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La Guerre civile en Amérique/02

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La Guerre civile en Amérique
Revue des Deux Mondes3e période, tome 8 (p. 762-784).
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LA
GUERRE CIVILE
EN AMÉRIQUE

PRISE DE LA NOUVELLE-ORLEANS [1]

La Nouvelle-Orléans était la plus importante de toutes les cités de la confédération, tant par sa population, qui s’élevait à cent soixante-dix mille âmes, que par sa position sur le cours inférieur du Mississipi. Elle ne possédait dans ses murs qu’un nombre insignifiant d’esclaves, treize mille environ, mais elle était le principal entrepôt de toutes les riches plantations de coton et de canne à sucre qui s’élevaient sur les deux rives du Mississipi, et qui étaient exclusivement exploitées par le travail des nègres. Aussi ses habitans, profondément divisés par l’origine et la langue, avaient-ils toujours été unanimes pour soutenir la cause esclavagiste depuis qu’elle jouait le premier rôle dans les affaires politiques de la république, et ils n’avaient pas été des moins ardens à lever en 1861 l’étendard de la sécession. Un bon nombre d’entre eux avaient combattu vaillamment sur le champ de bataille du Bull-Run. Si la confédération pouvait un jour se faire reconnaître et jouir d’une existence tranquille et indépendante, si, réalisant le rêve de la vaste association connue sous le nom de Chevaliers du Cercle d’or, elle pouvait envelopper le golfe du Mexique en s’annexant Cuba d’un côté et le Mexique de l’autre, la Reine du Mississipi était assurée de devenir la capitale de cette nouvelle puissance. Tant que la guerre durait, elle était un point stratégique de première importance. Si les fédéraux parvenaient à s’en emparer, ils se trouvaient établis au centre de l’un des plus riches des états rebelles, ils enlevaient à leurs adversaires un port dont le blocus exigeait un grand nombre de navires et obtenaient une base d’opérations solide pour attaquer à revers les armées chargées de défendre le cours supérieur du Mississipi : aussi, dès le début de la guerre, songèrent-ils à s’en rendre maîtres. Au mois de décembre 1861, le général Phelps, avec quelques bataillons du Massachusetts, avait débarqué sur l’îlot sablonneux de Ship-Island, situé à l’entrée de la baie dite le Lac-Borgne. Cette baie s’étendant jusque près de la Nouvelle-Orléans la station de Ship-Island, fort mauvaise d’ailleurs, battue par les vents, dangereuse pour les navires et malsaine pour les hommes offrait un point de ravitaillement indispensable pour la flotte et les troupes qui allaient attaquer la capitale de la Louisiane. Phelps avait trouvé sur cet îlot un grand ouvrage, commencé avant la guerre, que les confédérés avaient évacué dans le mois de septembre, et que les soldats fédéraux avaient achevé à leur place…

Le projet d’expédition contre la Nouvelle-Orléans, arrêté à la fin de 1861, puis abandonné à l’époque où une guerre avec l’Angleterre semblait imminente, avait été repris dès que la question des prisonniers du Trent avait été résolue pacifiquement. Le général Butler avait été chargé de lever les troupes nécessaires à cette expédition, et, afin de le placer au-dessus des autorités locales, dont il pouvait contrarier les opérations de recrutement, un district militaire fut créé tout exprès pour lui dans les états de la Nouvelle-Angleterre. Il se mit activement à l’œuvre et réunit bientôt une dizaine de mille hommes ; mais la partie navale était la plus importante de cette expédition ; elle fut confiée au capitaine Farragut, officier d’une grande expérience et qui était resté fidèle à son drapeau, quoiqu’il fût né dans le Tennessee. Il reçut le commandement de l’escadre du golfe du Mexique, et s’embarqua le 2 février 1862 à Hampton-Roads sur la belle corvette le Hartford, qu’il devait conduire dans bien des combats. Le secret sur le but de l’entreprise avait été parfaitement gardé. Les navires que le gouvernement rassemblait de tous côtés pour cette expédition avaient reçu des ordres cachetés, leur indiquant comme point de ralliement la station de Key-West ou les bouches du Mississipi. Butler se mettait en route trois semaines plus tard. Après avoir reçu, le 23 février, les instructions du président et du général Mac-Clellan, il quittait la baie de la Chesapeake avec une flotte de transport sur laquelle étaient embarquées les troupes qu’il avait levées dans le nord et trois régimens détachés de Baltimore. Il devait en rallier deux autres à Key-West et un au fort Pickens. La traversée fut longue et pénible, et ce n’est qu’après un mois de voyage qu’il débarqua à Ship-Island, où il se trouva à la tête de 13,700 hommes. Farragut l’attendait depuis longtemps et avait profité de ce délai pour organiser ses forces et les préparer à l’entreprise difficile qui leur était confiée. Son escadre se composait de la frégate le Colorado (48 canons), de la corvette le Brooklyn (24 canons), qui bloquait déjà depuis quelque temps le Mississipi, du sloop l’Iroquois (9 canons), rappelé des Antilles, des navires suivans, récemment équipés dans les arsenaux du nord : le Hartford (24 canons), que nous venons de nommer, le Richmond (26 canons), le Pensacola (24 canons), le Mississipi (12 canons), l’Oneida (9 canons), la corvette à voiles le Portsmouth (17 canons), et de dix canonnières : le Varuna (12 canons), le Cayuga (6 canons), le Winona, le Katadin, l’Itasca, le Kineo, le Wissahickon, le Pinola, le Kennebeck, le Sciota, de 4 canons chacune ; ces canonnières étaient toutes des navires de commerce d’un faible échantillon, que la marine avait achetés et transformés, pour la circonstance, en bâtimens de guerre. On donnait en outre à Farragut des machines de guerre d’un genre nouveau, que nous verrons jouer un rôle important dans les combats dont le Mississipi sera le théâtre : c’étaient vingt bricks à voiles, portant chacun un mortier, qui avaient été équipés à l’arsenal de Brooklyn. Ces bâtimens, d’un faible tirant d’eau, jaugeaient de 200 à 300 tonneaux ; une charpente massive en occupait tout le centre, depuis la cale jusqu’au pont, et soutenait une solide plate-forme, au milieu de laquelle se trouvait une plaque tournante portant le mortier. Celui-ci pesait 8 tonnes 1/2 et lançait une bombe de 15 pouces de diamètre. Un certain nombre de remorqueurs étaient attachés au service de cette flottille, que commandait un officier énergique et intelligent, le capitaine David Porter. La flotte de Farragut comptait en tout quarante-six bâtimens portant trois cents canons ou mortiers ; mais elle n’avait pas un seul navire blindé.

C’était au moment où l’avantage immense des navires de ce genre venait d’être démontré par les combats de Hampton-Roads que Farragut allait conduire ses bâtimens de bois sous le feu convergent des forts de la Nouvelle-Orléans. Les habitans de cette ville vivaient dans la plus grande sécurité. Ils prédisaient aux fédéraux le sort de l’expédition anglaise qu’Andrew Jackson avait si bien battue sous leurs murs en 1815. La position de la Nouvelle-Orléans semblait justifier ces espérances. Dans la contrée basse et marécageuse qui s’étend au sud de cette ville, le Mississipi, pareil au Nil et aux fleuves de la Hollande, coule sur un dos d’âne sans cesse exhaussé par ses propres alluvions, et les levées naturelles qui l’encaissent au loin dans la mer donnent à son embouchure l’aspect d’une suite de promontoires, qui trompa les premiers explorateurs du golfe du Mexique. Les eaux du fleuve ont, dans tout le delta, une grande profondeur : on n’y rencontre aucun de ces bancs de sable qui en rendent si dangereux le cours supérieur ; mais, au-dessous de la Tête-des-Passes, au point où chaque branche verse ses eaux dans la mer, il s’est formé, comme à l’embouchure de tous les grands fleuves, des barres difficiles où il n’y a que trois ou quatre brasses d’eau. La Nouvelle-Orléans est située sur la rive gauche, à 160 kilomètres au-dessus de ces embouchures ; mais elle est séparée par quelques kilomètres seulement de la baie du Lac-Borgne, où se jettent, par de nombreux canaux ou bayous, pour employer le terme local, les eaux que les levées du fleuve laissent échapper. On ne peut cependant attaquer la ville de ce côté, parce que le Lac-Borgne n’a pas de profondeur, et qu’entre ses rives et la levée sur laquelle est assise la Nouvelle-Orléans s’étendent de vastes et impraticables marécages. Quelques ouvrages de peu d’importance suffisaient largement à couvrir la ville derrière ces marais. Les forts Jackson et Saint-Philippe, qui défendaient le cours inférieur du fleuve et commandaient les véritables approches de la grande cité du sud, sont situés à 60 kilomètres environ au-dessus des passes du Mississipi. Le fort Saint-Philippe, sur la rive gauche, a été fondé par les Espagnols, et avait été récemment reconstruit par un officier du génie fédéral, le capitaine Barnard, placé depuis à la tête de son arme dans l’état-major de Mac-Clellan. Le fort Jackson, qui avait reçu le nom du défenseur de la Nouvelle-Orléans, se trouvait en face, près de l’emplacement de l’ancien fort Bourbon. Le ministère de la guerre à Washington avait naturellement des plans détaillés de tous ces ouvrages, et Barnard avait fourni un mémoire sur celui qu’il avait reconstruit et que ses camarades étaient chargés de prendre.

