La Guerre Servile

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La Guerre Servile


La propriété, c’est le vol.
L’esclavage, c’est l’assassinat

P. J. Proudhon.

Nous sommes des abolitio[n]istes du nord venus pour prendre et délivrer vos esclaves. Notre organisation est considérable et doit réussir. J’ai beaucoup souffert au Kansas, et je m’attends à souffrir encore ici pour la cause de la liberté humaine. Je regarde les propriétaires d’esclaves comme des voleurs et des meurtriers, et j’ai juré d’abolir l’esclavage et de délivrer mes semblables.

John Brown.

Une poignée de free soilers[1] vient d’essayer une levée d’esclaves sur les frontières de la Virginie et du Maryland. Ils n’ont pas vaincu et ils sont morts, mais ils sont morts du moins en combattant ; ils ont semé dans le sillon de la défaite la victoire future. John Brown, qui a combattu précédemment au Kansas, où un de ses trois fils a été tué par les esclavagistes et dont les deux autres viennent de périr à ses côtés ; John Brown est le Spartacus qui appelait les modernes ilotes à briser leurs fers, les noirs à prendre les armes. La tentative a échoué. Les noirs n’ont pas répondu en nombre à l’appel. L’étendard de la révolte s’est affaissé dans le sang de ceux qui le portaient. Cet étendard... c’était celui de la liberté... et je le salue ! et j’en baise les plis sanglants sur le sein déchiré des vaincus, sur le front mutilé des martyrs ! — Qu’il brille à mes yeux, debout ou abattu ; qu’il provoque les esclaves noirs ou les esclaves blancs à la révolte : qu’il se déploie sur les barricades du vieux et du nouveau continent ; qu’il serve de c[r]ible aux soldats de l’ordre légal ; qu’il soit troué par les balles des bourgeois assassins de Washington ou de Paris ; foulé aux pieds par les gardes nationales et mobiles de France ou d’Amérique, insulté par les prostituées de presse[2] de la République modèle ou de la République honnête et modérée ; de loin comme de près, qu’il y ait péril ou non à s’en approcher, ce drapeau, c’est le mien ! Partout où il apparaît, je me lève à son appel ; je réponds : présent ; je me range à sa suite ; je revendique la complicité morale, la solidarité de tous ses actes. Qui le touche me touche : — Vendetta ! !

L’insurrection de Harper’s Ferry a passé comme un éclair ; le nuage est redevenu sombre ; mais le nuage recèle l’électricité. Après tes éclairs éclatera ta foudre, ô Liberté !...

