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La Guerre de France en 1870-71/02

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LA
GUERRE DE FRANCE
— 1870 – 1871 —

II.
LA DEUXIÈME ARMÉE DE LA LOIRE ET LE GÉNÉRAL CHANZY.

I. La première armée de la Loire, par le général d’Aurelle de Paladines. — II. Orléans, par le général Martin des Paillières. — III. La deuxième armée de la Loire, par le général Chanzy, — IV. La Guerre en province, par M. Ch. de Freycinet. — V. Opérations des armées allemandes depuis la bataille de Sedan jusqu’à la fin de la guerre, par W. Blume, major au grand état-major prussien, traduction du capitaine Costa de Cerda. — VI. Guerre des frontières du Rhin, 1870-1871, par le colonel Rüstow, traduction du colonel Savin de Larclause, 2 vol. — VII. La Campagne de 1870, par le correspondant du Times, etc.

Un des plus dramatiques spectacles est la marche de cette invasion qui depuis le 4 août 1870 s’étendait avec une méthodique, une implacable puissance, et dont la rentrée des Prussiens à Orléans marquait un progrès nouveau [1]. En quatre mois, l’invasion s’était répandue dans plus de vingt-cinq départemens. A travers une confusion apparente, un ordre rigoureux présidait à ces vastes opérations, à ce débordement militaire d’une nation sur une nation. Après ces quatre mois de combats, l’ennemi avait en France quatorze corps d’armée, sans compter la garde prussienne, plusieurs divisions de réserve appelées d’Allemagne, la cavalerie organisée en divisions indépendantes, les sections employées aux chemins de fer, les « troupes d’étape » destinées au service des communications. Autour de Paris, six corps d’armée, la garde, une division wurtembergeoise, trois divisions de cavalerie, en maintenant un étroit blocus, répondaient de la grande ville assiégée, et les batailles du 30 novembre, du 2 décembre, même en ébranlant les lignes d’investissement, venaient d’en montrer toute la solidité. Après la chute de Strasbourg, le général de Werder, avec ses troupes formant le XIVe corps, avait pu s’avancer à travers les Vosges, rejetant les détachemens français sur Besançon et descendant jusqu’à Dijon, où il était entré le 31 octobre, où il se maintenait, bataillant autour de lui, poussant même des partis jusqu’à Autun. Après la chute de Metz, les forces d’investissement avaient été scindées. Deux corps d’armée, le Ier et le VIIIe prenaient la route du nord sous les ordres du général de Manteuffel, qui réduisait Amiens par les armes le 29 novembre, et cinq jours après allait enlever Rouen sans combat. L’autre partie de l’armée de Metz était celle qui s’était précipitée avec le prince Frédéric-Charles vers la Loire et vers Orléans ; un dernier corps enfin, le VIIe, tiré aussi de Metz, occupait une position intermédiaire à Châtillon-sur-Seine, prêt à se porter vers Paris ou vers Dijon, vers le nord ou sur la Loire.

Voilà quel ensemble de forces on avait à combattre avec des soldats improvisés. On résistait sans doute tant qu’on pouvait à ce redoutable ennemi, on lui infligeait quelquefois des pertes cruelles, on le fatiguait, on l’étonnait, et on allait l’étonner encore ; malheureusement c’était la lutte de la puissance organisée, de la discipline victorieuse, d’une direction unique et supérieure contre la désorganisation, le désordre et l’incohérence des directions.

Au moment où l’armée allemande, perçant les lignes françaises, rentrait à Orléans dans la nuit du 4 au 5 décembre, que devenait cette armée de la Loire engagée depuis quatre jours dans la plus rude et la plus inégale des luttes ? Elle était coupée et dispersée en tronçons épars. Pendant que les stratégistes de Tours livraient indignement à l’iniquité des passions populaires le nom d’un chef d’armée, qu’ils représentaient comme un déserteur quittant le champ de bataille avec 200,000 hommes et laissant le gouvernement « sans nouvelles, » le vieux soldat était occupé à ramener ses troupes ou ce qui lui en restait à travers la Sologne [2]. Il s’efforçait, avec Martin des Pallières, de régulariser cette douloureuse retraite, de rallier ses divisions, de prévenir les paniques, et malgré la plus énergique vigilance il ne pouvait empêcher plus de six mille fuyards, soldats ou officiers, de quitter les rangs, de se précipiter en désordre jusqu’à Vierzon, où il n’y avait pas même moyen de les retenir. Ces malheureux s’écoulaient comme un torrent sur les routes de Bourges ou d’Issoudun. C’était là le 15e corps. — Le 18e et le 20e corps, laissés du côté de Gien et tout aussi ébranlés, se hâtaient de repasser la Loire après un assez vif combat d’arrière-garde, et avaient fort heureusement le temps de se mettre à l’abri en coupant tous les ponts. Le 16e et le l7e corps, demeurés sur la rive droite de la Loire, à l’ouest d’Orléans, se repliaient sur Beaugency, en partie désorganisés eux-mêmes, quoique vigoureusement maintenus par le général Chanzy, qui restait désormais livré à ses propres inspirations. Ce qui achevait d’aggraver cette situation, c’est que beaucoup de soldats du 16e et du 17e corps, débandés ou égarés à Orléans, avaient suivi les divisions qui avaient passé la Loire, tandis qu’une brigade du 15e corps, avec le général Peytavin, avait pris par la rive droite pour ne s’arrêter qu’à Blois, de sorte qu’un instant tout se trouvait confondu.

Le général d’Aurelle aurait-il réussi dans de telles conditions à réaliser le projet qu’il avait de réorganiser son armée derrière la Sauldre en rappelant à lui tous les corps, même ceux qui étaient sur la rive droite de la Loire et qui auraient passé le fleuve à Beaugency ou à Blois ? Ce n’était vraiment pas facile ; cette tentative de concentration nouvelle eût été infailliblement troublée par l’ennemi qui ne tardait pas à se mettre de toutes parts sur les traces des divisions françaises en retraite. Toujours est-il que le général d’Aurelle n’avait pas même le temps de songer sérieusement à cette réorganisation, puisque dès le 6 décembre il n’était plus rien ; on lui signifiait de Tours que son commandement était supprimé, qu’il y avait désormais deux armées de la Loire, — la première, composée du 15e du 18e et du 20e corps sous le général Bourbaki arrivé depuis peu, la deuxième armée, confiée au général Chanzy, qui restait sur la rive droite avec le 16e le 17e et le 21e corps. Il n’y avait peut-être pas moyen d’agir autrement, c’était une fatalité qu’on subissait. Il fallait cependant une étrange légèreté pour en prendre si lestement son parti sans consulter les généraux, pour se figurer que ce qu’on n’avait pas pu faire avec une armée entière, facile à concentrer dans de bonnes positions quand on était à Orléans, on allait pouvoir le tenter plus heureusement après la défaite, avec deux tractions d’armées séparées par un fleuve, réduites à une action indépendante et isolée. Il fallait vivre à Tours au milieu de toutes les vaines surexcitations, ne rien voir de ce qui se passait et s’acharner aux illusions de la stratégie la plus aventureuse pour se hâter, sans perdre un instant, de donner à des corps désorganisés toute sorte d’ordres de mouvemens qui poussaient à bout la patience du général Martin des Pallières et provoquaient sa démission. Il fallait enfin ne plus savoir ce qu’on faisait pour demander à Bourbaki de reprendre immédiatement « une vigoureuse offensive, » lorsque le général Bourbaki ne voyait rien de plus pressé et de plus utile que de ramener ses corps délabrés jusqu’à Bourges pour les sauver d’une complète dissolution.

La vérité, la cruelle vérité qu’on aurait dû avoir le courage de s’avouer, c’est que tout était à recommencer avec ces deux armées, dont l’une avait besoin de se reconstituer entièrement, tandis que l’autre un peu moins éprouvée, subitement ralliée par un chef énergique, allait essayer de disputer le terrain et d’arrêter l’ennemi, en illustrant sa retraite par une résistance inattendue. C’était une campagne nouvelle qui s’ouvrait, qui allait se dérouler à l’ouest d’Orléans, à travers la Beauce et le Perche, jusqu’à la Sarthe, — en attendant que Bourbaki de son côté fût en mesure de ramener au combat ses forces réorganisées.


I

La situation était ainsi en effet le 6 décembre au soir. L’armée de la Loire n’existait plus. Pour le moment, Bourbaki, sur la rive gauche, ne pouvait rien. Chanzy, livré à lui-même sur la rive droite, s’était successivement replié vers Beaugency et vers Marchenoir ; c’est là qu’il recevait le commandement de ce groupe de forces qui prenait le nom de « deuxième armée de la Loire. » Il n’avait qu’une pensée au milieu de la déroute dont il avait sous les yeux le navrant spectacle : rallier ses soldats, défendre ses positions pied à pied, tenir tête à l’ennemi, et l’homme était fait heureusement pour ne point rester au-dessous de cette vigoureuse résolution.

C’était un vrai soldat, jeune encore, étranger à la politique, animé de patriotisme et de passion militaire. Depuis un mois à peine, il avait été rappelé d’Afrique, où il avait fait sa carrière et où il était encore général de brigade au commencement de la guerre. Dès son arrivée à l’armée de la Loire, on lui avait donné à commander une division du 16e corps, puis le 16e corps tout entier, et aussitôt il avait déployé les ressources d’un chef habile, la décision, le coup d’œil, l’esprit d’initiative, l’expérience militaire. Plein de fermeté devant tous les contre-temps comme devant le péril, le général Chanzy avait surtout un mérite : il ne manquait pas de confiance, il ne se laissait ni intimider ni déconcerter, et c’était assurément une qualité précieuse pour un capitaine dans un pareil moment. Entraîné dans la défaite commune après les derniers combats qu’il avait soutenus lui-même depuis quelques jours et après la chute d’Orléans, il n’avait pu préserver entièrement ses troupes de la contagion des paniques. Une de ses divisions, la dernière engagée, s’était précipitée en partie sur la route de Blois et ne s’était arrêtée qu’à Mer, d’où le général Barry faisait savoir que « les hommes ne pouvaient plus faire un pas en avant, » que c’était « une division à recomposer. » Les troupes de la division Maurandy avaient également souffert et avaient devancé le mouvement général de retraite sur Beaugency. Quant aux autres forces du 16e et du 17e corps, Chanzy les ramenait pas à pas, sans se décourager, et résolu à ne céder qu’à la dernière extrémité les positions défensives où il ne croyait point impossible de tenter encore la fortune des armes. Quelles étaient ces positions ? Le cabinet militaire de Tours s’est figuré avoir été l’inspirateur du général Chanzy dans ces heures critiques. Le fait est que Chanzy ne puisait qu’en lui-même ses inspirations, et que dès l’après-midi du 5 décembre il avait écrit à Tours : « Pour reconstituer les 16e et 17e corps, j’ai pris le parti de venir occuper aujourd’hui une ligne s’étendant de Lorges à Beaugency… Je tiendrai sur cette ligne jusqu’à ordre contraire… » C’était là le plan de Chanzy, c’était le terrain désigné pour l’instant comme la dernière limite du mouvement de retraite et comme le théâtre d’une tentative nouvelle de résistance.