Les autorités confédérées se croyaient invulnérables de ce côté : elles ne songeaient à protéger la Nouvelle-Orléans que contre un ennemi descendant le Mississipi ; c’est à Columbus, à l’île n° 10, au fort Pillow, qu’elles prétendaient défendre la capitale du golfe du Mexique. Lorsqu’en octobre 1861 le général Lowell remplaça Twiggs dans le commandement de la Louisiane, il se trouvait absolument sans ressources. Les régimens levés dans le pays étaient allés guerroyer ailleurs, les arsenaux étaient vides, les forts à peine armés, les navires de guerre en construction sur le fleuve encore inachevés ; l’argent, les hommes, le matériel, manquaient également. Les armées de Virginie et du Kentucky avaient tout absorbé. Pendant l’hiver, à force d’activité, Lowell avait en grande partie remédié à ce dénûment. Une double enceinte suffisamment armée protégeait la ville du côté de la terre, deux poudreries travaillaient jour et nuit ; la garnison comptait, outre la milice, 8,000 hommes de troupes bien organisées ; mais les échecs de leurs armées dans le nord-ouest alarmaient de plus en plus les autorités de Richmond. Dans le mois de mars, Lowell fut obligé d’envoyer 5,000 hommes à Columbus, et peu à peu on lui enleva tous ceux de ses soldats qui étaient enrôlés au service de la confédération : il ne lui resta que 3,000 volontaires levés par le gouverneur de la Louisiane, engagés pour trois mois seulement, mal équipés et sans instruction. On lui demanda aussi des canons et des munitions. Enfin des conflits d’autorité et le manque d’argent retardaient l’achèvement des deux bâtimens sur lesquels il comptait pour défendre le Mississipi contre les flottes fédérales. C’étaient le Louisiana et le Mississipi, l’un et l’autre de 1, 500 tonneaux, fortement blindés, armés d’un éperon, munis d’une puissante machine à vapeur, et portant chacun vingt canons. Le gouvernement de Richmond avait décidé que ces navires et quatorze bateaux de rivière plus ou moins complètement blindés iraient, dès qu’ils seraient achevés, combattre Foote sur le haut Mississipi ; mais le danger que courait la Nouvelle-Orléans était si menaçant que Lowell obtint à force d’instances la permission de les conserver, ainsi que six d’entre les canonnières : les huit autres lui furent enlevées. Cependant, à la fin de mars, la flottille confédérée se trouvait en état d’aider puissamment les forts Jackson et Saint-Philippe, si ceux-ci étaient attaqués par les fédéraux. Elle se composait du Louisiana, qui était enfin terminé, du bélier le Manassas, qui avait déjà causé l’année précédente une si vive alarme aux navires fédéraux et qu’un ordre de Beauregard avait renvoyé à la Nouvelle-Orléans, des six bateaux de rivière le Warrior, le Stonewall- Jackson, le Resolute, le Defiance, le Governor Moor et le Général Quitman, protégés pour la plupart par des plaques de tôle et des ballots de coton et portant chacun un éperon, enfin de cinq autres bâtimens du même genre, équipés par les soins du gouverneur de la Louisiane. Les autorités de Richmond, ne comprenant pas la nécessité d’un commandement unique, s’étaient obstinées à placer cette flottille sous les ordres d’officiers indépendans de l’armée déterre. Le commodore Whipple, résidant à la Nouvelle- Orléans, et sous lui le capitaine Mitchell, avaient le commandement exclusif des navires chargés de défendre les passes. Pendant toute la durée du siège, Mitchell ne voulut pas se concerter avec les défenseurs des forts, refusa d’écouter les avis de Lowell, les demandes de Duncan, et par son inaction au milieu du bombardement il s’exposa de la part de ses camarades aux plus justes critiques.

Les confédérés, à la nouvelle de l’approche de la flotte de Farragut, n’avaient pas jugé toutefois que ces navires fussent une protection suffisante pour la Nouvelle-Orléans, et ils avaient voulu fermer l’entrée du Mississipi comme les Russes avaient fermé celle du port de Sébastopol. La grande profondeur du fleuve, qui est de quinze à vingt-cinq brasses, ne permettait pas de couler des navires dans son lit, car les mâts eux-mêmes auraient disparu sous les eaux ; Lowell voulut suppléer à ce genre d’obstacle par un barrage flottant. Une énorme chaîne apportée de Pensacola fut tendue de bord à bord à la hauteur du fort Jackson, en un point où le Mississipi n’a que 660 mètres de large. De gros troncs de cyprès, de 10 mètres de long et disposés dans le sens du courant à peu de distance l’un de l’autre, portaient cette chaîne, et le tout était fortement amarré sur sept ancres placées en amont. Malheureusement pour les confédérés cet obstacle formidable n’obstruait que trop bien le cours du fleuve. Lorsqu’au printemps ses eaux commencèrent à monter, inondant les deux rives et enveloppant d’une barrière impraticable à l’infanterie toutes les approches des forts, elles apportèrent les nombreux débris arrachés par le Mississipi aux forêts qui bordent son cours supérieur et qu’il charrie tous les ans jusqu’à la mer. Le barrage les arrêtant, les troncs accumulés formèrent bientôt une masse flottante qui s’élevait jusqu’au fort Saint-Philippe, et un jour vint naturellement où le poids de cette masse brisa l’obstacle qui la retenait. C’était à la fin de février. Au moyen des contributions des habitans de la Nouvelle-Orléans, car le trésor confédéré était sans ressources, Lowell se mit aussitôt à l’œuvre pour réparer ce désastre. Onze coques de bricks furent amarrées dans le fleuve et reliées par une chaîne légère qui, tantôt relevée, tantôt immergée, laissait passer tous les corps flottans, tandis que le gréement de ces bâtimens, abattu dans l’espace qui les séparait, devait embarrasser les hélices des navires qui s’en approcheraient. Une portion seulement de l’ancien barrage fut conservée sur la rive droite ; enfin un étroit passage fut ménagé pour les vaisseaux confédérés qui voudraient gagner la haute mer. Cet obstacle était encore assez puissant pour arrêter quelque temps la flotte fédérale et la tenir ainsi exposée au feu convergent de plus de cent canons placés sur les deux rives.

