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La Guerre de France en 1870-71/06

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La Guerre de France en 1870-71
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 105 (p. 892-926).
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LA
GUERRE DE FRANCE
— 1870 – 1871 —

VI.
LE SIÈGE DE PARIS ET LE GÉNÉRAL TROCHU [1].

I. Histoire de la défense de Paris en 1870-1871, par le major de Sarrepont, 1 vol. in-8°. — II. Journal du siège de Paris, par M. George d’Heylli, 3 vol. in-8°. — III. L’Empire et la défense de Paris devant le jury de la Seine, par M. le général Trochu, 1 vol. in-8°. — IV. Gouvernement de la défense nationale, par M. Jules Favre, 2 vol. in-8°. — V. Le Siège de Paris, opérations du 13e corps et de la troisième armée, par M. le général Vinoy, 1 vol. in-8°. — VI. La Marine au siège de Paris, par M. le vice-amiral de La Roncière Le Noury, 1 vol. in-8°. — VII. Le Moniteur prussien de Versailles, 2 vol. in-8°. — VIII. Opérations des armées allemandes depuis la bataille de Sedan jusqu’à la fin de la guerre, par W. Blume, major au grand état-major prussien, traduction du capitaine Costa de Corda, etc.


II. LE DRAME POLITIQUE ET MILITAIRE DU SIEGE.

Voici donc Paris investi. Ce qu’on croyait impossible est réalisé. On est désormais en présence d’une des vicissitudes les plus étranges de la guerre, de ce phénomène unique et inattendu, la claustration absolue, hermétique, d’une population de deux millions d’âmes protégée contre une attaque de vive force, impuissante à se rouvrir un passage, à trouver même une fissure dans le réseau tendu autour d’elle. La dernière issue demeurée ouverte jusqu’au 18 septembre, celle de Bretagne par Versailles, est fermée le lendemain. Par une prévision du comité de défense, un câble sous-marin a été établi pour communiquer vers la haute et la basse Seine, avec Joigny et Rouen. Pendant quelques jours encore, bien peu de jours, des dépêches peuvent être échangées. Bientôt le câble est découvert et rompu par l’ennemi, le courant électrique cesse d’entretenir une intelligence permanente et suivie entre l’intérieur et l’extérieur. Les messagers les plus hardis ou les plus habiles ne peuvent plus ni entrer ni sortir, c’est tout au plus s’il en passera quelques-uns pendant près de cinq mois. Cours d’eau, chemins de fer, routes, sentiers, tout se ferme brusquement. Que va-t-il rester ? Des ballons allant porter à la province des nouvelles du grand prisonnier qui s’appelle Paris, des pigeons revenant à tire-d’aile porter à Paris de vagues et incertaines nouvelles de la France.

Le blocus se déclare par ce coup de théâtre d’une clôture presque instantanée, et ici s’engage aussitôt l’implacable duel entre la ville assiégée et l’ennemi faisant de Versailles le quartier-général de ses commandemens, de ses princes, de sa diplomatie. Ici commence cette histoire aux élémens multiples : opérations allemandes autour de Paris, organisation, travaux, péripéties de la défense à l’intérieur de la ville captive, politique du siège allant aboutir à la crise du 31 octobre, négociations poursuivies à travers l’Europe et allant se résumer un instant dans le voyage de M. Thiers à Versailles, efforts militaires conduisant aux affaires de la Marne, à Champigny, le point culminant et lumineux du grand drame. le reprends tous ces élémens qui se confondent, tourbillonnent et se perdent dans la confusion de nos héroïques misères.


I

Ce qu’on peut dire assurément, c’est qu’à l’heure où la lutte se resserrait ainsi et s’engageait d’une manière définitive ni les Allemands ni les défenseurs de Paris ne se doutaient qu’ils se trouvaient en présence pour cinq mois, que cet investissement qui venait de se déclarer était en quelque sorte le commencement d’une nouvelle et sanglante guerre en province comme sous les murs de la ville assiégée. Pour l’attaque comme pour la défense, c’était une entreprise pleine d’inconnu. Les Allemands avaient sans doute tous les avantages, ils arrivaient en victorieux, maîtres de leurs mouvemens, confians dans leurs forces, favorisés par la désorganisation même de la France. D’un seul coup, ils avaient brisé le premier élan de la résistance extérieure de Paris, et ils avaient pu établir aussitôt cette ligne continue d’investissement qui enserrait désormais la ville. Ils ne se méprenaient pas néanmoins sur la gravité de l’aventure où ils s’engageaient et sur les difficultés qu’ils pouvaient rencontrer jusque dans leurs prodigieux succès. Ce n’était pas tout d’être sous Paris. et d’avoir pu couper les communications de la place. On avait à garder ses propres communications avec la frontière, à défendre les positions qu’on venait de conquérir, à vivre surtout dans une zone d’occupation qui n’était pas encore très étendue, qui formait sur le territoire français un angle assez resserré dont Paris restait pour le moment le sommet. On s’avançait dans une région déjà épuisée, appauvrie par la guerre, où les approvisionnemens devenaient rares. A 40 kilomètres autour de Paris, on avait de la peine à trouver de quoi nourrir l’armée, et l’intendance prussienne se voyait réduite à user de toute sorte d’expédiens violens ou précaires. Le moyen le plus facile et le plus prochain sur lequel on comptait pour tirer des ressources de l’Allemagne même était le chemin de fer de Wissembourg et de Nancy ; mais la résistance de Toul avait d’abord intercepté la ligne. Ce premier obstacle écarté par la chute de Toul le 23 septembre, on n’arrivait encore qu’à une distance de 60 kilomètres des lignes d’investissement, à Nanteuil, où le génie français avait fait sauter les ponts sur la Marne et deux tunnels, et ce n’était pas de sitôt qu’on pouvait espérer régulariser les transports par voie de fer jusque sous Paris. D’un autre côté, le temps dont on avait besoin pour s’établir, pour assurer les communications avec l’Allemagne, pouvait nous profiter en province aussi bien qu’à Paris. Tant que Metz tenait encore, les Allemands n’avaient pas toutes leurs forces disponibles, et ils pouvaient se trouver exposés à faire face aux armées qui commençaient à se former en province en même temps qu’aux assauts des défenseurs de Paris. En un mot, ils avaient à protéger le blocus à l’extérieur en se maintenant contre les assiégés eux-mêmes.

Ces difficultés n’avaient nullement échappé aux Allemands. Les chefs de l’état-major prussien les avaient vues, ils les bravaient avec l’orgueil de la victoire et de la force. Ils se croyaient en mesure de suffire à tout, au moins pour le moment, avec les forces dont ils disposaient, et qui s’élevaient d’ailleurs vers la mi-octobre à 250,000 hommes. De ces forces, une partie était destinée à étendre le rayon d’occupation autant que possible, de façon à couvrir le blocus contre toute attaque extérieure et à faciliter les ravitaillemens qui restaient toujours un grave sujet d’inquiétude. Le Ier corps bavarois de von der Tann, appelé d’abord à Montlhéry, allait marcher sur la Loire et commencer sa campagne d’Orléans. La 22e division d’infanterie, détachée du XIe corps, se portait bientôt, sous le général de Wittich, dans la direction de Rambouillet, de Chartres ; c’est cette division qui devait le 18 octobre procéder à la terrible exécution de Châteaudun. Une division de cavalerie battait le pays entre la ligne d’Orléans et la ligne de Bretagne. Une autre division de cavalerie se répandait vers Dreux, Évreux, Vernon. Au nord, des détachemens de l’armée de la Meuse s’avançaient d’une part vers Creil, Senlis, Compiègne, et d’un autre côté vers la Normandie, jusqu’à Gisors ; Tous ces groupes un peu épars, mais combinant leurs opérations, devaient selon les circonstances rallier les lignes de blocus. Le reste des forces allemandes constituait la véritable armée d’investissement. C’étaient tous ces corps placés dès les premiers jours dans des positions qu’ils n’ont plus quittées, où nos forces devaient les rencontrer sans cesse jusqu’à la dernière heure : le Ve corps tenant les hauteurs de Bougival et de la Malmaison à Sèvres, ayant ses avant-postes à la Seine, à Saint-Cloud, à Montre-tout, — le XIe corps, placé à Sèvres et allant donner la main au IIe corps bavarois, qui, relié lui-même au VIe corps prussien, faisait face à nos lignes du sud de Meudon à Choisy-le-Roi, — la division wurtembergeoise s’avançant sur la Marne jusqu’à Champigny, la garde et le IVe corps s’étendant de Bondy à la Seine, occupant Le Bourget, Stains, Orgemont, Enghien, Montmorency, les hauteurs de Sannois.

A peine tous ces corps étaient-ils à leur poste qu’ils mettaient déjà la main à l’œuvre, élevant de toutes parts des blockhaus, des ouvrages en terre, des batteries, des tranchées-abris, crénelant les murs des maisons et des parcs, multipliant les abatis, développant enfin ces travaux qui avant le siège devaient atteindre le plus haut degré de perfection, qui à eux seuls formaient bientôt autour de Paris comme une barrière continue et infranchissable. Il aurait fallu attaquer aussitôt l’ennemi dans ses positions, le troubler dans ces travaux par lesquels il opposait en quelque sorte citadelle à citadelle, empêcher à tout prix cet établissement permanent, rompre incessamment ce cercle de fer par des sorties de tous les jours et de toutes les heures ; il aurait fallu tout cela, rien n’est plus clair. Malheureusement, qu’on me passe le mot, on était ici à deux de jeu dans une situation à la vérité bien inégale pour les deux adversaires. On ne pouvait pas se jeter ainsi à corps perdu sur les lignes prussiennes, on venait d’éprouver à Châtillon le peu de solidité des troupes de campagne qu’on avait ; il fallait au moins quelques semaines pour donner un certain équilibre à cette défense improvisée d’heure en heure depuis un mois, pour se mettre soi-même en garde contre toute surprise, pour se préparer enfin à une action sérieuse, et en ces quelques semaines les travaux de l’ennemi étaient assez avancés déjà pour qu’il fût infiniment plus difficile de les aborder. C’était un peu la contre-partie de ce qui arrivait à l’ennemi lui-même. Si le soir du 19 septembre les Allemands avaient eu assez de forces, s’ils avaient disposé de moyens suffisans, ils auraient pu essayer de briser la résistance de Paris d’un seul coup par une tentative violente. Ils ne le pouvaient pas ou ils ne croyaient pas le pouvoir ; soit par nécessité, soit par suite d’un plan préconçu, ils se retranchaient d’abord dans une apparente immobilité, songeant avant tout à s’établir, à organiser l’investissement, ne répondant pas même au feu de nos forts, qui les inquiétait sans déranger sérieusement leur installation ou leurs travaux. Les Prussiens laissaient ainsi à Paris le temps de se reconnaître, et en peu de jours la défense était assez raffermie, assez développée pour se sentir désormais à l’abri de toute attaque, de sorte que de part et d’autre on arrivait au même point, à cette situation assez singulière où l’on s’observait, où l’on se défiait sans pouvoir en venir de sitôt à se prendre corps à corps, à être en mesure d’engager l’action décisive et suprême.

C’était, à vrai dire, pour Paris une épreuve assez nouvelle de se voir ainsi brusquement emprisonné. On n’était pas accoutumé à être investi, selon le mot du général Trochu, et on se sentait un peu étonné. Dès les premiers jours, la population avait pris son parti. Émue, ardente, patriote dans son ensemble et prête à tous les sacrifices, confiante en elle-même et frondeuse pour ses chefs comme une véritable population athénienne, se croyant de bonne foi appelée à faire reculer l’invasion, elle acceptait sans se plaindre, les chances d’une lutte dont elle était résolue à subir toutes les rigueurs sans en comprendre toujours les conditions. Sauf le bruit du canon, qui commençait à retentir et qu’on n’allait plus cesser d’entendre pendant près de cinq mois, sauf l’interruption des fêtes et des plaisirs, remplacés par les démonstrations militaires et les manifestations, rien n’annonçait trop durement l’état de guerre. On n’entrait que peu à peu dans cette vie de siège dont on ne pouvait connaître encore toutes les souffrances. Les vivres ne manquaient pas, la saison restait douce, le mouvement des rues se ralentissait à peine. Les Parisiens gardaient leur bonne humeur avec leur fermeté, et leurs habitudes avec leur uniforme. Ils pouvaient se faire illusion. En apparence et sous beaucoup de rapports, rien ne paraissait changé ; au fond, la situation était terrible, d’autant plus redoutable qu’elle était peut-être sans issue, qu’elle se compliquait de toutes les déceptions inévitables, des agitations qui ne pouvaient manquer de se produire autour d’un gouvernement improvisé, vivant par l’opinion, — des difficultés militaires, des incohérences politiques, et par-dessus tout de cette séquestration absolue qui allait être une des souffrances les plus aiguës du siège, qui pouvait aussi jeter un trouble profond dans la communauté d’esprit et d’action entre Paris et la France.

