La Guerre civile en Amérique/03

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La Guerre civile en Amérique
Revue des Deux Mondes3e période, tome 9 (p. 241-282).
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LA
GUERRE CIVILE
EN AMÉRIQUE

LA CAMPAGNE DU MARYLAND [1]


I. — HARPERS-FERRY.

L’émotion était extrême à Washington après la bataille de Manassas. On peut se figurer quelles devaient être alors les alarmes de ceux qui trois mois auparavant avaient déjà tremblé pour la sûreté de la capitale à la simple nouvelle de la défaite de Banks. Ils pensaient bien que cette fois les confédérés ne renouvelleraient pas la faute qu’ils étaient supposés avoir commise l’année précédente, et qu’ils poursuivraient l’armée vaincue jusque dans les jardins de la Maison-Blanche. En réalité, ces alarmes étaient vaines. Les grands ouvrages élevés par l’armée du Potomac mettaient Washington à l’abri d’un coup de main. Lee n’avait pu suivre, avec le gros de ses troupes, la retraite de Pope. Celui-ci en effet se repliait sur ses dépôts, tandis que l’armée confédérée avait absolument besoin de se ravitailler avant de reprendre l’offensive. Aussitôt que Lee sut l’ennemi campé sous le canon des forts de Washington, il porta ses regards ailleurs et rappela les faibles avant-postes qui seuls avaient suivi la retraite des fédéraux. Sa victoire lui avait ouvert les portes du Maryland. Dès le 3 septembre 1862, il mit son armée en mouvement vers Leesburg et se prépara à passer le Potomac.

Ce passage était un grand événement pour la cause des confédérés. Ils abandonnaient la défensive pour prendre enfin le rôle offensif. Au point de vue strictement militaire, cette résolution était peut-être téméraire : elle pouvait compromettre les résultats de la brillante campagne qui venait de conduire l’armée de la Virginie septentrionale des bords du Rapidan à ceux du Potomac. Cette campagne l’avait laissée dans un état de dénûment qui semblait devoir lui imposer un temps d’arrêt. Vivres, équipemens, chaussures, munitions, tout lui manquait à la fois ; les routes étaient couvertes d’éclopés, les vides faits par de sanglantes batailles n’avaient pu être remplis. Enfin, en portant la guerre sur le territoire ennemi, Lee allait se priver des grands avantages que la défensive avait jusqu’alors assurés à sa cause. Il est vrai qu’il ne regardait pas le Maryland comme un pays ennemi. État à esclaves, les hommes politiques du sud le considéraient comme appartenant de droit à leur confédération, et les militaires comptaient y rencontrer les mêmes sympathies qui les avaient si puissamment aidés en Virginie. Les émigrés du Maryland réfugiés dans les rangs de l’armée de Lee avaient fait croire à ce général, malgré sa perspicacité, que des milliers de volontaires se rangeraient autour de lui dès qu’il paraîtrait sur le sol de leur état, et que cette terre, encore vierge des horreurs de la guerre, ravitaillerait son armée beaucoup mieux que les dépôts lointains de Richmond. D’ailleurs, en présence de la grande armée qui se reformait à Washington, l’invasion du Maryland était peut-être le seul moyen de protéger la Virginie. En menaçant les états du nord, Lee empêchait le gouvernement fédéral de renforcer l’armée du Potomac, et les qualités dont ses généraux et ses soldats venaient de donner la preuve lui permettaient de tenter la fortune. S’il n’avait rencontré d’autres adversaires que ceux qu’il venait de vaincre, s’il n’avait eu à déjouer que la stratégie du général Halleck ou de M. Staunton, une grande victoire, le blocus et peut-être même la prise de Washington auraient pu couronner son audacieuse entreprise. D’autre part, pour soutenir le courage des populations du sud, qui commençaient à souffrir cruellement, il fallait transporter les charges de la guerre sur le territoire ennemi : il fallait que le nord vît, à son tour, ses moissons ravagées, ses bestiaux enlevés, ses fermes réduites en cendres ; on croyait même que son ardeur belliqueuse ne résisterait pas à une telle épreuve. La voix unanime de l’armée réclamait cette invasion comme la récompense de ses travaux. Enfin la situation des confédérés vis-à-vis de l’Europe leur conseillait de saisir l’occasion pour frapper un coup qui eût un grand retentissement au-delà de l’Atlantique. On n’a pas oublié qu’à cette époque le gouvernement français, répudiant toutes les traditions de la politique nationale, accordait ouvertement ses sympathies aux ennemis de l’Union américaine, et que, sous le nom tantôt de reconnaissance, tantôt de médiation, il avait déjà voulu plusieurs fois intervenir en leur faveur. La sagesse du gouvernement anglais, qui refusa de s’associer à ces démarches, avait empêché la France de s’engager dans une aussi funeste politique ; mais les nombreux amis des confédérés ne désespéraient pas d’entraîner l’Angleterre dans cette voie, et de leur assurer ainsi l’appui de ces deux grandes puissances européennes. Ils ne demandaient pour cela à leurs cliens qu’un succès dont on pût habilement tirer parti : une victoire remportée au-delà du Potomac leur aurait permis d’affirmer que le nord, battu sur son propre sol, ne pourrait jamais conquérir les vastes états rebelles à ses lois.

Dès le 3 septembre, Lee tournait donc vers le Potomac ses têtes de colonne. Le pays où il allait porter la guerre, composé de presque tout le Maryland et d’une partie de la Pensylvanie, est compris entre le Potomac au sud et le Susquehannah au nord ; il est borné à l’est par la baie de Chesapeake, qui reçoit les eaux de ces deux fleuves. Il se compose de deux contrées fort distinctes. La partie orientale, légèrement ondulée, fertile et bien cultivée, comprend pour un tiers les comtés méridionaux de la Pensylvanie ; le reste forme le Bas-Maryland, pays riche en esclaves et par conséquent sympathique aux confédérés. La partie occidentale est montagneuse ; les Alléghanies, après s’être abaissés pour laisser passer le Potomac, reprennent leur direction du sud-ouest au nord-est en longues arêtes parallèles. Les vallées qu’ils renferment de ce côté sont le pendant de celle du Shenandoah ; les crêtes et les gorges qu’on y rencontre reproduisent exactement celles du Blue-Ridge. Le Maryland occidental est un triangle qui occupe la partie inférieure de cette région ; il est étroitement lié à la Pensylvanie par ses intérêts et ses mœurs, et les habit ans des montagnes, colons venus des états libres, demeuraient fidèles à l’Union, comme ceux de la Virginie occidentale.

Une marche sur Baltimore devait bien tenter le chef confédéré. Baltimore, la grande ville esclavagiste, n’était maintenue que par la force sous les lois fédérales. Elle avait presque seule fourni tous les volontaires qui prétendaient représenter le Maryland dans l’armée confédérée. Enfin la possession, même momentanée, de Baltimore, en interceptant tous les chemins de fer qui menaient à Washington, isolait cette ville et pouvait peut-être la faire capituler. Quel immense effet, en-deçà et au-delà de l’Atlantique, si M. Lincoln, son ministère et son congrès s’étaient trouvés bloqués dans leur capitale et séparés du pays qu’ils gouvernaient ! Mais Lee résista à cette tentation. Mac-Clellan, tenant à Washington la corde de l’arc que devaient décrire les confédérés, pouvait les devancer sur n’importe quel point entre le Bas-Potomac et Baltimore. En marchant sur cette ville, Lee lui donnait donc l’occasion de prendre position d’avance et de livrer une bataille défensive. Il préféra s’engager dans la partie montagneuse du pays. En suivant cette direction et en remontant le Potomac, il s’éloignait de l’armée fédérale, sans cesser cependant de menacer les états du nord : s’il renonçait à tenter un coup sur Baltimore, il se rapprochait de la Pensylvanie, de Harrisburg, capitale de cet état, des grands districts miniers qu’il possède et de son principal réseau ferré ; il conservait de faciles communications par la vallée du Shenandoah, il était protégé par les arêtes parallèles des Alléghanies ; il obligeait enfin son adversaire à le suivre et à prendre l’offensive. Attaqué par les fédéraux, s’il parvenait à les battre, il pouvait les ramener jusque sous les murs de Washington, et, l’armée du Potomac une fois isolée des états du nord, ces états étaient livrés sans défense sérieuse à l’invasion.

Jackson, après avoir donné un jour de repos à ses troupes, avait quitté Ox-Hill le 3 septembre. Le 5, il passait le Potomac au gué de Whites-Ford, non loin de Leesburg. Les soldats confédérés, réduits à une véritable misère par la campagne qu’ils venaient de faire, saluaient le sol du Maryland comme une terre promise. En atteignant la rive, leurs musiques jouaient l’air national du pays qu’ils croyaient venir délivrer : Maryland ! o my Maryland ! et tous y répondaient en chœur. Le silencieux Jackson lui-même cédait à l’enthousiasme général. Il voyait réaliser enfin le rêve qu’il avait formé depuis le début de la guerre. Jetant plus loin leurs regards, ses soldats et lui se représentaient les riches campagnes de la Pensylvanie, dont ils se croyaient déjà maîtres. Illusions de peu de durée ! Dès le lendemain, il trouva dans la petite ville de Frederick, au lieu d’une ovation, l’accueil le plus froid. Situé sur le revers oriental du Blue-Ridge, Frederick est à la limite du Bas-Maryland. Non loin de là, le chemin de fer de Baltimore à l’Ohio passe un affluent du Potomac, le Monocacy. Jackson occupa la rive droite de cette rivière avec ses trois divisions, de manière à couvrir la marche de l’armée contre les attaques qui pouvaient venir de Washington ou de Baltimore. Le 8, toute l’armée se trouvait sur la rive gauche du Potomac ; Lee était venu à son tour mettre son quartier-général à Frederick. Il adressait de là une proclamation au peuple du Maryland pour lui expliquer l’invasion d’un état qu’il voulait traiter en ami, quoiqu’il ne se fût pas légalement adjoint à la confédération, et pour obtenir, par un appel à ses sentimens, les secours en hommes et en matériel dont il avait un si grand besoin. Dans ce style noble et simple dont il avait le secret, et qui contrastait avec les violences de langage de M. Davis, il se présentait comme un libérateur, mais déclarait ne vouloir en rien contraindre les volontés de l’état souverain dont il foulait le sol. Le peuple du Maryland prit sa parole au pied de la lettre et ne bougea pas. Les familles des émigrés lui témoignèrent seules une bruyante sympathie. Si la majorité était indifférente, le parti unioniste était nombreux et ne cachait pas ses sentimens, tandis que les rares sécessionistes, peu enchantés de la visite de libérateurs affamés et prévoyant leur prochain départ, ne voulaient pas se compromettre par des démonstrations en leur faveur. Les confédérés, étonnés de cet accueil, accusèrent naturellement leurs frères du Maryland de lâcheté et de trahison.

Lee toutefois ne perdait pas son temps. Pour menacer la Pensylvanie, en s’éloignant de Washington, il fallait qu’il s’appuyât sur la vallée du Shenandoah, — cette route flanquée de deux gigantesques murailles parallèles, qui s’enfonce jusque dans le cœur de la Virginie. Au moment de la bataille de Manassas, elle était occupée à son extrémité septentrionale par 12,000 ou 13,000 fédéraux, dont 4,000 à Winchester, sous le général White, et le reste à Harpers-Ferry, sous le colonel Miles. Dès le 3 septembre, à la nouvelle de la marche de Lee sur le Potomac, White évacuait Winchester et se retirait à Martinsburg. Miles et lui s’étaient trouvés coupés de Washington par les troupes de Jackson, qui avaient passé le fleuve aux environs de Leesburg ; mais ils n’avaient qu’à le traverser eux-mêmes et à entrer dans le Maryland pour éviter d’être enveloppés par l’ennemi et pour se joindre aux forces qui s’organisaient à son approche sur les frontières de la Pensylvanie. Une fois l’armée confédérée sur l’autre rive du Potomac, Martinsburg et Harpers-Ferry n’avaient plus aucune valeur et ne protégeaient plus rien. Toutes les troupes qui restaient sur la rive virginienne étaient donc sûres d’être coupées, bloquées et promptement faites prisonnières, sans autre avantage que d’inquiéter pendant quelques jours les communications de Lee : aussi les confédérés ne s’en occupaient-ils même pas, bien convaincus qu’elles ne seraient pas assez imprudentes pour s’attarder sur la rive droite du Potomac. Ils avaient compté sans le général Halleck. Celui-ci avait conservé son autorité directe sur les troupes de White et de Miles, et il leur avait prescrit de défendre Harpers-Ferry à tout prix, quoi qu’il arrivât. Il attachait à la possession de ce point une importance difficile à expliquer. Il prétendait garder les clefs du Maryland, après que la porte avait été enfoncée. Dès que Lee apprit à Frederick que les fédéraux s’obstinaient à occuper Harpers-Ferry, il résolut de profiter de cette étrange imprudence. C’était le 9 septembre. Jusqu’alors l’armée du Potomac avait observé ses mouvemens sans les inquiéter sérieusement. Il avait le droit de la croire encore trop mal remise de la dernière campagne pour pouvoir prendre une vigoureuse offensive ; placé entre elle et la garnison de Harpers-Ferry, cette dernière était complètement à sa merci. Au lieu de laisser, pour l’observer, un détachement, qui aurait affaibli son armée, il pouvait, en déployant des forces considérables, tenter de l’accabler avant que Mac-Clellan fût venu à son secours. Il résolut, pour atteindre ce grand résultat, de suspendre, pendant quelques jours, son mouvement vers le nord.

Toute l’armée reçut l’ordre de se mettre en marche le lendemain 10 dans la direction du Haut-Potomac : elle tournait ainsi le dos à Washington, abandonnant Frederick et la ligne du Monocacy. Lee entrait dans la partie montagneuse du Maryland. La chaîne du Blue-Ridge, qui se termine au-dessous du confluent du Shenandoah et du Potomac à Harpers-Ferry, est prolongée, au nord de ce dernier fleuve, par celle du South-Mountain ; à l’ouest de cette chaîne se trouve une large vallée qui est la contre-partie de celle du Shenandoah, et dont les eaux, coulant en sens opposé, descendent aussi au Potomac et forment une petite rivière, l’Antietam, dont l’embouchure est un peu au-dessous de Sharpsburg. Le fleuve est aisément guéable près de ce bourg durant la belle saison. Au centre de la vallée se trouve la ville de Hagerstown, à la tête d’une ligne de chemin de fer qui appartient au réseau de la Pensylvanie. En s’engageant dans cette vallée, Lee mettait entre Mac-Clellan et lui les défilés du South-Mountain. Les deux principaux passages, dont le plus septentrional s’appelle Turners-Gap, et l’autre Cramptons-Gap, sont traversés par deux routes, qui partent du village de Middletown sur le versant oriental de la montagne. La première conduit par Boonesboro à Hagerstown, la seconde se bifurque à Rohrersville pour remonter d’un côté à Sharpsburg et descendre de l’autre à Harpers-Ferry par Pleasant-Valley. Une troisième route quitte Middletown, dans la direction du sud, longe le flanc oriental des montagnes et les contourne en serrant le cours du Potomac jusqu’à Harpers-Ferry. Entre le fleuve et les grands rochers qui le bordent se trouve un espace, de quelques mètres seulement, où serpentent ensemble un canal, un chemin de fer et une route. Une poignée d’hommes suffit pour fermer cette gorge alpestre, tandis que quelques canons braqués sur la rive opposée peuvent tirer par-dessus les eaux bouillonnantes du fleuve et couvrir de mitraille toute la colonne qui se serait imprudemment engagée dans un pareil défilé.

