La Guerre du Nizam/Chapitre 6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Hachette (p. 94-113).

VI

Une lettre.


L’ennui, ce fléau de toutes les histoires, est enfanté par la complaisance des détails intermédiaires. Les tâtonnements de la transition tuent l’intérêt du récit. La transition n’est pas dans la nature. Le torrent qui roule, la cataracte qui tombe, la foudre qui écrase, ne s’arrêtent pas en route pour nous parler du caillou, du rocher ou de Franklin. Imitons la nature, quoique de fort loin, hélas ! comme quatre brins d’herbe se cotisent pour imiter un palmier.

La transition est souvent aussi une insulte à l’intelligence du lecteur ; il faut cependant mentionner, à cette page, que le colonel Douglas a donné des ordres pour dérober aux yeux des vivants les moindres traces de ce drame de mort, et pour recommander un secret inviolable sur les horreurs de la nuit ; officiers et soldats se sont purifiés dans le lac de leurs sanglantes souillures ; rien ne doit transpirer à Roudjah et aux environs. Il faut ainsi pour ne point donner l’alarme aux populations des campagnes et des villages, et pour continuer l’horrible guerre avec toutes les apparences de la paix.

Douglas et Edward sont rentrés à Nerbudda, furtivement, comme ils en étaient sortis. Personne n’a remarqué leur absence. L’habitation du nabab vient d’être, à son insu, élevée à la dignité de quartier général.

Une heure après, le soleil se leva comme à son ordinaire, avec cette insouciance radieuse qui sourit au crime et à la vertu, et ne garde aucun ressentiment contre les ténèbres nocturnes qui viennent profiter de son absence pour couvrir de sanglantes horreurs. Les cimes des arbres souriaient, comme aux âges primitifs, lorsque leurs ombrages ne protégeaient que de candides pasteurs, innocents comme leurs troupeaux. La nature resplendissait de cette gaieté virginale qui ne fait rien soupçonner d’odieux dans le domaine des hommes, et conseille d’user de ce jour nouveau comme d’une faveur divine qui pouvait rester dans le trésor du ciel.

La terrasse de l’habitation de Nerbudda est pleine de cette gracieuse et sereine animation qui accompagne les heures matinales. Les serviteurs soulèvent les persiennes des salles basses ; les oiseaux chantent dans les volières ; les chevaux et les bœufs sortent des étables ; les jardiniers cueillent les fleurs aimées de la jeune Arinda ; les chanteurs ambulants, arrivés la veille au tomber du jour, quittent la maison hospitalière, et vont quêter leur pain au village de Roudjah. Le vieux nabab préside à l’inauguration des travaux, avec cette tristesse d’habitude que donne la possession d’une mine de diamants, et attend le lever de sa fille pour laisser courir un sourire sur son impassible visage de métal.

À l’heure du premier repas du matin servi sous les arbres, Arinda descend sur la terrasse, et, regardant autour d’elle avec inquiétude, elle s’étonne, dans un monologue mental, d’arriver la première à ce rendez-vous de famille.

Mais sir Edward n’était pas homme à laisser trahir quelque chose des secrets de la nuit par une imprudente prolongation de sommeil. À la faveur des grands arbres, il dissimule adroitement sa sortie, et marche vers Arinda du pas nonchalant du promeneur qui termine sa course du matin.

« Miss Arinda, dit-il en s’inclinant, me permettez vous de vous donner un bon conseil ?

— Donnez, sir Edward, dit la jeune fille en présentant sa main ; on ne refuse jamais un conseil.

— À la campagne, miss Arinda, il faut toujours se lever avec le soleil. C’est une habitude qui fait vivre cent ans.

— Il paraît, sir Edward, que vous ne vous êtes pas donné ce conseil à vous-même aujourd’hui ?

— Moi ! miss Arinda ! je croirais commettre une impolitesse envers le soleil, si je ne le saluais pas à son lever. Je viens d’herboriser autour du lac.

— Seul ?

— J’étais avec le colonel Douglas. Nous avons même commis une légère imprudence, nous sommes sortis à l’aube. Douglas est remonté dans son appartement pour écrire quelques lettres à Roudjah.

— Sir Edward, votre toilette est ce matin d’une distinction, d’une fraîcheur et d’une élégance ravissantes. Personne ne vous soupçonnerait d’avoir herborisé autour du lac.