En France, en 39, un autre John Brown, Armand Barbès, fit aussi une échauffourée[3] . Cette émeute politique fut un des éclairs précurseurs dont Février fut le coup de foudre. (Juin 48, le premier soulèvement exclusif du Prolétariat, commence la série des éclairs sociaux précurseurs de la Révolution libertaire.) Les privilégiés ont traité Barbès de fou et d’assassin, comme ils traitent Brown d’insensé et de bandit. L’un était bourgeois, l’autre est un blanc, enthousiastes tous les deux de l’affranchissement des esclaves. Comme Barbès en 39, Brown est un héroïque fanatique, un chaleureux abolitio[n]iste qui marche à l’accomplissement de ses desseins sans consulter mûrement les causes de succès ou d’insuccès. Plus homme de sentiment que de connaissance, tout entier à l’impétueuse passion qui l’enflamme, il a jugé le moment opportun, le lieu favorable pour agir, et il a agi. Certes, ce n’est pas moi qui l’en blâmerai. Toute insurrection, fût-elle individuelle, fût-elle vaincue d’avance, est toujours digne de l’ardente sympathie des révolutionnaires, et elle en est d’autant plus digne qu’elle est plus téméraire. Ceux qui aujourd’hui renient John Brown et ses compagnons, ou les insultent de leur bave : — les faiseurs de banalités abolitio[n]istes qui mentent le lendemain à leurs tartines de la veille, devraient au moins avoir la pudeur des lèvres, à défaut du cœur qui leur manque ; — les mercenaires de l’empire français, ces sbires du trône, ces scribes de l’autel, ces vendus qui chantent quotidiennement Te Deum à la gloire des armées et aspergent d’encre-bénite les braves moissonneurs de lauriers, les héros de champ de bataille couronnés du turban des zouaves ou des turcos ; ceux-là surtout devraient se souvenir que les free soilers de Harper’s Ferry, ces lutteurs de la liberté, ont au moins une vertu qui mérite leur feint respect : la vaillance en face de l’ennemi ! N’est-ce donc qu’aux soldats des empereurs ou des rois qu’ils savent dire : " Honneur au courage malheureux " ? Ces insurgés, que les soldats et les volontaires de l’esclavagie ont assassinés martialement ou que les juges soldés vont assassiner légalement, ils se sont battus un contre cent, pourtant... et ceux qui ont été laissés pour morts et qui, comme Brown, ont survécu à leurs blessures, vont être pendus, dit-on... Infamie ! que ces plumes vénales qui s’acharnent avec une froide rage sur le cadavre des vaincus et en dénaturent les traits à pleines dents. Hideux folliculaires, ils n’ont de l’homme que le visage ; leur crâne ne recouvre que des instincts de hyène. Ce sont eux ou leurs pareils qui, il y a dix-huit cents ans, et devant un autre gibet, jetaient à la face de Jésus, et de Jésus saignant, la boue sanglante de leur parole ! !

Mais laissons ces filles de presse à leur abjection. Il y a des insultes qui honorent comme il y a des baisers qui flétrissent : ce sont les insultes et les baisers de la prostitution !

Examinons les faits et tirons-en les enseignements.

Pour qu’une insurrection réussisse dans les Etats à esclaves, suffit-il de l’initiative de quelques chauds abolitio[n]istes libres et blancs ? Non. Il faut que l’initiative vienne des noirs, des esclaves eux-mêmes. L’homme blanc est suspect à l’homme noir qui gémit dans l’ilotisme et sous le fouet des blancs, ses maîtres. Dans les Etats soi-disant libres[4], l’homme de couleur est regardé comme un chien ; il ne lui est permis d’aller ni en voiture publique ni au théâtre ni ailleurs, si ce n’est pas un coin réservé : c’est un lépreux en lazaret. L’aristocratie blanche, l’abolitio[n]iste du Nord le tient à distance et le refoule avec mépris. Il ne peut faire un pas sans rencontrer d’imbéciles, d’absurdes, de monstrueux préjugés qui lui barrent le passage. L’urne électorale, comme la voiture publique, comme le théâtre et le reste, lui est interdite. Il est privé de ses droits civiques, traité en tout et partout en paria. L’homme noir des Etats à esclaves sait cela. Il sait qu’il est matière et enjeu à toutes sortes d’intrigues ; que l’abolitio[n]isme, pour les maîtres du Nord, les exploiteurs de prolétaires et d’électeurs, les propriétaires d’esclaves blancs, cela veut dire bénéfices industriels et commerciaux, nominations aux emplois politiques, appointements d’Etat, piraterie et sinécures. Aussi se défie-t-il avec raison des blancs[5] ; de sorte que les bons, ceux qui lui sont sincèrement fraternels, pâtissent pour les mauvais. Et puis, cette liberté à laquelle on le convie généralement, quelle est-elle ? La liberté de mourir de faim... la liberté du prolétaire... Aussi montre-t-il peu d’empressement à exposer sa vie pour l’obtenir, bien que sa vie soit des plus misérables et que la liberté soit son plus grand désir. Beaucoup de nègres, du reste, sont tenus dans une si profonde ignorance, une si rigoureuse captivité, qu’ils ne savent guère ce qui se passe à quelques milles au-delà de la plantation où ils sont parqués, et qu’ils en prendraient volontiers les limites pour les limites du monde !... La tentative de John Brown a cela de bon, que le récit en retentira d’échos en échos jusque dans les cases les plus reculées, qu’il y remuera la fibre d’indépendance des esclaves, les disposera à la sédition, et sera un agent de recrutement pour un autre mouvement insurrectionnel. Mais le soulèvement de Harper’s Ferry a un tort, et un tort grave : c’est d’avoir été d’une générosité insensée, alors qu’il était maître du terrain ; c’est d’avoir épargné la vie des malfaiteurs légaux ; de s’être contenté de faire des prisonniers, de prendre des ôtages, au lieu d’avoir mis à mort les planteurs qu’il avait sous la main, les trafiquant de chair humaine, et d’avoir ainsi donné des ôtages à la rebellion. La propriété de l’homme par l’homme est un assassinat, le plus horrible des crimes. En pareille circonstance, on ne parlemente pas avec le crime : on le supprime ! Quand on a recours, contre la violence légale, à la force des armes, c’est pour s’en servir : il ne faut pas craindre de verser le sang de l’ennemi. D’esclaves à maîtres, c’est une guerre d’extermination. Il fallait porter le fer d’abord, et, en cas de revers, la flamme ensuite sur toutes les Plantations. Il fallait — victorieux— que pas un planteur, — vaincus — que pas une Plantation restât debout. L’ennemi est plus logique, lui : il ne fait pas de quartier !...

