La Grande Révolution/XX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

P.-V. Stock (p. 191-205).

XX

JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE 1789


Pour le roi et la Cour, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen devait évidemment représenter un attentat impardonnable à toutes les lois divines et humaines. Aussi, le roi refusa net de lui donner sa sanction. Il est vrai que, comme les « arrêtés » du 4 au 11 août, la Déclaration des droits ne représentait qu’une affirmation de principes ; qu’elle avait, comme on disait alors, « un caractère constituant » et que, comme telle, elle n’avait pas besoin de la sanction royale. Le roi n’avait qu’à la promulguer.

Or, c’est ce qu’il refusa de faire, sous divers prétextes. Le 5 octobre il écrivait encore à l’Assemblée pour lui dire qu’il voulait voir comment les maximes de la Déclaration seraient appliquées, avant de lui donner sa sanction[1].

Il avait opposé, nous l’avons vu, le même refus aux arrêtés du 4-11 août sur l’abolition des droits féodaux, et on comprend quelle arme l’Assemblée se fit de ces deux refus. — « Eh quoi ! l’Assemblée abolissait le régime féodal, les servitudes personnelles, et les prérogatives blessantes des seigneurs, elle proclamait d’autre part l’égalité de tous devant la loi — et voici que le roi, mais surtout les princes, la reine, la cour, les Polignac, les Lamballe et le reste s’y opposaient ! S’il s’agissait seulement de discours, si égalitaires qu’ils fussent, dont on aurait empêché la circulation ! Mais non, toute l’Assemblée — les nobles et les évêques y compris — s’était unie pour faire une loi favorable au peuple et renoncer à tous les privilèges (pour le peuple, qui ne se payait pas de termes juridiques, les arrêtés étaient bien des lois), et voici qu’une force s’opposait à ce que ces lois entrent en vigueur ! Le roi les aurait encore acceptées : il est bien venu fraterniser avec le peuple de Paris après le 14 juillet ; mais c’est la Cour, les princes, la reine, qui s’opposent à ce que le bonheur du peuple soit fait par l’Assemblée… »

Dans le grand duel qui s’était engagé entre la royauté et la bourgeoisie, celle-ci, par sa politique habile et sa capacité législative, avait ainsi su mettre le peuple de son côté. Maintenant, le peuple se passionnait contre les princes, la reine, la haute noblesse — pour l’Assemblée, dont il commençait à suivre les travaux avec intérêt. En même temps, le peuple les influençait lui-même dans un sens démocratique.

Ainsi, l’Assemblée eût peut-être accepté le système des deux Chambres, « à l’anglaise ». Mais le peuple n’en voulut à aucun prix. Il comprit d’instinct ce que de doctes juristes ont si bien expliqué depuis — qu’en révolution une seconde chambre était impossible : elle ne peut fonctionner que lorsque la révolution s’est épuisée et que la réaction a déjà commencé.

De même, c’est encore le peuple qui se passionna contre le veto royal, bien plus que ceux qui siégeaient à l’Assemblée. Ici encore il comprit très bien la situation, car si, dans le cours normal des affaires, la question de savoir si le roi pourra ou non arrêter une décision du parlement perd beaucoup de son importance, c’est tout le contraire pendant une période révolutionnaire. Non pas que le pouvoir royal devienne à la longue moins offensif ; mais en temps ordinaire un parlement, organe des privilégiés, ne vote généralement rien, que le roi ait besoin d’arrêter par son veto dans l’intérêt des privilégiés ; tandis que pendant une époque révolutionnaire les décisions d’un parlement, influencées par l’esprit populaire du moment, tendant à consacrer la destruction d’anciens privilèges, et par conséquent, elles rencontreront nécessairement l’opposition du roi. Il usera de son veto, s’il a le droit et la force de le faire. C’est ce qui était arrivé en effet avec les arrêtés d’août et même avec la Déclaration des Droits.

