cour avait un intérêt personnel à compromettre le pays.

Voici en deux mots l’affaire Pacifico. Un jour de vendredi saint, la canaille d’Athènes, qui avait l’habitude de brûler un juif en effigie, et qu’on voulait priver de ce divertissement orthodoxe, s’en consola en dévalisant la maison d’un juif portugais protégé par l’Angleterre. Lord Palmerston réclama une indemnité que la cour refusa obstinément. Pourquoi ? Parce que le foreign-office réclamait en même temps des sommes assez importantes dues par la cour à des citoyens anglais qui lui avaient vendu des terrains.

L’affaire King est tout aussi complexe. M King est sujet américain, ministre protestant, consul des États-Unis, homme paisible s’il en fut, marié à une grecque, père de sept ou huit enfants. Il recevait chez lui quelques habitants d’Athènes, et il se donnait le plaisir innocent de les convertir un peu. Au mois de mars 1851, un petit désordre eut lieu dans sa maison. Un grec, plus orthodoxe que les autres, l’interrompit par des injures ; un bruit épouvantable s’ensuivit dans la maison du bonhomme, qui crut sa vie menacée et courut au grenier hisser le pavillon américain. La foule eut assez de modération pour ne pas emporter ses meubles : on se souvenait encore de l’affaire Pacifico. Mais, un an après, le 4 mars 1852, M. King, contrairement aux lois du pays, qui prescrivent la tolérance, fut condamné à quinze jours de prison et au bannissement. Il se rendit en prison. L’Amérique demanda justice de la Justice. Le gouvernement grec refusa la satisfaction qu’on réclamait. Pourquoi ? Parce qu’il devait, d’autre part, à M. King une somme de plus de 400 000 francs. Voilà pourquoi l’on avait essayé de bannir M. King. Voilà pourquoi l’on refusa toute satisfaction à l’Amérique jusqu’au jour où le roi aperçut au Pirée une frégate et une corvette américaines. Étrange gouvernement, qui ne respecte le bon droit que lorsqu’il est représenté par des canons ! C’est ainsi que certains hommes respectent la justice lorsqu’elle s’habille en gendarme.


V


Politique au dedans. ― Chefs de brigands à la cour. ― Le brigandage est une arme politique. ― La torture employée contre les amis de l’opposition. ― Crimes épouvantables dénoncés à la chambre des députés, et impunis. Le roi pardonne tout à ceux qui lui sont dévoués.


La cour n’est pas plus scrupuleuse au dedans qu’au dehors, avec les sujets qu’avec les étrangers.

Le roi ne rougit pas d’avoir auprès de sa personne des individus mal famés et suspects de brigandage. Les Grivas, qui sont depuis quelques années en grande faveur, dirigent dans le Nord certaines bandes d’hommes hardis et dévoués.

Au reste, le brigandage n’est pas en Grèce ce que l’on pourrait croire. Il est une source de gains illicites pour un certain nombre de volereaux qui s’associent au nombre de trente ou quarante pour dévaliser un voyageur tremblant, ou quelques villageois qui reviennent du marché. Mais pour les grands esprits, pour les hommes supérieurs, le brigandage est une arme politique de la plus grande portée.

Veut-on renverser un ministère ? On organise une bande ; on brûle vingt ou trente villages de Béotie ou de Phthiotide, le tout sans bouger d’Athènes. Lorsqu’on apprend que les coups sont portés, on monte à la tribune, et l’on s’écrie : « Jusques à quand, athéniens, souffrirez-vous un ministère incapable, qui laisse brûler les villages, » etc.

De son côté, le gouvernement, au lieu de poursuivre les brigands et de rechercher les coupables, profite de l’occasion pour mettre à la torture tous les incendiés qui votent avec l’opposition. Il n’envoie ni juges ni soldats : il expédie simplement quelques bourreaux.

Je ne me fais pas ici l’écho d’accusations vagues ou de déclamations passionnées. Voici des faits que je garantis vrais, après les avoir entendu discuter par les partisans et par les adversaires du gouvernement, à l’époque de mon arrivée en Grèce.

