La Grande Révolution/XXXV

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P.-V. Stock (p. 381-395).

XXXV

LES JOURNÉES DE SEPTEMBRE


Le tocsin dans tout Paris, la générale battue dans les rues, le canon d’alarme dont les trois coups retentissait chaque quart d’heure, les chants des volontaires partant pour la frontière, tout contribuait, ce jour-là, dimanche, le 2 septembre, à élever la colère du peuple jusqu’à la fureur.

Dès midi ou deux heures, des rassemblements commencèrent à se former autour des prisons. Des prêtres que l’on transférait de la mairie à la prison de l’Abbaye, au nombre de vingt-quatre[1], dans des voitures fermées, furent assaillies dans la rue par des fédérés de Marseille ou d’Avignon. Quatre prêtres furent tués avant de gagner la prison. Deux furent massacrés en arrivant, à la porte. Les autres furent introduits ; mais à peine eurent-ils été soumis au plus léger interrogatoire, qu’une multitude armée de piques, d’épées, de sabres, força la porte de la prison et tua les prêtres, sauf l’abbé Picard, instituteur des sourds-muets, et son sous-instituteur.

C’est ainsi que commencèrent les massacres à l’Abbaye, prison qui jouissait surtout d’une mauvaise réputation dans le quartier. L’attroupement qui s’était formé autour de cette prison, et qui était composé de gens établis, petits commerçants du quartier, demandait qu’on mît à mort les royalistes arrêtés depuis le 10 août. On savait dans le quartier que l’or coulait chez eux, qu’ils faisaient bonne chère et recevaient en prison leurs femmes et amies en toute liberté. Ils avaient illuminé après l’échec subi par l’armée française à Mons, et chanté victoire après la prise de Longwy. Ils insultaient les passants de derrière les barreaux et promettaient l’arrivée imminente des Prussiens et l’égorgement des révolutionnaires. Tout Paris parlait d’un complot tramé dans les prisons, d’armes introduites, et l’on savait partout que les prisons étaient devenues de vraies fabriques de faux assignats et de faux billets de la Maison de secours, par lesquels on essayait de ruiner le crédit public.

Tout cela se répétait dans les attroupements qui s’étaient formés autour de l’Abbaye, de la Force, de la Conciergerie. Bientôt ces attroupements eurent forcé les portes des prisons et commencèrent à y tuer les officiers de l’état-major suisse, les gardes du roi, les prêtres qui devaient être déportés à cause de leur refus de prêter serment à la Constitution, et les conspirateurs royalistes arrêtés depuis le 10 août.

La spontanéité de cet assaut semble avoir frappé tout le monde par l’imprévu. Loin d’avoir été préparé par la Commune et par Danton, comme les historiens royalistes se plaisent à l’affirmer[2], les massacres étaient si peu prévus, que la Commune dut prendre en toute hâte des mesures pour protéger le Temple et pour sauver ceux qui étaient emprisonnés pour dettes, mois de nourrice, etc., ainsi que les dames de l’entourage de Marie-Antoinette. Ces dames ne purent être sauvées que sous le couvert de la nuit, par des commissaires de la Commune qui ne s’acquittèrent de leur tâche qu’avec beaucoup de difficultés, au risque de périr eux-mêmes de la main des foules qui entouraient les prisons et stationnaient dans les rues avoisinantes[3].

Dès que les massacres commencèrent à l’Abbaye, et l’on sait qu’ils commencèrent vers deux heures et demie (Mon agonie de trente-huit heures, par Jourgniac de Saint-Méard), la Commune prit immédiatement des mesures pour les empêcher. Elle en avertit tout de suite l’Assemblée, qui nomma des commissaires pour parler au peuple[4], et à la séance du conseil général de la Commune qui s’ouvrit dans l’après-midi, le procureur Manuel rendait déjà compte, vers six heures, de ses efforts infructueux pour arrêter les massacres. « Il dit que les efforts des douze commissaires de l’Assemblée nationale, les siens, et ceux de ses collègues du corps municipal ont été infructueux pour sauver les criminels de la mort. » Dans sa séance du soir, la Commune recevait le rapport de ses commissaires envoyés à la Force, et décidait qu’ils s’y transporteraient de nouveau, pour calmer les esprits[5].