Malgré cela, il y avait dans l’Assemblée un parti nombreux qui voulait le veto absolu, — c’est-à-dire, qu’il voulait donner au roi la possibilité d’empêcher, légalement, toute mesure sérieusement réformiste. Après de longs débats on arriva à un compromis : l’Assemblée refusa le veto absolu, mais elle accepta, contre le vœu du peuple, le veto suspensif, qui permettait au roi de suspendre un décret pour un certain temps, sans toutefois l’annuler.

À cent ans de distance, l’historien est nécessairement porté à idéaliser l’Assemblée, et à se la représenter comme un corps prêt à lutter pour la Révolution. Il faut cependant en rabattre si l’on veut rester dans la réalité. Le fait est que même dans ses représentants les plus avancés, l’Assemblée restait bien au-dessous des nécessités du moment. Elle devait sentir son impuissance ; elle n’était nullement homogène : elle contenait plus de 300 députés, quatre cents selon d’autres évaluations, c’est à dire plus du tiers, prêts à pactiser entièrement avec la royauté. Et puis, sans parler de ceux qui étaient aux gages de la Cour — et il y en avait quelques-uns — combien craignaient beaucoup plus la révolution que l’arbitraire royal ! Mais on était en révolution, et il y avait, outre la pression directe du peuple et la peur de son courroux, cette atmosphère intellectuelle qui domine les timorés et force les prudents à suivre les plus avancés ; mais surtout le peuple gardait toujours son attitude menaçante, et le souvenir de de Launey, de Foullon et de Bertier restait encore frais dans les mémoires. On parlait même dans les faubourgs de Paris de massacrer ceux des membres de l’Assemblée que l’on soupçonnait d’avoir des attaches avec la Cour.

Entre temps, la disette à Paris était toujours terrible. On était en septembre ; la récolte venait d’être rentrée, et cependant le pain manquait. On faisait queue à la porte des boulangers, et après des heures d’attente les pauvres partaient souvent sans emporter leur pain. Les farines manquaient. Malgré les achats de grains faits à l’étranger par le gouvernement, et les primes délivrées à ceux qui apportaient le blé à Paris, le pain manquait dans la capitale, ainsi que dans toutes les grandes villes et même dans les petites villes aux alentours de Paris. Les mesures de ravitaillement étaient insuffisantes, et puis la fraude paralysait le peu qui avait été fait. Tout l’ancien régime, tout l’État centralisé qui avait grandi depuis le seizième siècle, apparaissait dans cette question du pain. Dans les hautes sphères, le raffinement du luxe avait atteint ses extrêmes limites ; mais la masse du peuple, taillée à merci, en était arrivée à ne plus pouvoir produire sa nourriture sur le riche sol et dans le riche climat de la France !

En outre, les plus terribles accusations circulaient contre les princes de la famille royale et les personnages haut placés de la Cour. Ils avaient refait, disait-on, le pacte de famine et spéculaient sur la hausse des blés, — rumeurs qui n’étaient que trop vraies, comme on le sut plus tard par les papiers de Louis XVI, trouvés aux Tuileries.

Et enfin, la menace de la banqueroute du royaume était suspendue sur les têtes. Les dettes de l’État demandaient un paiement immédiat des intérêts, mais les dépenses grandissaient, et le trésor était vide ! En Révolution, on n’ose plus recourir aux moyens abominables dont l’ancien régime se servait pour recouvrer les impôts en saisissant tout chez le paysan, et celui-ci, de son côté, en attendant une répartition plus juste des impôts, ne paie pas ; tandis que le riche, qui hait la Révolution, se garde, avec une joie secrète, de payer quoi que ce soit. Necker, rentré au ministère depuis le 17 juillet 1789, avait beau s’ingénier pour trouver les moyens d’éviter la banqueroute — il n’en trouvait pas. En effet, on ne voit pas trop comment il aurait pu empêcher la banqueroute, à moins de recourir à un emprunt forcé sur les riches ou de mettre la main sur les biens du clergé. Et bientôt la bourgeoisie se résigna à ces mesures, puisqu’elle avait prêté son argent à l’État et ne voulait nullement le perdre dans une banqueroute. Mais le roi, la Cour, le haut clergé accepteraient-ils jamais cette main-mise de l’État sur leurs propriétés ?