En effet, les deux grands forts et les batteries qui en dépendaient étaient armés de cent cinquante pièces. Le fort Saint-Philippe, établi sur l’angle saillant d’un coude du fleuve, l’enfilait dans deux directions. Le fort Jackson, situé un peu plus bas, était plus considérable : c’était un pentagone régulier, ayant 150 mètres de courtine et commandant tous les environs, à l’exception d’une partie de la levée de la rive droite, qui, à 2 kilomètres plus en aval, était masquée par une épaisse forêt. Il était armé de soixante-quinze canons ; mais quelques-unes de ses meilleures pièces lui furent retirées et envoyées à l’île n° 10 par ordre des autorités de Richmond. Il avait d’assez grands abris blindés ; une partie de son artillerie était dans les casemates ; la garnison, qui aurait dû être de 2,500 hommes, n’en comptait guère que 1,500. Ces deux forts possédaient néanmoins un nombre suffisant d’artilleurs exercés pour servir, avec deux relais complets, les quatre-vingts pièces qui avaient vue sur le fleuve. Une batterie de terre, construite en face du fort Jackson, protégeait le point où la chaîne s’amarrait à la rive gauche ; mais au dernier moment deux gros canons rayés, qui venaient d’y être placés avec une peine inouïe, furent enlevés pour être mis à bord du Louisiana, où ils ne tirèrent pas un seul coup.

Depuis que le blocus avait interrompu la navigation au-dessous de la Nouvelle-Orléans, les bouches du fleuve s’étaient envasées, ajoutant ainsi une défense naturelle à toutes celles que nous venons de décrire. Lorsqu’en mars Farragut voulut entrer dans le Mississipi, il eut beaucoup de peine à faire passer ses corvettes sur la barre. La frégate le Colorado, qui tirait 22 pieds, fut obligée de rester en dehors, et la plus grande partie de son équipage fut répartie sur les autres navires. Ce ne fut que le 8 avril que, les corvettes le Mississipi et le Pensacola ayant enfin franchi l’obstacle, Farragut vit toute sa flotte réunie dans les eaux du grand fleuve. Dès le 28 mars, les positions ennemies avaient été reconnues, et le bord du bois qui couvre la rive droite au-dessous du fort Jackson fut choisi comme le meilleur poste pour les bateaux-mortiers. Retardée par le manque de charbon, la flotte se mit enfin en marche le 17 avril, tandis que Butler, arrivé de Ship-Island avec 9,000 hommes, attendait à l’embouchure l’issue de la lutte, pour débarquer ses troupes sur un terrain où elles pussent prendre pied. Tout le delta du Mississipi n’était à cette époque qu’un vaste et impraticable marais, et ces troupes ne pouvaient avoir d’autre tâche que de recueillir les fruits des avantages obtenus par la marine ; mais la crue du fleuve, qui paralysait les soldats fédéraux, leur rendait aussi bien des services. La petite armée de Lowell, inondée dans ses campemens, était exposée à toute sorte de souffrances, de privations, et les forts eux-mêmes étaient menacés par l’eau qui rongeait les terres friables sur lesquelles ils s’élevaient. Enfin le 11 avril le barrage avait été de nouveau fortement ébranlé, quoiqu’il en restât assez pour opposer aux fédéraux un obstacle difficile à franchir. Le 18 avril, les bateaux-mortiers, qui devaient ouvrir le feu, jetaient l’ancre à 2,000 mètres du fort Jackson, le long du bois dont nous avons parlé, sans que l’ennemi les eût découverts ; pour les mieux cacher, leurs mâts et leurs cordages furent enveloppés de branches vertes, tandis que l’on enduisait leur coque du limon rougeâtre du Mississipi. Six d’entre eux occupèrent, contre la berge gauche, une place plus exposée, mais d’où leur tir était plus sûr. Quelques canonnières les accompagnaient. Les distances avaient été exactement calculées : dès le 18 au matin, les vingt mortiers purent concentrer leur feu sur le fort Jackson. Les effets de ce terrible bombardement ne tardèrent pas à se faire sentir ; toutefois ils n’empêchèrent pas le fort de répondre avec vigueur. Il obligea même bientôt les six bateaux-mortiers qui n’étaient pas masqués par le bois à changer de place pour éviter d’être coulés ; mais il ne put jamais découvrir exactement la position occupée par les autres. Enfin, vers cinq heures du soir, tous les édifices de bois qui couvraient une partie de la place d’armes du fort s’enflammèrent ; cet accident interrompit le service des pièces confédérées, et la garnison eut la plus grande peine à éteindre l’incendie. Au coucher du soleil, Porter, après avoir lancé 1, 500 bombes, cessa le feu. Pendant la nuit, les canonnières fédérales qui étaient de garde réussirent à écarter plusieurs brûlots lancés par l’ennemi.

A partir du 19, le tir des mortiers fut continué sans relâche jour et nuit, chacune des trois divisions dont se composait la flottille faisant ce service pendant quatre heures. N’ayant pu réussir à bien régler les fusées de ses bombes, Porter se décida à ne pas les couper ; au lieu d’éclater en l’air, ces projectiles s’enfonçaient à 5 ou 6 mètres dans la terre molle du fort, et leur explosion, peu dangereuse pour ses défenseurs, en ébranlait profondément les constructions. Le 20 au soir, Farragut donna à son capitaine de pavillon, le brave Bell, l’un des meilleurs officiers de la marine américaine, la dangereuse mission d’aller avec deux canonnières, le Pinola et l’Itasca, ouvrir une brèche dans le barrage construit par les ennemis. Pendant cette expédition, les mortiers redoublèrent leur feu pour les contraindre à se réfugier dans leurs casemates. Profitant de leur trouble, le lieutenant Caldwell aborde l’une des coques amarrées dans le fleuve, détache les chaînes qui y étaient fixées et y laisse un sac de poudre avec une fusée munie d’un appareil électrique. Les défenseurs des forts n’avaient pas tardé à apercevoir les deux canonnières, et celles-ci en se retirant furent couvertes d’une pluie d’obus. Le fil qui devait faire sauter le sac de poudre se brisa, mais une des chaînes étant détachée laissait deux passages praticables à la flotte fédérale. Toutefois, dans l’espoir de réduira complètement au silence le fort Jackson, Porter continua le bombardement jusqu’au 23 au soir. Ses munitions étaient presque épuisées, et le feu de l’ennemi ne s’était pas sensiblement ralenti : une seule pièce du fort Saint-Philippe, la meilleure il est vrai, et quatre du fort Jackson avaient été démontées. En revanche, un des bateaux-mortiers avait été coulé par un boulet, qui l’avait traversé de part en part ; les fédéraux n’a aient d’ailleurs perdu que peu de monde, et leurs bateaux avaient parfaitement résisté aux secousses produites par le tir des pièces énormes qu’ils portaient.

Mais ils désespéraient de venir à bout des forts par un simple bombardement. Ils ne se doutaient pas des ravages que leurs projectiles avaient faits dans le fort Jackson. Il était tombé dans l’enceinte plus de huit mille bombes, au dire des confédérés : les casemates, malgré les sacs à terre dont on les avait couvertes, étaient à demi ruinées et menaçaient de s’écrouler ; le magasin à poudre n’était plus en sûreté : toutes les maçonneries étaient ébranlées. Enfin, chose plus grave encore, les bombes, en éclatant dans la digue qui retient le fleuve, l’avaient crevée en plusieurs places, et les eaux, fort hautes alors, avaient inondé une grande partie de l’ouvrage, rendant les abris blindés presque inhabitables et les communications entre les diverses batteries très difficiles. Si le terrain n’avait pas été aussi mou et si les bombes ne s’y étaient pas enfoncées très profondément, le fort aurait été détruit au bout de deux ou trois jours. Le général Duncan et ses deux lieutenans, les colonels Higgins et Mac-Intosh, soutenaient cependant par leur exemple le courage de leurs soldats. Les cinq ou six pièces de gros calibre qui seules pouvaient porter jusqu’à la station occupée par les navires fédéraux étaient toujours en action ; toutes les nuits, des brûlots descendaient le fleuve. Rien ne faisait donc prévoir la fin de la lutte : pour la terminer, Farragut se décida à risquer un coup d’audace et à forcer les passes sous le feu de l’artillerie ennemie.