La Commune avait même ordonné, dans la nuit du 2 au 3, à Santerre, commandant de la garde nationale, d’envoyer des détachements pour arrêter les massacres. Mais la garde nationale ne voulait pas intervenir. Autrement, il est évident qu’au moins les bataillons des sections modérées auraient marché. Évidemment, l’opinion s’était formée à Paris, que faire marcher l’armée contre les attroupements, c’eût été allumer une guerre civile, au moment même où l’ennemi était à quelques jours de marche, et où l’union était surtout nécessaire. « On vous divise ; on sème la haine ; on veut allumer la guerre civile », disait l’Assemblée dans sa proclamation du 3 septembre, en invitant tous les citoyens à rester unis. Dans la circonstance, il n’y avait d’autre arme que la persuasion. Mais, aux exhortations des envoyés de la Commune qui voulaient empêcher les massacres, un des hommes du peuple à l’Abbaye répondit très justement en demandant à Manuel, si ces gueux de Prussiens et d’Autrichiens, venus à Paris, chercheraient à distinguer les innocents des coupables, ou bien frapperaient en masse ?[6] Et un autre, ou peut-être le même, ajouta : « Ce sang est celui de Montmorin et de sa compagnie ; nous sommes à notre poste, retournez au vôtre ; si tous ceux que nous avons préposés à la justice eussent fait leur devoir, nous ne serions pas ici. »[7] C’est ce que la population de Paris, et tous les révolutionnaires, comprirent très bien ce jour-là.

En tout cas, le Comité de surveillance de la Commune[8] sitôt qu’il apprit le résultat de la mission de Manuel, dans l’après-midi du 2 septembre, lança l’appel suivant : « Au nom du peuple, Camarades, il vous est enjoint de tuer tous les prisonniers de l’Abbaye, sans distinction, à l’exemption de l’abbé Lenfant, que vous mettrez dans un lieu sûr. À l’Hôtel de Ville, le 2 septembre. (Signé : Panis, Sergent, administrateurs.) »

Immédiatement un tribunal provisoire, composé de douze jurés nommés par le peuple, fut installé, et l’huissier Maillard, si bien connu à Paris depuis le 14 juillet et le 5 octobre 1789, en fut nommé président. Un tribunal semblable fut improvisé à la Force par deux ou trois membres de la Commune, et ces deux tribunaux s’appliquèrent à sauver autant de prisonniers qu’il leur fut possible. Ainsi Maillard réussit à sauver Cazotte, gravement compromis (Michelet, livre VII, chap. V), et de Sombreuil, connu comme un ennemi déclaré de la Révolution. Profitant de la présence de leurs filles, mademoiselle Cazotte et mademoiselle de Sombreuil, qui s’étaient fait enfermer en prison avec leurs pères, et aussi de l’âge avancé de Sombreuil, il réussit à obtenir leur acquittement. Plus tard, dans un document que Granier de Cassagnac[9] a reproduit en fac-similé, Maillard put dire avec fierté qu’il sauva ainsi la vie à quarante-trois personnes. Inutile de dire que « le verre de sang » de mademoiselle de Sombreuil est une des infâmes inventions des écrivains royalistes (Voy. Louis Blanc, livre VIII, ch. II ; L. Combes, Épisodes et curiosités révolutionnaires, 1872.)

À la Force, il y eut aussi beaucoup d’acquittements ; au dire de Tallien, il n’y eut qu’une femme qui périt, madame de Lamballe. Chaque acquittement était salué par des cris de Vive la Nation, et l’acquitté était reconduit jusqu’à son domicile par des hommes de la foule, avec toutes les marques de sympathie ; mais son escorte refusait de absolument recevoir de l’argent du libéré ou de sa famille. On acquitta ainsi des royalistes, contre lesquels il n’y avait cependant pas de faits avérés, comme le frère du ministre Bertrand de Molleville, et même un ennemi acharné de la Révolution, l’Autrichien Weber, frère de lait de la reine, et on les reconduisait en triomphe, avec des transports de joie, jusque chez leurs parents ou amis.