A l’entrée de cette gorge, tandis que le Potomac se précipite dans le défilé en coupant à angle droit les montagnes qui semblent se dresser pour lui barrer le passage, le Shenandoah, longeant le pied de ces montagnes, vient mêler ses eaux aux siennes pour profiter de la même ouverture et franchir avec lui la barrière qu’il côtoie depuis sa source. Au-dessus du confluent, et dans une situation. singulièrement pittoresque, la petite ville de Harpers-Ferry est assise en amphithéâtre sur les dernières pentes d’une colline dont le sommet se trouve à 2 ou 3 kilomètres de là, et qui, sous le nom de Bolivar-Heights, s’étend d’un fleuve à l’autre. Ces pentes sont entièrement dominées par les deux tronçons de la chaîne principale, qui, au sud et au nord de la brèche du Potomac, s’élèvent à plus de 600 mètres au-dessus des eaux du fleuve. Les hauteurs du nord, qui forment l’extrémité du South-Mountain, sont connues sous le nom de Maryland-Heights, et celles du sud, qui terminent le Blue-Ridge, sont appelées Loudon-Heights. Elles sont placées comme deux vigies, ayant à leurs pieds Harpers-Ferry, les mamelons de Bolivar, toutes les routes qui conduisent à la ville et les deux fleuves qui l’enserrent. La possession de ces hauteurs est donc indispensable à la défense de Harpers-Ferry, qui, par lui-même, n’est qu’une impasse, fatale à quiconque s’y laisse acculer. C’est dans cette impasse que Lee avait résolu de prendre Miles et sa petite armée.

Il prescrivit à Jackson de marcher sur Boonesboro, puis de se rabattre à gauche, de repasser le Potomac à Sharpsburg, et d’enlever Martinsburg et sa garnison, pour fermer de ce côté la retraite aux fédéraux. A Longstreet, qui le suivait, il enjoignit de s’arrêter près de Boonesboro et d’attendre, avec les bagages de toute l’armée, que la reddition de Harpers-Ferry permît de reprendre le mouvement vers la Pensylvanie. Les divisions d’Anderson et de Mac-Laws, sous la direction de ce dernier, reçurent l’ordre de quitter Middletown et de marcher rapidement par la route qui mène à Harpers-Ferry en longeant les Maryland-Heights, afin d’arriver à temps pour s’emparer de ces hauteurs. La division de Walker, passant le Potomac plus bas, devait se rendre maîtresse des Loudon-Heights et compléter ainsi l’investissement de Harpers-Ferry ; enfin celle de Hill avait pour mission de fermer la marche de l’armée en se repliant sur Boonesboro par Turners-Gap. Ainsi Lee divisait son armée en deux parties : la première, composée de six divisions, investissait Harpers-Ferry, tandis que la seconde, comprenant quatre autres divisions, marchait dans une direction opposée sur Boonesboro et Hagerstown ; il comptait qu’un prompt succès lui permettrait de ne pas prolonger cette dangereuse séparation. Harpers-Ferry devait être entouré, le 12 au soir, par des forces si considérables qu’il espérait que Jackson s’en emparerait le lendemain 13, et, se mettant en marche immédiatement après, pourrait rejoindre le reste de l’armée dès le 14 à Hagerstown ou à Boonesboro.

L’état dans lequel la bataille de Manassas avait laissé l’armée fédérale justifiait la manœuvre hardie du général sudiste. En effet, en reprenant le 3 septembre le commandement de cette armée, Mac-Clellan avait entrepris une tâche immense. Il fallait donner confiance à une troupe découragée, rétablir son organisation, remettre la discipline en vigueur, récompenser les uns, retirer aux autres leurs commandemens, et accomplir cette transformation au milieu d’une campagne active et en présence d’un adversaire tel que Lee. Le nom seul de Mac-Clellan suffît presqu’à rendre du cœur à ses anciens soldats. Il obtint dès le premier instant cette franche coopération que Pope réclamait en vain de ses subordonnés. Le reste se fit en marchant, en combattant. Effectivement dès le 3 l’armée du Potomac, pour suivre de loin les mouvemens de l’ennemi, commençait, aux environs de Washington, à passer sur la rive gauche du fleuve. Comme nous l’avons dit, la marche des confédérés vers le nord ne lui permettait plus de se borner à couvrir la capitale, et l’obligeait à entreprendre une campagne offensive, afin de protéger Baltimore et de dégager le Maryland. Toutefois le plan des envahisseurs n’était pas assez nettement dessiné pour que Mac-Clellan fût libre de s’éloigner de Washington à leur suite, car ils pouvaient encore, à la rigueur, repasser le fleuve et en descendre brusquement la rive droite pour faire un retour imprévu sur la capitale fédérale. Une telle manœuvre était peu vraisemblable ; mais M. Lincoln et le général Halleck croyaient fermement que l’invasion du Maryland n’était qu’une simple feinte de l’ennemi : ils recommandaient à Mac-Clellan de protéger le siège du gouvernement, et ils lui reprochaient déjà, comme une dangereuse imprudence, d’avoir fait avancer son armée de quelques kilomètres pour observer l’ennemi. Cependant cette armée, échelonnée sur la rive gauche du Potomac, ne suivait que de fort loin, et en faisant de petites étapes dans la direction du Monocacy, les confédérés, qui de leur côté semblaient menacer de moins en moins la capitale unioniste. Enfin le 7 septembre Mac-Clellan, reconnaissant la futilité des alarmes qui l’avaient retenu jusqu’alors, n’écouta plus ces timides conseils, et, se mettant définitivement en campagne, il porta son quartier-général à Rockville, sur la route de Frederick. La réorganisation de l’armée était à peu près accomplie. Les corps, réduits par la campagne précédente à la valeur de divisions ou même de simples brigades, avaient reçu de nouveaux régimens qui ramenaient leur effectif à un chiffre de 12,000 à 20,000 hommes chacun. Laissant dans Washington tous les régimens non embrigadés et les corps de Sigel, de Heintzelman, ainsi qu’une partie de ceux de Keyes et de Porter, qui avaient plus que les autres besoin de se refaire, Mac-Clellan prit avec lui cinq corps d’armée. Ses forces se trouvèrent ainsi divisées en deux portions. Il resta dans la capitale environ 72,000 hommes, dont la moitié au moins se composait d’anciens soldats ; ce chiffre, qui doit paraître énorme, lorsque l’on songe que l’ennemi ne menaçait déjà plus Washington, était une concession nécessaire aux anxiétés du gouvernement. L’autre portion, l’armée active, se composait du 1er corps, enlevé à Mac-Dowell et donné à Hooker, du 2e et du 6e, toujours commandés par Sumner et par Franklin, du 9e sous Reno, du 12e, qui de Banks avait passé entre les mains du vieux général Mansfield, enfin des. deux divisions Sykes et Couch, détachées des corps de Porter et de Keyes. Elle comptait 87,164 hommes de toutes armes. Mac-Clellan la partagea en trois : l’aile droite, comprenant le 1er et le 9e corps, fut donnée à Burnside ; Sumner commanda le centre, composé du 2e et du 12e ; enfin le 6e et les divisions Couch et Sykes formèrent la gauche sous Franklin.

La partie du Maryland que les fédéraux allaient traverser est très accidentée et boisée ; mais les routes y sont nombreuses et praticables. Aussi chaque corps put suivre un chemin différent, la gauche le long du Potomac, le centre dans la direction de Frederick, et la droite plus au nord, de manière à se rapprocher de Baltimore. Le 9 septembre, au moment où Lee se préparait à investir Harpers-Ferry, l’armée du Potomac occupait, par sa gauche et son centre, la ligne du Seneca, depuis l’embouchure de cette rivière jusqu’à Middlebrook, et refusait sa droite vers Brookville. C’était le 10 que Lee avait ébranlé son armée dans la direction de Harpers-Ferry. Le lendemain 11, Mac-Clellan hâtait la marche de la sienne, et, rassuré désormais à l’endroit de Baltimore, il poussait en avant son aile droite ; le 12, celle-ci entrait dans la ville de Frederick, après un léger engagement avec l’arrière-garde ennemie. Le 13, toute l’armée avait passé le Monocacy, et la plus grande partie se trouvait concentrée aux environs de Frederick. A ce moment, Lee, suivant les routes de Harpers-Ferry et de Hagerstown, avait déjà placé les défilés du South-Mountain entre son armée et celle de Mac-Clellan ; mais ce dernier ne pouvait encore pénétrer les desseins de son adversaire : voulait-il masquer derrière ces défilés une rapide invasion de la Pensylvanie, ou bien, selon le plan que lui prêtait le général Halleck, allait-il au contraire redescendre la rive droite du Potomac pour paraître inopinément sous les murs de Washington ? Quelque improbable que fût la seconde supposition, les dépêches qu’il recevait de son chef hiérarchique lui prescrivaient si formellement de se préparer à cette éventualité, qu’il ne pouvait la négliger dans ses calculs. Pour qui n’était pas informé de l’imprudence commise par Miles en s’enfermant dans Harpers-Ferry, le brusque mouvement de Lee de l’est à l’ouest était inexplicable ; mais en cet instant un heureux hasard vint subitement révéler à Mac-Clellan tous les desseins de son adversaire et lui marquer clairement la conduite à suivre. Arrivant le 13 au matin à Frederick, on lui remit un chiffon de papier ramassé sur le coin d’une table dans la maison qui avait servi de quartier-général au confédéré D. H. Hill. L’en-tête imprimé : Quartier-général de l’armée de la Virginie septentrionale, avait fortuitement attiré l’attention d’un officier qui, en dépliant cette feuille froissée, en avait bien vite reconnu l’importance capitale pour sa cause. Ce n’était en effet rien moins que l’ordre de marche détaillé du grand mouvement qui devait faire tomber Harpers-Ferry, ordre que Lee avait envoyé le 9 au soir à tous ses chefs de corps, et que, par une funeste négligence, Hill avait perdu en quittant Frederick. Mac-Clellan était maître de tous les plans de son adversaire, il avait vu dans son jeu, il le surprenait au moment où, comptant sur l’incertitude dont il se croyait entouré, il divisait son armée et risquait une manœuvre périlleuse pour atteindre un résultat important. L’occasion était belle, mais en même temps le danger était pressant, car il était évident que Miles, dont les fédéraux n’avaient plus de nouvelles, allait se laisser cerner sur la rive droite du Potomac. Il fallait donc d’une part prévenir la prise de Harpers-Ferry, et de l’autre attaquer l’armée confédérée avant qu’elle pût se réunir. Il était tard sans doute, puisque c’est ce jour-là même que Harpers-Ferry devait être attaqué ; mais sa nombreuse garnison était en état de résister assez longtemps, et, pour peu qu’elle retardât ainsi l’exécution du plan de Lee, celui-ci était surpris au milieu de ce mouvement avec une armée divisée. Les troupes fédérales se mirent immédiatement en marche vers Middletown. De là Franklin, appuyant au sud-ouest avec la gauche, devait forcer le passage de Turners-Gap et descendre rapidement Pleasant-Valley sur les pas de Mac-Laws : sa grande supériorité numérique lui permettait d’attaquer vigoureusement ce dernier et de dégager la garnison de Harpers-Ferry, après quoi, sans perdre un instant, il devait emmener cette garnison avec lui, pour venir par Rohrersville rallier le reste de l’armée. Pendant ce temps, Burnside, ouvrant la marche et se dirigeant au nord-ouest par la route de Middletown à Boonesboro, forcerait le col de Cramptons-Gap, suivi par le corps de Sumner et la division Sykes. Après avoir traversé la montagne, ces forces devaient attaquer Longstreet et D. H. Hill, que Mac-Clellan espérait surprendre ainsi loin de Jackson et des 30,000 hommes réunis autour de Harpers-Ferry. Le général fédéral n’avait pas cru pouvoir engager Franklin dans la route plus courte de Middletown à Harpers-Ferry par le bord du Potomac, car il savait qu’elle était bien défendue, et ne pouvait être forcée ; mais il suffisait que la garnison de Harpers-Ferry fît une honorable résistance pour donner à ses lieutenans le temps d’exécuter son plan et en assurer le succès. En effet, Mac-Laws, seul sur la rive gauche du fleuve et séparé par ses eaux de Jackson et de Walker, ne pouvait résister à Franklin, et celui-ci, après avoir débloqué Harpers-Ferry, se trouvait placé de manière à interdire à Jackson le passage du Potomac, et à le devancer sur le champ de bataille où toute l’armée fédérale réunie devait attaquer Lee, privé de plus d’un tiers de ses forces.

Un critique qui ne tiendrait pas compte de l’état dans lequel Mac-Clellan avait trouvé les troupes dont Pope lui avait laissé le commandement pourrait lui reprocher peut-être d’avoir perdu dans l’exécution de ce plan quelques heures, auxquelles l’incapacité des défenseurs de Harpers-Ferry devait donner une importance décisive. Au lieu de blâmer un si mince retard, l’histoire impartiale rendra justice aux résultats vraiment extraordinaires qu’il avait obtenus par son activité, la lucidité de ses ordres et le prestige de son nom, en conduisant à la poursuite d’un ennemi vainqueur les bandes en déroute qu’il avait ralliées dix jours auparavant en vue de la capitale. Il ne pouvait les faire marcher avec la régularité de vétérans exercés, et il n’était pas toujours possible à ses lieutenans, malgré leur zèle, de se conformer ponctuellement aux ordres qu’il leur donnait. Il s’ensuivit que le 13 au soir Sumner n’avait pas quitté Frederick, qu’un seul corps de l’aile droite, celui de Reno, avait atteint Middletown, tandis que la plus grande partie de l’aile gauche était encore sur les rives du Monocacy. L’exécution du grand mouvement ne commença réellement que le 14 au matin. La marche des têtes de colonne de l’armée ennemie n’avait pas échappé à Lee, et leur arrivée, le 13 au soir, à Middletown lui fit sentir le danger qui le menaçait. Comptant sur la lenteur des fédéraux et sur le secret dont il croyait avoir entouré ses opérations, il n’avait pas voulu distraire une partie de ses troupes pour défendre les défilés du South-Mountain, et de simples arrière-gardes avaient été laissées dans ces passages par les corps qui les avaient traversés dans leur marche divergente sur Harpers-Ferry et Hagerstown ; mais le 14, dès le point du jour, le général confédéré s’empressait de les occuper de nouveau en force, et il avait la bonne fortune d’y devancer le gros de l’armée fédérale, qui manqua ainsi l’occasion de s’en emparer sans coup férir. Tandis que Mac-Laws, déjà arrivé sur les rives du Potomac, renvoyait en arrière la plus grande partie de sa division avec l’ordre de défendre à tout prix Cramptons-Gap jusqu’à ce que Harpers-Ferry eût capitulé, la division Hill, suivie par tout le corps de Longstreet, revenait en hâte à Turners-Gap.

