La Guerre de France en 1870-71/07

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La Guerre de France en 1870-71
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 106 (p. 241-279).
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LA
GUERRE DE FRANCE
— 1870 – 1871 —

VII.
LE SIEGE DE PARIS ET LE GÉNÉRAL TROCHU [1]

I. Histoire de la défense de Paris en 1870-1871, par le major de Sarrepont. — II. Journal du siège de Paris, par M. George d’Heylli. — III. L’Empire et la défense de Paris devant le jury de la Seine, par M. le général Trochu. — IV. Gouvernement de la défense nationale, par M. Jules Favre. — V. Le Siège de Paris, opérations du 13e corps et de la troisième armée, par M. le général Vinoy. — VI. La Marine au siège de Paris, par M. le vice-amiral de La Roncière Le Noury. — VII. Le Moniteur prussien de Versailles. — VIII. Opérations des armées allemandes depuis la bataille de Sedan jusqu’à la fin de la guerre, par W. Blume, major au grand état-major prussien, traduction du capitaine Costa de Cerda. — IX. Opérations du Ve corps prussien dans la guerre contre la France, par le capitaine Stieler von Heydekampf, traduit par le capitaine Humbel, etc.


III. VILLIERS ET CHAMPIGNY.

La journée du 31 octobre, en laissant le gouvernement en apparence maître de la situation, fort d’un vote populaire qui légalisait son existence et relevait son autorité, cette néfaste journée n’avait pas moins cette étrange fortune de se survivre en quelque sorte à elle-même par quelques-uns de ses plus dangereux effets. La sédition vaincue pesait sur les vainqueurs. Elle avait commencé d’abord par rendre l’armistice impossible, non-seulement parce que M. de Bismarck se servait perfidement de ce prétexte pour embarrasser d’exigences nouvelles la douloureuse négociation que M. Thiers poursuivait à Versailles, mais encore parce que le gouvernement enfermé dans Paris, tout victorieux qu’il était, n’avait plus la liberté de ses résolutions.

Si on eût été libre, si on avait osé, on aurait fini peut-être par accepter l’armistice même sans ravitaillement, puisqu’il n’avait plus été question d’abord comme à Ferrières de livrer en gage quelques-unes de nos plus sûres défenses. On aurait pesé ce qu’il y avait d’avantage pour la France à retrouver une représentation nationale, un gouvernement incontesté, et ce que permettait l’approvisionnement de Paris. Si Paris n’avait plus qu’un mois de vivres, la question était jugée, on ne pouvait courir la chance de perdre vingt-cinq jours à épuiser ses vivres et à ne rien faire pour en venir au bout de la trêve à capituler sous la pression de la faim, sans avoir combattu. Si au contraire, comme c’était certain, comme on aurait pu le vérifier facilement, Paris avait encore au 1er novembre un approvisionnement de près de trois mois, tout changeait de face ; le sacrifice de vingt-cinq jours n’était pas sans compensation. Pendant cette trêve momentanée, la France se donnait des pouvoirs réguliers également autorisés pour la négociation ou pour le combat, les armées de province avaient le temps de s’organiser ; Paris lui-même pouvait en profiter pour constituer plus énergiquement sa défense, et à la dernière extrémité, si à l’expiration de l’armistice la guerre devait continuer, on avait toujours sept ou huit semaines pour tenter les suprêmes efforts avec des moyens d’action bien autrement puissans. Le gouvernement n’avait ni le sang-froid nécessaire pour juger la situation qui l’étreignait, ni peut-être ce qu’il fallait d’autorité pour dominer un sentiment d’exaltation patriotique ombrageux et troublé, partagé jusqu’à un certain point par ceux qui l’avaient soutenu aussi bien que par ceux qui avaient essayé de le renverser. Le gouvernement se sentait plein de perplexités ; il craignait d’avouer la pensée d’une trêve qu’il aurait difficilement fait accepter, et déjà sur ce point il subissait la pression d’un mouvement populaire dont il semblait rester maître.

Une autre conséquence ou une autre particularité de cette journée du 31 octobre, c’est qu’après avoir vaincu on n’était pas plus libre dans la politique intérieure que dans la négociation de l’armistice. Le lendemain même, on en était à hésiter sur la mesure des répressions qu’on avait à exercer. On se croyait lié par cette transaction anonyme et insaisissable négociée entre deux portes des couloirs de l’Hôtel de Ville. Membres du gouvernement, préfet de police, chefs du parquet du palais de justice, ne s’entendaient plus. Les uns parlaient de se retirer, si on ne respectait pas ce qu’ils appelaient les « engagemens » pris avec les insurgés, si on ne jetait pas un voile d’oubli sur la sinistre échauffourée ; les autres ne voulaient plus rester au pouvoir, si on ne sévissait pas énergiquement contre les fauteurs de séditions, et, chose assez curieuse, dans ce tumulte d’opinions ou d’impressions contraires, M. Henri Rochefort prétendait, quant à lui, que pour un tel attentat « aucune punition ne saurait être assez rigoureuse, puisque les hommes qui l’avaient commis avaient abandonné leur poste devant l’ennemi pour venir renverser le gouvernement chargé de la défense nationale ; » il était d’avis « de sévir avec la dernière rigueur ou de ne rien faire absolument. » On ne faisait ni l’un ni l’autre, on poursuivait sans poursuivre sérieusement, en ayant l’air de « sévir, » on ne sévissait guère, et le dernier résultat de cette politique était de désorienter les masses de garde nationale fidèle sans trop décourager les agitateurs. Le 31 octobre était ainsi moins une solution ou une affaire décisive qu’un symptôme redoutable, une première péripétie dans les crises intérieures du siège. Cette journée, avec le vote qui la dénouait, n’avait qu’un avantage : elle débarrassait pour le moment l’Hôtel de Ville des manifestations tumultueuses, elle laissait un peu respirer le gouvernement en le ramenant aux affaires sérieuses, à la défense, à toutes les nécessités et aux périls croissans de l’action contre l’ennemi extérieur qu’on venait d’oublier misérablement pendant quelques heures.


I

Cet ouragan d’hiver une fois dissipé ou momentanément apaisé en effet, on revenait au siège, à ce siège dont on s’était détourné tout un jour sans se demander ce qui serait arrivé le 31 octobre entre deux heures et dix heures du soir, si les Allemands avaient fait une tentative violente sur Paris. A peine délivré de la sédition intérieure qui avait failli le dévorer, le général Trochu se retrouvait en face de cet autre sphinx impassible et redoutable, l’ennemi extérieur, surveillant et attendant sa proie.

C’était bien commode de crier contre le gouverneur de Paris, tantôt pour ce qu’il faisait, tantôt pour ce qu’il ne faisait pas. Seul il savait ce qu’il avait eu de difficultés à vaincre pour conduire au point où elle était cette œuvre de la défense qui venait d’être exposée à sombrer en un instant, et seul aussi il savait ce qu’il avait encore à faire, ce qu’il pouvait tenter. Il ne se méprenait nullement sur les nécessités de la situation extraordinaire que les circonstances lui créaient. A vrai dire, ce qu’il avait fait jusque-là n’était dans la pensée même qu’un préliminaire, une première étape de la défense. Il avait regagné du terrain, étendu et fortifié les lignes françaises autour de l’immense place ; il avait relevé le moral de ses jeunes troupes par d’incessans combats, et formé des régimens nouveaux qu’on instruisait le mieux qu’on pouvait ; il avait constitué un puissant matériel qui s’accroissait de jour en jour. Maintenant le général Trochu sentait bien qu’il ne pouvait en rester là ; il voyait parfaitement que, par une singulière interversion de rôles, il allait être contraint, lui assiégé, d’assaillir l’ennemi dans ses retranchemens, puisque l’ennemi semblait éviter d’attaquer Paris, qu’on avait réussi à rendre presque imprenable. Le général Trochu savait tout le premier qu’on entrait dans une période nouvelle du siège, que l’heure était venue d’agir, de donner à la défense un caractère offensif, et au moment même où il se voyait menacé de disparaître dans l’échauffourée du 31 octobre il en était à étudier les moyens de rompre le cercle qui étreignait Paris ; mais, avant d’en venir là, il fallait organiser définitivement les forces dont on disposait, se créer surtout un puissant noyau d’armée active ; il fallait préparer de toute manière l’exécution du plan qu’on méditait déjà, et il y avait enfin à savoir ce qu’on pouvait attendre de la province, comment l’action de Paris et l’action des armées extérieures pourraient se combiner : trois choses indispensables pour une sérieuse entrée en campagne, — assez faciles comme toujours pour les stratégistes de fantaisie, un peu plus difficiles pour ceux qui avaient à se débattre avec toutes les complications pratiques d’une entreprise où l’on ne pouvait avoir quelque chance de toucher au succès, d’éviter d’irréparables désastres, que par une patiente et énergique prévoyance.

La première condition était d’organiser toutes les forces qu’on avait à Paris, de façon à pouvoir les affecter à un rôle réellement militaire, aux nécessités d’une action offensive. Peu de jours après le 31 octobre, le 8 novembre, on décrétait cette organisation nouvelle en créant trois armées. La première de ces armées se composait de la garde nationale tout entière ; mais était-ce bien là encore une armée ? On allait de tâtonnemens en tâtonnemens, faute de pouvoir ou de savoir utiliser cette masse d’hommes. A parler franchement, il n’y aurait eu qu’un moyen de tirer un parti efficace de la population virile de Paris ; ce moyen, une loi votée par le corps législatif au mois d’août le donnait : il n’y aurait eu qu’à procéder dès le premier jour à la levée de tous les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans, à les incorporer dans les régimens, à les envoyer hors de Paris, à les instruire, à les discipliner. On aurait trouvé là certainement une organisation sérieuse du vrai personnel de combat. Qui donc aurait eu la hardiesse de proposer cette mesure décisive ? Il n’y aurait eu qu’un cri contre ce qu’on eût appelé une atteinte portée par le militarisme à l’intégrité, à l’inviolabilité de la garde nationale, qui seule devait sauver Paris ! On retombait alors dans l’immense cohue des 266 bataillons, où, à côté des braves gens prêts à faire leur devoir, se dissimulaient plus de 25,000 repris de justice, sans compter les sectaires de Blanqui et de Flourens, — et ces 266 bataillons, il fallait les habiller, les équiper, les armer.

Le problème était de tirer de ce chaos une force réelle, car il fallait bien toujours en arriver là. Au mois d’octobre, on avait cru résoudre la difficulté en formant des compagnies de guerre par voie d’inscription volontaire ; c’était très patriotique, surtout fidèlement renouvelé de 1792, et même, pour compléter l’analogie, des maires y ajoutaient l’appareil théâtral. Devant le Panthéon, on établissait pendant quelques jours une estrade ornée de drapeaux rouges ou tricolores, avec quelques tables simulant des « autels de la patrie » où les volontaires devaient aller se faire inscrire. Malheureusement les bataillons défilaient en poussant des acclamations sans s’arrêter devant les « autels de la patrie, » les inscriptions étaient rares : le chiffre des volontaires ne dépassa jamais 15,000 hommes ! Notez bien que pendant ce temps on ne cessait d’accuser le général Trochu de ne rien faire, de ne pas vouloir se servir de la garde nationale. A bout de tout, pour arriver à un résultat, on finissait par se décider le 8 novembre à détacher de chaque bataillon quatre « compagnies de marche, » en désignant par catégories ceux qui devraient en faire partie. Ici encore ce n’était pas sans difficulté qu’on arrivait à cette mobilisation partielle de la garde nationale. La mesure était à peine prise qu’on criait à l’iniquité, à l’arbitraire, et il est bien certain qu’il y avait d’inévitables injustices par suite de l’inégalité, des différences d’effectif ou de composition entre les bataillons anciens et les bataillons nouveaux ; mais enfin on avait ainsi les élémens de plus de 200 bataillons de guerre qui, bientôt formés en régimens, pouvaient représenter plus de 100,000 hommes. Cette garde nationale, qui, depuis le 4 septembre, avait été commandée avec plus de bonne volonté que d’esprit d’initiative par M. Tamisier, on la plaçait au lendemain du 31 octobre sous les ordres de M. Clément Thomas, homme de peu d’expérience militaire sans doute, mais dévoué, énergique, portant dans sa mission un patriotisme et un sentiment de la discipline qu’il devait payer de la vie cinq mois plus tard. Telle était la première armée, force médiocre à vrai dire, toujours assez incohérente et qui dans tous les cas ne pouvait de quelques semaines marcher à l’ennemi.

Le vrai nerf de l’organisation nouvelle était la deuxième armée, confiée au général Ducrot et composée de tout ce qu’il y avait de bon pour la guerre, de l’élite des forces du siège. Le 13e et le 14e corps cessaient d’exister, ou du moins ils se fondaient dans cette deuxième armée, qui comprenait désormais trois corps, le 1er sous le général Blanchard, le 2e sous le général Renault, le 3e sous le général d’Exea. C’était un ensemble d’un peu plus de 100,000 hommes, parmi lesquels figuraient les zouaves du colonel Merle, qui s’étaient si vaillamment relevés à La Malmaison, le 35e le 42e qui avaient toujours eu la plus vigoureuse attitude partout où ils avaient paru. Il y gavait aussi des mobiles d’Ille-et- Vilaine, du Finistère, de la Vendée, de la Côte-d’Or, du Loiret, du Tarn, qu’on avait organisés en régimens.