C’était, au reste non pas une tentative inventée dans un moment d’embarras, mais bien un plan longuement mûri par cet esprit à la fois calculateur et hardi. Réunissant les deux plus grandes qualités de l’homme de guerre, concevant ses desseins avec calme, envisageant tous les dangers qu’ils pouvaient présenter, et les exécutant sans aucune hésitation, Farragut avait promis au gouvernement de Washington de prendre la Nouvelle-Orléans. Il avait annoncé avant de s’embarquer que, s’il le fallait, il irait avec ses bâtimens de bois se présenter devant les forts ennemis, qu’au lieu de les combattre à distance, il s’en approcherait à bout portant pour remplir de mitraille les embrasures de leurs casemates, et qu’en sacrifiant un ou deux de ses navires il assurerait le passage du reste de la flotte. C’est cette manœuvre qu’il allait tenter et qui, renouvelée par lui plusieurs fois pendant la guerre avec une égale audace et un même succès, devait le placer au premier rang parmi les marins de notre époque. Il eut peut-être, dans d’autres occasions, à engager des luttes plus périlleuses que celle à laquelle il se préparait le 23 avril 1862 ; mais il allait ce jour-là faire le premier essai d’une méthode nouvelle, et, ainsi que l’amiral quelques années plus tard nous le disait lui-même dans son langage pittoresque, « c’était comme l’œuf cassé par Christophe Colomb : il fallait imaginer ce que personne n’avait fait avant lui dans de pareilles circonstances. » Il fallait surtout savoir exécuter une manœuvre aussi téméraire dans un moment où de toutes parts on proclamait l’immense supériorité des forts sur les navires de bois. Heureusement Farragut était secondé par des officiers résolus, auxquels, pour les encourager, il ne craignait pas de dire « qu’ils allaient avoir à rencontrer leur adversaire dans le genre de combat le plus défavorable pour la marine. »

Une reconnaissance s’étant assurée que le passage était toujours libre entre deux des coques amarrées par l’ennemi, Farragut, le 24 avril à deux heures du matin, faisait le signal de lever l’ancre. Il avait donné verbalement à tous ses officiers les instructions les plus minutieuses, tout en leur laissant une grande liberté dans leurs préparatifs de combat. L’esprit inventif des Américains en avait profité. Quelques commandans avaient peint en blanc leur pont afin de mieux se reconnaître dans l’obscurité, et il paraît qu’ils s’en trouvèrent fort bien ; d’autres avaient enduit leur coque de limon ; tous avaient improvisé des blindages pour protéger les parties vitales de leurs navires, les uns en pendant des paquets de cordes sur leurs flancs, les autres en entassant à l’intérieur des sacs de charbon ou des hamacs.

A trois heures et demie du matin, la flotte se mettait en mouvement sur deux colonnes. Celle de droite était sous les ordres du capitaine Bailey, commandant en second, qui avait son pennon sur la canonnière le Cayuga. Il était suivi par les deux corvettes le Pensacola et le Mississipi, et par les cinq canonnières l’Oneida, le Varuna, le Kutadin, le Kineo et le Wissahickon. La colonne de gauche était composée des trois corvettes le Hartford, le Brooklyn et le Richmond, sous la direction immédiate de Farragut, et des six canonnières le Sciota, l’Iroquois, le Kennebeck, le Pinola, l’Itasca et le Winona, dont il avait confié le commandement au capitaine Bell. Les deux colonnes devaient marcher de manière à se protéger réciproquement : les bâtimens de celle de droite avaient amarré tous leurs gros canons à tribord pour tirer sur le fort Saint-Philippe, ceux de la colonne de gauche à bâbord pour combattre le fort Jackson. Les corvettes devaient ralentir leur marche pendant ce combat pour attirer le feu de l’adversaire, tandis que les navires d’un plus faible échantillon, sortant le plus promptement possible de l’espace dangereux, attaqueraient la flottille ennemie.

La nuit était sombre : les marins confédérés, toujours négligens malgré les avis de Duncan, n’avaient ni bateaux en sentinelle pour surveiller le fleuve, ni feux sur l’eau pour diriger le tir des batteries de terre. Cependant les défenseurs du fort Jackson ne tardèrent pas à découvrir les navires fédéraux, qui, naviguant avec difficulté dans un chenal qu’ils ne connaissaient pas et contre un courant violent, n’avançaient que fort lentement et faisaient à peine 4 milles à l’heure. Au feu de Jackson se joint bientôt celui de Saint-Philippe, qui enfile le fleuve et la flotte fédérale, sans obtenir d’elle un seul coup en retour. Les mortiers s’étaient chargés de répondre pour elle et tiraient sans relâche, tandis que les canonnières attachées à leur service et le bateau à voiles le Portsmouth étaient remontés jusqu’à bonne portée du fort Jackson, et le couvraient d’obus.

Farragut et Bailey trouvent chacun leur passage au milieu des coques qui devaient les arrêter : les feux tardivement allumés par les confédérés pour éclairer le combat leur servent de guides ; les deux colonnes les suivent et déchargent aussitôt leur artillerie contre les deux forts. Le fleuve est bientôt couvert d’un épais manteau de fumée, qui augmente encore l’obscurité de la nuit et la difficulté des manœuvres. Les dernières canonnières des deux colonnes perdent de vue celles qui les précèdent ; le Kennebeck à droite, le Winona à gauche, donnent dans les chaînes tendues entre les coques des bricks. Le premier coule une des coques, mais perd un temps précieux à se dégager. En même temps, l’Itasca, qui précédait le Winona, reçoit un boulet qui crève sa chaudière et le désempare : les deux navires s’abordent. L’Itasca est emporté par le courant, le Winona isolé, après avoir cherché en vain sa route, est obligé de redescendre le fleuve, avec le Kennebeck, sous le feu concentré de toute l’artillerie ennemie. Le reste de la flotte, sur ces entrefaites, a dépassé le fort Jackson en répondant de son mieux aux salves des batteries confédérées. Criblés par les projectiles de Porter, épuisés par six jours de bombardement, servant des canons presque tous en mauvais état, dans des casemates ruinées, les soldats du brave Higgins n’avaient pas les moyens d’arrêter les navires fédéraux, qui leur échappèrent avec des avaries insignifiantes. Au milieu de l’obscurité, un hasard heureux aurait seul pu leur faire couler l’un de ces navires au passage.

Le fort Saint-Philippe, que le bombardement n’avait guère endommage, était plus redoutable. Bailey, avec le Cayuga, l’avait déjà dépassé, après avoir tiré à mitraille dans les embrasures, selon les recommandations du commodore ; mais il avait payé cher son audace, car son navire n’avait pas reçu moins de quarante-deux boulets. Le Pensacola et le Mississipi avaient engagé à leur tour le combat. Farragut arrive à leur aide ; il est attaqué à la fois par le Manassas et par un brûlot : en cherchant à les éviter, le Hartford échoue, et le brûlot lui communique ses flammes. Par bonheur, elles sont bientôt éteintes : le vaisseau-amiral se dégage, et, tandis que le Manassas disparaît dans l’ombre, il ouvre à petite portée sur les batteries du fort Saint-Philippe un feu si bien nourri que presque tous les canonniers confédérés abandonnent leurs pièces. Le Brooklyn le suivait, mais avait été retardé par le barrage, et il n’avait pu se frayer un chemin qu’en coulant, au risque de se briser lui-même, l’une des coques amarrées dans le fleuve. Cette corvette rencontre à son tour le Manassas. Le bélier confédéré tire sur elle son unique canon, à 3 mètres de distance : heureusement pour le Brooklyn, le boulet se loge dans les sacs à terre disposés autour de sa machine et ne cause aucun dommage à celle-ci. Le Manassas veut alors aborder son adversaire : il n’a pas assez d’espace pour prendre de l’élan, et son effort se brise contre les chaînes tendues sur les flancs du navire fédéral. Celui-ci avait pris la place du Hartford devant le fort Jackson, lorsqu’un autre ennemi, une des canonnières confédérées, vient l’attaquer : une seule bordée tirée à 50 mètres suffit pour désemparer ce nouvel adversaire, qui prend feu et dont l’incendie illumine un moment le théâtre de ce combat acharné.

