La Grande aventure de Le Moyne d'Iberville/13

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Texte établi par Albert Lévesque, Éditions Albert Lévesque (p. 168-180).


Daviault - La Grande aventure de Le Moyne d'Iberville, 1934.djvu

V

COLONISATION


I



D’IBERVILLE n’ira plus en Louisiane. Malade, cet homme d’une activité débordante doit rester dans les bureaux de Rochefort, courir à Versailles quand le ministre l’y appelle, ou faire de longs séjours aux eaux de Bourbon. Et il y aurait tant à accomplir encore !

Mais, s’il ne peut plus commander ses navires, il dirige sa colonie de loin, assuré que son frère exécutera ses ordres de façon parfaite. Il multiplie lettres et mémoires pour en assurer le succès ; il voit au moindre détail, même à l’arrimage des bateaux de ravitaillement destinés à la Louisiane.

Le roi le fait capitaine de vaisseau, commandant en chef de la Louisiane. D’Iberville demande l’érection en comté d’une concession de terre sur la Mobile. Mais il n’aura pas le loisir de mener à bien cette entreprise, et seul son frère de Sérigny sera comte.

Comprend-il que le temps lui est compté ? Il se décide à exprimer toute sa pensée, dans ses mémoires. Le grand rêve qu’il caresse depuis sa rencontre avec La Salle, en 1683, il l’expose hardiment, car il en voit maintenant la réalisation possible. Se méfiant de son manque de formation, il use de précautions oratoires ; par exemple : « Il y auroit nombre de raisons à dire là-dessus, qui demanderoient un meilleur escrivain que moi pour les bien destailler ». Mais son style dépouillé, en dépit d’une abondance excessive de conjonctions, même pour un temps où l’on affectionne les qui et les que ; clair et précis, sans rien de la clinquaillerie (pour reprendre l’un de ses mots) chère aux écrivains médiocres de son époque, en fait un auteur fort acceptable. Il lui suffit de dicter ou de se faire recopier, pour l’orthographe.

Ce qui frappe surtout dans ses mémoires sur la Louisiane, c’est le souci de vérité. Contraste frappant avec les fables racontées par Hennepin et, à un moindre degré, par La Salle. Mais les lettres de Pierre Le Moyne ne sortiront pas des bureaux : trop modérées, elles ne peuvent éveiller l’imagination d’un public avide de pittoresque outré dans les récits de voyages. Aussi les idées répandues par ses devanciers persisteront-elles au point de rendre possible le système de Law.

La Salle et Hennepin avaient des raisons cachées pour représenter la région du Mississipi sous des couleurs fallacieuses. Le dernier, hâbleur de son naturel, ne doutant de rien, avait conçu le projet de remplacer son commandant en se donnant comme possesseur de secrets merveilleux. Il avait une telle force de persuasion, tant d’entregent, qu’il y eût réussi, pendant un temps, n’eût-il eu affaire, en France, à des hommes d’esprit positif comme Louis XIV, Pontchartrain et Vauban. N’avait-il pas leurré les savants et Guillaume d’Orange ? La Salle exagérait pour d’autres motifs. D’origine obscure, il n’avait eu pour se recommander que le mérite de ses explorations, très grand, mais mal compris dans la métropole. Il avait eu Frontenac pour protecteur, mais le gouverneur détesté des marchands et des jésuites lui avait attiré de nouveaux ennemis. Au surplus, ruiné par ses voyages, criblé de dettes, il perdait un temps précieux à chercher des fonds.

D’Iberville, de sa nature, ne pouvait voir et exposer que les faits. Il se refusait à fonder sur le mensonge, se sachant au reste de taille à réussir en s’appuyant sur la seule réalité. Il avait le prestige que confère la gloire militaire, la protection de Pontchartrain et de Vauban, et tout le crédit de sa famille. Organisateur et homme d’affaires, il était assez riche ; aux sommes que lui avaient values ses expéditions au nord ou à Terre-Neuve, s’ajoutait le produit de sa seigneurie de la baie des Chaleurs et de sa cacaoyère de Saint-Domingue. Aussi pouvait-il se passer du concours du roi, quand les bureaux lésinaient trop sur les subsides. « Tant qu’il vécut, il soutint la colonie naissante, non seulement par ses services et ses conseils, mais par de grosses sommes de son bien, qu’il avança sans intérêt, les trésoriers n’étant pas en état d’y fournir ».