La troisième armée, dont le gouverneur s’était d’abord réservé le commandement direct, restait définitivement sous le général Vinoy. Sans avoir la cohésion de la deuxième armée, elle ne laissait pas d’avoir de l’importance ; elle comptait à peu près 70,000 hommes, répartis en six divisions aux ordres des généraux Soumain, de Liniers, de Beaufort-d’Hautpoul, Corréard, d’Hugues, et du contre-amiral Pothuau. L’armée du général Vinoy se composait principalement de mobiles : elle avait cependant des noyaux solides, 2,000 hommes de garde républicaine qui pouvaient compter parmi les meilleures troupes, plus de 2,000 hommes de gendarmerie, près de 4,000 douaniers, 1,200 forestiers, une brigade de marine de 5,000 hommes, et de plus on lui laissait bientôt une partie de l’ancien 13e corps, la division de Maud’huy, qui n’avait pas moins de 16,000 hommes. Malgré l’inexpérience d’une partie de ses troupes et une certaine dissémination de ses divisions, dont quelques-unes restaient sur la rive droite de la Seine, le général Vinoy était en mesure de se faire respecter dans les lignes du sud, dont il avait toujours la garde, et il pouvait au besoin jouer son rôle dans les combinaisons qui se préparaient. Enfin on formait à Saint-Denis un dernier corps indépendant sous le vice-amiral La Roncière Le Noury, qui conservait en même temps le commandement de toutes les forces de marine du siège. Ce corps de Saint-Denis, composé de trois fortes brigades aux ordres des généraux Lavoignet, Hanrion et du capitaine de frégate Lamothe-Teuet, comptait un peu plus de 30,000 hommes en infanterie de ligne, en fusiliers-marins ou en garde mobile, surtout en garde mobile de la Seine. Le gouverneur de Paris se réservait naturellement la direction de toutes ces forces avec le général de Chabaud-Latour pour chef supérieur du génie de la défense et le général Guiod pour commandant de toute l’artillerie.

Ainsi avant le 15 novembre l’organisation des forces militaires de la défense était à peu près complète, aussi complète du moins qu’elle pouvait l’être avec les élémens dont on disposait. Un instrument d’action était créé : qu’allait-on en faire ? Évidemment le général Trochu avait sa pensée, dont il poursuivait la réalisation avec une silencieuse et énergique fixité qui n’était pas toujours comprise par des assiégés fort impatiens de la délivrance et prompts à murmurer. Déjà au mois d’octobre il avait été obligé de déclarer, dans une lettre au maire de Paris, qu’il ne céderait à aucune pression, qu’il suivrait jusqu’au bout et sans le révéler le plan’’qu’il s’était tracé. Un mois après, le 14 novembre, il adressait aux Parisiens une proclamation nouvelle où, après avoir parlé de tout ce qui avait été fait, de la récente réorganisation de l’armée, il laissait entrevoir que l’heure de l’action décisive approchait. Le gouverneur de Paris et le général Ducrot étaient en effet tout entiers depuis six semaines à ce plan’’qu’on a tant raillé sans le connaître, dont l’affaire de la Malmaison n’avait été qu’un préliminaire énigmatique, et dont l’exécution allait être tentée d’un jour à l’autre, au plus tard vers le 20 novembre. Tout avait été pesé, mûri, combiné, avec un soin minutieux et dans le plus grand secret. Un seul des membres du gouvernement de Paris, M. Jules Favre, avait été initié à la sérieuse campagne qui se préparait, et tout ce qu’il voyait de plus clair, c’est que le gouverneur « allait enfin agir ! »

Le projet du général Trochu n’était nullement chimérique, comme on l’a dit, il offrait sans doute plus de chances de succès et moins de dangers que tout autre. Il se fondait sur cette idée toute militaire, que pour essayer de percer les lignes prussiennes il fallait les aborder sur le point où l’on était le moins attendu, et ce point, on croyait l’avoir découvert à l’ouest de Paris, dans cette partie du périmètre où la Seine, décrivant plusieurs inflexions puissantes, remontant de Sèvres à Saint-Denis, puis se repliant vers Chatou et Bougival, pour redescendre ensuite dans la direction de Maisons, forme les deux presqu’îles de Gennevilliers et d’Argenteuil. On était fondé à supposer que l’ennemi, se croyant en sûreté à l’abri des sinuosités du fleuve, avait de ce côté des défenses moins fortes, des lignes moins solides, sans doute aussi moins de troupes, et ce que l’ennemi considérait comme une protection pour lui pouvait aussi devenir une circonstance heureuse pour nous en favorisant une entreprise prudemment et vigoureusement conduite. C’est pour cela qu’on avait tenu à éloigner les Prussiens de la presqu’île de Gennevilliers par le combat du 21 octobre, et qu’on s’était hâté de s’établir fortement dans cette région par toutes ces batteries et ces ouvrages des Gibets, de Charlebourg, de La Folie, de Gennevilliers, armés de 80 pièces de marine du plus gros calibre, dominant la presqu’île d’Argenteuil où l’on se proposait de passer à un jour donné. Le point de débarquement était Bezons, par où on débouchait dans une sorte de triangle s’appuyant à la Seine de Bezons à Carrières-Saint-Denis et ayant son sommet à Houilles, qui serait devenu pour nous comme une tête de pont. La nature même du terrain dans l’intérieur de ce triangle protégé par de légères élévations nous préparait un débarquement un peu moins difficile dans une espèce de havre où l’on pouvait s’abriter. Tout était préparé du reste pour le passage. Le matériel, les équipages, devaient arriver par le chemin de fer presque sur le théâtre de l’action. A l’heure fixée, les wagons blindés s’approchant du fleuve devaient foudroyer la rive opposée. Auprès de Bezons, la petite île de Marante forme un canal à couvert des vues de l’ennemi, où devait être transportée pendant la nuit une flottille destinée à jeter avant le jour sur l’autre bord les premières troupes de débarquement. Ce premier passage une fois effectué, sous la protection de la plus formidable artillerie, les ponts s’établissaient, l’armée d’opérations passait tout entière, allait se former entre Bezons, Carrières-Saint-Denis et Houilles, pour se mettre aussitôt en marche vers Sannois et Cormeil.

Que ces mouvemens ne dussent pas s’accomplir sans être contrariés par le feu de l’ennemi, c’était on ne peut plus vraisemblable. On croyait cependant avoir peu à craindre des batteries prussiennes de Marly, de Saint-Germain ou de Sannois, assez éloignées du point de passage, encore peu nombreuses à ce moment, et contre lesquelles on pensait pouvoir lutter ou se prémunir. Que d’un autre côté on fût exposé à être assailli en marche par une partie des forces allemandes cherchant à se replier sur nous, c’était encore prévu. Sur la gauche, les Prussiens, ne pouvant déboucher que partiellement par un ou deux ponts, auraient couru le risque d’être accablés sous le feu du Mont-Valérien et des batteries de la presqu’île à mesure qu’ils auraient paru. Sur la droite, un corps de 50,000 hommes sortant de Saint-Denis devait prendre à revers les hauteurs d’Orgemont, de Sannois, protégeant notre marche, et, n’eût-il pas entièrement réussi, il pouvait arrêter les renforts prussiens allant de l’est à l’ouest. D’autres diversions tentées sur des points différens devaient contribuer à retenir, à occuper l’ennemi. Pendant ce temps, l’armée de sortie, qui ne devait pas dépasser 50,000 ou 60,000 hommes, gagnait la patte-d’oie d’Herblay, franchissait l’Oise, puis se précipitait en Normandie par les routes de Gisors et de Magny, coupant les ponts de la Seine pour se mettre à l’abri, culbutant les forces peu importantes qu’elle aurait rencontrées au-delà des lignes de blocus, et allant prendre position en avant de Rouen sur l’Andelle. Là elle se serait grossie immédiatement soit des troupes qu’elle aurait trouvées sur place, soit des détachemens venus du nord, soit des divisions envoyées de la Loire, si à Tours on avait exécuté les instructions du général Trochu. On pouvait certainement attendre de cette expédition un singulier effet moral. L’armée d’investissement se serait peut-être décidée à lâcher prise devant Paris, et si elle gardait ses lignes, laissant au prince Frédéric-Charles le soin de rallier les corps de Manteuffel en marche sur le nord pour revenir sur notre armée de sortie, on pouvait essayer d’empêcher la jonction des forces allemandes ; au pis-aller, on pouvait les attendre dans des positions qu’il était facile de rendre inexpugnables. On était en pleine Normandie avec un vigoureux noyau de 50,000 hommes excités par un premier succès, enflammant de leur esprit les jeunes soldats encadrés dans cette armée sortie de Paris. C’était un horizon nouveau qui s’ouvrait, peut-être une phase nouvelle de la guerre qui commençait au milieu d’une confiance nationale ranimée et redoublée par cette péripétie inattendue.

Je ne veux pas dire que tout cela aurait réussi, qu’on n’aurait eu à essuyer ni revers ni déceptions. On pouvait échouer, même au premier pas, c’est possible, — on n’aurait pas échoué dans tous les cas plus qu’on ne l’a fait. Ce que je veux dire, c’est que c’était là réellement un projet hardi et praticable, réunissant les meilleures conditions, minutieusement travaillé, à la veille d’être exécuté lorsque le 14 novembre au soir, après quinze jours passés sans aucune nouvelle de la province, Paris apprenait tout à coup que l’armée de la Loire, dont on commençait à douter, venait de révéler son existence par un succès, par un combat des plus heureux, livré le 9 à Coulmiers, non loin d’Orléans. Trois jours après, on annonçait de Tours que non-seulement on avait battu les Bavarois à Coulmiers, fait plus de 2,000 prisonniers, enlevé quelques canons, mais que cette brillante affaire avait eu encore pour conséquence la rentrée de l’armée française à Orléans, où elle était désormais, prête à poursuivre sa victoire.

C’étaient là certainement des nouvelles aussi réconfortantes qu’inattendues, et qui avaient pour effet de relever les esprits du désarroi où ils n’avaient pas tardé à retomber après le 31 octobre. On se reprenait subitement à l’espérance. Il semblait qu’il n’y eût plus pour l’armée de la Loire qu’à s’avancer sur Paris, et pour l’armée de Paris qu’à se jeter sur les lignes prussiennes. Déjà on disait tout bas que de part et d’autre on avait pris rendez-vous dans la forêt de Fontainebleau. Malheureusement ce succès si bien fait pour réchauffer les cœurs, si honorable par lui-même et si facilement grossi par l’imagination, ce succès de Coulmiers, qui ressemblait à un appel, avait l’inconvénient de bouleverser tout un plan préparé d’un autre côté, dont l’exécution ne tenait plus qu’à un dernier ordre. Que fallait-il faire ? A persister dans le projet de sortie par la basse Seine, on courait le risque de paraître tourner le dos à l’armée de la Loire, de n’être pas compris par l’opinion, par cette terrible opinion que le gouvernement craignait et suivait au lieu de la diriger. Transporter soudainement de l’ouest à l’est, comme on allait le faire, tous les moyens d’action accumulés dans la presqu’île de Gennevilliers, renoncer à une opération qu’on préparait depuis six semaines, au succès de laquelle on croyait, c’était dur ; c’était d’autant plus dur pour le général Trochu, pour le général Ducrot, qu’on n’avait, à bien dire, aucune donnée précise ni sur les vraies conditions dans lesquelles avait été livrée la bataille de Coulmiers, ni sur les forces réelles de l’armée d’Orléans, ni sur cet élément inconnu représenté par l’arrivée du prince Frédéric-Charles, qu’on savait en marche sur la Loire. On ne savait rien ou presque rien. Les dépêches de M. Gambetta, qui se succédaient d’abord pendant quelques jours, et que le gouvernement ne livrait pas entièrement au public, étaient plus enthousiastes que décisives. Il était très difficile de démêler la vérité, et ici surtout éclate pour la première fois une des plus poignantes, une des plus dangereuses contrariétés du siège, l’impossibilité de s’entendre sérieusement entre Paris et la province, l’incertitude, le décousu, l’intermittence de ces communications par des ballons livrés aux inconstances de l’air ou par des pigeons qui n’arrivaient que lorsque le mauvais temps ne les arrêtait pas dans leur voyage.

On en était là effectivement depuis deux mois. On vivait sur des communications qui risquaient d’être trompeuses de bien des manières. Il y avait des ballons qui tombaient dans les lignes prussiennes ou qui allaient atterrir en Norvège, à Christiania. Il y a eu des pigeons qui ont mis quinze jours et jusqu’à vingt-six jours pour venir s’abattre à Paris. Les nouvelles qu’on recevait n’étaient plus vraies souvent lorsqu’elles arrivaient. Le général Trochu a eu certes quelque raison de le dire à ceux qui s’étonnent de tout : « vous imaginez-vous toute une guerre, tout un long siège reposant sur de tels moyens ? » Il en résultait, à mesure que le temps s’écoulait, un des phénomènes les plus étranges et les plus dramatiques de cette époque de malheur, une véritable dissonance d’impressions, d’opinions, de jugemens, d’action, par l’incohérence ou le retard des renseignemens, par cette séparation violente dans des circonstances où l’unité d’efforts eût été si nécessaire. On finissait par ne plus s’entendre et par ne plus se comprendre. C’est ce qui s’était vérifié d’une façon saisissante, on va le voir, dans cette affaire des opérations militaires à combiner entre Paris et la province vers la mi-novembre, et ici la confusion avait une bien autre gravité que dans des questions de politique. Lorsque M. Gambetta avait quitté Paris au 8 octobre, le général Trochu ne lui avait rien dit de ses projets, d’abord parce qu’il tenait à ne pas les révéler, puis par cette raison toute simple, que dans sa pensée M. Gambetta ne partait nullement pour être un dictateur ni même un ministre de la guerre. Trois ou quatre jours après, il apprenait quel personnage M. Gambetta était devenu en arrivant à Tours ; alors le gouverneur de Paris sentait la nécessité de mettre le jeune ministre au courant de ce qu’il se proposait de faire. Le général Trochu, j’en conviens, aurait du envoyer un officier d’état-major intelligent avec des instructions précises. Il crut pouvoir employer un autre moyen. Apprenant que M. Ranc, devenu maire d’un des arrondissemens de Paris depuis le 4 septembre, allait partir pour Tours, il le faisait venir auprès de lui, et il le chargeait d’une mission verbale, toute confidentielle, auprès de M. Gambetta et de l’amiral Fourichon. Par prudence, — et c’est ici surtout qu’un officier sûr, accoutumé aux choses militaires, eût été précieux, — par prudence, dis-je, ne connaissant pas l’état des affaires de la guerre en province, le général Trochu n’envoyait pas des ordres, il donnait des indications. Il chargeait M. Ranc de dire à Tours qu’il préparait une opération sur la basse Seine avec 50,000 hommes de ses meilleures troupes, que ses relations avec le gouvernement extérieur étaient si difficiles qu’on ne pouvait rien combiner à point nommé. « Au moins, ajoutait-il, faudrait-il arriver à ce que nos opérations ne fussent pas tout à fait contradictoires, et j’ai le devoir de dire au gouvernement de Tours, sous le sceau d’un secret dont la révélation serait très dangereuse, comment les opérations de Paris sont réglées… » Le général Trochu, sans vouloir détourner les armées extérieures des entreprises où elles pouvaient être engagées, déclarait qu’il était « indispensable » que ces armées eussent au moins un gros détachement opérant dans la basse Seine et prêt à donner la main aux troupes de sortie. Ceci se passait dès le 14 octobre.

