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La Grande Ombre/XIII

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Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock (p. 230-245).

XIII

LA FIN DE LA TEMPÊTE


Parmi tant de choses qui paraissant étranges dans une bataille, maintenant que j’y songe, il n’en est pas de plus singulière que la façon dont elle agit sur mes camarades.

Pour quelques-uns, on eût dit qu’ils se livraient à leur repas journalier, sans qu’ils eussent fait de question, remarqué de changement.

D’autres marmottèrent des prières depuis le premier coup de canon jusqu’à la fin ; d’autres sacraient, lâchaient des jurons à vous faire dresser les cheveux sur la tête.

Il y en avait un, l’homme à ma gauche, Mike Threadingham, qui ne cessa de me parler de sa tante Sarah, une vieille fille, qui avait légué une maison pour les enfants des marins noyés, tout l’argent qu’elle lui avait promis.

Il me dit cette histoire et la recommença.

Puis, la bataille finie, il jura ses grands dieux qu’il n’avait pas ouvert la bouche de tout le jour.

Quant à moi, je ne saurais dire si je parlai ou non, mais je sais que j’avais l’intelligence et la mémoire plus claires que je ne les ai jamais eues, que je pensai tout le temps aux vieux parents laissés à la maison, à la cousine Edie, à ses yeux fripons et mobiles, à de Lissac et ses moustaches de chat, à toutes les aventures de West Inch, qui avaient fini par nous conduire dans les plaines de Belgique, servir de cible à deux cent cinquante canons.

Pendant tout ce temps, le grondement de ces canons avait été terrible à entendre, mais ils se turent soudain.

Ce n’était cependant que le calme momentané au cours d’une tempête.

Alors, on devine que presque immédiatement, il va être suivi d’un pire déchaînement de l’orage.

Il y avait encore un bruit très fort vers l’aile la plus éloignée, où les Prussiens se frayaient passage en avant, mais c’était à deux milles de là.

Les autres batteries, tant françaises qu’anglaises, se turent.

La fumée s’éclaircit de façon que les deux armées purent se voir un peu.

Notre crête offrait un spectacle terrible. On eût dit qu’il restait à peine quelques parcelles de rouge et des lignes vertes à l’endroit où avait été la légion allemande, tandis que les masses françaises semblaient aussi denses qu’avant.

Nous savions pourtant qu’ils avaient dû perdre plusieurs milliers d’hommes dans ces attaques.

Nous entendîmes de grands cris de joie partir de leur coté ; puis, tout à coup, leurs batteries rouvrirent le feu avec un vacarme tel que celui qui venait de finir n’était rien en comparaison.

Il devait être deux fois aussi fort, car chaque batterie était deux fois plus rapprochée.

Elles avaient été déplacées de façon à tirer presque à bout portant, d’énormes masses de cavalerie, disposées dans leurs intervalles, pour les défendre contre toute attaque.

Quand ce tapage infernal arriva à nos oreilles, il n’y eût pas un homme, jusqu’au petit tambour, qui ne comprît ce que cela signifiait.

C’était le dernier et suprême effort que faisait Napoléon pour nous écraser.

Il ne restait plus que deux heures de jour, et si nous pouvions tenir ce temps-là, tout irait bien.

Épuisés par la faim, la fatigue, accablés, nous faisions des prières pour obtenir la force de charger nos armes, de sabrer, de tirer, tant qu’un de nous resterait debout.

Maintenant, la canonnade ne pouvait plus nous faire grand mal, car nous étions couchés à plat ventre, et nous pouvions en un instant nous dresser en une masse hérissée de baïonnettes, si la cavalerie fondait de nouveau sur nous.

Mais, derrière le tonnerre des canons, s’entendait un bruit plus clair, plus aigre, un bruit de froissement, de frottement, le plus farouche, le plus saccadé, le plus entraînant des bruits.