Un député du centre gauche, M Chourmouzis, homme d’un esprit ferme et modéré, parent d’un député dévoué au roi, avait adressé des interpellations au ministre de la guerre, M Spiro Milio. À quel sujet ? J’ai honte de le dire : à propos d’un brigand appelé Sigditza, que le ministre de la guerre retenait dans les rangs de l’armée en dépit de l’autorité judiciaire qui avait lancé contre lui dix mandats d’arrêt.

En réponse à ces interpellations, le gouvernement envoya en Phthiotide, dans la province de M. Chourmouzis, quelques soldats dévoués sans doute à leur camarade Sigditza, qui mirent à la torture tous les partisans du député, en leur disant : « Pourquoi votre ami Chourmouzis ne vient-il pas vous délivrer ? »

M. Chourmouzis monta à la tribune le 16 février 1852, et raconta les faits qu’il avait appris. Sans se renfermer dans le détail des événements présents, il s’éleva à des considérations plus générales, et prétendit que le gouvernement n’était constitutionnel que de nom.

Quel est, dit-il, l’article de la constitution qui n’ait pas été violé ? Ainsi l’article 3 de la constitution porte que les Grecs sont égaux devant la loi ; et cependant l’égalité devant la loi est devenue une chimère en Grèce. L’article 4 consacre l’inviolabilité de la liberté individuelle, et pourtant cette inviolabilité n’existe point hors de la capitale, à peine existe-t-elle dans Athènes.

« L’article 13 interdit la torture, ce qui n’a pas empêché les agents du pouvoir de mettre à la question, à Hypate, deux frères qui viennent d’expirer à la suite de leurs souffrances ! Et Dieu sait combien d’autres citoyens horriblement torturés et mutilés passeront constitutionnellement de cette vie en l’autre pour aller raconter aux représentants des assemblées nationales d’Astros, de Trézène et d’Athènes comment on applique la constitution dans leur patrie !

« L’article 45 est ainsi conçu : « Aucun député ou sénateur ne peut être soumis à aucune poursuite, ni recherché pour opinion exprimée ou vote émis par lui dans l’exercice de ses fonctions. » Et cependant si un député ou un sénateur s’avise de dénoncer à la tribune les prévarications d’un ministre, ses parents et ses amis sont fustigés, emprisonnés, martyrisés, punis horriblement, et jusqu’à la mort, » etc.

Mais n’y a-t-il pas un peu d’emphase oratoire dans tous ces participes ? C’est un Grec qui parle, et les Grecs ont menti dans tous les temps. Est-il vrai qu’on ait fustigé, emprisonné, martyrisé et tué arbitrairement au nom du roi ? Écoutez le détail des tortures.

« Je voudrais, dit M. Chourmouzis, qu’en retournant dans nos foyers, nous recueillissions les fruits de notre indifférence.

« Vous éprouveriez alors les douleurs atroces de la torture ; vous verriez les bourreaux Goltzida et Zographos redoubler de cruauté à chaque gémissement que vous pousseriez, à chaque supplication que vous leur adresseriez ; vous les verriez vous mettre un mors à la bouche, des pierres énormes sur la poitrine, des œufs brûlants sous les aisselles, vous donner des lavements avec de l’eau bouillante, vous frotter d’huile et puis vous fustiger, vous donner en nourriture des aliments salés afin de vous faire mourir de soif, ne pas vous laisser dormir pendant plusieurs jours, vous introduire du vinaigre dans les narines, vous enfoncer des épines sous les ongles, vous serrer les tempes avec des osselets, enfin mettre des chats dans les caleçons de vos femmes, et vous vous rappelleriez alors qu’il était en votre pouvoir de vous épargner toutes ces souffrances en remplissant, lorsqu’il en était encore temps, votre devoir, et en faisant connaître constitutionnellement au roi la conduite criminelle de ses ministres. »

Voilà, je pense, des supplices assez ingénieux et qui font honneur à l’invention des hellènes. Les soldats du roi Othon s’élèvent à la hauteur des bourreaux de l’empereur de Chine. Quand on connaît des faits pareils, on n’a pas de peine à croire ce que nous disait le Moniteur du 14 mai 1854 sur les exploits des grecs en Thessalie :