Pendant que chaque navire dirigeait son tir sur l’éclair des pièces ennemies, les canonnières unionistes avaient dépassé les forts, et, l’artillerie confédérée ayant été à peu près réduite au silence, les corvettes avaient également remonté le fleuve. Au point du jour, lorsque l’on commençait à distinguer les combattans, quatorze navires fédéraux se trouvaient au-dessus des forts. Les autres étaient désemparés, mais aucun n’avait péri. La partie la plus difficile de l’entreprise de Farragut avait été accomplie en moins d’une heure ; la bataille cependant n’était pas encore gagnée. Par une chance heureuse pour les fédéraux, le Louisiana, arrivé le 20 au fort Jackson, avait éprouvé une avarie à ses machines, et Mitchell ne voulut pas engager ce navire ni même le placer de manière à soutenir les batteries des forts : il rendit ainsi inutiles les artilleurs, les canons de gros calibre et les munitions qu’il avait reçus pour armer son bâtiment. En dépassant les forts, Farragut avait laissé derrière lui la puissante machine sur laquelle ses ennemis fondaient tant d’espérances ; cependant ceux-ci avaient encore à lui opposer le Manassas et une dizaine de navires de bois. Ces bâtimens, évidemment surpris par son attaque, avaient perdu la meilleure occasion de le combattre pendant qu’il canonnait les batteries de terre ; mais ils allaient chercher à réparer bravement leur erreur. La plupart d’entre eux étaient à l’ancre un peu au-dessus du fort Saint-Philippe : aussi Bailey, qui ouvrait la marche avec le Cayuga, les vit-il s’élancer sur lui pour l’écraser. Avant même que tous les vapeurs qui le suivaient aient achevé de dépasser ce fort, le Cayuga est attaqué par trois ennemis ; il leur tient tête avec succès : l’un reçoit à trente pas un obus de onze pouces qui l’oblige de se jeter à la côte, où il est abandonné et brûlé ; un autre est désemparé, et au moment où le troisième s’approche, deux canonnières fédérales arrivent au secours de Bailey. C’est l’Oneida, qui vient déjà d’aborder et de couler un navire ennemi, et le Varuna, qui passe bientôt en tête de la colonne assaillante. Ce dernier bâtiment s’aventure trop loin, et, à quelques kilomètres au-dessus de Saint-Philippe, il se voit à son tour attaqué de toutes parts. Le Morgan, commandé par un ancien officier fédéral passé aux confédérés, ravage son pont par un coup d’enfilade. Pendant que le Varuna riposte et désempare ce premier adversaire, un autre confédéré, le Stonewall-Jackson, le prend par le flanc et lui donne deux coups d’éperon qui lui font une énorme voie d’eau. Le Varuna n’a que le temps de se diriger sur la rive pour s’arrêter dans la vase et ne pas couler avec tout son équipage dans l’eau profonde. Cependant l’Oneida vient lui porter secours : il oblige les deux navires confédérés à gagner aussi la côte et recueille l’équipage de la canonnière naufragée.

Le reste de la flotte, arrivé sur ces entrefaites, achevait de disperser ou de détruire les bâtimens légers qui portaient le pavillon confédéré, lorsque parut le Manassas, qui, suivant de loin, remontait le fleuve pour secourir ces derniers. Aussitôt Farragut ordonne à la corvette le Mississipi d’aller le combattre. Avant que ces deux navires aient pu se rencontrer, le Manassas a déjà reçu le feu de deux ou trois canonnières. Le Mississipi descend à toute vapeur sur lui ; mais, au moment d’être abordé, l’agile confédéré évite le coup, frappe lui-même de côté le Mississipi, et, reconnaissant l’impossibilité de continuer la lutte, va vite se jeter sur la berge. Les fédéraux essayèrent en vain de le prendre et de le dégager : le feu du fort Saint-Philippe les en empêcha ; ils le criblèrent alors eux-mêmes d’obus qui l’incendièrent. Bientôt le courant le releva et l’entraîna. Abandonné et enveloppé de fumée, le Manassas descendit lentement le cours du fleuve et, dépassant les forts qu’il n’avait pu défendre, arriva enfin devant la flottille de Porter, à laquelle la vue du navire confédéré causa d’abord une vive alarme. Elle ne tarda pas cependant à s’apercevoir que cet ennemi tant redouté n’était plus qu’un corps sans âme, et, tandis que les fédéraux s’apprêtaient à l’aborder, on le vit s’enfoncer avec le pétillement d’un charbon ardent qui tombe dans l’eau, et plonger pour ne plus reparaître.

Le combat était terminé pour le moment. Pendant cette nuit où leur sort venait d’être décidé, les habitans de la Nouvelle-Orléans avaient reposé tranquilles et confians. Ils s’étaient bien vite habitués au bombardement, dont l’écho lointain arrivait parfois jusqu’à eux, et s’étaient facilement persuadé que jamais l’ennemi ne dépasserait les deux forts. Ce fut donc avec une indicible émotion qu’ils apprirent, le 24 au matin, que la flotte fédérale avait forcé le passage et que rien ne pouvait plus l’empêcher de s’embosser devant les quais mêmes de la capitale. Quoique le bruit plus distinct du canon, prouvant que Farragut s’était rapproché, confirmât cette nouvelle, on ne pouvait croire encore à un désastre aussi grand et aussi imprévu ; mais les plus incrédules furent convaincus lorsqu’ils virent les autorités elles-mêmes livrer aux flammes les chantiers de la marine. La scène de confusion et de désolation dont cet incendie fut le signal n’est nulle part mieux décrite que dans le livre de l’historien confédéré Pollard, qu’on ne peut soupçonner de l’avoir exagérée. Ceux qui la veille encore travaillaient avec ardeur à l’achèvement du Mississipi et des autres navires destinés à défendre la ville s’empressent maintenant de les détruire : ils y mettent le feu et les poussent violemment dans le fleuve, qui les engloutit avec des munitions de toute sorte. Le génie de destruction est contagieux : les blockade-runners qui n’avaient pu sortir depuis l’occupation des passes par Farragut, mais que rien n’empêchait de remonter le fleuve, sont impitoyablement brûlés à leur tour. D’énormes ballots de coton, que ces navires devaient emporter en Europe, étaient encore empilés sur les quais : une partie est jetée à l’eau, le reste forme bientôt un terrible brasier. La population va chercher tous ceux qui se trouvent dans les dépôts en ville, afin de les détruire également. Elle suivait en cela les prescriptions du gouvernement confédéré, qui, comptant sur la disette de coton pour obliger l’Europe à intervenir en sa faveur, avait spécialement recommandé de n’en rien laisser tomber aux mains de l’ennemi.