Au couvent des Carmes, on avait commencé à incarcérer des prêtres depuis le 11 août, et là se trouvait le fameux archevêque d’Arles, que l’on accusait d’avoir été la cause du massacre des patriotes dans cette ville. Tous, ils devaient être déportés, lorsque survint le 2 septembre. Un certain nombre d’hommes armés de sabres firent irruption ce jour-là dans le couvent et tuèrent l’archevêque d’Arles, ainsi que, après un jugement sommaire, un nombre considérable de prêtres qui refusaient de prêter le serment civique. Plusieurs se sauvèrent cependant en escaladant un mur, d’autres furent sauvés, ainsi qu’il ressort de la section du Luxembourg, et par des hommes à piques en station dans la prison.

Les massacres continuèrent encore le 3, et le soir le Comité de surveillance de la Commune expédiait dans les départements, sous le couvert du ministre de la justice, une circulaire rédigée par Marat et dans laquelle il attaquait l’Assemblée, racontait les événements et recommandait aux départements d’imiter Paris.

Cependant, l’agitation du peuple se calmait, dit Saint-Méard, et le 3, vers huit heures, il entendit plusieurs voix crier : « Grâce, grâce pour ceux qui restent ! » D’ailleurs, il ne restait plus que peu de prisonniers politiques dans les prisons. Mais il arriva ce qui forcément devait arriver. À ceux qui avaient attaqué les prisons par conviction, vinrent se mêler d’autres éléments, des éléments douteux. Et enfin, il se produisit ce que Michelet a très bien appelé « la fureur de l’épuration » — le désir de purger Paris, non seulement des conspirateurs royalistes, mais aussi des faux-monnayeurs, des fabricants de faux assignats, des escrocs, même des filles publiques, qu’on disait toutes royalistes ! Le 3, on avait déjà massacré des voleurs au Grand-Châtelet et des forçats aux Bernardins, et le 4, une troupe d’hommes se porta pour massacrer à la Salpêtrière, à Bicêtre, jusqu’à « la Correction » de Bicêtre que le peuple aurait dû respecter comme un lieu de souffrance de miséreux, comme lui-même, surtout des enfants. Enfin la Commune réussit à mettre fin à ces massacres, — le 4 selon Maton de la Varenne[10].

En tout, plus de mille personnes périrent, dont 202 prêtres, 26 gardes royaux, une trentaine de Suisses de l’état-major, et plus de 300 prisonniers de droit commun, dont ceux enfermés à la Conciergerie fabriquaient pendant leur détention de faux assignats. Maton de la Varenne, qui a donné dans son Histoire particulière (pp. 409-460), une liste alphabétique des personnes tuées pendant ces journées de septembre, trouve un total de 1.086, plus trois inconnus qui périrent accidentellement. Sur quoi les historiens royalistes ont brodé leurs romans et ont parlé de 8.000 et même de 12.852 tués[11].

Tous les historiens de la Grande Révolution, en commençant par Buchez et Roux, ont relevé l’opinion de divers révolutionnaires connus sur ces massacres, et un trait frappant se dégage des nombreuses citations qu’ils ont publiées. C’est que les Girondins, qui plus tard se servirent le plus des journées de septembre pour attaquer violemment et avec persistance les Montagnards, ne se départirent en aucune façon, pendant ces journées, de la même attitude du « laisser-faire » qu’ils reprochèrent plus tard à Danton, à Robespierre, à la Commune. La Commune, seule, prit dans son Conseil général et dans son Comité de surveillance, des mesures plus ou moins efficaces pour arrêter les massacres, ou, du moins, les circonscrire et les légaliser, lorsqu’elle vit qu’il était impossible de les empêcher. Les autres agirent mollement, ou bien ne crurent pas devoir intervenir ; et la plupart approuvèrent après que la chose fut faite. Ce qui prouve jusqu’à quel point, malgré le cri d’humanité outragée que soulevaient ces massacres, tous comprirent qu’ils étaient la conséquence inévitable du 10 août et de la politique louche des gouvernants eux-mêmes pendant les vingt jours qui suivirent la prise des Tuileries.