« Il n’est point d’horreurs qui n’aient été commises par ces prétendus héros de la croix ; pour n’avoir pas voulu livrer leur argent, des femmes enceintes ont été éventrées, et leurs enfants ont été coupés en morceaux. »

Les ministres du roi Othon, au lieu de prouver que M. Chourmouzis calomniait le gouvernement, rejetaient l’un sur l’autre la responsabilité de tous ces crimes. Le ministre de la guerre, qui avait envoyé les bourreaux, disait : « ce sont là des désordres intérieurs ; adressez-vous au ministre de l’intérieur. »

Le 1er mars 1852, M Chourmouzis revint à la charge, et dit aux ministres : « je me fais fort de prouver, sans que vous puissiez me démentir :

« 1o Que trois cents citoyens environ ont été arbitrairement détenus dans la caserne d’Hypate ; 2o Que dans l’enceinte de l’église de Saint-Nicolas à Hypate, existent deux tombeaux où ont été ensevelis les frères Stamouli et Athanase, morts à la suite des tortures ; 3o Que les nommés Scarmoutzo, Tzakia, Fourla, Rongali, Cacatzidis, Xyrotyri, Coulotara, Carayanni et d’autres portent encore sur leurs corps les traces des tortures ; 4o Que le nommé Drilos, après avoir été torturé, a perdu la raison ; 5o Qu’à Arachova et Artotina, on a commis les mêmes horreurs ; 6o Qu’à Mégare, on a battu impitoyablement le secrétaire de la mairie, l’huissier du maire et plusieurs autres citoyens, et qu’ensuite on les a accusés faussement comme coupables de rébellion, parce qu’ils n’ont pas voulu subir des exactions injustes ; 7o Qu’à Thèbes on a traité comme rebelles trois honorables et paisibles citoyens de cette ville, parce qu’ils ont refusé de subir des avanies de la part de quelques fermiers.

« L’adjoint du maire d’Hypate, témoin des cruautés commises par le caporal Coltzida et le soldat Zographos, a fait son rapport à son supérieur, et il s’est immédiatement rendu à Athènes pour se soustraire à la vengeance de ces bourreaux ; mais aussitôt arrivé à Athènes, il se voit arrêté, accusé comme complice des brigands et reconduit sous escorte à Lamia. Là, on lui montre un papier et on lui dit : « si tu signes, tu seras mis en liberté ; si tu refuses, tu seras incarcéré, puis torturé. » dans cette cruelle alternative, le pauvre adjoint s’empresse d’apposer sa signature à une pétition qui dément les faits par lui-même dénoncés, et il recouvre à l’instant sa liberté. »

Je ne dis pas que le roi ait commandé ces atrocités : mais il les a sues, et il n’a ni puni les coupables ni renvoyé ses ministres. Il pardonne volontiers les crimes dont il ne souffre pas ; et lorsqu’on lui dénonce un meurtrier ou un voleur, il croit le justifier en disant : « C’est un homme dévoué à mon trône. » C’est par de tels dévouements que les trônes sont renversés.


VI


La cour. ― Liste civile du roi : il pourrait vivre en seigneur riche ; il aime mieux vivre en roi misérable. ― Le palais et son mobilier. ― La ferme de la reine. ― Comment le roi a espéré qu’il aurait une maison de campagne, et comment il s’est trompé. ― Les carrosses du roi.


Le roi reçoit tous les ans 900 000 francs de liste civile. Il a 250 000 francs de rente en Bavière, et la reine touche dans le duché d’Oldenbourg quelques petits revenus. Avec un peu de sagesse et de goût, on aurait pu créer en Grèce la plus jolie cour de l’Europe et faire mourir de jalousie tous les petits souverains allemands.

Il aurait fallu construire deux hôtels, l’un à la ville, l’autre à la campagne ; acheter à Paris des meubles élégants, simples et confortables ; commander en France deux ou trois jolies calèches pour l’hiver et pour l’été, et faire venir de Beyrouth sept ou huit bons chevaux arabes.

