La Guerre du Nizam/Chapitre 5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Hachette (p. 86-93).

V

Les Taugs.

Le costume d’Edward et du colonel appartenait, à peu de chose près, au genre primitif. Dans cette étrange guerre, le vêtement était une chose de luxe et d’embarras ; toute nuance d’étoffe était une délation. Ils avaient à leur ceinture une paire de pistolets et un poignard, peints de couleur sombre sur les canons et les pommeaux.

La vieille pagode de Miessour étale ses horreurs au bord de ce lac. C’est une petite colline de ruines où la pierre se voile de mousse, d’euphorbes, de genêts et d’aloès ; par intervalles, surgissent quelques énormes têtes de dieux indiens, dont le granit métallique a repoussé toute végétation, et qui conservent encore aux étoiles la hideuse immobilité que leur donna l’architecte mahratte d’Aureng-Zeb. Quand la clarté des astres, tamisée par le feuillage des lentisques, descend nébuleusement sur les faces rudes de ces simulacres, on croirait voir les géants de l’Iliade indienne de Ravana sortir des tombes pour recommencer la guerre de Ceylan. Ce paysage lugubre est souvent animé par des tigres noirs qui recherchent un piédestal de leur nuance, s’allongent en sphinx, et recourbant, avec une grâce efféminée, la griffe droite sous leur langue humide, rendent le vernis de l’ébène à leur fourrure dévastée après une orgie de sang et d’amour.

« Dans cette guerre, dit le colonel à l’oreille de sir Edward, tout nous sert de signal ; les bêtes fauves même sont nos auxiliaires. Vos yeux sont excellents, Edward : vous avez la perception féline des mystères de la nuit. Regardez ces ruines, là, de ce côté, à cinq cents pas. Que voyez-vous ?

— Attendez, dit Edward, en s’appuyant avec nonchalance sur le tronc d’un arbre, les deux mains verticalement posées sur sa ceinture, attendez, Douglas… Voici ce que je vois… de belles ruines… fort belles. C’est le style du temple détruit de Brambânan, à Java, qui s’élevait au pied du volcan nommé Mara Api (colère du feu). Ces poétiques Indiens excellent dans les appellations ! Il se seraient bien gardés, eux, dénommer un volcan Vésuve ou Etna, ce qui ne signifie rien du tout… Quand la brise soulève ces grands panaches de verdure flottante et les replie du côté opposé, je vois très-bien, à l’aide des étoiles, ce superbe travail d’architecture. Cependant je dois vous dire, mon cher Douglas, que je lui préfère le temple de Soukou à Java, près de Solo. Ce temple annonce une civilisation supérieure à la civilisation grecque ou romaine : car, à mon avis, un grand peuple se révèle par son architecture. Rome a laissé le testament de son génie sur la page ronde du Panthéon. Or, les Indiens…

— Mon cher Edward, dit le colonel en fermant la bouche à son interlocuteur, vraiment, vous parlez avec une tranquillité superbe ! Croyez-vous que je vous ai conduit ici pour écouter un cours d’architecture indienne ?… Avancez un pas ; faites-vous éclipser par ces massifs de verdure ; écartez doucement les petits rameaux avec le bout du doigt, comme si vous étiez le zéphyr, et regardez ce qui se passe entre la statue d’Indra et un tronçon d’Iravalti… Répondez-moi avec le souffle.

— Ah !… oui… c’est lui il est charmant dans cette pose… il fait un groupe avec un goût parfait… un beau tigre noir… d’une belle venue !… Saavers l’a surnommé le tigre Néron… il manque à la collection de Londres… il fait sa toilette de nuit, avec une griffe caressante comme la main de la comtesse Octavie… On les vend cinq cents guinées au marché de Java… S’il veut se vendre, je l’achète à ce prix… Douglas, me permettez-vous de faire cent cinquante pas, et de l’acheter gratis avec une balle au front ?

— Gardez-vous-en bien ! ce tigre est mon espion.

— Ah ! ceci est fabuleux !

— Attendez un instant, et vous verrez. »

Le tigre continuait sa toilette avec un soin de détails et un calme débonnaire qui annonçaient une conscience pure du remords. Il déposait, avec de molles ondulations de tête, l’écume de sa langue sur sa griffe, et distribuait cette essence fauve du sommet des oreilles à l’extrémité des narines. Tout à coup l’animal frissonna sur toute la longueur de l’épine de son dos, et des étincelles jaillirent de ses poils. La griffe caressante s’arrêta brusquement à la hauteur de l’œil droit ; les oreilles se courbèrent sur les tempes ; les narines flairèrent le vent. On entendit un râle strident, sourd, prolongé, comme le son d’un orgue qui ouvrirait, un instant, son clavier à l’ouragan de la nuit. Si les ruines eussent tremblé sous l’éruption soudaine d’un volcan, elles n’auraient pas donné à l’élan du tigre des secousses plus merveilleuses. Il se leva, bondit sur les ruines, et disparut dans les bois.