Roland, dans sa lettre du 3 septembre, si souvent citée, parle des massacres en des termes qui en reconnaissent la nécessité[12], et l’essentiel, pour lui, est de développer la thèse qui va devenir la thèse favorite des Girondins : c’est que, s’il fallait le désordre avant le 10 août, maintenant tout devait rentrer dans l’ordre. En général, les Girondins, comme l’ont très bien dit Buchez et Roux, « sont surtout préoccupés d’eux-mêmes » ; « ils voient avec chagrin le pouvoir sorti de leurs mains et passé dans celles de leurs adversaires… mais ils n’ont pas de motifs pour blâmer le mouvement qui se fait… Ils ne se dissimulent pas que lui seul peut sauver l’indépendance nationale, et les garantir eux-mêmes de la vengeance de l’émigration armée.» (P. 394)[13].

Les principaux journaux, tels que le Moniteur, les Révolutions de Paris de Prud’homme, approuvent, tandis que les autres, comme les Annales patriotiques et la Chronique de Paris, et même Brissot dans le Patriote français, se bornent à quelques mots froids et indifférents sur ces journées. Quant à la presse royaliste, il est évident qu’elle s’est emparé de ces faits pour faire circuler pendant un siècle les récits les plus fantaisistes. Nous ne nous occuperons pas de les contredire. Mais il y a une erreur d’appréciation qui se rencontre aussi chez les historiens républicains et qui mérite d’être relevée.

Il est vrai que le nombre de ceux qui tuèrent dans les prisons ne se montait pas à plus de trois cents hommes. Sur quoi on accuse de lâcheté tous les républicains qui n’y ont pas mis fin. Rien n’est cependant plus erroné que ce calcul. Le chiffre de trois ou quatre cents est correct. Mais il suffit de lire les récits de Weber, de mademoiselle de Tourzel, de Maton de la Varenne, etc., pour voir que si les meurtres étaient l’œuvre d’un nombre limité d’hommes, il y avait autour de chaque prison, dans les voies avoisinantes, des quantités de gens qui approuvaient le massacre et qui auraient fait appel aux armes contre quiconque serait venu les empêcher. D’ailleurs les bulletins des sections, l’attitude de la garde nationale et l’attitude même des révolutionnaires en vedette prouvent que tous avaient compris qu’un intervention militaire eût été le signal d’une guerre civile qui, de quelque côté qu’eût tourné la victoire, aurait amené des massacres bien plus étendus, et plus terribles encore, que ceux des prisons.

D’autre part, Michelet a dit, et ce mot a été répété depuis, que c’était la peur, la peur sans fondement, toujours féroce, qui avait inspiré ces massacres. Quelques centaines de royalistes de plus ou de moins dans Paris ne présentaient pas, a-t-on dit, de danger pour la Révolution. Mais raisonner ainsi, c’est méconnaître, ce me semble, la force de la réaction. Ces quelques cents royalistes avaient pour eux la majorité, l’immense majorité de la bourgeoisie aisée, toute l’aristocratie, l’Assemblée législative, le directoire du département, la plupart des juges de paix, et l’immense majorité des fonctionnaires. C’est cette masse compacte d’éléments opposés à la Révolution qui n’attendait que l’approche des Allemands pour les recevoir à bras ouverts et inaugurer avec leur aide la Terreur contre-révolutionnaire, le massacre Noir. On n’a qu’à se souvenir de la Terreur Blanche sous les Bourbons, rentrés en 1814 sous la haute protection des armées étrangères.

D’ailleurs, il y a un fait qui passe inaperçu chez les historiens, mais qui résume toute la situation, et donne la vraie raison du mouvement du 2 septembre.