Mais le roi et la reine ont voulu s’entourer de tout le faste de la monarchie. Il leur fallait un palais, un trône, des carrosses, des écuries. Ils ont un palais ridicule, et le reste est à l’avenant. Le palais est une masse carrée, construite en marbre pentélique. Pour élever ce monument, on a fait sauter avec la poudre les plus beaux marbres du monde ; on les a employés comme des moellons, et on les a très proprement recouverts de plâtre. La façade du nord ressemble à une caserne, à un hôpital ou à une cité ouvrière. Les trois autres, qui sont ornées de portiques grecs, rappellent au voyageur le joli vers d’Alfred De Musset :

Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon.

Le palais n’a ni communs ni dépendances : il a donc fallu renfermer dans le même carré ce que la majesté royale a de plus sublime et ce que la nature humaine a de plus humble. En parcourant les corridors, on rencontre les odeurs infectes de la cuisine, du corps de garde, etc. Cette disposition maladroite condamne tous les employés mariés à habiter hors du palais : la maison ne serait plus tenable s’il y avait des enfants. Rien n’est grand, dans ce palais énorme. Les corridors sont étroits et les escaliers mesquins. Les architectes qui l’ont construit sont deux hommes de talent, célèbres en Allemagne ; mais ils se sont fourvoyés, ou on leur a forcé la main.

Ce chef-d’œuvre a coûté 10 millions de francs. Il n’y a dans tous les appartements qu’une salle vraiment belle. C’est la salle de bal, décorée de beaux stucs et d’arabesques dans le goût de Pompéi. Mais on vient de la faire gâter par un barbouilleur italien qui y a peint de grandes figures ridicules, telles que Tyrtée vêtu d’un casque et jouant de la lyre.

Le mobilier a été commandé à Paris ; mais comme la cour voulait du grandiose à bon marché, on lui a fait des fauteuils de bois doré et des bronzes de pacotille. Les pendules et les candélabres portent les armes du roi ; mais, quoi qu’on ait fait pour donner un cachet d’individualité à ce luxe économique, la grossièreté de l’exécution en dit assez le prix.

On aurait beau fouiller le palais depuis les caves jusqu’aux combles, on n’y trouverait ni un tableau de maître ni une œuvre d’art. Cependant le roi aurait pu, pour une vingtaine de mille francs, faire décorer tout un salon par Hamon, le dernier des peintres attiques. Il a préféré donner vingt mille francs à l’homme qui a fait le portrait de Tyrtée. Le roi n’a pas de maison de campagne. Il en aurait bon besoin cependant, car en été le séjour d’Athènes le tue. Mais le palais a coûté trop cher pour que la cour songe à bâtir de longtemps. La reine, qui n’aime pas les champs, et qui ne se plaît que dans son gros palais, s’est contentée d’acheter à un anglais une sorte de castel moitié rustique, moitié gothique, mal bâti en pierre et en plâtre, et précédé d’une sorte d’arc de triomphe du goût le plus plaisant. Cet étrange logis est inhabitable : on l’a flanqué d’une ferme, on l’a entouré d’un assez joli jardin d’arbres fruitiers, et l’on perce un puits artésien pour lui donner de l’eau. C’est peut-être par là qu’il eût fallu commencer.

La reine aime sa ferme telle qu’elle est, et elle va souvent s’y promener à cheval. Mais le roi préférerait un château sérieux, habitable et situé en bon air, sur le versant du Pentélique. Précisément la duchesse de Plaisance y a construit autrefois un assez joli château de marbre, qu’elle a eu soin de laisser inachevé, après y avoir dépensé trois cent mille francs. Le roi aurait voulu se faire prêter, donner ou vendre cette habitation qui lui souriait fort. Il profita d’un voyage que la reine faisait en Allemagne pour aller voir la duchesse et lui dire qu’il habiterait volontiers au Pentélique. La duchesse l’encouragea dans cette idée. « sire, lui dit-elle, prenez mon château. »

La figure du roi s’épanouit.