Tout producteur a droit à l’instrument et au produit de son travail. Les Plantations du Sud appartiennent de droit aux esclaves qui les cultivent. Les maîtres en doivent être expropriés pour cause de moralité publique, pour crime de lèse-Humanité. C’est ce que John Brown semble avoir reconnu dans une Constitution qu’il voulait proclamer, élaborations d’idées peu lucides et pleines de ténèbres, mais qui témoignent du besoin de justice et de réparation sociales dont ce vaillant cœur est animé, et, par conséquence, dont le cœur des masses, source et foyer du sien, est animé. Tôt ou tard, la goutte deviendra fleuve, l’étincelle deviendra incendie ! Ainsi le veut le Progrès, Loi naturelle et imprescriptible.

1860 va bientôt se lever sur le monde, aurore de grands événements révolutionnaires.

Toute l’Europe est sous les armes :
C’est le dernier râle des rois...[6]

rois de haut et de bas étage. Qu’en Amérique le prolétaire du Nord et l’esclave du Sud s’apprêtent pour la grande guerre, la guerre prolétarienne et la guerre servile, la guerre contre le " maître, notre ennemi ;" et, alors, que le vieux et le nouveau continent poussent d’une voix fraternelle ce cri d’insurrection sociale, ce cri de la conscience humaine : — Liberté ! ! !

Et vous, Martyrs ! John Brown, Shields, Aaron C. Stephens, Green, Copie, Copeland, Cook, vous ne serez plus, peut-être ! Livrés au bourreau, égorgés par la corde des lois, vous aurez été rejoindre vos compagnons, tombés sous le fer et le plomb... Et nous, vos complices en idée, nous aurons été impuissants à vous sauver... que dis-je, nous aurons été les complices même de vos meurtriers !... en n’armant pas nos bras pour vous défendre, en n’agissant qu’avec la parole ou la plume, avec les fibres, au lieu d’agir aussi avec le glaive et le fusil avec les muscles. Quoi ! nous, vos assassins ? Hélas ! oui... C’est horrible ! n’est-ce pas ? — Ah ! que ce sang retombe sur nous et nos enfants... que nos consciences et les leurs s’en imbibent... qu’il en fasse déborder la haine et l’insurrection contre le Crime Légal !... — Le temps de la Rédemption est proche. Captifs que nous sommes dans le réseau des institutions civilisées, nous rachèterons alors nos fautes forcées, notre douloureuse inaction... Martyrs ! vous serez vengés !...