La France ne pense qu’aux mines. Il ramène les esprits à la réalité : « Des mines de plomb dont on a parlé, du haut du Mississipi, ce n’est pas un si grand avantage, à ce qu’il me paroist, de faire descendre du plomb de six cents lieues du haut d’une rivière, le tirer de la mine, quoy qu’on le fasse facilement… Cela devient par les suites difficile ». À propos d’une autre entreprise, il écrira : « Une vingtaine de Canadiens sont partis des Tamaroas pour aller dans le Missouri descouvrir le Nouveau-Mexique, pour y commercer des piastres et voir ce que c’est que des mines dont les Sauvages nous ont parlé, qu’ils disent ne valoir rien, parce que c’est du plomb qui est blanc et qui ne fond pas au feu comme celuy qu’ils ont aux Tamaroas, qui est du vrai plomb ».

Ce n’est pas qu’il se refuse à voir l’utilité des mines : il a envoyé Le Sueur reconnaître des gisements de cuivre au Sault-Saint-Antoine et, au retour de son dernier voyage, il a rapporté du vert de montagne transporté jusqu’à la mer par Le Sueur. Ayant déprécié l’expédition du Missouri, il s’empresse d’ajouter : « Les voyageurs auroient mieux fait de suivre la rivière Akansas, que les eust menés plus près du Nouveau-Mexique. S’ils trouvent une fois le chemin des piastres espagnoles, dont le débit sera meilleur que le castor, messieurs de Canada auront raison de dire que les Canadiens quitteront volontiers le Canada pour la Louisiane ». Il demande une concession de mines aux Tamaroas. Mais il exige certains avantages, comme la préférence douanière en France pour ses produits, le transport dans les vaisseaux revenant du Mississipi et la permission d’aller en Guinée traiter les nègres dont il a besoin pour cette entreprise. On a là un autre exemple des projets dont sa tête fourmille. Celui-là n’ira pas plus loin, parce que les bureaux lui demandent trop cher pour le transport de son minerai.

Il voit donc, dans les mines, une des richesses de la colonie, mais non la plus importante. La traite des pelleteries ne lui sourit guère non plus. Celle du castor rapporterait gros. Cependant, outre qu’elle nuirait au commerce du Canada, elle empêcherait les gens de défricher. « Il n’est rien de si avantageux pour l’avantage d’une colonie que d’empescher dans les commencemens ces sortes de commerces, qui empeschent son avancement et par un très grand nombre d’hommes et des meilleurs qui se débandent et ne cultivent point les terres, ni ne se marient ».

L’expérience du Canada lui sert. Il sait comme les gouvernants y ont de difficultés avec les coureurs de bois, qu’ils ne peuvent plus ramener au respect des ordonnances. Il demandera d’ailleurs qu’on les lui envoie au Mississipi : il sait les mener et il a toujours eu un faible pour ces difficiles gaillards avec lesquels il a accompli tous ses exploits. En marge de son mémoire sur ce sujet, il note : « Ce sont les restes de ces libertins, contre lesquels on crie depuis si longtemps. On pourroit les arrester, en les establissant sur le Mississipi ou sur les rivières qui y tombent, en leur permettant mesme de se marier avec les Sauvagesses qui se feront chrestiennes. Si on les effarouche, ils pourront prendre party avec les Anglois, et ce sont gens qui, estant bien menés, sont capables de tout entreprendre ». L’insubordination des coureurs, il ne l’ignore pas, naît du monopole rigide de la traite au Canada, quand le commerce est libre dans les colonies anglaises.

La grande préoccupation de Pierre Le Moyne est l’agriculture. Les gens se trompent fort qui s’attendent à tirer des colonies des richesses fabuleuses dès les premières années, dit-il : « Il faudra qu’ils ayent d’autres vues et fassent cultiver de tout ce qu’on cultive aux isles de l’Amérique, et acheter des Sauvages les peaux de bœufs et les pelleteries qu’ils apporteront à la colonie, sans s’embarrasser de les quérir dans les bois. Ce sera un commerce seur, et qui ne les consommera pas dans des despenses sans retour, et ne débandera pas les hommes de la colonie ».