Comment la mission avait-elle été remplie ? De deux choses l’une, ou M. Ranc n’avait pas même saisi la portée des instructions dont il avait été chargé, ou M. Gambetta n’avait nullement compris la gravité de la communication qu’il avait reçue. M. Gambetta, « autant qu’il s’en souvient, » n’avait vu là qu’une simple « conversation, » car, dit-il, on ne pouvait « prendre cela pour un plan. » — « Il était question en effet dans cette conversation d’opérer une sortie par les petits plateaux : cela s’appelle comme cela. » Si M. Gambetta, à défaut d’une aptitude militaire qui ne s’improvise pas, avait réfléchi, il aurait su que les instructions envoyées par un général en chef enfermé dans une place ne peuvent être une simple « conversation, » que, sans avoir le caractère d’un ordre précis dans l’exécution, elles peuvent équivaloir à un ordre quant à leur objectif. Il aurait compris que, lorsque le général Trochu lui faisait savoir qu’il sortirait par la basse Seine, cela voulait dire qu’il fallait porter nécessairement de ce côté le plus de forces possible. M. Gambetta ne tenait aucun compte de ce qu’il recevait de Paris ; il laissait la Normandie aux quelques milliers d’hommes qui ne pouvaient guère la protéger longtemps, et on concentrait tout ce qu’on avait de forces sur la Loire. On engageait cette campagne sur Orléans, qui débutait par un succès brillant, il est vrai, mais qui allait pour ainsi dire en contre-sens des combinaisons parisiennes. Non-seulement M. Gambetta ne tenait aucun compte des indications du général Trochu, il en venait très promptement, surtout dès le lendemain de Coulmiers, à lui reprocher son inaction. Il commençait contre la défense parisienne et ses prétendues lenteurs cette guerre peu généreuse, étourdie, presque acrimonieuse, qui n’était pas sans trouver de l’écho à Paris, même à l’Hôtel de Ville, — et le général Trochu, à qui on créait des embarras, qui aurait pu après tout, comme président du gouvernement, donner des ordres, le général Trochu ne dédaignait pas de se défendre. « Ce que vous appelez ma persistante inaction, écrivait-il le 24 novembre à M. Gambetta, est l’effet invincible des efforts immenses et compliqués que j’ai à faire. Il a fallu organiser 100,000 hommes, les pourvoir d’artillerie, les enlever aux 15 lieues de positions qu’ils occupent, les y remplacer par des troupes non organisées… » Tout cela ne comptait pour rien et n’était même pas soupçonné à Tours, où l’on se faisait des idées si étranges qu’on demandait gravement au général Trochu de « faire sortir 200,000 hommes, » qu’on prétendait n’être plus nécessaires à la défense !

Si encore M. Gambetta, qui se montrait tout à la fois si peu secourable et si sévère pour le gouverneur de Paris, avait eu le soin de le tenir informé avec quelque exactitude de ce qui se passait au dehors ! mais non. Quoiqu’il ne fût pas enfermé, quant à lui, entre des murailles, quoiqu’il eût mille moyens d’information dans les provinces françaises envahies, quoiqu’il eût créé des bureaux de renseignemens militaires, il ne savait rien, ou pour mieux dire il n’avait que les notions les plus fausses sur ce qui se passait devant lui, et voici ce qu’il transmettait le 26 novembre à Paris, sans négliger de commencer par sa propre apologie : « Sur la situation militaire, je vais tout vous redire. Quand je suis arrivé en province, rien n’existait ni en fusils, ni en cartouches, ni en hommes, ni en officiers, ni en matériel d’artillerie, ni en cavalerie… En quarante-sept jours, voici ce que j’ai fait : une armée de 150,000 hommes [2] parfaitement organisée, très bien équipée, munie d’artillerie et de cavalerie comme n’en a jamais eu une armée de l’empire… » Le ministre de la guerre de Tours décrivait la disposition de cette armée de la Loire postée en avant d’Orléans, ayant sa droite à Gien, sa gauche à Châteaudun, et il ajoutait : « En face de notre solide situation, le prince Frédéric-Charles a arrêté sa marche sur Lyon, évacué la Bourgogne et rebroussé chemin pour venir se retrancher entre Chartres, Étampes et Nemours… Dans cette position, il a l’air de nous attendre, et il a renoncé à tourner notre droite fortement gardée. C’est alors que le prince royal de Prusse et le prince Albert ont résolu un mouvement tournant sur notre gauche. On a dégarni l’armée de Paris et trois corps d’armée s’avancent vers l’ouest… » M. Gambetta le présentait alors Le Mans comme ayant été menacé et sauvé par lui. « J’ai la conviction d’avoir sauvé Le Mans, disait-il ; mais le mouvement des Prussiens est grave, comme je l’ai fait savoir le 23, et vous commande une diversion puissante et immédiate. »

C’était fort heureux que cette dépêche, expédiée de Tours le 26 novembre, n’arrivât à Paris que plus tard, après les combats qui allaient se livrer, car il n’y avait pas un mot qui ne fût une inexactitude ou une méprise et qui ne pût tromper la défense de Paris. Le prince Frédéric-Charles n’avait nullement fait mine de marcher sur Lyon ; il n’avait pas évacué la Bourgogne, où il n’était pas allé, — il se trouvait déjà malheureusement beaucoup plus près. Trois corps d’armée n’avaient pas quitté les lignes d’investissement, qu’ils n’ont du reste jamais quittées. Si deux divisions, la 17e et la 22e, plus quelques divisions de cavalerie, avaient été détachées, elles avaient été remplacées par le IIe corps prussien, arrivé depuis dans les lignes de blocus. Enfin il n’y avait eu pour menacer Le Mans qu’une forte reconnaissance poussée dans l’ouest, à la recherche de notre armée qu’on croyait s’être rapprochée de cette direction. Au moment où le ministre de Tours écrivait, le grand-duc de Mecklembourg, qui avait fait cette reconnaissance, était déjà bien près d’avoir rejoint le prince Frédéric-Charles devant Orléans, et la droite de notre armée, cette droite qu’on disait si solide, si « fortement gardée, » allait être culbutée et refoulée dans son premier mouvement deux jours après. Voilà le secours que M. Gambetta prêtait par ses informations au gouverneur de Paris !

Au milieu de l’obscurité où il vivait et que n’eût certes pas dissipée la dépêche de Tours, le général Trochu n’avait vu qu’une chose : l’armée de la Loire venait d’avoir une journée heureuse, elle avait repris possession d’Orléans, on lui annonçait que cette armée, la fortune aidant, atteindrait la forêt de Fontainebleau aux premiers jours de décembre, et sur cela, puisqu’on n’allait pas au rendez-vous qu’il avait assigné, il s’était décidé à déplacer son action de façon à essayer de son côté d’aller au rendez-vous qu’on lui donnait ; mais par où tenter de se frayer un passage ? C’était là le problème. Autre question plus grave encore : tandis que pour répondre à l’appel de la province on allait chercher à s’ouvrir un autre chemin, l’armée de la Loire ne serait-elle pas arrêtée par le prince Frédéric-Charles ?


II

C’est d’une situation ainsi faite, de cet amas de contre-temps, d’obscurités et de troubles, que se dégage enfin l’énergique et décisif effort du siège de Paris. La bataille de Coulmiers datait du 9 ; le 14 au soir, la première nouvelle était parvenue à Paris ; le 18 arrivaient de nouveaux détails confirmant le succès, annonçant l’occupation d’Orléans et la direction que l’armée de la Loire se proposait de prendre : il n’y avait plus à hésiter. Ce n’était pas cependant une petite affaire de se retourner brusquement avec les immenses moyens matériels qu’on avait à traîner à sa suite. Il fallait au moins un certain nombre de jours. Dès que la résolution avait été prise, le général Ducrot, qui restait toujours chargé de la sortie, s’était hâté de se rendre à Créteil, à Saint-Maur, pour reconnaître par lui-même le terrain. Sa première idée était de remonter la vallée de la Seine en prenant pour objectif Choisy-le-Roi, surtout Montmesly entre la Seine et la Marne, de façon à se porter ensuite sur les positions de Boissy-Saint-Léger, Valenton, Villeneuve-Saint-George, occupées par les Prussiens. C’était bien séduisant, puisqu’on coupait les communications de l’ennemi entre la rive droite de la Seine et Versailles. Par malheur c’était plus tentant que facile, et c’est ainsi qu’on se trouvait conduit à chercher le point d’attaque plus haut, à choisir en avant de la Marne, sous la protection des puissantes défenses accumulées à l’est de Paris, cet autre champ de bataille de Villiers et de Champigny, où allait se jouer le sort de la ville assiégée et peut-être de la France.

Qu’on se représente exactement ce champ de bataille que la nature a fait si riant, où la guerre a laissé son empreinte, partout visible encore aujourd’hui, dans des murs de parcs à peine réparés, dans des villages à demi ruinés par l’incendie ou criblés par les balles, dans ces tumulus sans nombre, couverts d’une herbe touffue ou de fleurs sauvages, qui décèlent au milieu des champs de blé et des vignes la présence de monceaux de morts !

La Marne, en touchant à Paris, remplit de ses sinuosités une petite vallée assez étroite qui court entre deux séries de hauteurs. A partir du petit village de Brie, après avoir laissé de côté Neuilly-sur-Marne, elle se replie vers Paris, allant passer sous Nogent, sous Joinville et le plateau de Vincennes, dont les redoutes de La Faisanderie et de Gravelle sont les points avancés et proéminens, sous Saint-Maur ; puis, se redressant fortement vers Champigny, elle va contourner les hauteurs de Chennevrières, d’Ormesson, revient sur elle-même dans la direction de Créteil et de Gravelle, et s’écoule par Charenton, vers la Seine. Par ces vigoureuses sinuosités, qui sont à peu près à l’est de Paris ce que les replis de la Seine sont à l’ouest, la Marne forme deux presqu’îles, — l’une, celle de Champigny, à l’isthme assez ouvert, — l’autre, celle de Saint-Maur, à l’isthme étroit et resserré, coupé par un petit canal qui n’a pas plus d’un kilomètre. Il en résulte que, si dans la presqu’île de Saint-Maur on est couvert par ce que les loups de rivière appellent « le tour de Marne, » dans la presqu’île de Champigny, dont Joinville est le sommet, on débouche au contraire sur l’extérieur à découvert, mais en ayant ses flancs protégés par les deux bras du rentrant. La rive droite du côté de Paris est défendue par des hauteurs ayant au centre le fort de Nogent, à droite le plateau de Gravelle avec ses deux redoutes, à gauche le fort de Rosny, puis la butte d’Avron, ayant ses vues sur tout le cours de la rivière jusqu’à Gournay, dominant les revers opposés. Sur la rive gauche, à partir de la Marne, sauf la petite plaine de Champigny, le terrain se relève assez rapidement. On a devant soi cette chaîne de coteaux qui, de Noisy-le-Grand, en face de Neuilly-sur-Marne, court par Villiers, par les plateaux du haut Champigny, de Cœuilly, de Chennevrières, d’Ormesson, jusque vers Boissy-Saint-Léger et Villeneuve-Saint-George. Pour aborder ces hauteurs, il y a diverses routes. La principale, partant du pont de Joinville, se bifurque en avant de Champigny, formant deux embranchemens dont l’un gagne par le village lui-même le plateau supérieur de Cœuilly, tandis que l’autre monte directement sur Villiers. De Brie, plusieurs routes s’élèvent également soit vers Noisy-le-Grand, soit vers Villiers. Enfin à travers ces rampes se dessine la chaussée du chemin de fer de Mulhouse, qui passe entre Villiers et Champigny, profitant d’une légère dépression de terrain où coule le ruisseau de la Lande, et où une armée assaillante peut trouver des accidens favorables.

C’est là le théâtre de guerre où l’on se proposait de frapper le grand coup, avec la pensée d’avoir par ces premières hauteurs le commencement des plateaux de la Brie, où l’on retrouverait une certaine liberté de mouvement ; mais pour engager l’action il fallait rallier toute l’armée de sortie, lui faire passer la Marne, préparer le passage par des moyens suffisans d’artillerie, prendre la butte d’Avron, qu’on n’avait pas encore occupée, qu’on pouvait avoir à disputer, et pour organiser cette opération hardie, sans parler des diversions nécessaires, on n’avait tout au plus que quatre ou cinq jours. J’ajoute que tout cela, il fallait le faire en présence des Prussiens qui occupaient Champigny, Brie, et poussaient leurs avant-postes jusqu’à la Marne. Les hauteurs étaient sous la garde de la division wurtembergeoise.

