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La Guerre du feu/I/3

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Plon (p. 30-35).


III

DANS LA CAVERNE


C’était vers le tiers de la nuit. Une lune blanche comme la fleur du liseron sillait le long d’un nuage. Elle laissait couler son onde sur la rivière, sur les rocs taciturnes, elle fondait une à une les ombres de l’abreuvoir. Les mammouths étaient repartis ; on n’apercevait, par intervalles, qu’une bête rampante ou quelque hulotte sur ses ailes de silence. Et Gaw, dont c’était le tour de garde, veillait à l’entrée de la caverne. Il était las ; sa pensée, rare et fugitive, ne s’éveillait qu’aux bruits soudains, aux odeurs accrues ou nouvelles, aux chutes ou aux tressauts du vent. Il vivait dans une torpeur où tout s’engourdissait, sauf le sens du péril et de la nécessité. La fuite brusque d’un saïga lui fit dresser la tête. Alors il entrevit, de l’autre côté de la rivière, sur la cime abrupte de la colline, une silhouette massive qui marchait en oscillant. Les membres pesants et toutefois souples, la tête solide, effilée aux mâchoires, quelque bizarre apparence humaine, décelaient un ours. Gaw connaissait l’Ours des Cavernes, colosse au front bombé qui vivait pacifiquement dans ses repaires et sur ses terres de pâture, plantivore que la famine seule induisait à se nourrir de chair. Celui qui s’avançait ne semblait pas de cette sorte. Gaw en fut assuré lorsqu’il se silhouetta dans le clair de lune : le crâne aplati, avec un pelage grisâtre, il avait une allure où l’Oulhamr reconnut l’assurance, la menace et la férocité des bêtes carnassières ; c’était l’ours gris, rival des grands félins.

Gaw se souvint des légendes rapportées par ceux qui avaient voyagé sur les terres hautes. L’ours gris terrasse l’aurochs ou l’urus et les transporte plus aisément que le léopard ne transporte une antilope. Ses griffes peuvent ouvrir d’un seul coup la poitrine et le ventre d’un homme ; il étouffe un cheval entre ses pattes ; il brave le tigre et le lion fauve ; le vieux Goûn croit qu’il ne cède qu’au Lion géant, au Mammouth, au Rhinocéros.

Le fils du Saïga ne ressentit pas la crainte subite qu’il eût ressentie devant le tigre. Car, ayant rencontré l’ours des cavernes, il l’avait jugé insoucieux et bénévole. Ce souvenir le rassura d’abord ; mais l’allure du fauve parut plus équivoque à mesure que se précisait sa silhouette, si bien que Gaw recourut au chef.

Il n’eut qu’à lui toucher la main ; la haute stature s’éleva dans l’ombre :

— Que veut Gaw ? dit Naoh en surgissant à l’entrée de la caverne.

Le jeune Nomade tendit la main vers le haut de la colline ; la face du chef se consterna :

— L’Ours Gris !

Son regard examinait la caverne. Il avait eu soin d’assembler des pierres et des branchages ; quelques blocs étaient à proximité, qui pouvaient rendre l’entrée très difficile. Mais Naoh songeait à fuir, et la retraite n’était possible que du côté de l’abreuvoir. Si l’animal rapide, infatigable et opiniâtre se décidait à poursuivre, il atteindrait presque à coup sûr les fugitifs. L’unique ressource serait de se hisser sur un arbre : l’ours gris ne grimpait pas. En revanche, il était capable d’attendre un temps indéfini, et l’on ne voyait à proximité que des arbres aux branches menues.

Le fauve avait-il vu Gaw, accroupi, confondu avec les blocs, attentif à ne faire aucun mouvement inutile ? Ou bien était-il l’habitant de la caverne, revenu après un long voyage ? Comme Naoh songeait à ces choses, l’animal se mit à descendre la pente roide. Quand il eut atteint un terrain moins incommode, il leva la tête, flaira l’atmosphère moite et prit son trot. Un instant, les deux guerriers crurent qu’il s’éloignait. Mais il s’arrêta en face de l’endroit où la corniche était accessible : toute retraite devenait impraticable. À l’amont, la corniche s’interrompait, la roche étant à pic ; à l’aval, il fallait fuir sous les yeux de l’ours : il aurait le temps de passer l’étroite rivière et de barrer la route aux fugitifs. Il ne restait qu’à attendre ou le départ du fauve ou l’attaque de la caverne.

