La Grande aventure de Le Moyne d'Iberville/12

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Texte établi par Albert Lévesque, Éditions Albert Lévesque (p. 162-167).


Daviault - La Grande aventure de Le Moyne d'Iberville, 1934.djvu

IV

LA MOBILE


I



D’IBERVILLE revient à Paris pour apprendre que le roi donne le trône d’Espagne à son petit-fils. Ne craignant plus les Espagnols, Pontchartrain pousse la témérité jusqu’à leur demander la cession de Pensacola. Pierre profitera de ces bonnes dispositions pour hâter sa troisième expédition.

Dans les bureaux de Versailles, les commis ne sont pas enthousiastes, car d’Iberville détruit leurs beaux rêves. Ayant pris connaissance du journal de son deuxième voyage, ils résument ainsi leur pensée : « De tout ce que dessus on peut inférer que ce pays n’a rien d’extraordinaire et que les relations du feu sieur de La Salle, du père Hennepin, Récollet, et du comte de Pennalosse estoient fabuleuses ou accommodées à leurs desseins ». Le Moyne, voulant fonder solidement, ne flatte pas leur manie. Au lieu de leur décrire un Eldorado, il expose la vérité, et il écrira plus tard : « Je n’ay donné, les autres années, d’idées de ce pays-là qui puissent faire espérer de grandes richesses, ne faisant qu’entrevoir les choses et ne les connoissant pas assez ; pour m’avancer sur cela, et en dire ce que je ne sçavois pas et que personne ne sçavoit. Je crois qu’il estoit plus à propos d’attendre à en avoir plus de certitude, avant que d’engager le Roy à faire des despenses sur des idées et des connoissances mal fondées ».

Mais il a inspiré une telle crainte des Anglais que les commis concluent à la nécessité d’occuper la côte pour évincer les concurrents. C’est tout ce que demande notre homme ; là-bas, il fera ce qu’il lui plaira.

Malgré la fièvre qui ne le quitte plus, il repart à l’automne de 1701, avec Sérigny et Chateauguay, « qui est un jeune homme de vingt-quatre années, qui s’est adonné aux estudes et est le seul de tous mes frères qui n’a pas pris le party de la guerre ».

Il arrête à Pensacola, pour annoncer l’élévation du duc d’Anjou au trône d’Espagne. Mourant de faim avec tout son monde, le commandant Francisco Martinez ne peut discuter de la cession. D’Iberville n’insiste pas, constatant le peu d’avantages de Pensacola. Il donne des vivres à Martinez et lui prête la Précieuse pour en envoyer chercher à la Vera-Cruz, où l’on ne s’inquiète guère des malheureux. Les gens de la Vera-Cruz « estoient d’une grande tranquilité, ne s’embarrassant pas que cette garnison manquast. Ils se sont contentés d’envoyer dans ce traversier pour un mois de vivres », promettant d’expédier une hourque au printemps suivant. Pensacola est dans la plus extrême misère. « Ils sont sans vivres, sans hardes, sans argent, et de 180 il y en a soixante de forçats, qui sont ses meilleurs hommes. A mon arrivée, le gouverneur et les officiers estoient jour et nuit sur pied, appréhendant une révolte de ces gens, tous mescontens, qui désertaient tous les jours ». Et Pontchartrain a craint cette colonie !

D’Iberville envoie Sérigny et Chateauguay en caiche à l’île du Massacre, rejoindre Bienville, commandant de Biloxi depuis la mort de Sauvolle. Les trois frères établiront un magasin à l’île. Lui-même ne peut bouger, « estant arrêté au lit, depuis mon départ de Saint Domingue, par un abcès au costé, où il m’a fallu faire une incision à travers le ventre, de six pouces de long, qui m’a fait bien souffrir ».

Mais il n’en est pas moins actif. Pinasses, caiches et traversiers voyagent sans cesse de son navire au fort Maurepas, à Biloxi, à l’île du Massacre, pour porter les ordres, ou bien les vivres et les munitions, et ramener les officiers venus lui rendre compte de l’état des travaux ou du progrès des explorations. Il voit à tout, ordonne tout. Il fait lui-même les plans du magasin et d’un bateau de 50 tonneaux qu’il ordonne de construire à l’île, rebaptisée Dauphine, et dont il veut faire un chantier de constructions navales pour utiliser les bois magnifiques du pays. En même temps, il envoie Tonti faire la paix chez les Chactas et les Chicachas, et ramener les chefs de ces tribus à la Mobile.

Enfin, le 15 février, il peut se rendre à l’île Dauphine. Comme les travaux se poursuivent activement, il en profite pour explorer les environs. Le pays a dû être fort peuplé, autrefois, car partout il rencontre des habitations abandonnées « où il n’y a qu’à placer des habitants qui n’auront que des cannes ou roseaux ou ronces à couper pour ensemencer ». Dans un village désert, sur une île, il découvre des idoles qui inspirent la terreur aux sauvages.

« Ce sont cinq figures : une d’homme, une femme, un enfant, un ours et un hibou, faits de plastre à la ressemblance des Sauvages de ce pays. Pour moy, je crois que c’est quelque Espagnol qui, du temps de Soto, avoit tiré en plastre la figure de ces Sauvages. Nous les avons à l’établissement ; les Sauvages, qui les voyent là, sont surpris de nostre hardiesse et que nous n’en mourions pas ».

Toutes les descriptions rapportées par ses lieutenants de la Mobile portent d’Iberville à en faire le centre de la colonie. Aussi, sans même attendre la fin des travaux à l’île Dauphine, va-t-il jeter les fondements de la nouvelle place. Connaissant l’importance des détails, il trace lui-même l’alignement des rues et les emplacements. En effet, il a décidé de préparer ses propres plans, car l’ingénieur venu de France n’a aucune notion des besoins d’un pays nouveau. À Biloxi, écrit le commandant, « il me tailloit de la besoigne plus que je n’en eusse pu faire faire à trois cents hommes pendant une année ».

Tonti arrive alors avec les chefs Chactas et Chicachas, ayant ramené la paix dans ces tribus. D’Iberville veut leur laisser une impression durable, avant de repasser en France. Aussi prépare-t-il avec soin la réception. Après leur avoir distribué force présents, il leur fait un long discours dans le style qu’ils aiment, mais, sous les fleurs, ils sentent la volonté inflexible du grand chef. Leur ayant témoigné sa joie de les voir en paix, il s’efforce de leur démontrer que les Anglais ne sont pas leurs amis, puisqu’ils les incitent à se battre, pour s’emparer des prisonniers de guerre et les aller vendre comme esclaves dans la Caroline. Qu’ils vivent en paix, qu’ils chassent les Anglais de chez, eux : les Français leur fourniront des armes pour chasser et résister aux aventuriers ; ils établiront un fort, entre les deux tribus, où Chactas et Chicachas trouveront toujours à bon compte toutes sortes de marchandises en échange de peaux de bœufs, de chevreuils, d’ours. Mais, s’ils persistent dans leur commerce avec les gens de la Caroline, les Français les feront battre par les Apalaches, leurs ennemis acharnés. D’Iberville développe longuement ces idées « qui ne tendoient qu’à chasser les Anglois et les destruire dans leur esprit ».

Ce discours remporte un plein succès et les deux tribus concluent un traité avec les Français. Pierre Le Moyne s’assure ainsi l’alliance de six mille guerriers, sans compter les jeunes gens de seize à dix-huit ans. Et « ce sont les Sauvages de ces pays icy les mieux faits. Ils ont l’air Iroquois et les manières de gens de guerre ».