« Achevez-le ; faites-y tous les travaux qui restent à faire ; vous en aurez pour cinquante mille francs environ.

— Soit, dit le roi.

— Faites meubler à votre goût, ajouta la duchesse.

— Sans doute, dit le roi.

— Habitez-le tant que vous voudrez, pendant dix ans, et au bout de dix ans vous me le rendrez tel qu’il sera. »

Le visage du roi s’allongea.

« Si cet arrangement ne convenait pas à Votre majesté, ajouta la bonne duchesse, je prendrais la liberté de lui soumettre une autre idée.

— Voyons, dit le roi.

— C’est un vrai cadeau que je vais faire à votre majesté.

— Faites, madame la duchesse. »

La duchesse conduisit le roi hors de sa propriété, sur un terrain qui appartient au couvent voisin. Elle lui montra un emplacement magnifique qu’elle avait découvert dans ses promenades et qui serait merveilleusement propre à la construction d’un palais. Elle détailla au roi tous les avantages de la position : l’air était excellent, l’eau saine et la vue admirable. Le roi verrait de ses fenêtres une bonne moitié de son royaume. Quand elle eut tout dit, le roi attendait encore la conclusion.

« Eh bien, sire, ajouta-t-elle, je donne à votre majesté, si elle daigne accepter quelque chose de moi, le conseil de prendre ce terrain aux moines et d’y construire un palais d’été. »

Depuis cette aventure, le roi ne songe plus à se loger au Pentélique.

Les équipages de la cour sont considérables. Outre les grandes calèches couvertes et découvertes, les coupés et les chars à bancs, on a, pour les cérémonies, des carrosses.

Ces carrosses, au nombre de six ou huit, sont très grands, Très-haut perchés, très vastes et très laids. Ils transportent la cour à l’église les jours de fête carillonnée. On les fait précéder de piqueurs portant des lanternes. Piqueurs, cochers et laquais ont des livrées de l’âge d’or. Les attelages sont, pour la plupart, des chevaux de haut bord, venus en droite ligne du Mecklembourg.

La cour a plus de cinquante chevaux à l’écurie, et pas un cheval de race.


VII


Personnel de la cour. ― La grande maîtresse. ― Une dame de cire. ― Les dames d’honneur. ― Le maréchal du palais. ― Les officiers et leurs costumes.


Le personnel de la cour de Russie se monte à près de quatre mille âmes[4]. La cour de Grèce se compose de vingt personnes environ, savoir :

La grande maîtresse ;

Les dames d’honneur ;

Le maréchal du palais ;

Les aides de camp du roi ;

Les officiers d’ordonnance ;

Les secrétaires ;

Les médecins.

La grande maîtresse est une Prussienne : Mme la baronne de Pluskow. C’est une petite femme sèche, fine, pleine de tact et de mesure, et non sans distinction. Elle représente bien l’étiquette allemande ; elle a toute la roideur qu’il convient d’avoir ; aussi, quoiqu’elle ne sache ni nager ni monter à cheval, la reine l’aime tendrement.

Mme de Pluskow est attachée à la personne de la reine et la suit partout comme une ombre. Lorsque la reine donne audience, la baronne se tient à une distance respectueuse, immobile comme une statue. Elle sait, dans ces circonstances, se roidir d’une façon particulière qui pourrait faire illusion aux étrangers et leur persuader qu’elle est de bois.

Il y a tantôt deux ans, un ancien journaliste de Paris, promu à de hautes fonctions au conseil d’État, fut présenté à la reine. On présenta avec lui un artiste français dont je me garderai bien de dire le nom. Contrairement à la coutume, c’était l’homme grave qui plaisantait son compagnon de voyage et qui s’amusait de sa naïveté. Pendant la présentation, l’artiste demanda au haut fonctionnaire : « Quelle est donc cette dame qui se tient là-bas, dans l’ombre, auprès de la porte ?

« Cela ? Chut ! C’est une dame de cire.

— Quoi ! Une vraie dame de cire, comme on en voit aux étalages des coiffeurs ?