— C’est le pas de charge, cria un officier. Cette fois ils veulent en finir.

Et, comme il parlait encore, nous vîmes une chose étrange.

Un Français, portant l’uniforme d’officier de hussards, s’avança au galop vers nous sur un petit cheval bai.

Il criait à tue-tête : Vive le Roi ! Vive le Roi ! Autant dire que c’était un déserteur, puisque nous étions du côté du Roi, et qu’eux soutenaient l’Empereur.

En passant près de nous, il nous cria en anglais :

— La Garde arrive ! la Garde arrive !

Puis il disparut vers l’arrière, comme une feuille emportée par l’orage.

Au même moment, un aide de camp accourut, avec la figure la plus rouge que j’aie jamais vu sur le corps d’un homme.

— Il faut que vous les arrêtiez, ou bien nous sommes battus, cria-t-il au général Adams, si fort, que toute notre compagnie put l’entendre.

— Comment cela marche-t-il ? demanda le général.

— Deux petits escadrons, c’est tout ce qui reste de six régiments de grosse cavalerie, dit-il.

Et il se mit à rire, de l’air d’un homme dont les nerfs ont été trop tendus.

— Peut-être voudrez-vous vous joindre à notre marche en avant ! Je vous en prie, regardez-vous comme un des nôtres, dit le général, en s’inclinant et souriant, comme s’il lui offrait une tasse de thé.

— Ce sera avec le plus grand plaisir, dit l’autre en ôtant son chapeau.

Un moment après, nos trois régiments se resserrèrent. La brigade avança sur quatre lignes, franchit le creux où nous étions restés couchés en formant les carrés, et alla au-delà du point d’où nous avions vu l’armée française.

Il n’était pas possible de voir beaucoup de choses à ce moment.

On ne distinguait guère que la flamme rouge, jaillissant de la gueule des canons, à travers le nuage de fumée, et les silhouettes noires se baissant, tirant, écouvillonnant, chargeant, — actives comme des diables, et toutes à leur œuvre diabolique.

Mais à travers ce tapage et ce bourdonnement montait, de plus en plus fort, le bruit de milliers de pieds en marche, mêlé à de grandes clameurs.

Puis on entrevit, à travers le brouillard, une vague mais large ligne noire, qui prît une teinte plus foncée, un dessin plus net, si bien qu’enfin, nous vîmes que c’était une colonne, sur cent hommes de front, qui se dirigeaient rapidement sur nous, coiffés de hauts bonnets à poil, avec un éclat de plaques de cuivre au-dessus du front.

Et derrière ces cent hommes, il y en avait cent autres, et ainsi de suite, cela se déroulait, se tordait, sortait de la fumée des canons.

On eût dit un serpent monstrueux, et cette immense colonne paraissait interminable.

En avant venaient, çà et là, des tirailleurs, derrière ceux-ci, les tambours, tout cela s’avançait d’un pas élastique, les officiers formant des groupes serrés sur les flancs, l’épée à la main et criant des encouragements.

Il y avait aussi, en tête, une douzaine de cavaliers, qui criaient tous ensemble, l’un d’eux portait son shako au bout de son épée, qu’il tenait droite.

Je le dis encore, jamais mortels ne combattirent aussi vaillamment que le firent les Français ce jour-là.

C’était merveilleux de les voir, car à mesure qu’ils s’avançaient, ils se trouvèrent en avant de leurs propres canons, de sorte qu’ils n’eurent plus à compter sur cette aide, quoiqu’ils allassent tout droit à deux batteries que nous avions eues à nos côtés pendant tout le jour.

Chaque canon avait réglé son tir à un pied près, et nous vîmes de longues lignes rouges se dessiner dans la noire colonne, à mesure qu’elle progressait.

Les Français étaient si près de nous et si serrés les uns contre les autres, que chaque coup en emportait des dizaines, mais ils se serraient davantage, et marchaient avec un élan, un entrain qui étaient des plus beaux à voir.