— Oh ! miss Arinda, j’ai l’habitude des terrains de l’Inde. En marchant avec précaution, je traverserais le Bengale en habit de bal, et je danserais, en arrivant, chez le colonel Fénéran, à la pointe du Coromandel… Aimez-vous les songes, miss Arinda ?

— Oui, quand ils sont beaux. J’en ai fait de tristes cette nuit ; aussi, vous m’avez horriblement effrayée avec vos tigres noirs.

— Ah ! miss Arinda, il le fallait. C’est une terreur salutaire, c’est une bonne leçon. Le nabab votre père fermera, j’en suis sûr, maintenant les portes de sa maison, une heure après le coucher du soleil… Revenons à mon rêve : il est délicieux ; je l’ai fait entre minuit et deux heures. J’ai rêvé que je me mariais.

— Voilà un rêve charmant ! avec qui, sir Edward ?

— Avec miss Sidonia, votre amie, et que sir William Bentinck m’avait donné pour dot la ville de Calcutta sur un plateau d’argent. À mon réveil, je commençais à adorer miss Sidonia ; et, quand vous aurez épousé le colonel Douglas, nous partirons tous les trois, et nous irons demander la main de votre amie pour moi à sir William. Il faut que mon rêve ait raison.

— Êtes-vous fou, sir Edward ? vous ne connaissez pas miss Sidonia !

— Voilà pourquoi je dois l’épouser. Il ne me reste plus qu’un moyen pour me marier, c’est d’épouser une femme que je ne connais pas. Je veux tout tenter avant de mourir. »

Edward, pendant la réponse de miss Arinda, tourna la tête avec cette nonchalance affectée qui, chez lui, cachait toujours une intention. Il donna aux balcons et à la porte de la façade un de ces regards rapides qui contiennent une longue et triste pensée, et rendit subitement à son front son habituelle sérénité.

« Sir Edward, vous êtes un hypocrite, disait Arinda. Quand un jeune homme veut sérieusement se marier, il trouve toujours un parti convenable ; surtout à Calcutta, où nous avons compté dans un bal deux cents demoiselles et quarante jeunes veuves… Ah ! sir Edward… vous me permettrez de vous quitter un instant pour embrasser mon père, que j’aperçois là-bas. »

Au même instant, le colonel Douglas parut sur le seuil de l’habitation ; sa toilette était soignée comme celle d’Edward, et l’on aurait vainement cherché sur toute sa personne la trace de la griffe d’un Taug ; mais sa figure était empreinte d’une horrible pâleur.

Edward courut à lui.

« Venez donc, cher Douglas, lui dit-il ; votre retard est une imprudence sans pardon. Pour distraire miss Arinda de ses réflexions, j’ai mis l’entretien sur le mariage : c’est la seule conversation qui amuse les femmes des deux hémisphères et leur fait tout oublier, même leurs maris. Mais un quart d’heure de plus…

— Edward, dit le colonel, heureux les braves qui sont morts cette nuit en faisant leur devoir !

— Heureux ceux qui vivent, cher Douglas ! Si la mort est un bonheur, c’est le seul qui soit toujours à notre disposition.

— Heureux les morts ! vous dis-je, cher Edward !… Laissez-moi mettre un masque serein sur ma figure de deuil… Il faut que j’aborde le nabab et sa fille… Vous, Edward, retirez-vous à l’écart… cherchez un coin de forêt bien sombre, et lisez cette lettre, sans témoin… Je vous attends. »

Edward prit la lettre, la roula dans ses mains, et s’achemina lentement vers le bois qui s’étendait derrière l’habitation. Nous allons lire ce qu’il lut.

La comtesse Octavie au colonel Douglas.

Vous recevrez, mon cher colonel, dans le même pli, ma lettre et la lettre du ministre : elles s’expliquent mutuellement.

Vous avez rompu violemment votre mariage avec Amalia ; vous avez fait une chose sans exemple dans l’histoire des mariages ; vous avez cru mettre votre conscience à l’abri de tout reproche, en sauvegardant les intérêts d’une jeune fille, comme dit le tuteur ; vous voguez vers l’Inde, libre de tout souci ; vous allez vous battre avec les sauvages, traverser le Bengale, faire de l’histoire ; vous allez vivre, jouir, oublier. Eh bien ! voici un coup de foudre dans une enveloppe de papier.

