La Grande Révolution/LIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

P.-V. Stock (p. 572-581).

LIII

LA CONTRE-RÉVOLUTION EN BRETAGNE.
— MARAT ASSASSINÉ


La France, assaillie de tous côtés par la coalition des monarchies européennes, au milieu de l’œuvre immense de reconstruction qu’elle avait entreprise, traversait, cela se comprend, une crise très difficile. Et c’est en étudiant cette crise dans ses détails, en réalisant au jour le jour les souffrances que le peuple dut subir, que l’on comprend toute la profondeur du crime des satisfaits, alors que, pour retenir leurs privilèges, ils n’hésitaient pas à plonger la France dans les horreurs d’une guerre civile et d’une invasion étrangère.

Eh bien ! Les Girondins, exclus de la Convention le 2 juin 1793, n’hésitèrent pas à se rendre dans les départements pour y souffler la guerre civile, avec l’appui des royalistes et même de l’étranger.

On se souvient que la Convention, après avoir expulsé trente-et-un représentants Girondins de son sein, les avait fait arrêter à domicile, en laissant à chacun la latitude de circuler dans Paris, à la condition d’être suivi d’un gendarme. Vergniaud, Gensonné, Fonfrède restèrent en effet à Paris, et Vergniaud en profita pour adresser de temps en temps des lettres, pleines de fiel, à la Convention. Quant aux autres, ils s’évadèrent pour aller soulever les départements. Les royalistes ne demandaient pas mieux, et l’on vit bientôt des soulèvements contre-révolutionnaires éclater dans soixante départements, — les Girondins et les royalistes les plus outranciers marchant la main dans la main.

Dès 1791, il s’ourdissait déjà en Bretagne un complot royaliste qui avait pour but de rétablir les États de cette province et la vieille administration par les trois ordres. Tufin, marquis de la Rouërie, avait été placé par les princes émigrés à la tête de cette conspiration. Cependant le complot fut dénoncé à Danton, qui le fit surveiller. Le marquis de la Rouërie fut forcé de se cacher, et en janvier 1793, il mourut dans le château d’un de ses amis où il fut enterré secrètement. L’insurrection éclata néanmoins avec l’appui des Anglais. Par l’intermédiaire des marins contrebandiers, et des émigrés, qui s’étaient réunis, les uns à Jersey et les autres à Londres, le ministère anglais préparait une vaste insurrection qui devait lui livrer la place forte de Saint-Malo, Brest, Cherbourg et peut-être aussi Nantes et Bordeaux.

Lorsque la Convention eut décrété d’arrestation les principaux députés girondins, Pétion, Guadet, Brissot, Barbaroux, Louvet, Buzot et Lanjuinais, s’évadèrent pour se mettre, en Normandie et en Bretagne, à la tête de l’insurrection. Arrivés à Caen, ils y organisèrent l’Association des département réunis, pour marcher contre Paris, firent arrêter les délégués de la Convention et chauffèrent à blanc les esprits contre les Montagnards. Le général Wimpfen, qui commandait les troupes de la République en Normandie et qui se rangea du côté des insurgés, ne leur cacha ni ses opinions royalistes, ni son intention de chercher un appui en Angleterre, et les chefs girondins ne rompirent pas avec lui.

Heureusement le peuple, en Normandie et en Bretagne, ne suivit pas les meneurs royalistes et les prêtres. Les villes se rangèrent du côté de la Révolution, et l’insurrection, vaincue à Vernon, échoua[1].

La marche des chefs girondins à travers la Bretagne dans les chemins couverts, n’osant se montrer dans les plus petites villes, où les patriotes les auraient arrêtés, fait voir combien peu de sympathie ils trouvèrent, même dans ce pays breton, où la Convention n’avait cependant pas su se concilier les paysans, et où la levée des recrues pour la guerre sur le Rhin ne pouvait être reçue avec empressement. Lorsque Wimpfen voulut marcher sur Paris, Caen ne lui fournit que quelques dizaines de volontaires[2]. Dans toute la Normandie et la Bretagne il ne se réunit que cinq à six cents hommes, qui ne se battirent même pas, lorsqu’ils se trouvèrent en présence d’une petite armée venue de Paris.

