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La Grande Grève/3/12

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Librairie des Publications populaires (p. 436-444).
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Troisième partie


XII

ROUGES ET JAUNES


Une réunion publique organisée au Fier Lapin avait eu lieu avec un succès indescriptible.

Pour la première fois, les habitants de Mersey avaient pu exercer librement le droit de réunion et de parole.

Liberté platonique ! eût peut-être prononcé un critique chagrin. Les belles paroles n’assurent pas la vie matérielle.

Pourtant, c’était déjà un soulagement que de pouvoir dire tout haut ce que, depuis tant d’années, on pensait tout bas. Et c’était aussi un éveil, un mouvement d’idées dont il pourrait sortir quelque chose.

La salle et la cour du Fier Lapin avaient été trop exiguës pour contenir la foule des auditeurs. Plus de trois cents personnes étaient restées à la porte faute de place, se consolant de ne pouvoir entrer en acclamant de confiance les orateurs et poussant le cri, répété toutes les deux minutes, de : « Vive la grève ! »

Pour donner satisfaction aux assistants, le meeting avait été dédoublé : une réunion se tenait dans la salle, sous la présidence de Bernard acclamé d’une seule voix, hommage au dévouement de l’ancien mineur ; une autre, dans la cour, sous la présidence de Paryn, assisté de Toucan et d’Ouvard. Les orateurs, se frayant, non sans difficulté, un passage à travers la foule compacte, allaient d’une réunion à l’autre, recommençant le discours déjà prononcé. Cela leur faisait double fatigue, mais le public était content.

Des assistants s’étaient juchés sur le mur de la cour, dans l’embrasure des fenêtres ; des grappes humaines se pressaient sur des échafaudages improvisés. Les fenêtres de l’établissement donnant sur la cour étaient toutes prises d’assaut. De la sorte, environ sept cents personnes avaient pu, en s’écrasant, voir et entendre.

La police — signe des temps ! — n’était pas intervenue. À la porte du Fier Lapin stationnaient une demi-douzaine d’agents qui, avec une aménité bien inaccoutumée, se bornaient à dire aux gens massés devant l’établissement : « Allons, circulez ! » sans accompagner cette injonction d’arguments frappants.

— Décidément, il y a quelque chose de changé à Mersey, pensaient les vieux habitants en hochant la tête.

La double réunion se terminait par un ordre du jour, décidant la continuation de la grève et acclamé à l’unanimité, lorsqu’une pluie de papiers multicolores vint s’abattre dans la cour.

Détras, qui assistait à la réunion, ramassa un de ces papiers et le regarda. C’était un manifeste ainsi conçu :

« AUX MINEURS,

« Camarades, on vous trompe. Des hommes, pour se faire une popularité, pour devenir conseillers municipaux ou députés, exploitent votre naïveté en vous poussant à la prolongation de la grève. Ils se moquent bien de votre misère parce qu’ils ont le ventre bien plein et la poche bien garnie. Ces agitateurs et les politiciens qu’ils ont appelés à leur aide sont vos ennemis.

« Le syndicat des mineurs de Mersey est devenu l’aveugle instrument de leur ambition. C’est pourquoi nous estimons nécessaire de créer un autre syndicat qui s’occupe de vos intérêts par la légalité, l’ordre et le travail. À bas l’agitation, le désordre et l’anarchie !

« Un groupe de mineurs. »

Détras demeura soucieux. Autour de lui la foule s’écoulait péniblement par l’issue trop étroite ; des assistants avaient également ramassé des imprimés et les lisaient, marquant leur étonnement ou leur indignation. Quels étaient donc les hommes qui, sous le couvert de l’anonymat, venaient au moment de la lutte tirer dans le dos aux grévistes ? Derrière cette signature, qui n’en était pas une : « un groupe de mineurs », il entrevoyait nettement la Compagnie, des Gourdes, Troubon, Moschin ; mais cependant ceux-ci ne pouvaient agir directement eux-mêmes ; il leur fallait des sous-agents. Qui étaient ces sous-agents ?

Une voix s’écria :

— À bas les faux frères ! Vive le syndicat rouge !

La clameur unanime, formidable, de « Vive le syndicat rouge ! » s’éleva comme un écho, suivie immédiatement par celle de : « À bas les jaunes ! À bas les vendus ! »

Rouges et jaunes ! la guerre commençait entre ouvriers, entre les révoltés et les serviles. Quelle en serait l’issue ?

Tandis que la foule s’écoulait au dehors à l’exception des groupes de buveurs, Détras sentit une main se poser sur son coude ; il se retourna : c’était Bernard, la figure sérieuse, les mâchoires serrées dans un rictus de colère.