Leur tête était tournée tout droit vers nous, tandis que le 95e débordait d’un côté, et le 52e de l’autre côté.

Je croirai toujours que si nous étions restés à l’attendre, la Garde nous aurait enfoncés, car comment arrêter une telle colonne avec une ligne de quatre hommes d’épaisseur ?

Mais à ce moment-là, Colburne, le colonel du 52e, reploya son flanc gauche de manière à le placer parallèlement à la colonne, ce qui contraignit les Français à s’arrêter.

Leur ligne de front était à une quarantaine de pas de nous, et nous pûmes les voir à notre aise.

Il m’a toujours paru plaisant de me rappeler que je m’étais toujours figuré les Français comme des hommes de petite taille.

Or, il n’y en avait pas un seul, dans cette première compagnie, qui ne fût capable de me ramasser comme si j’étais un gamin, et leurs hauts bonnets à poil les faisait paraître plus grands encore.

C’étaient des gaillards endurcis, tannés, nerveux, aux yeux farouches et bridés, aux moustaches hérissées, ces vieux soldats qui n’avaient jamais passé une semaine sans se battre, et pendant bien des années.

Et alors, comme je me tenais prêt, le doigt sur la détente, attendant le commandement de feu, mon regard tomba en plein sur l’officier monté qui portait son chapeau au bout de son épée.

Je le reconnus : c’était Bonaventure de Lissac.

Je le vis. Jim le vit aussi.

J’entendis un grand cri, et je vis Jim courir comme un fou sur la colonne française.

Aussi prompte que la pensée, la brigade entière suivit cette impulsion, les officiers comme les soldats, et se jeta sur le front de la Garde, pendant que nos camarades l’assaillaient par les flancs.

Nous avions attendu l’ordre, mais tout le monde crut qu’il avait été donné : cependant, vous pouvez me croire sur parole, ce fut en réalité Jim Horscroft qui mena cette charge, faite par la brigade sur la vieille Garde.

Dieu sait ce qui se passa pendant ces cinq premières minutes de rage.

Je me rappelle que je mis mon fusil sur un uniforme bleu, que j’appuyai sur la détente, et que l’homme ne tomba pas, parce qu’il était porté par la foule, mais je vis, sur l’étoffe, une tache horrible, et un léger tourbillon de fumée, comme si elle avait pris feu.

Puis, je me trouvai rejeté contre deux gros Français, et si serré entre eux, qu’il nous était impossible de mouvoir une arme.

L’un d’eux, un gaillard à grand nez, me saisit à la gorge, et je me sentis comme un poulet dans sa poigne.

Rendez-vous, coquin, dit-il.

Mais, tout à coup, il se ploya en deux en jetant un cri, car quelqu’un venait de lui plonger une baïonnette dans le ventre.

On tira très peu de coups de feu après le premier abordage. On n’entendait plus que le choc des crosses contre les canons, les cris brefs des hommes atteints, et les commandements des officiers.

Alors, tout à coup, les Français commencèrent à céder le terrain, lentement, de mauvaise grâce, pas à pas, mais enfin ils reculaient.

Ah ! il valait bien tout ce que nous avions souffert jusque là, le frisson qui nous parcourut le corps quand nous comprîmes qu’ils allaient plier.

J’avais devant moi un Français, un homme aux traits tranchants, aux yeux noirs, qui chargeait, qui tirait, comme s’il avait été à l’exercice.

Il visait avec soin, et regardait d’abord autour de lui pour choisir et abattre un officier.

Je me rappelle qu’il me vint à l’esprit que ce serait faire un bel exploit que de tuer un homme qui montrait un tel sang-froid.

Je me précipitai vers lui et lui passai ma baïonnette au travers du corps.

En recevant ce coup, il fit demi-tour et me lâcha un coup de fusil en pleine figure.

La balle me fit, à travers la joue, une marque qui me restera jusqu’à mon dernier jour.