Oh ! la Vendetta ! la Vendetta !!!...

Joseph Déjacque, Le Libertaire N°18, 26 octobre 1859

Note et référence[modifier]

  1. C’est en 1848 que se créa aux Etats-Unis le parti abolitionniste des free-soilers, dont la revendication essentielle était l’attribution gratuite aux colons libres de parcelles de terre non appropriée dans les territoires de l’Ouest considérés comme domaine d’Etat (les tribus indiennes étant hors l’ordre capitaliste et bourgeois). Les colons libres se heurtaient aux grands propriétaires esclavagistes et aux hommes de main à leur solde. Pour les possesseurs d’esclaves noirs, il était en effet vital que les territoires de l’Ouest, lors de leur accession progressive au statut d’Etats membres de l’Union — au fur et à mesure de leur peuplement — le deviennent en tant qu’Etats à constitution esclavagiste, représentés comme tels au Sénat de Washington. La décennie qui précède la guerre de Sécession est ainsi remplie d’escarmouches entre les fermiers libres et abolitionnistes, soutenus par l’opinion publique du Nord-Est industriel, d’une part, et bandes armées esclavagistes de l’autre, dans les territoires et nouveaux Etats de l’Ouest (cf. La guerre civile aux Etats-Unis, recueil d’articles de Marx et Engels). En 1856, dans le Kansas, la compétition entre abolitionnistes et esclavagistes prit l’aspect d’une véritable guerre civile. Un fermier, John Brown (1800-1859), ardent militant abolitionniste, conduisait les groupes armés qui tinrent en échec les bandes esclavagistes. Trois ans plus tard, le 16 octobre 1859, Brown et ses 22 compagnons dont 5 noirs échouaient dans une tentative de soulever les esclaves à Harper’s Ferry. Les survivants furent jugés et pendus. L’action et la mort de Brown eurent un énorme retentissement en Amérique et à l’étranger. Voir aussi, à ce propos, la Lettre de Déjacque à Pierre Vésinier, datée du 20 février 1860. (notes de http://joseph.dejacque.free.fr/)
  2. Lire "prostitués". Plus loin dans l’article, Déjacque laisse « ces filles de presse à leur abjection », ce qui justifiat l’accord au féminin de "prostituées".
  3. Armand Barbès (1809-1870), d’une riche famille bourgeoise de l’Aude, fut avec Blanqui de tous les coups contre la Monarchie de Juillet. Son socialisme était assez inconsistant, mais son courage lui valut une grande popularité. Déjacque fait allusion à la Journée du 12 octobre 1839, qui donnera lieu plus tard à une machination policière montée contre Blanqui par le Gouvernement provisoire. Un journaliste, Taschereau, prétendait avoir découvert parmi les papiers saisis aux Tuileries le 24 février 1848 un document faisant état de dénonciations de la part d’un des insurgés arrêtés à la suite du 12 octobre 1839, et que tout désignait comme Blanqui. Que Barbès, par jalousie pour un rival politique, ait donné sa caution à un document qu’il sait être un faux, fait problème. Aux yeux des contemporains, la gloire de Barbès restait sans tâche. Lui comparer John Brown permet à Déjacque de peindre ce dernier en personnalité généreuse, sincère et brave, mais assez étrangère, par l’origine sociale et ses conceptions, à ceux dont il a embrassé la cause.
  4. C’est-à-dire les Etats du Nord de l’Union, où l’esclavage est interdit.
  5. Défiance que justifieront les lendemains de la guerre de Sécession, durant la période dite de "reconstruction" du Sud. Les politiciens du Nord se feront complices de l’oligarchie sudiste pour "remettre à leur place" les Noirs libérés de l’esclavage.
  6. Il s’agit des deux premiers vers du Chant des soldats (1848) de Pierre Dupont. Au moment où écrit Déjacque, la guerre d’Italie est terminée (paix de Villafranca), mais la péninsule est en ébullition, et l’équilibre européen paraît incertain.