Reno, parti de Middletown le 14 au point du jour, arrivait de bonne heure au pied de ce défilé, que Hill occupait seul encore avec moins de 6,000 hommes. Situé entre les deux villages de Middletown et de Boonesboro, à 5 kilomètres de l’un et à 3 de l’autre, Turners-Gap ou Frogs-Gap est une gorge profonde qui s’ouvre dans l’arête du South-Mountain. Après s’être élevée d’environ 200 mètres sur des pentes assez raides, la route s’engage dans la gorge, où elle serpente entre des côtes abruptes de 100 à 150 mètres de haut. Cette brèche étroite peut être défendue par une poignée d’hommes ; mais, l’arête qu’elle traverse n’étant pas inaccessible, c’est sur celle-ci et non dans le défilé même que se trouve la véritable défense du passage. A 1,600 mètres au nord de la route, la crête du South-Mountain se relève et forme un mamelon escarpé qui domine tous les environs ; puis elle se partage et enserre un vallon qui forme en se creusant un obstacle de plus en plus considérable entre les deux lignes de hauteurs. Deux routes, l’une au nord du défilé, dite de Hagerstown, l’autre au sud, dite de Sharpsburg, gravissent d’échelon en échelon l’arête orientale, s’élevant à travers des pentes pierreuses, des côtes boisées, de grandes clairières en pâturages, et permettent ainsi d’éviter la première partie de la gorge. La clé de toute la position est le mamelon situé au nord, car il domine également les deux arêtes, tandis que toute attaque par le sud oblige de les enlever successivement.

C’est cependant de ce côté que les fédéraux, mal renseignés, abordèrent l’ennemi. Entre neuf et dix heures, la division du général Cox, composée de troupes de l’Ohio, et dite du Kanawha parce qu’elle venait de la Virginie occidentale, arriva sur le terrain. C’était la tête de colonne du corps de Reno. La droite de Hill, qui défendait l’arête au sud du défilé, n’était formée que par la brigade Garland ; mais son infériorité numérique était compensée par les avantages défensifs du terrain qu’elle occupait. Toutefois, après une assez longue et inutile canonnade, Cox l’attaqua vigoureusement, en cherchant surtout à déborder sa droite. Les fédéraux escaladent sous un feu très vif des pentes découvertes, où ils font de grandes pertes. Ils atteignent, à gauche d’abord, puis au centre, sur le chemin de Sharpsburg, le sommet de la crête. Garland revient à la charge et leur en dispute la possession. Il est tué, et ses soldats sont rejetés en désordre dans le vallon qui sépare les deux arêtes. La seconde était alors à la merci des fédéraux, car Hill n’avait que bien peu de monde pour la défendre, et, s’ils avaient pu pousser leur succès, le défilé tombait dès lors entre leurs mains ; mais Cox était « encore seul sur le terrain : ses troupes avaient cruellement souffert, et il s’arrêta pour attendre du renfort. Il permit ainsi aux soldats de Garland de se reformer sur la crête opposée, et donna à une partie du corps de Longstreet, qui approchait en pressant le pas, le temps de venir renforcer la division Hill. Bientôt même les confédérés reprirent l’offensive, mais leurs tentatives contre Cox furent vaines.

Vers deux heures, Reno est arrivé sur le champ de bataille avec sa seconde division sous Wilcox. Le corps de Hooker le suit de près. Mac-Clellan et Burnside dirigent en personne les mouvemens de leurs soldats. Reno place Wilcox à la droite de Cox, à l’extrémité de l’arête, d’où il domine les profondeurs du défilé, et en même temps Mac-Clellan ordonne à Hooker de prendre au nord de la route et d’attaquer avec une de ses divisions la gauche ennemie, qui occupe la route de Hagerstown et le mamelon qui commande tout le champ de bataille. Néanmoins, avant que toutes les troupes aient pu prendre leurs positions, l’ennemi renouvelle le combat et attaque avec violence la division Wilcox, qui est en train de se déployer. Il ouvre le feu à 150 mètres, d’une manière si imprévue que la ligne fédérale est jetée un moment dans un grand désordre, et que même plusieurs canons sont abandonnés par leurs artilleurs. Pourtant, lorsque les confédérés s’avancent pour prendre ces pièces, le 79e New-York et le 17e Michigan reviennent à la charge et les culbutent. Ce retour offensif faisait d’autant plus d’honneur à ces deux régimens que le second était composé de soldats qui n’avaient qu’un mois de service. A la faveur de ce succès, Wilcox reforme sa division et s’empare du terrain disputé, non sans en payer cher la possession. Pendant ce temps, Hooker a conduit à l’ennemi la division Meade ; la division Hatch se forme sur sa gauche ; celle de Ricketts, qui suit à distance, s’étendra, si cela est nécessaire, à l’extrême droite. Il est quatre heures : Mac-Clellan donne le signal d’une attaque générale. Toute la ligne s’ébranle ; mais elle rencontre une vigoureuse résistance, car Longstreet est arrivé avec une partie de son corps d’armée, et il veut à tout prix empêcher les assaillans de déboucher à l’ouest du South-Mountain avant que Harpers-Ferry se soit rendu, avant que Lee ait pu rassembler son armée divisée. Cependant les fédéraux, plus nombreux, pleins d’ardeur et habilement conduits, l’emportent bientôt de toutes parts. A gauche, l’effort principal est fait par la division Wilcox, qui enlève les pentes au-dessus de la grande route ; elle est soutenue par la division Sturgis, et plus tard par celle de Rodman, tous deux appartenant au corps de Reno. Toutefois de ce côté le succès des unionistes n’est pas décisif, car ils ne sont pas maîtres de la seconde arête, au pied de laquelle ils se battent encore aux approches de la nuit ; mais le terrain qu’ils ont conquis au nord du champ de bataille les rend maîtres du passage. En effet, Meade, à droite, et Hatch, à gauche de la route de Hagerstown, ont tout enlevé devant eux. Le combat a été vif, on s’est fusillé de près, on a escaladé des pentes abruptes ; longtemps arrêtée dans une clairière remplie de roches, derrière lesquelles s’abritent les tirailleurs ennemis, la division Hatch a enfin surmonté tous les obstacles. Au centre, Gibbon s’est élevé, par la grande route, jusqu’à l’entrée du défilé et a engagé un combat où il a fini par avoir l’avantage. Enfin la première arête a été conquise, ainsi que le mamelon qui la commande. La seconde arête, dominée aussi, est donc tournée, et avec elle toute la position de Longstreet. Quelques heures de jour encore, et Mac-Clellan, qui voit déjà arriver le corps de Sumner, pourrait passer la montagne et infliger à son adversaire un échec irréparable ; malheureusement il est sept heures du soir, et nous sommes au 14 septembre : l’obscurité enveloppe bientôt les vallons et les crêtes du South-Mountain. On combat encore à gauche, et les fédéraux font en cet instant une perte sensible : Reno, officier brave et intelligent, est tué par un tirailleur ennemi. Peu à peu le feu s’éteint dans les ombres de la nuit, et de part et d’autre l’on ne peut plus gagner de terrain. Bientôt après Sumner, passant en première ligne, vient remplacer les troupes de Burnside sur le terrain qu’elles avaient conquis.

Le combat de Turners-Gap avait coûté aux fédéraux 312 hommes tués, 1,234 blessés et 22 prisonniers, aux confédérés à peu près autant de tués et de blessés, et de plus 1,500 ou 1,600 prisonniers. C’était pour Mac-Clellan un succès important, qui rendait confiance à ses soldats et lui ouvrait en même temps l’entrée de la vallée de l’Antietam, où il espérait atteindre son adversaire avant que Jackson fût revenu de Harpers-Ferry. S’il avait pu commencer plus tôt la bataille, il eût fait éprouver à Hill isolé un échec bien plus sérieux, et, maître avant la fin du jour des passages du South-Mountain, il aurait définitivement prévenu la jonction de ses adversaires ; mais le général fédéral ne pouvait prévoir les défaillances qui allaient amener la reddition prématurée de Harpers-Ferry, et il avait le droit de se féliciter sans réserve du résultat obtenu, de la victoire incontestable qu’il venait de remporter.

Franklin cependant, avec l’aile gauche de l’armée, avait eu aussi à forcer le passage des montagnes, et, à la même heure où la lutte était ardente autour de Turners-Gap, il avait livré à Cramptons-Gap un combat analogue. Il arrivait à midi au village de Burkettsville, au pied de ce défilé qu’il trouvait occupé par trois brigades de la division Mac-Laws, sous les ordres de Howell Cobb, ancien membre du congrès, bien connu dans les luttes politiques qui avaient précédé la guerre civile. Là aussi c’était par la crête praticable du South-Mountain qu’il fallait enlever le passage, que l’on ne pouvait aborder directement par la route. Les confédérés étaient établis sur cette crête, bien décidés à la défendre jusqu’à la dernière extrémité. Franklin déploya les deux petites divisions qui seules étaient avec lui, Slocum à droite de la route et Smith à gauche. Un mur de pierre, qui s’étendait à la base des montagnes, servit d’abord de point d’appui à la ligne confédérée. Délogé de cet abri, Cobb reforme ses soldats sur la crête, où il est appuyé par son artillerie ; pourtant celle-ci ne peut empêcher les fédéraux d’atteindre le sommet. La brigade Bartlett, de la division Slocum, soutient le principal effort et fait les pertes les plus sensibles. Les fédéraux finissent par s’emparer de toutes les positions ennemies ; maîtres du passage de Cramptons-Gap, que Cobb a naturellement abandonné avec les hauteurs qui le commandent, ils débouchent dans Pleasant-Valley. Descendant rapidement cette vallée, leurs têtes de colonne bivouaquent à la nuit à 5 kilomètres seulement des Maryland-Heights, cette position dominante sur la rive gauche du Potomac que les défenseurs de Harpers-Ferry auraient dû conserver à tout prix et où Franklin avait le droit de s’attendre à leur donner la main. Cet espoir allait être bien cruellement déçu. Le brillant combat de Cramptons-Gap avait coûté aux deux faibles divisions Slocum et Smith 115 tués, 416 blessés et seulement 2 prisonniers. Les pertes des confédérés, qui s’étaient vaillamment défendus, étaient considérables aussi, de plus ils laissaient aux mains de leurs adversaires 400 prisonniers, 1 canon et 3 drapeaux. comme à Turners-Gap, le succès des fédéraux eût sans doute été plus complet, s’il avait été remporté un peu plus tôt. Si, gagnant quelques kilomètres la veille au soir, Smith et Slocum étaient arrivés de bonne heure devant Cramptons-Gap, si Couch, les suivant de plus près, avait par son intervention abrégé le combat, Franklin serait peut-être parvenu, le soir même du 14, en vue de Harpers-Ferry, et sa présence à cet instant aurait bien changé le dénoûment du triste drame qui s’y jouait ; mais, nous l’avons déjà dit, l’expression de ce regret, au point de vue du succès de l’armée fédérale, ne saurait sans injustice devenir un reproche contre ses chefs, qui avaient sur les bras la double tâche de faire marcher et de réorganiser leurs bataillons. Les deux combats de Turners-Gap et de Cramptons-Gap, ayant été livrés le même jour et non loin l’un de l’autre, prirent le nom commun de bataille du South-Mountain. Le total des pertes de cette première rencontre sur le sol du Maryland était pour les fédéraux de 2,101 et pour les confédérés d’environ 4,000 hommes.

Pour faire comprendre les péripéties de la partie dont Harpers-Ferry était l’enjeu, il nous faut raconter en détail les mouvemens des confédérés, et pour cela revenir de quelques jours en arrière. Nous avons vu Lee former, le 9 septembre, ses plans pour l’investissement de cette place et ébranler toute son armée le 10 au matin. Tandis que Longstreet, suivi par les bagages, par les parcs de l’armée et par la division Hill, s’acheminait vers Boonesboro, Mac-Laws se dirigeait sur les Maryland-Heights, Walker passait le Potomac de manière à s’emparer des Loudon-Heights, enfin Jackson, faisant un grand détour, traversait le fleuve à Williamsport et le redescendait par la rive droite, pour fermer ainsi le cercle qui allait entourer Harpers-Ferry ; mais ces mouvemens compliqués éprouvèrent un jour de retard malgré l’énergie des officiers chargés de les exécuter, et ce jour pouvait assurer le salut des unionistes. En effet, Jackson avait été obligé de déployer son armée sur la rive droite du Potomac, afin de couper toute retraite à la garnison de Martinsburg, qui sans cela se serait échappée vers l’ouest. Il avait ainsi organisé une sorte de grande battue à travers la basse vallée de Virginie, poussant devant lui tous les détachemens fédéraux, et les obligeant à s’entasser dans l’impasse de Harpers-Ferry ; mais ce ne fut que le 13, à onze heures du matin, qu’il parut devant les pentes de Bolivar-Heights. La veille, Walker s’était établi sur les Loudon-Heights, qu’il avait trouvés inoccupés ; Mac-Laws d’autre part était arrivé le 12 assez tard au pied des Maryland-Heights ; il n’avait pu engager ce soir-là qu’une inutile fusillade avec les fédéraux qui y étaient postés, et avait été obligé de remettre l’attaque au lendemain. Le 13, jour où Mac-Clellan trouvait l’ordre de marche de Lee, les troupes fédérales, resserrées dans Harpers-Ferry, atteignaient le chiffre de 14,000 hommes, dont 2,000 cavaliers, avec soixante-treize canons. A l’approche de Jackson, le général White, qui avait rassemblé à Martinsburg tous les détachemens disséminés dans la vallée du Shenandoah, les avait ramenés à Harpers-Ferry, et s’était mis sous les ordres du colonel Miles, qui commandait ce poste. Avec cette petite armée, Miles n’avait rien à craindre de ses adversaires, car, maître du pont de bateaux qui reliait Harpers-Ferry à la rive opposée, il pouvait concentrer toutes ses forces sur les Maryland-Heights et s’y maintenir presque indéfiniment. Il aurait pu même attaquer Mac-Laws avec une grande supériorité numérique et peut-être l’écraser avant que Jackson, séparé de son lieutenant par le fleuve, eût pu le secourir ; mais dès l’abord l’incapacité de Miles et la faiblesse de ses subordonnés vinrent jeter le trouble dans la défense et le découragement dans tous les cœurs. A peu de distance des Maryland-Heights se trouve un défilé très difficile, appelé Solomons-Gap, où l’on aurait pu arrêter Mac-Laws fort longtemps. Miles ne voulut pas l’occuper. Il n’avait rien fait pour fortifier les Maryland-Heights, quoique, avant la campagne de la péninsule, des instructions spéciales de Mac-Clellan eussent déjà prescrit cette mesure ; il ne fournit même pas les outils nécessaires pour improviser des parapets, et se contenta de laisser en ce lieu le colonel Ford avec 2,000 ou 3,000 hommes, sans lui donner aucune direction. Prenant au pied de la lettre les ordres de Halleck, il s’enferma obstinément dans la ville même de Harpers-Ferry, et, pour s’y mieux concentrer, il ne craignit pas de sacrifier les Maryland-Heights, qui en sont la citadelle.