— Tu as lu le manifeste ? lui demanda ce dernier.

— Oui, la vraie bataille va commencer.

— Viens, dit Bernard. Nous allons en causer.

Il monta, précédant Détras, l’escalier conduisant au premier étage et s’arrêta devant une porte fermée.

— Mon ancienne chambre ! fit Détras.

Ouvard présenta Détras à ceux qui ne le connaissaient pas. Toutes les mains se tendirent vers le doyen des militants de Mersey, l’énergique prolétaire évadé du bagne.

L’amnistié se rappela avec une pointe d’amertume l’époque où, forçat, il était regardé avec mépris par le dernier colon ou garde-chiourme néo-calédonien. Maintenant des députés lui faisaient fête ; pourtant, il était toujours le même homme ! Qu’était-ce donc que l’honorabilité ?

— Citoyens, dit Paryn, maintenant que nous voici réunis au complet nous pouvons causer.

Ces paroles rappelèrent Détras à la réalité : il devint tout attention.

— Je demande la parole, fit Ouvard.

— Parlez ! parle ! lui cria-t-on.

Le secrétaire du syndicat exposa la situation : la grève battait son plein ; le parfait accord entre les mineurs de Mersey et ceux des autres fiefs de la Compagnie mettait celle-ci dans une situation difficile. À l’heure actuelle, le chiffre total des grévistes s’élevait à douze mille ; les collectes pour soutenir la grève s’étaient élevées à quatre mille cinq cent quarante-sept francs quatre-vingts centimes, somme à laquelle il fallait ajouter sept cent quatre-vingt-quinze francs, résultat des réunions et conférences.

— Tout de même, interrompit Sarrazin, ce n’est pas beaucoup. Les autres ont autant de millions que nous avons de pièces de cent sous.

— C’est pour ça que la grève des bras croisés est une mystification, dit gravement Détras. C’est autre chose qu’il faudrait.

— Chut ! fit Paryn, laissez-le continuer.

Ouvard reprit son exposé. Évidemment, ces quelques fonds n’étaient qu’une bouchée, une aide morale plutôt que matérielle. Cependant, la situation n’était pas mauvaise ; les grévistes se serraient un peu le ventre, mais la Compagnie faisait de grosses pertes. Les cinq cent soixante-quinze qui travaillaient encore — car il possédait le chiffre exact — ne rapportaient pas assez pour compenser les frais. Le directeur-gérant avait refusé de recevoir les délégués, mais que les ouvriers tinssent encore deux semaines et il commencerait peut-être à réfléchir.

— Et les jaunes ! cria Dubert.

Là était la grande question. Tous avaient lu le manifeste signé « un groupe de mineurs ». Il fallait s’attendre à une lutte furieuse mêlée de surprises : la Compagnie ne se laisserait pas vaincre facilement ; elle avait pour elle le nombre de millions, les grévistes n’avaient pour eux que le nombre d’hommes. Dans la société actuelle, l’homme n’est rien, le million est tout.

— Camarades, dit Ouvard, le coup que nous dévoile le manifeste anonyme d’aujourd’hui n’est pas une surprise pour moi. Je prévoyais quelque chose comme cela. La tactique de la Compagnie devait être forcément d’opposer ouvriers à ouvriers.

— Il faudrait tuer dans l’œuf le syndicat jaune, opina Bernard.

— Pour cela, il serait nécessaire de connaître ses fondateurs, dit Paryn.

Il regardait Bernard : celui-ci eut un sourire.

— Ses fondateurs… tout le monde peut deviner qui ils sont : le baron des Gourdes, Troubon, Moschin ; puis, quelques intermédiaires entre eux et les syndiqués.

— Justement. Qui sont ces intermédiaires ?

— Parle, fit Ouvard, voyant que son ami hésitait.

Tous avaient les yeux sur Bernard, devinant que celui-ci en savait et en pensait plus long que les autres.

— Écoutez, dit l’ancien mineur, il y a deux sentiments que tout homme de cœur doit éprouver à un égal degré : le besoin de mettre ses camarades en garde contre une trahison, la crainte d’accuser de trahison un innocent.

Paryn approuva d’un signe de tête. Oui, cette accusation de mouchardage, lancée fréquemment chez les révolutionnaires à la tête d’individus coupables seulement quelquefois d’originalité ou de gaucherie était une des choses qui le choquaient le plus. Est-ce que tout le monde n’était pas, sous la grande Révolution, agent de Pitt et de Cobourg ; sous le siège de Paris, espion allemand ; sous la Commune, agent de Versailles ; sous la réaction versaillaise, communard ?

— N’importe, fit Détras, dis ce que tu sais ou ce que tu crois savoir. Nous n’ignorons pas que personne n’est infaillible.