C’est que, au beau milieu des massacres, le matin du 4 septembre, l’Assemblée se décida enfin, sur la proposition de Chabot, à prononcer la parole si longtemps attendue. Dans une adresse aux Français, elle déclara que le respect pour la future Convention empêchait ses membres de prévenir, par leur résolution ce qu’ils attendent de la nation française ; mais qu’ils prêtaient, dès maintenant, comme individus, le serment qu’ils ne pouvaient prêter comme représentants du peuple : « de combattre de toutes leurs forces les rois et la royauté ! » Pas de roi ! Jamais de capitulation, jamais de roi étranger ! Et dès que cette adresse fut votée, malgré la restriction qui vient d’être mentionnée, les commissaires de l’Assemblée qui se rendirent aux sections avec cette adresse furent reçus sur-le-champ avec empressement, et les sections se chargèrent de mettre fin aux massacres.

Il fallut cependant que Marat conseillât au peuple, très instamment, de massacrer les fourbes royalistes de l’Assemblée législative, et que Robespierre dénonçât Carra et les Girondins en général, comme disposés à accepter un roi étranger ; il fallut que la Commune ordonnât des perquisitions chez Roland et Brissot, pour que le Girondin Guadet vînt apporter, le 4, — seulement le 4 — une adresse par laquelle les représentants étaient invités à jurer de combattre de toutes leurs forces les rois et les royautés. Si une déclaration nette de ce genre avait été votée immédiatement après le 10 août, et si Louis XVI avait été mis en jugement, les massacres de septembre n’auraient certainement pas eu lieu. Le peuple aurait vu l’impuissance de la conjuration royaliste, du moment qu’elle n’aurait pas eu l’appui de l’Assemblée, du gouvernement.

Et, qu’on ne dise pas que les soupçons de Robespierre n’étaient que pure vision. Condorcet, le vieux républicain, l’unique représentant, dans la Législative, qui se fût ouvertement prononcé pour la République dès 1791, tout en répudiant pour son compte — et seulement pour son compte — toute idée de désirer le duc de Brunswick sur le trône de France, ne reconnaît-il pas dans la Chronique de Paris, qu’on lui en avait parlé quelquefois ?[14] C’est que pendant ces jours d’interrègne, bien des candidatures — celle du duc d’York, du duc d’Orléans, du duc de Chartres (candidat de Dumouriez) et même du duc de Brunswick — furent certainement discutées parmi les hommes politiques qui ne voulaient pas de République, comme les Feuillants, ou qui ne croyaient pas, comme les Girondins, à la possibilité d’une victoire de la France.

Dans ces hésitations, dans cette pusillanimité, dans cette fourberie des hommes d’État, réside la vraie cause du désespoir qui s’empara de la population de Paris le 2 septembre.