Le samedi 13 au matin, Mac-Laws attaquait cette position. L’arête du South-Mountain, en s’abaissant vers le Potomac, forme des échelons successifs. Le dernier, qui commande le fleuve en face de Harpers-Ferry, porte seul le nom de Maryland-Heights. A une certaine distance en arrière se trouve une crête plus élevée, qui se prolonge au nord jusqu’à Solomons-Gap. Les fédéraux avaient coupé cette crête par un épaulement de bois construit à la hâte. L’extrémité septentrionale n’était occupée que par un poste insignifiant, que Mac-Laws culbuta en s’emparant du défilé. Il suivit la crête, rencontra les fédéraux accourus au-devant de lui, et les repoussa en désordre jusque dans leurs retranchemens. Après avoir reçu quelques renforts, il reprit l’attaque vers neuf heures du matin. Les unionistes, protégés par l’épaulement, infligent d’abord aux assaillans des pertes sensibles ; mais bientôt ils cèdent à une honteuse panique et s’enfuient vers l’échelon inférieur, en livrant à l’ennemi la position qu’il leur était facile de défendre indéfiniment. Ford chercha en vain à la reprendre : ses soldats ne purent gravir, sous le feu de l’ennemi, les pentes que leurs camarades venaient de descendre si rapidement. Néanmoins il demeura maître des Maryland-Heights, et ses adversaires, ne profitant pas de l’avantage ainsi conquis, laissèrent passer le reste de la journée sans l’inquiéter sérieusement : Mac-Laws ne voulait pas s’avancer trop loin avant d’être sûr que Jackson était devant Bolivar. Bien lui en prit, car, durant la nuit, il reçut de Lee l’avis de la marche de Mac-Clellan et l’ordre de disputer aux fédéraux le passage des montagnes. Il envoya donc Cobb avec une grande partie de ses forces à Cramptons-Gap, où nous l’avons vu combattre Franklin dans la journée du 14, et il resta lui-même pour observer Harpers-Ferry avec le nombre de troupes strictement nécessaire pour occuper les hauteurs dont il s’était si facilement emparé la veille. Cependant, par une étrange coïncidence, au moment même où l’approche de Mac-Clellan empêchait Mac-Laws de saisir la proie qu’il tenait presque dans ses mains, les Maryland-Heights étaient spontanément abandonnés par leurs défenseurs. Durant la nuit du 13 au 14, tandis que des ordres supérieurs arrêtaient le mouvement de Mac-Laws, Ford de son côté ramenait à Harpers-Ferry ses soldats, étonnés et humiliés d’une aussi funeste retraite. La plus grande partie de la journée du 14 se passa néanmoins sans que Mac-Laws sortît de la position conquise la veille. Les Maryland-Heights restèrent ainsi inoccupés entre les deux armées, et quelques soldats fédéraux purent les gravir impunément pour ramener les quatre canons qui avaient été abandonnés au moment de la retraite. Ce ne fut qu’à deux heures de l’après-midi que Mac-Laws se décida enfin à s’établir sur la hauteur ; il y plaça quelques pièces légères, moins pour prendre part au combat engagé sur l’autre rive que pour pouvoir annoncer sa présence à Jackson.

Celui-ci en effet attendait depuis le 13, pour commencer le combat, que l’investissement de Harpers-Ferry fût complet, et que toute issue fût fermée à ses défenseurs. Ses officiers du corps des signaux avaient jusque-là agité en vain leurs petits drapeaux : aucune réponse n’était venue des Maryland-Heights. Dès que Mac-Laws se fut montré, Jackson donna l’ordre de tâter l’extrême gauche des ouvrages de Bolivar ; mais, avant qu’on pût tenter un assaut décisif, il fallait que Walker eût hissé ses canons sur les sommets escarpés des Loudon-Heights. Cette première attaque ne fut donc pas poussée à fond. Cependant, vers le coucher du soleil, Jackson, profitant de ce que la ligne de défense établie par l’ennemi sur la crête des Bolivar-Heights était fort étendue et par conséquent assez faible, enleva une grande partie de ces hauteurs. Durant la nuit, il y plaça lui-même la plupart de ses canons de campagne ; le reste, traversant le Shenandoah, s’établissait au pied des Loudon-Heights de manière à prendre à revers les fédéraux que l’infanterie allait aborder de front entre les deux rivières. Lorsque le soir vint étendre sur les défenseurs de Harpers-Ferry ses ombres protectrices, la situation était, on le voit, bien périlleuse ; pourtant il leur restait encore une chance de salut, car ils pouvaient prolonger leur résistance au moins pendant une partie de la matinée du lendemain, et au prix de quelques sacrifices ils auraient ainsi assuré leur délivrance. Par malheur un ennemi invincible était dans leurs rangs : le désordre et le découragement ôtaient toute présence d’esprit aux chefs, toute force à cette troupe encore nombreuse ; elle était vaincue avant d’avoir combattu. Durant la soirée, Walker avait réussi à placer ses batteries sur les Loudon-Heights, et, dès que le jour parut, il ouvrit en même temps que Mac-Laws un feu plongeant sur Harpers-Ferry, dont l’amphithéâtre semblait disposé exprès pour leur servir de cible ; Jackson de son côté canonnait les batteries fédérales des Bolivar-Heights. Il n’en fallait pas davantage pour mettre fin à une lutte si mollement soutenue. Le bombardement n’avait pas duré une heure que Miles assemblait déjà ses chefs de corps et annonçait la résolution de capituler. Tous l’approuvèrent. Cependant la situation était si loin d’être désespérée que la veille au soir toute la cavalerie fédérale avait pu sortir tranquillement de la place par la rive gauche du fleuve. Passant entre Mac-Laws et le reste de l’armée confédérée, elle avait gagné la Pensylvanie en enlevant même sur son chemin un convoi du corps de Longstreet. Si les 11,500 hommes qui après son départ étaient encore réunis à Harpers-Ferry avaient suivi la même route, Mac-Laws n’aurait pu leur barrer le passage, et il leur eût suffi de faire quelques pas pour donner la main à Franklin. Celui-ci en effet n’était plus séparé d’eux que par 4 ou 5 kilomètres, et il ne cessait de tirer le canon d’alarme afin de leur annoncer son approche.

L’écho lointain de cette voix amie était étouffé sous les éclats de l’artillerie confédérée, qui redoublait d’ardeur afin de décider la capitulation de Harpers-Ferry avant l’arrivée des secours dont elle connaissait l’approche. Il y eut là une de ces questions d’heures, de minutes même, auxquelles parfois est suspendue l’issue des plus grands événemens. Si Miles eût tenu la parole donnée à Mac-Clellan la 13 au soir, si, comme il le lui avait fait dire par un officier qui traversa les lignes ennemies, il avait tenu jusqu’au 15 au soir, il aurait vu paraître sur les Maryland-Heights les têtes de colonne de Franklin, chassant devant elles la faible troupe de Mac-Laws, et les défenseurs de Harpers-Ferry, se joignant à ce corps d’armée, auraient augmenté son effectif de plus de 10,000 hommes ; mais Miles semblait avoir hâte de consommer lui-même son désastre, et avant huit heures du matin il hissait le drapeau blanc. Heureusement pour lui, il ne survécut pas à cette honte. Les confédérés, ne voyant pas le signal de la reddition, tirèrent encore quelques boulets, et le dernier vint frapper à mort ce malheureux officier. Jackson, appuyé contre un arbre, dormait profondément quand A. P. Hill, s’approchant de lui, le secoua pour lui présenter le général fédéral White, qui venait traiter de la capitulation. « Sans conditions, » murmura Jackson, et il reprit immédiatement son sommeil à peine interrompu. Les fédéraux étaient tellement désorganisés et découragés que cette réponse était pour eux un ordre qui ne se pouvait discuter. Avant midi, les confédérés entraient dans Harpers-Ferry et recevaient comme prisonniers de guerre 11,583 hommes avec leurs armes et soixante-treize canons.


II. — L’ANTIETAM.

Le 15 septembre au matin, tandis que Franklin reprenait sa marche vers Harpers-Ferry, ignorant le désastre que nous venons de raconter, Mac-Clellan pressait le pas des longues colonnes qui franchissaient les gorges ensanglantées du Turners-Gap. L’ennemi avait abandonné durant la nuit les positions que l’obscurité seule lui avait permis de conserver la veille, et D. H. Hill, précédé par Longstreet, se repliait à la hâte vers Boonesboro. Ce village est situé au point où la route de Middletown, après être descendue de Turners-Gap, se divise en quatre branches : l’une la prolonge à l’ouest-nord-ouest, vers Williamsport, sur le Potomac ; une autre, se dirigeant au sud-ouest, atteint le fleuve près de Sharpsburg ; la troisième au nord-ouest conduit à Hagerstown ; la dernière au sud-est est celle de Rohrersville. Les trois premières traversent l’Antietam, qui, de Hagerstown au Potomac, coule directement vers le midi ; les collines qui bordent cette petite rivière sont parallèles aux arêtes du South-Mountain ; elles n’ont ni la hauteur ni les pentes abruptes de cette chaîne, mais la défense en est d’autant plus facile que l’Antietam, lent et profond, n’a qu’un petit nombre de gués presque impraticables. N’ayant pu défendre le South-Mountain, c’est derrière ce cours d’eau que Lee devait s’arrêter pour tenir tête à Mac-Clellan et attendre Jackson. La marche rapide de l’armée fédérale l’obligeait à livrer bataille avant de reprendre son projet d’invasion de la Pensylvanie. En continuant à se diriger sur Hagerstown, comme il l’avait voulu dans ses premiers plans, il offrait à Mac-Clellan l’occasion de se placer entre lui et les vainqueurs de Harpers-Ferry. Il fallait avant tout se rapprocher d’eux : il était donc obligé de serrer le Potomac, et ses têtes de colonne, tournant à gauche à Boonesboro, avaient pris la direction de Sharpsburg. Il se trouvait ainsi dans l’angle aigu formé par le Potomac et l’Antietam et n’était plus qu’à 19 kilomètres de Harpers-Ferry. Son front était couvert par un ruisseau difficile, et il pouvait repasser le fleuve qu’il avait à dos, s’il était vaincu dans la bataille défensive qu’il se préparait à livrer, ou si Jackson avait besoin de son secours. Vainqueur, il pouvait à son gré entrer en Pensylvanie ou rejeter Mac-Clellan sur le South-Mountain et Washington, Le 15, dans la matinée, il s’établissait dans cette excellente position. Cependant Mac-Clellan, déployant une grande activité, le suivait de très près. Une brillante escarmouche marqua l’entrée de sa cavalerie à Boonesboro. Il espérait pouvoir attaquer les confédérés dans cette même journée du 15, car il savait que Lee n’avait avec lui que D. H. Hill et Longstreet, et que le reste de son armée ne pouvait pas encore l’avoir rejoint ; mais il savait aussi, d’une manière presque certaine, que Harpers-Ferry venait de capituler, que par conséquent l’infatigable Jackson devait déjà être en marche pour rejoindre son chef : en effet, Franklin lui annonçait que ce jour-là à huit heures la canonnade autour de Harpers-Ferry avait subitement cessé, et que peu de temps après il avait rencontré dans Pleasant-Valley des forces ennemies très considérables. En présence de ces forces, il s’était arrêté, jugeant avec raison qu’il était trop tard pour tenter de délivrer les troupes de Miles et imprudent de s’aventurer plus loin de ce côté. Sur cette nouvelle, Mac-Clellan avait immédiatement rappelé à lui son lieutenant en lui indiquant la route de Brownsville, et la distance que celui-ci avait à parcourir permettait d’espérer qu’il aurait rallié le gros de l’armée avant que Jackson eût de son côté rejoint l’ennemi. Toutefois le mouvement de Lee sur Sharpsburg rendait la partie presque égale dans la course qui allait s’établir entre Jackson et Franklin, et la jonction de ces deux corps avec leurs armées respectives était le but de toutes les manœuvres qui devaient aboutir à une grande lutte sur les rives de l’Antietam. Lee le savait aussi bien que son adversaire : il attendait donc avec une vive impatience des nouvelles de Jackson. Enfin l’on apprit à Sharpsburg la capitulation de Harpers-Ferry et de ses 12,000 défenseurs ; l’armée confédérée vit dans ce succès la preuve de sa bonne fortune, et y puisa une nouvelle confiance dans sa supériorité sur des adversaires qui s’étaient si mollement défendus. Quant à son chef, il y vit avant tout la garantie de la prochaine arrivée de Jackson, sans laquelle il eût sans doute été obligé de repasser immédiatement le Potomac. Il lui envoya l’ordre de revenir en toute hâte, et Jackson, laissant à A. P. Hill le soin de faire exécuter la capitulation, partit le jour même avec ses deux autres divisions sous Lawton et Starke. Le reste des troupes qui avaient été réunies sous son commandement, les divisions Anderson, Mac-Law et Walker, devaient le suivre et le rejoindre le plus tôt possible à Sharpsburg. Pénétré de la nécessité de renforcer promptement le gros de l’armée, il laissait derrière lui près de 15,000 hommes, pour prendre lui-même les devans avec environ 8,000 ou 9,000, et, faisant faire à ces soldats éprouvés une pénible marche de nuit, il atteignit Sharpsburg le 16 de grand matin. Il arrivait à temps, car Mac-Clellan n’avait pu attaquer la veille les positions de Lee. Deux semaines seulement s’étaient écoulées depuis qu’il avait pris le commandement de cette armée ou plutôt de cette foule désorganisée. Il n’avait pu la transformer au point d’obtenir d’elle cette régularité et cette continuité dans la marche qui, plus encore que la solidité sous le feu, font la supériorité des vieilles troupes. Lorsqu’il arriva le 15 dans l’après-midi sur les bords de l’Antietam, il n’avait avec lui que deux divisions, celles de Sykes et de Richardson, appartenant au corps de Sumner. L’encombrement des routes, la fatigue des soldats, l’inexactitude de quelques chefs, l’insouciance des autres, avaient retardé tout le reste de l’armée, qui s’allongeait en colonnes interminables entre Boonesboro et l’Antietam. Avec deux divisions, il ne pouvait attaquer une vingtaine de mille hommes fortement établis derrière une rivière. Il fallut bien remettre la bataille au lendemain et se borner à reconnaître les positions de l’ennemi, à déterminer celles qu’il ferait occuper à ses troupes à mesure qu’elles arriveraient. Le 16 au matin, la ligne fédérale n’était pas encore complètement formée.