Comme tous ceux qui ont vécu chez les sauvages, mon cher colonel, vous ne connaissez pas le monde civilisé ; c’est un monde ténébreux, qui n’a pas encore eu son Christophe Colomb et qui ne l’aura jamais. Ce monde est charmant ; il s’habille de satin, couche sur la soie et marche sur le velours ; il parle une langue douce comme le lait et le miel ; chez lui, toute chose a perdu ses angles et s’est arrondie pour les doigts et les yeux. Abordez ce monde, et, si vous faites violence un seul jour à ses usages, vous sentirez le dard de l’aspic.

En ce moment, vous êtes au Bengale, cher colonel ; vous êtes dans un pays peuplé d’innocents animaux féroces, qui n’ont peut-être jamais dévoré personne, et qui ont une formidable réputation de cruauté. On dit ici, en parlant de vous : « Ce pauvre Douglas ! Dieu fasse qu’il ne tombe pas sous quelque griffe de lion ou de léopard ! »

Quelle ingénieuse compassion ! Nous avons dans nos grandes villes, sous le lustre de nos salons, sous les ombrages de nos jardins, deux tigres noirs que Buffon n’a pas classés dans sa ménagerie, et qui dévorent l’humanité depuis la fondation d’Hénokia : on les nomme, en termes de dictionnaire, la médisance et la calomnie. Le sang humain que ces monstres ont fait répandre teindrait la mer que Moïse a traversée avant vous. N’importe ! on continue à vous plaindre ici, comme un autre Daniel dans la fosse aux lions.

Il fallait un éclair à mon coup de foudre. Cette préface est l’éclair.

Huit jours après votre départ de Smyrne, Mme de N… ouvrait son salon de campagne à la société oisive et opulente de ce pays. Il était convenu que les invitations de l’an dernier seraient bonnes et valables cette année, sans exception aucune. Voici, d’après un témoin digne de foi, l’entretien qui s’établit entre quelques intimes au début de la soirée, avant le bal. Une dame de nos ennemies, laquelle a le malheur de regretter sa jeunesse depuis quarante ans, appliqua la bordure de son éventail ouvert sur sa lèvre inférieure et dit :

« Il faut convenir que notre ville n’a jamais rien vu d’aussi dégoûtant. On ne nous a pas invités à une fête particulière, mais bien à un scandale pulblic. »

Un vieux monsieur prit un air de commisération qui contrastait avec son air d’orfraie et son nez de vautour, et dit en larmoyant :

« C’est affreux pour la pauvre jeune fille, si elle est innocente, comme je ne le crois pas.

« Amalia, dit un savant voyageur, attaché aux ruines de Carthage, m’a toujours paru une jeune étourdie fort exaltée, fort romanesque et gâtée par les poèmes de Baïron. Avec l’habitude que j’ai des femmes, je n’aurais pas voulu donner Mlle Amalia pour compagne à ma femme ou à ma sœur.

— Croyez-vous bien que la chose soit positive ; là, comme le monde la raconte ? dit un invité qui ne savait que dire.

— Eh ! mon Dieu ! dit l’attaché aux ruines, je tiens l’histoire de la bouche de deux consuls. C’est maintenant de l’histoire ancienne. Mlle Amalia était en intrigue criminelle, depuis six mois, avec ce jeune comte polonais… dont j’ai oublié le nom…

— Le comte Élona Brodzinski, dirent quatre voix.

— Tout juste ! le comte Élona. J’avais son nom sur les lèvres, poursuivit le chroniqueur. Un ami dévoué arrive, par hasard, de Londres… ou des Indes ; ce grand monsieur brun, Anglais, je crois oui, puisqu’il se nomme sir Edward. On ouvre les yeux de Douglas. L’ami lui dit : « Mon cher, telle chose se passe ; il faut rompre : vous êtes trompé avant d’être mari. » Le pauvre Douglas demande des explications. Une correspondance d’amour est remise entre les mains du colonel. La scène se passait au premier étage. Un consul m’a dit que c’était désolant. Douglas aimait la petite Grecque comme un fou ; mais les preuves étaient accablantes. La comtesse Octavie, qui connaissait l’intrigue à fond, a voulu défendre l’honneur d’Amalia. On lui a fermé la bouche avec la correspondance. Vous connaissez la comtesse. Quel démon habillé en femme ! Elle attendait sir Edward sur la terrasse ; elle a tenté un dernier effort, elle a même fait des gestes de menace et de malédiction. Sir Edward lui a dit : « Madame, vous ne parviendrez pas à blanchir ce qui est noir. Adieu. » Trois domestiques l’ont entendu. En dernière ressource, et pour n’avoir aucun regret, le colonel Douglas a voulu se ménager une explication avec le comte Élona. Nous avons cherché notre Polonais partout ; pas de trace du comte Élona. Au premier nuage, il était disparu. On ne l’a pas revu depuis. Le monde affirme que la comtesse Octavie lui donne asile dans sa maison. Voilà l’histoire en trois mots. C’est scandaleux, mais c’est vrai. Je ne calomnie pas. Dieu m’en garde ! je raconte ce que vous savez tous.