« Avançons, maintenant, dit le colonel ; le capitaine Moss arrive de l’autre coté.

— Avançons, » dit Edward.

Un étrange spectacle fixa bientôt l’attention d’Edward. Dans toute la longueur des crevasses des ruines, les hautes herbes tremblaient à leurs cimes, comme si elles eussent abrité une invasion d’énormes reptiles, une tramée de boas… Plusieurs détachements de cipayes arrivaient aux ruines de la pagode. En tête, rampait le capitaine Moss, jeune homme de vingt-deux ans, déjà vieilli dans cette guerre, et qui s’était deux fois échappé du lacet des Taugs, en glissant dans leurs mains comme une couleuvre insaisissable. Dès ce moment la parole, le souffle, le geste furent interdits. Cependant la troupe agissait avec un ensemble merveilleux. Chaque soldat semblait deviner l’ordre du chef, ou suivre le conseil d’une inspiration soudaine et infaillible, tombée du ciel dans la tête de tous.

Il avait fallu renoncer à l’ancien arsenal de ruses usitées aux dernières rencontres. À toutes les reprises d’hostilités, la tactique était modifiée ou renouvelée complètement. On ne pouvait tromper deux fois les Taugs avec la même stratégie, eux, les trompeurs par excellence, puisque leur nom signifie tromper en indien.

Chaque cipaye, officier ou soldat, avait apporté avec lui, dans son bagage, un tronçon de bois d’érable, taillé grossièrement et à la hâte, mais qui, voilé à demi par les ruines, les ténèbres, la verdure massive, et surmonté de la coiffure militaire, devait ressembler de loin à un soldat embusqué avec une timide précaution.

Pourtant, il ne suffisait pas de tromper l’œil duTaug, il fallait encore tromper son odorat, subtil comme celui de la bête fauve. Les cipayes entassèrent sur les terrains nus et les plus exposés au vent leurs uniformes lourds, tout ruisselants des acres sueurs de la marche. Ensuite, ils traversèrent tous le lac à la nage, et se parfumèrent, sur l’autre rive, avec les aromates que le soleil indien distille à côté des poisons. Cela fait, on suivit le vent, dans son sillon le plus direct, et, à mille pas des ruines, on fit halte au milieu des bois, sur une allée tortueuse, hérissée de plantes rudes, mais la seule praticable pour des êtres à peu près humains.

Les officiers et les soldats, couchés dans les grandes herbes, et embusqués horizontalement sur deux lignes, attendaient pour agir le signal du colonel Douglas.

Les Taugs ne sortaient de leur repaire qu’après le lever de leur étoile protectrice, l’étoile Léby ; mais ce n’était pas seulement par un motif religieux qu’ils n’engageaient une lutte sanglante qu’aux rayons de cet astre, à la première heure matinale : ils comptaient aussi tomber sur un ennemi accablé par la double fièvre de l’attente et de l’insomnie, ayant déjà consumé la moitié de ses forces dans une veillée inutile et sans espoir.

La meute des Taugs qui, par l’ordre du vieux Sing, devait attaquer cette nuit les postes avancés de Roudjah, se dirigeait sur la pagode ruinée de Miessour. Le fakir Souniacy conduisait les brigands fauves. C’était un sauvage hideux, comme l’idole du ravisseur de Sita. Ses cheveux noirs pleuvaient sur ses épaules de squelette, amaigries par l’abstinence ; son corps avait perdu la teinte primitive sous un badigeonnage végétal ; le haut du visage était d’un blanc mat, et quatre bandes blanches cerclaient ses bras nus, comme de larges bracelets peints à la craie ; une barbe de vÎeillard s’allongeait sous son menton d’airain ; mais l’éclat des yeux, la vigueur anguleuse des tempes, l’agitation convulsive des narines et des muscles du cou, donnaient un démenti à la nuance de la barbe, et trahissaient le jeune homme dans sa puissante virilité.

Souniacy, seul, s’avançait debout, et sa démarche et son regard avaient quelque chose de mystique et de solennel qui formait le plus bizarre des contrastes avec le costume extravagant tatoué sur son corps. Le fakir était habillé de nuances et de couleurs : on aurait cru voir un gigantesque mandrill devenu anachorète, meurtri par des macérations, et sortant de sa cellule d’ermite pour méditer dans les bois, aux clartés nocturnes du firmament.