Le terrain était d’ailleurs bien choisi. Dans ces plaines de la Beauce et du Blaisois qui s’étendent de la Loire au Loir, et qui offrent si peu de ressources défensives, la forêt de Marchenoir est comme une barrière naturelle de plus de 20 kilomètres. Entre la forêt et la Loire, il y a un espace assez resserré de 11 kilomètres, où le sol est un peu plus accidenté, où les fermes et les villages se pressent. Cette trouée était en réalité la porte de la Touraine à garder et à défendre. C’est là que le général Chanzy se proposait d’arrêter l’ennemi, en appuyant la droite de son armée à la Loire par Beaugency et en couvrant sa gauche par la forêt de Marchenoir, tandis qu’il s’établissait lui-même au centre des positions, à Josnes. Il aurait eu besoin, il est vrai, de quelques jours pour reconstituer ses forces, et il avait à peine quelques heures. Ce n’était pas en quelques heures qu’il pouvait réparer tous les désordres, refaire ses divisions appauvries par quatre journées de combat et par la démoralisation de la défaite, ramener à lui ceux de ses soldats qui s’étaient dispersés en Sologne ou même vers Blois. On avait eu heureusement l’idée d’envoyer en avant de Beaugency, sous les ordres du général Camò, une division d’un 19e corps en formation ; d’un autre côté, le 21e corps, conduit par le général Jaurès, arrivait à point pour occuper les défilés de la forêt de Marchenoir, de sorte que Chanzy pouvait disposer encore d’un certain ensemble de forces, et, si le moral des troupes était affaibli, il comptait bien suppléer à tout par sa propre énergie aussi bien que par la vigueur de ses lieutenans, dont l’un, l’amiral Jauréguiberry, venait de prendre le commandement du 16e corps.

Les Allemands, qu’on dit toujours si prévoyans, si pénétrans, ne se rendaient pas compte des mouvemens de l’armée française, et ce qui se passait du côté de Chanzy leur était encore plus inconnu que le reste. Après avoir laissé un jour de repos à ses troupes, le prince Frédéric-Charles, établi lui-même à Orléans, lançait le IIIe corps prussien du côté de Gien et quelques forces en Sologne à la poursuite de nos malheureux soldats en retraite ; il chargeait en même temps une division d’infanterie hessoise et une division de cavalerie de suivre la Loire par la rive gauche, tandis que sur la rive droite le grand-duc de Mecklembourg, reprenant un commandement indépendant, devait s’avancer vers Tours par Beaugency et Blois, avec les Bavarois, avec la 17e et la 22e division d’infanterie et deux divisions de cavalerie. Le grand-duc en réalité ne savait pas ce qu’il avait devant lui ; il croyait peut-être faire une promenade militaire jusqu’à Tours, lorsque dès ses premiers pas, le 7 décembre au matin, il rencontrait une résistance imprévue. C’était le commencement de la lutte improvisée par Chanzy.

Ainsi, après trois jours de trêve, les Allemands retrouvaient devant eux une partie de cette armée, qu’ils croyaient avoir dispersée. Les forces du général Chanzy, distribuées entre la Loire et la forêt de Marchenoir, occupaient une série de positions, Messas, en avant de Beaugency, Beaumont, Gravant, Poisly, Saint-Laurent-des-Bois, aux défilés de la forêt, vers la gauche. Les Allemands de leur côté s’avançaient sur un front assez étendu entre Meung-sur-Loire et Ouzouer-le-Marché. A vrai dire, la lutte avait recommencé le 6 décembre par quelques engagemens de peu d’importance, qui avaient eu lieu autour de Meung. Le 7, elle s’animait singulièrement ; toute la journée, on se battait sur toute la ligne, à Saint-Laurent-des-Bois, où une attaque prussienne était vigoureusement repoussée, à Gravant, à Beaumont, à Messas. Sur quelques points, le feu avait été des plus violens. En réalité, les Allemands n’avaient pas gagné de terrain, Chanzy restait sur ses positions, et le soir il pouvait écrire à Tours avec une confiance virile : « Il se peut que nous soyons attaqués demain ; je compte que nous nous en tirerons comme aujourd’hui. »

Ce qu’il y avait de plus clair, c’est que le grand-duc pouvait mesurer désormais la résistance qu’il allait rencontrer à la vivacité des combats qu’il venait de soutenir dans la journée, et de son côté Chanzy, sentant l’orage approcher, attendait de pied ferme l’effort que l’ennemi ne pouvait manquer de renouveler contre lui. Le 8 en effet, la lutte devenait plus sérieuse ; elle s’engageait dès les premières heures du jour, moins vive peut-être sur notre gauche, vers la forêt de Marchenoir, plus opiniâtre et plus acharnée sur notre aile droite, où les Allemands tendaient visiblement à percer notre ligne, à séparer nos divisions de la Loire pour déborder l’armée française et s’ouvrir la route de Tours. Aiguillonné par les difficultés mêmes qui suspendaient sa marche, le grand-duc ne pouvait ni ne voulait s’arrêter, il se sentait piqué au jeu. Depuis neuf heures du matin jusqu’au soir, l’action se concentrait autour et en avant de Villorceau, dans ces positions de Cernay, de Cravant, de Beaumont, que Français et Allemands se disputaient avec une égale ténacité. L’amiral Jauréguiberry, chargé de toute la défense de l’aile droite, tenait tête intrépidement à l’ennemi, si bien qu’à la nuit tombante, au prix des plus sanglans efforts, on s’était maintenu, et cette fois encore le général Chanzy, sous la première impression du combat, pouvait écrire à Tours : « Attaqués de nouveau sur tout notre front, nous avons tenu toute la journée. Tous les corps ont été engagés depuis Saint- Laurent-des-Bois jusqu’à Beaugency. Nous couchons sur les positions de cette nuit… » Malheureusement le commandant de la deuxième armée ne savait qu’une partie de la vérité quand il écrivait ce bulletin, où respirait la confiance.

Tout aurait été pour le mieux effectivement dans cette journée du 8 sans un de ces contre- temps qui déconcertent toutes les prévisions d’un chef militaire, et viennent annuler d’un seul coup le succès le plus vaillamment conquis. D’où venait ce contre-temps ? Il venait tout simplement de Tours, d’une de ces interventions irréfléchies, décousues, irritantes, par lesquelles le gouvernement exerçait sa trop féconde initiative. Le commandant en chef avait donné l’ordre au général Camò d’occuper fortement avec sa division le ravin de Vernon, en avant de Beaugency, à l’extrême droite de l’armée, et de s’y défendre à tout prix. Inquiet de ne recevoir aucune nouvelle de ce côté, il avait expédié des officiers qui ne rentraient qu’à onze heures du soir et qui lui apprenaient que non-seulement le général Camò n’était plus sur ses positions, mais qu’il avait quitté Beaugency, que ce mouvement s’était accompli sur un ordre direct du ministère de la guerre, confirmé par un officier du génie envoyé tout exprès. Ni le commandant en chef ni l’amiral Jauréguiberry n’en savaient rien. C’était bien la peine d’avoir eu, quelques jours auparavant, la bonne idée d’envoyer le général Camò, — pour lui donner un tel ordre au moment du combat ! Ce contre-temps, qui découvrait la droite de l’armée, inspirait au général Chanzy une vive et amère surprise, qu’il ne cachait pas du reste et qu’il laissait très suffisamment percer en écrivant d’un ton assez sec au ministre de la guerre, à onze heures et demie du soir : «… Je viens seulement d’apprendre que le général Camò, contrairement aux ordres formels que je lui avais donnés, et prétendant obéir à ceux que vous lui auriez adressés directement par un capitaine du génie envoyé de Tours, s’était retiré dans l’après-midi de Beaugency, qui a été occupé à la nuit par une troupe mecklembourgeoise se glissant le long de la Loire. Je regrette vivement cet incident, qui a terni le succès de la journée. » Le résultat était en effet tel que le disait le commandant en chef, l’ennemi s’était glissé à Beaugency, qu’il occupait avec la 1ère division d’infanterie. Vainement le général Chanzy se hâtait de prendre des mesures pour faire enlever de nouveau la ville par l’amiral Jauréguiberry et par le général Tripart, qui remplaçait le général Camò, blessé d’une chute de cheval : il n’était plus temps, le mal était fait ; les avantages de la journée du 8 se trouvaient ainsi compromis.

Beaugency une fois perdu, il ne restait plus qu’à se replier, à se retrancher dans des positions nouvelles, si l’on voulait continuer cette lutte pleine d’émouvantes et obscures péripéties. Malgré tout, le général Chanzy ne se décourageait pas. Il se disait que la ténacité à la guerre est souvent le meilleur moyen de lasser la mauvaise fortune, il s’efforçait de relever le moral de ses soldats en leur montrant, par ce qu’ils venaient de faire, qu’ils pouvaient résister à l’ennemi ; il suppléait à tout, réduit un instant à faire commander une division par un simple colonel faute de généraux. Chanzy en un mot était résolu à ne céder le terrain qu’à la dernière extrémité. Même après la perte de Beaugency, il ne reculait qu’à une courte distance, établissant l’aile droite de son armée au vallon de Tavers, le long de la Loire, rectifiant la disposition de ses troupes sur le reste de la ligne, et se tenant prêt à repousser toute attaque. Le 9 décembre, on se battait de nouveau ; le 10, on se battait encore. Du matin au soir, on était aux prises sans qu’il y eût un désavantage sensible pour les Français. L’aile droite de notre armée se maintenait à Tavers malgré le plus violent assaut, et au centre ou sur la gauche les divisions du 17e et du 21e corps trouvaient encore le moyen de tenter des retours offensifs sur le village d’Origny, qu’on reprenait, ou à travers les débouchés de la forêt de Marchenoir. On était au quatrième jour de cette lutte nouvelle, — sans parler des combats d’Orléans, — et l’ennemi pendant ces quatre jours avait perdu plus de 4,000 hommes. Les Allemands commençaient à être stupéfaits de cette résistance, qu’ils avaient si peu prévue. Un correspondant anglais, qui était dans leur camp, reproduisait assez naïvement cette impression en prétendant que c’était fort singulier, que les Français reparaissaient toujours plus nombreux, qu’ils s’entendaient à choisir leurs positions et qu’ils avaient un général qui savait les défendre. « Ils ont maintenant combattu pendant huit jours sur dix, ajoutait-il, et des troupes de nouvelle formation qui peuvent accomplir cela contre des vétérans sans être défaites le dixième jour ont tout droit d’espérer que la chance tourne en leur faveur. »

Le général Chanzy, malgré tous les contre-temps, avait accompli ce tour de force d’arrêter brusquement une armée victorieuse, de se hérisser de feux et de baïonnettes dans un mouvement qui était après tout une retraite. M. de Freycinet ne manque pas d’opposer Chanzy à d’Aurelle, en essayant de montrer, par la résistance de la deuxième armée de la Loire, ce qu’aurait pu faire la première armée réunie aux derniers jours de novembre autour d’Orléans. D’abord le général Chanzy agissait beaucoup de lui-même, sans attendre les inspirations de Tours ; le gouvernement n’avait pas eu le temps de lui tracer des plans d’opérations, et c’était fort heureux, puisque la seule fois où le cabinet militaire de Tours se mêlait des affaires de l’armée, c’était pour les compromettre, comme à Beaugency. En outre le commandant de la deuxième armée, habile à choisir ses positions, se bornait à se défendre, et se défendait avec une surprenante vigueur. Cette courte campagne sur la ligne de la Loire à Marchenoir montre effectivement d’une certaine manière ce qui aurait pu être fait à Orléans, si, au lieu de jeter les généraux dans les aventures d’une périlleuse offensive, on les eût laissés libres de n’écouter que leur propre inspiration, d’attendre l’ennemi dans les positions qu’ils avaient préparées, où ils s’étaient fortifiés. Le général Chanzy se soutenait depuis quatre jours, dans des conditions bien moins favorables, précisément par la tactique qui aurait pu être suivie avec succès à Orléans, et opposait une redoutable et meurtrière défensive qui dans d’autres circonstances, s’il eût été secondé, aurait pu finir par un vigoureux et victorieux retour offensif. Malheureusement ce qui eût été possible à Orléans, quoique toujours difficile, devenait impossible huit jours après à Josnes ou à Marchenoir. Le général Chanzy était à bout de ressources ; en arrêtant et en épuisant l’ennemi, il s’épuisait lui-même, et d’heure en heure il voyait sa situation s’aggraver, l’orage grossir devant lui et autour de lui.