L’élevage serait aussi d’une grande ressource : « On a aussi reconnu que ce pays, qui est le plus beau du monde pour les pasturages, est remply d’une sorte de bœufs qui ont de la laine qui se file aisément suivant les expériences qu’on en a faites en France, et dont les peaux sont beaucoup meilleures que celles des bœufs de France, et mesme que ceux de Hongrie. Ce pays est d’ailleurs propre à plusieurs cultures qui peuvent estre très utiles à la France ». Il revient sans cesse sur cette idée : « Il seroit nécessaire d’envoyer dans ces pays incessamment des familles, surtout des laboureurs, afin que l’on ne soit plus obligé d’y envoyer des vivres… C’est la despense la première et le plus nécessaire joint à un moulin ». Il fait planter diverses espèces d’arbres et transporter des brebis, des cochons.

Il veut exploiter les forêts de la Louisiane, où il y a de fort beaux bois. « Comme les bois propres à construire deviennent rares en France et que les terres de Mississipy sont remplies de forests de toutes sortes de bois, surtout de chesnes de différentes espèces, ce pays s’establissant, on y pourrait construire de toutes sortes de bastimens, mesme dans le Mississipy des navires de 50 canons, et à Pensacola de telle grandeur que l’on souhaiteroit ».

Comme il met tout de suite ses projets à exécution, pour son troisième voyage, il a amené des contremaîtres habiles. Ayant renoncé à Pensacola, il établit à l’île du Massacre, à côté du magasin, un chantier de constructions navales, où il fait commencer immédiatement un navire de 50 tonneaux conçu de façon, non seulement à remonter les fleuves, mais à tenir la mer, car il ne veut pas laisser sa colonie sans ressources : si le ravitaillement tarde, elle pourra s’approvisionner dans les îles.

Tout se tient dans son esprit : cultures et constructions navales : « Ayant les vivres à bon compte, on y pourra construire à beaucoup meilleur marché qu’en France, en faisant marché avec les constructeurs pour rendre la touche d’un vaisseau, de telle grandeur que l’on voudroit avec ses vergues et masts. Car de vouloir faire bastir là pour le compte du Roy à journée, il en cousteroit plus et il seroit à craindre que les gens que l’on enverrait là, chargés de ces dépenses, ne s’y enrichissent en peu de temps »”. D’Iberville n’entretient aucune illusion sur le désintéressement des fournisseurs du roi ! En tout, il voit la réalité. C’est ainsi encore que, lorsqu’il demande « vingt ou trente filles pour les marier avec les Canadiens », il ajoute tout de suite : « qu’elles soient jolies ». Dieu lui pardonne ! il ne parle pas d’autres qualités.


II


D’Iberville évite les erreurs commises au Canada. En France, on considère trop les colonies comme des pays bons pour les gueux et les soldats. Il y voudrait des gens en mesure de se livrer à l’exploitation immédiate. En quelques lignes, il juge l’état d’esprit des Français à l’égard de la colonisation : « Des gens à l’aise en France n’y voudroient pas volontiers aller. Ce n’est pas le penchant des Français de quitter de si loin leur pays, quand ils y ont leurs commodités. Ce qui fait que nos colonies avancent si peu, c’est que l’on n’y envoye et il n’y va que des gueux pour s’y enrichir, qui y passent leur vie devant que d’estre en estat de faire des entreprises, et la colonie languit pendant ce temps-là. Il est à souhaiter qu’il n’en soit pas de mesme de celle de la Mobile, et que la France, en la mettant en estat, en tire promptement bien des choses dont elle a besoin et qu’elle tire des estrangers ». Par ces idées, il est bien en avant de son temps. Sa clairvoyance se révèle dans un autre passage : « Nous n’augmentons pas dans les îles à proportion des Anglois, qui sont des gens qui ont l’esprit de colonie, et quoyqu’ils s’y enrichissent, ne retournent pas en Angleterre et restent et font fleurir par leurs richesses et grandes despenses, au lieu que les François les abandonnent et se retirent si tost qu’ils y ont un peu gagné de bien ».

Pour les combattre, d’Iberville a bien étudié les Anglais et il ne laisse pas de voir en eux, à côté de leurs faiblesses, leurs supériorités. Il reste, en outre, le colonial élevé dans les colonies, décidé à y faire sa carrière.