Jusqu’à quel point pouvait-on se promettre de prendre l’ennemi à l’improviste ? Évidemment les Prussiens, sans avoir une idée nette de ce qui se préparait, ne tardaient pas à soupçonner quelque chose, puisqu’à dater du 26 novembre les diverses fractions de l’armée de la Meuse qui tenaient le nord avaient l’ordre de se rapprocher par échelons de la zone de l’est. Une division du XIIe corps saxon devait aller prendre position à Noisy-le-Grand. D’un autre côté, une brigade d’infanterie du IIe corps prussien était placée à Villeneuve-Saint-George, à cheval sur les deux rives de la Seine, prête à marcher au premier signal. Les Allemands se précautionnaient ; seulement ils ne se croyaient pas si près du choc décisif.

Dès que la résolution définitive avait été arrêtée en effet, et ce n’était guère avant le 22 ou le 23 novembre, on avait mis la main à l’œuvre avec une sorte de fièvre, on n’avait plus perdu un moment. Les trois corps de la deuxième armée venaient se concentrer entre Vincennes et Rosny. Les équipages de pont réunis à Gennevilliers étaient transportés à l’est par les soins de deux ingénieurs distingués, M. Krantz et M. Ducros, le même qui est aujourd’hui préfet de Lyon, et ce n’était pas peu de chose puisqu’il s’agissait de jeter huit ou dix ponts, sans parler de ceux dont restaient chargés les pontonniers de l’armée. Le contre-amiral Saisset devait inaugurer la lutte par l’occupation du plateau d’Avron, où le colonel Stoffel avait ordre d’établir plus de 60 pièces de canon. En même temps, on armait puissamment la redoute de Saint-Maur, on élevait de nouvelles batteries dans la presqu’île, et pour mieux faire, on croyait devoir placer cette zone sous la direction spéciale d’un officier d’artillerie assez connu, le général Favé. Entre Avron et Saint-Maur, on allait disposer de plus de trois cents pièces de position, sans compter cinquante-quatre batteries de campagne attachées à l’armée ; enfin les diversions destinées à seconder le mouvement principal devaient être exécutées par le général Vinoy au sud, par l’amiral La Roncière Le Noury en avant de Saint-Denis, sur Épinay, par les généraux de Liniers, de Beaufort sous le Mont-Valérien. Alors, tout étant prêt, le 28 novembre, éclatait, avec une proclamation du général Trochu, cet ordre du jour du général Ducrot, qu’on ne comprend plus entièrement quand on est sorti de cette fournaise, mais qui, replacé à son vrai moment, dans son vrai cadre, résumait la « soif de vengeance, » la « sourde rage » de tous, l’héroïsme du chef enflammant ses soldats de son feu, et qui fit courir un frisson électrique dans tout Paris. « Pour moi, j’y suis bien résolu, disait le chef de la deuxième armée à ses soldats, j’en fais le serment devant vous, devant la nation tout entière : je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux. Vous pourrez me voir tomber, vous ne me verrez pas reculer. Alors ne vous arrêtez pas, mais vengez-moi ! .. »

On touchait désormais à l’action fixée au 29, Dès le 28 au soir, le contre-amiral Saisset, attendant l’obscurité complète, s’élançait avec ses 3,000 marins sur Avron, dont il prenait possession. On avait la nuit pour mettre l’artillerie en position. Malheureusement la préparation de la journée du lendemain manquait au même instant d’un autre côté. Les équipages de ponts amenés par la Seine et le canal de Saint-Maur dans la Marne, sous Joinville, rencontraient tout à coup les obstacles les plus sérieux. Il s’agissait de remonter la rivière en passant sous le pont de Joinville, dont une arche avait été rompue à l’arrivée des Prussiens. Des déplacemens et des violences de courant, déterminés par des obstructions, compliquaient singulièrement l’opération. Une crue de la rivière survenant dans la soirée à l’improviste ajoutait aux difficultés. Plusieurs fois la petite flottille conduite par un officier de marine, le capitaine de frégate Rieunier, attaquait le passage du pont avec la dernière énergie, on échouait toujours. Le temps passait cependant ; il n’y avait plus de doute, il fallait trouver les moyens de vaincre l’obstacle, et on ne serait pas prêt au jour, on n’aurait pas remonté la Marne pour jeter les ponts au moment fixé. M. Krantz, consterné, se hâtait de prévenir le gouverneur, le général de Chabaud-Latour, et il se rendait lui-même au fort de Nogent, où le chef de la deuxième armée avait son quartier-général.

Il était déjà une heure du matin. Le général Ducrot, à son tour, partait aussitôt pour Rosny, où était le gouverneur. Le général Trochu, vivement contrarié, peut-être aussi un peu préoccupé de l’effet que cette mésaventure produirait dans Paris, ne songeait d’abord à rien moins qu’à organiser sur-le-champ une opération nouvelle, ce qu’il appelait assez obscurément dans une de ses dépêches une « opération transformée. » Il voulait essayer de sortir par la vallée de Chelles ; mais là il allait se jeter dans une contrée marécageuse où il risquait de se perdre. Il parlait d’une attaque sur Le Raincy. Le préfet actuel de la Seine, M. Ferdinand Duval, qui était présent et qui connaissait le terrain, donnait les détails les plus inquiétans, et d’ailleurs où irait-on par Le Raincy ? Comment changer d’une heure à l’autre tout un système ? Mieux valait encore attendre un jour, au risque de perdre l’avantage de surprendre l’ennemi ; seulement on croyait détourner l’attention des Prussiens ou prolonger leur incertitude en laissant s’accomplir tout au moins quelques-unes des diversions qui devaient être exécutées, et c’est ainsi que le 29 au matin, tandis que tout restait immobile sur la Marne, le général Vinoy se trouvait seul engagé dans le sud. De là une certaine apparence de décousu qu’on ne pouvait guère expliquer.

L’amiral La Roncière Le Noury avait pu être prévenu assez tôt à Saint-Denis. Les mouvemens du général de Beaufort, du général de Liniers dans l’ouest étaient des démonstrations plus que des entreprises sérieuses. L’affaire dont le général Vinoy restait chargé et pour laquelle il ne recevait aucun contre-ordre ne laissait pas d’avoir de l’importance. On devait s’engager résolument sur L’Hay et sur Choisy-le-Roi avec la division de Maud’huy et la division Pothuau. Avant le jour, ces forces s’élançaient en effet. La brigade Valentin de la division de Maud’huy, après un vif engagement, entrait à L’Hay, et à huit heures du matin elle s’y maintenait encore, non sans peine, non sans être assez fortement éprouvée. D’un autre côté, le contre-amiral Pothuau avait très vaillamment marché sur Choisy-le-Roi avec ses marins, auxquels il avait joint deux bataillons de gardes nationaux mobilisés, ceux du commandant de Crisenoy et du commandant Langlois, qui allaient pour la première fois sérieusement au feu et qui faisaient la meilleure contenance. Le contre-amiral Pothuau avait enlevé par un vigoureux coup de main le poste de la Gare-aux-Bœufs en avant de Choisy, et il se faisait fort de s’y défendre.

C’est alors seulement, un peu après huit heures, que le général Vinoy recevait en plein combat l’avis de ce qui venait de se passer sur la Marne et l’invitation de régler « la suite de son opération sur cet incident. » Une heure après, on l’engageait encore à garder ses positions, s’il le pouvait. Par malheur, l’incident de la Marne avait produit son effet ; la brigade Valentin commençait à souffrir cruellement dans L’Hay, et avait de la peine à tenir en épuisant ses dernières réserves. Vers dix heures, le général Vinoy, un peu blessé de n’avoir pas été prévenu à temps, donnait l’ordre de quitter L’Hay et même la Gare-aux-Bœufs, qu’on n’abandonnait cependant que dans l’après-midi et sans en avoir été délogé. C’était une affaire engagée d’abord avec entrain, soutenue avec fermeté par les troupes, qui avaient perdu un millier d’hommes, et en définitive un peu sacrifiée. La vraie question n’était pas là : elle restait tout entière sur la Marne, où l’on passait cette ingrate journée du 29 à compléter l’occupation et l’armement d’Avron, à réparer le contre-temps de la veille et à se mettre en garde contre des déceptions nouvelles pour le lendemain. Cette fois, à n’en plus douter, c’était la grande affaire. Le 30 au matin, 300 pièces d’artillerie tonnant à la fois et couvrant la presqu’île d’obus ouvraient le chemin à l’armée française. Le 1er corps du général Blanchard, fort des deux divisions Malroy et Faron, devait passer la Marne à Joinville et se porter aussitôt sur Champigny en chassant tout ce qu’il trouverait devant lui. Le 2e corps du général Renault, moins la division Susbielle, réservée à un autre rôle, avait son passage indiqué sous Nogent, et devait aborder directement la rampe de Villiers. Le 3e corps du général d’Exéa, avec les deux divisions Bellemare et Mattat, devait franchir la Marne à la hauteur de Neuilly, sous la protection d’Avron, et avait pour objectif Noisy-le-Grand, de façon à tourner Villiers, qui était visiblement le centre et la clé des positions. Par cette combinaison, appuyée de tous les feux d’Avron, de Rosny, de Nogent, de Gravelle, de Saint-Maur, secondée par une vigoureuse attaque de l’amiral La Roncière Le Noury devant Saint-Denis, par un effort énergique du général Susbielle sur Montmesly, entre la Marne et la Seine, on ne désespérait pas de saisir corps à corps cette fraction de l’armée d’investissement qui tenait les hauteurs, d’arrêter ou de retarder les renforts qu’elle pourrait recevoir du nord ou du sud, et de réussir à se frayer un chemin. Toute la bataille du 30 est là.


III

Au jour naissant, par un froid et beau temps d’hiver, le mouvement commençait sur tous les points. En moins de deux heures, le 1er et le 2e corps avaient passé la Marne et se hâtaient dans leur marche. La division Faron, composée de la brigade La Mariouse, — 35e, 42e de ligne, mobiles de la Vendée, — et de la brigade Comte, — 113e et 114e de ligne, — s’avançait sur Champigny, suivie de la division Malroy. On avait déjà rencontré l’ennemi, on commençait à essuyer le feu des hauteurs. Le 113e de ligne, résolument enlevé, abordait Champigny et en chassait vivement les Saxons, qui se repliaient assez en désordre. On tenait le village, qu’une partie de la division Faron traversait dans sa longueur, se portant à la tête de Champigny même, et n’attendant qu’un signal pour assaillir les coteaux de Cœuilly et de Chennevières. La division Malroy prenait à gauche dans le village, se dirigeait sur une position bien connue, celle du « four à chaux, » attaquant ainsi les pentes dans l’intervalle qui sépare Villiers de Cœuilly. De son côté, le 2e corps, dépassant ce qu’on appelle la « Fourche de Champigny, » s’engageait sans perdre de temps sur la route de Villiers. On se jetait sur un petit village touffu appelé le Bois-du-Plant, qu’on enlevait lestement en faisant quelques prisonniers, et presque aussitôt on se trouvait en face d’une voûte barricadée du chemin de fer de Mulhouse qui coupe la route en cet endroit.

Le général Ducrot, qui est en tête de la division Maussion, s’aperçoit que les tirailleurs ont l’air de regarder autour d’eux ; sentant le danger d’un moment d’hésitation au début de l’action, il court à cheval sur la barricade au mépris de la fusillade qui le reçoit et qui va démonter à quelques pas un des commandans de brigade, le général Avril de l’Enclos ; il ébranle de sa main les gabions, excitant familièrement les soldats et leur montrant que ce n’est pas plus difficile que cela. En un instant, la barricade est enlevée, et aussitôt on se met à gravir la rampe de Villiers. La division Berthaut, avec les brigades Bocher et de Miribel, suit la division Maussion sur la droite, en s’appuyant à la ligne du chemin de fer. A ce moment, vers dix heures, sur la route de Villiers, le vieux et vaillant commandant du 2e corps, le général Renault, reçoit un éclat d’obus qui le met hors de combat. Le général de Maussion prend le commandement du corps d’armée, et est remplacé lui-même à la tête de sa division par un de ses chefs de brigade, le général Courty. — Jusque-là, sauf ce pénible accident, tout marchait bien. On avait gagné du terrain. Dès lors, sur toute la ligne de Villiers à Champigny s’engage une lutte acharnée, pleine de sanglantes péripéties, entre l’ennemi défendant ses positions et l’armée française s’efforçant de prendre pied sur les plateaux qu’elle a devant elle.

Le 2e corps n’avait pas eu de peine à gravir les pentes, à s’élever jusqu’à la ligne de faîte, là où le terrain se déprime légèrement pour se relever presque aussitôt vers le château et le village de Villiers. En face, après cette légère ondulation, à moins de 500 mètres, se déployait le parc de Villiers, fortement crénelé, flanqué de pièces de canon à ses deux extrémités, défendu à l’intérieur par de l’artillerie, par une brigade wurtembergeoise, soutenue par d’autres batteries échelonnées jusqu’à Cœuilly. Atteindre les bords du plateau n’était rien ; franchir à découvert l’espace qui séparait du parc, arriver sur les retranchemens ennemis, s’emparer de ce réduit hérissé de défenses, c’était là le difficile, d’autant plus qu’on ne pouvait guère battre en brèche le mur du parc, à demi couvert par une déclivité du terrain, et que notre artillerie, suivant les mouvemens du combat, ne pouvait paraître sans être foudroyée par les batteries allemandes de Villiers et de Cœuilly. Tout cela cependant, on le tentait, on le faisait autant que possible.