— Sans doute. La cour de Grèce est pauvre : une grande maîtresse du palais, en chair et en os, mangerait bien dix mille francs par an. En voilà une qui a coûté trois mille francs une fois payés, et ne mange rien.

— Quelle misère ! » Fit l’artiste attendri.

À ce moment, la poupée inclina la tête.

« Mais elle remue !

— Vous pensez bien, répliqua l’homme grave, que l’artifice serait trop grossier si ce mannequin ne faisait pas quelques mouvements.

— Oh ! dit l’artiste, les rois sont tombés bien bas ! »

La dame de cire n’était autre que Mme la baronne De Pluskow.

Les dames d’honneur de la reine sont des filles choisies dans les meilleures familles grecques. La reine n’en a que deux auprès d’elle : autrefois elle en avait davantage. Ces jeunes filles sont tenues d’accompagner la reine au bal, au bain froid et à la promenade. Il faut qu’elles soient écuyères, danseuses et nageuses infatigables ; car la reine veut avoir à qui parler même dans l’eau.

On devine sans peine que les dames d’honneur ne sont pas menacées d’obésité.

Lorsque leur service ne les retient pas auprès de la reine, elles peuvent sortir dans les voitures de la cour, ou recevoir des visites dans leur appartement. L’étiquette le permet, quoiqu’on ait reconnu autrefois que cette liberté avait ses dangers.

Dans les cérémonies publiques, les dames d’honneur portent un uniforme assez élégant ; c’est une veste de velours noir avec une jupe de couleur, et le grand bonnet rouge tombant sur l’oreille. Ce bonnet sur l’oreille donne à la plus sage un petit air mutin.

La reine marie ses dames d’honneur et leur donne une petite dot. En attendant elle leur paye tous les ans une très modique somme qui suffit à peine à leur entretien. Le maréchal du palais est le plus haut dignitaire de la couronne. C’est par son entremise que les ambassadeurs demandent audience au roi. Il marche le premier après le roi dans toutes les solennités.

L’organisation des fêtes de la cour lui appartient de plein droit ; il est en même temps le grand maître des cérémonies.

Par un caprice singulier de la politique, le grand maître des cérémonies, maréchal du palais, était, pendant ces dernières années, un petit vieillard moréote, qui ne sait pas le français, qui n’a point l’apparence d’un homme de cour, et à qui il ne manque qu’un anneau dans le nez pour ressembler à un Peau-Rouge. C’est le seigneur Colocotronis.

Le maréchal du palais et les aides de camp du roi revêtent pour les cérémonies le plus riche costume qui se puisse imaginer. C’est un surtout de drap d’or qui rappelle certains habits de cour du temps de François Ier. Les broderies y sont prodiguées au point d’éblouir les yeux. Cet habit, lorsqu’il est en argent, coûte trois mille francs ; en or, il doit en coûter quatre mille. Il est vrai qu’il ne s’use pas, que la mode ne change jamais, et que le même vêtement peut servir à plusieurs générations.

Les officiers d’ordonnance du roi portent modestement l’uniforme de leur grade ; le premier secrétaire a le frac des diplomates, et les médecins un habit à épaulettes qui les fait ressembler à des marchands d’orviétan.


VIII


Un bal à la cour. ― Les uniformes diplomatiques. ― Le grand cercle. ― La danse, les rafraîchissements et les bouquets.


Tout étranger qui se lave les mains et qui a une lettre de recommandation pour son ambassadeur peut espérer, s’il vient à Athènes pendant l’hiver, qu’un valet de la cour lui apportera un billet conçu en ces termes :

« Le grand maître du palais a l’honneur d’inviter au nom de sa majesté le roi, M. X… au bal du…

« On se réunira à huit heures trois quarts.

La lettre d’invitation ne fait pas mention du costume. L’habit noir est admis à ces bals, avec ou sans décorations ; mais la cour adore les uniformes, et tout étranger qui se respecte doit se munir d’un habit brodé. Un Français qui voulait être présenté déclara d’avance qu’il avait un uniforme. Le jour de la présentation, il vint en habit noir, alléguant que l’habit noir était l’uniforme des bourgeois de Paris. Peu s’en fallut qu’il ne fût mis à la porte.