Il y avait, dès le début, trois choses qui résumaient et dominaient tout. Il fallait être assuré de pouvoir suffire pendant un laps de temps donné à l’alimentation matérielle d’une population portée à plus de deux millions d’âmes par le reflux des habitans des banlieues. Il fallait soutenir cette population dans son moral en la garantissant tout à la fois des défaillances ou de l’excès des illusions, en se faisant de son patriotisme et de son dévoûment un appui contre l’esprit de sédition, et il fallait enfin la conduire au combat. Les approvisionnemens n’étaient pas pour le moment la difficulté la plus pressante. Aux premiers jours du siège, on s’était hâté de donner à Paris la bonne nouvelle qu’il avait deux mois de vivres assurés, et il semblait alors que cela dût répondre aux prévisions les plus étendues. En réalité, on avait cru prudent de ne pas tout dire : avec un peu d’industrie, on avait, rien qu’en farines, du pain pour près de trois mois. Il restait en outre 100,000 quintaux de blé à moudre, et à mesure que la lutte se prolongeait, à force de recherches et de réquisitions, on arrivait même à découvrir 500,000 quintaux de grains de toute sorte qui devaient être singulièrement utiles. De ce côté, il n’y aurait donc eu rien à craindre, si l’incohérence et la mobilité des évaluations n’avaient laissé une incertitude perpétuelle. Politiquement, pour le conseil de l’Hôtel de Ville, la question était de vivre, d’aller jusqu’au bout sans tomber dans des agitations ruineuses et déshonorantes devant l’ennemi, en maintenant autant que possible cette dernière représentation d’une autorité nationale que la France avait à peu près reconnue avant l’investissement, qu’elle devait retrouver debout à l’heure de la délivrance.

Quant à l’action militaire, quant à la défense proprement dite, elle offrait ce dangereux caractère de disposer de moyens en apparence illimités et d’être exposée peut-être à se débattre, à se dévorer dans le cercle défini où elle était condamnée à se mouvoir. Maintenir cette population parisienne si inflammable, si prompte aux émotions et menacée de tant de souffrances, profiter des premiers momens de répit pour organiser les ressources et les forces qu’on avait sous la main, pour rendre la place inabordable en cherchant d’un autre côté les points faibles de l’ennemi, avoir un œil sur les Prussiens du dehors pour les repousser ou les attaquer si on le pouvait, un œil sur les agitateurs du dedans pour les contenir, c’était là ce qu’on allait avoir à faire ; c’était l’œuvre complexe, épineuse et accablante qui pesait particulièrement sur l’homme appelé à personnifier la défense en première ligne, sur le général Trochu, devenu en un instant président du gouvernement, chef de l’armée d’opérations, commandant d’une place assiégée. Le général Trochu avait tenu à réunir tous les pouvoirs ou les apparences de tous les pouvoirs : c’était peut-être une nécessité, c’était aussi une périlleuse confusion, puisque le gouverneur de Paris avait l’air d’être un dictateur sans avoir l’autorité réelle de la dictature, puisque les devoirs de chef de gouvernement pouvaient n’être pas toujours d’accord avec les devoirs de chef de la défense militaire, comme c’est arrivé plus d’une fois.

Rien n’est plus aisé aujourd’hui que de se refaire un idéal du siège tel qu’il aurait pu, tel qu’il aurait dû être, de relever les erreurs, les méprises, les faiblesses, les incohérences qui ont rempli ces cinq mois de combats, d’anxiétés et de misères. On n’a pas fait tout ce qu’on aurait pu faire, et on n’a pas empêché ce qu’on aurait dû empêcher, dit-on, dans la commission du ’ septembre. « Vous en parlez à votre aise, on voit bien que vous n’y étiez pas, » répond avec une vive et spirituelle bonhomie le général Trochu, La vérité est qu’on ne vivait pas à l’aise en ce temps-là qu’on ne faisait pas tout ce qu’on voulait. Les difficultés étaient immenses : elles résidaient dans les choses et dans les hommes, dans la manière même de comprendre et d’engager cette terrible lutte. je vais droit à ce que le général Trochu appelle la philosophie, à ce que j’appellerai plutôt les nécessités, les fatalités du siège.

Et d’abord c’est un fait avéré, avoué, que le gouverneur de Paris croyait peu à la possibilité d’une défense prolongée. Il y a eu des momens au cours de la lutte où, voyant cette œuvre extraordinaire grandir et se développer d’une manière imprévue, où cédant à l’entraînement universel, il a eu, lui aussi, des éclairs d’illusion et d’espérance. Au fond, raisonnant en soldat, il ne pouvait se dérober à cette cruelle et obsédante conviction qu’une place de guerre soumise à cette énergique étreinte, privée de toute armée de secours, était une place perdue d’avance, impuissante à se dégager par son propre effort, et à ceux de ses collègues qui l’assaillaient de leurs anxiétés, qui lui demandaient assez mélancoliquement quelle serait la fin de tout cela, il répondait : « Nous sommes réunis ici pour commettre ensemble une héroïque folie. » Seulement cette « héroïque folie, » le gouverneur de Paris croyait qu’on était absolument tenu de la tenter, de la pousser jusqu’au bout sans se préoccuper du dénoûment. Il allait en un mot au combat avec le sentiment le moins fait pour être compris des foules, un sentiment stoïque du devoir qui était indépendant de l’idée du succès immédiat et définitif, qui n’excluait néanmoins ni la résolution d’agir, ni la prévoyance, ni même une appréciation fine et juste de la nécessité des choses. Quel était en effet le problème à résoudre ? On se trouvait dans Paris, ayant sur les bras un assiégeant qui comptait plus de 200,000 hommes, tandis que Metz de son côté occupait encore 200,000 Allemands. Si on tenait dans Paris quelques semaines, le plus possible, on laissait à la France le temps de se relever, de reconstituer des armées de secours à la place de celles qui avaient disparu. L’Europe à son tour pouvait finir par s’émouvoir de cette lutte gigantesque et se sentir intéressée à reprendre une action médiatrice. M. Thiers faisait justement son voyage de Londres à Saint-Pétersbourg, de Vienne à Florence, pour essayer de renouer les fils de cette action européenne. Il s’agissait donc avant tout de gagner un temps nécessaire et précieux, de faire durer quand même une résistance qui au point de vue militaire pouvait très bien n’être qu’une « héroïque folie. » Tout se liait ; le réveil des sympathies européennes, s’il y avait quelque chance de ce côté, la reconstitution des forces françaises, n’étaient possibles que si Paris tenait, et on ne pouvait tenir à Paris qu’à certaines conditions, en appropriant jusqu’à un certain point la défense aux besoins, aux intérêts, aux passions et même aux faiblesses d’une population immense subitement atteinte dans ses habitudes, dans son travail, dans son existence tout entière. De là les caractères généraux et les difficultés de cette entreprise, commencée presque au hasard, poursuivie à travers toutes les complications et les confusions, conduite par ce soldat philosophe à qui on demandait souvent ce qu’il ne pouvait pas faire, qui suppléait à tout par de la bonne volonté, quelquefois par des proclamations ou par des discours, qui se voyait incessamment réduit, avant d’aborder l’ennemi extérieur, à se débattre contre tous les obstacles qui se multipliaient autour de lui.

Je voudrais montrer au vif quelques-unes des circonstances les plus caractéristiques de cette opération du siège de Paris, unique dans l’histoire, unique par les conditions dans lesquelles elle s’accomplit, unique par la situation faite au chef militaire chargé de la diriger. Première difficulté : quel pouvait être le régime de la grande cité investie ? Si Paris eût été une ville de guerre ordinaire, une de ces places où à l’approche de l’ennemi la population civile s’absorbe dans la garnison et où l’autorité militaire reste seule debout, rien n’eût été plus aisé que de constituer l’état de siège dans toute sa force, dans sa rigueur nécessaire. C’était à peu près impossible à Paris, surtout au lendemain d’une révolution, avec un gouvernement vivant par la bonne volonté publique. A cette cité populeuse composée de tant d’élémens bons ou mauvais, souffrant déjà de sa claustration, privée de ses occupations habituelles, de son industrie ou de ses plaisirs, il fallait un aliment. On ne pouvait la soumettre au silence, on se croyait obligé de lui laisser tout au moins ses réunions, ses journaux. C’était presque une condition de la durée d’une résistance qui sans cela se serait éteinte dans le vide. Or imagine-t-on une des plus grandes et des plus délicates opérations de guerre, un siège se poursuivant au milieu des clubs et des journaux ? Les clubs n’étaient peut-être pas même ce qu’il y avait de plus dangereux. Le soir, à la lueur de quelques lampes fumeuses, on allait pérorer sur le feu grégeois, sur l’art de forcer les lignes prussiennes, sur la trahison ou l’ineptie des généraux, sur la levée en masse ou sur l’enrôlement forcé des congréganistes. C’était insensé, mais après tout sans retentissement au dehors. Les journaux avaient un bien autre inconvénient. S’il y avait une presse courageuse et patriote soutenant l’opinion, joignant l’action morale au combat par les armes, il y avait aussi les journaux qui étaient à l’affût de tout ce qui pouvait satisfaire, irriter ou tromper une curiosité impatiente. Ils disaient tout, le nombre de nos canons, les mouvemens militaires, les travaux qui étaient en construction. — Il fallait sévir, a-t-on dit. On sévissait, on avertissait, chaque jour c’était à recommencer ; on n’osait aller jusqu’à la suppression, et le gouverneur de Paris avait à conduire la défense au milieu de toute sorte de divulgations qui allaient quelquefois révéler à l’ennemi le secret des opérations qu’il préparait.

Autre difficulté : pourquoi distribuait-on des armes à tout le monde sans règle et sans choix, au risque d’armer jusqu’à des repris de justice ? Évidemment, si le gouvernement de la défense nationale eût été un pouvoir régulier, s’il y avait eu à Paris une administration, une police, tous les moyens d’exercer une autorité réelle et sérieuse, on eût sans doute procédé d’une façon moins confuse. On avait essayé d’abord de limiter l’armement, et c’est M. Gambetta lui-même qui dès les premiers jours, le 6 septembre, avait encadré la garde nationale dans 120 bataillons, 60 nouveaux ajoutés aux 60 anciens qui existaient sous l’empire : on atteignait bientôt le chiffre fantastique de 266 bataillons ! Puisqu’on faisait appel au patriotisme de tous, on se disait qu’on ne pouvait refuser des armes à ceux qui se présentaient pour combattre, et on les prodiguait moitié par faiblesse, moitié pour donner de l’occupation à ce peuple oisif et excité, subitement pris de passion pour les exercices militaires. On arrivait ainsi à créer une force plus apparente que réelle, une masse incohérente, désœuvrée, soldée, tapageuse, enorgueillie du rôle qu’on lui faisait. On ne pouvait peut-être pas éviter cet armement universel, qui, lui aussi, avec la mise en subsistance universelle, était une condition du siège. On cédait à une nécessité, à ce qu’on regardait comme une nécessité. Il n’en résultait pas moins le plus cruel embarras pour le gouverneur de Paris, à qui on donnait une force mal organisée et peu sûre, dont il ne pouvait se servir sans péril, et qu’il ne pouvait laisser inactive sans se faire accuser de ne pas savoir utiliser le courage et le zèle de la population parisienne.