  1. De seize, dit Méhée fils (Felhémési, La Vérité tout entière sur les vrais acteurs de la journée du 2 septembre, et sur plusieurs journées et nuits secrètes des anciens comités de gouvernement. Paris, 1794.) Je maintiens l’orthographe du titre. « Felhémési » est l’anagramme de « Méhée fils ».
  2. Ils citent pour cela les personnes qui furent libérées entre le 30 août et le 2 septembre, grâce à l’intervention de Danton et d’autres personnages révolutionnaires, et disent : « Vous voyez bien qu’ils sauvaient leurs amis ! » Ce qu’ils oublient pourtant de dire, c’est que, sur les trois mille personnes arrêtées le 30, plus de deux mille furent relâchées. Il suffisait pour cela d’être réclamé par un révolutionnaire. Quant à Danton et à sa part dans les journées de septembre, voy. A. Aulard, Études et leçons sur la Révolution française, 1893-1897, 3e série.
  3. Madame de Tourzel, gouvernante du dauphin, et sa jeune fille Pauline, trois femmes de chambre de la reine, madame de Lamballe et sa femme de chambre avaient été transférées du Temple à la Force. Et de là, elles furent toutes sauvées, sauf madame de Lamballe, par des commissaires de la Commune. À deux heures et demie dans la nuit du 2 au 3 septembre, ces commissaires, Truchot, Tallien et Guiraud, virent rendre compte à l’Assemblée de leurs efforts. À la prison de la Force et à celle de Sainte-Pélagie, ils avaient fait sortir toutes les personnes détenues pour dettes. Après en avoir fait rapport à la Commune (vers minuit), Truchot retourna à la Force pour en faire sortir toutes les femmes. « J’ai pu en faire sortir vingt-quatre », disait-il. « Nous avons principalement mis sous notre protection mademoiselle de Tourzel et madame Sainte-Brice… Pour notre propre sûreté nous nous sommes retirés, car on nous menaçait aussi. Nous avons conduit ces deux dames à la section des Droits de l’Homme en attendant qu’on les juge. » (Buchez et Roux, XVII, 353.) Ces paroles de Truchot sont absolument confirmées, puisqu’on sait, par le récit de Pauline de Tourzel, avec quelle difficulté le commissaire de la Commune (elle ne le connaissait pas et parlait d’un inconnu) réussit à lui faire traverser les rues aux alentours de la prison, remplies de monde qui veillait à ce qu’on n’enlevât aucun des prisonniers. Madame de Lamballe, aussi, allait être sauvée, par Pétion, mais le doute plane sur les forces qui s’y opposèrent. On parle d’émissaires du duc d’Orléans, qui voulait sa mort ; on donne même des noms. Ce qui est certain, c’est que tant de personnes influentes étaient intéressées à ce que cette confidente de la reine (depuis l’affaire du collier) ne parlât, que l’impossibilité de la sauver n’a rien qui nous étonne.
  4. Bazire, Dussaulx, François de Neufchâteau, le fameux Girondin Isnard, Laquinio, étaient de ce nombre. Bazire invita Chabot, aimé des faubourgs, à se joindre à eux. (Louis Blanc, II, 19.)
  5. Procès-verbaux de la Commune, cités par Buchez et Roux, XVII, 368. Tallien, dans son rapport à l’Assemblée, qui fut fait plus tard pendant la nuit, confirmait les paroles de Manuel : « Le procureur de la Commune, disait-il, s’est présenté le premier [à l’Abbaye] et a employé tous les moyens que lui suggérait son zèle et son humanité. Il ne put rien gagner et vit tomber à ses pieds plusieurs victimes. Lui-même a couru des dangers, et on a été obligé de l’enlever, dans la crainte qu’il ne soit victime de son zèle. » À minuit, lorsque le peuple se fut porté vers la Force, « nos commissaires, dit Tallien, s’y sont transportés et n’ont pu rien gagner. Des députations se sont succédé et lorsque nous sommes partis pour nous rendre ici, une nouvelle députation allait encore s’y rendre. »
  6. « Dites donc, monsieur le citoyen, si ces gueux de Prussiens et d’Autrichiens venaient à Paris, chercheraient-ils aussi les coupables ? ne frapperaient-ils pas à tort et à travers, comme les Suisses du 10 août ? Moi, je ne suis pas un orateur, je n’endors personne, et je vous dis que je suis père de famille, que j’ai une femme et cinq enfants que je veux bien laisser ici, à la garde de la section, pour aller combattre l’ennemi ; mais je n’entends pas que les scélérats qui sont en prison, à qui d’autres scélérats viendront ouvrir les portes, aillent égorger ma femme et mes enfants » Je cite d’après Felhémési (Méhée fils), La Vérité tout entière, etc.