— Oh ! tout cela est exact ; il n’y a pas un mot à changer ! » dirent en chœur plusieurs vieilles femmes peintes sur la tapisserie du bal.

Tel était, mon cher colonel Douglas, l’échange de calomnies qui se faisait entre nos amis, et qui devait amener un résultat déplorable, comme vous allez le voir.

Cependant les invités arrivaient en foule, les croisées resplendissaient de lumière : on dansait déjà partout.

J’avais triomphé de la résistance d’Amalia ; je l’avais entraînée à la fête pour la distraire un peu. Il était convenu qu’elle ne danserait pas. Le tuteur et deux parents d’Amalia nous accompagnaient ; M. Ernest de Lucy donnait le bras à ma jeune amie ; M. Edgard de Bagnerie me donnait le sien. Nous arrivons à la grille, nous descendons de voiture… Un domestique nous barre le passage et nous demande avec un ton insolent, écho de la voix de ses maîtres, si nous avons nos billets d’invitation.

Nous les avons reçus l’an dernier, répondit M. Ernest de Lucy.

— J’obéis à des ordres, » dit le domestique en se plaçant devant là grille, en pose de Cerbère.

Une inspiration soudaine m’éclaira ; je compris tout, « Venez, dis-je à M. de Lucy. N’attendons pas une troisième insolence. » Le jeune homme garda le silence et m’obéit.

De nouveaux invités arrivaient, et la grille s’ouvrait à deux battants. On ne leur demandait pas de cartes d’entrée à ceux-là. Oh ! il n’y a pas de supplice comparable à celui que j’ai souffert à cette heure ! descendre d’une voiture, en robe de bal, recevoir l’insulte d’un valet, subir les regards ironiques des belles dames qui entrent, joyeusement suspendues aux bras de leurs cavaliers !… le Néron des femmes ne saurait leur inventer rien de plus cruel !… Nos deux jeunes gens furent admirables de tact parisien et de présence d’esprit. Excusez mon orgueil national : il n’y a rien au monde que les jeunes gens français pour savoir ce qu’il faut dire ou faire, dans un aussi terrible moment.

« Eh bien ! mesdames, dit M. de Bagnerie avec le plus gracieux sourire, ce domestique est une sentinelle stupide ; il faut respecter sa consigne. C’est sans doute une méprise. Il n’y a qu’un bal de perdu. Tout s’arrangera demain.

— Oui, oui, tout s’arrangera demain, dit M. de Lucy avec une tranquillité charmante. Ce domestique est sans doute nouveau dans le service. Je ne le connais pas, moi qui suis un ancien de la maison. »

Nous feignîmes de nous payer de ces raisons, Amalia et moi, et notre fausse gaieté se mit à l’unisson de la gaieté de ces messieurs.

Le lendemain, au tomber du jour, une terrible nouvelle se répandit dans la ville. Edgard de Bagnerie et Ernest de Lucy s’étaient battus en duel avec les deux proches parents de Mme de N… Les quatre combattants avaient été grièvement blessés. Cette fois le bruit public disait vrai. Je ne vous peindrai pas notre désespoir ; je vous supprime même les détails qui suivirent. Souvent une seule ligne dit tout ce qu’on ne dit pas.

La chancellerie s’émut de cette nouvelle : Foreign-Office en fut instruit. Moi-même, je ne vous le cacherai point, je crus devoir écrire à Londres, dans votre intérêt, comme dans celui de l’honneur d’Amalia. Je vous défendis énergiquement tous les deux. Mais cette justification, écrite dans le premier accès de fièvre, eut un résultat que je n’avais pas prévu. Elle tourna contre vous. Certes, vous ne me garderez pas rancune de ce tort, si c’en est un. Votre âme est trop généreuse pour me reprocher une démarche qui va vous ménager l’occasion de faire la plus belle action de votre vie, mon cher colonel.