Le danger était sérieux en effet. Au premier moment, Chanzy, comme beaucoup de chefs militaires toujours portés à s’exagérer les forces qu’ils ont devant eux, croyait avoir sur les bras l’armée entière du prince Frédéric-Charles. C’était une erreur encore le 7 et le 8. Ce n’est qu’en apprenant ces deux journées de combats que le quartier-général de Versailles commençait à s’inquiéter de voir le grand-duc de Mecklembourg ainsi arrêté dans sa marche, et donnait immédiatement au prince Frédéric-Charles l’ordre de reprendre la direction supérieure des opérations sur la Loire, qui lui avait été un instant retirée. Alors seulement le prince Frédéric-Charles rappelait à lui le IIIe corps prussien qu’il avait expédié vers Gien et Briare ; il jetait sur la rive gauche de la Loire le IXe corps, qui, avec la division hessoise et la cavalerie, devait pousser jusqu’en face de Blois, au-delà s’il le fallait, et lui-même, prenant le Xe corps, qu’il avait gardé à Orléans, il se portait sur Beaugency à l’appui du grand-duc. Les premiers détachemens de l’artillerie du Xe corps arrivaient juste pour se mêler à l’action de l’après-midi du 9, et le lendemain le corps tout entier commençait à entrer en ligne. A partir de ce moment, les divisions de Mecklembourg, si vigoureusement tenues en échec jusque-là, n’étaient plus seules, l’armée allemande se trouvait augmentée, fortifiée de troupes aguerries et reposées. L’arrivée sur le terrain du prince Frédéric-Charles, à laquelle l’intrépide commandant de la deuxième armée avait cru trop tôt, et qu’il avait du reste provoquée par son indomptable résistance, cette arrivée changeait étrangement les conditions de la lutte. Une autre circonstance toute fortuite, dont le général Chanzy ne se doutait pas, servait avec un malheureux à-propos les chefs prussiens, ne fût-ce qu’en leur révélant ce qui restait toujours obscur pour eux. Dans la nuit du 9 au 10, les Allemands interceptaient un ordre de mouvement parti de l’état-major français. Ils étaient dès lors fixés sur les forces de Chanzy, sur la disposition de ses troupes, sur ses desseins. Rien ne pouvait être plus précieux pour l’ennemi et plus dangereux pour nous.

Ce n’est pas tout. Chanzy, en tenant tête sans pâlir aux différens corps qu’il avait devant lui, ne cessait de tourner ses regards vers la rive gauche de la Loire, par où l’ennemi pouvait s’avancer, déborder son aile droite et menacer même sa retraite, s’il arrivait à forcer le passage du fleuve. Le commandant de l’armée française ne négligeait rien pour conjurer ce péril ; il suivait la marche des Prussiens avec la vigilance la plus active, et il multipliait les ordres les plus énergiques pour la défense de la Loire, afin qu’on repoussât à outrance toute tentative de l’ennemi, sans trop se hâter cependant de couper des ponts qui pouvaient être utiles aux mouvemens de l’armée française elle-même. Il avait laissé à Blois le général Barry, qui n’avait plus que des débris de sa division, et il avait envoyé le général Maurandy au-delà de la Loire pour occuper le parc de Chambord avec des francs-tireurs. Par malheur, tout ce qui se passait hors de la vue du commandant en chef allait un peu à l’aventure, et le général Chanzy ne savait même pas toujours si ses ordres étaient exécutés. A dire vrai, la contradiction, l’effarement et le décousu régnaient partout, et naturellement le désordre conduisait à l’impuissance. Dès le 9, lorsque Chanzy maintenait encore si vaillamment sa ligne de bataille sur la rive droite, les Allemands, qui ne cessaient de s’avancer par la rive gauche, arrivaient à Chambord, enlevaient le parc et le château presque par surprise, et les forces françaises se rejetaient vers Amboise, tandis que l’ennemi paraissait aussitôt devant Blois.

Ici c’était une autre affaire. Il y avait un comité de défense avec lequel les généraux avaient à s’entendre. Pour le premier moment, on s’était mis à l’abri en coupant le pont, et, cela fait, on se débattait dans une confusion stérile et agitée. Il y avait à concilier les intérêts d’une grande ville menacée d’un bombardement et le salut de l’armée ; il y avait à organiser une résistance avec des soldats qui n’étaient plus des soldats, qui n’étaient que des débandés et des fuyards ramassés sur toutes les routes. D’un bord à l’autre du fleuve, on se défiait et on parlementait tour à tour avec l’ennemi. La chute de Blois n’était plus évidemment qu’une question d’heures, de sorte que, dès le 10 décembre, le général Chanzy, avec ses troupes exténuées de fatigue et de misère, se trouvait avoir à soutenir devant lui le choc d’une armée renforcée, et d’un autre côté il était menacé par Blois. Vainement il s’efforçait de communiquer son feu et son énergie, demandant à tous la fermeté et le sang-froid, rudoyant quelquefois les propagateurs de paniques, il ne sentait pas moins le danger croissant de la situation.

Dans cette extrémité, il y avait, il est vrai, un moyen qui aurait pu tout sauver, et ce moyen, le commandant en chef de la deuxième armée de la Loire le connaissait bien : c’eût été une diversion tentée sur la rive gauche ou sur un point quelconque de la ligne de la Loire par l’armée du général Bourbaki. Assurément, si le 18e et le 20e corps avaient pu se porter de nouveau sur Gien, ils auraient retenu le IIIe corps prussien, que le prince Frédéric-Charles rappelait à Orléans, et le prince lui-même eût hésité peut-être à s’engager contre Chanzy. Si, à défaut de ce mouvement, le général Bourbaki avait pu se jeter avec quelques divisions dans la direction de Blois par Romorantin, il eût arrêté les Allemands et dégagé la deuxième armée. Si tout cela eût été possible, bien des malheurs auraient été épargnés, c’est évident ; mais c’était impossible dans l’état de décomposition et de démoralisation des corps de Bourbaki ramenés à Bourges. On avait de la peine à rattraper ces malheureuses troupes, qui s’enfuyaient sur tous les chemins jusqu’à Limoges. La débandade était complète pendant que le gouvernement annonçait gravement au pays dans ses dépêches que « la retraite s’effectuait en bon ordre, » que l’armée avait repris « d’excellentes positions. » Assailli, menacé de toutes parts, et d’ailleurs peu au courant de l’état moral des corps qui en ce moment atteignaient à peine Bourges, Chanzy s’adressait au gouvernement comme au général Bourbaki, dépeignant en traits saisissans l’extrémité où il se trouvait, précisant ce qu’il y avait à faire. Le 10 au soir, il disait : « Le mouvement qu’il est possible et indispensable de faire pour rétablir, coûte que coûte, notre situation est le suivant : marcher de Bourges sur Vierzon, pousser le gros de la première armée par Romorantin sur Blois, prendre position entre la Loire et le Cher pour intercepter les communications de l’ennemi entre Orléans et son armée, engagée sur Tours, de façon à couper cette dernière de sa base d’opération. Si ce mouvement se fait, je me charge de tenir sur la rive droite de la Loire… » Au général Bourbaki lui-même, il écrivait quelques heures après : « Établi entre la forêt de Marchenoir et la Loire, je lutte depuis cinq jours du matin au soir avec le gros des forces du prince Charles. L’ennemi n’a que peu de monde à Orléans, un corps qui ne dépasse pas bien certainement 20,000 hommes du côté de Vierzon, et un autre de 12,000 à 15,000 qui menace Blois, Tours… Marchez donc carrément et sans perdre une minute ; ma position est des plus critiques, et vous pouvez me sauver. »

On ne répondait pas à cet ardent appel. M. Gambetta avait beau se démener, aller de Josnes à Bourges, du camp de Chanzy au camp de Bourbaki, il se donnait à peu de frais des airs de factotum de la guerre, il s’agitait pour s’agiter. Le général Bourbaki craignait de prêter le flanc à l’ennemi dans la marche qu’on lui demandait, de se laisser aller à une fausse manœuvre, que le prince Frédéric-Charles lui ferait expier, et en cela, lui aussi, il se faisait peut-être illusion sur l’ubiquité des Allemands et sur l’immensité de leurs moyens militaires, car enfin le prince Frédéric-Charles ne pouvait pas être partout. S’il se portait en force sur Bourbaki, c’est qu’il aurait lâché prise du côté de Chanzy, qui à son tour pouvait lui faire expier la dispersion de ses troupes ; s’il restait attaché à la poursuite de Chanzy, il ne pouvait pas être en mesure d’accabler Bourbaki. Ce n’était là d’ailleurs qu’une considération presque spéculative. La vraie raison était l’impossibilité de reprendre la campagne avec des corps en dissolution qu’on ne pourrait pas même peut-être maintenir au feu, et, dans les momens où on le pressait trop, le général Bourbaki avait la loyauté de répondre au gouvernement : « Si vous voulez sauver l’armée, il faut la mettre en retraite. Si vous lui imposez une offensive qu’elle est incapable de soutenir dans les conditions actuelles, vous vous exposez à la perdre. Dans le cas où votre intention serait de prendre ce dernier parti, je suis si profondément convaincu des conséquences pouvant en résulter que je vous prierais de confier cette tâche à un autre. » On en était là.


II

Resté seul au combat, sans ressources, sans espoir de secours, au milieu d’un réseau de forces ennemies qui se tendait de plus en plus autour de lui, le général Chanzy n’avait plus qu’un parti à prendre, subir la nécessité, se retirer de ce terrain qu’il disputait depuis cinq jours, et il pouvait d’autant moins hésiter qu’il n’avait plus même ce dernier prétexte d’avoir à couvrir Tours, que le gouvernement venait de quitter pour se réfugier à Bordeaux. Cette retraite, le commandant de la deuxième armée l’avait prévue, il s’y tenait prêt ; mais il ne voulait la commencer qu’après avoir tout épuisé, et il n’entendait pas l’exécuter en vaincu fugitif. Il voulait se replier en homme résolu à se faire respecter et qui va chercher des positions nouvelles. Il avait choisi comme point de retraite la ligne du Loir et Vendôme, avec la pensée, s’il y était contraint, d’aller s’appuyer à la Sarthe et au Mans. Le 11 au matin commençait ce mouvement qui devait s’accomplir en pivotant sur la gauche de l’armée placée à Marchenoir. Ce n’était pas la moins difficile de ces opérations qui se poursuivaient depuis quelques jours, puisque l’armée, quittant définitivement la Loire, dont elle se couvrait jusque-là, exposée désormais à être tournée, était réduite à se retirer à travers des plaines où elle ne pouvait pas même dissimuler sa marche, où elle n’allait plus trouver jusqu’au Loir une seule position défensive.