Quand il tomba, je trébuchai par-dessus son corps. Deux autres hommes tombèrent à leur tour sur moi, et je faillis être étouffé sous cet entassement.

Lorsqu’enfin je me fus dégagé, après m’être frotté les yeux, qui étaient pleins de poudre, je vis que la colonne était définitivement rompue, qu’elle se disloquait en groupes, les uns fuyant à toutes jambes, les autres continuant à combattre, dos à dos, dans un vain effort pour arrêter la brigade, qui balayait tout devant elle.

Il me semblait qu’un fer rouge était appliqué sur ma figure, mais j’avais l’usage de mes membres.

Aussi, j’enjambai d’un bond un amas de cadavres ou d’hommes mutilés, je courus après mon régiment, et allai prendre ma place au flanc droit.

Le vieux major Elliott était là, boitant un peu, car son cheval avait été tué, mais lui, il ne s’en trouvait pas plus mal.

Il me vit venir et me fit un signe de tête, mais on avait trop de besogne pour avoir le temps de causer.

La brigade avançait toujours, mais le général passa à cheval devant moi, baissant la tête, et regardant les positions anglaises :

— Il n’y a pas de terrain gagné, dit-il, mais je ne recule pas.

— Le duc de Wellington a remporté une grande victoire, proclama l’aide de camp d’une voix solennelle.

Et alors, cédant soudain à ses sentiments, il ajouta :

— Si ce maudit animal voulait seulement se lancer en avant.

Ce qui fit rire tous les hommes de la compagnie de flanc.

Mais à ce moment-là, le premier venu pouvait se rendre compte que l’armée française se disloquait.

Les colonnes et les escadrons, qui avaient tenu bon si carrément pendant tout le jour, offraient maintenant des vides sur les bords.

Au lieu d’avoir, en avant, une forte ligne de tirailleurs, elles avaient, à l’arrière, un éparpillement de traînards.

La Garde s’éclaircissait, devant nous, à mesure que nous poussions en avant, et nous nous trouvâmes face à face avec douze canons, mais, au bout d’un moment, ils furent à nous, et je vis notre plus jeune sous-officier, après celui qui avait été tué par le lancier, griffonner à la craie sur l’un d’eux, en gros chiffres, le numéro 72, en vrai écolier qu’il était.

Ce fut alors que nous entendîmes, derrière nous, un hourra d’encouragement, et que nous vîmes l’armée anglaise tout entière déborder par-dessus la crête des hauteurs et se répandre dans la vallée pour fondre sur ce qui restait de l’ennemi.

Les canons arrivèrent aussi en bondissant, à grand bruit, et notre cavalerie légère, — le peu qui en restait, — rivalisa sur la droite avec notre brigade.

Après cela, il n’y avait plus de bataille.

L’on marcha en avant sans rencontrer de résistance, et notre armée finit de se former en ligne sur le terrain même que les Français occupaient le matin.

Leurs canons étaient à nous ; leur infanterie réduite à une cohue qui s’éparpillait par tout le pays ; leur brave cavalerie se montra seule capable de conserver un peu d’ordre, et de quitter le champ de bataille sans se rompre.

Enfin, au moment même où la nuit venait, nos hommes, épuisés et affamés, purent remettre la besogne aux Prussiens, et former les faisceaux sur le terrain qu’ils avaient conquis.

Voilà tout ce que je vis et tout ce que je puis dire sur la bataille de Waterloo.

J’ajouterai seulement que j’avalai, le soir, une galette d’avoine de deux livres, pour mon souper, et une bonne cruche de vin rouge.

Il me fallut donc percer un autre trou à mon ceinturon, qui me serra alors comme un cercle autour d’un baril.

Après cela, je me couchai dans la paille, où se vautrait le reste de la compagnie.

Moins d’une minute après, je m’endormais d’un sommeil de plomb.