Avec moins de franchise dans l’âme, je vous aurais soigneusement dérobé mon intervention dans cette affaire ; mais je ne sais pas voiler mon visage, ma parole ou ma main. J’ai trouvé le secret d’être plus diplomate que tout le monde : c’est de dire toujours la vérité.

Au point où en sont les choses, et lorsqu’il s’agit de rendre l’honneur à une noble orpheline sans appui, déshonorée par votre brusque et inconcevable départ, vous ne balancerez point. La dépêche du ministre a un caractère officiel d’indignation et de menace, fort inutile à mon sens. Lorsqu’on écrit ainsi, il semble qu’on doute, et le doute est déjà une injure. On vous donne, avec une grande sécheresse officielle, un ordre qui peut se traduire littéralement ainsi, en changeant les termes : « Colonel, en recevant cette dépêche, vous remettrez vos épaulettes au capitaine Moss ; vous abandonnerez votre poste, la veille d’un combat ; vous déserterez, vous vous déshonorerez. »

Vous n’avez qu’un parti à prendre pour vous sauver de cette honte : épouser Amalia.

Le nom de Byron a même été mentionné dans la dépêche. C’est la première fois que White-Hall s’occupe de ce grand poète. On voit bien qu’il est mort.

Vous allez voir maintenant, mon cher colonel, qu’une femme a plus d’intelligence qu’un ministre : le ministre doute et insulte ; moi je ne doute pas et je réhabilite. Je voudrais que le colonel Douglas épousât Amalia avant de lire la dépêche ministérielle, si cela est possible. Cela tient à la bonne volonté du vent et de la mer. C’est vous dire que nous voudrions arriver avant le paquebot des dépêches ; c’est vous dire que nous partons. Plaise à Dieu que je puisse vous annoncer de vive voix ce que je vous écris en ce moment !

Oui, nous partons. Amalia ayant été reconnue, en cette occasion, pupille de la chancellerie, son nouveau tuteur, M. Tower, homme de noblesse et de probité, nous accompagne dans ce long voyage. Amalia fait ses préparatifs avec un empressement qui ressemble à de la joie ; elle était si triste depuis si longtemps, que son premier sourire m’a paru l’aube de son bonheur.

Moi, j’ai hâte de quitter une ville où trop de calomnies nous ont accablées, où trop de sang généreux a coulé pour nous. Aucun lien ne m’attache à ce pays ; j’ai vendu mes propriétés depuis plusieurs mois, en prévision de quelque chose de fatal. Toute terre me sera bonne maintenant, je serai heureuse en voyant le bonheur d’Amalia.

Nos deux jeunes gens sont rétablis de leurs blessures, et rappelés en France, l’un par le ministre, l’autre par sa famille. Voilà un bel exemple de dévouement que vous ont donné ces deux Français, mon cher colonel. Vous ne serez pas vaincu par eux.

Nous avons pris nos renseignements à bonne source. Nous aborderons à quelque port du Malabar, et ordre a été donné de nous faire escorter jusqu’au grand village de Roudjah, au centre des possessions anglaises, où nous nous arrêterons. Il y a à Roudjah un état civil, deux temples et cinq ministres presbytériens. Avec cela on garde ses épaulettes et l’honneur.

Votre toute dévouée,

Comtesse Octavie de V.

P. S. Le monde, comme vous venez de le lire, a prétendu que je donnais asile, dans ma maison, au jeune comte Élona Brodzinski. Voici la vérité : le comte polonais a disparu le lendemain de cette malheureuse fête ; on ne sait ce qu’il est devenu ; je présume qu’il a suivi la caravane de Mételin, et qu’il est allé en terre sainte. Pauvre jeune homme !

En lisant cette lettre, Edward avait accompagné chaque ligne d’un monologue de commentaires ; après l’avoir lue, il la laissa tomber, et ses bras tombèrent aussi de toute leur longueur, comme pour suivre la lettre. Cet homme intrépide, qui venait de lutter, sans pâlir, avec une armée de démons indiens, entre des ruines et des tigres, dans un carrefour de l’enfer, tremblait comme la feuille au vent, à la lecture d’une lettre de femme. Puis, comme il arrive à toutes les âmes fortes, il se retrempa vigoureusement dans un accès de courage viril ; il ramassa la lettre et se dit à lui-même, pour s’exciter mieux : « Allons secourir le pauvre Douglas ! »

Le nabab, sa fille, le colonel Douglas et le comte Élona, se mettaient à table, lorsque Edward parut ; il salua de son plus gracieux sourire, et s’assit.