Chanzy avait tout à la fois à tromper par son attitude et par ses démonstrations l’adversaire qu’il avait devant lui, à se tenir en garde du côté de la Loire, qu’il abandonnait, et à se prémunir contre un mouvement de l’ennemi, qui, en dépassant par le nord la forêt de Marchenoir, pouvait aller le devancer sur la route d’Orléans au Mans. Il fallait autant de dextérité que d’énergie pour se tirer d’affaire. Heureusement, selon l’aveu du major Blume, les Allemands en avaient assez, eux aussi, après ces dix journées, durant lesquelles « ils avaient lutté sans relâche, combattant depuis le point du jour jusqu’au coucher du soleil et passant les nuits aux avant-postes, presque toujours à portée de fusil de l’ennemi. » Ils étaient fatigués, ils cherchaient un moment de repos, et Chanzy avait si habilement pris ses dispositions qu’il se dérobait devant eux ; un instant, au camp prussien on ne savait pas ce qu’il était devenu. Trois jours après, il était sur le Loir, ayant eu à faire les marches les plus pénibles de la campagne, par un temps affreux, sous des pluies torrentielles, à travers des chemins où hommes et chevaux avaient de la peine à se tenir debout. Ce n’est que dans la nuit du 11 au 12 que les Allemands apprenaient avec quelque précision le mouvement de Chanzy, et alors ils se mettaient à sa poursuite. Le grand-duc de Mecklembourg était chargé de gagner, par le nord de la forêt de Marchenoir, Morée et Fréteval, dans cette partie supérieure du Loir, tandis que le prince Frédéric-Charles, appelant le IIIe corps prussien, qui venait d’arriver à Orléans, ralliant le IXe et le Xe corps, se portait lui-même directement sur Vendôme.

Le choix de Vendôme et de la ligne du Loir s’expliquait tout naturellement de la part du général Chanzy. C’était une retraite sans aucun doute, mais c’était une retraite qui gardait le caractère d’une opération de guerre calculée avec autant d’habileté que de prévoyance. Par là le commandant de la deuxième armée menaçait les Allemands, s’ils se laissaient aller à s’enfoncer trop avant vers le sud, il restait à portée de Paris, prêt à saisir l’occasion, s’il y avait quelque effort prochain à renouveler, — et à la dernière extrémité il avait sa retraite ouverte vers le Mans. Certes, même à cette heure où il n’était plus déjà sur la Loire, il eût été bien servi encore par cette diversion qu’il demandait sur la rive gauche, et il ne se bornait pas à insister sur la nécessité d’une diversion, il se plaignait qu’on perdît la tête à Tours, qu’on se hâtât de tout déménager, lorsqu’il était de la dernière importance que les services militaires, le chemin de fer, le télégraphe restassent organisés ; « je ne m’explique pas la panique de Tours, » écrivait-il. M. Gambetta croyait avoir tout dit en rejetant sur les chefs militaires qu’il avait frappés la faute de la désorganisation des corps de Bourbaki, et en flattant Chanzy, en lui écrivant : « Vous avez fait des prodiges depuis quinze jours pour vous suffire à vous-même ; continuez à tenir en échec des forces bien supérieures. » Le général Chanzy devait trouver assez prétentieusement futiles et fort peu décisives ces banales flatteries terminées par un si étrange encouragement à la persévérance. Il n’avait pas besoin qu’on lui dît de tenir, il n’était pas homme à se payer de mots. Pourrait-il tenir ? C’était là la question. Il ne demandait pas mieux, il espérait encore pouvoir disputer le terrain, et il prenait ses dispositions en conséquence.

Sans doute la ligne du Loir, vallée étroite et bordée de mamelons assez élevés, offrait de précieux moyens de défense. Sans doute aussi Vendôme était un point important à garder, puisque c’était en quelque sorte un nœud de communications, de routes allant d’Angers à Châteaudun, de Blois au Mans par Saint-Calais, de Tours à Chartres par Château-Renault, Cloyes et Bonneval, sans parler du chemin de fur qui relie Tours à Paris par Châteaudun et Dourdan. Le général Chanzy le savait bien lorsqu’il avait pris cette direction. Cependant, si Vendôme était un point stratégique utile à conserver, c’était aussi une position difficile à défendre contre une attaque venant de Blois, parce que la ville, placée en partie sur la rive gauche du Loir, est dominée par des hauteurs que l’artillerie ne peut protéger efficacement des hauteurs opposées de la rive droite. Si on porte la défense sur le plateau même de la rive gauche, alors on est exposé, en cas de retraite, à se replier par des rampes dangereuses, à travers les rues étroites de la ville, en ayant à passer les ponts jetés sur les deux bras de la rivière. D’un autre côté, le général Chanzy ne pouvait se méprendre sur l’état moral des troupes auxquelles il avait à demander un nouvel effort. La retraite qu’il venait de faire s’était accomplie aussi bien que possible, c’est-à-dire sans désastre, dans les conditions les plus difficiles, les plus cruelles ; mais enfin cette malheureuse armée, aux prises avec l’ennemi depuis le 1er décembre, éprouvée par le feu, par les fatigues, par les privations, par les marches les plus pénibles, cette armée restait profondément atteinte ; elle était à cette heure de détente dangereuse qui suit les efforts violens. Les traînards, encombrant les chemins ou dispersés dans les fermes isolées, se laissaient prendre sans résistance pour ne pas continuer la campagne, et ils allaient ainsi grossir ces listes de prisonniers dont les Allemands se faisaient des trophées. Nombre de soldats et même d’officiers ne ralliaient pas leurs corps. Il y en avait qui rentraient tout simplement dans leurs foyers. L’ordre se relâchait partout. Chanzy voyait le mal, et il ne négligeait rien pour le guérir ou pour en arrêter les progrès. Tantôt il employait la sévérité, tantôt il s’étudiait à relever ses soldats par un ordre du jour qui était à la fois un stimulant viril et un avertissement. « Ce que vous venez de faire, leur disait-il, malgré des privations forcées, des fatigues incessantes, le froid, la neige, la boue de vos bivouacs, vous le continuerez, puisqu’il s’agit de sauver la France, de venger notre pays envahi par des hordes de dévastateurs. Pour nos nouveaux efforts, il faut l’ordre, l’obéissance, la discipline ; mon devoir est de l’exiger de tous, je n’y faillirai pas… »

Malgré tout ce qu’il y avait de critique dans une situation où, pour se mesurer avec des difficultés croissantes, on n’avait plus que des forces diminuées et singulièrement ébranlées, le général Chanzy ne se décidait pas moins à essayer de résister sur cette ligne nouvelle qu’il venait à peine d’atteindre. Dès son arrivée à Vendôme, il plaçait ses troupes de façon à garder dans tous les cas sa retraite assurée par le Perche, en se préparant à recevoir l’attaque qui pouvait venir par la route de Blois. Le 21e corps restait sur la rive droite du Loir, au-dessus de Vendôme, allant de Busloup à Saint-Hilaire par Fréteval, qui était à la gauche de l’armée le point essentiel à défendre contre le grand-duc de Mecklembourg. Les meilleures troupes du 16e et du 17e corps, appuyées par de la cavalerie, étaient sur le plateau de la rive gauche, en avant de Vendôme, surveillant la route de Blois, occupant la bonne position de Bel-Essort et gardant les approches du village de Sainte-Anne. Enfin le général Barry, qui avait quitté Blois le 12 avec tout ce qu’il avait pu réunir, était arrivé à Saint-Amand sur le chemin de fer de Tours à Vendôme. Le général Barry ne savait trop où il en était ni ce qu’il devait faire ; il ne pouvait représenter avec ses bataillons incohérens qu’une aile droite bien faible pour l’armée, et il craignait d’être tourné lui-même par les Prussiens, qu’on disait déjà maîtres de la ligne ferrée à Château-Renault, au-dessous de Saint-Amand. L’ennemi, sans être aussi rapproché et aussi entreprenant que le craignait le général Barry, n’était cependant pas bien loin. La grande préoccupation des Allemands était d’en finir avec cette résistance de Chanzy, qu’on retrouvait toujours, et en réalité le quartier-général de Versailles ne laissait pas de s’inquiéter de l’ensemble de cette situation. Il s’en inquiétait si bien que d’un côté il envoyait de nouvelles troupes à Orléans pour permettre au prince Frédéric-Charles de marcher avec toutes ses forces sur Vendôme, et que d’un autre côté il détachait de l’armée d’investissement de Paris une division de cavalerie avec quelques bataillons de landwehr pour les porter vers l’ouest, dans la direction du Mans, de sorte que Chanzy allait se trouver plus que jamais menacé. Le 14 et le 15 décembre, la lutte s’engageait de nouveau sur les bords du Loir. C’était la bataille de Vendôme, qu’on avait à livrer avant d’avoir pu même reconstituer à demi l’armée.

C’était à la vérité moins une bataille rangée qu’une tentative de défense désespérée, une série d’engagemens sur cette ligne du Loir, — à Fréteval, où les troupes du grand-duc se heurtaient contre le 21e corps français, — en avant de Vendôme, où les divisions du 16e et du 17e corps recevaient le choc des premières colonnes du prince Frédéric-Charles. Un instant, dans l’après-midi du 15, la mêlée devenait sérieuse, et après tout cette malheureuse armée, qui était toujours au feu, avait assez énergiquement résisté pour ne pas s’avouer vaincue, pour pouvoir passer la nuit sur le plateau qu’elle occupait depuis la veille. Elle avait en définitive repoussé l’attaque allemande. On avait cependant perdu la meilleure position, celle de Bel-Essort, la défense de Vendôme devenait par le fait aussi périlleuse que difficile, et le général Chanzy se trouvait dans la situation la plus grave, la plus déficate.

Que pouvait-il, que devait-il faire ? Attendrait-il un second combat pour le lendemain ? Il sentait que son armée succombait à la lassitude, que, si l’ennemi recommençait la lutte avec des forces nouvelles, il n’aurait à lui opposer que des bataillons épuisés. Sur ce point, il ne pouvait nourrir la moindre illusion, il le voyait, et ses chefs de corps les plus énergiques lui avouaient avec tristesse qu’il n’y avait plus à compter sur une résistance sérieuse de leurs soldats. Tout ce qui était possible, il l’avait fait ; il s’était maintenu le soir sur ses positions, peut-être un peu pour ne pas paraître céder un terrain qu’on n’avait pas pu lui enlever, surtout aussi parce qu’il craignait qu’une retraite pendant la nuit ne devînt un désastre, une vraie débandade, et cette nuit même ne faisait qu’ajouter aux souffrances de ses troupes, obligées de camper dans la boue et la neige, au milieu de l’humidité et du froid, sans pouvoir allumer un feu de bivouac. Aller au-delà était impossible, il fallait prendre un parti, le temps pressait. Chanzy se décidait à repasser le Loir, et la retraite commençait avant le jour. Tout était d’ailleurs assez bien combiné pour que les premiers mouvemens, protégés par un brouillard du matin, pussent être dérobés à l’ennemi. Successivement les corps se repliaient, s’écoulaient à travers la ville et passaient la rivière. Quand les Allemands s’aperçurent de cette sorte d’évasion vers neuf heures du matin, l’armée française était en sûreté, les ponts venaient de sauter. Il restait une dernière inquiétude : il s’agissait de sauver par le chemin de fer de Tours le matériel et les approvisionnemens de toute sorte accumulés à Vendôme. Un convoi considérable avait été formé : pourrait-il échapper à l’ennemi ? Il put partir, lui aussi, entraîné par deux puissantes locomotives soufflant à toute vapeur, et il disparut à l’horizon, se dérobant aux regards qui le suivaient avec anxiété !