Un étrange sentiment devait s’emparer des esprits pendant ces mois d’août et septembre 1789. Voici enfin le vœu de tant d’années d’espérances réalisé. Voici l’Assemblée nationale qui tient en ses mains le pouvoir législatif. Une assemblée qui — elle l’a prouvé — se laisse pénétrer d’un esprit démocratique, réformateur, et la voici réduite à l’impuissance, au ridicule de l’impuissance. Elle fera bien des décrets pour parer à la banqueroute ; mais le roi, la Cour, les princes en refuseront la sanction. Autant dire, des revenants, qui ont encore la force d’étrangler la représentation du peuple français, de paralyser sa volonté, de prolonger à l’infini le provisoire.

Plus encore. Ces revenants préparent un grand coup. Ils font, dans l’entourage du roi, des plans pour son évasion. Le roi se transportera bientôt à Rambouillet, à Orléans ; ou bien, il ira se placer à la tête des armées à l’ouest de Versailles, et de là il menacera et Versailles et Paris. Ou bien encore il fuira vers la frontière de l’Est et attendra là-bas l’arrivée des armées allemandes et autrichiennes que les émigrés lui promettent. Toutes sortes d’influences s’entre-croisent ainsi au château : celle du duc d’Orléans qui rêve de s’emparer du trône après le départ de Louis, celle de « Monsieur » — le frère de Louis XVI, qui eût été enchanté si son frère, ainsi que Marie-Antoinette, à laquelle il en voulait personnellement, eussent pu disparaître.

Depuis le mois de septembre, la Cour méditait une évasion, mais si l’on discutait tous les plans, on n’osait s’arrêter à aucun. Il est fort possible que Louis XVI et surtout sa femme rêvaient de refaire l’histoire de Charles Ier, et de livrer un combat en règle au parlement, mais avec plus de succès. L’histoire du roi anglais les hantait : on affirme même que l’unique livre que Louis XVI fit venir de sa bibliothèque de Versailles à Paris, après le 6 octobre, était l’histoire de Charles Ier. Cette histoire les fascinait ; mais il la lisaient, comme les détenus en prison lisent un roman policier. Ils n’en tiraient aucun enseignement sur la nécessité de céder à temps ; ils se disaient seulement : « Ici, il fallait résister ; là, il fallait ruser ; là encore il fallait oser ! » N’est-ce pas ainsi que le tsar russe lit aujourd’hui l’histoire de Louis XVI et celle de Charles Ier ?… — Et ils faisaient des plans que ni eux-mêmes ni leur entourage n’avaient la hardiesse de mettre à exécution.

La Révolution les fascinait de son côté : ils voyaient le monstre qui allait les engloutir, et ils n’osaient ni se soumettre, ni résister. Paris, qui se préparait déjà à marcher sur Versailles, leur inspirait la terreur et paralysait leurs forces. — Et si la troupe faiblissait au moment suprême où la lutte serait engagée ? Si les chefs trahissaient le roi, comme tant d’autres l’ont déjà fait ? Que resterait-il alors, sinon de partager le sort de Charles Ier ?

Et ils conspiraient tout de même. Ni le roi, ni son entourage, ni les classes privilégiées ne pouvaient comprendre que le temps des compromis était loin : qu’il fallait maintenant se soumettre franchement à la force nouvelle et se placer sous sa protection — car l’Assemblée ne demandait pas mieux que d’accorder sa protection au roi. Au lieu de le faire, ils conspiraient, et de cette façon, ils poussaient des membres très modérés, au fond, de l’Assemblée à la contre-conspiration, à l’action révolutionnaire. C’est pourquoi Mirabeau et d’autres, qui auraient volontiers travaillé à l’établissement d’une monarchie modestement constitutionnelle, se rangèrent à l’opinion des groupes avancés. Et c’est pourquoi on vit des modérés, comme Duport, constituer « la confédération des clubs », qui permit de tenir le peuple en haleine, car on sentait qu’on en aurait bientôt besoin.