Ce n’est pas tout encore : au sein même du gouvernement, le général Trochu rencontrait plus d’un obstacle ou plus d’un ennui. Assurément on l’entourait de tous les dehors de la déférence, on subissait l’ascendant de son esprit et de sa parole, on ne pouvait oublier après tout que seul il avait assuré au gouvernement de la défense nationale l’adhésion et l’appui de l’armée. On ne doutait pas de son caractère, on doutait de sa capacité. En lui imposant quelquefois de rudes épreuves par des mesures comme le décret sur l’élection des officiers, qui désorganisait momentanément la garde mobile en plein combat, le 19 septembre, qu’il ne subissait que parce qu’il ne pouvait pas donner sa démission devant l’ennemi, — en aggravant le fardeau qui pesait sur lui, on l’entourait de défiances. M. Picard prétendait dès les premiers jours que le général Trochu avait l’air de « mener le deuil du siège. » M. Emmanuel Arago, introduit dans le conseil de défense sans doute à titre de stratégiste, demandait des sorties que le gouverneur refusait énergiquement en les appelant « d’insignes folies. » M. Jules Favre lui-même, quoique plein d’estime et de sympathie pour le général Trochu, avait de grands doutes qu’il échangeait avec M. Picard le soir en quittant l’Hôtel de Ville. Il y avait en un mot dans le gouvernement le camp des censeurs de la défense militaire. Tous ces hommes justifiaient parfaitement le mot spirituel du général Trochu, sur M. Jules Favre : « il ne s’élevait pas au-dessus de la compréhension bourgeoise des affaires militaires, c’est-à-dire qu’il attendait l’événement heureux pour me déclarer le plus grand homme de guerre des temps présens, ou l’événement contraire pour m’en déclarer le plus médiocre… » C’était le principe d’une situation qui naturellement allait en s’aggravant, qui devait même en venir à prendre le caractère le plus aigu à mesure qu’on approchait de la catastrophe, mais qui existait dès l’origine, et n’était pas de nature nécessairement à faciliter l’œuvre du gouverneur de Paris.

Il y avait enfin au milieu de tout cela les conflits d’attributions entre autorités militaires, des découragemens chez quelques généraux, chez d’autres des froissemens, des susceptibilités, des rivalités, perçant jusque dans l’obéissance d’ailleurs la plus scrupuleuse et voilés par le patriotisme. Les rivalités et les froissemens, ils existaient même sous Napoléon Ier, qui ne parvenait quelquefois à les dominer que par la supériorité de son génie. Le gouverneur de Paris n’était pas un Napoléon, il y mettait la meilleure volonté, il avait de la peine à contenir un certain antagonisme de situation entre le général Ducrot, qui avait sa confiance, dont il avait fait son collaborateur de prédilection en lui donnant le commandement supérieur des deux corps d’armée dont il disposait, et le général Vinoy, solide et brave soldat, habitué à faire son devoir, mais visiblement aigri, blessé de se voir subordonné à un autre chef, et même tenu un peu à l’écart des conseils militaires. D’extrêmes ménagemens étaient nécessaires, de sorte que le général Trochu se trouvait en définitive aux prises avec toutes les difficultés qu’il rencontrait autour de lui, sans parler des difficultés qui lui venaient de lui-même, d’un esprit à la fois opiniâtre et subtil, de certaines idées préconçues, d’une certaine inexpérience en face d’événemens auxquels il était peu préparé, qui dépassaient toute mesure. Et maintenant, cela dit, les faits se déduisent en quelque sorte de ces conditions premières d’un siège où tout se mêle, la guerre et la politique, où l’effort intérieur de la ville assiégée peut en outre dépendre à chaque instant du plus redoutable imprévu, d’une capitulation de Metz éclatant tout à coup, d’une négociation diplomatique dont on ne se rend pas compte, d’un ensemble d’opérations extérieures qui devraient se combiner avec la défense, et qu’on ne connaît pas ou qu’on connaît mal ; le nœud des événemens est là tout entier.


II

La première question, la plus obscure peut-être, c’est le travail de défense militaire, qui avait commencé par une déception le 19 septembre. Ému de l’affaire de Châtillon, partageant sur le moment l’impression presque fébrile de la population, le général Trochu s’était un peu hâté d’abandonner toutes les positions extérieures et de ramener tout ce qu’il avait de troupes, non pas même sous le canon des forts, mais à l’abri de l’enceinte, comme s’il n’y avait eu qu’à se mettre en devoir d’attendre l’assaut. Il s’apercevait bien vite qu’on n’en était pas là et le premier moment passé, puisque l’ennemi ne paraissait nullement vouloir sortir de ses lignes pour tenter une attaque de vive force, puisqu’on se trouvait rejeté d’un seul coup dans la ville après avoir vainement essayé d’empêcher l’investissement, le général Trochu se disait qu’il n’y avait plus qu’à bénéficier de cette situation pour développer l’appareil défensif de la place et reconstituer une armée qui venait de montrer sa faiblesse. Il fallait faire de nouveaux régimens, raffermir ceux qui existaient, instruire les mobiles, essayer d’organiser cette masse de garde nationale dont on allait disposer, coordonner, augmenter encore le puissant matériel qu’on avait sous la main, et tout cela, il fallait le faire sans cesser de tenir tête à l’ennemi sur le périmètre de Paris. De là les premières dispositions auxquelles s’arrêtait le général Trochu après l’émotion de Châtillon. — Le 13e corps, moins la division d’Exea, qui restait du côté de Vincennes, était aussitôt ramené à l’extérieur sous les ordres du général Vinoy et occupait tout le front sud, appuyé aux forts d’Issy, de Vanves, de Montrouge, de Bicêtre, d’Ivry. Le général Ducrot allait s’établir à Neuilly, étendant ses lignes de Billancourt à Saint-Ouen, ayant ses avant-postes à Puteaux, à Suresnes, à Courbevoie, à Asnières. Un petit corps placé à Saint-Denis sous le général de Bellemare, et les troupes de soutien groupées autour des trois forts de l’est, occupés par la marine sous le contre-amiral Saisset, tenaient le nord. La pensée du général Trochu était d’aguerrir les jeunes troupes par un contact incessant avec l’ennemi, et d’étendre le rayon de la défense, de regagner du terrain autant que possible.

Un des résultats les plus fâcheux et les moins nécessaires de la journée du 19 septembre avait été surtout l’abandon du plateau de Villejuif, flanqué des deux ouvrages des Hautes-Bruyères et du Moulin-Saquet. C’était une position des plus importantes, faisant face aux villages de Thiais, de Chevilly, de L’Hay, dominant la route de Choisy-le-Roi à Versailles et d’où la vue s’étend sur toute cette région, jusqu’à la tour de Monthléry, qui apparaît à l’horizon. Si les Prussiens, déjà maîtres de Châtillon, restaient en possession de Villejuif, fût-ce au risque de braver le feu de Bicêtre, ils menaçaient une autre partie de Paris, ils tenaient le cours de la Bièvre jusqu’à Arcueil, ils n’avaient plus rien à craindre pour leur communication directe avec Versailles. On sentait le danger, et dès le 22 septembre au soir la division de Maudhuy était chargée de reprendre le lendemain le plateau abandonné le 19. Heureusement les Prussiens n’avaient pas eu le temps de s’établir, et nos troupes, s’élançant à trois heures du matin le 23, enlevaient presque sans combat le village et le Moulin-Saquet. Aux Hautes-Bruyères, l’affaire était un peu plus chaude ; on rencontrait quelque résistance, et même après avoir pris la redoute on avait à repousser plusieurs tentatives de l’ennemi. Notre artillerie, placée entre les Hautes-Bruyères et Villejuif, soutenait pendant toute la matinée un brillant combat et restait en définitive maîtresse du terrain. Le succès n’avait rien que de modeste, il avait peu coûté parce qu’il y avait peu de monde engagé ; tel qu’il était cependant, il éloignait l’ennemi de Paris, il nous rendait une position qui est restée une des forces de la défense pendant tout le siège, et c’était enfin une sorte de reprise d’offensive, le commencement d’une série d’actions engagées par le 13e corps sur le front sud, où il rencontrait devant lui les Prussiens du VIe corps et les Bavarois du IIe corps.

On ne s’arrêtait pas là en effet. Par la possession de Villejuif et des Hautes-Bruyères, on avait un solide point d’appui pour des entreprises sur les lignes allemandes. Une première fois, le 30 septembre, on se décidait à une sérieuse démonstration. Il s’agissait d’abord d’un rapide et vigoureux coup de main à tenter sur Choisy-le-Roi, pour détruire le pont, qui servait aux communications allemandes. Le coup de main transformé devenait une véritable action de guerre engagée sur un espace de 6 kilomètres entre la Bièvre et la Seine, avec près de 20,000 hommes, soutenus eux-mêmes par des diversions du côté de Clamart et vers Créteil à l’extrémité opposée. Il y avait trois points d’attaque désignés à trois colonnes distinctes, l’une, sous le général Biaise, portant son effort à gauche, sur Thiais et Choisy-le-Roi, — l’autre, sous le général Guilhem, marchant au centre sur Chevilly, — la troisième, sous le général Dumoulin, destinée à enlever L’Hay. Le 30 septembre, au lever du jour, un des derniers beaux jours de ce triste automne, les trois colonnes se mettaient en mouvement à peu d’intervalle, après une vive canonnade des forts. La première arrivée était la brigade Guilhem, 35e et 42e qui, s’avançant sur Chevilly, entrait dans le village, son général en tête, et en restait maîtresse. A L’Hay au contraire, la colonne Dumoulin se trouvait arrêtée. A la gauche, une partie des troupes du général Blaise atteignait déjà les premières maisons de Choisy-le-Roi ; mais ici tout dépendait de ce qui se passait à Thiais, où l’on était violemment engagé, où nos soldats s’emparaient même un instant d’une batterie prussienne qu’ils ne pouvaient malheureusement emmener, faute d’attelages. Pendant trois heures, la lutte se poursuivait très vivement. Bientôt cependant les Prussiens commençaient à paraître en force sur tous les points. Ils rentraient à Chevilly, où la brigade Guilhem pouvait se trouver compromise par suite de l’insuccès devant L’Hay, et aussi parce que dès le début du combat elle avait perdu son chef, qui était tombé frappé de dix balles dans la poitrine au moment où il enlevait intrépidement ses soldats. A Thiais, malgré des efforts répétés et énergiques, on fléchissait un peu. Dès lors on ne pouvait songer à pousser l’action plus loin, on n’en avait pas les moyens, et avant dix heures, sur l’ordre du général Vinoy, nos colonnes se repliaient sans trouble, sans confusion, soutenues par les Hautes-Bruyères, Bicêtre, Montrouge, qui couvraient la retraite.

C’est là ce que les Allemands ont appelé la « première grande sortie » des Parisiens, sortie sans résultat décisif, il est vrai, assez meurtrière, puisqu’elle nous coûtait un de nos plus vaillans chefs militaires, 400 hommes tués ou disparus, près de 1,500 blessés, mais où nos troupes avaient montré de la fermeté au feu, de l’aplomb dans la retraite. C’était un premier pas. Le 13 octobre, nouvelle sortie, nouveau combat. A la suite de la reprise de Villejuif et de l’affaire du 30 septembre, on avait gagné un peu de terrain dans la vallée de la Bièvre jusqu’à Cachan ; on s’était avancé sous la protection de Montrouge jusqu’au poste de la maison Millaud, d’où l’on délogeait les Prussiens. Une fois là on se trouvait en mesure d’attaquer Bagneux, peut-être même Châtillon. C’était un objectif bien tentant pour le commandant du 13e corps. Le général Trochu, se flattant peu d’un tel succès, avait une autre préoccupation. Depuis quelques jours, on distinguait de grands mouvemens de l’ennemi du côté de Choisy-le-Roi et sur tout le front sud. Que signifiaient ces mouvemens ? Les Prussiens voulaient-ils essayer de reprendre Villejuif ? Ne s’agitaient-ils ainsi que pour dissimuler un affaiblissement momentané des lignes d’investissement, pour nous dérober l’envoi d’une partie de leurs forces contre nos armées en formation sur la Loire ? Enfin on approchait du 14 octobre, anniversaire de la bataille d’Iéna. Les Allemands ne choisiraient-ils pas ce jour-là pour faire quelque tentative sérieuse, et ne valait-il pas mieux les devancer ? C’était là ce qui conduisait à l’affaire du 13 octobre, engagée non plus cette fois sur Thiais, Chevilly, L’Hay, mais entre la Bièvre et Issy, principalement contre Bagneux et Châtillon.