Ainsi on quittait Vendôme et cette ligne du Loir, où l’on avait à peine fait une halte de deux jours ; on s’en allait vers Le Mans par toutes les routes du Perche, le 21e corps se dirigeant par Droué, Vibraye, vers la vallée de L’Huisne, qui aboutit à la Sarthe, le 16e et le 17e corps s’acheminant par Montoire, par Saint-Calais, le général Barry suivant autant qu’il le pouvait le mouvement à l’aile droite. Cette région accidentée et touffue du Perche où l’on s’engageait, et qui eût été dans d’autres circonstances si favorable à une défense énergique, à une guerre de partisans, ne facilitait pas pour le moment la retraite déjà un peu troublée d’une armée régulière. Elle offrait sans doute l’avantage de gêner l’ennemi, s’il était tenté de nous poursuivre ; elle avait aussi l’inconvénient de rendre la marche de nos soldats plus lente, plus pénible, plus confuse, et, par une fatalité de plus, les autorités départementales, sans consulter même les chefs militaires, avaient fait couper les chemins un peu partout sous prétexte d’arrêter l’invasion. En réalité, c’étaient nos propres corps qui étaient les premiers à souffrir de ces destructions prématurées et imprévoyantes. Le matériel, l’artillerie, se perdaient dans les fondrières boueuses, et on avait la plus grande peine à les en retirer. Une des divisions du 21e corps, celle du général Goujard, passait toute une nuit, une nuit glacée et obscure, à se débattre avec ces difficultés ; elle ne pouvait arriver à Droué qu’au matin, après douze heures de marche, et le résultat de cette perte de temps était que cette division, au moment où elle allait se remettre en route après avoir pris un peu de repos, se trouvait tout à coup assaillie par l’ennemi, qui se jetait à l’improviste sur le village. Il fallut toute la vigueur du général Goujard lui-même pour ramener au feu ses soldats prêts à se débander, pour repousser les assaillans et sauver peut-être l’aile gauche d’un désastre. Le 17e corps, de son côté, avait, lui aussi, à soutenir un combat d’arrière-garde sur la route de Saint-Calais, à Épuisay. Sauf ces engagemens, les Allemands semblaient mettre peu d’ardeur dans la poursuite. Soit fatigue, soit parti-pris de ne point aller au-delà d’une certaine limite, ils ne troublaient pas sérieusement la marche de nos troupes ; mais ce qui rendait surtout la retraite difficile et périlleuse, c’était la démoralisation croissante de l’armée dès qu’on s’était engagé dans tous ces fourrés du Perche, sur toutes ces routes qui conduisaient au Mans. Ce que le général Chanzy avait prévu, ce qu’il avait voulu prévenir, arrivait presque aussitôt. Cette armée, qui la veille encore tenait assez fermement au feu, conduite par des chefs énergiques, s’abandonnait pour ainsi dire elle-même dans sa retraite. La configuration du terrain favorisait la dispersion et le désordre. Le nom seul du Mans exerçait une sorte de fascination sur ces malheureux soldats, qui presque sans souliers, les pieds endoloris par la neige et par la fatigue, retrouvaient des forces, se jetaient dans tous les chemins détournés et doublaient les étapes pour arriver plus vite. Le Mans, selon le mot du général Chanzy lui-même, était pour eux le repos, le bien-être, tout au moins un répit de quelques jours. Des régimens presque entiers se laissaient entraîner sans regarder derrière eux, sans s’inquiéter de ce que devenait le reste de l’armée. Les hommes se déchargeaient de leurs armes et les jetaient pêle-mêle dans les voitures des convois, il y avait jusqu’à des officiers qui abandonnaient leurs troupes sans autorisation. Ce n’était pas sans doute l’histoire de toute l’armée ; il y avait cependant assez de débandés et de fuyards pour que des régimens de gendarmerie, envoyés sur tous les chemins, ne pussent arrêter ce torrent désordonné qui s’en allait vers Le Mans. Ces quatre jours de retraite étaient assurément la plus cruelle épreuve au lendemain d’une série de combats qui n’avaient pas été sans gloire. Pendant quatre jours, le général Chanzy s’efforçait de disputer ses divisions à la panique, de lutter contre la désorganisation qu’il avait sous les yeux. Ce n’est que le 20 décembre que l’armée arrivait enfin sur la Sarthe, échappant à la tyrannie de sa propre démoralisation au moins autant qu’à la poursuite de l’ennemi.

Quant aux Allemands en effet, ils s’étaient arrêtés après les premières démonstrations ; ils avaient grand besoin eux-mêmes de reprendre haleine, de reconstituer leurs forces, de coordonner leur situation avant de s’engager plus profondément dans l’ouest, et par le fait il y avait entre les deux armées une sorte de trêve de quelques jours, durant laquelle on allait de part et d’autre se préparer à des luttes nouvelles.


III

On était au 20 décembre. Au moment où les soldats de la Loire et de Vendôme arrivaient ainsi au Mans, les uns encore en bon ordre et allant prendre leurs positions, les autres formant une masse incohérente répandue dans la ville, il n’y avait point certes à s’y méprendre, c’était une armée à reconstituer entièrement, et le général Chanzy était le premier à savoir ce qu’il avait à faire. Dès son arrivée, sans perdre une heure, il écrivait au gouvernement : « Je trouve ici un encombrement de corps de toute sorte, sans direction aucune. Il me faut quelques jours pour remédier à cette situation. Je prépare un projet de réorganisation de l’armée, je vous demande instamment d’attendre que je vous soumette ce projet avant de prendre des dispositions qui pourraient augmenter les difficultés au milieu desquelles je me trouve. J’ai tout intérêt à avoir au plus vite une bonne et belle armée. Autorisez-moi à agir pour arriver à ce résultat… » En se repliant vers l’ouest, Chanzy n’entendait nullement en effet aller s’immobiliser autour du Mans. Refoulé sans avoir été rompu dans sa ligne de retraite, ramené un peu en désordre, mais sans avoir cessé de combattre, vers des positions qu’il avait après tout choisies d’avance, il ne songeait qu’à prendre quelques jours pour remettre son armée sur pied, pour se retrouver en mesure de faire face aux événemens. On n’en doutait pas au camp ennemi ; un correspondant anglais qui suivait les Allemands écrivait qu’on s’attendait à voir les Français abandonner leurs positions du Loir pour se reporter à une ou deux journées de marche dans une situation aussi forte. Par le fait, Le Mans devenait pour la deuxième armée de la Loire une nouvelle base d’opération sur laquelle le commandant en chef comptait s’appuyer, avec la pensée de se défendre ou d’attaquer lui-même selon les circonstances. Au point où en était la France, il sentait le prix du temps, et, s’il réclamait une complète liberté d’action, c’est parce qu’il comprenait bien que de Bordeaux, puisque le gouvernement était à Bordeaux, on ne pouvait qu’ajouter à ses embarras, — parce qu’il connaissait mieux que personne les difficultés de l’œuvre militaire qu’il avait à poursuivre.

La première de toutes les difficultés était dans la nature même de ces forces que Chanzy tenait sous sa main et qu’il avait hâte de réorganiser. Ces armées de province, elles faisaient sans doute de leur mieux, et on pouvait s’en servir utilement, mais à la condition de ne pas se faire illusion et de les prendre telles qu’elles étaient. Un des historiens de la guerre, le colonel Rüstow, résume le caractère de cette campagne et de ces combats en disant que « les légions françaises improvisées allaient bravement au feu, » — que les Allemands l’emportaient toujours cependant par leur solide constitution, par leur puissante cohésion, et que, lorsque les commandans français, malgré toute leur activité, voyaient leurs bataillons se briser contre cette force, ils n’avaient plus qu’à ordonner la retraite. Oui, et la retraite commencée en bon ordre s’achevait quelquefois en désordre. Ce n’était pas le courage qui manquait à ces hommes, c’était l’organisation qui était insuffisante pour en faire des soldats. Ils n’avaient ni l’esprit militaire, ni ce sentiment de solidarité qui fait une armée, ni l’habitude de l’obéissance et de la discipline, ni la plus simple idée des nécessités de la guerre. Il faut lire le navrant récit que fait le général Goujard d’une de ses premières étapes lorsqu’il allait rejoindre le 21e corps avec ce qu’on nommait la division de Bretagne. Il était arrivé à Saint-Calais et avait pris position sur les hauteurs, à l’ouest de la ville. La journée avait été dure, la nuit était glaciale, la neige tombait en abondance. Que se passait-il ? Peu d’instans après l’arrivée, le camp était presque désert : soldats et officiers s’étaient hâtés d’aller chercher un refuge en ville. Le lendemain matin, au moment du départ, sauf les marins toujours fidèles au poste, la division offrait le plus misérable aspect. Le désordre était partout, les compagnies diminuées n’avaient plus tous leurs officiers, — et ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est que ces malheureux ne se doutaient même pas de la gravité de cette désertion nocturne presque devant l’ennemi ; ils trouvaient cela tout simple, tant l’esprit militaire s’était altéré en France !

Voilà la vérité telle qu’elle reparaissait aux heures de crises un peu violentes dans ces armées de province. Naturellement, en ce temps-là, les esprits légers, les stratégistes de fantaisie, les préfets à proclamations retentissantes, ne cessaient de trouver que tous les soldats étaient des héros, que ce corps d’officiers était une pépinière de tacticiens de génie méconnus, et que les généraux qui se laissaient battre étaient seuls des traîtres. Ce qu’il faut dire en propres termes, c’est que ces armées, sans être assurément une illusion, sans manquer de dévoûment et de bonne volonté, n’ont existé en certains momens que par les chefs qui les commandaient. Qu’eût été la deuxième armée de la Loire sans le général Chanzy ? C’est par son chef qu’elle tenait cinq jours à Marchenoir, qu’elle se battait à Vendôme, qu’elle échappait à une dissolution complète dans sa retraite du Mans, et c’est par lui encore qu’elle arrivait assez rapidement à se reconstituer sur la Sarthe. En peu de jours effectivement, par des efforts infatigables, le général Chanzy avait fait le plus pressé. Il parvenait à remettre un peu d’ordre partout, à réorganiser ses divisions, et il distribuait son armée dans les positions qu’il avait choisies autour du Mans, qu’il protégeait par des travaux de défense. Il ne pouvait pas épargner à ses troupes les rigueurs d’une saison implacable, les misères du bivouac dans la neige et dans la boue ; mais il s’était empressé de leur rendre un peu de bien-être, de les vêtir et de les nourrir. En un mot, Chanzy croyait bientôt avoir retrouvé une armée. Restait à savoir ce qu’il ferait maintenant avec cette armée, et ici se retrouvait une autre difficulté qui a pesé sur toute la campagne, qui n’a point été certainement étrangère aux désastres définitifs de la France, celle des rapports du gouvernement avec les généraux, de l’intervention incessante, obstinée, du cabinet de Tours ou de Bordeaux dans les opérations de la guerre.