La marche sur Versailles ne fut pas aussi spontanée qu’on a voulu le dire. Même en Révolution, tout mouvement populaire demande à être préparé par des hommes du peuple. Il a ses précurseurs dans des tentatives avortées. Ainsi, déjà le 30 août, le marquis de Saint-Hurugue, un des orateurs populaires du Palais-Royal, avait voulu marcher avec 1.500 hommes sur Versailles, pour demander le renvoi des députés « ignorants, corrompus et suspects », qui défendaient le veto suspensif du roi. En attendant, on les menaçait de mettre le feu à leurs châteaux et on les avertissait que deux mille lettres avaient été envoyées en province à cet effet. Ce rassemblement fut dispersé, mais l’idée continua à être discutée.

Le 31 août, le Palais-Royal envoyait à l’Hôtel-de-Ville cinq députations, dont une conduite par le républicain Loustalot, pour engager la municipalité de Paris à exercer une pression sur l’Assemblée et empêcher l’acceptation du veto royal. Ceux qui faisaient partie de ces députations allèrent, les uns, jusqu’à menacer des députés, les autres, jusqu’à les implorer. À Versailles, la foule, en larmes, suppliait Mirabeau d’abandonner le veto absolu en faisant cette remarque si juste, que si le roi avait ce droit, il n’y aurait plus besoin d’Assemblée (Buchez et Roux, p. 368 et suivantes ; Bailly, II, 326, 341.)

Dès lors, l’idée a dû naître qu’il serait bon d’avoir l’Assemblée et le roi sous la main, à Paris. En effet, dès les premiers jours de septembre, on parlait déjà en plein air au Palais-Royal d’amener le roi « et M. le dauphin » à Paris, et on exhortait pour cela tous les bons citoyens à marcher sur Versailles. Le Mercure de France en faisait mention dans son numéro du 5 septembre, p. 84, et Mirabeau parla de femmes qui marcheraient sur Versailles, quinze jours avant l’événement.

Le dîner des gardes le 3 octobre, et les complots de la Cour précipitèrent les événements. Tout faisait pressentir le coup que la réaction se proposait de frapper. La réaction relevait la tête ; le conseil municipal de Paris, essentiellement bourgeois, s’enhardissait dans la voie de la réaction. Les royalistes organisaient leurs forces sans trop s’en cacher. La route de Versailles à Metz ayant été garnie de troupes, on parlait tout haut d’enlever le roi et de le diriger sur Metz par la Champagne ou par Verdun. Le marquis de Bouillé, qui commandait les troupes de l’Est, de Breteuil et de Mercy étaient du complot, dont Breteuil avait pris la direction. On accaparait dans ce but tout l’argent possible, et on parlait du 5 octobre comme de la date possible du coup d’État. Le roi partirait ce jour-là pour Metz, où il se placerait au milieu de l’armée du marquis de Bouillé. Là il appellerait auprès de lui la noblesse et les troupes restées fidèles et déclarerait l’Assemblée rebelle.

En prévision de ce mouvement on avait doublé au château de Versailles le nombre des gardes du corps (jeunes gens de l’aristocratie) préposés à la garde du château, et on avait fait venir le régiment de Flandre, ainsi que des dragons. Le 1er octobre, une grande fête fut donnée par les gardes du corps au régiment de Flandre, et les officiers des dragons et des Suisses en garnison à Versailles furent invités à cette fête.

Pendant le dîner, Marie-Antoinette et les dames de la Cour, ainsi que le roi, firent tout pour chauffer à blanc l’enthousiasme royaliste des officiers. Les dames distribuèrent elles-mêmes des cocardes blanches, et la cocarde nationale fut foulée aux pieds. Deux jours après, le 3 octobre, une nouvelle fête du même genre eut lieu.