« Nous vous avons attendu, sir Edward, dit Arinda ; votre exactitude est en retard d’un quart d’heure.

— C’est que, miss Arinda, j’avais réglé mon exactitude sur ma montre ; vous savez que les montres ne servent qu’à dire l’heure qui n’est pas.

— Avez-vous reçu des lettres de Londres par le dernier paquebot, sir Edward ?

— Oh ! j’ai renoncé au genre épistolaire depuis longtemps. Les lettres abrègent la vie. On passe la vie à désirer des lettres. Un facteur est un messie qui n’arrive jamais quand on l’attend, et qui arrive quand on ne l’attend pas. Dernièrement, j’assistais à Golden-Cross au départ de la malle-poste. Je fus attristé en songeant à l’énorme quantité de fautes d’orthographe que cette voiture allait distribuer aux cinq parties du monde, et je me promis bien de ne jamais envoyer une de mes pages en si mauvaise compagnie. La lettre tue, dit la Sagesse, et la Sagesse a raison. Celui qui a une bonne nouvelle à vous annoncer la garde pour lui ; la mauvaise ne manque jamais. Si j’étais ministre, je voudrais me donner un spectacle admirable. Je convoquerais tous les citoyens de Londres qui attendent des lettres, sur le vaste plateau d’Hampstead, à dix heures précises du matin, et je leur ferais la distribution par tous mes facteurs. On entendrait des soupirs, des colères et des grincements de dents sur toute la ligne. Ce serait une répétition générale du drame de Josaphat. La chambre des Communes supprimerait la poste le lendemain, par humanité. »

Le colonel Douglas riait de ce rire faux qui agite les épaules, contracte automatiquement le bas du visage et laisse la tristesse dans les yeux.

« Eh bien ! moi, dit Arinda, je n’en ai reçu qu’une seule dans ma vie, ce matin, mais elle me comble de joie. Notre intendant m’écrit de Roudjah qu’il a reçu mon piano ! et quel piano ! Un chef-d’œuvre de Broadwood ; ce fameux artiste anglais qui a ajouté une octave à l’instrument !… C’est au colonel Douglas, dit-elle en s’inclinant avec le plus gracieux sourire, que je dois ce cadeau superbe, et je lui en fais mes remerciements. »

Une pâleur mortelle couvrit le visage de Douglas. Edward ébranla la table en la frappant de sa main.

« Un piano de Broadwood ! dit-il ; un piano à Nerbudda ! dans les entrailles du Bengale ! Ô Brahma ! et les philanthropes envoient des bibles ! Qu’ils envoient des pianos, ces braves gens ! Le monde doit être civilisé par le chant et la danse. Quand les cinq parties du monde exécuteront les quadrilles de Paris et la musique de Rossini, de Meyerbeer, d’Halévy, d’Adam et d’Auber, on ne tirera plus de coups de canon. Les canons ont le tort de chanter faux ; les batailles sont des charivaris intolérables. Mais savez-vous, miss Arinda, que nous allons passer ici une vie délicieuse avec un piano de Broadwood ? Nous ferons de la musique du matin au soir. Avez-vous des voisins ?

— Des voisins d’une lieue, sir Edward.

— Aux Indes, ce sont des voisins. Nous inviterons les voisins et nous danserons.

— Bravo ! sir Edward ! s’écria la jeune Indienne en bondissant de joie. Nous danserons ! Je veux d’abord que mon bal de noces soit superbe. N’est-ce pas votre avis, colonel Douglas ?

— Superbe ! dit le colonel en souriant faux.

— Nous inviterons la famille hollandaise Van Meulen, trois demoiselles et deux fils grands comme vous, sir Edward. Le plus jeune n’a pas vingt ans. Nous inviterons la famille portugaise Magnado : il y a dix personnes. La famille anglaise Clarke, six demoiselles et deux fils qui ont des cheveux roux…

— Tu oublies nos plus proches voisins, dit le nabab, tu oublies les colons d’Amérique, les Walles…

— Oui, c’est juste, je les oubliais, parce qu’ils ne sont pas amusants. On les accuse d’être quakers. L’an dernier, nous n’avons passé que cinq jours à Nerbudda. Cependant nous leur avons fait une visite, et ils ne nous l’ont pas rendue.