Tout avait été combiné. Dans la soirée du 12, le général Vinoy recevait les ordres définitifs. Il disposait pour l’opération qu’il allait exécuter de la division Blanchard, de la brigade Dumoulin de la division de Maudhuy, laissée en partie à la garde du plateau de Villejuif, de la brigade de La Charrière, détachée du 14e corps, de cinq bataillons de mobiles de la Côte-d’Or et de l’Aube, sous les commandans de Grancey et de Dampierre, et de 500 gardiens de la paix. C’était un ensemble de près de 25,000 hommes avec plus de 80 pièces d’artillerie. Tandis que deux colonnes de la division Blanchard aborderaient au centre les positions de Bagneux et de Châtillon, deux bataillons du 113e de ligne, appuyés par les gardiens de la paix, devaient enlever Clamait sur la droite, la brigade de La Charrière irait se placer à gauche, sur la route de Sceaux, pour surveiller, pour contenir au besoin les mouvemens de l’ennemi du côté de Bourg-la-Reine, et la brigade Dumoulin resterait en réserve sous Montrouge, à portée du combat. Les choses se passaient ainsi en effet. A neuf heures du matin, le 13, l’attaque commençait. La brigade La Mariouse, qui se composait du 35e de ligne, des mobiles de l’Aube, de la Côte-d’Or, et qui, de la maison Millaud, son point de départ, avait plus de mille mètres à parcourir à découvert, sous. le feu de l’ennemi, avant d’atteindre les premières maisons de Bagneux, cette brigade s’avançait intrépidement sans se laisser émouvoir, sans répondre à la fusillade ; elle entrait à Bagneux de vive force, et s’y établissait victorieusement après en avoir chassé les Bavarois, qui laissaient 40 prisonniers dans ses mains. C’est là dans cette mêlée, près de l’église de Bagneux, que le commandant de Dampierre était frappé mortellement à la tête de ses mobiles de l’Aube. De son côté, la brigade Susbielle, vigoureusement conduite par son chef, avait attaqué Châtillon, et elle ne laissait pas d’éprouver des difficultés. Elle avait à enlever une série de murs crénelés qu’on lui disputait pied à pied, elle était obligée de marcher de maison en maison au milieu de la fusillade ; elle avançait malgré tout, sans dépasser le village qui s’étend sur la rampe, c’est-à-dire ce qu’on appelle le bas Châtillon. L’action après tout restait dans des conditions assez favorables pour que Vinoy pût écrire au gouverneur de Paris : « Nous sommes maîtres de Bagneux ; voulez-vous le conserver ? » Le général Trochu répondait en maintenant au combat engagé le caractère d’une « grande reconnaissance offensive, » et en laissant au général Vinoy comme au général Blanchard le soin de fixer l’instant où il faudrait se retirer. A trois heures de l’après-midi, on avait fait tout ce qu’on pouvait faire, les vigies signalaient de tous les côtés de fortes colonnes ennemies accourant au combat, et on se décidait à se retirer. On se repliait lentement, sans nul désordre. Un détachement de AOO marins, conduit de Montrouge par le capitaine de frégate d’André, sous la direction du contre-amiral Pothuau, couvrait la retraite du côté de Bagneux, et, faisant halte un instant, il arrêtait net par son aplomb, par la plus vive fusillade, les Bavarois, qui, revenus à notre suite, essayaient d’inquiéter notre mouvement.

N’aurait-on pas dû laisser l’action s’engager plus à fond ? n’aurait-on pas pu essayer de reprendre le plateau de Châtillon ? Assurément reprendre Châtillon le 13 octobre eût été tout aussi important que de le garder le 19 septembre, si on l’avait pu ; mais était-on en mesure de tenter ce coup audacieux, et si on avait un premier avantage, avait-on des forces suffisantes pour se maintenir ? Était-on préparé pour une grande bataille, au-devant de laquelle on allait inévitablement le lendemain ? Le combat du 13 octobre ne restait pas moins une affaire habilement conduite, vivement exécutée, et qui rentrait dans cet ordre d’opérations à demi défensives, à demi offensives, par lesquelles le 13e corps était chargé de contenir l’ennemi sur le front sud.

Ce que le 13e corps faisait au sud, le 14e corps était chargé de le faire de son côté à l’ouest de Paris. A peine arrivé à ce quartier-général de la porte Maillot, d’où il suivait de l’œil la ligne assez étendue qu’il avait à garder de Billancourt à Saint-Ouen, Ducrot mettait la plus énergique activité à organiser la défense, et surtout il se hâtait de se reporter en avant au-delà de la Seine. Il disposait du dernier pont demeuré intact, celui de Neuilly, et sur la rive gauche de la Seine il pouvait trouver une certaine liberté de mouvemens sous la puissante protection du Mont-Valérien, qui était de force à se faire respecter des Prussiens. Le général Ducrot avait la vive préoccupation de son œuvre militaire ; il devait songer avant tout à instruire ses troupes, à les exercer, à les faire manœuvrer, et il n’y manquait pas. Un officier allemand des divisions que nous avions alors devant nous l’a dit : « Il était intéressant d’observer les exercices et les petites guerres que l’ennemi faisait exécuter à ses jeunes troupes pour les former. Cela se pratiquait en grand et en petit, souvent même dans la ligne des avant-postes… » La première instruction, c’était encore de conduire ces jeunes soldats au feu ; mais on ne pouvait agir à la légère. On avait devant soi ce massif boisé et accidenté qui de Bougival à Meudon forme comme une épaisse barrière entre Paris et Versailles, ces coteaux charmans et devenus redoutables depuis qu’un ennemi énergique s’y était retranché, faisant des villas, des parcs autant de postes fortifiés. Dans ce massif campait le Ve corps prussien, von Kirchbach, avec la 9e et la 10e division tenant cette ligne de hauteurs ou de vallées entre le parc de Saint-Cloud et la Seine à l’extrémité de Bougival, occupant Ville-d’Avray, Garches, Villeneuve-l’Étang, Vaucresson, s’avançant jusqu’à Buzenval, Saint-Cucufa, La Jonchère, La Malmaison. Aborder ces positions déjà mises en état de défense par les Allemands n’était pas facile. Malgré tout, le général Ducrot n’était pas homme à rester inactif. Dès les premiers jours, il avait repris possession du rond-point de Courbevoie, où il avait établi une batterie. Il excitait l’ardeur et l’émulation de ses soldats par des entreprises incessantes vers Suresnes, Montretout et Saint-Cloud, vers La Fouilleuse, près de Buzenval, surtout dans la direction de Rueil, et même dans la plaine de Gennevilliers, jusqu’en face de Bezons et d’Argenteuil. Il faisait des reconnaissances assez fortes et assez avant pour rencontrer l’ennemi, pour l’atteindre dans ses postes. C’est ainsi que le 8 octobre le général Martenot s’avançait avec 600 hommes pour fouiller les abords de Bougival et pour canonner les versans inclinant vers la Seine. C’était de ce côté surtout que le général Ducrot fixait ses regards, et il avait une raison qu’il ne disait pas, que seul il connaissait avec le général Trochu. Déjà les deux chefs militaires avaient la pensée d’une opération sur la basse Seine, qu’ils commençaient à préparer par des travaux activement poursuivis au-dessous du Mont-Valérien et dans la presqu’île de Gennevilliers. Or depuis quelques jours on remarquait une tendance de l’ennemi à s’étendre justement de ce côté. Il occupait le château et le parc de La Malmaison, il atteignait les premières maisons de Rueil, où l’on était à chaque instant aux prises avec lui ; il cheminait en se dérobant habilement au feu du Mont-Valérien. Si on laissait les Allemands gagner du terrain et s’établir un peu fortement de ce côté, on allait se trouver dans l’impossibilité de poursuivre l’exécution du plan qu’on méditait, sans compter que l’ennemi s’approchait ainsi beaucoup trop de nos positions et pouvait rester maître de déboucher dans la presqu’île de Gennevilliers quand il le voudrait. Le général Ducrot n’hésitait plus alors à prendre une offensive sérieuse. C’était là l’origine du combat de La Malmaison, qu’on appelait toujours une reconnaissance, et qui était en définitive une sortie tentée pour refouler l’ennemi en ramenant à l’action nos jeunes soldats, qui retrouvaient par degrés leur bonne volonté et leur ardeur. On n’entendait pas certainement livrer une grande bataille. Le général Ducrot n’avait qu’une force de 10,000 à 11,000 hommes d’infanterie à mettre en ligne ; mais il avait à sa disposition près de 100 pièces d’artillerie, et c’était surtout une affaire d’artillerie qu’on se proposait.

L’action était confiée en première ligne au général Berthaut et au général Noël, commandant supérieur du Mont-Valérien, chargés d’attaquer La Malmaison par le nord et par le sud, le premier avec 3,400 hommes d’infanterie et vingt bouches à feu, le second avec 1,340 hommes et dix pièces. Le colonel Cholleton, complétant le mouvement offensif, devait avec 1,600 hommes se porter sur Buzenval et l’enlever. Aux deux extrémités de la ligne de bataille devaient se trouver le général Martenot, placé avec 2,600 hommes vers Puteaux dans la direction de Montretout, et le général Paturel, restant dans la plaine, en avant de Nanterre, prêt à tout événement. Enfin le général de Bellemare avait ordre de sortir de Saint-Denis pour faire une démonstration dans la presqu’île, à la hauteur de Colombes. L’artillerie devait préparer le mouvement des colonnes d’attaque. A une heure et demie-de l’après-midi, le 21 octobre, les batteries françaises, disposées en demi-cercle de La Fouilleuse à Rueil, ouvraient le feu, soutenues par le Mont-Valérien, par les bastions de l’enceinte tirant sur Meudon, Sèvres, Garches, et par les canonnières appelées devant Suresnes. Après trois quarts d’heure d’un feu violent, le canon se taisait, et nos colonnes prenaient leur élan. Les soldats du général Berthaut se précipitaient sur le parc de La Malmaison, dont on avait fait sauter les murs, ils s’engageaient à la suite des Prussiens, qu’ils faisaient reculer. Les zouaves du commandant Jacquot, vaillamment conduits par leur chef, qui tombait bientôt blessé mortellement et dont on se disputait le corps, les zouaves s’avançaient avec une témérité telle qu’ils se seraient trouvés compromis, s’ils n’avaient été secourus fort à propos par les mobiles de Seine-et-Marne. Le général Noël de son côté gagnait rapidement par le sud Saint-Cucufa et le ravin qui, en contournant le parc de La Malmaison, descend vers Bougival. Il dépassait le vallon et attaquait les pentes qui montent à La Jonchère. Le colonel Cholleton à son tour prenait Buzenval et continuait sa marche. En même temps, l’artillerie se jetait dans la mêlée avec la plus impétueuse résolution. Quatre mitrailleuses du capitaine de Grandchamp et une batterie du capitaine Nismes, sous la direction du commandant de Miribel, se portaient audacieusement en avant au secours de l’infanterie, en pleine ligne des tirailleurs. C’était merveille qu’un tel entrain au combat.

Les Prussiens, sans être absolument surpris, ne laissaient pas de s’émouvoir. Ils ne tardaient pas cependant à se remettre et à déployer des forces nouvelles. Ils appelaient leurs réserves et même une division de landwehr de la garde qui se trouvait à Saint-Germain. Le signal d’alarme était donné jusqu’à Versailles. Malheureusement c’était beaucoup pour nos modestes forces. Les soldats du général Noël, à l’attaque des pentes de La Jonchère, se voyaient subitement arrêtés par une fusillade terrible et obligés de se replier sur l’autre versant du ravin sans cesser néanmoins de combattre. Un incident plus grave survenait en ce moment. La batterie du capitaine Nismes, criblée à l’improviste par le feu de quelques détachemens ennemis qui s’étaient glissés sous bois, perdait son chef, ses attelages, et elle ne pouvait éviter de laisser deux pièces aux mains des Prussiens. Le jour commençait à baisser, on ne pouvait continuer la lutte, et la retraite s’accomplissait sous la protection de notre artillerie, qui fixait en quelque sorte l’ennemi dans ses positions sans le laisser avancer. Le combat avait duré à peine trois heures, il avait été des plus chauds, des plus honorables pour nos jeunes troupes, et il paraissait avoir vivement impressionné les Prussiens, les chefs de l’armée allemande, le roi Guillaume lui-même, qui était accouru sur les hauteurs de Marly pour être témoin de l’action.