Ces fêtes précipitèrent les événements. La rumeur en arriva bientôt à Paris, grossie peut-être en route, et le peuple comprit que s’il ne marchait pas de suite sur Versailles, Versailles marcherait sur Paris.

La Cour préparait évidemment un grand coup. Le roi une fois parti et retiré quelque part au milieu de ses troupes, rien n’était plus facile que de dissoudre l’Assemblée, ou bien de la forcer à revenir aux trois ordres, c’est-à-dire à la situation d’avant la séance royale du 23 juin. N’y avait-il pas, dans l’Assemblée même, un parti, fort de 300 à 400 membres, dont les chefs avaient déjà tenu des conciliabules chez Malouet pour transporter l’Assemblée à Tours, loin du peuple révolutionnaire de Paris ? — Mais si le plan de la Cour réussissait, tout était à recommencer. Les fruits du 14 juillet étaient perdus ; perdus les résultats du soulèvement des paysans, de la panique du 4 août…

Que fallait faire pour empêcher ce désastre ? — Soulever le peuple ! Rien de moins ! Et c’est là la gloire des révolutionnaires, placés en vedette à ce moment : ils comprirent cette vérité, qui généralement fait pâlir les révolutionnaires bourgeois. Soulever le peuple, — la masse sombre et misérable du peuple de Paris, — c’est à quoi s’appliquèrent avec passion, le 4 octobre, les révolutionnaires. Danton, Marat et Loustalot, dont nous avons déjà mentionné les noms, furent alors les plus ardents à cette besogne. On ne combat pas une armée avec une poignée de conspirateurs ; on ne peut pas vaincre la réaction avec une bande d’hommes, si déterminés qu’ils soient. À une armée il faut opposer une armée ; ou bien, faute d’armée, le peuple, tout le peuple, des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants d’une cité. Eux seuls peuvent vaincre, eux seuls ont vaincu les armées, en les démoralisant, en paralysant leur force sauvage.

Le 5 octobre, l’insurrection éclatait à Paris aux cris : Du pain ! du pain ! Le son du tambour, battu par une jeune fille, servit de signe de ralliement pour les femmes. Bientôt une troupe de femmes se forme, marche sur l’Hôtel de ville, force les portes de la Maison commune en demandant du pain et des armes, et comme on en parlait déjà depuis plusieurs jours, le cri : À Versailles ! rallie tout le monde. Maillard, connu à Paris dès le 14 juillet pour la part qu’il avait prise au siège de la Bastille, est reconnu comme chef de la colonne, et les femmes partent.

Mille idées diverses se croisaient sans doute dans leurs têtes, mais le pain devait être l’idée dominante. C’est à Versailles que l’on conspirait contre le bonheur du peuple, là qu’on faisait le pacte de famine, là qu’on empêchait l’abolition des droits féodaux — et les femmes marchaient sur Versailles. Il est plus que probable que, dans la masse du peuple, le roi, comme tous les rois, était représenté comme un être bonasse qui voulait le bien du peuple. Le prestige royal était profondément enraciné dans les esprits. Mais déjà en 1789 on haïssait la reine. Les propos que l’on tenait à son égard étaient terribles. « — Où cette s……, coquine ? — La voilà, la s… p…… — Il faut mettre la main sur cette b…… et lui couper le cou », se disaient les femmes, et on est frappé de l’empressement — du plaisir, dirai-je, avec lequel l’enquête du Châtelet releva ces propos. Ici encore le peuple avait mille fois raison. Si le roi avait dit, en apprenant le fiasco de la séance royale du 23 juin : « Eh bien, f….., qu’ils restent ! », Marie-Antoinette en fut blessée au cœur. Elle reçut avec un suprême dédain le roi « roturier », portant la cocarde tricolore, au retour de sa visite à Paris le 17 juillet, et dès lors elle était devenue le centre de tous les complots. La correspondance qu’elle entretint plus tard avec Fersen pour amener l’étranger à Paris, tire son origine de ce moment. Car pendant cette nuit même du 5 octobre, lorsque les femmes envahirent le palais — pendant cette même nuit, dit la très réactionnaire madame Campan, la reine recevait Fersen dans sa chambre à coucher.