— Eh bien, répondit Bernard, je mettrais ma main au feu que l’agent de la Compagnie, dans cette affaire-là, c’est Canul.

Ouvard prit la parole :

— Je suis de l’avis de Bernard, dit-il. Le particulier me paraît louche. Évidemment, nous pouvons nous tromper ; jamais nous ne l’avons vu ou entendu comploter avec les gens de la compagnie, mais il y a bien des petits détails propres à faire réfléchir.

— Lesquels ? demanda Toucan.

— À la mine, il travaille à peine. Au syndicat, il a fait deux ou trois propositions bizarres, susceptibles, si on les eût adoptées, d’amener un conflit entre camarades. Sa femme est plus élégamment vêtue que celle des autres mineurs, mais on peut demander ; « D’où vient l’argent ? » Enfin, plusieurs fois, il a été appelé dans le bureau de Moschin, soi-disant pour y recevoir des reproches sur ses idées subversives ; mais comme, malgré cela, il est toujours resté au service de la Compagnie, on peut se demander si ce n’est pas pour autre chose.

— Ajoutez à cela, reprit Bernard, que, lors du meeting sur le plateau de Vertbois, c’est lui qui a crié, au moment où apparaissaient les gendarmes : « Nous sommes trahis ! » À propos de quoi, je lui ai même flanqué mon pied dans le derrière.

— Ah ! le cochon ! Eh bien, si tu lui as botté le derrière, moi je lui casserai la gueule, comme ça, ce sera complet.

— Oui, mais la Compagnie ne va pas rester inactive ; j’ai appris que ses agents embauchaient des sans-travail à Saint-Étienne et à Rive-de-Gier. Sans doute ne tarderont-ils pas à arriver.

Cette déclaration produisit une impression profonde ; les visages devinrent soucieux.

— Oui, murmura Paryn. Ils vont arriver : c’est pour cela que la Compagnie démasque ses batteries et annonce la constitution du syndicat jaune.

— Ah ! les sans-travail ! fit Bernard avec un soupir d’amertume.

Il voyait tristement l’armée immense des sans-travail restée en dehors du prolétariat organisé et fournissant aux exploiteurs d’inépuisables contingents d’esclaves. Là était le gros danger ; derrière le Quatrième-État, se créant, devenant chaque jour plus conscient, plus fort, surgirait-il un Cinquième-État, rebut formé de tous les misérables, des déshérités entre les déshérités, regardés avec dédain et hostilité par les ouvriers syndiqués, tout comme les bourgeois regardaient le peuple ? Le même fossé qui séparait celui-ci de ceux-là devait-il achever de se creuser définitivement entre réguliers et irréguliers du travail ? Les premiers ne se sentiraient-ils pas émus de pitié fraternelle pour les parias, ne chercheraient-ils pas à les attirer à eux au lieu de les repousser avec mépris ? Les seconds ne comprendraient-ils pas que leur intérêt final était, dussent-ils en souffrir momentanément, de se fondre avec les syndiqués pour livrer ensemble la lutte au capital ? Dans tous les pays où se livrait cette lutte, c’était dans cette masse énorme de sans-travail que les patrons recrutaient leurs auxiliaires, blacklegs d’Angleterre, esquirols d’Espagne, sarrazins et jaunes de France, autant d’esclaves soumis, prêts à écraser les esclaves en révolte, par la concurrence de leurs bras offerts aux exploiteurs pour des salaires de famine !

— Il faut répondre au manifeste anonyme, par un manifeste signé. Il faut adresser un appel vibrant aux jaunes, leur montrer quel est le devoir de solidarité.

Bernard demeurait songeur. Convenait-il d’épuiser en manifestes les fonds déjà si insuffisants ? Quelle serait la portée des manifestes sur des malheureux inconscients et affamés ? Devoir de solidarité, disait l’un ; mais n’étaient-ce pas là des mots vides pour des désespérés, recrutés dans les bas-fonds de la misère, tombés à l’état de loques humaines et incapables de tout autre sentiment que celui de conservation individuelle ?

Ouvard lut cette idée attristante sur le visage de son ami.

— Eh oui ! fit-il. Je comprends bien ce que tu penses : je pense, moi aussi, que les jaunes ne liront pas beaucoup nos manifestes. Pourtant, il n’y a pas autre chose à faire : il faut essayer.

— Quelqu’un est-il opposé au projet de manifeste ? demanda Paryn.

Aucune voix défavorable ne s’éleva. Détras, sceptique, se borna à murmurer entre ses dents :

— Allez-y du manifeste. Si ça ne fait pas de bien, ça ne fera toujours pas de mal.