Chose assez étrange, les événemens qui depuis un mois avaient eu pour résultat de fractionner les forces de la France ne paraissaient pas avoir causé un déplaisir trop sensible au gouvernement, qui avait tout l’air de voir dans cette combinaison un moyen de plus d’exercer son omnipotence, de rester le directeur suprême d’opérations multiples. Était-ce étourderie, était-ce préoccupation jalouse d’une dictature infatuée ? Toujours est- il que le gouvernement semblait éviter tout ce qui aurait pu favoriser une intelligence des généraux entre eux ou des chefs militaires de province avec Paris, et il les laissait dans une ignorance presque complète de tout ce qui se passait en dehors de leur sphère d’action. Au lieu de les associer à la responsabilité de toutes les résolutions dans une si effroyable crise, il les consultait à peine. Le gouvernement troublait souvent les généraux par les immixtions les plus futiles, et il ne leur disait pas ce qu’ils auraient eu le plus sérieux intérêt à connaître. Il se contentait de leur envoyer des dépêches qui pouvaient les tromper comme elles trompaient tout le monde, ou un bulletin confus qui n’était qu’un ramassis de nouvelles prises dans tous les journaux européens. Le général d’Aurelle s’était déjà plaint de cette situation faite à un général en chef, qui était obligé de conduire des opérations de guerre sans rien savoir de ce qui se passait sur d’autres points de la France. Le général Chanzy écrivait bientôt à son tour au ministre de la guerre : « Je vous ferai observer qu’il est indispensable pour la suite de mes opérations que je sois tenu constamment au courant des mouvemens des autres armées, surtout de celles des généraux Bourbaki et Faidherbe. Les renseignemens contenus dans les dépêches me sont complètement insuffisans. » Chanzy, et c’était bien simple, tenait à savoir ce que faisaient Bourbaki et Faidherbe, de même qu’il désirait plus vivement encore avoir la pensée du général Trochu, puisqu’en définitive Paris restait le grand et suprême objectif de la guerre qu’on poursuivait en province.

Avant tout, c’eût été manifestement une nécessité de premier ordre pour les généraux de ne rien ignorer d’abord, puis de pouvoir s’entendre et lier leurs opérations. C’était en vérité ce qu’ils ne pouvaient obtenir. Le gouvernement, qui croyait représenter à lui seul l’unité d’action et qui ne représentait que l’incohérence, se prêtait aussi peu que possible à ces communications directes sans lesquelles on ne pouvait agir que de la manière la plus décousue et la plus stérile ; il les décourageait ou il les neutralisait fort légèrement, quelquefois avec une sorte de puérilité ridicule, témoin ce bizarre incident de la mission du capitaine de Boisdeffre. A ce moment même, le général Trochu, qui de son côté tenait, lui aussi, à s’entendre directement avec les chefs militaires de province, envoyait un de ses aides-de-camp, M. de Boisdeffre, en mission auprès du général Chanzy, et il lui remettait six pigeons, au moyen desquels le commandant de la deuxième armée pourrait entrer en rapport avec le gouverneur de Paris. Le capitaine de Boisdeffre, parti en ballon le matin du 22 décembre, tombait le même jour à Beaufort, dans le département de Maine-et-Loire, et aussitôt le préfet, sous la forme d’une réquisition officielle, s’emparait des pigeons qu’il portait avec lui. Comment un préfet se croyait-il autorisé à violer un dépôt confié à un officier par le chef du gouvernement ? Quel intérêt pouvait-il y avoir au-dessus de l’intérêt de la défense ? Ce n’est pas tout, le général Chanzy se plaignait naturellement, il demandait qu’on lui rendît au moins quatre pigeons, et on lui répondait de la façon la plus étrange, par toute une théorie sur les difficultés de l’envoi des pigeons, par des explications embarrassées dont le dernier mot était qu’il devait commencer par envoyer ses dépêches à Bordeaux. Il n’y avait plus à insister sur les pigeons faits prisonniers par le préfet de Maine-et-Loire !

Cependant le général Chanzy ne pouvait s’en tenir là, surtout en présence des communications que lui apportait le capitaine de Boisdeffre, et qui dépeignaient la situation de Paris dans sa gravité croissante. Le général Trochu, parlant à un compagnon de guerre, ne dissimulait rien. Il n’était nullement injuste pour l’esprit de sacrifice de la population parisienne, pour l’armée, toujours prête à combattre, pour la garde nationale elle-même ; mais il représentait une trouée comme impossible sans le secours des armées de province, et la question des subsistances comme le danger imminent. Le général Trochu fixait, avec une précision qui n’a été que trop justifiée, l’heure où devait expirer la résistance, si bien que le général Chanzy pouvait écrire au gouvernement de Bordeaux : « En mettant en œuvre toutes les ressources, Paris pourra tenir jusqu’à la fin de janvier ; mais à partir du 20 janvier, il faudra traiter, les jours suivans suffisant à peine pour préparer l’approvisionnement de cette population… » Si on voulait définitivement tenter un suprême effort pour secourir Paris, il n’y avait donc plus un instant à perdre ; chaque heure qui s’écoulait était une chance de moins, et le commandant de la deuxième armée, justement préoccupé de ces révélations, n’écoutant que son patriotisme, sa prévoyance militaire, prenait auprès du gouvernement l’initiative d’une proposition qu’on ne lui avait pas demandée, dont l’insuccès allait montrer une fois de plus de quelle étrange façon cette malheureuse guerre était conduite.

Le général Chanzy partait de ce point, qu’on connaissait désormais la limite de la résistance de Paris, que le moment d’agir était venu, qu’on ne pouvait arriver à un résultat que si toutes les forces dont on disposait concouraient simultanément à un but unique, d’après un plan arrêté, et ce plan, il le déroulait avec netteté, avec précision dans une lettre qu’il adressait au ministre de la guerre.


« Il me paraît indispensable, disait-il, que la première, la deuxième armée et celle aux ordres du général Faidherbe se mettent en marche en même temps : la deuxième armée, du Mans pour venir s’établir sur l’Eure entre Évreux et Chartres, couvrant sa base et ses lignes d’opération, qui sont la Bretagne et les lignes ferrées d’Alençon à Dreux, du Mans à Chartres, la première armée de Châtillon-sur-Seine pour venir s’établir entre la Marne et la Seine, de Nogent à Château-Thierry, prenant sa base et ses lignes d’opération sur la Bourgogne, la Seine, l’Aube et la Marne ; l’armée du nord, d’Arras pour venir s’établir de Compiègne à Beauvais, avec sa base d’opération sur les places du nord et sa ligne principale par le chemin de fer de Paris à Lille…

« Nos trois principales armées une fois sur les positions indiquées, se mettre en communication avec Paris et combiner dès lors les efforts de chaque jour avec des sorties vigoureuses de l’armée de Paris de façon à obliger les troupes d’investissement à se maintenir tout entières dans leurs lignes. Le résultat sera dès lors dans le succès d’une des attaques extérieures, et, si ce succès est obtenu, si l’investissement peut être rompu sur un point, un ravitaillement de Paris peut devenir possible, l’ennemi peut être refoulé et contraint d’abandonner une partie de ses lignes, et de nouveaux efforts combinés entre les armées de l’extérieur et de l’intérieur peuvent dans la lutte suprême aboutir à la délivrance… »


Les armées de province, telles qu’elles étaient composées, auraient-elles suffi à cette tâche ? Je ne sais ; c’était du moins un plan simple, rationnel, habilement conçu et répondant aux pressantes exigences de la situation de Paris. M. Gambetta ne répondait pas moins avec une certaine désinvolture au général Chanzy :


« Nous avons examiné votre plan avec l’attention la plus scrupuleuse. Il se rapproche sensiblement de celui que nous avions conçu nous-mêmes. Il s’en écarte toutefois par un point, la direction suivie par le général Bourbaki. En effet, au lieu de faire marcher ce général par Châtillon-sur-Seine et Bar-le-Duc [3], nous avons jugé plus avantageux de le faire opérer dans l’extrême est, de manière à amener la levée du siège de Belfort, à occuper les Vosges et à couper les lignes ferrées venant de l’Allemagne. Cette action nous semble à la fois plus sûre et plus menaçante que celle que vous avez en vue… »


Oui, certes l’action était sûre et surtout facile. Notez bien que, sans s’être concerté avec son compagnon du Mans, le général Bourbaki lui-même avait d’abord proposé pour son armée un mouvement à peu près semblable à celui qu’indiquait Chanzy. C’est le gouvernement, M. de Freycinet l’assure, qui avait le mérite de s’être montré plus habile que les généraux, d’avoir imaginé la campagne de l’est, et M. Gambetta, en puissant stratégiste qu’il était, avait bien raison de se prédire à lui-même la victoire dans sa lettre au général Chanzy, de prétendre que la Prusse n’avait dû « ses succès qu’à nos fautes, » mais « qu’une expérience cruellement acquise nous apprendrait à en éviter le retour. » Malgré une si parfaite assurance, Chanzy était tellement pénétré du danger de cette marche vers l’est dans une pareille saison, de la nécessité de concentrer tous les efforts sur Paris, qu’il s’obstinait encore à faire une dernière tentative pour ramener le gouvernement. « Je trouverais bonne l’opération dans l’est de Bourbaki, disait-il, si le résultat pouvait en être plus immédiat pour Paris. Ces considérations puissantes me font toujours insister pour l’adoption et l’exécution à bref délai du plan que je vous ai proposé. » Cette fois on répondait à Chanzy avec une certaine mauvaise humeur, en lui faisant assez aigrement la leçon sur sa propre situation, en lui disant avec une imperturbable outrecuidance qu’il n’y avait pas lieu « de prendre à la lettre l’échéance du général Trochu, » qu’on avait d’autres renseignemens, qu’il ne devait pas se laisser affecter par les dépêches du gouverneur de Paris. De quoi se mêlait-il, qu’avait-il affaire de se mettre en rapport avec le général Trochu ? Il n’avait qu’à écouter le gouvernement de Bordeaux, à ouvrir comme lui son âme « à l’espoir que devait faire naître un plan d’ensemble bien conçu et bien coordonné pour un effort suprême et décisif. » Ce plan, c’est celui qui a été suivi, — et qui a si bien réussi ! Jusqu’au bout, ces merveilleux stratégistes tenaient à ne pas se démentir, et peu s’en faut encore qu’ils ne se laissent décerner dans les banquets du radicalisme les ovations des triomphateurs pour avoir sauvé la France !

Je ne parle pas de ce fait d’un jeune tribun d’audience s’improvisant dictateur d’une nation, ne doutant de rien, donnant des leçons à tout le monde, surtout aux chefs militaires, et confondant Bar-le-Duc avec Bar-sur-Seine, comme il avait confondu un mois auparavant Épinay-sur-Orge avec Épinay-sur-Seine. Je veux seulement préciser ici deux ou trois circonstances où éclate la responsabilité de ce gouvernement de l’infatuation agitatrice et stérile. Ainsi voilà une situation militaire sur laquelle deux généraux expérimentés ont la même opinion, puisque sans s’être concertés ils proposent un plan à peu près semblable. N’importe, on leur dit que leur plan ne serait pas efficace, qu’on a un autre plan beaucoup plus sûr qui va « démoraliser l’armée allemande, » et on précipite une armée française dans les neiges des montagnes de l’est ! Autre fait. Voici un général, commandant d’une place assiégée, qui, non plus cette fois dans quelque proclamation banale, mais dans le secret, dans une intimité virile de chef militaire à chef militaire, dit sincèrement, nettement : « Nous résisterons jusqu’au 20 janvier, pas une heure au-delà ! » On n’en tient compte, on aime mieux se fier aux renseignemens du premier venu, et on répond à celui qui a reçu ces confidences qu’il ne doit pas « se laisser affecter par les dépêches du général Trochu, » qu’il ne faut pas « prendre à la lettre l’échéance du général Trochu ! » Je demande simplement ce qu’ont fait de plus, comme imprévoyance et comme incapacité, ceux qui ont commencé la guerre. Chanzy devait sourire tristement en recevant les dépêches qu’on lui adressait, en voyant une telle légèreté unie à tant d’arrogance au moment où allaient se décider les destinées de la France. Quant à lui, il n’avait plus qu’à se renfermer dans son rôle de chef de la deuxième armée, prêt à jouer sa difficile partie dans l’ouest, et à se porter de nouveau sur l’ennemi ou à l’attendre dans ses positions du Mans, à l’abri desquelles il commençait à se refaire.