Les bureaux accordent à Pierre Le Moyne tout le concours dont ils sont capables. Même lorsqu’il heurte le plus leurs idées, ils lui font confiance, tant est grand son prestige. Mais il sera en butte à la jalousie des marchands canadiens comme La Salle. Et, à leur tête, le grand adversaire de Robert Cavelier, l’oncle de Pierre : Jacques le Ber. Le père de la recluse est âpre au gain ; aucune considération ne l’arrête quand son intérêt matériel est en jeu. Ne pouvant atteindre d’Iberville, trop bien en cour, il s’en prend à ses frères et à ses neveux. Pierre écrit un jour au ministre : « On est si prévenu au Canada contre moy et tous les gens qui ont quelque rapport au Mississipi, qu’il suffit qu’ils m’appartiennent pour devenir suspects aux puissances ». Et, quand le roi lui offre le titre de commandant en chef de la Louisiane érigée en gouvernement séparé : « Je vous puis bien protester, monseigneur, que tous ces discours me feroient prendre la résolution de vous supplier de me dispenser d’accepter l’honneur que le Roy me fait de me donner le commandement en chef de ce pays-là. Mes frères et les amis que j’ay en Canada en souffrent, quoyqu’ils servent très utilement, et mon frère de Maricourt vient de négocier, l’année dernière, la paix avec les Iroquois, ce qui est de la dernière conséquence. A peine vous parle-t-on de luy. Dans les lettres communes et particulières, ils se plaignent tous à moy des chagrins que je leur attire, quoyque innocemment ». Le ministre le rassure : « Vous ne devez ; pas craindre que le service que vous rendrez ; de ce costé nuise à vostre famille en Canada ». Dans la même lettre, il accorde à d’Iberville un brevet de garde de la marine pour son neveu, Charles de Longueuil.

C’est une querelle sordide que lui suscitent les monopoleurs de la traite. Ces gens avaient fait beaucoup de tort au Canada et en avaient retardé le progrès. Ils paralysaient le commerce, payant aux chasseurs moins que les Anglais ; poussant parfois les colons à abandonner la culture pour se lancer dans les bois, ou bien refusant d’acheter les pelleteries, pour en faire la rareté. Voyant un nouveau débouché au Mississipi, les jeunes gens s’y précipitaient, attirés au surplus par leur idole, d’Iberville. Les marchands du Canada protestaient, sous le couvert de l’intérêt général : « L’establissement de la descouverte que l’on a faite du Mississipy, par rapport à l’augmentation des bornes et de la grandeur de la France, a resjouy la colonie du Canada, lit-on dans un placet d’Aubert de la Chesnaye qui est un modèle d’hypocrisie. Cependant, Monseigneur, elle a aussi pris la liberté de vous dire dans ses précédens mémoires que c’est sa perte, par la désertion de ses meilleurs hommes et de toute sa jeunesse, qui, sous espérance d’une meilleure fortune, ont commencé de quitter leurs parens pour changer et aller audit establissement, surtout les libertins et coureurs de bois, qui, faisans banqueroute à leurs créanciers de Québec et Montroyal, ont tous porté leurs castors et autres pelleteries chez M. d’Iberville ». Cette lettre dévoile une tactique des négociants canadiens. Pour pousser leurs affaires, ils incitaient les jeunes gens à se pourvoir, à crédit, de marchandises pour la traite. Ils en exigeaient ensuite le paiement exact, même si le castor se vendait mal, et ils poursuivaient les malheureux en tout lieu. Ils les exploitaient honteusement, leur vendant les marchandises en monnaie du pays, mais leur payant le castor en argent de France, déprécié dans la colonie.

Les marchands accusent d’Iberville de faire la traite, en dépit du privilège de MM. les fermiers. Il s’en défend bien, puisqu’il décourage ce commerce dans sa colonie. Il reçoit seulement le castor que les coureurs veulent porter aux Anglais, le remettant du reste au commis de la compagnie canadienne. Au placet de la Chesnaye, il répond : « Messieurs de Canada ont le premier tort d’avoir fourny des marchandises à ces voyageurs, qui ont presque tous esté là avec les permissions de M. de Frontenac, que je leur ai veues ».

Pour couper court à tout, le roi érige la Louisiane en gouvernement séparé et lui en donne le commandement malgré ses protestations.