Lee de son côté, ainsi que nous l’avons dit, n’avait pas bougé, et, au moment où les unionistes se déployaient en face de lui au milieu des riches moissons qui descendaient jusqu’aux berges escarpées de l’Antietam, Jackson lui apportait l’appui moral de sa présence et le renfort de deux divisions. Cependant la situation de l’armée confédérée était grave, et il fallait qu’elle eût pour chef un homme bien résolu pour n’avoir pas repassé le Potomac à la faveur de la nuit et cherché une position plus sûre dans la vallée de Virginie. En effet, l’invasion qu’elle avait entreprise avec tant de confiance était interrompue : acculée à la frontière du Maryland, elle se trouvait réduite à la défensive et obligée de combattre, avec un fleuve à dos ; un adversaire qui avait sur elle une très grande supériorité numérique ; puis ces mouvemens rapides qui l’avaient amenée depuis le Rapidan jusqu’au Potomac ne s’étaient pas faits sans de grands sacrifices : le gros de l’armée avait marché en avant ; comme ces comètes qui sèment, dit-on, dans l’espace une partie de leur substance, elle. avait laissé derrière elle une nuée de retardataires qui s’était augmentée à chaque étape. C’étaient des malades, des hommes fourbus, boiteux ou épuisés par le manque de vivres, mais encore animés du désir, soutenus par l’espoir de rejoindre leurs camarades plus valides pour prendre part à leurs glorieux travaux. Toute armée est suivie d’une pareille queue ; cependant Lee, à cet égard, avait en Virginie un immense avantage sur Mac-Clellan. Tandis que ce dernier voyait ses traînards repoussés partout, traqués, enlevés par les partisans et parfois même traîtreusement assassinés, ceux de l’armée confédérée trouvaient à chaque pas l’abri, la nourriture, les soins, les encouragemens, qui leur rendaient des forces. Leur uniforme était un passeport qui leur assurait les sympathies de tous les habitans et les moyens de rejoindre leur corps. Aussi les vit-on bientôt se presser en foule au bord du Potomac ; ce ne fut que pour apprendre l’entrée de leurs camarades dans le Maryland. Ils ne pouvaient les y suivre, car le fleuve était pour eux un obstacle insurmontable ; l’armée confédérée avait disparu de l’autre côté, et les avant-postes fédéraux avaient repris possession de la rive opposée, qu’ils gardaient avec soin. Mais Lee leur avait laissé, dans toutes les habitations voisines du lieu où il avait passé, un mot d’ordre qui leur prescrivait de se rassembler à Winchester, dont il voulait faire sa base d’opérations. Pendant quelques jours, les défilés du Blue-Ridge furent tous remplis de ces hommes, au nombre de 20,000 ou 30,000, dit-on, qui gagnaient péniblement le rendez-vous qui leur avait été assigné. Le bruit du canon de Harpers-Ferry, répété au loin par l’écho dans les gorges profondes des Alléghanies, hâtait leur allure incertaine, car, si leur troupe ne formait plus une armée, elle comptait encore beaucoup de vaillans soldats. Cependant ils étaient perdus pour Lee tant que la campagne se ferait dans le Maryland. A leur nombre, il fallait ajouter celui des tués, des blessés, des malades, si bien que l’armée confédérée, réduite de moitié lorsqu’elle passa le Potomac, avait alors moins de 40,000 combattans [2]. Enfin les longues marches, les fréquentes privations avaient affaibli ces combattans eux-mêmes : par suite de l’insuffisance des moyens de transport, du peu de ressources que les états du sud pouvaient leur faire parvenir, et du système défectueux de l’administration militaire, ils manquaient à la fois de vivres et de munitions. Ces dernières surtout, qu’il fallait faire venir de Richmond sans le secours d’une voie ferrée, étaient devenues d’un prix inestimable pour Lee, et la rareté des munitions pouvait suffire à entraver tous ses mouvemens.

Il résolut néanmoins d’accepter le combat sur le territoire qu’il avait envahi. Les motifs politiques qui avaient commandé cette invasion ne permettaient pas d’y renoncer avant d’avoir tenté une fois la fortune des armes. D’ailleurs la position avantageuse que Lee avait choisie compensait en partie sa grande infériorité numérique. Obligé, par les manœuvres rapides de Mac-Clellan, de s’arrêter avant d’avoir pénétré en force dans la Pensylvanie, il avait abandonné Hagerstown et le cours supérieur de l’Antietam. Nous avons montré ce ruisseau formant un angle aigu avec la direction générale du Potomac ; la péninsule comprise entre ces deux cours d’eau est étranglée par un large coude du second, qui, inclinant à l’est avant leur confluent, se rapproche jusqu’à 4 kilomètres de la vallée de l’Antietam. C’est dans cette péninsule que Lee attendait l’attaque de Mac-Clellan. Le centre en est occupé par la petite ville de Sharpsburg ; le terrain est fortement ondulé, hérissé de rochers, couvert à peu près également de bois et de cultures, parsemé de nombreuses fermes et de cabanes. Quatre routes principales sortent de Sharpsburg. L’une au nord, passant par l’isthme compris entre l’Antietam et le Potomac, se dirige sur Hagerstown. La seconde, au sud-ouest, conduit à Sheppardstown, sur la rive droite du fleuve, par un gué excellent en temps de sécheresse. La troisième, au sud-est, menant à Rohrersville, traverse l’Antietam sur un pont de pierre, à 1,600 mètres de Sharpsburg. La quatrième, au nord-est, mène à Boonesboro par Keedysville, village situé de l’autre côté de l’Antietam, et passe ce ruisseau à 1,600 mètres au-dessus de la précédente. C’est par celle-ci que les deux premières divisions de l’armée du Potomac avaient débouché le 15 au soir devant les positions ennemies. Parmi les nombreux chemins de moindre importance qui sillonnent la péninsule, il faut en citer deux : celui de Harpers-Ferry, qui serpente le long de la rive gauche du Potomac et passe l’Antietam près de son embouchure, et celui qui relie Williamsport, gros bourg assis plus haut sur le Potomac, à ce même village de Keedysville. Avant de croiser la route de Hagerstown, ce chemin passe l’Antietam à 4 kilomètres en amont du pont de la route de Sharpsburg à Keedysville, c’est-à-dire à peu près à la hauteur du commencement de l’isthme. L’Antietam est ainsi traversé par quatre ponts de pierre. Ceux des chemins de Boonesboro par Keedysville, de Rohrersville et de Harpers-Ferry, sont jetés sur la rivière dans la partie de son cours où elle cesse d’être guéable : ils offrent donc les seuls passages praticables pour franchir cet obstacle ; ils sont fort étroits, d’un accès difficile et entièrement commandés par les hauteurs de la rive droite. Négligeant le plus inférieur des trois, trop éloigné pour être dangereux, Lee n’avait à garder que les deux autres pour couvrir efficacement son front de ce côté. En amont du pont de la route de Sharpsburg à Keedysville se trouvent au contraire plusieurs gués assez, bons à cette époque de l’année. Aussi, au lieu de chercher à défendre cette partie du cours de l’Antietam et de prolonger pour cela sa gauche d’une manière dangereuse, Lee avait-il replié celle-ci en potence dans la direction du Potomac : il fermait ainsi l’isthme et appuyait au fleuve l’extrémité de sa ligne. Le 15 au soir, il n’avait encore pu placer de ce côté que deux brigades du corps de Longstreet, commandées par Hood, car, comme on l’a vu, il n’avait alors que 20,000 hommes avec lui, et il était resté avec le gros de ses forces en face des positions que Mac-Clellan commençait à occuper. Longstreet et Hill s’étaient déployés sur les hauteurs qui bordent l’Antietam, le premier à droite et le second à gauche de la route de Boonesboro ; le terrain qu’ils avaient choisi se prêtait merveilleusement à la défensive. Du haut des coteaux qui s’élèvent sur l’autre rive de l’Antietam, d’où Mac-Clellan l’examinait, il semblait uni et assez ouvert ; mais il était en réalité fort accidenté, et rendait difficile toute manœuvre d’ensemble. Le centre des positions confédérées était marqué par une modeste église de bois, destinée à voir un carnage égal à celui qui avait donné une si terrible célébrité an temple de Shiloh. Situé à égale distance, environ 1,600 ou 1, 800 mètres, du Potomac, de l’Antietam et de la ville de Sharpsburg, Dunker-Church s’élève à l’ouest de la route de Hagerstown, près de la jonction d’une traverse importante qui se dirige au nord-est et d’un bois épais qui vient en cet endroit border la route. Au-delà, dans la direction.de Hagerstown, la route rencontre une vaste clairière ovale, longue d’à peu près 1,300 mètres. Le bois l’enveloppe presque de toutes parts : à l’ouest, la lisière s’écarte seulement de 300 ou 400 mètres de la route, pour s’en rapprocher de nouveau et la suivre pendant quelque temps ; à l’est, cette même lisière décrit un grand arc de cercle et coupe la traverse à environ 1 kilomètre de Dunker-Church. C’est dans cette clairière et dans les deux bois qui s’étendent l’un à l’ouest de la route, l’autre entre la route et la traverse, que la lutte devait être le plus acharnée. Les deux bois sont parsemés de rochers qui offrent un abri facile aux tirailleurs ; mais au-delà, au nord et à l’ouest on rencontre entre ces bois et le Potomac une ligne de collines, dont les pentes découvertes les commandent et les prennent complètement à revers. Entre Dunker-Church et l’Antietam, le terrain est également difficile ; mais, aussitôt que l’on sort du bois qui coupe la traverse, on se trouve en vue des collines de la rive gauche de l’Antietam et dominé par elles. A 400 ou 500 mètres de Dunker-Church, un chemin creux s’embranche à l’est sur la traverse en se dirigeant au sud-est, et vient, après plusieurs zigzags, se rattacher à la route de Sharpsburg à Keedysville. Tel était le terrain choisi par Lee. On voit que, si le 15 au soir il semblait négliger sa gauche, il pouvait, avec des troupes prises à sa droite, devancer sur ce point Mac-Clellan, qui était obligé de faire un grand détour pour gagner les gués de l’Antietam. Puis, n’ayant à droite que deux ponts, à gauche qu’un isthme étroit à défendre, il était toujours libre, en cas de revers, de repasser le Potomac au gué de Sheppardstown.

Le 16 au matin, toute l’armée fédérale était rassemblée sur les bords de l’Antietam, à l’exception des deux divisions du 6e corps et de celles de Couch et de Morell. Depuis le 15 au matin en effet Franklin, avec les trois premières, s’était laissé tromper par Mac-Laws. Lorsque la canonnade, cessant à Harpers-Ferry, lui avait révélé la reddition de la place, il avait remonté fort lentement Pleasant-Valley et s’était arrêté à Brownsville. Mac-Laws, malgré son infériorité numérique, l’avait suivi pas à pas, et Franklin, se croyant toujours en présence de forces supérieures aux siennes, passa toute la journée du 16 à observer l’ennemi dans une funeste immobilité. Quant à la division Morell, elle avait quitté le 16 au matin Boonesboro, sous la direction immédiate de Porter, pour marcher vers l’Antietam. Durant cette même matinée, Jackson arrivait à Sharpsburg par Sheppardstown avec les deux divisions Starke et Lawton ou plutôt les restes de ces deux divisions : elles ne comptaient pas ensemble plus de 4,000 hommes. L’avantage de la concentration était donc toujours en faveur de Mac-Clellan, car les divisions Mac-Laws, Anderson et A. P. Hill, c’est-à-dire plus du tiers de l’armée de Lee, étaient encore sur la rive droite du Potomac ; l’occasion de faire une attaque brusque et décisive, perdue la veille, s’offrait de nouveau au général fédéral, et les élémens eux-mêmes semblaient conspirer en sa faveur. La journée brûlante du 15 avait été suivie d’une de ces nuits claires et fraîches qui, dans ce climat toujours extrême, annoncent les approches de l’automne, et le 16, dès le point du jour, un brouillard épais, s’élevant des prairies humides qui bordent le Potomac et l’Antietam, vint envelopper les deux armées d’un voile impénétrable. Cette brume aurait pu cacher les mouvemens de Mac-Clellan, s’il avait été prêt, et lui permettre de masser toutes ses forces sur le point de la ligne ennemie qu’il lui conviendrait d’attaquer : elle ne fut que la cause de nouveaux retards pour l’armée fédérale. Celle-ci en effet n’avait pris ses positions de combat qu’après l’arrivée fort tardive des convois de munitions, et, une fois prête à marcher, elle fut obligée d’attendre que le soleil, dissipant la brume, vînt éclairer les passages de l’Antietam, qu’elle n’avait pu reconnaître la veille. Un temps précieux fut ainsi perdu, et la journée s’était déjà à moitié écoulée avant que Mac-Clellan eût pu arrêter son plan de bataille. Cependant ses divers corps s’étaient déployés sur les hauteurs qui bordent à l’est la vallée de l’Antietam, et avaient engagé avec les confédérés un vif combat d’artillerie. Burnside, avec le 9e corps, occupait les collines qui s’élèvent au sud du chemin de Rohrersville. Sur celles que gravit la route de Keedysville se trouvaient, en première ligne, les divisions Sykes à gauche de la route, et Richardson à droite, dans les positions qu’elles avaient prises la veille. Les deux autres divisions du corps de Sumner étaient massées derrière Richardson. Plus à droite, Hooker s’était établi aussi, la veille au soir, avec les têtes de colonne de sa première division, sur les hauteurs d’où la route de Keedysville à Williamsport descend vers l’Antietam en inclinant à droite : le reste de son corps d’armée l’avait rejoint pendant la nuit. Il était suivi de près par le petit corps de Mansfield, qui s’était arrêté derrière lui. Enfin Pleasonton, avec sa cavalerie, occupait déjà les gués et le pont supérieur de l’Antietam. Ainsi Mac-Clellan avait alors sous la main treize divisions d’infanterie et une de cavalerie, dont l’effectif nominal s’élevait à 66,000 hommes, et qui certainement ne pouvaient en compter moins de 45,000 à 50,000 prêts au combat.

Lee, qui n’avait guère plus de 25,000 nommes à lui opposer, s’était borné à rectifier sa ligne. Longstreet formait sa droite et D. H. Hill son centre ; tous les deux occupaient les collines qui dominent les routes de Keedysville et de Rohrersville ; le général en chef avait concentré presque toute son artillerie sur leur front, de manière à couvrir de ce côté contre toute attaque les passages de l’Antietam. Hood, à la tête de deux brigades, gardait à l’extrême gauche l’importante position de Dunker-Church. Enfin Jackson, avec ses deux petites divisions, avait été placé dans le vaste espace qui séparait la droite de Hood à Dunker-Church de la gauche de Hill sur l’Antietam, de manière à les relier autant qu’il était possible.