Il était à peu près onze heures du matin. Les batteries du 2e corps, sous l’énergique impulsion du général Boissonnet, s’avançaient hardiment à droite et à gauche de la route, engageant avec l’artillerie allemande un duel des plus violens et des plus meurtriers. Nos fantassins touchaient au sommet des pentes, ils ne pouvaient plus faire un pas sans être sous le feu de l’ennemi à 400 mètres. C’était le moment décisif. Une première colonne d’attaque s’élançait sur le parc ; mais elle était bientôt ramenée, laissant nombre de morts, parmi lesquels se trouvait Neverlée, cet intrépide capitaine de l’état-major du général Ducrot qui, peu de jours auparavant, était allé prendre une patrouille prussienne jusque dans Saint-Cloud. Les Wurtembergeois, sortant du cimetière et du parc de Villiers, essayaient de se jeter sur notre ligne, et à leur tour ils se voyaient vigoureusement repoussés.

On allait recommencer l’assaut, lorsque tout à coup sur la gauche, du côté de Noisy-le-Grand, on voit des masses s’avancer. Le général Ducrot, qui est là, croit d’abord que c’est son 3e corps qui arrive ; mais il ne tarde pas à être détrompé et à reconnaître que ce sont des Saxons. Il fait coucher ses hommes, leur recommande de ne pas tirer un coup de fusil et d’attendre l’ennemi à bonne portée. Aussitôt que les Saxons sont à 100 mètres, sur l’ordre du commandant en chef, nos soldats se dressent et ouvrent un feu violent sur les Allemands, qui tourbillonnent et reculent en désordre. Alors Ducrot se précipite à cheval sur le plateau, suivi de tout son état-major, entraînant ses troupes, qui s’élancent la baïonnette en avant. On arrive sur les Saxons, qui plient de plus en plus ; le général en chef, combattant au premier rang, brise son épée sur l’un d’eux. La mêlée est terrible lorsque le feu de Villiers, se rouvrant sur nous, force encore une fois nos troupes à s’arrêter et à se remettre à l’abri derrière les crêtes. Ces efforts sanglans, qui coûtaient déjà cher à l’ennemi, ne s’étaient pas accomplis sans des pertes sensibles pour nous. Des quatre régimens de la division Courty, deux avaient perdu leurs chefs, les colonels Dupuy de Podio et Sanguinetti, qui avaient été tués ; les deux autres colonels avaient été atteints. La plupart des officiers du général Ducrot avaient été blessés ou démontés. Beaucoup d’hommes étaient restés sur le terrain, et la division Courty avait redescendu les pentes assez désorganisée. On tenait toujours néanmoins les bords du plateau de Villiers avec l’aide de la division Berthaut et de l’artillerie qui ne cessait de soutenir le combat.

Nos affaires ne suivaient pas une marche très différente du côté de Champigny. Dès qu’on avait pris le village dans la matinée, on s’était mis en devoir de se porter en avant. La division Malroy, avec la brigade Paturel et la brigade Martenot, composée des mobiles d’Ille-et-Vilaine et de la Côte-d’Or, avait été dirigée vers le « four à chaux, » et par le fait pendant toute la journée elle se trouvait peu engagée. Sur ce point la lutte n’était soutenue que par l’artillerie, par les batteries Fly Sainte-Marie et Buloz, qui appuyaient énergiquement l’attaque de Villiers et l’attaque dirigée au même instant par la division Faron sur les hauteurs de Champigny, de Cœuilly et de Chennevières. Le général La Mariouse, particulièrement chargé de ce dernier mouvement, s’était hâté de lancer au-delà de Champigny deux bataillons du 35e de ligne qui gagnaient rapidement le sommet des coteaux. Le général Faron, ne croyant pas sans doute ces forces suffisantes, avait successivement poussé en avant le dernier bataillon du 35e, qui avait été laissé en réserve, le 42e de ligne tout entier, le 114e, les mobiles de la Vendée, qui allaient s’agglomérer sur les hauteurs.

Ici il y avait à enlever une position à peu près semblable à celle de Villiers, c’était le parc de Cœuilly où l’ennemi se trouvait aussi fortement retranché à l’abri de murs crénelés, sous la protection de ses batteries. Plusieurs fois on se lançait contre le parc de Cœuilly, on échouait toujours [3]. De plus on n’avait pas réfléchi à une chose : cette accumulation de troupes sur un espace assez resserré offrait comme une proie facile au feu de l’ennemi, qui faisait dans nos rangs de cruels ravages, qui empêchait nos batteries de venir prendre position de ce côté, et qui finissait par produire une véritable panique parmi les mobiles de la Vendée, rejetés confusément à travers les pentes. Malgré tout, on n’était nullement menacé sur cette partie du plateau. Le 42e, un des vaillans régimens du siège, montrait la plus énergique solidité, et à sa tête tombait frappé à mort un jeune et brillant officier, le colonel Prevault, qui le commandait depuis la veille. Le 35e ne déployait pas moins de fermeté et d’ardeur ; déjà même un de ses bataillons sous le commandant Sancery était en marche sur Chennevières, lorsque tout à coup, entre deux et trois heures, ces troupes, qui ne demandaient qu’à combattre, qui avaient vu plusieurs fois depuis le matin l’ennemi reculer devant elles, recevaient un ordre de retraite. D’où pouvait venir cet ordre si imprévu ? A coup sûr, il ne venait pas du commandant en chef. Le général Ducrot se trouvait en ce moment vers le « four à chaux, » et il n’était pas de bonne humeur parce qu’on n’avait pas construit des épaulemens qu’il avait demandés. Il songeait si peu à la retraite que, lorsqu’un officier d’état-major venait lui annoncer ce qui ce passait, il ne pouvait contenir sa colère ; il faisait dire au général Blanchard, commandant du Ve corps, que sous peine de mort il était défendu d’abandonner aucune position ; mais c’était déjà fait. Le général Ducrot, en descendant lui-même à Champigny, trouvait une partie de la division Faron refluant en arrière du village, qui était presque évacué, il était obligé de donner immédiatement l’ordre de se reporter en avant de Champigny, et en effet rien n’expliquait un tel découragement.

On n’avait pas été repoussé par le fait devant Champigny, on était toujours devant Milliers. Le général Ducrot ne se tenait nullement pour battu : il se disait tout au plus que c’était une affaire à recommencer le lendemain avec son 3e corps, qui lui avait manqué. Il en était là quand subitement, entre trois et quatre heures, il entendait un feu violent de mousqueterie dans la direction de Villiers. Il courait aussitôt vers cette partie du champ de bataille, croyant à un retour offensif des Prussiens : c’était le 3e corps qu’il avait attendu vainement à midi et qui arrivait après trois heures !

Que s’était-il donc passé ? Il y avait eu évidemment bien du temps perdu. Les divisions Mattat et de Bellemare avaient erré inutilement au-delà de la rivière toute la matinée malgré les pressans appels du général en chef. Le commandant du 3e corps ne se hâtait pas. On n’avait pas passé la Marne sous Neuilly, quoique le général Princeteau se fît fort de préparer le passage pour dix heures, et on n’avait pas même tenté le mouvement par Noisy-le-Grand. Devant Brie, le commandant Rieunier avait eu une peine extrême à établir les ponts sous le feu de l’ennemi, qui occupait encore à ce moment le village. Il n’arrivait à tout surmonter qu’à l’approche de trois heures. Alors la division de Bellemare attaquait Brie avec impétuosité, chassant les Saxons ; puis elle s’élevait rapidement à son tour par les pentes de Villiers, allant renouveler les assauts du matin. Trois fois les zouaves de la brigade Fournès s’élançaient sur le parc de Villiers avec la plus fougueuse intrépidité, ils ne pouvaient arriver, mais ils ne se repliaient que pas à pas, se retournant à chaque instant pour faire feu, intimidant l’ennemi, à qui ils reprenaient deux canons abandonnés le matin, et laissant plus de 600 des leurs sur le terrain pendant ce combat de quelques instans. Voilà ce que le général Ducrot entendait de Champigny sans pouvoir soupçonner que c’était le 3e corps qui attaquait à cette heure. S’il l’avait su, c’était le moment de ramener toute l’armée en avant ; il ne l’apprenait qu’en se rapprochant de Villiers, et, s’emparant aussitôt des troupes qu’il avait sous la main, il faisait de son côté une charge nouvelle mais déjà la nuit tombait, venant interrompre cette lutte, qui laissait après tout l’armée française sur quelques-unes des positions conquises le matin.

Pendant que l’action principale se déroulait ainsi autour de Villiers et de Champigny, on avait combattu toute la journée à Saint-Denis d’une part, — entre la Marne et la Seine d’un autre côté. Dès le matin à Saint-Denis, l’amiral La Roncière Le Noury avait mis ses forces en mouvement. La brigade Lavoignet, soutenue par la division de cavalerie Bertin de Vaux, s’était avancée dans la plaine d’Aubervilliers, occupant sans combat Drancy et Groslay ; mais l’attaque principale n’était pas là, elle devait porter sur Épinay, elle était confiée à la brigade Hanrion, composée de fusiliers marins, de trois bataillons de mobiles de la Seine et du 135e de ligne. On devait être appuyé par une batterie flottante de la Seine. Ce n’est guère que vers deux heures que l’action commençait. Tandis que deux compagnies de fusiliers marins s’engageaient sur la gauche par le chemin de halage, enlevant les barricades qu’elles trouvaient devant elles, et pénétrant de vive force dans le village, le général Hanrion, avec le reste de ses forces, abordait Épinay de front sous la plus violente fusillade. Il n’avançait pas moins, soutenant à travers les rues et les maisons une lutte meurtrière qu’il dirigeait avec le plus courageux sang-froid. Les hommes le suivaient comme les soldats suivent toujours les braves gens qui savent les conduire. Le baron Saillard, qui avait quitté son poste de ministre plénipotentiaire pour devenir chef du 1er bataillon des mobiles de la Seine, et qui commandait la première colonne d’attaque, recevait là trois blessures dont il mourait peu de jours après. Épinay avait été enlevé après un combat de deux heures, où l’on avait fait 80 prisonniers. C’était un succès évident, dont on ne croyait pas néanmoins devoir profiter ; à la nuit, la brigade Hanrion était rappelée à Saint-Denis. A l’autre extrémité, l’affaire engagée entre la Marne et la Seine n’avait pas été moins chaude, et elle avait été moins heureuse. La division Susbielle, détachée du 2e corps de l’armée de Ducrot, avait pour mission de s’emparer de Montmesly, et au matin en effet, s’élançant de Créteil, elle avait abordé avec vigueur la position, qu’elle avait enlevée, où elle s’était établie, non sans avoir eu à soutenir une lutte singulièrement vive, où périssait le général Ladreit de La Charrière. Seulement on n’avait peut-être pas assez mûri et préparé cette attaque. Précisément parce que Montmesly avait une sérieuse importance en nous permettant de dominer les communications de l’ennemi par Choisy-le-Roi, il était bien clair que les Prussiens ne nous laisseraient pas maîtres de la position sans tenter un violent effort pour la reprendre, et c’est ce qui ne manquait pas d’arriver. La division Susbielle aurait pu, il est vrai, trouver un secours efficace dans les batteries de Saint-Maur, qui pouvaient gêner singulièrement le retour offensif des Prussiens. Le général Favé, commandant à Saint-Maur, paraissait peu préoccupé de Montmesly. Un autre secours aurait pu venir à la division Susbielle d’une diversion des forces du général Vinoy au sud ; mais le général Vinoy était sans instructions, ses troupes étaient fatiguées du combat de la veille. Vers une heure de l’après-midi néanmoins, distinguant un certain ébranlement dans la division Susbielle, à demi rejetée de ses positions, voyant les Prussiens essayer de se glisser entre Choisy-le-Roi et Montmesly pour tourner cette division et peut-être l’enlever, il se décidait à faire une démonstration pour arrêter l’ennemi. Il organisait deux colonnes d’attaque, l’une sur Thiais, l’autre sur Choisy-le-Roi, dont on atteignait les premières maisons en dépassant la Gare-aux-Bœufs. C’était vivement conduit, mais l’attaque s’arrêtait dès que la division Susbielle, déjà en pleine retraite, semblait être en sûreté, de sorte que de ce côté tout avait fini de bonne heure sans trop de dommage, il est vrai, mais aussi sans un résultat sensible dans l’ensemble des opérations.

Que restait-il donc de cette journée laborieuse et sanglante du 30 novembre, dont les affaires de Montmesly et de Saint-Denis n’étaient que des épisodes, dont l’intérêt essentiel restait concentré autour de Villiers et de Champigny ? Ce n’était pas une victoire complète et décisive sans doute, c’était bien moins encore un insuccès, puisqu’on campait le soir sur des positions occupées le matin par l’ennemi. Si cette journée, où tant de courage avait été prodigué pour ainsi dire en détail, où tant de sang avait coulé, n’avait pas tenu tout ce qu’on s’en promettait, c’était la suite d’un certain nombre de contre-temps qui n’avaient assurément rien d’inévitable.