La meute formidable, se déroulant sur les gazons comme des liasses de reptiles, suivait le fantôme Souniacy.

Quand le fakir flaira dans l’air des émanations humaines et découvrit le sommet de la colline des ruines, il se fit reptile à son tour.

Dès ce moment, le regard humain attaché sur ce sentier d’herbes hautes et ténébreuses n’aurait pu deviner qu’une meute de bandits religieux traversait le bois, car le mouvement léger du gazon devait être attribué aux brises de la nuit. Les bêtes fauves, surprises par ce fleuve vivant débordé sur leurs domaines, bondissaient avec des élans furieux à travers des massifs de feuillages déchirés, pour échapper à cet immense ennemi, qui effleurait à la fois, du bout de ses griffes, tous les arbres de la solitude.

Le colonel Douglas, Edward et les soldats comprirent ainsi que l’ennemi approchait. Les tigres, lancés en ellipses prodigieuses, dans un accès d’épouvante folle, franchissaient les soldats de l’embuscade, et ceux-ci, conservant leur immobilité horizontale, atteignaient au sublime de l’héroïsme, placés comme ils étaient entre les griffes des hommes et les griffes des tigres, sous les ténèbres de la nuit et des bois.

Le moment arriva où le torrent des Taugs entra, pour ainsi dire, dans un lit nouveau, dont les deux rives étaient formées par les soldats de Douglas.

Un sifflement aigu retentit dans les solitudes et fut répété vingt fois par l’écho du lac et des ruines. Trois cents hommes, le poignard et le pistolet au poing, se levèrent au signal du colonel. Les Taugs se levèrent aussi, en poussant des cris surhumains qui semblaient sortir des entrailles d’un volcan. On engagea une lutte formidable qui n’avait pas même les étoiles pour témoins : car l’épais feuillage flottait sur toutes les têtes, et ce champ de bataille, hérissé de spectres, ressemblait au ténébreux souterrain, vestibule de l’enfer. Les Taugs échappés au premier coup de foudre de cette attaque se ruèrent, en désespérés, sur leurs ennemis pour les étouffer dans une étreinte dévorante, ouvrir leurs crânes sous leurs dents de mandrills, et boire un peu de leur sang avant de mourir.

C’est que les Taugs n’ont pas dégénéré des races primitives de l’Inde. La vieillesse du Bengale n’a pu amollir ni leur âme ni leur corps. Ils sont toujours les dignes fils des géants qui ont amoncelé des montagnes, en les ciselant au-dessus et au-dessous de la terre, comme des escaliers de l’enfer ou du ciel. Leurs bras jetés au cou de leurs ennemis étreignaient la chair comme des carcans de bronze, et leurs victimes, en se débattant dans une agonie convulsive, sentaient un souffle ardent et fauve courir sur leurs faces, et voyaient un rire monstrueux éclater dans des caresses de démons.

Au centre de ce tourbillon de duels infernaux, Edward et Douglas, exercés dès leur enfance aux grandes luttes de force, d’adresse, d’agilité, n’égaraient pas un seul coup du fer de leurs poings robustes, ou de l’acier de leurs poignards : les monstres tombaient en les abordant, et ceux qui se relevaient tombaient deux fois et ne se relevaient plus. Cet horrible travail de destruction s’accomplissait dans un silence morne qui n’était pas même troublé par les plaintes des mourants.

Une seule voix, un seul cri retentissait sous les voûtes d’arbres, cri lugubre et impossible à noter sur le clavier humain : c’était le fakir Souniacy qui jetait, par intervalles, une syllabe d’exhortation religieuse à ses fanatiques étrangleurs. Lorsque les Taugs, un instant découragés, entendaient cette voix, ils faisaient craquer leurs dents de cannibales ; ils ployaient leurs corps sur leurs jarrets d’acier, tordaient leurs bras immenses, secouaient leurs cheveux noirs, et se précipitaient avec une furie nouvelle sur l’ennemi. Ceux qui, percés au cœur d’un coup de poignard, roulaient sur l’herbe, comme des tronçons de serpent, ressuscitaient à la voix du fakir ; et, cadavres sanglants et galvanisés, ils étreignaient encore les pieds des soldats, et rendaient le dernier soupir en arrachant des lambeaux de chair vive sous la dernière contraction de leurs dents.

Tout à coup cette voix du fakir s’éteignit au centre de la bataille ; on ne l’entendit plus que dans un lointain confus, mais plaintive et déchirante : elle semblait sortir d’un sépulcre aux limites du bois.

Les Taugs répondirent par un long cri de désespoir ; et, comme si la désertion incompréhensible du fakir leur eût soudainement enlevé leur courage, ils s’élancèrent avec une agilité sans rivale sur les traces de Souniacy.