C’était, a-t-on dit, l’occasion favorable de tenter la percée sur Versailles. L’ennemi le craignait, les Versaillais l’espéraient. Le 21 octobre était encore une journée manquée ! — Il est vrai, un moment à Versailles on avait eu une poignante émotion. La population, répandue dans la ville, entendant de si près le bruit du canon, le crépitement de la fusillade, croyait pour cette fois à la « grande sortie des Parisiens » si souvent annoncée, elle comptait presqu’à chaque instant voir déboucher les pantalons rouges. Les Allemands, de leur côté, avaient une certaine mauvaise humeur, surtout parce qu’ils comprenaient que le moindre échec pouvait leur être funeste. Le soir même, M. de Bismarck, si habile diplomate qu’il fût, ne dissimulait pas entièrement son impression dans un entretien avec le maire de Versailles, qu’il mandait auprès de lui. Le chancelier promenait l’infortuné maire dans une conversation à bâtons rompus, parlant de tout, des réquisitions infligées à la ville, des chances de la paix, de la prochaine capitulation de Metz, des vingt-trois agressions de la France contre l’Allemagne depuis Louis XIV, et tout d’un coup il disait négligemment : « C’est étonnant comme l’on a peu en France et à Versailles le sentiment et la connaissance de l’état de guerre ! Lorsque le boute-selle est sonné,… tous les hommes sortent par curiosité et semblent attendre l’issue des événemens pour y prendre part. Cela amènera des malheurs… Aujourd’hui il y a eu une sortie de Paris et une du Mont-Valérien ; on a lancé vingt bataillons, demain on peut en faire sortir quarante, les alertes peuvent se succéder. Avertissez vos habitans de rentrer chez eux, évitons-leur de graves malheurs… »

Les Prussiens avaient éprouvé certainement un peu de trouble, d’autant plus qu’ils avaient été assaillis avec une impétuosité à laquelle ils ne s’attendaient pas et qu’ils avaient fait des pertes assez sensibles. Un régiment de la Basse-Silésie avait eu sur ses contingens engagés plus de 150 hommes hors de combat, dont 10 officiers. Un régiment de la Prusse occidentale avait perdu 120 hommes. Que les Allemands fussent pour cela réduits à préparer leur retraite, à « boucler leur valise, » comme on l’a dit, cette idée était de la part des Versaillais une illusion de captifs attendant la délivrance. Qu’on ait pu croire à la possibilité d’aller ce jour-là jusqu’à Versailles, à travers les formidables défenses déjà plus qu’ébauchées dans ce massif par les Prussiens, c’était la méprise d’une opinion impatiente et peu éclairée. Ni le général Ducrot, qui conduisait l’action, ni le général Trochu, qui l’avait autorisée, n’avaient cette pensée ; s’ils l’avaient eue, ils n’auraient, pas engagé le combat avec 10,000 hommes à une heure de l’après-midi. On avait voulu refouler l’ennemi hors des positions où il nous gênait, et sous ce rapport la sortie du 21 octobre, qui avait une importance qu’on ne soupçonnait ni dans le public de Paris ni même au camp prussien, avait suffisamment réussi ; elle avait rejeté les Allemands assez loin pour les contraindre à une certaine circonspection. Ils se bornaient désormais à couvrir leur aile gauche, qu’ils considéraient comme « très avancée. » L’historien des opérations du Ve corps prussien le dit lui-même : « pour l’avenir, on renonça à établir des pièces à l’extrémité est de Bougival. » C’était tout ce qu’il fallait pour sauvegarder a l’avenir » sur cette partie de nos défenses.

Enfin sur un autre point du périmètre, dans la région du nord-est, on ne cessait d’entretenir au-devant des forts et de Saint-Denis une guerre d’escarmouches, de reconnaissances, qui avait pour objet et pour résultat d’inquiéter l’ennemi dans ses travaux ou dans ses mouvemens. Les Prussiens ne pouvaient s’avancer sans rencontrer nos éclaireurs, nos mobiles, nos soldats réguliers, prêts à les tenir en respect. Le contre-amiral Saisset disputait Bondy, qui devenait un champ de bataille de tous les jours. Le général de Bellemare poussait des pointes sur Villetaneuse, Pierrefitte, Stains et vers Le Bourget, où l’ennemi avait de la peine à s’établir. Ainsi de tous les côtés la lutte se développait et s’animait. On n’en était pas encore aux grandes entreprises sur les lignes allemandes ; c’était plutôt un effort permanent pour s’étendre, pour compléter le système défensif en combattant.

On croyait à Paris qu’il y avait bien de la lenteur dans cette manière d’agir, que ces chefs militaires entourés pourtant encore d’une certaine popularité manquaient de hardiesse, qu’il n’y aurait feu qu’à vouloir, à prendre des masses de garde nationale, qu’on laissait sur le rempart, pour forcer l’ennemi à lâcher prise. En réalité, depuis un mois, depuis ce jour du 19 septembre où l’on avait été brusquement rejeté jusque dans l’intérieur de la ville, les résultats étaient des plus sérieux. le ne parle pas de la garde nationale, lente à former et à débrouiller, ni de cette multitude de corps irréguliers, éclaireurs, francs-tireurs, volontaires de toute sorte, entre lesquels le plus utile, le plus brillant, fut toujours cet escadron Franchetti, dont le chef allait bientôt trouver la mort à l’ennemi. Les résultats étaient surtout sensibles dans ce que j’appellerai la défense régulière. La réorganisation de l’armée avait fait en peu de temps de véritables progrès. On avait constitué, on constituait chaque jour de nouveaux régi mens du mieux qu’on pouvait avec de pauvres cadrés déjà épuisés. Les mobiles recevaient une instruction un peu hâtive, la seule qu’on pût leur donner en courant, et quelques-uns de ces bataillons avaient feu déjà la meilleure tenue au feu. L’esprit militaire se réveillait, et après un mois ces mêmes zouaves qui s’étaient débandés, qui avaient fui à Châtillon, venaient de se montrer les plus vaillans soldats à La Malmaison. Avec ces forces reconstituées et remises en mouvement, on avait regagné du terrain sur tout le pourtour de la place ; on avait repris Vitry, Villejuif, Arcueil, Cachan, Suresnes, Puteaux, une partie de Pierrefitte, La Courneuve, Fontenay-sous-Bois, Nogent-sur-Marne, la tête de pont de Joinville à l’est, toute la presqu’île de Gennevilliers à l’ouest.

Ce n’est pas tout : le génie travaillait incessamment. Sur le front sud, le général Tripier, récemment rappelé à l’activité, avait ouvert des tranchées qui reliaient nos positions, et devenaient pour les troupes une efficace protection. A l’ouest, à partir du Mont-Valérien et dans la presqu’île de Gennevilliers, on avait élevé ou mis en construction une série d’ouvrages, le moulin des Gibets, le moulin de Rueil, les batteries de Charlebburg, de La Folie, la redoute de Colombes, une ligne de travaux disposés le long de la Seine de façon à battre Bezons. Le matériel de la défense s’était en même temps considérablement développé. L’armement des forts et de tous les ouvrages complémentaires avait été porté au plus haut degré de puissance, et l’artillerie de campagne prenait d’heure en heure une extension inattendue. L’industrie privée y contribuait, si l’on veut, par la fabrication improvisée de ces pièces de 7 à l’aide desquelles on se figurait avoir raison des Prussiens. Un moment, il y avait la « fièvre des canons, » comme il y avait la « fièvre des sorties, » et par haine ou par défiance du comité d’artillerie, qui n’existait même plus, on faisait d’un brave homme, ministre des travaux publics, M. Dorian, le grand pourvoyeur de canons. Je ne veux pas diminuer le mérite de l’industrie privée ni de M. Dorian. La vérité est que tout ce qu’il y avait de sérieux se faisait par l’artillerie régulière, qui, malgré toutes les difficultés, arrivait en peu de temps à créer près de 100 batteries avec des officiers retraités ou démissionnaires, avec tout ce qu’on pouvait ramasser de vieux sous-officiers, de vieux soldats parmi les gardiens de la paix, les douaniers, les gardes forestiers, les gendarmes et les pompiers : 93 batteries de campagne, que portait à plus de 120 un certain nombre d’autres batteries envoyées par les départemens avec les mobiles ou fournies parla marine, sans compter plus de 2,000 pièces sur l’enceinte, dans les forts, les ouvrages nouveaux ou les batteries fixes. Cette immense artillerie, qui avant la fin du siège s’élevait au chiffre de 3,430 bouches à feu de tout calibre, était ou déjà constituée ou en pleine formation aux derniers jours d’octobre sous la direction du général Guiod. On trouvait dans Paris que ce n’était rien, les Prussiens trouvaient que c’était beaucoup, et M. de Bismarck, qui se moquait fort agréablement de notre « feu d’enfer, » se croyait obligé de faire entendre raison aux Allemands, qui commençaient à s’impatienter de la lenteur du siège. Il tâchait de faire comprendre à l’Allemagne par le journal officiel de Berlin, le Staatsanzeiger, que sans doute on entrerait prochainement à Paris, que l’efficacité du mur d’enceinte et des forts était diminuée par l’absence de toute armée de secours, mais que les ressources de la grande ville n’étaient pas à mépriser, que « la tâche des armées allemandes était une des plus difficiles dont l’histoire militaire du monde gardât le souvenir, » que « probablement on ne réussirait pas aussi vite qu’on le désirerait. »

Ainsi à ce moment, vers le 27 octobre, l’action militaire engagée de toutes parts tenait l’ennemi en respect ; mais ce n’était là qu’une partie de la défense. L’action militaire elle-même se liait intimement à l’état moral, aux oscillations, aux agitations intérieures de Paris, qui pouvaient à chaque instant décider de la marche des événemens. C’est la partie politique du siège.


III

M. de Bismarck avait dit à M. Jules Favre dans l’entrevue de Ferrières : « Si dans quelques jours nous n’avons pas pris Paris, vous serez emportés par un mouvement populaire. » Le journal de Berlin dont se servait le chancelier disait plus crûment, pour faire prendre patience à l’Allemagne : « Paris deviendra plus faible chaque jour à mesure que le siège se prolongera… Le prolétariat finira par se soulever contre les riches… » C’était là le problème. M. de Bismarck, sans se tromper absolument sur ce qui pouvait devenir le danger de la situation de Paris, se méprenait sur l’esprit général des Parisiens, sur la durée possible de leur résistance. Il croyait trop vite à ce qu’il désirait, à des insurrections de panique, de découragement ou de passions serviles. Ce n’était point à craindre au moins aux premiers temps et sous cette forme.