— Tu oublies encore, ma chère enfant, dit le nabab, que l’an dernier l’habitation de Nerbudda, malgré sa garnison, n’engageait pas trop les voisins à la visiter, à cause de la guerre. Aujourd’hui, c’est bien différent. Les Taugs ont disparu, les voisins nous reviendront.

— Ah ! c’est bien à vous, colonel Douglas, dit Arinda, que nous devons la tranquillité de nos campagnes. Vous vous êtes dévoué avec un héroïsme modeste, comme dit sir William Bentinck. Maintenant, votre pays n’a plus rien à vous demander… Mais j’ai à vous demander quelque chose, moi, ajouta-t-elle avec un ton enjoué.

— Ah ! voyons ! dit le colonel en se dandinant nonchalamment sur son siège.

— Quand nous serons mariés, puisque la guerre est finie, vous me ferez voir Londres et Paris. Mon père nous donnera un congé d’un an. On m’a dit que Londres était plus grand que Calcutta.

— Londres ! s’écria Edward d’une voix retentissante, pour détourner les yeux des convives de la figure cadavéreuse du colonel, Londres n’est pas une ville ; c’est une planète, un monde ; c’est une ville qui n’a ni commencement ni fin ; Calcutta est son faubourg indien. Il y a un ruisseau entre eux deux, l’Océan. Mais je n’aime ni Calcutta ni Londres ; s’il fallait choisir, je choisirais le ruisseau.

— Et moi aussi ! dit le colonel, pour dire quelque chose.

— J’entends un bruit de roues dans la grande allée, dit Arinda en battant des mains ; notre fourgon arrive de Roudjah ! Voici mon piano ! »

Et elle abandonna la table, en courant comme une gazelle.

Le nabab, qui n’avait pas encore exercé ses droits de propriétaire, prit le bras du comte Élona pour lui montrer, à vol d’oiseau, l’étendue de ses domaines, du haut du belvédère de l’habitation.

Edward et Douglas étaient seuls.

Ils croisèrent les bras et se regardèrent quelque temps en silence, s’interrogeant mutuellement avec les yeux. Le colonel parla le premier.

« Edward, dit-il, voici une de vos phrases d’hier : Je voudrais bien que Dieu me dît si la comtesse Octavie est un ange ou un démon ! Edward, êtes-vous fixé, maintenant ?

— Je l’avais flattée dans ma dernière supposition, mon cher Douglas ; j’avais calomnié le diable… Eh ! maintenant je respire un peu ; l’impression première est passée. Tout à l’heure j’ai fait le semblant de rire, et il me semble à moi-même que j’ai ri… Il faut avoir deux choses dans ce monde pour vivre jusqu’à sa mort, sans se courber : le courage des crises bourgeoises et la santé de ses passions. Ces deux qualités vous manquent, cher Douglas. Vous vous trahissez comme un enfant.

— Mais avez-vous bien envisagé ma position, mon cher Edward ?

— Oui, Douglas.

— Sur toutes ses faces ?

— Oui.

— Eh bien, Edward, vous pensez qu’il y a dans l’arsenal du cœur une espèce de courage pour subir avec calme ce coup de foudre ?

— Et moi, Douglas, suis-je sur des roses ? vous dirais-je comme l’empereur Guatimozin… La tigresse blanche arrive pour me dévorer…

— Et qui vous empêche de fuir, vous, Edward ? Votre honneur militaire n’est pas en jeu.

— Je tiens à mon honneur civil comme vous tenez au vôtre… Je ne puis pas fuir aujourd’hui, parce que nous nous sommes battus hier. Que diraient vos jeunes officiers de Roudjah, que dirait mon brave Nizam, et que dirais-je moi-même ? Je ne veux pas me déshonorer à mes propres yeux.

— Après tout, que pouvez-vous craindre de la comtesse Octavie ? Il me semble qu’en l’attendant ici de pied ferme, vous ne faites pas une grande dépense d’héroïsme, cher Edward.