Les officiers grecs endossent leur habit d’ordonnance ; le ministre de France, son secrétaire et ses attachés revêtent leur joli frac sobrement brodé de guirlandes d’or ; l’École française met son habit brodé de soie violette et d’or ; le ministre de Bavière s’enferme dans un grand habit rouge à plastron jaune, enrichi d’une paire d’épaulettes de colonel ; le ministre de Prusse se boutonne dans un frac bleu, tout brillant de passementeries ; le ministre d’Angleterre se coiffe d’un tricorne qui ferait recette au théâtre du Luxembourg ; le chargé d’affaires de Russie, qui est d’ordinaire un des cent soixante-six[5] chambellans de son empereur, se claquemure dans une carapace d’or qui le fait ressembler à une tortue californienne ; les consuls de toutes nations, sans excepter le consul du pape, qui s’habille en écrevisse cuite, arrivent dans tous leurs atours : chacun revêt les ordres dont il est décoré et se met en marche vers le palais. Les uns montent en carrosse, les autres font venir un fiacre ; les plus modestes viennent à pied, précédés d’un domestique qui porte une lanterne. C’est le bon Petros qui nous accompagnait d’ordinaire dans ces circonstances, et, chaque fois que nous avions la témérité de le faire aller à pied, il trouvait moyen de nous conduire à travers une flaque d’eau, n’y en eût-il qu’une dans toute la ville.

Tous les fonctionnaires grecs, excepté les gardes champêtres, sont invités aux grands bals de la cour ; tous les chevaliers de l’ordre du Sauveur[6] y viennent de plein droit. Les petits bals sont plus intimes : on n’y invite que le corps diplomatique, les hauts fonctionnaires et les personnes qu’on a du plaisir à recevoir. Pour les grands bals, les invitations sont souvent collectives ; pour les petits, elles sont toujours individuelles. Mais je ne veux parler que des grands bals qui se donnent dans les appartements de réception, et qui ont le caractère le plus marqué. Les petits bals ont lieu dans l’appartement de la reine et ressemblent à tous les bals du monde.

À neuf heures moins cinq minutes, tout le monde est arrivé, excepté la cour. Le salon de danse est divisé en deux parties : à gauche s’étendent trois rangs de fauteuils destinés aux dames ; les fauteuils mâles sont en face. La séparation des sexes est le fondement de la paix politique. En avant des fauteuils des dames se dressent deux grandes machines destinées à contenir la personne du roi et de la reine. À la suite de ces deux trônes, on a placé une douzaine de sièges pour les femmes des ministres étrangers et pour les Grecques de distinction.

À neuf heures précises, le grand maître du palais et la grande maîtresse, les aides de camp, les officiers d’ordonnance et les dames d’honneur entrent à pas comptés. Enfin le roi paraît. Il porte quelquefois le costume de ses officiers de cavalerie, et plus souvent l’habit des soldats irréguliers, gris et argent, de bon goût et très simple. Si sa foustanelle était un peu moins longue, son costume serait à peindre.

La reine, un peu trop serrée dans une robe à demi-queue, chef-d’œuvre d’une couturière de Paris, étale des épaules qui seraient admirables si elles étaient un peu plus maigres.

On forme un grand cercle autour de Leurs Majestés. Tout le monde, hommes et femmes, se tient debout ; ainsi le veut l’étiquette. Le roi parle successivement à tous les membres du corps diplomatique, tandis que la reine s’adresse à leurs femmes. Puis le roi va parler aux dames, tandis que la reine cause avec leurs maris. Ces conversations, comme on peut croire, ne sont ni animées ni variées.

Le roi et la reine parlent grec à leurs sujets, allemand à leurs compatriotes, français aux étrangers.

On sait que, depuis les traités de 1648, le français est la langue de la diplomatie.

Après une demi-heure environ de conversation avec le corps diplomatique, le roi se laisse présenter les nouveaux venus.