Positivement, le siège une fois commencé, après l’entrevue de, Ferrières, la population parisienne était arrivée spontanément à un degré de fermeté extraordinaire ; elle ne se plaignait de rien, pourvu qu’elle pût exhaler ses émotions. La seule chose qu’on n’aurait pu lui faire accepter eût été de rendre les armes à l’ennemi. Elle était tout entière à la défense, confiante, résolue, prompte à se laisser enflammer ou rassurer, « bien pensante au point de vue patriotique, » selon le mot du général Trochu, désavouant tout ce qui pouvait pousser aux divisions intérieures, et soutenant le gouvernement tel qu’il était comme le gouvernement du péril. Toutes les classes, tous les partis, se confondaient dans un même sentiment, comme ils allaient se confondre sur le rempart. « Par une froide soirée, dit M. Jules Favre, un jeune ouvrier, portant les galons de sergent, éveille brusquement un vieillard qui sommeillait au feu du bivouac. Le vieillard se lève avec douceur, prend son fusil et suit son chef : c’était M. le président Bonjean, l’illustre martyr de la commune ! » C’est là l’esprit du vrai Paris tel qu’il a persisté à travers bien des épreuves, jusqu’à la fin de toute espérance ; mais en même temps rien n’est plus certain, il y avait un autre élément redoutable déchaîné par la crise du 4 septembre, l’élément des sectaires du jacobinisme, du socialisme, que les meneurs révolutionnaires, laissés en dehors du gouvernement de l’Hôtel de Ville, pouvaient organiser et jeter dans la rue à un moment donné. Ils avaient un moyen d’action tout trouvé dans ces cadres indéfinis et confus de la garde nationale, où ils s’établissaient, où ils prenaient comme des places de sûreté en se faisant chefs de bataillon, en distribuant à leurs partisans les grades d’officiers. Les Blanqui, les Flourens, les Millière, les Eudes, les Ranvier, les Razoua, les Cournet et bien d’autres étaient chefs de bataillon à Belleville, à La Villette, à Montmartre, où ils avaient leur quartier-général. C’était une force de dissolution en uniforme, profitant de tout, se manifestant par des démonstrations sans armes ou en armes, par des promenades « patriotiques » à la statue de Strasbourg, par des descentes à l’Hôtel de Ville pour aller porter la « volonté du peuple. » Un jour, c’était pour réclamer « une politique digne et énergique vis-à-vis de la Prusse et l’abandon des élections de l’assemblée nationale. » Un autre jour, c’était pour demander la levée en masse ou les élections municipales, afin d’arriver à la formation d’une commune, seul moyen de sauver Paris. Une autre fois, c’était pour rien, au dire des procès-verbaux du gouvernement. « M. Jules Ferry constate que Paris s’ennuie, il faut l’occuper… »

Placé en face de cette situation, le gouvernement vivait dans d’étranges perplexités, toujours à la merci d’un mouvement imprévu. Le problème n’eût point existé, si Paris eût été une autre ville, si on se fût trouvé dans d’autres conditions, avec un gouvernement en possession d’une autorité régulière et incontestée, de forces suffisantes pour contenir les agitations intérieures. On n’avait pas ces moyens d’action qui viennent d’une organisation régulière, on ne disposait pas même des sergens de ville qu’on avait envoyés aux avant-postes, où ils se conduisaient fort bravement, on aurait craint d’employer à une guerre de répression civile des soldats novices faciles à ébranler, et d’ailleurs le gouverneur de Paris avait une théorie qui, à vrai dire, est la clé de la politique du siège. Le général Trochu se disait qu’on devait à tout prix éviter un conflit intérieur, qu’une bataille de rue, c’était infailliblement la fin de la résistance, c’était tout ce que demandait, ce qu’avait prédit M. de Bismarck, — qu’il fallait dès lors rester un gouvernement d’opinion, d’autorité morale, sachant se servir de la partie saine de la population, neutralisant, désarmant au besoin ipar quelques concessions ou par des discours les agitateurs. De là des transactions, des négociations dont la plus curieuse assurément est celle qui s’engageait un instant entre le gouverneur et un personnage des plus bizarres, révolutionnaire par ambition et par vanité, cerveau détraqué, sorte d’aventurier théâtral de la démagogie, Gustave Flourens en un mot. Flourens, qui avait réuni quatre ou cinq bataillons de Belleville, voulait absolument être colonel ; « le général Trochu mettait sa bonhomie et son éloquence à lui prouver qu’il n’y avait pas de colonel dans la garde nationale. Le « héros de Belleville » ne se tenait pas pour battu et revenait bientôt à la charge, c’est-à-dire à la poursuite de ses galons ; pour en finir, le gouverneur imaginait de lui donner un titre de fantaisie, celui de « major de rempart. » Flourens suivait son idée, quelques jours plus tard on apprenait que « de major de rempart il s’était fait colonel et voulait être commandant en chef. » Ici il fallait bien l’arrêter ; le difficile était seulement d’aller le chercher dans sa forteresse de Belleville.

Que le général Trochu se plût un peu trop à jouer avec la foudre et poussât un peu loin son goût pour la politique de la « forme morale, » c’est bien évident. Il se croyait le Lamartine du moment, et il le disait avec une certaine naïveté. Il y avait aussi des heures où le gouverneur arrivait au conseil de l’Hôtel de Ville assez dégoûté, déclarant qu’il ne pouvait faire face aux combinaisons, aux fatigues militaires, et se voir chaque jour exposé à des secousses intérieures qui rendaient toute défense impraticable. Le danger du système en effet, c’était que la défense restait subordonnée à ces « secousses intérieures, » et que, dans tout ce qu’il faisait, le général Trochu avait toujours l’œil fixé sur les fluctuations de l’opinion. Un autre inconvénient qui n’avait pas moins de gravité, c’était qu’on risquait d’encourager les fauteurs de sédition et de troubles, de laisser sans direction la masse fidèle de la population. Tant qu’aucune crise sérieuse ne se présentait ou que la situation restait assez nette pour qu’on vît clairement le péril et le devoir, on n’avait pas sans doute à craindre une catastrophe intérieure. Le bon sens et le patriotisme de la majorité de Paris l’emportaient sur tout et réduisaient à l’impuissance les organisateurs de mouvemens révolutionnaires. Aux premières manifestations tentées pour demander la commune, le 5, le 8 octobre, il n’y avait eu qu’un signal à donner pour que des bataillons dévoués de la garde nationale accourussent à l’Hôtel de Ville, prêts à protéger et à couvrir le gouvernement. C’était l’affaire de moins de deux heures ; mais il faut bien se dire qu’on vivait à un moment de surexcitation où il n’y avait pas toujours une divergence absolue d’opinion entre ceux qui étaient positivement des fous ou des criminels et ceux qui passaient pour les modérés et les sages. Il y avait des points où l’on se rencontrait. Ainsi, sur la question des élections de l’assemblée nationale, les démagogues n’étaient pas seuls à réclamer un ajournement ; bien des conservateurs eux-mêmes le demandaient par passion patriotique, parce qu’ils craignaient que cette diversion des élections vînt ralentir ou énerver la défense. Quand il s’agissait de la marche des opérations du siège, des lenteurs reprochées aux chefs militaires, des accusations contre l’administration de la guerre, de la fabrication des canons par l’industrie privée, ce que disaient les agitateurs ne laissait pas d’avoir un écho, non pas partout évidemment, mais dans une portion assez nombreuse, crédule, facilement défiante, quoique bien intentionnée, de la population. Il en résultait qu’il pouvait y avoir un jour où, à la faveur de cette confusion, les promoteurs de manifestations pouvaient essayer de profiter d’une émotion soudaine, d’une certaine disposition du sentiment populaire à l’inquiétude et à la méfiance. Ce jour-là venait justement à la suite de trois faits qui, en se groupant tout à coup, allaient produire cette crise désastreuse du 31 octobre, où la sûreté, l’indépendance et l’honneur de Paris étaient près de sombrer dans une obscure et avilissante échauffourée.

Le premier de ces faits était la nouvelle de la perte de Metz, tombant subitement, presque subrepticement au milieu de Paris, annonçant qu’il y avait une capitulation de plus, — la capitulation de la citadelle de la Lorraine et d’une armée de 160,000 hommes. On devait évidemment s’y attendre. Le gouvernement avait essayé à plusieurs reprises d’entrer en communication avec le maréchal Bazaine, il avait envoyé notamment trois marins chargés de forcer le blocus de Metz en s’introduisant dans la ville par la Moselle ; aucun des messagers n’avait pu arriver, deux avaient disparu. Au moment où tout était déjà perdu sans qu’on en sût rien encore, on s’occupait de préparer une tentative nouvelle, lorsque le 27 octobre un des journaux les plus furieux de la démagogie, le Combat, publiait comme un « fait vrai, sûr et certain, » caché par le gouvernement, que « le maréchal Bazaine avait envoyé un colonel au camp du roi de Prusse pour traiter de la reddition de Metz et de la paix au nom de sa majesté l’empereur Napoléon III. » Comment ce journal avait-il connu ce fait, malheureusement « vrai et certain » en lui-même, mais présenté sous une forme d’une perfidie calculée ? C’est un mystère qui n’a jamais été éclairci. Toujours est-il que le gouvernement, ne sachant rien, commençait par protester contre des « calomnies » de nature à laisser croire « que le gouvernement trompait le public, et que le glorieux soldat de Metz déshonorait son épée par une trahison… » Assailli de questions, le général Trochu faisait bonne contenance, déclarant que la nouvelle était sans doute « un mensonge intéressé de l’ennemi, » et que du reste « la reddition de Metz ne lui semblerait pas changer la situation militaire de Paris. » Au fond, le général Trochu ne pouvait à coup sûr se méprendre au point de croire indifférent pour « la situation militaire de Paris » un événement qui, en rendant la liberté à 200,000 Allemands, leur permettrait de se porter dans l’intérieur de la France et de déjouer toute tentative de secours. Ce qu’il y avait de plus dangereux, c’était l’attitude assez gauche, assez embarrassée du gouvernement, commençant par repousser avec indignation une nouvelle qu’il était réduit à confirmer trois jours après, et paraissant ainsi donner une apparence de raison à ceux qui l’accusaient de ne pas dire ce qu’il savait, ou d’ignorer ce qu’il aurait pu connaître aussi bien qu’un journaliste démagogue. C’était tout ce qui pouvait le mieux ajouter l’irritation et la défiance à l’émotion bien naturelle de la population parisienne.

Chose plus grave encore, c’est pour ainsi dire sous l’escorte de la triste catastrophe de notre armée de Lorraine que parvenait à l’improviste une autre nouvelle qui, dans des conditions moins violentes, moins tendues, eût été peut-être reçue comme un soulagement. On apprenait tout à coup l’arrivée à Paris de M. Thiers venant s’entendre avec le gouvernement pour aller ouvrir une négociation à Versailles. Par un malheur de notre situation de prisonniers, on se trouvait jeté brusquement en face de cette péripétie nouvelle au milieu de toutes les excitations de la lutte, sans rien savoir depuis plus d’un mois de ce qui se passait en Europe, des mouvemens diplomatiques qui pouvaient s’accomplir, du voyage patriotiquement poursuivi par M. Thiers. Que signifiait cette négociation dont on parlait ? Il ne pouvait être question de la paix, bien difficile à conclure en ce moment. Il s’agissait donc toujours d’un armistice, repris cette fois dans des conditions qu’on ne connaissait pas. Cette idée d’un armistice, à vrai dire, n’avait jamais été tout à fait abandonnée depuis Ferrières, et même un instant, au commencement d’octobre, elle avait pris une forme assez singulière, assez peu saisissable. Des officiers américains, le général Burnside, le colonel Forbes, avaient fait plusieurs fois le voyage de Versailles à Paris, de Paris à Versailles. Ils avaient été attirés, prétendaient-ils, « par la grandeur du spectacle qu’offrait la guerre ; » ils n’étaient que de « simples voyageurs sans caractère officiel. » Ils paraissaient manifester les plus vives sympathies pour la France, et ne se seraient pas refusés à être des intermédiaires de conciliation pour un armistice. Ce qu’ils disaient à Paris était fort peu précis ; ce qu’ils disaient au camp prussien n’aurait guère ressemblé à de la sympathie pour la France, si on en croyait M. de Bismarck parlant de cet incident au maire de Versailles dans sa conversation du 21 octobre. « Des généraux américains sont venus me trouver, disait-il ; ils sont allés à Paris, et, ’lorsqu’ils en sont revenus ; ils m’ont dit : — Il n’y a rien à faire ! .. Ce ne sont pas de vrais républicains, ce sont des fous ou des tyrans. — Je ne veux pas blesser votre patriotisme en vous répétant tous les termes dont ils se sont servis… » Le général Trochu en avait fini de ces allées et venues inutiles d’une façon parfaitement courtoise, mais avec une vivacité toute militaire, qui avait dû en effet laisser peu d’espoir au général Brunside sur le succès de sa mission, plus ou moins volontaire.