IV

Chanzy, au milieu de ces délibérations intimes, n’avait pas perdu son temps en effet ; il s’était établi au Mans, qui devenait pour lui ce qu’avait été Orléans pour le général d’Aurelle, et qui, sans être plus qu’Orléans une forte position militaire, ne laissait pas de se prêter à une sérieuse action défensive. Le Mans avait l’avantage d’être dans l’ouest le centre d’un réseau de chemins de fer rayonnant vers Tours, Angers, Rennes, Brest, Cherbourg, enfin vers Paris. Placée presque au confluent de la Sarthe et de l’Huisne, dans une sorte de triangle, la ville est entourée de coteaux qui bordent les vallées des deux rivières et qui peuvent devenir pour elle une protection. En avant du Mans, sur ce terrain accidenté et boisé, il y a plusieurs plateaux qui semblent naturellement indiqués pour la défense. L’un, celui de Sargé, s’étend au nord, dans la direction de l’Eure, et en l’occupant on garde l’intervalle des deux rivières, l’ouverture du triangle. Un autre, le plus important peut-être, le plateau d’Auvours, domine à la fois la vallée de l’Huisne et la ligne du chemin de fer de Paris, en même temps que la route de Saint-Calais. De ce poste avancé, on tient les communications de l’Huisne par les ponts de Champagne et d’Yvré-l’Évêque, et on peut surveiller l’ennemi arrivant par le Perche. Plus bas enfin, en se repliant vers Le Mans, un dernier plateau moins étendu est traversé par trois routes qui, partant du rond-point de Pontlieue aux portes de la ville, conduisent à La Flèche par Arnage, à Tours par Château-du-Loir, à Vendôme par Parigné-l’Évêque et Grand-Lucé. C’est sur ces plateaux, mis autant que possible en défense, que le général Chanzy disposait ses forces. Jaurès était à Sargé avec le 21e corps ; le général Gonjard avec sa division de Bretagne et une partie du 17e corps occupaient Auvours ; le reste du 17e corps et le 16e corps étaient en avant de Pontlieue. Par ces dispositions, on se croyait en mesure de garder efficacement la vallée de l’Huisne et les routes du Perche, c’est-à-dire Le Mans.

Ce n’était là du reste, aux yeux du général Chanzy, que le dernier retranchement de la défense. Tout en s’appliquant à s’établir et à se fortifier dans ses positions, le chef de la deuxième armée n’entendait nullement s’interdire une action plus étendue. Bien au contraire, à peine campé autour du Mans, il s’occupait d’organiser tout un système d’opérations avancées par des francs-tireurs, par des reconnaissances incessantes de cavalerie légère, par des colonnes mobiles de l’armée. A partir du 23 décembre, on était en campagne. Le général Rousseau, détaché du 21e corps, remontait par le chemin de fer de Paris vers La Ferté-Bernard, appuyé par les francs-tireurs de Lipowski et par Cathelineau, qui occupait avec ses volontaires la forêt de Vibraye. Le général de Jouffroy, qui commandait une division du 17e corps, se lançait avec une colonne volante en plein Perche. Le général de Curten, qui avait réuni quelques troupes à Poitiers et qu’on envoyait à Chanzy, devait seconder le général de Jouffroy en manœuvrant lui-même sur le Loir. Le général Barry, qui était resté avec ce qu’il avait de troupes vers Château-du-Loir et Chahaignes, avait son rôle dans ces opérations. La pensée du général Chanzy était de regagner du terrain, de se rouvrir un passage, s’il le pouvait, de sonder l’ennemi, et surtout de préserver le chemin de fer du Mans à Tours, qui pouvait lui être si précieux. Du 23 décembre aux premiers jours de janvier, on était en mouvement, rencontrant souvent l’ennemi et allant assez loin. A la fin de décembre, le général de Jouffroy paraissait en face de Vendôme, le général de Curten allait jusqu’au-delà du Loir. Pendant ce temps, que faisait l’ennemi ? Quelles dispositions prenait-il de son côté ?

Les Allemands, après la bataille de Vendôme, n’avaient pas perdu de vue l’armée de Chanzy, ils l’avaient suivie dans la première étape de sa retraite ; mais ils s’étaient arrêtés presque aussitôt, d’abord pour réparer leurs forces par un repos dont ils sentaient autant que nous la nécessité, et puis parce qu’avant de s’engager dans l’ouest ils tenaient à voir se débrouiller les événemens. Ils avaient l’œil sur Bourges, et se demandaient ce que devenait Bourbaki avec son armée. Tant que la situation n’était pas éclaircie de ce côté, ils ne voulaient pas s’éloigner trop de la Loire. Une halte de quelques jours leur donnait le temps de se reposer et de démêler plus distinctement ce qui allait se passer. Pour le moment, aussitôt après le 15 décembre, le prince Frédéric-Charles s’était replié sur Orléans avec une partie de ses troupes du IIIe et du IXe corps ; le grand-duc de Mecklembourg était allé camper à Chartres avec sa fraction d’armée, observant la ligne de Paris au Mans, jusque vers Nogent-le-Rotrou. Il n’était resté à Vendôme que quelques forces du Xe corps pour couvrir les abords du Loir et surveiller le Perche, tandis que la plus grande partie de ce corps, sous le général Voghts-Rhetz, allait se présenter devant Tours sans l’occuper et sans pousser plus loin ses entreprises. Durant ces quelques jours, les Allemands se tenaient assez tranquilles et se bornaient à des courses d’éclaireurs dans le rayon de leurs cantonnemens.

Cette immobilité d’ailleurs, il faut bien l’avouer, ne cachait ni trouble ni hésitation chez eux. Ils avaient l’orgueil de leur force, la confiance des victorieux. Ils voyaient bien qu’ils n’étaient pas au bout, qu’ils allaient encore avoir à faire quelques rudes efforts ; mais ils se croyaient en mesure de tenir tête à toutes les difficultés, dussent-ils avoir à poursuivre Bourbaki dans l’est et Chanzy dans l’ouest ; c’était en effet ce qui se préparait. Assurément, si la marche de Bourbaki vers l’est avait eu ce résultat heureux de jeter de l’indécision dans les conseils allemands et d’attirer le prince Frédéric-Charles, Chanzy, resté seul en face du grand-duc de Mecklembourg, aurait pu se promettre quelque succès. Il n’en était rien. C’est au contraire en pleine connaissance de ce mouvement que le quartier-général de Versailles, fixé désormais, se décidait à déployer toutes ses forces, à frapper les grands coups, envoyant le général de Manteuffel dans l’est, tandis que le prince Frédéric-Charles, n’ayant plus rien à craindre sur la Loire, devait se lancer, et cette fois à fond, sur Chanzy. Ainsi de toutes parts on sentait l’approche de la crise suprême. Le bombardement de Paris venait de commencer ; à l’est et à l’ouest, les armées marchaient pour se rencontrer, on touchait à des événemens décisifs.

C’est le 1er janvier 1871 que le prince Frédéric-Charles recevait définitivement de Versailles l’ordre de reprendre la campagne par une vigoureuse offensive contre l’ouest, et il se remettait aussitôt en mouvement, laissant une division hessoise à Orléans, se reportant lui-même sur le Loir avec toutes ses troupes, qui, réunies de nouveau aux forces du grand-duc de Mecklembourg, menaçaient Le Mans d’un formidable assaut concentrique. Dès le 6 janvier, les Allemands étaient en pleine marche. Tandis que le grand-duc de Mecklembourg restait chargé de descendre par la ligne du chemin de fer et de gagner la vallée de l’Huisne, le IXe corps prussien, arrivé à Fréteval, devait s’avancer par Danzé et Épuisay ; le IIIe corps, débouchant par Vendôme, devait gagner Azay et la route de Saint-Calais ; le Xe corps, placé plus bas sur le Loir, avait sa direction par Montoire. Les forces que le prince Frédéric-Charles conduisait à cette entreprise nouvelle devaient atteindre près de 80,000 hommes : c’était beaucoup contre une armée peut-être plus nombreuse, mais d’une incohérence à désoler les chefs les plus habiles. Ce terrain du Perche et de l’Huisne, où les Allemands s’engageaient, était justement celui que sillonnaient depuis quelques jours nos colonnes mobiles, de sorte qu’on devait inévitablement se heurter à chaque pas. A mesure que l’ennemi s’avançait, les chocs se multipliaient et devenaient de plus en plus vifs. On se battait un peu sur tous les points, à Courtalin, à Nogent-le-Rotrou, sur la ligne de Paris, à Vancé, à Songé, à Courtiras, à Chahaignes, dans la région du Loir, et quelques-uns de ces combats, comme celui d’Azay, étaient des plus meurtriers pour les Prussiens. Cette agitation, encore à demi obscure, semblait même assez grave au général Chanzy pour qu’il crût devoir envoyer l’amiral Jauréguiberry à Château-du-Loir, en le chargeant de prendre la direction de tous ces détachemens mobiles qui erraient dans le Perche. Malheureusement les colonnes, un peu éparses, ne pouvaient que se replier en se battant, serrées de tous côtés par les masses allemandes, qui gagnaient du terrain d’heure en heure, si bien que le 9 janvier la situation prenait tout à coup un caractère des plus sérieux.

On n’en pouvait plus douter : l’ennemi s’avançait sur Le Mans de toutes parts. Déjà il se montrait à Connerré et à Thorigné sur l’Huisne, à Ardenay sur la route de Saint-Calais, à Grand-Lucé, à Parigné-l’Évêque sur les routes de Vendôme ou de Tours. Il chassait devant lui tout ce qu’il rencontrait, et ce qu’il y avait de plus grave, c’est que les troupes françaises, fatiguées et harcelées, commençaient à s’émouvoir ; elles rentraient dans nos lignes un peu en désordre. On abandonnait des postes qu’on aurait pu occuper encore et qui restaient livrés à l’ennemi. Chanzy, voyant le cercle se resserrer autour de lui, se raidissait de toute son énergie, et s’efforçait de réagir contre ce commencement de démoralisation avant la bataille. « Nul ne doit songer à la retraite sur Le Mans, disait-il, sans avoir tenu jusqu’à la dernière extrémité… La retraite ne mène à rien, elle n’est que le principe d’un désordre que nous devons éviter à tout prix. Il faut donc que, dès demain, dans toutes les directions et sur tous les points à la fois, on reprenne l’offensive. » La cavalerie devait se reporter sur Grand-Lucé, qu’elle avait abandonné sans résistance. Le général de Colomb, qui commandait le 17e corps, devait reprendre Ardenay sur la route de Saint-Calais. Le général Jaurès devait attaquer l’ennemi sur l’Huisne à Thorigné et à Connerré. Ces résolutions étaient certes d’un esprit viril, et Chanzy avait d’autant plus de mérite à garder toute sa fermeté, qu’il se trouvait malade en ce moment. Par le fait, il n’avait pas besoin de s’occuper d’une offensive devenue difficile, il avait bien assez de se défendre. L’ennemi marchait de lui-même à notre rencontre, il dessinait de plus en plus ses mouvemens ; il se rapprochait en se concentrant. Pendant toute la journée du 10, on se battait sur l’Huisne, sur la route de Saint-Calais, en avant du plateau d’Auvours, sur le front de Pontlieue. Au fond, la situation ne changeait pas sensiblement, on n’avançait pas, on ne reculait pas, on restait en présence. Le soir même, Chanzy envoyait au gouvernement une dépêche où il dépeignait la gravité de la crise, où il faisait passer tout le feu de son âme. « Les armées du prince Charles et du grand- duc de Mecklembourg, disait -il, ont redoublé d’efforts aujourd’hui sur l’Huisne et au sud-est du Mans. Pressées de tous côtés, nos colonnes ont dû battre en retraite sur les positions défensives qui leur avaient été assignées à l’avance. L’action a été des plus vives à Montfort, à Champagne, à Parigné-l’Évêque, à Changé, à Jupilles. Nous sommes évidemment en présence d’un effort des plus sérieux de l’ennemi et d’une ferme volonté de sa part d’en finir avec la deuxième armée. Nous allons lutter comme à Josnes. J’ordonne partout la résistance à outrance. Je défends formellement toute retraite… »