On avait parlé beaucoup trop tôt de quitter les hauteurs de Champigny et de Cœuilly, lorsque rien ne motivait la retraite, lorsque l’ennemi lui-même se montrait étonné d’un mouvement rétrograde auquel il ne se sentait pas en mesure de nous contraindre. Le commandement supérieur au 3e corps avait été visiblement hésitant. Il n’avait rien tenté sur Noisy-le-Grand, et, si magnifique d’héroïsme que fût la charge des zouaves à quatre heures, elle venait trop tard. Si elle avait eu lieu le matin, si elle avait concouru aux attaques du 2e corps, tout pouvait changer de face ; la bataille était peut-être gagnée dès midi. L’artillerie de la presqu’île de Saint-Maur avait eu un rôle peu efficace, non-seulement du côté de Montmesly, mais encore dans la direction des efforts de l’armée sur les hauteurs de Coeuilly. Le général Favé semblait malheureusement dominé par une seule préoccupation, c’est qu’il avait pour mission beaucoup moins d’appuyer nos soldats dans leur marche en avant que de couvrir sur la Marne une déroute qui ne pouvait manquer d’arriver d’un instant à l’autre. Le général Vinoy n’avait pas reçu d’ordres, ce qui était un tort sans doute. Puisqu’il se décidait à entrer en action, mieux valait agir lorsque la division Susbielle était encore à Montmesly que de se borner à la protéger dans sa retraite. Puisqu’il s’engageait, mieux valait persister, continuer à retenir l’ennemi, et la meilleure preuve, c’est que, le combat cessant au sud, le général Tumpling, commandant du VIe corps prussien, se hâtait de faire passer sur la rive droite de la Seine une brigade qui allait nécessairement renforcer les lignes allemandes de l’est. Malgré tout, cette journée du 30 se résumait dans un fait : nos soldats étaient toujours à la tête de Champigny, devant Villiers ; ils « couchaient sur leurs positions, » selon le mot du général Trochu, et l’ennemi avait été rudement atteint. Le soir, sur les derrières, il y avait des fuyards sur toutes les routes. Un officier wurtembergeois rentrant au Plessis-Lalande disait que, sur deux cents hommes qu’il commandait, il en ramenait trente, que sur vingt et un officiers de son régiment il en restait six. Si la victoire se juge à l’impression morale de l’ennemi, la victoire était à nous. Ce n’était malheureusement pas tout, puisqu’on n’avait fait que la moitié de l’œuvre, qu’on ne pouvait guère espérer accroître ses forces, et qu’on allait au contraire retrouver un adversaire rapidement fortifié, impatient de prendre sa revanche.

Si on l’avait pu, le mieux eût été de reprendre la lutte dès le lendemain matin. C’était le moyen de ne pas laisser aux Allemands, désormais prévenus, le temps de réaliser les concentrations qu’on devait redouter et qu’ils avaient du reste commencées ; mais on sortait du combat, quelques corps et naturellement des meilleurs avaient été fort éprouvés. Les approvisionnemens de munitions se trouvaient épuisés. Le sol restait couvert de morts et de blessés répandus sur les coteaux. Cette nuit même qui suivait le 30 novembre était des plus dures pour l’armée ou du moins pour une partie de l’armée qui avait à supporter un froid aigu sans abri, sans couvertures, sans feux de bivouac. Revenir au combat dans ces conditions le lendemain matin était difficile. Les Allemands, eux aussi, auraient eu intérêt à ne pas nous laisser nous retrancher dans les positions que nous avions prises ; mais ils avaient bien plus d’intérêt encore à gagner, ne fût-ce que vingt-quatre heures, pour réunir des forces nouvelles. C’est ainsi que, par des raisons différentes, le 1er décembre devenait une journée de trêve tacite qu’on passait d’abord à ensevelir les morts, ensuite à se reconnaître et à se refaire dans les deux camps. Le général Ducrot n’avait pas quitté le champ de bataille sans donner ses premiers ordres. On devait préparer des épaulemens pour l’artillerie, ouvrir sur tous les revers de Villiers des tranchées pour l’infanterie se reliant au « four à chaux, » à Champigny, — organiser la défense de Champigny même. Les Allemands, quant à eux, n’avaient pas perdu un instant pour appeler le XIIe corps saxon tout entier, le IIe corps prussien sous le général Fransecki, sans compter la brigade du VIe corps, détachée dans l’après-midi du 30 sur la rive droite de la Seine. Toutes ces forces, avec les Wurtembergeois eux-mêmes, restaient à la disposition du prince de Saxe pour une lutte qui n’était évidemment que suspendue. La question était de savoir d’où viendrait l’attaque, comment cette lutte allait se rallumer. On ne l’attendait peut-être pas si tôt au camp français. Avant que vingt-quatre heures fussent écoulées, elle se renouvelait plus violemment encore que le 30 novembre, et, chose triste, elle commençait par une surprise, au moins sur une partie de nos lignes, où une fois de plus on était tout près de payer cher un défaut de vigilance.

Le 2 décembre au matin, subitement, brusquement, l’ennemi massé sur les hauteurs se jetait sur toutes nos positions de Brie à Champigny, et un instant cette irruption soudaine produisait parmi nos jeunes troupes fatiguées et émues une véritable panique qui aurait pu devenir désastreuse. Le grand-prévôt de l’armée, le commandant Lambert, n’avait que le temps de se jeter aux ponts de la Marne pour arrêter le torrent des fuyards. Le général Ducrot, établi à la ferme de Poulangis, dans la petite plaine de Joinville, accourait au bruit de la fusillade, et, saisissant la situation, il prenait immédiatement ses mesures pour raffermir la résistance d’abord, puis pour la soutenir. Sa première pensée était d’appeler à lui la division de Bellemare, qui avait repassé la rivière depuis la veille, et la division Susbielle, qui était restée à Créteil. En même temps, il faisait demander au général Clément Thomas d’amener devant Nogent, le long de la Marne, une certaine masse de garde nationale mobilisée, comme une réserve dont on pourrait se servir au besoin, et qui dans tous les cas présenterait à l’ennemi un assez sérieux déploiement de forces. En attendant, il fallait tenir tête à l’orage, il fallait arrêter le débordement prussien qui était arrivé sur nous à l’improviste.

Dès le point du jour, la lutte s’était engagée partout de la manière la plus violente, la plus acharnée ; heureusement elle n’offrait pas partout les mêmes caractères, elle n’avait pas surpris tout le monde, et, les premiers momens de confusion passés, la situation apparaissait telle qu’elle était, toujours grave sans doute, mais nullement désespérée. Dans la partie des positions faisant face à Villiers, vers le chemin de fer de Mulhouse, la division Berthaut, habilement disposée par son chef, retranchée de façon à être défilée de l’artillerie ennemie et à pouvoir supporter une attaque, avait arrêté net sur son front le mouvement audacieux des Prussiens. Plus loin, dans l’autre partie des revers de Villiers, la division Courty, prudemment tenue en éveil, avait reçu avec beaucoup de fermeté les Saxons, qui s’étaient jetés sur elle impétueusement, et elle les avait repoussés. Plus loin encore, d’autres Saxons venant de Noisy-le-Grand avaient essayé de se précipiter sur Brie, dans la pensée évidente de tourner nos positions et de nous couper la retraite sur la Marne ; ils avaient même pris les premières maisons du village, mais aussitôt ils avaient rencontré la brigade Daudel, de la division Mattat, qui leur barrait le passage et les empêchait d’avancer. La brigade Daudel était d’ailleurs efficacement secondée par des batteries placées en arrière de la Marne, et qui, voyant les Saxons descendre de Noisy-le-Grand, les couvraient d’obus à mesure qu’ils paraissaient, les forçant à reculer ou les désorganisant. Ainsi de ce côté la situation, sans cesser d’avoir sa gravité, n’était nullement entamée ; on ne s’était pas laissé ébranler, on avait résisté aux premiers assauts, et c’était beaucoup, puisqu’on déjouait ainsi une partie du plan de l’ennemi.

Le péril en réalité était devant Champigny, où la surprise avait été à peu près complète. A la tête de Champigny, il y a ce qu’on appelle la nouvelle route de Chennevrières et l’ancienne route, montant par la gauche vers le plateau. A la bifurcation se trouve une maison au-delà de laquelle s’étend un parc faisant face à un autre parc et à des jardins qui bordent la vieille route. Ces parcs avaient bien été occupés dans l’après-midi du 1er décembre par des compagnies du 42e ; mais ces compagnies n’avaient pas d’outils pour se barricader et créneler les murs. De plus, par suite d’un malentendu, elles se croyaient sous la protection d’avant-postes qui n’existaient pas. Dans les positions avoisinantes du « four à chaux, » auxquelles on se reliait et qui étaient censées gardées par la brigade de mobiles du général Martenot, les mesures de précaution n’avaient pas été prises non plus, ou elles avaient été mal prises, et dans tous les cas on n’en avait pas surveillé l’exécution. Les mobiles de la Côte-d’Or, à qui on avait remis, le soir du 1er décembre, le service de grand’garde, ne trouvaient rien de mieux que de s’en aller coucher à Champigny, de sorte qu’on était, sans le savoir, absolument à découvert, lorsque le matin, avant le jour, les Prussiens arrivaient en trois colonnes d’attaque : l’une essayant de percer entre le village et la Marne, l’autre abordant la tête de Champigny par les parcs, la troisième se portant dans la direction du « four à chaux. »

Le premier moment fut rude. Vers la Marne, les Prussiens avaient de la peine à percer. A l’autre extrémité, du côté du « four à chaux, » c’était une confusion extrême. Vainement le chef des mobiles de la Côte-d’Or, le colonel de Grancey, essayait de rallier son monde ; il ne réussissait qu’à rassembler quelques hommes et à se faire tuer en se portant intrépidement à l’ennemi. Les mobiles d’Ille-et-Vilaine, qui tenaient d’abord un peu mieux et qui faisaient même des pertes sérieuses, se repliaient bientôt à leur tour jusqu’au-delà de Champigny, et cette retraite désordonnée de la brigade Martenot tout entière laissait tout à coup dans notre ligne une trouée des plus dangereuses. Dès lors, tout le poids de la lutte retombait sur la brigade Paturel, appuyée par les deux batteries Buloz et Fly Sainte-Marie, qui se portaient au combat avec la plus énergique décision [4]. Le général Paturel était obligé tout à la fois de défendre ses positions et de remplir le vide ouvert par la retraite de la brigade Martenot. Il tenait tête vigoureusement. Dans cette matinée, le général Paturel lui-même était blessé, ses deux régimens, le 121e et le 122e avaient perdu leurs chefs, les colonels Maupoint de Vandeuil et de La Monneraye ; la plupart des chefs de bataillon étaient hors de combat, le commandement de la brigade restait au dernier chef de bataillon demeuré debout ; cependant on s’était maintenu et on se maintenait.

À la tête même de Champigny, le choc n’avait pas été moins rude. Les compagnies du 42e disposées dans les deux parcs, s’étaient vues assaillies et débordées avant d’avoir pu se reconnaître. Quelques-unes s’étaient repliées, d’autres se retranchaient dans les jardins et opposaient une indomptable résistance. Une de ces compagnies tint six heures durant sans reculer, épuisant ses munitions jusqu’à la dernière cartouche, se voyant réduite à quinze hommes. Les Prussiens avaient pris les premières maisons et essayaient de s’avancer à travers les murs ; mais on leur opposait le même travail de sape et de cheminement. On se fusillait de maison à maison, d’un côté de la rue à l’autre. Pendant ce temps, on avait disposé dans l’intérieur du village des lignes successives de défense contre lesquelles toutes les attaques venaient successivement se briser. Vers la Marne, la brigade Comte, retranchée et barricadée, arrêtait l’ennemi. En un mot, la division Faron, si violemment assaillie sur son front, avait repris par degrés son équilibre, et maintenant elle faisait la meilleure contenance, si bien que, lorsque le général Trochu venait un peu après midi dans cette partie des lignes, se promenant sous les balles et les obus qui pleuvaient de tous côtés, le général de La Mariouse pouvait lui dire qu’il n’y avait plus rien à craindre, que la résistance était organisée à la tête de Champigny, et qu’on tiendrait toujours.

On tenait en effet, et à partir de ce moment, même avant midi, on peut dire que l’attaque allemande avait définitivement échoué, puisqu’elle n’avait pu avoir raison de troupes fatiguées et surprises. L’armée française, jusque-là réduite à une pénible défensive, pouvait songer maintenant à se reporter en avant. Sur ces entrefaites arrivaient la division Susbielle et la division Bellemare. Bientôt commençaient à se montrer sur les hauteurs de l’autre rive de la Marne trente bataillons de garde nationale, à peu près 15,000 hommes, qu’on ne parvenait pas trop aisément à placer et qui n’avaient du reste aucun rôle actif dans ce grand drame militaire. Dès lors tout était réparé, tout prenait une tournure favorable. Les deux divisions de secours appelées sur le champ de bataille ne pouvaient paraître plus à propos. Le général de Bellemare, s’avançant par la gauche des pentes de Villiers, allait soulager et seconder la vaillante division Courty. Le général Susbielle, marchant à droite de la route de Villiers, allait relever une partie de la division Berthaut, qui combattait depuis le matin, et soutenir vers le « four à chaux » la brigade Paturel, si rudement éprouvée.

Des batteries divisionnaires portées en avant allaient canonner avec vigueur Villiers et Cœuilly. C’était après tout une bataille bravement rétablie, si bien rétablie que les Allemands, rejetés sur les hauteurs, ne renouvelaient plus leurs tentatives. Leur infanterie cédait de toutes parts le terrain, lassée par l’opiniâtre résistance qu’elle avait rencontrée. Les Allemands continuaient toujours, il est vrai, un violent combat d’artillerie, et ne cessaient de couvrir de feu les pentes de Villiers, surtout du côté de la division de Bellemare. C’est là, vers trois heures, qu’un obus prussien allait atteindre et blesser mortellement le brillant Franchetti, le commandant des éclaireurs de la Seine, au moment où il exécutait un ordre du commandant en chef. Bien d’autres victimes tombaient à chaque instant. Impatienté de cette obstination meurtrière du canon prussien, le général Ducrot, pour en finir, faisait avancer six batteries de la réserve, qui ouvraient un feu formidable sur les hauteurs. En peu de temps, les batteries prussiennes commençaient à se taire. De la division de Bellemare partaient les dernières salves dirigées sur Cœuilly. Vers quatre heures, il n’y avait plus que des feux épars, le silence se faisait par degrés. La bataille était finie, et l’armée française se retrouvait encore une fois au bord du plateau, maîtresse de ces positions où l’élan du 30 novembre l’avait portée, que les Allemands avaient voulu lui enlever dans cette journée du 2 décembre.