Avec M. Thiers, c’était autre chose ; on rentrait dans la réalité, la question prenait un caractère plus sérieux et se précisait. La négociation qui motivait la rentrée momentanée à Paris de l’illustre plénipotentiaire de la France avait été préparée par le voyage qu’il venait d’accomplir, que la ville assiégée avait pu à peine connaître et dont le résultat nous apparaissait subitement. Ce n’est pas que M. Thiers, par l’activité de son patriotisme, par la séduction de son éloquence, eût réussi à secouer ce que M. de Beust appelait « la torpeur de l’Europe. » Il avait fait tout ce qu’il avait pu. En un mois, il avait parcouru le continent ; il avait quitté Londres pour se rendre à Vienne et à Saint-Pétersbourg, puis il avait fait une seconde halte à Vienne, il était allé à Florence pour revenir ensuite à Tours. Partout il avait rencontré l’intérêt le plus vif, les sympathies les plus sérieuses ; il avait été entouré d’égards pour lui-même, pour la France éprouvée qu’il représentait. Malheureusement toutes les politiques étaient engagées. L’Angleterre, inquiète pour l’équilibre du continent, ne voulait cependant à aucun prix se laisser entraîner a quelque acte qui pourrait la compromettre. La Russie, bienveillante de paroles, était dès le premier moment liée à la Prusse, sinon par un traité, du moins par une promesse de neutralité qui trouvait sa garantie dans la déférence de l’empereur Alexandre pour son oncle le roi Guillaume. L’Autriche savait, pour en avoir reçu l’assurance du tsar lui-même, que, si elle remuait un régiment, la Russie en ferait avancer deux, on se servait de cette expression. L’Italie ne pouvait rien, si tout ce monde restait immobile. Une action collective était impossible, ! elle avait échoué tantôt par la réserve méticuleuse de l’Angleterre, tantôt par le refus de la Russie. Des démarches particulières ne pouvaient avoir que peu d’effet, et le dernier espoir se résumait dans ce mot du prince Gortchakof à M. Thiers : « vous trouverez auprès de l’empereur des secours pour négocier et pas pour autre chose ; on vous aidera à traiter, et, croyez-moi, il n’y a pas autre chose à faire. »

C’était bien peu, et c’était tout. Non-seulement on ne voulait pas se laisser entraîner à la guerre, on ne voulait pas même s’engager dans une tentative de médiation combinée qui ressemblerait à une pression de l’Europe sur la Prusse. On ne refusait pas néanmoins de ménager à la France les moyens de négocier directement une trêve qui pourrait être un acheminement à la paix. La pensée en était venue à Pétersbourg, elle préoccupait en même temps le cabinet anglais, qui ne voulait pas faire moins que la Russie, et qui de son côté demandait pour M. Thiers « la faculté d’entrer à Paris pour y recevoir les pouvoirs d’aller négocier un armistice à Versailles. » La proposition d’armistice était donc le résultat de cette démarche de l’Angleterre, qui ne faisait que répondre à la pensée de la Russie et à laquelle se joignaient aussitôt l’Autriche et l’Italie, de telle sorte que M. Thiers se trouvait être un plénipotentiaire à demi accrédité par l’Europe, conduit en quelque sorte par la main des neutres au seuil d’une négociation où la Prusse se montrait prête à entrer après avoir remis les sauf-conduits qu’on lui demandait. C’est ainsi que M. Thiers, traversant les lignes prussiennes depuis Orléans, passant à Versailles sans s’y arrêter, arrivait le 30 octobre à Paris, dont il ignorait la situation, où l’on connaissait tout aussi peu ce travail diplomatique fait pour sauver la dignité de la France, et où cette idée d’un armistice, se confondant avec la nouvelle de la capitulation de Metz, ressemblait à un préliminaire de la capitulation de Paris lui-même. C’était parfaitement inexact, L’armistice pouvait fort bien n’être pas même un préliminaire de paix ; en aucun cas, il ne livrait Paris, il n’avait d’autre objet que de préparer la réunion d’une assemblée nationale en sauvegardant l’honneur et les intérêts de la ville assiégée. Dans l’obscurité où l’on vivait, il n’en fallait pas plus cependant pour redoubler l’émotion publique, excitée par tout cela et par un dernier contré-temps qui n’était pas le moins grave.

Au moment où l’on apprenait la chute de Metz et où M. Thiers entrait à Paris, en effet, une des plus cruelles péripéties militaires du siège s’accomplissait. le Bourget, pris un instant, gardé pendant deux jours, était perdu de nouveau, enlevé par les Prussiens après un combat meurtrier. Par elle-même, l’affaire n’aurait pas eu un intérêt de premier ordre ; par les circonstances dans lesquelles elle se produisait, elle prenait une importance singulière. Le Bourget est un village à l’est de Saint-Denis, long de près de 1 kilomètre, sur le côté de la route de Maubeuge. Par sa position, il était exposé directement au feu des batteries ennemies placées à Pont-Iblon sur les collines qui forment la rive droite du petit cours d’eau de la Morée, et de plus il était pris en flanc par les batteries prussiennes de Dugny. Non-seulement le gouverneur n’avait pas eu l’intention d’occuper Le Bourget, qu’il ne croyait pas tenable, mais en outre, ayant ses vues tournées ailleurs, sentant le besoin de pouvoir disposer de toutes ses forces à un moment donné, il avait recommandé une stricte défensive sur tout le front de Saint-Denis. Il avait interdit tout ce qui conduirait à l’occupation fixe des points avancés, lorsque le 28 octobre au matin il apprenait que dans la nuit les francs-tireurs de la presse avaient tenté un coup de main hardi et heureux sur Le Bourget. Vivement engagés, ils avaient été soutenus par de l’infanterie de ligne et le 14e bataillon de mobiles de la Seine, puis par de nouveaux renforts. Bref, Le Bourget restait entre nos mains. C’était l’œuvre du général de Bellemare, qui était à Saint-Denis, un peu impatient de se montrer, de se signaler à l’attention des Parisiens, et qui, après s’être laissé aller à autoriser, à favoriser l’opération des francs-tireurs, avait pris sur lui de la soutenir, pensant bien qu’une fois engagé il ne serait pas abandonné. Le gouverneur de Paris ne laissait pas d’être inquiet : il se trouvait dans cette position critique d’un chef supérieur dont on a dépassé les instructions, mais qui craint d’enlever à de braves gens un poste qu’ils viennent de payer de leur sang, qui se voit réduit à couvrir des opérations hasardeuses pour ne pas dévoiler à toute une ville le décousu de la défense. Il comprenait bien qu’il y avait du danger à persister, que les Prussiens ne se tiendraient pas pour battus, et en effet dès l’après-midi du 28 ils revenaient à la charge, dirigeant contre Le Bourget un véritable bombardement. Le lendemain, nouvelle attaque de l’ennemi, qui était visiblement décidé à ne pas lâcher prise, d’autant plus qu’il se sentait un peu piqué dans son orgueil.

On tenait néanmoins au Bourget, on s’y établissait assez fortement, on se couvrait à la hâte de quelques travaux de défense. Paris s’échauffait assez pour un fait d’armes qui, disait-on, « élargissait le cercle de notre occupation au-delà des forts, donnait de la confiance à nos soldats et augmentait les ressources en légumes pour la population parisienne. » Le 29, le général de Bellemare arrivait au Louvre fort satisfait de lui-même, s’efforçant de tranquilliser le gouverneur sur les suites de son entreprise, demandant seulement de l’artillerie pour se défendre. On aurait peut-être pu profiter du petit succès qu’on avait eu le 28, qu’on avait maintenu le 29, pour se dégager honorablement et rentrer dans nos lignes ; mais c’était toujours avoir l’air de désavouer une opération hardie devant une population qui trouvait déjà qu’on n’agissait pas assez. Le gouverneur, sans partager la confiance du général de Bellemare, se laissait aller par nécessité, subissant ce qu’il n’avait pas autorisé. Malheureusement aussi l’exécution des ordres donnés pour un envoi d’artillerie éprouvait quelque lenteur.

Tout devenait contre-temps. Le général Trochu avait certes raison dans les tristes pressentimens dont il se sentait agité. Ce n’était pas fini en effet. Les Prussiens, pour qui Le Bourget était le seul poste d’observation en avant du front de la garde, les Prussiens étaient décidés à reprendre le village à tout prix. Le 30 octobre, à six heures du matin, nos soldats de ligne et nos mobiles du 14e et du 16e bataillon de la Seine se trouvaient surpris à leur tour après avoir surpris les Allemands deux jours auparavant ; ils étaient criblés d’obus par une formidable artillerie qui venait d’ouvrir son feu. Sortant de leurs abris, ils se voient assaillis de tous côtés par des masses d’infanterie qui s’avancent. L’ennemi, avec neuf bataillons de la garde déployés en trois colonnes, marche sur Le Bourget ; il y entre en force, non sans rencontrer une violente résistance qui lui fait éprouver les pertes les plus sérieuses. Nos jeunes soldats se battent énergiquement ; le commandant Ernest Baroche, à la tête de ses mobiles de la Seine, va au-devant de la mort plutôt que de se rendre. Bientôt cependant les masses prussiennes débordent de toutes parts, on est menacé d’être coupé de Saint-Denis, et on est obligé de se retirer en laissant nombre de mobiles et de francs-tireurs prisonniers. Les forts venaient en aide à cette retraite désastreuse. Le Bourget une fois perdu, Drancy, qu’on avait occupé, mais qu’on n’avait pas eu le temps de mettre en état de défense, ne pouvait tenir sous un feu épouvantable qui s’ouvrait tout à coup. De ce côté aussi, il fallait se retirer. C’était assurément une journée cruelle, peu compromettante au point de vue de la défense générale, douloureuse au point de vue moral parce qu’elle était une déception, et faite pour avoir un retentissement pénible à Paris parce que les mobiles de la Seine avaient particulièrement souffert, de telle façon que tout se réunissait : capitulation de Metz, armistice au caractère inconnu, perte du Bourget, trois circonstances de nature à émouvoir une population toujours frémissante et à servir de prétexte aux agitateurs ; le 31 octobre est là tout entier.


IV

C’était une journée pluvieuse et sombre. Dès le matin, quelques-uns des membres du gouvernement s’étaient rencontrés au ministère des affaires étrangères pour s’entendre définitivement avec M. Thiers sur les conditions de l’armistice qu’on allait négocier. Pendant que cette grave question s’agitait au quai d’Orsay, il devenait clair cependant que la situation de Paris s’aggravait par degrés. On commentait fiévreusement les nouvelles. Des bataillons de garde nationale, aux ordres des meneurs révolutionnaires, descendaient de Belleville demandant la commune, protestant contre l’armistice ; tous les signes d’une commotion populaire, d’une invasion imminente de l’Hôtel de Ville apparaissaient. Les membres du gouvernement, les ministres eux-mêmes, successivement prévenus, accouraient à leur poste. M. Jules Favre n’avait pris que le temps de ménager à M. Thiers les moyens de regagner Versailles, puis il s’était dirigé vers l’Hôtel de Ville. M. Picard seul, en homme avisé, n’était nullement convaincu de l’utilité de cette réunion sur un point devenu le rendez-vous de la sédition ; il prétendait qu’on allait se faire prendre dans une souricière, et vraisemblablement il avait pris d’avance ses mesures pour pouvoir s’évader en temps opportun. Les maires de Paris s’étaient rassemblés de leur côté à l’Hôtel de Ville pour délibérer, et ils demandaient que, pour calmer l’agitation, on décrétât des élections municipales immédiates. C’était, à vrai dire, un expédient fort équivoque dont le seul résultat pouvait être la formation quasi régulière d’une commune devant laquelle le gouvernement de la défense nationale serait nécessairement conduit à s’effacer pour faire place à un pouvoir purement parisien. Quelques-uns des membres du gouvernement ne se montraient pas néanmoins éloignés de souscrire à l’expédient, si l’on pouvait ainsi éviter un conflit. Il était deux heures de l’après-midi, une masse compacte, armée ou sans armes, remplissait la place de l’Hôtel-de-Ville, commençant à pénétrer dans le palais, forçant les grilles, enlevant les portes et les escaliers d’assaut.