Le vrai mot de cette situation critique, c’est que, sans avoir réellement perdu ni gagné de terrain dans la journée du 10, l’armée française se trouvait enfermée tout entière dans les lignes du Mans, ayant à recevoir d’un instant à l’autre l’assaut de 80,000 hommes. Tout se préparait pour l’action au camp allemand. L’armée du grand-duc de Mecklembourg devait continuer à descendre par l’Huisne pour forcer les passages de la rivière et menacer de tourner Jaurès. Le IIIe corps prussien, appuyé par le IXe corps, était chargé d’aborder les positions d’Auvours. Le Xe corps devait s’avancer sur notre aile droite dans la direction de Pontlieue. Au camp français, toutes les dispositions de combat étaient prises. La défense avait été distribuée entre l’amiral Jauréguiberry à droite, le général de Colomb, qui avait avec lui le général Goujard au centre, et le général Jaurès sur la gauche, au-delà de l’Huisne. Le choc décisif était inévitable ; le prince Frédéric-Charles semblait l’avoir fixé pour le 12, il éclatait le 11. Le matin, la neige avait cessé de tomber, le temps était froid et clair. A neuf heures la lutte s’engageait, à midi elle était générale, le feu couvrait l’arc de cercle de nos positions. En définitive, à quatre heures du soir, la bataille n’était pas perdue, et elle avait même été marquée par un héroïque, un émouvant épisode qui se passait à Auvours.

Une division un peu affaiblie du 17e corps occupait le plateau ; battue par l’artillerie allemande, bientôt assaillie brusquement, elle n’opposait qu’une courte résistance, elle s’enfuyait en désordre, descendant vers le pont de l’Huisne dans une inexprimable confusion, et laissant le plateau aux mains des Prussiens. A la vue de cette débâcle, le général Goujard, qui gardait le pont d’Ivré-l’Évêque, n’avait pas de peine à mesurer le danger de la situation. Il comprenait que sa propre division pouvait être entraînée par la panique, et il voyait l’ennemi maître d’une position d’où il dominait et menaçait tous les alentours. Arrêter à tout prix la déroute et reprendre le plateau abandonné était une nécessité suprême. Le général Goujard n’hésitait pas. Il faisait aussitôt braquer deux canons chargés à mitraille sur la foule des fuyards en menaçant de faire feu ; il ralliait un instant ces malheureux, puis, rassemblant les forces qu’il avait autour de lui, un bataillon d’infanterie, les mobilisés de Rennes et de Nantes, il se disposait à marcher. Il y avait là encore des zouaves pontificaux qui avaient été fort éprouvés la veille, et à qui le général Goujard adressait ces simples mot : « allons, messieurs, en avant pour Dieu et la patrie ! le salut de l’armée l’exige. » Et tous ces braves gens s’élançaient au bruit des trompettes qui sonnaient la charge. Les Allemands attendaient de pied ferme. On s’était approché à vingt pas de distance sans qu’un coup de fusil eût été tiré, lorsqu’une formidable décharge abattait les premiers rangs des assaillans ; mais rien ne put briser l’élan de cette vaillante troupe. On se battait corps à corps. Le général Goujard, conduisant l’attaque, eut lui-même son cheval percé de six balles. Un bataillon de chasseurs, qui était à peu de distance, accourait prendre part à la lutte, et en fin de compte on avait reconquis le plateau d’Auvours. C’était là le côté héroïque de la bataille, et en considérant sa situation le général Chanzy avait le droit de la trouver bonne ; il n’avait pas été entamé malgré les énergiques efforts de l’ennemi sur tout le front de nos lignes.

On en était encore là vers six heures du soir. Le général Chanzy prenait déjà ses dispositions pour le lendemain, lorsqu’à huit heures il recevait la nouvelle la plus grave et la plus douloureuse. Une des positions les plus importantes à l’aile droite de l’armée, celle de la Tuilerie, qui couvrait le rond-point de Pontlieue, avait été abandonnée presque sans combat par des mobilisés de Bretagne saisis de panique à la vue d’une colonne prussienne qui s’avançait sur eux. L’amiral Jauréguiberry, informé le premier de ce cruel accident, s’était hâté de donner l’ordre de reprendre au plus vite la position ; mais il télégraphiait bientôt au général en chef : « Je reçois des nouvelles désolantes. On n’a pu réussir à reprendre la Tuilerie. Les hommes, au premier coup de fusil, se sont débandés… » Vainement en effet un officier des plus énergiques, le général Le Bouëdec, avait essayé de réunir quelques troupes en avant de Pontlieue et de les enlever par sa vigueur. Les compagnies, à peine formées, se dispersaient ; les hommes épuisés de fatigue, effarés d’un combat de nuit, s’arrêtaient et se couchaient sur la neige. La démoralisation recommençait et se communiquait avec une effrayante rapidité. Que faire cependant ? La perte de la Tuilerie laissait la position de la droite de l’armée complètement découverte. Avant la fin de la nuit, Chanzy essayait encore de provoquer une tentative, il comptait comme toujours sur l’amiral Jauréguiberry, dont il connaissait l’énergie ; il lui écrivait : « Au jour, vos troupes se reconnaîtront et reprendront confiance ; tout peut être sauvé. » L’amiral répondait d’un accent navré que depuis quatre heures ses officiers étaient occupés à rallier les fuyards sans pouvoir y réussir, et il ajoutait : « Je suis désolé d’être obligé de dire qu’une prompte retraite me semble impérieusement commandée. » Cette retraite, à laquelle Chanzy ne voulait pas se résoudre, elle était nécessaire cependant, et en la subissant le général en chef écrivait à l’amiral : « Le cœur me saigne ; mais quand vous, sur qui je compte le plus, vous déclarez la lutte impossible et la retraite indispensable, je cède… » C’était le dernier mot dramatique et sombre de cette campagne.

Ainsi après plus d’un mois d’efforts et de combats, après s’être replié successivement d’Orléans sur Josnes, de Josnes sur Vendôme, de Vendôme sur Le Mans, il fallait se replier encore, épuiser l’amertume des retraites inévitables. Après la Loire, le Loir, la Sarthe, il fallait aller sur la Mayenne. Au premier instant, Chanzy avait songé à se rejeter vers Alençon pour rester à portée de Paris en s’ appuyant sur les lignes de Cherbourg. Le gouvernement tenait à la Mayenne. On se mettait en mouvement sur la Mayenne et sur Laval, laissant à l’ennemi une ville de plus, la clé de l’ouest. Le 12, à deux heures et demie, le général en chef, demeuré l’un des derniers, surveillait du haut d’un mamelon le mouvement de retraite de ses troupes, tandis que les Prussiens pénétraient déjà dans Le Mans. On s’en allait, par un effroyable temps de verglas et de neige, non sans avoir sans cesse à repousser l’ennemi, qui serrait de près nos colonnes, et le mal le plus redoutable était la démoralisation, suite des revers obstinés, des pénibles retraites, des privations et des fatigues. Jauréguiberry, Jaurès, soutenaient de leur fermeté cette nouvelle marche en arrière. Ils avaient à contenir l’ennemi et à contenir leurs hommes, qui poussaient le découragement et le trouble jusqu’à se laisser renverser ou tuer par les cavaliers qui s’opposaient à leur passage. L’amiral, qui dans une affaire d’arrière-garde venait d’avoir son chef d’état-major tué à ses côtés, son cheval tué sous lui, écrivait avec désespoir : « Je trouve autour de moi une telle démoralisation que les généraux du corps d’armée m’affirment qu’il serait très dangereux de rester ici plus longtemps. Je suis désolé de battre encore en retraite. Si je n’avais avec moi un matériel considérable qu’il faut essayer de sauver, je m’efforcerais de trouver une poignée d’hommes déterminés et de lutter, même sans espoir de succès… Je ne me suis jamais trouvé, depuis trente-neuf ans que je suis au service, dans une position aussi navrante pour moi… »

Ces vaillans hommes avaient le droit d’échanger ces confidences d’une tristesse virile. Depuis un mois, sans trêve et sans repos, ils luttaient contre l’invasion, ils lui disputaient le terrain pied à pied. Intimidant quelquefois l’ennemi, fortifiant leurs soldats contre leurs propres défaillances, ils avaient soutenu cette campagne avec un mélange d’habileté et d’héroïsme qui donnait parfois à une longue retraite l’apparence d’une stratégie menaçante. Ils avaient fait ce qu’ils avaient pu, et maintenant ils se voyaient éloignés plus que jamais de leur but. Une fois sur la Mayenne, et on y était vers le 16 janvier, on avait sauvé l’armée, mais de longtemps on ne pouvait plus rien. De ces trois dramatiques et sanglans épisodes de la guerre de France qui se déroulaient à la fois dans l’ouest, dans l’est, à Paris, le premier était fini ; le dénoûment des deux autres n’était pas loin.


Charles de Mazade.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre.
  2. M. Gambetta, dans sa dépêche du 5 décembre adressée à tous les préfets de France, racontait complaisamment l’histoire d’un voyage qu’il avait fait ou plutôt qu’il aurait voulu faire à Orléans dans l’après-midi du 4 décembre. Il assurait qu’il avait dû s’arrêter en avant de Beaugency, à la hauteur de La Chapelle, la voie étant occupée par un parti de uhlans et couverte de madriers, de telle sorte que la circulation se serait trouvée barrée dès ce moment, — quatre heures et demie. Or il résulte de l’ordre de marche des convois, tel qu’il a été conservé, que la circulation n’a été interrompue qu’après cinq heures et demie entre Orléans et Tours. Le dernier train expédié d’Orléans est parti à cinq heures vingt minutes et est arrivé à destination. C’est attesté par un ordre d’un colonel d’artillerie expédiant le convoi et par l’inspection du chemin de fer. Comment le train portant M. Gambetta n’a-t-il pas pu passer à La Chapelle à quatre heures et demie, lorsque le train d’Orléans parti à cinq heures vingt minutes a pu passer ? C’est là la question. Parlons franchement : M. Gambetta aura entendu la canonnade au loin, peut-être quelques coups de fusil plus rapprochés, et il se sera dit prudemment qu’il se devait à la France, que ce n’était pas son affaire d’aller au feu. Ce n’était pas son métier, rien n’est plus vrai, et de fait on ne l’a pas vu un seul instant dans une affaire quelconque, auprès d’un des généraux ; mais ce n’était pas non plus son métier de prétendre diriger des opérations auxquelles il n’entendait rien. Ce n’était pas surtout son droit d’accuser ceux qui étaient devant l’ennemi, d’insulter ou de laisser insulter des chefs militaires que les plus graves blessures se défendaient pas quelquefois contre les plus indignes outrages.
  3. Le général Chanzy se borne à faire remarquer qu’on a voulu dire probablement Bar-sur-Seine.