Cependant, dans certaines villes, et notamment dans les ports de Saint-Malo et de Brest, les royalistes trouvaient un fort appui parmi les négociants, et il fallut un puissant effort de la part des patriotes pour empêcher que Saint-Malo ne fût livré, comme le fut Toulon, aux Anglais. Il faut lire, en effet, les lettres du jeune Jullien, commissaire du Comité de salut public, ou de Jean Bon Saint-André, conventionnel en mission, pour comprendre combien faibles étaient les forces matérielles de la République, et jusqu’à quel point les classes opulentes étaient prêtes à soutenir les envahisseurs étrangers. Tout avait été préparé pour livrer à la flotte anglaise la forteresse de Saint-Malo, — qui était armée de 123 canons et de 25 mortiers et très bien approvisionnée de boulets, de bombes et de poudres. Ce fut seulement l’arrivée des commissaires de la Convention qui releva le zèle des patriotes et empêcha cette trahison.

Les représentants en mission ne s’adressèrent pas aux administrations : ils savaient qu’elles étaient gangrenées de royalisme et de « négociantisme ». Ils allèrent à la Société patriotique de chaque ville, grande ou petite. Ils lui proposèrent, d’abord, de « s’épurer ». Chaque membre devait dire à haute voix, devant la Société, ce qu’il avait été avant 1789, ce qu’il avait fait depuis ; — s’il avait signé les pétitions royalistes des 8.000 et des 20.000 ; quelle était sa fortune avant 1789, et ce qu’elle était à ce moment. Ceux qui ne pouvaient répondre d’une façon satisfaisante à ces questions étaient exclus de la Société patriotique.

L’épuration faite, la Société patriotique devenait l’organe de la Convention. Avec son aide, le représentant en mission procédait à une épuration semblable de la municipalité, en en faisant exclure les membres royalistes et les « profiteurs ». Alors, appuyé par la Société populaire, il réveillait l’enthousiasme dans la population, surtout chez les sans-culottes. Il dirigeait l’enrôlement des volontaires et amenait les patriotes à faire des efforts souvent héroïques pour l’armement et la défense des côtes. Il organisait les fêtes patriotiques et inaugurait le calendrier républicain. Et quand il partait pour accomplir le même travail ailleurs, il chargeait la nouvelle municipalité du soin de prendre toutes les mesures pour le transport des munitions, des vivres, des troupes — toujours sous la surveillance de la Société populaire, — et il entretenait avec cette Société une correspondance suivie.

Souvent la guerre demandait d’énormes sacrifices. Mais dans chaque ville, à Quimper, à Saint-Malo même, les conventionnels en mission trouvèrent des hommes dévoués à la Révolution ; et avec leur aide ils organisèrent la défense. Les émigrés et les vaisseaux anglais n’osèrent même pas approcher de Saint-Malo ou de Brest.


L’insurrection échoua ainsi en Normandie et en Bretagne. Mais c’est de Caen que vint Charlotte Corday, pour assassiner Marat. Influencée par tout ce qu’elle entendait dire autour d’elle contre la république des sans-culottes montagnards, éblouie peut-être par les airs de « républicain comme il faut » que se donnaient les Girondins venus à Caen, où elle se rencontra avec Barbaroux, Charlotte Corday se rendit le 11 juillet à Paris, pour tuer quelqu’un des révolutionnaires en vue.

Les historiens girondins, qui tous haïssaient Marat, l’auteur principal du 31 mai, ont prétendu que Charlotte Corday était une républicaine. C’est absolument faux. Mademoiselle Marie-Charlotte Corday d’Armont était d’une famille archi-royaliste, et ses deux frères étaient émigrés ; elle-même, élevée au couvent de l’Abbaye-aux-Dames, de Caen, vivait chez une parente, madame de Breteville, « que la peur seule empêchait de se dire royaliste ». Tout le « républicanisme » prétendu de mademoiselle Corday d’Armont consistait à ce qu’elle refusa un jour de boire à la santé du roi, et expliqua son refus en disant qu’elle serait républicaine, «si les Français étaient dignes de la République». C’est-à-dire, qu’elle était constitutionnaliste, probablement feuillante. Wimpfen prétendait qu’elle était royaliste tout de bon.