Depuis le point du jour, on s’attend de part et d’autre au combat, et chaque fois qu’une éclaircie du brouillard le permet, les batteries hostiles, placées sur les rives opposées, échangent leurs saluts meurtriers. Enfin, vers deux heures, le plan de Mac-Clellan est fait ; les positions sont reconnues, les ordres donnés, et Hooker se met en marche. Il doit passer l’Antietam aux gués et au pont supérieur, qui sont déjà, au pouvoir de la cavalerie fédérale, et venir attaquer par l’isthme le flanc gauche de l’ennemi ; mais il ne doit pas être seul dans ce mouvement, car c’est de ce côté que Mac-Clellan porte son principal effort. Reconnaissant la difficulté d’aborder de front les positions ennemies et d’enlever les passages de l’Antietam, il a résolu de les tourner. Burnside, avec le 9e corps, restera seul à cheval sur la route de Rohrersville, la division Sykes en face du pont de celle de Keedysville ; enfin toutes les autres troupes présentes sur le terrain, c’est-à-dire les deux corps de Mansfield et de Sumner, commandés par ce dernier, se tiendront prêts à passer l’Antietam à la suite de Hooker et à l’appuyer dans son attaque. Celui-ci rencontre, à 3 kilomètres au-delà de l’Antietam, sur la traverse dont nous avons parlé plus haut, les avant-postes de Jackson. Les tirailleurs confédérés sont promptement soutenus par Hood, accouru de Dunker-Church, et le combat s’engage dans les bois qui enveloppent, au nord et à l’est, la grande clairière voisine de cette église ; mais presque toute la journée ayant été consacrée aux préparatifs de la bataille, ce premier engagement a commencé fort tard, et l’obscurité vient bientôt séparer les combattans. Grâce aux facilités offertes par le terrain, la résistance opposée à Hooker a été vive, et l’allongement des colonnes fédérales, à la suite d’une marche rapide, n’a pas permis aux assaillans d’engager tout leur monde.

Durant la nuit, le corps de Mansfield passe l’Antietam et vient se placer à 2 kilomètres derrière celui de Hooker ; Sumner doit le suivre au point du jour à la tête du 2e corps. Franklin, avec les divisions Smith et Slocum, quittera à six heures du matin ses bivouacs de Pleasant-Valley ; prenant la route de Keedysville, il pourra donc arriver vers dix heures sur le champ de bataille. Porter avec sa seconde division, celle de Morell, l’atteindra aussi dans la matinée. Toute l’armée fédérale, sauf la division Couch, sera dès lors concentrée sur l’Antietam, et l’occasion d’écraser un ennemi divisé, occasion qu’elle n’a pu saisir ni le 15 au soir, ni pendant toute la journée du 16, s’offrira peut-être encore à elle durant les premières heures de celle du 17. En effet, Mac-Laws, A. P. Hill et Anderson sont encore loin de Sharpsburg, sur la rive droite du Potomac. Lee, qui a facilement deviné le plan de son adversaire, renforce son aile gauche. Jackson, se séparant du centre, vient relever les brigades de Hood dans les bois qu’elles ont défendus avec tant de ténacité la veille au soir, et où elles ont fait de grandes pertes. Le centre, formé par D. H. Hill, le soutiendra au besoin.

Sans perdre un instant, Hooker reprend l’attaque contre l’ennemi qu’il a tâté la veille, et communique à ses soldats cet entrain qui fait de lui un si bon divisionnaire. Mac-Clellan veut attirer toutes les forces ennemies aux environs de Dunker-Church, et le forcer ainsi d’affaiblir son centre et sa droite, puis en profiter pour faire enlever par Burnside le pont de la route de Rohrersville sur l’Antietam. Maîtres de ce passage, les fédéraux, qui menacent Sharpsburg et le gué de Williamsport, obligeront les confédérés à une prompte retraite. La supériorité numérique de son armée permet à Mac-Clellan de tenter cette manœuvre ; mais pour que l’attaque de sa gauche réussisse, pour qu’il puisse recueillir de ce côté les fruits du combat livré à l’extrême droite, il faudrait, dans tous les mouvemens de ses troupes, une précision sur laquelle il ne saurait compter.

Le 17 au matin, un soleil éclatant et que n’obscurcit aucune brume vient inonder de lumière les bois qui séparent l’Antietam du Potomac. Hooker a déployé ses trois divisions, Doubleday à droite, Ricketts à gauche et Meade au centre. Celui-ci rencontre le premier la petite division. Starke, qui a relevé Hood, et qui, s’abritant derrière les arbres, les rochers et les murs de clôture, oppose une résistance désespérée à l’attaque énergique des fédéraux. Les Pensyl-vaniens de Meade, aguerris par les rudes épreuves de Beaverdam, de Gaines-Mill, de Glendale et de Manassas, abordent l’ennemi avec impétuosité. La possession du bois est vivement disputée ; l’acharnement est égal, les pertes sont énormes des deux côtés ; presque tous les chefs sont moissonnés, et, au dire des soldats qui prirent part à cette lutte, elle fut plus sanglante que toutes celles dont ils avaient été témoins jusqu’alors. Cependant aux efforts des trois divisions de Hooker, qui ont bientôt été toutes engagées, se joint le feu des batteries fédérales placées sur la rive gauche de l’Antietam, et qui prennent d’enfilade la faible ligne des soldats de Jackson. Ce feu lointain ne pouvait leur faire un mal comparable à l’incessante fusillade à laquelle ils étaient exposés ; mais dans toutes les guerres le moindre danger sur leur flanc suffit souvent pour troubler des combattans épuisés et excités par la lutte, et il en était surtout ainsi dans la guerre que nous racontons, où les armées manquaient de cet élément de stabilité que fournissent ailleurs les anciens soldats. Au bout d’une heure, les confédérés étaient chassés du bois, et, traversant la grande clairière, ils se jetaient dans la forêt qui la borde à l’est, au-delà de la route de Hagerstown, pour y chercher un abri.

Hooker les suit de près et débouche derrière eux, dans l’espace ouvert qui est jonché de morts, de blessés et de débris de toute sorte ; mais, dans cette marche victorieuse, il compte sur un trop facile succès. Cette confiance qui est dans son caractère et qui lui donne tant d’élan le trompe sur l’importance de l’avantage qu’il vient de remporter. Il n’appelle pas à lui Mansfield, laissé en réserve dans les positions qu’il a occupées pendant la nuit. Ne songeant qu’à pousser en avant, il néglige de s’emparer des hauteurs qui s’éloignent graduellement de la route de Hagerstown. Il ne tardera pas à le regretter, car ces hauteurs, limitant à l’ouest la ceinture de bois qui enveloppe la clairière de Dunker-Church, dominent les positions nouvelles dans lesquelles les confédérés ont cherché un refuge. L’artillerie à cheval de Stuart en occupe bientôt les premières pentes, et suffit à tenir en échec la division Doubleday. A gauche, Ricketts a rencontré trois brigades de D. H. Hill, que celui-ci a détachées du centre confédéré pour soutenir Jackson. Dans la clairière même, Meade, demeuré seul et fort affaibli par les pertes qu’il a faites et par le désordre qui s’est introduit dans la plupart de ses régimens, reçoit aux approches de la route de Hagerstown une violente fusillade. En effet, Jackson a fait avancer, au secours de Starke, Lawton, avec la division qu’il tenait en réserve près de Dunker-Church ; postées à la lisière du bois, ces troupes fraîches ouvrent un feu meurtrier sur les fédéraux, qui, n’ayant aucun abri, s’arrêtent et reculent. Bientôt, voyant quelque hésitation dans leurs rangs éclaircis, Lawton reprend l’offensive. Les soldats de Starke se reforment et l’appuient. La première ligne fédérale est rompue ; heureusement pour elle, Mansfield arrive en cet instant à son secours. Appelé par Hooker, lorsque celui-ci avait trouvé près de Dunker-Church une résistance inattendue, ce vigoureux vieillard était accouru en toute hâte à la tête de ses troupes. Il est sept heures du matin. Le renfort est opportun, car le corps de Hooker fond à vue d’œil. Son chef ne veut pas cependant renoncer à la victoire. Il reforme sa ligne ébranlée, rappelle au centre Hartsuff avec la meilleure brigade de Doubleday, et revient à la charge. Il atteint de nouveau la lisière du bois ; mais là encore se brisent tous les efforts des fédéraux. Mansfield reprend l’offensive et déploie ses deux divisions en demi-cercle au milieu de la clairière. A gauche, dans les bois qui la bordent à l’est, Green, avec l’une de ses divisions, attaque les soldats de Hill, qui soutiennent le combat contre Ricketts. A droite, Williams s’appuie à la route de Hagerstown, et, la traversant bientôt, il cherche à enlever les bois et la colline qui s’étendent à l’ouest, pour déborder et prendre ainsi à revers les défenseurs de Dunker-Church. Les troupes de Jackson plient devant ce nouvel effort. Elles ont vu tomber leurs deux divisionnaires, Starke et Lawton, récemment appelés à ce poste d’honneur et de danger où l’on se succède si rapidement. Le premier est tué, le second blessé ; plusieurs autres généraux, presque tous les colonels, ont été atteints. Certaines brigades ont laissé un tiers, d’autres la moitié de leur effectif sur le terrain. Le corps de Jackson est anéanti pour le moment.

Mais les fédéraux ont fait des pertes égales. Mansfield a été tué au début de l’action. Ses deux faibles divisions, composées en partie de soldats enrôlés depuis peu de jours seulement, avaient déjà perdu par la marche une partie considérable de leur effectif. Exposées à un feu très violent, elles ont été fortement ébranlées malgré leur succès. A droite, sur les pentes de la colline qui domine le bois, Williams rencontre des murs de clôture, et, dans le bois même, des arêtes rocheuses, qui offrent un facile abri aux tirailleurs ennemis, et entravent sa marche. Cependant Lee, sentant toute l’importance de la lutte engagée de ce côté et voulant à tout prix soutenir sa gauche, n’hésite pas à dégarnir entièrement son centre et envoie D. H. Hill avec le reste de sa division au secours de Jackson. Hood, demeuré en réserve depuis la veille, se joint à lui, et ces deux généraux reprennent l’offensive, Hood contre Williams, Hill contre Green.

Les débris du corps de Hooker combattent en ligne avec les deux divisions de Mansfield ; mais, devant cette nouvelle attaque, les fédéraux sont obligés d’abandonner le terrain découvert qu’ils occupent : ils reculent jusqu’au bois d’où peu d’heures auparavant ils avaient délogé la division Starke. Hooker est grièvement blessé et emporté du champ de bataille où il a si vaillamment combattu. Hartsuff et Crawford sont tombés comme lui. Les soldats, privés de presque tous leurs chefs, se groupent au hasard pour reprendre, derrière les arbres, la fusillade contre l’ennemi. L’artillerie, cette arme pour laquelle les volontaires du nord ont toujours montré une aptitude particulière, soutient le combat avec obstination : il y eut un moment où une seule batterie suffit à couvrir tout le centre de Hooker. A gauche cependant, Green n’a pas lâché prise, et se maintient dans les bois qui s’étendent de ce côté jusqu’à Dunker-Church ; mais, de part et d’autre, les combattans épuisés attendent des renforts pour reprendre l’offensive, car c’est sur ce terrain resserré que le sort de la bataille semble devoir se décider.

Du côté des fédéraux, Sumner a passé la rivière au point du jour, à la suite de Hooker, et marche rapidement en se dirigeant sur le bruit du canon. Lee n’a laissé que deux divisions du corps de Longstreet, c’est-à-dire 9,000 ou 10,000 hommes, pour garder toute la ligne de l’Antietam, et il ne peut plus en distraire un seul homme. Heureusement pour lui, Mac-Laws, devançant Franklin, vient le rejoindre après avoir passé deux fois le Potomac, et ce renfort opportun est aussitôt dirigé sur Dunker-Church. Sumner arrive pourtant avant lui sur le champ de bataille, et la présence du 2e corps ramènera la victoire du côté des fédéraux. Il est neuf heures : l’occasion est favorable pour attaquer de front les positions des confédérés sur l’Antietam, que Lee a dégarnies pour porter à gauche une partie de leurs défenseurs. Porter avec Morell rejoint la division Sykes et forme ainsi le centre de la ligne fédérale, tandis que Burnside, avec le 9e corps, fort de 13,000 hommes, en occupe la gauche. Mac-Clellan, qui d’un point dominant embrasse tout le front de son armée sur les deux rives de l’Antietam, a, dès huit heures du matin, c’est-à-dire au moment de la reprise de l’offensive par Hood, expédié à Burnside l’ordre de commencer le combat, d’enlever le pont et d’attaquer Longstreet sur l’autre rive. Malheureusement Burnside, au lieu de se conformer à cet ordre en exécutant une attaque générale, se contente d’envoyer contre les défenseurs du pont la petite brigade Crook. Ce mouvement n’est appuyé que par deux régimens de la division Sturgis. Crook, accueilli par une vigoureuse fusillade, est promptement repoussé ; la brigade Rodman, qui devait passer un gué au-dessous du pont, ne réussit pas mieux. Sturgis renvoie alors à la charge ses deux régimens ; mais, malgré sa persévérance, il ne peut même atteindre le pont. Deux heures se passent en efforts faits successivement par de trop faibles détachemens, efforts sanglans et infructueux. Ainsi, tandis que la lutte grandit à droite, la gauche demeure toujours immobile. En vain Mac-Clellan a-t-il adressé à Burnside messager sur messager, avec l’ordre de plus en plus pressant de tenter une attaque générale. Il est midi, et ce général, avec ses quatre divisions, n’a encore engagé que trois brigades et n’a lancé que deux ou trois régimens à la fois contre le pont, autour duquel sont concentrés tous les moyens de défense de l’ennemi. Un temps précieux se perd ainsi en faibles et impuissantes tentatives.

Cependant Sumner, avec le 2e corps, a repris à droite le combat un moment suspendu. Sedgwick est en tête French le suit de près. Richardson, qui était la veille en première ligne, se trouve en queue, et passe l’Antietam à neuf heures et demie. Formant sa division en colonne par brigades déployées, Sedgwick entre dans la grande clairière du côté de l’est, dépasse d’abord les soldats de Green, qui n’avaient pas abandonné la lutte, puis la ligne de Williams, et, traversant diagonalement la clairière, il balaie devant lui les deux brigades de Hood. Il atteint ainsi la route de Hagerstown, la franchit en marchant toujours à l’ouest, et entre enfin dans les bois devant lesquels s’étaient brisés avant lui tous les efforts de Hooker et de Mansfield. Dans cette vigoureuse attaque, Sumner précède naturellement ses soldats. Seul en avant de sa ligne, la tête nue et hâtant le pas au bruit des balles qui coupent les branches autour de lui, le « vieux taureau des bois » se montre aussi énergique qu’à Fair-Oaks.