La victoire n’était point douteuse. Elle avait d’autant plus de valeur que l’attaque, soutenue par des troupes fraîches, par le IIe corps prussien, par le XIIe corps saxon, n’avait rencontré nécessairement devant elle que des divisions éprouvées par la bataille de l’avant-veille. Elle faisait le plus grand honneur aux chefs et aux soldats qui l’avaient payée de leur sang, qui avaient laissé sur le terrain bien des morts, en infligeant, il est vrai, à l’ennemi des pertes plus sérieuses encore, en le laissant, selon le mot du major Blume, dans « un état d’épuisement, conséquence inévitable des luttes, des fatigues et des privations des derniers jours… » La victoire du 2 décembre était réelle, elle était plus réelle d’une certaine manière que celle du 30 novembre, et en même temps, par une triste fatalité, elle laissait moins d’espoir. Non, le général Trochu se trompait dans son bulletin, la victoire du 2 décembre n’était pas « plus décisive » que celle du 30 novembre, puisqu’elle nous laissait au même point, puisqu’elle ne nous donnait ni Villiers ni Cœuilly, puisque devant ces hauteurs, qu’on ne tenait qu’à moitié, il était bien permis de se demander si ce qu’on n’avait pas pu enlever par deux journées de bataille sanglante, on pourrait achever de le conquérir par un troisième effort, avec une armée qui, selon la parole du général Trochu lui-même, « avait perdu la plupart de ses officiers de marche, et la plus grande partie de ses cadres. »

Le soir du 2 décembre, le général Vinoy, c’est lui-même qui le raconte, se rendait au Louvre, et il faisait transmettre par le général Schmitz au général Trochu, qui était à Nogent ou à Rosny, une proposition extraordinaire, celle de transporter dans la nuit toute l’armée de l’est à l’ouest, pour tenter le lendemain même de se jeter sur Versailles. Le général Vinoy assure que le gouverneur de Paris répondît « par un refus enveloppé de paroles aimables. » Que pouvait-il donc répondre ? L’idée était hardie à coup sûr, elle était plus hardie que pratique. Elle se fondait d’abord sur une hypothèse absolument inexacte, c’est que les Prussiens avaient eu besoin d’affaiblir leurs lignes d’investissement du côté de Versailles, ce qui n’était pas ; mais ce n’était rien encore. Il s’agissait du conduire, sans perdre une heure, à une nouvelle lutte compliquée et sanglante une armée qui venait de livrer deux batailles des plus sérieuses et qui le soir du 2 décembre avait besoin de quelque repos ! Il s’agissait de résoudre entre neuf heures du soir et six heures du matin un problème qui se résumait tout simplement en ceci : faire converger à travers Paris 80,000 hommes, un matériel immense, sur un seul pont, celui de Neuilly, demeuré l’unique issue ouverte sur la route de Versailles ! Évidemment c’était une impossibilité proposée comme une solution. J’ajoute que, lorsque de telles idées venaient à l’esprit d’un homme expérimenté comme le général Vinoy, elles pouvaient bien passer par l’imagination de quelques Parisiens, peu familiarisés avec toutes les nécessités pratiques d’une grande opération de guerre.

Qu’il y eût à se préoccuper immédiatement de la direction des nouveaux efforts qu’on pourrait tenter, ce n’était point douteux. Au fond, le général Trochu, même le soir du 2 décembre, ne désespérait peut-être pas encore de reprendre la lutte sur la Marne, de pouvoir achever d’ébranler cette ligne prussienne qu’on venait de secouer si terriblement pendant deux jours ; mais, tandis qu’on délibérait, la question était tranchée sur le terrain même dès le lendemain matin par le général Ducrot, qui prenait sous sa responsabilité de ramener son armée sur la rive droite de la Marne. Le général Ducrot avait parcouru les avant-postes le matin du 3, et il avait trouvé partout ses malheureux soldats épuisés, grelottant de froid. Ces hommes qui s’étaient battus deux jours, qui venaient de passer trois nuits sous une température d’une rigueur croissante, qui n’avaient pas mangé la soupe, étaient pâles, fatigués et déjà quelque peu atteints dans leur moral, quoiqu’on leur dît qu’ils étaient victorieux. Il faut se souvenir en même temps qu’on venait de perdre plus de 6,000 hommes, 600 chevaux d’artillerie, qu’il y avait des régimens presque sans officiers, des batteries désorganisées. Voyant et pesant tout cela, le général Ducrot n’avait point hésité, il avait donné ces premiers ordres de retraite, dont le gouverneur s’était d’abord fort ému parce qu’il s’inquiétait de ce qu’on en penserait à Paris, qu’il avait bien vite approuvés parce qu’il en voyait la nécessité. Dès l’après-midi du 3, on exécutait cette opération, toujours difficile, d’un passage de rivière devant l’ennemi, et on l’exécutait sans trouble, sans désordre, sans recevoir un coup de canon ni un coup de fusil. Le soir, on se retrouvait autour de Vincennes.

C’était cruel sans doute de quitter un champ de bataille qu’on avait conquis, qu’on avait arrosé de tant de sang et où on laissait encore tant de victimes sans sépulture ; ce n’était pas moins un acte de prévoyante et énergique prudence, car, si on attendait un nouveau choc dans les conditions où l’on était, on pouvait s’exposer à un désastre, si on essayait encore d’aborder Villiers et Cœuilly on allait rencontrer 80 bataillons rassemblés pendant la nuit par l’ennemi, — et même, si on avait réussi, où serait-on allé ? On entrait dans un pays ravagé à 30 lieues de distance, on avait sur les flancs dès les premiers pas trois corps prussiens, au moins deux, qui nous auraient suivis et nous auraient retrouvés à la seconde marche en rase campagne. A Paris, où l’on n’était pas tenu de comprendre les nécessités, les complications et les périls d’une situation militaire, on ne voyait que ce fait décourageant d’une retraite qu’on rejetait, cela va sans dire, sur les chefs de la défense, et que ces chefs ne pouvaient naturellement expliquer à une population exaltée la veille par l’espérance, irritée maintenant et décontenancée par une déception nouvelle.


IV

Ainsi le dernier mot de ces sanglantes batailles de Villiers et de Champigny, grand et viril effort du siège de Paris, était le retour de nos soldats en arrière de la Marne. Est-ce à dire qu’on voulût se rejeter de lassitude dans l’inaction, et que le général Ducrot n’eût d’autre pensée que de rentrer tranquillement dans ses lignes ? D’abord on n’avait aucune nouvelle décisive de l’armée de la Loire ; on ne savait pas qu’au moment où il y avait un parti à prendre à Paris, cette malheureuse armée était déjà elle-même sur la pente du désastre, qu’on aurait eu beau aller à Fontainebleau, on ne l’aurait pas trouvée ; on la croyait, on devait la croire aux prises avec l’ennemi, et on ne songeait nullement à se retirer d’une lutte où le succès pouvait dépendre d’un concours mutuel. Seulement le général Ducrot restait convaincu qu’il n’y avait plus rien à faire sur Villiers ; il avait vu que dans les deux batailles du 30 novembre et du 2 décembre l’artillerie, vaillamment et habilement conduite par le général Frébault, avait eu une action des plus énergiques et des plus efficaces, que l’infanterie, trop peu solide pour aborder des obstacles sérieux, avait cependant montré le plus brillant élan, et alors il songeait à choisir un autre champ de bataille où l’artillerie aurait toujours son rôle, mais où l’infanterie pourrait déployer plus librement ses qualités traditionnelles. Le général Trochu avait la même pensée.


Ce champ de bataille, on croyait l’avoir trouvé dans la plaine de Saint-Denis, où l’on espérait attirer l’infanterie allemande et l’aborder enfin corps à corps. Le général Ducrot avait si peu l’idée de suspendre indéfiniment la lutte, que dès le 3 au soir, en rentrant à Vincennes, il rassemblait ses chefs de corps pour se concerter avec eux sur les moyens de réorganiser l’armée, car il y avait avant tout à refaire des cadres, à remplacer les officiers morts, à fondre ensemble des divisions, des brigades, des bataillons. Le général Ducrot avait demandé qu’on lui laissât au moins quarante-huit heures pour procéder à cette œuvre de réorganisation et pour être prêt le 6 décembre à revenir au combat vers Saint-Denis. C’était à la vérité demander beaucoup à des hommes exténués et même à des généraux qui ne cachaient pas leurs doutes sur la possibilité d’une telle entreprise.

C’est dans cet intervalle, le 5 décembre, que survenait tout à coup un incident de nature à éclairer singulièrement la situation en marquant pour ainsi dire une heure décisive et fatale du siège au lendemain de ce qu’on croyait être une victoire. Le soir du 5, le gouverneur de Paris recevait par un parlementaire du chef de l’état-major de l’armée allemande, de M. de Moltke lui-même, une lettre des plus inattendues qui lui disait : « Il pourrait être utile d’informer votre excellence que l’armée de la Loire a été défaite près d’Orléans, et que cette ville a été réoccupée par les troupes allemandes. Si toutefois votre excellence juge à propos de s’en convaincre par un de ses officiers, je ne manquerai pas de le munir d’un sauf-conduit pour aller et venir… » Tout semblait étrange dans cette démarche. La lettre était adressée non au président du gouvernement, mais au général Trochu, au commandant de l’armée française. Elle était conçue d’une façon assez énigmatique pour donner à réfléchir, pour avoir l’air de laisser comprendre ce qu’on ne voulait pas dire. Que M. de Moltke descendît à user d’un vulgaire artifice pour tromper son adversaire, on ne pouvait pas même le supposer de la part d’un tel personnage, et précisément parce que c’était le chef militaire s’adressant au chef militaire, on devait encore moins le penser ; mais alors que voulait-il dire ? Que signifiait cette lettre ? Quelques-uns des membres du gouvernement, M. Jules Favre, M. Ernest Picard, y voyaient une sorte d’appel indirect à une négociation. Le général Ducrot lui-même n’hésitait pas, et avec la vivacité de son esprit il disait : « C’est un incident providentiel ; ces gens-là en ont assez, ils veulent traiter ! .. Pourquoi ne pas admettre qu’ils sont sous l’impression des pertes que nous venons de leur faire subir ? » Cette interprétation était corroborée par des insinuations recueillies aux avant-postes. A ce moment même, pendant un armistice convenu pour l’enterrement des morts, le docteur Sarrazin, médecin en chef à la deuxième armée, et M. de La Grangerie, chef des ambulances de la presse, avaient l’occasion de causer avec des officiers allemands qui se montraient fatigués de la guerre, très désireux de la paix, et qui leur disaient avec une certaine insistance : « Pourquoi le général Trochu, que nous estimons tous, ne s’adresse-t-il pas au roi ? il obtiendrait sûrement des conditions fort honorables… » La lettre de M. de Moltke n’était-elle pas l’expression plus ou moins saisissable de cette disposition nouvelle à une négociation, qu’on pouvait accepter désormais sans faiblesse après les affaires de Champigny ?

On avait beau dire, le gouverneur de Paris restait inébranlable. Là où d’autres voyaient un signe de paix, il voyait, lui, un piège ou une bravade. Il avait une préoccupation qui pouvait être un peu personnelle ; « ces gens-là se moquent de moi, disait-il, ils veulent me compromettre comme ils ont compromis Bazaine. » Voilà son idée fixe ; mais ce n’était pas sa seule pensée. La vérité est qu’il avait le sentiment très haut de l’honneur de Paris, dont il était la première sentinelle, et ici peut-être, au moment décisif, se dévoilait dans ce qu’il avait de plus dramatique ce conflit de devoirs différées qui se partageaient l’âme du général Trochu, qui compliquaient si singulièrement sa situation. Si le général Trochu n’eût été qu’un politique, un chef de gouvernement, il aurait sans doute compris comme d’autres la lettre du comte de Moltke, il y aurait cherché les élémens, la possibilité d’une négociation désirable. Le chef militaire ne voyait et ne pouvait voir que la défense de Paris, dont il restait chargé, qu’il était loin de considérer comme épuisée, et à ses yeux la communication du chef de l’état-major allemand n’était qu’une arrogance déguisée qu’on devait repousser. — Qui avait tort ? qui avait raison ? Franchement, tout bien pesé, le général Trochu n’avait peut-être pas tort. Que la lettre de M. de Moltke cachât une intention vague de négociation, et même qu’à ce moment le roi de Prusse eût fait au gouverneur de Paris des conditions honorables, c’est possible ; mais c’était toujours la reddition. Le ministre de la guerre disait le mot dans une délibération du gouvernement : « c’est la première sommation adressée à Paris pour se rendre… » Or cette sommation, elle ne pouvait pas même être écoutée par le gouverneur d’une place qui avait encore six semaines de vivres. Qu’on dût triompher ou succomber, le devoir était de tenir jusqu’au bout, jusqu’au dernier coup de canon. Le général Trochu ne voyait rien de plus, et à la lettre de M. de Moltke il répondait fièrement par un refus qu’il ne pouvait guère éviter, mais qui lui coupait toute retraite, qui le condamnait à une lutte désespérée où il ne retrouverait plus jamais les mêmes chances pour négocier ou pour combattre.