La confusion devenait extrême, sans avoir pris encore pourtant le caractère d’une entreprise révolutionnaire déterminée. le général Trochu, M. Jules Favre, recevaient des députations ou parcouraient les salles s’efforçant de faire comprendre l’armistice, d’expliquer l’abandon du Bourget. Ils n’étaient guère écoutés. Ils se hâtaient de regagner la salle du conseil, où ils retrouvèrent leurs collègues, lorsque tout à coup, après trois heures, la porte cédait sous un effort violent, ouvrant passage à une foule désordonnée, bruyante, composée de gardes nationaux, d’hommes du peuple, de volontaires de toute sorte, se précipitant avec des vociférations et des imprécations. Gustave Flourens et Millière paraissaient les chefs de l’invasion en plein conseil. Ici, la question se précisait : ce qu’on voulait manifestement, c’était obtenir, par ce qu’on appelait l’autorité du « peuple, » la démission du gouvernement pour le remplacer. On n’exceptait que M. Dorian, le populaire fabricateur de canons. Flourens était monté sur la table du conseil, tout galonné, botté, éperonné, soutenu par les « tirailleurs » de Belleville, dont il avait fait sa garde. Scènes bizarres et humiliantes ! Le général Trochu l’a dit avec une vivacité dramatique dans sa déposition devant la commission du 4 septembre : « le vois encore Flourens monté sur la table et lisant les noms des membres du nouveau gouvernement… C’était un tumulte indescriptible, on ne s’entendait pas. J’étais à deux mètres de Jules Favre, qui à ce moment apostrophait ces hommes avec la plus rare énergie, leur reprochant d’avoir ruiné la défense et leur disant : — Vous, êtes des scélérats et vous resterez des scélérats ! — On ne l’écoutait pas ; on criait à M. Dorian : — Nous ne vous entendons pas, sur la table ! sur la table ! — M. Dorian s’exécute, monte sur la table… » — M. Dorian s’efforce de répéter qu’il est un homme paisible, qu’il n’a rien de ce qu’il faut pour la situation qu’on veut l’obliger à prendre. N’importe, on veut Dorian, on entraîne Dorian, et pendant que ces scènes se passent dans la salle du conseil, le reste du palais est au pouvoir des autres chefs de l’émeute. Félix Pyat erre, flairant le vent du succès. Delescluze se pose en arbitre, en médiateur. Blanqui s’enferme un instant dans un cabinet et agit en chef du gouvernement. Il envoie à la préfecture de police, au ministère des finances ; il expédie même des ordres aux commandans des forts et aux gardiens des portes de Paris. Il y eut un moment où l’on crut que la révolution était accomplie. Le canon cependant retentissait au loin sur le front de nos lignes !

Le malheur évidemment, c’est que, selon les prévisions de M. Picard, on était allé se faire prendre dans une souricière. Tout ce qui avait une apparence d’autorité, membres du gouvernement, ministre de la guerre, commandant de la garde nationale, tout se trouvait à l’Hôtel de Ville sous la main de l’émeute. La question était de savoir comment on se tirerait de là. Le premier assez heureux ou assez habile pour se sauver fut M. Picard, qui se transportait immédiatement au ministère des finances, qui faisait appel aux bataillons fidèles de la garde nationale : dès lors la résistance redevenait possible. Bientôt un bataillon de garde nationale du faubourg Saint-Germain, sous les ordres du commandant Ibos, se hâtait de gagner l’Hôtel de Ville, pénétrait dans le palais, arrivait jusqu’à la salle du conseil, et dans la confusion le général Trochu, M. Jules Ferry, parvenaient encore à se sauver. Le général Trochu, une fois délivré, se présentait devant les gardes nationaux qui affluaient de tous les côtés, et il parcourait une ligne immense au milieu des plus vives acclamations.

A partir de cette heure assez avancée dans la soirée, la reprise de l’Hôtel de Ville n’était plus qu’une affaire de temps. On aurait eu bientôt fini sans doute, si on avait voulu donner toute liberté au général Ducrot, qui à la première nouvelle des événemens s’était avancé sur les Champs-Elysées avec une division et qui proposait de marcher sur l’Hôtel de Ville par la rue de Rivoli et par les quais, avec du canon devant lui. Il est certain qu’en laissant le général Ducrot marcher de ce côté et en appelant du sud le général Vinoy, qui serait descendu par le boulevard Saint-Michel, le dénoûment eût été prompt ; mais le gouverneur, poussant jusqu’au bout sa politique de la « force morale, » voulait laisser à la garde nationale seule le soin d’avoir raison de la sédition ; peut-être aussi craignait-on que le premier coup de canon ne fut le signal du massacre des autres membres du gouvernement, demeurés prisonniers à l’Hôtel de Ville. M. Jules Favre, M. Jules Simon, M. Garnier-Pagès, le général Le Flô, étaient restés en effet dans la salle du conseil, souvent couchés en joue par ceux qui les gardaient, accablés de fatigue et d’émotions, très fermes néanmoins et refusant de se prêter à toute concession. S’il y eut quelque essai de transaction, ce fut en dehors d’eux, au moyen d’un accord, négocié on ne sait au juste par qui, laissant aux émeutiers la liberté de se retirer et promettant les élections municipales pour le lendemain. C’était le signe de la lassitude de la sédition, qui commençait à comprendre qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Elle était en réalité tout près d’être enveloppée par les masses de garde nationale que M. Jules Ferry conduisait sur l’Hôtel de Ville et par un bataillon de mobiles bretons qui pénétrait dans le palais par un souterrain communiquant avec la caserne Napoléon. Dès lors les membres du gouvernement étaient délivrés, l’insurrection expirait d’impuissance, sans effusion de sang, au milieu de ces scènes à la fois sinistres et grotesques, sans qu’un coup de fusil eût été tiré.

On touchait déjà au matin. C’était assurément une lamentable. journée, qui en compensation prouvait néanmoins deux choses : la première, c’est que ces conspirateurs, capables d’exposer Paris à tomber dans une convulsion aux pieds de l’ennemi, étaient après tout de médiocres gens qui n’avaient pas su même tirer parti de l’avantage qu’ils avaient eu un moment. Ils n’avaient sûrement montré ni habileté dans la préparation de leur entreprise, ni hardiesse dans l’exécution, et c’était fort heureux. Le second fait qui éclatait dans cette répugnante échauffourée, c’est que la population de Paris pouvait bien être mobile, frondeuse, accessible aux émotions et aux défiances, mais qu’elle restait en immense majorité intacte dans sa fidélité, dans son patriotisme, toujours prête à marcher au premier signai contre la sédition en présence de l’ennemi. En définitive, sans parler des nécessités de répression devant lesquelles on reculait ou qu’on ajournait par faiblesse, le gouvernement sortait de cette crise avec une autorité nouvelle qu’il faisait confirmer trois jours plus tard par un plébiscite où il obtenait une sorte d’unanimité. C’était là le résultat intérieur d’une journée qui pouvait préparer la chute de Paris par l’avilissement de la guerre civile ; mais quelle influence le 31 octobre allait-il avoir sur la négociation confiée à M. Thiers, qui était reparti pour Versailles le même jour, à quatre heures du soir, au moment où l’on ne savait plus s’il y avait un gouvernement de la défense nationale ?

Chose curieuse et qui peint l’étrange situation créée par la guerre : à Versailles, à cinq lieues de distance, ni le 31 octobre au soir, ni les premiers jours suivans, on ne savait ce qui se passait à Paris. M. Thiers était parti, comprenant bien qu’il laissait derrière lui un orage, mais sans trop soupçonner la gravité du mouvement. Il pensait que c’était une crise à laquelle il fallait s’attendre et que le gouvernement traverserait sans y rester. M. de Bismarck lui-même ignorait-il réellement l’affaire du 31 octobre ? Affectait-il simplement de l’ignorer pour prendre le temps de donner quelque satisfaction à l’Europe par une apparence de conciliation, en se réservant secrètement le prétexte qu’on venait de lui fournir pour élever quelque difficulté nouvelle quand il le voudrait ? Toujours est-il que dès le lendemain de l’arrivée du plénipotentiaire français la négociation s’ouvrait, et elle paraissait marcher vers une solution favorable. Il restait, il est vrai, une question des plus sérieuses, la plus sérieuse de toutes, si l’on veut, celle du ravitaillement, de l’approvisionnement de Paris pendant l’armistice ; mais elle ne semblait nullement insurmontable, le principe était accepté, et dans les évaluations qu’il avait présentées M. Thiers s’était réservé une marge suffisante pour pouvoir faire des concessions. Tout paraissait donc s’acheminer vers un dénoûment heureux, lorsque le 3 novembre M. Thiers, arrivant chez M. de Bismarck, le trouvait agité et sombre. « Avez-vous des nouvelles de Paris ? dit aussitôt le chancelier, il y a eu une révolution, un nouveau gouvernement est installé à l’Hôtel de Ville ! » Dès lors, à travers des regrets plus ou moins sincères, M. de Bismarck laissait entrevoir la pensée que tout pouvait être compromis, que les concessions déjà faites pourraient être retirées. Sans se laisser décourager, M. Thiers proposait d’envoyer un émissaire, qui se rendait effectivement à Paris et qui en revenait le lendemain exposant fidèlement la situation, la suite des événemens couronnés par la victoire du gouvernement ; mais déjà le mal était fait, et il avait été aggravé par l’arrivée à Ver-saules d’une proclamation de M. Gambetta qui avait exaspéré le parti militaire allemand. Ni le roi ni l’état-major ne voulaient plus d’un armistice auquel ils n’auraient consenti dans tous les cas qu’en excluant toute condition de ravitaillement pour Paris. La situation devenait terrible. Alors M. Thiers, pénétré des malheurs qui accablaient la France et qui pouvaient grandir encore, s’interrogeant dans son patriotisme, se demandait s’il ne vaudrait pas mieux accepter l’armistice, fût-ce sans ravitaillement, et même s’il ne faudrait pas faire de cet armistice le préliminaire de la paix. Il sondait aussitôt M. de Bismarck et il proposait de se rendre lui-même à Paris, chose dont le chancelier le détournait fort en lui disant qu’il ne sortirait pas « des mains des furieux qui dominaient la capitale. » Le plénipotentiaire français ne s’arrêta pas à cela, dans tous les cas on pouvait éviter le danger, et le lendemain M. Thiers se rencontrait au pont de Sèvres, sur la rive française, avec M. Jules Favre et le général Ducrot, que le gouverneur de Paris avait délégué pour le remplacer. Les trois interlocuteurs se réunirent dans une pauvre maison éprouvée par la guerre. Là M. Thiers exposa la situation. Il ne cacha pas qu’il serait désormais impossible d’obtenir un armistice avec le ravitaillement de Paris. Il avoua que la paix, la seule paix possible serait dure : on ne la ferait qu’en cédant l’Alsace et en payant 3 milliards ; plus tard il faudrait céder la Lorraine avec l’Alsace et payer 5 milliards ! M. Jules Favre ne se sentait pas en mesure de faire accepter à Paris un armistice sans ravitaillement. Le général Ducrot à son tour disait à M. Thiers qu’il croyait assez connaître le gouverneur de Paris pour être certain qu’il n’accepterait pas les conditions qu’on proposait. « Nous avons des armes, ajoutait-il, nous avons des munitions, nous avons des vivres, notre devoir est de résister tant que nous pourrons, pour donner à la France la possibilité et les moyens de se lever. Permettez-moi de vous dire que, si les ruines matérielles du pays en sont augmentées, les ruines morales diminueront dans la proportion inverse. Nous sommes aujourd’hui sous le coup des honteux désastres de Sedan et de Metz ; eh bien ! la défense de Paris peut nous relever de ces hontes… Dans tous les cas, nous aurons fait notre devoir. »

Dès lors il n’y avait plus rien à dire ; on se séparait tristement. M. Jules Favre et le général Ducrot rentraient à Paris. M. Thiers revenait à Versailles pour reprendre peu après le chemin de Tours. Ainsi la journée du 31 octobre avait rendu tout armistice impossible, et, après cette crise redoutable des affaires du siège, il ne restait plus qu’à poursuivre la lutte pour retrouver une victoire à laquelle nous n’étions plus accoutumés, ou pour tomber du moins les armes à la main.


CHARLES DE MAZADE.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre, du 15 octobre, du 15 décembre 1872, du 1er mars et du 15 mai 1873.