Rien ne peut arrêter Sedgwick, ni l’épaisseur du bois, ni les rochers qui forment sous les arbres des fortifications naturelles, et il atteint rapidement la lisière opposée du côté de Sharpsburg ; Dunker-Church est occupé, ainsi que le carrefour des deux routes, et les confédérés sont jetés en désordre dans les grands champs ouverts qui s’étendent au-delà. Le succès des fédéraux semblait décisif : la position qu’ils venaient de conquérir était la clé du champ de bataille, mais elle se trouve fort en avant du reste de la ligne fédérale, et Sedgwick en l’occupant a exposé ses flancs. A droite, il est quelque peu couvert par les bois et par Doubleday, mais à gauche un grand espace le sépare de Green, dont la division, réduite à une poignée d’hommes, ne peut lui offrir un appui bien solide. Les deux autres divisions de Sumner n’ont pas encore paru sur le champ de bataille. Ce sont les confédérés au contraire qui cette fois reçoivent les premiers renforts. Mac-Laws, avec sa division et la brigade Walker, en tout 5,000 ou 5,500 hommes, arrive enfin de Sharpsburg par la grande route de Hagerstown. Avant d’approcher de Dunker-Church, il rencontre des groupes épars, des fuyards, des blessés. Ce sont les débris des divisions de Jackson et de Hood que Sedgwick vient de pousser hors du bois. Mac-Laws ne perd pas un instant, lance la brigade Kershaw dans l’espace inoccupé qui, nous venons de le dire, sépare les positions de Sedgwick de celles de Green, et soutient cette attaque avec tout son monde. Sa droite rencontre le second de ces deux généraux et lui fait bientôt perdre du terrain ; sa gauche se jette sur le flanc de Sedgwick et le prend presqu’à revers. Celui-ci fait faire volte-face à sa troisième brigade commandée par Howard, mais il est trop tard. Avant d’avoir accompli ce mouvement dangereux, les soldats de Howard sont accueillis par un feu terrible qui les met en désordre. La première brigade de la division Williams, qui était commandée par Crawford avant sa blessure, avait été placée de manière à soutenir Howard : elle est entraînée avec lui. Le désordre gagne rapidement les deux autres brigades de Sedgwick, qui se croient déjà tournées et enveloppées. Malgré les efforts de ce dernier, qui est blessé trois fois sans vouloir quitter son poste, ces troupes abandonnent Dunker-Church et les bois voisins qui avaient été si chèrement achetés peu de temps auparavant. La seconde brigade de Williams, sous Gordon, revient à la charge, et pénètre de nouveau dans ces bois à la faveur d’une éclaircie dans l’épaisse fumée qui enveloppe les combattans ; mais elle se voit aussitôt exposée à un feu concentrique, et obligée de se replier à la hâte pour n’être pas enlevée. Les fédéraux en retraite traversent encore une fois la grande clairière qui a déjà été arrosée de tant de sang. Mac-Laws veut les suivre, il est accueilli par un feu d’artillerie qui l’arrête à son tour.

Le combat s’est étendu. Pour détourner le désastre qui menace Sedgwick, Sumner a envoyé à ses deux autres divisions l’ordre de hâter le pas, de se former sur sa gauche et d’attaquer l’ennemi sans délai ; mais ces divisions marchaient à grands intervalles. Si French et Richardson avaient paru sur le champ de bataille en même temps que Sedgwick, ils auraient changé son premier succès en une victoire décisive : ils ne peuvent plus désormais qu’arrêter sa défaite. French marche sur trois colonnes : celle de gauche formée par la brigade Max Weber, celle du centre par les nouvelles recrues de Morris, celle de droite par la brigade Kimball. Parvenu sur la traverse qui conduit à Dunker-Church, et près de laquelle Green vient d’être repoussé, il leur fait faire à chacune à gauche en bataille, et, ainsi formé sur trois lignes, il attaque la droite de Mac-Laws. La première ligne s’avance bravement, mais, pendant qu’elle gagne du terrain, la seconde est exposée à un feu d’enfilade qui met en désordre les soldats inexpérimentés de Morris. Kimball les dépasse et se déploie sur la gauche de Weber. Richardson arrive promptement à la suite de French, et prolonge sa ligne encore plus à gauche avec la brigade irlandaise de Meagher, soutenue à petite distance par celles de Caldwell et de Brooks.

Le terrain sur lequel ces deux divisions allaient combattre est parsemé d’obstacles naturels et artificiels. Il est coupé par le chemin creux qui rattache la traverse venant de Dunker-Church à la route de Sharpsburg à Keedysville. Au nord-est de ce chemin, c’est-à-dire du côté des fédéraux, se trouve la ferme Roulette, entourée de champs cultivés ; de l’autre côté, la maison du docteur Piper, qui n’est qu’à quelques centaines de mètres de la route de Hagerstown et plus près de Sharpsburg que de Dunker-Church. Cette maison, solidement construite, est située dans une position dominante, qui devait lui donner une grande importance dans une pareille lutte. Entre la ferme Roulette et la maison Piper s’étend une suite de mamelons, couverts, les uns de bois, les autres de champs de maïs clos de haies, et que séparent des ravins assez profonds. C’est entre ces mamelons et parfois sur leurs flancs que serpentait le chemin creux.

French et Richardson rencontrent bientôt les soldats de Hill près de la traverse et sur la ferme Roulette. Il est dix heures et demie. C’est le moment où Sedgwick supporte à Dunker-Church l’effort de Mac-Laws. La bataille a donc repris sur toute la droite fédérale. A gauche, toujours le même silence : Burnside n’a pas bougé. Sumner prête en vain l’oreille, espérant à chaque instant entendre de ce côté le bruit de l’attaque qui doit détourner l’attention de l’ennemi. Mac-Clellan envoie inutilement à son lieutenant des ordres de plus en plus précis, en lui prescrivant d’agir sur-le-champ et avec toutes ses forces. Le combat reste toujours limité à la droite. Lee en profite pour détacher encore une division du corps de Longstreet et oppose R. H. Anderson à French et à Richardson, dont les progrès deviennent menaçans. Longstreet reste ainsi chargé de défendre toute la ligne de l’Antietam avec une seule division, celle de Jones, forte de 4,000 à 5,000 hommes au plus.

Tandis qu’Anderson se joint aux troupes déjà fatiguées de Hill pour attaquer Richardson, Mac-Laws, renonçant à chercher Sedgwick dans le bois où il s’est replié, et ne pouvant se maintenir dans la clairière, où ses soldats sont trop exposés, se jette sur le flanc droit de French, qui a été découvert par la retraite de Sedgwick et de Green ; mais il ne peut l’entamer. Plus loin, sur la gauche fédérale, la brigade irlandaise résiste avec une rare énergie. à tous les assauts des confédérés. Son chef, le général Meagher, est blessé : il est remplacé par le colonel Burke, qui conduit ses compatriotes avec autant de courage que de sang-froid. Suivant leur tactique habituelle, les confédérés réunissent toutes leurs forces, pour faire une brusque attaque, tantôt sur un point de la ligne ennemie, tantôt sur un autre, en profitant des intervalles que le combat ouvre entre les diverses brigades qui la composent ; partout on est prêt à les recevoir, et ce sont les fédéraux qui bientôt reprennent l’avantage. La ferme Roulette est occupée, la ligne de mamelons est conquise, et le combat s’engage près du chemin creux, qui offre encore aux confédérés un abri et un excellent moyen de défense. French ne peut les en déloger ; mais à sa gauche Richardson poursuit son succès. La brigade de Caldwell, par un passage de ligne exécuté avec précision, a pris la place des Irlandais. Deux de ses régimens, commandés par un jeune officier d’avenir, on pourrait presque dire un adolescent, le colonel Barlow, prennent de flanc le chemin creux, qui n’a pu être enlevé de front, et obligent l’ennemi à l’abandonner en y laissant 300 prisonniers et trois drapeaux. Les brigades confédérées G. B. Anderson et Rodes, de la division D. H. Hill, sont poussées, l’épée dans les reins, par Richardson à travers un vaste champ qui s’étend jusqu’à la maison Piper. R. H. Anderson cherche à réparer cet échec en attaquant son flanc gauche, mais Barlow prévient ce mouvement, le rejette dans les vergers, et s’empare enfin de la maison Piper. Il est environ midi. Comme nous l’avons indiqué, Richardson n’est plus qu’à quelques centaines de mètres de la route de Hagerstown, presqu’à portée de canon des premières maisons de Sharpsburg. En s’avançant ainsi, il a tourné Dunker-Church ; pour peu qu’il continue, il obligera les confédérés à laisser le champ libre à Sedgwick et à lui livrer, avec la clairière, les bois tant de fois disputés depuis le matin. A sa gauche, Pleason-ton suit son mouvement avec trois batteries d’artillerie à cheval, couvre son flanc, et, occupant le terrain qui le sépare de l’Antietam, déloge les détachemens laissés par Lee à la garde du pont de la route de Keedysville. Ce passage est donc libre, et Porter peut désormais franchir sans difficulté l’Antietam avec ses deux divisions. Mais Richardson ne saurait poursuivre tout seul son avantage. A droite, la division Sedgwick est confondue avec les débris des corps de Hooker et de Mansfîeld. French est arrêté par les batteries ennemies, qui, placées près de Dunker-Church, le prennent d’enfilade toutes les fois qu’il veut s’avancer. Porter reste en réserve au moment où il aurait fallu qu’il vînt prendre à revers les troupes opposées à Burnside. Enfin ce dernier n’est pas encore sorti de sa funeste immobilité. Toutefois un renfort opportun arrive aux fédéraux ; c’est Franklin avec les deux divisions du 6e corps. Dès dix heures du matin, ses têtes de colonne avaient paru sur les rives de l’Antietam. Mac-Clellan l’avait bien tôt envoyé au secours de la droite, et vers midi et demi il entrait en ligne.

Voici quelle était alors la situation des fédéraux. Six divisions, comptant le matin 31,000 hommes, avaient tellement souffert, qu’elles ne pouvaient reprendre la lutte. Le combat n’était soutenu que par deux divisions et l’artillerie de Pleasonton, environ 13,000 hommes et vingt bouches à feu. Enfin huit divisions, fortes le matin de 39,000 hommes, étaient sous les armes près du champ de bataille, et, sauf quelques régimens engagés par Burnside près du pont, n’avaient pas encore brûlé une amorce.

De son côté, Lee avait vu les deux divisions de Jackson et celle de Hood décimées et désorganisées ; elles ne pouvaient, pas plus que leurs adversaires, reprendre l’offensive. Mac-Laws et Walker avaient fait à leur tour des pertes énormes dans la fatale clairière : ils étaient épuisés. Après une lutte prolongée, D. H. Hill avait été rejeté en désordre au-delà de la maison Piper, R. H. Anderson n’avait pu entamer French et avait été obligé de se replier devant le feu bien nourri de l’artillerie de Pleasonton. Longstreet avait déployé les quatre brigades qui lui restaient pour couvrir toute la droite confédérée, et il ne pouvait opposer plus de 2,000 hommes à Burnside. Lee n’avait donc pas un seul combattant disponible, pas un bataillon en réserve, et, loin de pouvoir profiter de l’épuisement de quelques divisions fédérales pour enfoncer la ligne ennemie, il avait la plus grande peine à maintenir la sienne. Aussi, pour la resserrer, avait-il abandonné le terrain si chaudement disputé dans la matinée : son aile gauche avait quitté Dunker-Church, dont une brigade de Smith, envoyée de ce côté par Franklin, s’empara sans combat. La brigade de droite de la même division était venue tirer d’affaire une batterie qui se trouvait fort aventurée sur la route d’Hagerstown : la troisième à gauche avait porté secours à French, qui manquait de munitions. Poussant en avant, Smith rencontre enfin les soldats de Mac-Laws dans les bois qui avoisinent Dunker-Church, et les premières troupes qu’il envoie pour les déloger sont repoussées. Franklin, jugeant alors qu’un grand coup peut et doit être porté de ce côté pour entraîner définitivement la victoire, masse derrière Dunker-Church toute la division Slocum et se prépare à attaquer vigoureusement l’aile gauche confédérée. Il est une heure. Les divisions de French et de Richardson, sans quitter leurs positions, occupent l’ennemi par une vive fusillade au milieu de laquelle le second de ces deux généraux tombe mortellement frappé : perte cruelle à cette heure surtout, car, malgré ses manières un peu rudes, Richardson savait se faire aimer des soldats, et son courage intrépide les entraînait au moment difficile. L’appui de l’artillerie manque de ce côté, où quelques pièces seulement ont réussi à se mettre en batterie. Plus à gauche, le feu de Pleasonton a permis à Porter de s’emparer du pont de la route de Keedysville et d’y faire passer six bataillons d’infanterie régulière, qui viennent soutenir les batteries de la division de cavalerie. Burnside, pressé de nouveau par Mac-Clellan, qui a envoyé près de lui un officier supérieur chargé de veiller à la stricte exécution de ses ordres, sort enfin de son inaction. Nous insistons sur ce retard, non-seulement parce qu’il fit perdre à Mac-Clellan tous les fruits de sa victoire, mais surtout parce qu’il peint les difficultés que, dans ces armées improvisées, un général en chef rencontrait pour faire réussir ses combinaisons : exemple d’autant plus frappant que Burnside était un ami personnel de Mac-Clellan, un officier très brave, loyal, et qui avait même montré à Roanoke une véritable capacité militaire.

C’est donc vers une heure qu’il se décida enfin à faire un grand effort pour enlever les passages de l’Antietam. Le pont était dominé, du côté de la rive confédérée, par une pente sur laquelle des murs de clôture parallèles formaient pour ses défenseurs d’excellens parapets. Le feu de toute l’artillerie de Longstreet était concentré sur ce point : les attaques partielles faites pour en forcer le passage avaient invariablement échoué ; lorsqu’enfin Burnside fit avancer à la fois les quatre beaux régimens du général Ferrero, soutenus par des forces considérables, la petite brigade confédérée de Toombs ne put leur résister. Les assaillans laissent 200 hommes sur le carreau, mais le pont est enlevé et le passage ouvert. Au même moment, la division Rodman traverse l’Antietam à un gué qui vient d’être découvert plus bas, et le 9e corps, dirigé par Cox et Burnside, qui s’exposent vaillamment tous les deux, occupe les hauteurs sur lesquelles la route de Rohrersville s’élève entre Sharpsburg et la rivière. Il n’y a plus qu’à avancer pour tirer parti de ce succès. Si Franklin à droite, Porter au centre, Burnside à gauche attaquent à la fois l’ennemi, celui-ci sera poussé dans Sharpsburg, et son désastre sera complet ; mais en cet instant critique l’esprit de décision manque aux chefs fédéraux. Burnside s’arrête pour reformer sa ligne et pour faire passer la rivière au reste de son corps : il perd ainsi deux heures précieuses. A droite, Sumner arrive à Dunker-Church, et, frappé de la désorganisation des troupes de Sedgwick, il prend sur lui d’interdire à Franklin la grande attaque que celui-ci allait commencer. En vain Franklin lui en montre-t-il l’urgence ; le vieux soldat, qui était aussi obstiné que brave, le retient en place avec tout son monde pour repousser une attaque présumée de l’ennemi, qui n’y songeait guère cependant. Enfin au centre Mac-Clellan, trompé, comme devant Richmond, par les exagérations des espions et des déserteurs, sur le nombre de ses ennemis [3], garde en réserve la plus grande partie du corps de Porter, afin de parer à un retour offensif des confédérés. Deux corps, c’est-à-dire près de 25,000 hommes, restent ainsi sans être sérieusement engagés dans un moment où Lee a envoyé au feu jusqu’à son dernier homme.