C’est en cela que cet incident de la lettre de M. de Moltke et du vif, du patriotique refus du général Trochu marque une heure décisive du siège, l’heure où la voie des négociations se ferme et où les difficultés de la lutte s’accroissent nécessairement, l’heure dramatique et sombre où il devient plus que jamais douteux pour Paris si les secours extérieurs pourront arriver jusqu’à lui, et si lui-même il pourra renouveler les efforts qu’il vient de faire. Cependant la passion de résistance ne faiblit pas au cœur de la population parisienne, elle s’aiguise au contraire dans toutes ces péripéties, elle s’irrite des difficultés et s’impatiente des lenteurs les plus inévitables. Le général Trochu n’a fait sans doute que ce qu’il devait, il ne pouvait faire autrement comme gouverneur d’une place assiégée ; mais il se trouve fatalement le lendemain au milieu de ces ardeurs incohérentes qu’il ne peut satisfaire, avec des moyens diminués qu’il ne peut renouveler à volonté, en face d’obstacles que seul il peut connaître, contre lesquels il vient de se briser, et qui ne font que s’aggraver d’heure en heure. C’est là au vrai la situation. Le premier effet de l’incident de Moltke et des nouvelles qu’on recevait de l’extérieur était naturellement de suspendre, au moins pour quelques jours, l’action qu’on voulait reprendre à tout risque le lendemain. Dès que l’armée de la Loire, malheureusement vaincue à Orléans, ne s’avançait pas sur Paris pour nous tendre la main, on n’était plus aussi pressé. On pouvait prendre un peu de temps pour panser les blessures des dernières batailles, pour réorganiser cette armée parisienne qui était dans les conditions les plus pénibles, qu’on était obligé de fondre en deux corps au lieu de trois. On croyait donc pouvoir profiter de quelques jours de répit ; mais c’est là justement que commençait une vraie confusion, on ne s’entendait plus. Puisque le général Trochu repoussait toute négociation, il n’y avait plus de temps à perdre, il fallait combattre. M. Jules Simon, en homme de guerre éprouvé, le disait dans un conseil du gouvernement : « de l’action et non des proclamations ! » Si l’armée était fatiguée ou si elle ne suffisait pas, pourquoi ne pas se servir de la garde nationale, qui ne demandait qu’à marcher ? Il fallait sortir, sortir en masse, aujourd’hui plutôt que demain, se jeter sur les défenses prussiennes ! On s’exagérait ces défenses, elles n’étaient pas aussi fortes qu’on le disait, il n’y avait qu’à le vouloir pour les percer !

Se jeter sur les défenses prussiennes, c’était aisé à dire. On ne savait pas que ces défenses, qu’on aurait pu sans doute percer ou déjouer au début, si on avait eu des forces, étaient devenues tout ce qu’il y avait de plus redoutable au monde, qu’elles étaient conçues avec une profonde et méthodique entente de toutes les ressources locales : redoutes, réduits, abris d’infanterie, abatis immenses, villages barricadés, parcs crénelés, batteries sans nombre, tout cela formait autour de Paris une épaisse muraille de retranchemens dominant toutes les voies, occupant toutes les hauteurs, combinés de façon à briser sur une deuxième et une troisième ligne l’effort que la première ligne n’aurait pas arrêté. On venait de l’éprouver à Villiers et à Champigny, où les travaux allemands n’étaient pourtant pas encore aussi développés qu’ils allaient l’être quelques jours plus tard. A Montmesly, on se trouvait en présence de tous ces versans de Boissy-saint-Léger, de Brevannes, de Valenton, transformés en front de fortification, garnis de batteries étagées qui se protégeaient et se flanquaient les unes les autres ; puis en arrière de ces positions se trouvaient des bois assez étendus pour opposer un nouvel obstacle que les troupes les plus énergiques n’auraient pu franchir. — Du côté du sud, en face des Hautes-Bruyères, où les attaques se succédaient depuis le commencement, la première ligne était dans les villages de Thiais, de Chevilly, de L’Hay, reliés entre eux, barricadés et crénelés, protégés par des batteries. La seconde ligne se développait à partir de Choisy-le-Roi et avait son centre à la Belle-Épine, puis continuait jusqu’à la Croix-de- Berny pour se prolonger en arrière de Châtillon. Elle avait pour appui, vers la Belle-Epine, deux gros ouvrages en terre balayant de leurs feux tout l’espace entre Thiais et L’Hay. La troisième ligne était à Villeneuve-le-Roi et n’avait pas une organisation moins forte. Ainsi une armée sortant par Villejuif aurait eu à disputer d’abord les deux premières lignes défendues par une infanterie fortement retranchée, protégées par une puissante artillerie, et elle se serait trouvée ensuite en face des ouvrages de Villeneuve-le-Roi.

Je ne parle pas de Châtillon, qui était à peu près inabordable. A l’ouest, dans toutes ces positions autour desquelles on avait d’abord tourné et où l’on devait revenir plus tard, les travaux allemands étaient formidables. Toutes ces hauteurs entre Paris et Versailles ne formaient qu’un épais massif de fortifications dont le point culminant était au plateau de la Bergerie, gardé par une immense redoute. La première ligne partant de la Seine vers La Malmaison se développait par Saint-Cucufa, Buzenval, la Bergerie, Villeneuve-l’Étang, jusqu’à Saint-Cloud et Sèvres. La seconde ligne, plus forte encore, plus redoutable par l’accumulation des défenses, passait par Bougival, la Celle Saint-Cloud, Beauregard, le château du Butard. Dans toutes ces positions, il n’y avait pas un mamelon, un coin de route, une maison, un mur de parc où il n’y eût un obstacle, une batterie. Tout se reliait. Montretout, dans ce vaste système, n’était qu’un avant-poste souvent disputé et peu gardé. La vraie défense commençait un peu plus loin et continuait jusqu’à Versailles, assez habilement combinée pour que même en occupant une première crête il fût impossible d’y mettre un canon en batterie. La puissance de l’investissement reposait sur ces travaux et sur la prévoyante disposition des forces de l’ennemi. Les Allemands n’ont jamais eu autour de Paris plus de 250,000 hommes, et par le fait, avec leurs travaux, en tenant toutes les voies, ils n’avaient pas besoin de plus que cela. M. de Moltke lui-même l’a dit, il n’a pas caché son secret. Les troupes étaient placées de façon à supporter une première attaque, à gagner assez de temps pour pouvoir être secourues par des corps voisins. Si ces corps eux-mêmes ne suffisaient pas, ils devaient résister encore assez pour qu’on pût leur envoyer de nouveaux secours. C’est ce qui était arrivé à Champigny. On n’avait eu nullement besoin d’abord de dégarnir Versailles. Les Saxons qui étaient sur la rive droite de la Marne vers le nord n’avaient eu qu’à se rapprocher des Wurtembergeois, tandis que le IIe corps prussien, qui était vers Villeneuve-le-Roi, s’était rapproché de son côté en passant la Seine. Le second jour, le 2 décembre, devant l’acharnement et l’incertitude du- combat, on faisait un effort ; on réunissait pendant la nuit du 2 au 3 ces 80 bataillons que notre armée allait rencontrer devant elle, si elle eût tenté une nouvelle attaque.

C’était aussi ingénieux que puissant, et toutefois cette puissante, cette méthodique et redoutable organisation d’un investissement sans exemple avait certainement son point vulnérable. Cette armée de plus de 200,000 hommes engagée si loin de son pays, établie dans une région bientôt épuisée par la guerre, réduite à passer de longs mois devant une immense citadelle qu’elle convoitait, qu’elle assiégeait et qu’elle n’osait attaquer de vive force, cette armée avait besoin de se ravitailler sans cesse, de s’assurer des vivres, de renouveler ses munitions, d’amener sur ses lignes un colossal matériel de siège. Pour cela, il lui fallait des communications sûres et ininterrompues. L’état-major prussien ne s’y était point mépris, et depuis le premier moment il n’avait pas eu de plus vive préoccupation que d’adapter aux besoins de l’armée les chemins de fer sur lesquels il mettait la main. Ce n’est que par degrés et assez lentement, à dater de la chute de Toul, le 23 septembre, qu’on arrivait à régulariser les communications avec l’Allemagne par Wissembourg et Sarrebruck, en même temps qu’on disposait sur Paris de la ligne, directe de Nancy, des lignes auxiliaires passant par Reims, Soissons, Mitry ou par Reims, Laon, La Fère, Gonesse, — puis enfin d’une dernière ligne par Blesme, Chaumont, Troyes, Montereau, Même après s’être assuré la ligne directe de Nancy, on ne pouvait pendant longtemps dépasser Nanteuil à 60 kilomètres des lignes d’investissement, par suite de la destruction d’ouvrages d’art ; ce n’est qu’au commencement de décembre qu’on finissait par atteindre Lagny. Or à partir de Nanteuil il ne restait plus que la voie de terre ; il fallait 5,000 ou 6,000 voitures qu’on ne trouvait, pas en France, qu’on se voyait réduit à faire venir d’Allemagne. Les transports étaient d’une difficulté extrême, surtout à mesure qu’on avançait dans l’hiver, et le service des vivres, des munitions, n’était rien moins qu’assuré. Pour parer à l’imprévu, on s’efforçait par tous les moyens d’amener la municipalité de Versailles à faire des approvisionnemens considérables, c’est-à-dire qu’on voulait se servir d’elle pour tirer des vivres de l’intérieur de la France, et naturellement la municipalité de Versailles faisait la sourde oreille. On avait parfois les plus vives inquiétudes au camp allemand, et le major Blume lui-même le dit : « Aussitôt qu’un à-coup se produisait dans le service, — et il était souvent impossible d’éviter qu’il en fût ainsi, — les expéditions se trouvaient inférieures aux demandes. Si en regard de cela on se représente l’énormité des besoins en ravitaillemens de toute espèce, on comprendra sans peine que fréquemment on se trouvât hors d’état d’expédier les objets même les plus nécessaires… »

Là était le point faible de cette machine de l’investissement à la fois puissante et fragile. Les Prussiens le sentaient si bien qu’au moindre accident ils déployaient la plus impitoyable rigueur : témoin le sort infligé au petit village de Fontenoy-sur-Moselle, à la suite de la rupture d’un pont ; on incendiait le village, on frappait la Lorraine d’une contribution de 10 millions de francs, et on menaçait de fusiller sur place les ouvriers de Nancy qui ne voudraient pas se rendre au travail pour la réparation du pont. Une simple interruption de quelques jours suffisait en effet pour réduire aux abois l’armée allemande devant Paris, pour l’exposer à n’avoir plus de quoi vivre ni de quoi poursuivre le siège. Évidemment, si ce n’était pas facile de déterminer ces interruptions, ce n’était pas impossible, et les organisateurs de la défense en province auraient pu s’en préoccuper plus sérieusement ; ils auraient dû comprendre qu’il y avait plusieurs manières de secourir Paris, et que la plus efficace n’était pas peut-être de mettre de grandes armées en bataille. M. Gambetta, au lieu de chicaner le général Trochu sur ses plans, sur la force ou la faiblesse des lignes d’investissement, sur tout ce qu’il ne savait pas, aurait bien mieux fait d’organiser cette guerre où était peut-être le salut de Paris. Si ce fut essayé, on l’essaya isolément, sans suite et presque sans secours du gouvernement. On préférait les grandes combinaisons, qui ne menaçaient l’investissement que de bien loin, et il en résultait que, le jour où les armées qu’on envoyait pour nous délivrer se voyaient rejetées loin de nous, Paris était définitivement abandonné à lui-même, selon l’aveu du général Trochu ; mais dans cet abandon même il lui restait à combattre jusqu’au bout, à tirer son dernier coup de canon, à manger son dernier morceau de pain, à épuiser en un mot ses dernières misères, après avoir entrevu presque la délivrance à Champigny et à Villiers.


Charles de Mazade.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre, du 15 octobre, du 15 décembre 1872, du 1er mars, du 15 mai et du 15 juin 1873.
  2. Dépêche datée de Tours 26 novembre.
  3. C’est sans doute à une de ces attaques que se rapporte ce que dit une relation allemande de la bataille de Villiers, publiée depuis à Darmstadt : « Le colonel de Berger, commandant du régiment (wurtembergeois), et le major Schaffer, grièvement blessés, tombèrent à la tête de leurs troupes et tous les officiers montés eurent leurs chevaux tués sous eux. Le régiment fut repoussé jusqu’au parc de Cœuilly après avoir perdu 400 hommes, et le major Haldenwang, qui prit alors le commandement du régiment, n’eut que le temps de garnir le mur du parc et repoussa ainsi, avec des pertes considérables, l’infanterie française, qui avait suivi de près le mouvement rétrograde des troupes du 4e régiment… » Ainsi, 400 hommes sur un seul point et à un seul moment du combat ! Cela n’empêche pas l’auteur de ce récit d’estimer la perte totale de la division wurtembergeoise à 742 hommes, ce qui ne laisserait que 342 hommes pour Villiers et les autres parties du champ de bataille. Du reste, cette relation ne brille pas en général par l’exactitude dans l’évaluation des forces. Elle suppose que l’attaque de quatre heures s’est faite avec 25,000 hommes : c’est celle de la division Bellemare, qui ne comptait certes pas 25,000 hommes, il s’en faut de moitié, et encore toute la division n’a-t-elle pas donné. La vérité est qu’à la bataille de Villiers les forces n’étaient pas aussi inégales qu’on l’a dit. Du côté allemand, il y avait pour sûr la division wurtembergeoise et au moins une grande partie d’une division saxonne. Du côté français, sauf la division Bellemare qui ne vint que plus tard, il n’y eut de bien sérieusement engagées que la division Maussion ou Courty et la division Faron. Aucune de ces divisions n’égalait en effectif la division wurtembergeoise, qui comptait six régimens d’infanterie et trois bataillons de chasseurs, le tout formant trois brigades.
  4. La batterie Buloz perdit le capitaine en second, blessé mortellement, les deux lieutenans grièvement blessés, 23 sous-officiers et canonniers hors de combat, 32 chevaux tués. Une autre batterie, celle du capitaine de Chalain, placée près de la route de Villiers, subissait le 30 novembre et le 2 décembre une perte de 43 hommes et 71 chevaux. La batterie de mitrailleuses du capitaine Tremoulet perdait tous ses officiers. Nos artilleurs, dans ces deux journées, firent très bravement leur devoir, suivant en cela l’exemple de leurs chefs, le général Frébault, commandant en chef de l’artillerie de la 2e armée, le général Boissonnet, qui l’un et l’autre furent blessés.