Quand toutes les présentations sont terminées, le maréchal du palais, après avoir pris les ordres de la reine, donne le signal de la danse. Le bal commence toujours par une promenade majestueuse, à laquelle la cour et la diplomatie peuvent seules prendre part. Le roi donne la main à une ambassadrice, la reine accepte la main d’un ambassadeur, et toutes les sommités du bal s’avancent à la suite, en se tenant par la main. À chaque tour de salon, les couples se défont et se recomposent. Cet exercice plein de dignité dure un peu moins d’un quart d’heure.

Ces bals de la cour se composent presque exclusivement de valses et de contredanses. On valse à deux temps. La valse à deux temps, je ne sais pourquoi, s’appelle en Grèce la valse allemande. La valse à trois temps est indûment qualifiée de valse française. Je suppose que les allemands ont abusé de leur influence sur l’esprit du peuple pour nous imputer leur valse à trois temps.

Vers le milieu du bal on donne une polka, une seule. La polka est la danse favorite du roi ; mais la reine ne peut pas la souffrir. La schotisch est une curiosité inconnue à la cour. On croit généralement que la rédowa est une cantatrice italienne. On n’a pas encore entendu parler de la varsoviana. Les essais de polka-masurke qui ont été risqués ont assez mal réussi, par la faute de l’orchestre, qui ne voulait pas jouer en mesure. En revanche, on danse toujours une mazurka à grands ramages, avec figures, et l’on termine régulièrement par un interminable cotillon.

La reine fait inviter les danseurs de son choix, mais elle s’arrange de manière à dédommager presque tous les autres en leur accordant un tour de valse ou de mazurka. Le roi a la même attention pour les dames. Lorsque les hasards de la danse le mettent en contact avec un étranger, il s’efforce de lui dire un mot aimable.

Après chaque valse ou chaque quadrille, le cercle se reforme autour de Leurs Majestés, qui s’avancent tantôt vers une personne, tantôt vers une autre, pour lui dire ce qu’elles peuvent. À la fin du bal, on recommence le grand cercle diplomatique.

Les bals se terminent à trois heures du matin ; ils durent donc six heures, dont deux au moins se passent en conversation.

L’éclairage de la salle de danse est très brillant ; les rafraîchissements le sont beaucoup moins. Les gâteaux qu’on fait passer sont presque tous des pains d’épice déguisés. On se bat à la fin pour avoir du bouillon.

Ceux qui ne dansent pas vont jouer dans un salon voisin : ceux qui n’aiment ni la danse ni le jeu descendent à l’étage inférieur pour y fumer ; mais les fumeurs, en rentrant, doivent se tenir loin de la reine.

Des dames qui veulent rester bien en cour viennent au bal sans bouquet : la reine déteste l’odeur des fleurs, et surtout elle craint que les bouquets qu’on apporte dans son salon n’aient été cueillis dans son jardin, ce qui est vrai le plus souvent.



  1. Quarante. (Note de la 2e édition.)
  2. Trente-six ans. Les reines sont les seules femmes qui ne puissent cacher leur âge. (Note de la 2e édition.)
  3. « Nous ne pûmes sortir du port qu’à la pointe du jour, et, à notre grand étonnement, les forts nous laissèrent passer sans nous tirer un seul coup de canon, quoique encore garnis de troupes. Les amiraux avaient annoncé la veille l’intention de brûler ou de couler tout ce qui resterait de la flotte turque, et à peine fûmes-nous hors de la passe, que nous en vîmes sauter deux ; je comptai ensuite dans la matinée une douzaine d’autres détonations. Ils pensaient, cette opération une fois terminée, » etc. (Lettre de M. A. Rouen au général Guilleminot, ambassadeur de France à Constantinople.)
  4. Léouzon Le Duc, la Russie contemporaine, 2e édition, p. 84.
  5. Ordonnance de 1836. Léouzon Le Duc, Russie contemporaine.
  6. L’ordre du Sauveur est de l’invention du roi Othon. Le ruban est bleu, la croix ressemble à toutes les croix du monde. Le grand cordon de cet ordre vient d’être offert à lord Redcliffe, qui l’a refusé. (Note de la 2e édition.)