Le fleuve est couvert de débris embrasés qu’il porte au-devant de Farragut, comme pour lui révéler plus promptement l’étendue de son succès. A mesure que le jour s’avance, l’émotion redouble dans la ville : l’atmosphère est chargée d’une épaisse fumée ; au pétillement des flammes, au bruit des explosions, se mêle le son du tocsin répété par les cloches de toutes les églises. Bientôt les habitans de la Nouvelle-Orléans aperçoivent des groupes de cavaliers venant par la levée du Mississipi ; on reconnaît le général Lowell et quelques officiers qui, après avoir assisté au combat nocturne, ont réussi, non sans peine, à dépasser la flotte ennemie : on les entoure, on les presse de questions. Ils racontent le combat, le courage des canonniers et des marins, la destruction complète de la flotte. Mais où est Farragut, et que va-t-on faire ? Farragut approche, et tenter de défendre la ville contre lui ne servirait qu’à attirer sur elle toutes les horreurs d’un bombardement. Lowell a laissé quelques troupes plus bas pour entraver la marche des fédéraux et servir contre eux les douze canons des batteries dites les Chalmettes, élevées sur les deux rives du fleuve afin d’appuyer l’enceinte qu’il avait construite. Il songe un instant à tenter un coup de désespoir et à attaquer à l’abordage les navires ennemis au moment où ils se présenteront devant la ville ; mais, lorsqu’il demande 1,000 hommes de bonne volonté pour cette entreprise, une centaine à peine se présente : il n’a pas en tout plus de 3,000 soldats autour de lui. Renonçant à une lutte impossible, il prend alors le parti d’évacuer la ville, pour se retirer avec sa petite garnison au camp Moor, situé à 100 kilomètres dans l’intérieur, sur le chemin de fer de Jackson. Cette détermination, qui lui fut cruellement reprochée, était sage et nécessaire : s’il avait tenté de défendre la Nouvelle-Orléans, non-seulement il aurait exposé cette ville à d’affreux ravages, mais il aurait donné à Farragut l’occasion de remporter un succès encore plus décisif, et les flottes fédérales auraient probablement alors pu profiter de ce succès pour s’emparer de tout le cours du Mississipi. La Nouvelle-Orléans, par sa position, était un véritable piège pour les troupes chargées de la défendre contre un assaillant maître du fleuve. Au nord de la ville s’étend le grand lac Pontchartrain, bordé de jardins et de villas, qui, en un endroit appelé Kenner, en amont de la cité, se rapproche du Mississipi au point de n’en être séparé que par une langue de terre de 1 kilomètre de large. Cette langue relie seule au continent la presqu’île irrégulière qui forme le côté gauche du delta et sur laquelle se trouve la Nouvelle-Orléans. En effet, le lac Pontchartrain se décharge dans le Lac-Borgne par deux canaux profonds, les Rigolets et le bayou du Chef-Menteur ; la crue des eaux avait emporté tous les obstacles placés dans ces canaux, que défendaient seulement deux ouvrages insignifians. Elle ouvrait ainsi aux petites canonnières fédérales le lac Pontchartrain et leur donnait les moyens d’y naviguer : toute retraite était donc interdite de ce côté aux confédérés. Enfin cette même crue, en élevant le niveau du Mississipi au ras de ses digues, permettait aux navires fédéraux de s’embosser devant l’isthme de Kenner et d’en commander entièrement le passage. S’il était resté à la Nouvelle-Orléans, Lowell, au bout de peu de jours, aurait donc été obligé de capituler avec tout son monde. Son coup d’œil, sa prudence, le sauvèrent de ce désastre inévitable, et sa prompte retraite assura aux confédérés la possession de Vicksburg. A peine sa résolution fut-elle prise qu’il fit évacuer tout ce qu’on pouvait encore sauver de son matériel ; le chemin de fer seul lui restait, car, au milieu de la panique, les vapeurs qui auraient pu l’aider avaient été brûlés ou emmenés. Ses artilleurs formaient un corps exercé. Aussitôt que l’évacuation fut achevée, il les envoya, avec une brigade composée de ses meilleures troupes, à Vicksburg. Ce sont eux que Farragut trouva, trois semaines après, dans cette position si importante, et qui, en la défendant pendant un mois contre lui, donnèrent à Van Dorn le temps de venir la mettre à l’abri de ses coups.

Cependant la nouvelle du départ des troupes s’est répandue avant même que Lowell ait pris ses premières dispositions de retraite. Elle porte la confusion à son comble : la population entière s’agite dans les rues ; quelques-uns proposent de brûler la ville, pour l’empêcher de tomber aux mains des fédéraux. Une pareille proposition n’a aucun succès ; mais, sous prétexte de priver l’ennemi des ressources que lui offriraient les riches entrepôts de la cité, des milliers de vagabonds les mettent au pillage. La nuit vient bientôt favoriser leurs déprédations, nuit cruelle pour cette malheureuse ville, exposée également aux excès de ses propres habitans et aux attaques d’un ennemi vainqueur.

Celui-ci approchait en effet de plus en plus. Après le dernier combat livré aux canonnières confédérées, Bailey avait remonté, avec le Cayuga, jusqu’à la quarantaine, et, rencontrant là le régiment Chalmette sous le colonel Trymansky, il avait lancé quelques obus dans son camp : les soldats confédérés, qui avaient perdu tout courage, capitulèrent sans faire la moindre résistance. La possession de la quarantaine assurait à Farragut une communication directe avec la mer par un bayou dérivé du Mississipi et praticable à de petits bateaux. Il donna aussitôt avis à Butler d’en profiter et de remonter ce bayou pour débarquer ses troupes au-dessus des forts, afin de les investir entièrement. Laissant ensuite quelques canonnières pour observer les navires ennemis qu’il n’avait pu détruire, et particulièrement le Louisiana, il avait repris sa marche victorieuse. Le 25, vers onze heures du matin, il dépassait le coude d’où l’on découvre pour la première fois la grande cité commerçante qui se développe en croissant sur la rive gauche du fleuve. Peu après il engageait le combat avec les batteries des Chalmettes. Quelques bordées suffisent pour les réduire au silence, et bientôt toute la flotte fédérale, marchant sur une seule colonne, jette l’ancre devant la ville, chaque navire s’embossant de manière à enfiler l’une des rues longues et droites qui descendent vers le fleuve en traversant toute la cité. Il n’y avait pas un soldat dans la ville ; cependant Lowell ne l’avait pas encore quittée, il était resté de sa personne pour hâter le départ du matériel. Lorsque le capitaine Bailey vint demander la soumission de la Nouvelle-Orléans, le général confédéré remit tous ses pouvoirs au maire. Celui-ci, sachant que Farragut n’avait pas de troupes de débarquement, ne songea qu’à traîner les choses en longueur, afin de donner à Lowell le temps d’achever l’évacuation, et il entama à cet effet avec le Commodore fédéral une correspondance dont l’emphase contraste avec la simplicité et la modération des réponses de ce dernier. Pendant cinq jours, on vit se prolonger cette situation singulière : d’une part une grande ville sans défense, et devant elle, d’autre part, une flotte formidable ayant tous les moyens de la détruire, mais pas ceux de l’occuper. L’humanité de Farragut ne lui permet pas d’employer ses canons pour faire reconnaître son autorité, et le maire, s’abritant derrière une population désarmée, profite de la longanimité du vainqueur pour le braver et maintenir sur les édifices publics le pavillon de l’état de la Louisiane. Il réussit ainsi à occuper si bien l’attention de Farragut que cet officier, d’ordinaire si vigilant, négligea de couper, à l’isthme de Kenner, les communications entre la Nouvelle-Orléans et l’armée, et Lowell, établi au camp Moor, resta en rapports avec la ville, offrant même aux habitans de revenir au milieu d’œux, s’ils voulaient pour résister s’exposer à un bombardement. Cependant, s’il put sauver son matériel, sa petite armée se trouva bien réduite en nombre, car les volontaires levés à la Nouvelle-Orléans refusèrent de servir plus longtemps sous ses ordres, et, profitant de ce que la route leur était encore ouverte, ils retournèrent en masse chez eux. Cet esprit d’insubordination éclatait de même non-seulement dans les deux forts Jackson et Saint-Philippe, mais aussi dans toutes les petites garnisons de la Louisiane occidentale, qui avaient été rappelées par Lowell, et qui, au lieu de lui obéir, s’étaient débandées aussitôt l’ordre reçu. Telles étaient les conséquences inévitables de la doctrine sécessioniste : poussée à l’extrême, elle se retournait contre la cause qui en avait d’abord profité.