— Ah ! cela vous paraît ainsi, cher Douglas… Eh bien, vous êtes dans l’erreur. Je l’attendrai puisqu’il le faut, mais j’efface Régulus et Curtius… Parce que vous me voyez sourire, vous me croyez brouillé avec le désespoir. Je vous mens, mentez comme moi.

— Et que fais-je donc ?… Savez-vous, Edward, que ma douleur est déjà vieille de la moitié d’un jour ? que son premier accès a failli me tuer ce matin, et qu’en échappant à ce coup de tonnerre, j’ai appuyé trois fois la poignée de mon poignard sur mon cœur ?… Vous voyez bien qu’à cette heure je vous mens.

— Pas assez, Douglas.

— Sondez-vous comme moi, Edward, l’horreur de ma position ? Voyons… donnez un nom humain à la chose fatale qui m’arrive ; imaginez un moyen pour me retirer vivant de ce gouffre où la dépêche d’hier m’a précipité… Je n’ai pas même le suicide pour me sauver. Ma vie est attachée à la vie de mes soldats. Si je puis disposer de la mienne, je dois respecter la leur.

— Mais vous ne pouvez pas même disposer de la vôtre, cher Douglas ! et d’ailleurs le suicide est une lâche désertion, et vous êtes en pays ennemi, mon colonel.

— Edward ! dit le colonel avec une expression de voix sourde, mais plus déchirante que le cri d’un blessé, Edward ! ma tête brûle, ma raison s’échappe du cerveau, je le sens… Il faut que je réponde au ministre demain… il le faut… que répondre ?

— Que vous donnez votre démission…

— Impossible, cent fois.

— Que vous épousez Amalia…

— Mille fois impossible.

— Eh ! je le sais bien ; je le sais comme vous, Douglas.

— Pourtant, il faut répondre.

— Avez-vous un troisième parti à prendre ?

— Non, Edward, il n’y a pas de troisième parti.

— C’est donc celui qu’il faut créer.

— Mais s’il n’existe pas, Edward ?

— Parbleu, nous ne serions pas obligés de le créer, s’il existait.

— Quant à moi, Edward, j’y renonce.

— Je ne renonce à rien, moi.

— Ainsi donc, Edward, vous trouverez…

— Je chercherai ; on commence toujours par là quand on veut trouver… Douglas, ce que je vais vous dire est maintenant vrai, quoique l’histoire le rapporte. On disait à Christophe Colomb : « Vous avez voyagé en Asie et en Afrique, nous vous défions de voyager ailleurs… »

— Il chercha l’Amérique…

— Et il la trouva.

— Edward, c’était plus aisé.

— Ah ! Douglas, vous avez inventé l’orgueil ! Je suis plus modeste, moi. S’il fallait découvrir un monde, j’y renoncerais ; mais dans votre cas, il ne s’agit peut-être que de découvrir trois mots. Votre salut est dans le dictionnaire. Nous le trouverons… Douglas, attention à votre visage ! Voici miss Arinda qui vient nous aborder…

— Edward, ma langue se paralyse… à mon secours !…

— Et voilà ce que nous appelons des hommes !… Une femme tue un géant… et je suis comme cela aussi, moi !… C’est honteux !

— Colonel Douglas, dit Arinda quand elle fut à portée de se faire entendre, donnez-moi votre bras, je veux que vous veniez remercier l’accordeur de pianos que vous m’avez envoyé de Roudjah. Cela lui fera tant de plaisir, à cet excellent homme ! Il vient de me dire : « Oh ! si j’avais un seul mot d’éloge du colonel Douglas, je serais payé pour toute ma vie ! » Il faut vous dire qu’il a refusé mon argent.

— Voici qui me confond de surprise ! dit Edward. Comment ! nous aurons même un accordeur ! Décidément, le Bengale a donné sa démission.

— Un accordeur indien ! dit Arinda. Un compatriote ! il faut voir avec quelle dextérité de jongleur et quelle grâce d’artiste il a touché l’instrument !

— Un accordeur indien ! dit Douglas ; allons voir ce phénomène… Vous ne nous accompagnez pas, Edward ?

— Dans l’instant, je vous rejoins.

— Ne tardez pas trop, Edward…

— Non ; je fais deux tours dans cette allée, je découvre l’Amérique, et je suis à vous.

— Edward, trouvez-moi un secret de vivre encore quinze jours ; après, nous verrons.

— Douglas, je vous promets ces quinze jours. »