  7. C’est ainsi que Prudhomme donne dans son journal la réponse faite par un homme du peuple, lors de la première visite à l’Abbaye d’une députation du Corps Législatif et de la Municipalité (Cité par Buchez et Roux, XVII, 426)
  8. Le Comité de surveillance de la Commune (qui avait remplacé, le 14 avril, la précédente administration et qui était composé d’abord de quinze membres de la police municipale) avait été réorganisé en vertu d’un arrêté du Conseil général de la Commune, du 30 août : il fut alors formé de quatre membres, Panis, Sergent, Duplain et Sourdeuil, qui, avec l’autorisation du Conseil, et « vu la crise des circonstances et les divers et importants travaux auxquels il leur faut vaquer », s’adjoignirent le 2 septembre sept autres membres, Marat, Deforgues, Lenfant, Leclerc, Durfort, Cailly et Guermeur. (Buchez et Roux, XVII, pages 405 et 433 ; XVIII, pages 186-187. Michelet, qui a vu l’acte original ne parle que de six membres : il ne mentionne pas Durfort). Robespierre siégeait au conseil général. Marat y prenait part « comme journaliste », — la Commune ayant décrété qu’une tribune serait érigée dans la salle des délibérations pour un journaliste, Marat (Michelet, I, VII, ch. IV). Danton cherchait à concilier la Commune avec le pouvoir exécutif de l’Assemblée, c’est-à-dire, avec le ministère dont il faisait partie.
  9. Histoire des Girondins et des massacres de septembre, 2 tomes, 1860.
  10. M…-de-la-Varennes, Histoire particulière des événements qui ont eu lieu en France pendant les mois de juin, de juillet, d’août et de septembre, et qui ont opéré la chute du trône royal, Paris 1806. Il y eut encore quelques massacres isolés le 5.
  11. Peltier, écrivain archi-royaliste et menteur, en donnant tout par détail, trouva le chiffre de 1.005, mais il ajouta qu’on avait tué aussi à Bicêtre et dans les rues, ce qui lui permit de porter le total à 8.000 (Dernier tableau de Paris, ou récit historique de la Révolution du 10 août, 2 volumes, Londres, 1792-1793.) À cela, Buchez et Roux font remarquer très justement que « Peltier seul dit qu’on ait tué ailleurs que dans les prisons », en contradiction avec tous ses contemporains.
  12. « Je sais que les révolutions ne se calculent point par les règles ordinaires ; mais je sais aussi que le pouvoir qui les fait doit bientôt se ranger sous l’abri des lois, si l’on ne veut qu’il opère une entière dissolution. La colère du peuple et le commencement de l’insurrection sont comparables à l’action d’un torrent qui renverse des obstacles qu’aucune autre puissance n’aurait anéantis, mais dont le débordement va porter au loin le ravage et la dévastation, s’il ne rentre bientôt dans son lit… Hier fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être laisser un voile ; je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice ; il ne prend pas pour victime tout ce qui se présente à sa fureur, il la dirige sur ceux qu’il croit avoir été trop longtemps épargnés par le glaive de la loi, et que le péril des circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai… Mais le salut de Paris exige que tous les pouvoirs rentrent à l’instant dans leurs bornes respectives. »
  13. Il n’y a pas de doute que les ministres girondins savaient très bien ce qui se passait dans les prisons. On sait que Servan, ministre de la guerre, se rendit le 2, dans l’après-midi, à la Commune, où il prit rendez-vous, pour les huit heures, avec Santerre, Pétion, Hébert, Billaud-Varenne, etc., pour discuter les mesures militaires. Il est évident qu’à la Commune on parla des massacres, et que Roland en fut averti, mais que Servan, comme les autres, se dit qu’il fallait courir au plus pressé, — aux frontières, et ne pas provoquer, sous aucun prétexte, la guerre civile en France.
  14. Carra, éditeur des Annales patriotiques, un des principaux organes de la Gironde, parla de Brunswick en ces termes, dans le numéro du 19 juillet 1792 : « C’est le plus grand guerrier et le plus habile politique de l’Europe, que ce duc de Brunswick ; il est très instruit, très éclairé, très aimable : il ne lui manque, peut-être, qu’une couronne, je ne dis pas pour être le plus grand roi de la terre, mais pour être le véritable restaurateur de la liberté en Europe. S’il arrive à Paris, je gage que sa première démarche sera de venir aux Jacobins et d’y mettre le bonnet rouge. »