Enfin la nouvelle de la capitulation des forts, qui dissipait la dernière espérance des confédérés et rendait les troupes de Butler disponibles, vint mettre un terme à cet étrange état des choses. Le 24 au matin, dès qu’il avait vu la flotte de Farragut au-dessus des forts, Porter avait sommé ceux-ci de se rendre et, sur leur refus, avait repris le bombardement, dirigeant particulièrement son feu contre le navire le Louisiana, qui, nous l’avons dit, n’avait pris aucune part au combat et avait échappé ainsi aux coups de Farragut. Pendant ce temps, des bâtimens légers occupaient tous les canaux par lesquels les défenseurs des forts auraient pu chercher à communiquer avec la Nouvelle-Orléans, et Butler, débarquant ses troupes près de la quarantaine, les investissait complètement. Le général Duncan espérait néanmoins pouvoir résister encore quelque temps : si le fort Jackson était en ruines, Saint-Philippe était encore en assez bon état. Quatre hommes seulement avaient été atteints dans le second et quarante-deux dans le premier : parmi ces derniers, malgré les huit mille bombes tombées dans l’enceinte du fort, on ne comptait que neuf blessures mortelles : c’étaient donc près de mille projectiles consommés pour chaque homme tué ; mais les défenseurs des deux forts étaient épuisés, isolés, exposés à un bombardement qui allait devenir fort meurtrier, et découragés par la perspective d’une reddition inévitable. La plupart d’entre eux, Européens ou même Américains du nord, étaient étrangers à la ville qu’ils avaient été chargés de protéger, à la cause au service de laquelle ils avaient été enrôlés presque de force. Pendant la lutte, ils avaient fait bravement leur devoir ; dès que Farragut eut passé les forts, ils ne voulurent pas se sacrifier inutilement. Enfin le 27 avril, ils se réunissent en masse, commencent à enclouer les canons, à jeter à l’eau les munitions, et reçoivent à coups de fusil les chefs qui tentent de les ramener au devoir. Une seule compagnie, composée de planteurs, reste fidèle au drapeau confédéré. La révolte qui éclate au fort Jackson menace de s’étendre à Saint-Philippe : des signaux sont déjà échangés entre les soldats, et, malgré les efforts de Duncan, la garnison du premier fort se met en marche pour l’abandonner. Toute résistance était devenue impossible. Le lendemain 28, Duncan et Porter signaient une capitulation où ce dernier se plaisait à rendre hommage à la bravoure et à la loyauté de son adversaire ; mais les pourparlers faillirent être interrompus par un acte aussi brutal qu’inattendu. Le capitaine confédéré Mitchell, à qui ses camarades des forts reprochaient de les avoir trop mollement défendus, était indépendant des autorités militaires, et ne se considérait pas comme compris dans la capitulation. Lorsque la flottille de Porter s’approcha pour en assurer la conclusion, il eut soin de ne laisser aucun pavillon sur le Louisiana, amarré au-dessus de Saint-Philippe ; mais un instant après, profitant du moment où tous les navires fédéraux étaient rassemblés à peu de distance, il mit le feu à son bâtiment et le lança sur eux comme un brûlot. Heureusement le Louisiana sauta trop tôt, à la hauteur du fort Saint-Philippe, dont il faillit tuer le commandant : l’explosion fut terrible, et, si elle avait eu lieu quelques minutes plus tard, elle aurait certainement détruit le Harriet-Lane, où Porter et Duncan étaient réunis pour régler les détails de la convention.

Pendant que le général Phelps occupait les forts, Butler avec le reste de ses troupes remontait vers la Nouvelle-Orléans. La voie était libre désormais, et rien ne s’opposait plus au ravitaillement de la flotte. Les forts Pike et Macombe, situés à l’entrée du lac Pontchartrain, avaient été abandonnés, et les vapeurs confédérés qui se trouvaient sur le lac détruits par leurs équipages avant même d’avoir vu un seul ennemi. Les dernières défenses de la Nouvelle-Orléans étaient donc abattues. Le 29, Farragut, qui avait jusqu’alors prudemment évité tout ce qui pouvait amener un conflit avec la population, envoya enfin un détachement de marins pour élever le drapeau fédéral sur l’un des édifices publics ; mais à peine ces marins se furent-ils retirés que le drapeau, détaché par un homme nommé Munford, fut traîné dans les rues et foulé aux pieds. Le 1er mai, les transports fédéraux arrivaient aux quais, Farragut laissait à Butler le soin d’occuper et de gouverner la Nouvelle-Orléans, et quelques heures après les troupes fédérales prenaient possession de cette ville.

Farragut avait retrouvé sa liberté d’action. Il en profita sans délai pour remonter le fleuve. Près de Carrolton, à 10 kilomètres au-dessus de la Nouvelle-Orléans, il y avait, outre des ouvrages considérables, un barrage flottant prêt à être tendu dans la prévision que la flottille de Foote descendrait jusque-là le Mississipi. C’est en effet, nous l’avons dit, l’attaque par le nord que les confédérés craignaient le plus et en vue de laquelle ils s’étaient particulièrement préparés. Dès le 9 mai, l’Iroquois se présentait devant Bâton-Rouge. La capitale officielle de la Louisiane ne se défendit pas, et un poste de marins prit possession de l’arsenal ; le 12, le même navire paraissait devant Natchez, où il ne rencontrait pas plus de résistance. La flotte le suivait en assurant ces faciles conquêtes. Tandis que Porter ramenait à Ship-lsland ses mortiers, dont on ne croyait plus avoir besoin sur le Mississipi, le général Williams, avec quelques troupes embarquées sur des transports, suivait Farragut et mettait garnison dans les lieux qu’il importait de défendre. La conquête du Bas-Mississipi marchait rapidement, et les fédéraux se flattaient déjà de l’espoir.de rouvrir la navigation entière du fleuve, depuis Saint-Louis jusqu’à la Nouvelle-Orléans, non-seulement aux navires de combat, mais aux mille bâtimens de commerce qui le sillonnaient avant la guerre. Ils croyaient aussi que, maîtres de l’une des contrées qui produisaient autrefois le plus de coton, ils y feraient promptement revivre cette culture, et qu’en ouvrant l’entrepôt où le monde entier avait l’habitude de s’approvisionner, ils feraient taire tous ceux qui en Europe prenaient la ruine de l’industrie cotonnière pour prétexte de leurs réclamations en faveur de la cause confédérée.

Ces illusions devaient être vite dissipées. Vicksburg arrêtait le 18 mai l’Oneida, et bientôt après Farragut, arrivant avec toute sa flotte et apercevant les batteries étagées qui commandaient tout le cours du fleuve, allait être obligé de reconnaître qu’il ne pourrait sans de grands efforts venir à bout de ce nouvel obstacle. Aussi la possession même de la Nouvelle-Orléans et d’une grande partie de la Louisiane, fort importante au point de vue stratégique, n’eut-elle pas les résultats politiques et commerciaux que les vainqueurs en attendaient. Les fédéraux, qui n’osaient alors attaquer l’esclavage et se bornaient à combattre le gouvernement confédéré, respectaient toutes les institutions qui existaient avant la rébellion, croyant ainsi faciliter à leurs ennemis le retour sous le drapeau commun ; mais ils ne réussirent jamais à ranimer la culture des grandes plantations qui avaient fait la richesse de la Louisiane et à rendre une véritable activité au commerce du coton à la Nouvelle-Orléans. D’une part, l’hostilité passionnée de la population armait sans cesse des guérillas qui devenaient bientôt des bandes de vulgaires pillards, et entravaient par leurs déprédations tout commerce, toute industrie ; de l’autre, quoique légalement encore protégé par le gouvernement fédéral, l’esclavage ne pouvait plus subsister à côté du drapeau de l’Union. Les chefs de la rébellion avaient eu soin de le proclamer, les planteurs le sentaient, les esclaves eux-mêmes commençaient à s’en apercevoir. Cet emploi sans pitié des noirs, qui seul donnait autrefois les grandes récoltes de coton, était devenu impossible. Ne faut-il pas voir l’arrêt d’une justice supérieure dans le concours de circonstances qui empêcha les fédéraux de relever cet odieux système de travail, cause véritable de la guerre, et amena les hommes du sud à se faire eux-mêmes les instrumens les plus actifs de la ruine de l’esclavage ?

Nous avons laissé Butler entrant à la Nouvelle-Orléans ; nous ne le quitterons pas sans dire un mot du proconsulat de l’avocat du Massachusetts dans la grande ville du sud. Son gouvernement n’a jamais été jugé impartialement, et il ne pouvait l’être. La passion politique préparait d’avance des accusateurs et des défenseurs également intolérans au mandataire du gouvernement fédéral ; mais le choix de l’homme auquel ce mandat était confié aggravait singulièrement les difficultés de la tâche. Au milieu des dures nécessités de la guerre, un tel choix est, selon le caractère et la réputation de l’homme, un honneur ou une insulte pour les vaincus. Le gouvernement de Washington n’avait alors, il est vrai, aucun général illustre à envoyer pour régir les habitans de la Nouvelle-Orléans ; Cependant il eût valu mille fois mieux confier l’autorité suprême dans cette grande cité à un vrai soldat, à quelque militaire étranger à la politique, incapable de se prêter aux intrigues et à la spéculation, qu’à l’ancien allié politique de Jefferson Davis, au légiste en uniforme qui avait paru sur la levée du Mississipi au moment où la flotte de Farragut s’éloignait à la recherche de l’ennemi.