Néanmoins, si Burnside avait suivi plus exactement les instructions de son chef, s’il avait dès le matin fait une attaque générale, et si, après avoir passé l’Antietam, il n’avait pas tardé deux heures à reprendre l’offensive, il aurait certainement placé Lee dans une situation fort périlleuse ; mais ces deux heures ont donné à A. P. Hill, qui arrive de Harpers-Ferry avec sa belle et nombreuse division, le temps de passer le Potomac et de venir prendre part au combat. Il est trois heures. Burnside pousse déjà devant lui la faible brigade de Toombs et gagne rapidement du terrain. Il a gravi les collines qui séparent l’Antietam du plateau de Sharpsburg : l’artillerie ennemie va tomber entre ses mains, il est déjà presque dans la ville, au sud de laquelle Longstreet s’efforce de reformer son monde, quand A. P. Hill tombe subitement sur son flanc gauche. Le combat change aussitôt de face : la lutte sur ces collines devient des plus violentes, et les fédéraux, surpris de cette résistance nouvelle, s’arrêtent, pour reculer bientôt après.

Cependant aucune diversion ne se fait à la droite, qui à son tour demeure immobile. Voyant l’état dans lequel se trouvent les corps de Hooker, de Mansfield, de Sumner, Mac-Clellan se range à l’avis de ce dernier, et, contremandant toute attaque de ce côté, il n’emploie les troupes de Franklin qu’à rectifier et à consolider sa ligne. C’est donc à gauche, sur Burnside, que porte maintenant tout l’effort de l’ennemi. Les quatre petites divisions de ce corps, qui ne comptaient guère plus de 3,000 hommes chacune, sont ainsi placées : Wilcox à droite, Rodman à gauche de la route, Cox en seconde ligne de manière à les soutenir tous deux, enfin Sturgis près du pont. L’attaque de Hill tombe sur Rodman, qui est contraint de faire face à gauche. Il laisse ainsi entre sa droite et la gauche de Wilcox un espace vide, dans lequel la brigade Archer, suivie par Branch et Pender, pénètre aussitôt. Cette attaque de front est soutenue par Toombs, qui se joint à Hill pour presser le flanc gauche des fédéraux. Exposée à un feu concentrique, la division Rodman fait des pertes cruelles, voit son chef mortellement blessé et cède du terrain. Le désordre la gagne bientôt. Heureusement pour elle, la brigade Scammon, de la division Cox, faisant à son tour un changement de front à gauche, arrive à propos pour la soutenir et interrompre le succès de Hill ; mais les confédérés reviennent à la charge, voulant à tout prix arrêter la marche du 9e corps. Celui-ci se trouve, comme tout à l’heure Sedgwick, compromis par les progrès mêmes qu’il a faits. Obligé de combattre à la fois sur sa gauche et sur son front, il voit sa droite non moins exposée. Une seule brigade, celle de Warren, du corps de Porter, a été envoyée pour le soutenir de ce côté ; le reste de l’armée ne s’est pas ébranlé. Cox, qui a le commandement du 9e corps, appelle à lui la division Sturgis et soutient encore quelque temps le combat ; mais ses pertes augmentent, la nuit approche, il est évident que l’ennemi ne lui permettra pas d’atteindre Sharpsburg. Isolé, de plus en plus pressé, il est forcé de se replier sur la ligne des collines qui bordent l’Antietam, et dominent les passages conquis quelques heures auparavant.

Les confédérés se bornent à le suivre à distance en soutenant le feu avec leur artillerie, et bientôt l’obscurité vient mettre un terme au combat. La bataille de l’Antietam était terminée. C’était la plus sanglante de toutes celles qui eussent encore été livrées dans cette guerre. Les pertes des fédéraux s’élevaient à 2,010 tués, 9,416 blessés et 1,043 prisonniers, soit en tout 12,469 hommes, parmi lesquels se trouvaient 8 généraux, dont 2 chefs de corps et 3 divisionnaires. Celles de Lee étaient relativement au nombre de ses troupes, plus grandes encore. Il comptait près de 1,600 tués, parmi lesquels 2 généraux : Starke et Branch. Ses blessés étaient au nombre de près de 7,000, sans y comprendre ceux qui étaient tombés aux mains de l’ennemi. Sa petite armée avait donc été réduite de 10,000 hommes au moins dans cette seule journée. Il avoua une perte totale de 1,567 tués et 8,724 blessés pour les combats de Cramptons-Gap, Turners-Gap, Harpers-Ferry, et pour la bataille de l’Antietam. Ces chiffres ne concordent pas exactement avec ceux de ses subordonnés, qui sont, pour la plupart, un peu plus élevés. Il ne donne pas le nombre des prisonniers valides qu’il laissa aux mains des fédéraux ; mais Longstreet en accuse 1,310 pour son corps, et D. H. Hill 925 pour sa division ; Mac-Clellan parle de 5,000 : on peut sans exagération les estimer à 3,500, ce qui, d’après le compte même du général en chef de l’armée confédérée, porterait ses pertes dans les cinq jours à 14,000 hommes, dont les quatre cinquièmes au moins appartiennent à la dernière journée.

Ces pertes matérielles étaient cependant plus faciles à réparer que le dommage moral que l’échec de l’armée de Lee fit éprouver à la cause confédérée. Elle avait sans doute, par son courage et sa ténacité, évité un grand désastre ; mais elle n’avait pu maintenir la victoire sous ses drapeaux. La bataille du 17 était pour elle une défaite au triple point de vue de la tactique, de la stratégie et de la politique. Sur le champ de bataille, elle avait fini par perdre dans toute l’étendue de sa ligne, depuis Dunker-Church jusqu’au dernier pont de l’Antietam, un terrain considérable ; elle y avait laissé des canons, des drapeaux et plusieurs milliers de prisonniers. Le soir du 17, elle était tellement éprouvée qu’elle ne pouvait songer à reprendre l’offensive : le retour en Virginie était devenu une nécessité. Enfin les résultats politiques de la bataille de l’Antietam n’étaient pas moindres : les confédérés étaient obligés d’abandonner le dernier pouce de terrain qu’ils occupaient dans le Maryland, ils cessaient de menacer la Pensylvanie, et, au lieu d’avoir obtenu par un coup d’éclat la reconnaissance des neutres, ils avaient prouvé qu’ils perdaient leur principale force en prenant l’offensive.

L’erreur que Lee expia par cette grande défaite est évidente, et on peut en suivre les conséquences à travers les événemens que nous venons de raconter. Cette erreur fut de diviser son armée pour prendre Harpers-Ferry en présence de Mac-Clellan, et de trop compter sur les lenteurs de son adversaire. S’il n’avait pas ainsi partagé ses forces, il aurait eu le choix, ou de livrer la bataille décisive dans des conditions bien plus favorables sur les pentes escarpées de South-Mountain, ou de continuer avec tout son monde la campagne sur le Haut-Potomac. Les fautes de ses ennemis réparèrent en partie les siennes. A la faveur de la honteuse capitulation de Miles, des retards de Franklin le 14 et le 15, et des délais qui ne permirent pas à Mac-Clellan de l’attaquer le 16, il put réunir tout son monde le 17 sur le champ de bataille. Cependant l’issue du combat eût peut-être été différente, si, au lieu d’arriver à trois heures de l’après-midi, A. P. Hill avait pu prendre part à la lutte dès le matin et joindre ses efforts à ceux qui continrent si longtemps la droite fédérale. Si Mac-Clellan n’obtint pas une victoire plus décisive, s’il ne profita pas de cette occasion pour porter à Lee un coup irréparable, on peut attribuer à plusieurs causes ce non-succès relatif. La première se trouve dans l’état moral de ses troupes. L’armée qu’on venait de lui confier se composait en partie des vaincus de Manassas, et pour le reste de soldats levés depuis une ou deux semaines seulement, qui n’avaient jamais marché, jamais vu le feu, qui ne connaissaient ni leurs chefs ni leurs camarades. Ils se battirent avec une grande bravoure, mais on ne pouvait demander à ces hommes ce que Lee obtenait des siens. Leurs rangs n’avaient pas cette cohésion qui permet de profiter sans retard d’un premier succès. On peut reprocher aux généraux unionistes d’avoir divisé leurs efforts sur la droite en attaques successives et d’en avoir ainsi affaibli l’efficacité. Les corps de Hooker, de Mansfield et de Sumner, c’est-à-dire une force de 40,000 à 44,000 hommes, au lieu d’être engagés l’un après l’autre durant l’espace de quatre heures, auraient pu se réunir pour frapper ensemble la gauche confédérée, qu’ils auraient sans doute écrasée. Mac-Clellan et plusieurs de ses lieutenans s’exagérèrent aussi, nous le répétons, le nombre de leurs adversaires, et cette erreur arrêta Franklin et Porter, dont l’intervention à la fin de la bataille eût été irrésistible. Enfin Burnside, par sa longue inaction, renversa tous les plans de Mac-Clellan, permit à Lee de porter toutes ses forces à sa gauche, et priva ainsi les fédéraux des principaux avantages qu’une conduite plus énergique de sa part leur aurait certainement assurés.

Le soleil du 18 septembre vint éclairer une de ces scènes de souffrances et d’angoisses qui confondent l’orgueil de l’homme par le spectacle de sa faiblesse et de sa cruauté ; 20,000 hommes, tués ou blessés la veille, gisaient sur cet étroit champ de bataille. Leurs camarades étaient épuisés par la lutte, la fatigue, la privation de sommeil et de nourriture.

Mac-Clellan avait bien songé à reprendre l’offensive ce même jour, à faire de nouveaux et peut-être de plus grands sacrifices pour compléter la victoire si chèrement achetée la veille. Plusieurs généraux, Franklin entre autres, le lui demandaient. D’autres, comme Sumner, le détournaient d’une résolution aussi hardie. Cette attaque offrait des chances sérieuses de succès ; mais avec des troupes novices les paniques, les accidens imprévus, étaient toujours à craindre et pouvaient compromettre tous les résultats déjà obtenus : la Pensylvanie protégée, Washington dégagé, l’invasion définitivement repoussée. Le général unioniste ne voulut pas courir ce risque. Son devoir, comme chef et comme citoyen, lui commandait de ne frapper désormais qu’à coup sûr, « car, dit-il lui-même, une bataille perdue aurait tout perdu. » L’armée du Potomac était fort réduite, non-seulement par l’absence des soldats tués, blessés ou pris, mais surtout par la désorganisation des corps qui avaient le plus souffert dans la bataille. Ainsi celui de Hooker, qui, sur 14,856 hommes, en avait eu 2,619 mis hors de combat, n’en comptait, le 18 au matin, que 6,729 sous les drapeaux. D’importans renforts allaient d’ailleurs arriver, il fallait les attendre. Les deux divisions de Couch et de Humphreys rejoignirent l’armée dans la matinée. Dès qu’elles parurent, Mac-Clellan, désormais assuré du succès, donna tous les ordres pour attaquer, le lendemain 19, les confédérés dans les positions qu’ils occupaient depuis la bataille.

Son prudent adversaire ne l’y attendit pas. Il avait reçu aussi un renfort dans la journée du 18, celui de la dernière division laissée à Harpers-Ferry ; toutefois ces troupes fraîches ne suffisaient pas à compenser ses pertes. La campagne sur la rive gauche du Potomac était finie et ne pouvait se reprendre. Dès lors il était inutile de persister à se maintenir dans l’angle de ce fleuve et de l’Antietam, où tant de sang avait déjà été versé inutilement pour la cause confédérée : c’était s’exposer sans objet à une attaque qui aurait pu dégénérer en désastre. Dans la nuit du 18 au 19, toute l’armée de Lee, profitant de ce que les eaux du Potomac étaient très basses alors, repassait silencieusement en Virginie. Elle laissait derrière elle, sur le sol du Maryland, avec nombre de ses meilleurs soldats tués ou blessés, bien des espérances déçues, bien des illusions détruites ; mais les confédérés quittèrent en vaillans soldats le sol qui leur avait été si funeste, en n’abandonnant à l’ennemi aucun trophée de leur retraite nocturne. Le lendemain matin, une partie du corps de Porter traversa le fleuve à leur suite, repoussant devant elle la brigade Lawton, qui lui disputa mollement le gué de Sheppardstown et qui perdit quelques canons dans cette affaire. L’armée confédérée se retirait sur Martinsburg et la partie occidentale de la vallée de Virginie. Jackson devait former l’arrière-garde et défendre la ligne de l’Opequan, affluent du Potomac. Craignant d’être trop pressé par les fédéraux, il se décida à faire contre eux un retour offensif. Le 20 au matin, à la tête de deux divisions, il surprit Porter, qui n’avait encore fait passer le Potomac qu’à une partie de ses troupes. Se formant sur deux lignes, A. P. Hill les attaque de front, tandis qu’Early s’embusque dans les bois qui avoisinent les hauteurs où les fédéraux sont postés. Une charge de Hill, que l’artillerie ennemie ne peut arrêter, ébranle les soldats de Porter ; Early achève de les mettre en désordre, et ils gagnent à la hâte l’autre rive du Potomac, en laissant derrière eux un bon nombre de tués et de blessés, ainsi que 200 prisonniers. Jackson revint, avant la nuit, prendre position sur l’Opequan. Mac-Clellan de son côté occupa quelques jours après Harpers-Ferry. La campagne du Maryland était terminée.


COMTE DE PARIS.

  1. L’intéressant récit qu’on va lire fait encore partie des deux nouveaux volumes de l’Histoire de la guerre civile en Amérique par M. le Comte de Paris, qui vont paraître incessamment chez l’éditeur Michel Lévy.
  2. Le général Lee, dans son rapport, donne le chiffre de 33,000 ; mais d’autres documens permettent de croire que, selon l’habitude des confédérés, le chiffre qu’il indique est inférieur à la vérité.
  3. Le général Mac-Clollan, dans son rapport, évalue l’armée confédérée au chiffre de 97,445 hommes. Si Lee avait eu réellement une pareille force sous ses ordres, les dispositions de son adversaire, loin d’être trop prudentes, eussent pu à bon droit être taxées de témérité.