Tout porte à croire que Charlotte Corday d’Armont ne fut pas une isolée. Caen, nous venons de le voir, était le centre de l’Association des département réunis, soulevés contre la Convention montagnarde, et il est très probable qu’un complot avait été préparé pour le 14 ou le 15 juillet ; qu’il était question de tuer, ce jour-là, « Danton, Robespierre, Marat et compagnie », et que Charlotte Corday était renseignée là-dessus. Sa visite au girondin Duperret, auquel elle remit des imprimés et une lettre qui lui était adressée de Caen par Barbaroux, et le conseil qu’elle lui donna de se retirer sans retard à Caen tendent plutôt à représenter Charlotte Corday comme l’instrument d’un complot tramé à Caen par les Girondins et les royalistes[3].

Le plan de Charlotte Corday avait été, disait-elle, de frapper Marat au Champ de Mars, pendant la fête anniversaire de la Révolution, le 14 juillet, ou bien, s’il n’y venait pas, à la Convention. Mais la fête avait été remise, et Marat, malade, n’allait plus à la Convention. Alors elle lui écrivit pour le prier de la recevoir, et, n’ayant pas eu de réponse, elle lui écrivit de nouveau, jouant cette fois-ci jésuitiquement sur la bonté qu’elle lui connaissait, ou dont ses amis lui auraient parlé. Elle disait dans cette lettre qu’elle était malheureuse, qu’elle était persécutée ; avec une pareille recommandation elle était sûre d’être reçue.

Avec ce billet et un couteau caché sous son fichu, elle alla, le 13 juillet, à sept heures du soir, chez Marat. Sa femme, Catherine Évrard, hésita un moment, mais finit par laisser entrer la jeune demoiselle dans le pauvre appartement de l’ami du peuple.

Marat, rongé par la fièvre depuis deux ou trois mois, après la vie de bête fauve traquée qu’il avait menée depuis 1789, était assis dans une baignoire couverte, corrigeant les épreuves de son journal sur une planche mise en travers de la baignoire. C’est là que Charlotte Corday d’Armont frappa l’Ami du Peuple à la poitrine. Il expira sur le champ.

Trois jours plus tard, le 16, un autre ami du peuple, Chalier, était guillotiné par les Girondins à Lyon.

Avec Marat, le peuple perdit son ami le plus dévoué. Les historiens girondins, qui ont haï Marat, l’ont représenté comme un fou sanguinaire qui ne savait même pas ce qu’il voulait. Mais nous savons aujourd’hui comment se font ces réputations. Le fait est qu’aux époques les plus sombres de la Révolution, en 1790 et 1791, lorsqu’il voyait que l’héroïsme du peuple n’avait pas eu raison de la royauté, Marat écrivait en effet qu’il faudrait abattre quelques milliers de tête d’aristocrates pour faire marcher la Révolution. Mais le fond de son esprit n’était nullement sanguinaire. Seulement il aima le peuple, lui et son héroïque compagne, Catherine Évrard[4], d’un amour infiniment plus profond que tous ceux de ses contemporains que la Révolution mit en relief, et il fut fidèle à cet amour.

Dès que la Révolution commença, Marat se mit au pain et à l’eau — non au figuré, mais en réalité. Et quand il fut assassiné, on trouva que toute la fortune de l’Ami du Peuple était un assignat de vingt-cinq livres.