Pour une ville conquise, rebelle ou ennemie, comme l’on voudra, la Nouvelle-Orléans fut d’abord traitée avec douceur : aucune contribution de guerre ne lui fut imposée. Les troupes fédérales, accueillies à leur débarquement par les huées et les cris d’une foule énorme, montrèrent la plus grande modération ; les propriétés particulières furent toutes respectées ; bien plus, le gouvernement municipal que la ville possédait avant d’être prise fut reconnu et accepté par les vainqueurs. Le maire, M. Monroë, qui n’avait fait aucun secret de son profond dévoûment à la cause confédérée, resta le représentant officiel de la cité, comme il l’était lorsqu’il en organisait la défense de concert avec Lowell. M. Lincoln avait recommandé à ses généraux de rétablir purement et simplement l’autorité suprême de l’Union et des lois fédérales, sans se mêler des affaires intérieures des villes et des comtés autrement que pour faire respecter ces lois. On put espérer d’abord que ce programme, à la fois si sage et si difficile à appliquer, réussirait à la Nouvelle-Orléans. Après quelques jours d’une vive émotion, cette ville avait vu sortir toutes les troupes fédérales campées sur ses places : il ne restait qu’une garde suffisante pour maintenir l’ordre matériel, qui du reste ne fut jamais troublé. Le conseil municipal avait repris la direction régulière des affaires. Un journal ayant refusé d’imprimer la première proclamation de Butler, celui-ci se contenta de lui envoyer quelques anciens typographes enrôlés dans son armée, qui composèrent d’office ce morceau, et le journal, malgré cet acte de résistance, ne fut suspendu qu’un seul jour. Seulement il aurait fallu un autre homme que le général Butler, une population moins passionnée dans ses démonstrations que celle de la Nouvelle-Orléans, pour adoucir d’une manière durable ces rapports, des deux parts si pénibles, que la guerre établit entre le vainqueur et le vaincu. Imprudemment provoquées, les autorités militaires ne pouvaient manquer d’abuser du pouvoir absolu qu’elles possédaient, et qui leur offrait les plus dangereuses tentations. Aux insultes sottement prodiguées à ses officiers dans les rues de la Nouvelle-Orléans, Butler répondit par un ordre du jour à la fois odieux, absurde et maladroit. Les officiers fédéraux auraient regardé comme une injure personnelle l’ordre n° 28, s’ils lui avaient attribué la signification qui excita chez leurs adversaires une légitime indignation, et le public des états du nord répliqua à ceux-ci en traitant leur interprétation de pure calomnie ; mais le gouvernement de Washington, loin d’affaiblir son autorité morale, l’aurait accrue, même parmi ses ennemis, s’il avait prévenu toute polémique sur un sujet qui ne supporte pas l’équivoque, en révoquant les pouvoirs qu’il avait confiés à un homme aussi peu capable de peser la valeur de ses paroles.

Il ne le fit pas, et les difficultés qu’il rencontra à la Nouvelle-Orléans augmentèrent de jour en jour. Comment aurait-on pu empêcher cette population profondément hostile de faire parvenir aux armées confédérées des encouragemens de toute sorte et des renseignemens précieux sur les préparatifs militaires qui se faisaient sous ses yeux ? Une grande vigilance était nécessaire ; la violence était une faiblesse inutile. Le maire fut destitué, c’était inévitable. Il fut emprisonné, ainsi qu’un des principaux habitans de la ville, M. Pierre Soulé. Serviteurs passionnés de la confédération, il est possible qu’ils aient joué un double jeu coupable après avoir accepté de fait le rétablissement de l’autorité fédérale : les lois de la guerre légitimaient leur éloignement, leur emprisonnement n’a jamais été justifié. Butler alla plus loin ; il eut le triste courage de relever pour une fois l’échafaud politique, ce funeste aliment des discordes civiles. La mort de Munford fait seule tache sur la page la plus belle peut-être de l’histoire des États-Unis, celle où il est écrit que ni après la victoire, ni dans le cours même de cette terrible guerre, tandis que les citoyens donnaient leur vie par milliers pour défendre l’Union, aucun autre crime politique, pour nous servir de l’expression consacrée, n’a été expié par le sang du coupable. Munford était cet homme qui, le 27 avril, avait abattu le drapeau fédéral élevé, par quelques matelots du Pensacola, sur l’hôtel de la monnaie avant que la Nouvelle-Orléans eût été régulièrement occupée. Cet acte était insensé, car il pouvait attifer sur une ville innocente tout le feu de l’escadre fédérale, et, si un des marins de Farragut avait aperçu Munford traînant dans la boue le pavillon national, il aurait bien fait de le tuer sur place. Toutefois c’était un acte d’hostilité et non de trahison. Aussi ne l’avait-on pas d’abord recherché pour ce fait ; mais, comme il était devenu le chef de la partie la plus turbulente de la population et l’instigateur de toutes les avanies faites aux fédéraux, on le poursuivit au bout de six semaines sous ce prétexte. Jugé et condamné par un conseil de guerre, il fut pendu le 7 juin et devint ainsi un martyr aux yeux de tous les partisans du sud. A l’hostilité persistante des habitans de la Nouvelle-Orléans, les fédéraux répondirent en traitant de plus en plus cette ville comme une cité conquise : l’autorité despotique du grand-prévôt pesa sur elle de tout son poids. Un grand nombre de propriétaires servaient dans les rangs confédérés : leurs maisons furent saisies ; ceux qui, sans quitter la ville, se distinguaient par leurs sympathies pour la cause du sud furent exposés à toute sorte de vexations. Bientôt la spéculation vint rendre plus odieuses ces tristes mesures : les lois de confiscation furent appliquées d’une manière dont on ne trouve pas d’autre exemple dans l’histoire de cette guerre. Les propriétés saisies furent vendues à vil prix à des aventuriers protégés par le général en chef ; on assure même que son propre frère fut le principal agent de toutes les honteuses affaires qui prirent alors la place du commerce légitime. Ce commerce en effet, dès que la provision de coton rassemblée dans la ville avant son occupation fut épuisée, se réduisit à l’alimentation des habitans, qui ne pouvaient rien trouver dans l’étroit espace dont la guerre leur laissait la jouissance, pas même les vivres nécessaires à leur consommation journalière, et il s’ensuivit que les exportations furent absolument nulles. de la une grande détresse, que la crise financière vint encore aggraver : les emprunts contractés par les gouvernemens de Richmond et de la Louisiane depuis la sécession ne pouvaient être reconnus par les fédéraux, et la valeur des titres qui les représentaient devint aussitôt presque nulle. Cependant la nécessité ne permit pas à Butler de comprendre dans la proscription le papier-monnaie confédéré, qui circulait seul alors, et, par une anomalie aussi étrange qu’inévitable, ce symbole, de la rébellion fut pendant longtemps toléré et reçu dans les caisses fédérales.

Butler n’était pas entièrement responsable de ces malheurs, et, pour être juste, il faut ajouter, après avoir énuméré ses actes arbitraires, que dans son administration il fit preuve à certains égards non pas seulement d’énergie, mais aussi d’intelligence. La tranquillité de la ville ne fut jamais troublée, et la police sanitaire y fut faite avec une méthode inconnue jusqu’alors dans cette grande cité : les nègres désœuvrés furent employés, aux frais du gouvernement fédéral, à rectifier les égouts, à dessécher les marais les plus voisins de la ville, si bien qu’au grand étonnement des habitans, qui s’attendaient à voir leur vieil ennemi, la fièvre jaune, venir avec l’été les visiter et ravager la garnison fédérale, ce terrible fléau ne parut pas, et, par une sorte de compensation pour d’autres maux, épargna la Nouvelle-Orléans pendant toute la durée de la guerre.


COMTE DE PARIS.

  1. La Table de la Revue, publiée récemment a fait connaître à nos lecteur les remarquables travaux que M. le Comte de Paris lui a donnés pendant son exil. Nous devons aujourd’hui à son ancienne bienveillance la communication de l’intéressant récit qu’on va lire, et qui fait partie des nouveaux volumes qui vont paraître prochainement chez l’éditeur Michel Lévy.