Le peuple savait tout cela, en partie par les domestiques mêmes du château, et la foule, l’esprit collectif du peuple de Paris, comprenait ce que les individus furent si lents à comprendre : que Marie-Antoinette irait loin dans ses haines ; que, pour empêcher tous ces complots, il fallait tenir le roi et sa famille, et l’Assemblée aussi, à Paris, sous l’œil du peuple.

Aux premiers moments de leur entrée à Versailles, les femmes, rompues de fatigue et affamées, trempées d’eau sous la pluie battante, se bornaient à demander du pain. Lorsqu’elles envahirent l’Assemblée, elles tombèrent de fatigue sur les bancs des députés ; mais rien que par leur présence, ces femmes remportèrent déjà une première victoire. L’Assemblée en profita pour obtenir du roi la sanction de la Déclaration des droits de l’homme.

Après les femmes, des hommes se mettaient aussi en marche, et alors, à sept heures du soir, afin d’éviter quelque malheur au château, Lafayette partit pour Versailles à la tête de la garde nationale.

L’effroi saisit la Cour. C’est donc tout Paris qui marche contre le château ? La Cour tint conseil, mais toujours sans arriver à aucune décision. Cependant on fit déjà sortir les voitures pour faire partir le roi et sa famille, — lorsqu’elles furent aperçues par un piquet de la garde nationale qui les fit rentrer dans les écuries.

L’arrivée de la garde nationale bourgeoise, les efforts de Lafayette, et surtout, peut-être, une pluie à verse firent que la foule qui encombrait les rues de Versailles, l’Assemblée et les abords du palais, s’écoula peu à peu. Mais vers cinq ou six heures du matin des hommes et des femmes du peuple, sans écouter personne, finirent par trouver une grille ouverte qui leur permit d’entrer au palais. En quelques minutes ils eurent découvert la chambre à coucher de la reine, qui eut à peine le temps de se sauver chez le roi : autrement elle était écharpée. Les gardes du corps risquaient le même sort, lorsque Lafayette accourut, à cheval, juste à temps pour les sauver.

L’envahissement du palais même par le peuple fut un de ces échecs dont la royauté mourante ne se releva plus. Lafayette eut beau faire applaudir le roi lorsqu’il parut sur un balcon. Il put même arracher à la foule des applaudissements pour la reine, en la faisant paraître sur le balcon avec son fils et en baisant respectueusement la main de celle que le peuple appela bientôt « la Médicis »… tout cela n’était qu’un petit effet de théâtre. Le peuple avait compris sa force — et il usa de suite de sa victoire pour forcer le roi à se mettre en route pour Paris. La bourgeoisie eut beau faire toutes sortes de scènes à effet à propos de ce retour — le peuple comprit que désormais le roi serait son prisonnier, et Louis XVI, en entrant aux Tuileries délaissées depuis le règne de Louis XIV, ne se faisait pas d’illusions. — « Que chacun se loge comme il voudra ! » fut sa réponse, — et il se fit apporter de sa bibliothèque… l’histoire de Charles Ier.

La grande royauté de Versailles était arrivée à son terme. On aurait dès lors des rois bourgeois, ou des empereurs arrivés sur le trône par la fraude… Le règne des rois de par la grâce de Dieu touchait à sa fin.

Encore une fois, comme au 14 juillet, le peuple, par sa masse et par son action héroïque, avait porté un coup de massue à l’ancien régime. La Révolution faisait un bond en avant.

  1. « Je ne m’explique pas sur la Déclaration des droits de l’homme : elle contient de très bonnes maximes, propres à guider vos travaux. Mais elle renferme des principes susceptibles d’explications, et même d’interprétations différentes, qui ne peuvent être justement appréciées qu’au moment où leur véritable sens sera fixé par les lois auxquelles la Déclaration servira de base. — Signé : Louis. »