Plus âgé que la plupart de ses jeunes camarades dans la Révolution, et plus expérimenté qu’eux, Marat sut comprendre les diverses phases de la Révolution, et en prévoir les suivantes, bien mieux que tous ses contemporains. Ce fut le seul, on pourrait dire, des hommes de la Révolution, qui avait réellement la conception et le coup d’œil d’un homme qui voit les choses en grand dans leurs rapports multiples[5]. Qu’il ait eu sa part de vanité, cela s’explique en partie par le fait qu’il fut toujours poursuivi, toujours traqué, même au plus fort de la Révolution, alors que chaque nouvelle phase de la Révolution venait prouver la justesse de ses prévisions. Mais ce sont là des accessoires. Le fond de son esprit était d’avoir compris ce qu’il fallait faire, à chaque moment donné, pour le triomphe de la cause du peuple, le triomphe de la Révolution populaire, non pas d’une Révolution abstraite, théorique.

Cependant, lorsque la Révolution, après l’abolition réelle des droits féodaux, eut à faire encore un pas en avant pour consolider son œuvre ; lorsqu’il s’agit de faire en sorte qu’elle profitât aux couches sociales les plus profondes, en donnant à tous la sécurité de la vie et du travail, Marat ne saisit pas ce qu’il y avait de vrai dans les idées de Jacques Roux, de Varlet, de Chalier, de l’Ange et de tant d’autres. Ne pouvant pas dégager lui-même l’idée du profond changement communiste, dont les précurseurs cherchaient les formes possibles et réalisables ; craignant, d’autre part, que la France ne perdît les libertés déjà conquises, il ne donna pas à ces communistes l’appui nécessaire de son énergie et de son immense influence. Il ne se fit pas le porte-parole du communisme naissant.

« Si mon frère avait vécu, disait la sœur de Marat, on n’aurait jamais guillotiné Danton, ni Camille Desmoulins. » Ni les Hébertistes non plus. En général, si Marat comprenait les fureurs momentanées du peuple, et les considérait comme nécessaires à certains moments, il ne fut certainement pas partisan de la Terreur, comme elle fut pratiquée après septembre 1793.


  1. « L’hymne civique des Bretons, marchant contre l’anarchie », tel était le titre de la chanson des Girondins, que Guadet donne en note des Mémoires de Buzot, pp. 68-69. En voici un des couplets :

    D’un trône étayé par ses crimes,
    Robespierre, cuivré de sang,
    Du doigt désigne ses victimes
    À l’anarchiste rugissant.

    Cette Marseillaise des Girondins demandait la mort de Danton, de Pache, de Marat, et son refrain était :

    Guerre et mort aux tyrans,
    Mort aux apôtres du carnage !

    Et pendant ce temps eux-mêmes demandaient et préparaient le carnage des révolutionnaires.

  2. La revue dont parla Charlotte Corday devant les juges, et qui aurait réuni des milliers d’hommes, était un mensonge, probablement pour faire peur aux sans-culottes parisiens.
  3. Qu’un complot existât, et que les Girondins en sussent quelque chose, cela nous semble prouvé. Ainsi, le 10 juillet on lisait au conseil général de la Commune de Paris une lettre, reçue à Strasbourg et envoyée à Paris par le maire de cette cité, dans laquelle on lisait ces lignes : « … La Montagne, la Commune, la Jacobinière et toute la séquelle scélérate sont à deux doigts du tombeau… D’ici au 15 juillet, nous danserons ! je désire qu’il n’y ait pas d’autre sang répandu que celui des Danton, Robespierre, Marat et compagnie… » (Je cite d’après Louis Blanc). Le 11 et le 12 juillet, la Chronique de Paris, journal girondin, faisait déjà des allusions à la mort de Marat.
  4. « Une femme divine, touchée de sa situation, lorsqu’il fuyait de cave en cave, avait pris et caché chez elle l’Ami du Peuple, lui avait voué sa fortune, immolé son repos », disait de Catherine Évrard la sœur de Marat, Albertine, dont les paroles sont citées par Michelet.
  5. C’est un plaisir de constater que l’étude de l’œuvre de Marat, négligée jusqu’à ce jour, a amené M. Jaurès à parler avec respect de cette qualité de l’esprit du tribun populaire.