Naoh éveilla Nam, et tous trois se mirent à rouler des blocs.

Après quelque hésitation, l’ours se décidait à passer la rivière. Il aborda posément et grimpa sur la corniche. À mesure qu’il approchait, on voyait mieux sa structure musculeuse ; parfois ses dents étincelaient au clair de lune. Nam et Gaw grelottèrent. L’amour de vivre gonflait leur cœur ; l’instinct de la faiblesse humaine pesait sur leur souffle ; leur jeunesse palpitait comme elle palpite dans la poitrine craintive des oiseaux. Naoh lui-même n’était pas tranquille. Il connaissait l’adversaire ; il savait qu’il lui faudrait peu de temps pour donner la mort à trois hommes. Et sa peau épaisse, ses os de granit étaient presque invulnérables à la sagaie, à la hache et à l’épieu.

Cependant, les nomades achevaient d’empiler les blocs ; bientôt, il ne demeura qu’une ouverture vers la droite, à hauteur d’homme. Quand l’ours fut proche, il secoua sa tête grondante et regarda, interloqué. Car s’il avait flairé les hommes, entendu le bruit de leur travail, il ne s’attendait pas à voir clos le gîte où il avait passé tant de saisons ; une obscure association se fit dans son crâne, entre la fermeture du repaire et ceux qui l’occupaient. D’ailleurs, reconnaissant l’odeur d’animaux faibles, dont il comptait se repaître, il ne montra aucune prudence. Mais il était perplexe.

Il s’étirait au clair de lune, bien à l’aise dans sa fourrure, étalant son poitrail argenté et balançant sa gueule conique. Puis il s’irrita, sans raison, parce qu’il était d’humeur morose, brutale, presque étranger à la joie, et poussa de rauques clameurs. Impatient alors, il se dressa sur ses pieds arrière ; il parut un homme immense et velu, aux jambes trop brèves, au torse démesuré. Et il se pencha vers l’ouverture demeurée libre.

Nam et Gaw, dans la pénombre, tenaient leurs haches prêtes ; le fils du Léopard élevait sa massue : on s’attendait que la bête avancerait les pattes, ce qui permettrait de les entailler. Ce fut l’énorme crâne qui se projeta, le front feutré, les lèvres baveuses et les dents en pointes de harpon. Les haches s’abattirent, la massue tournoya, impuissante à cause des saillies de l’ouverture ; l’ours mugit et recula. Il n’était pas blessé : aucune trace de sang ne rougissait sa gueule ; l’agitation de ses mâchoires, la phosphorescence de ses prunelles annonçaient l’indignation de la force offensée.

Toutefois, il ne dédaigna pas la leçon ; il changea de tactique. Animal fouisseur, doué d’un sens affiné des obstacles, il savait qu’il vaut parfois mieux les abattre que d’affronter une passe dangereuse. Il tâta la muraille, il la poussa : elle vibrait aux pesées.

La bête, augmentant son effort, travaillant des pattes, de l’épaule, du crâne, tantôt se précipitait contre la barrière, tantôt l’attirait de ses griffes brillantes. Elle l’entama et, découvrant un point faible, elle la fit osciller. Dès lors, elle s’acharna au même endroit, d’autant plus favorable que les bras des hommes se trouvèrent trop courts pour y atteindre. D’ailleurs, ils ne s’attardèrent pas à des efforts inutiles : Naoh et Gaw, arc-boutés en face de l’ours, parvinrent à arrêter l’oscillation, tandis que Nam se penchait par l’ouverture et surveillait l’œil de la bête, où il projetait de lancer une flèche.

Bientôt l’assaillant perçut que le point faible était devenu inébranlable. Ce changement incompréhensible, qui niait sa longue expérience, le stupéfia et l’exaspéra. Il s’arrêta, assis sur son derrière ; il observa la muraille ; il la flaira ; et il secouait la tête avec un air d’incrédulité. À la fin, il crut s’être abusé, il retourna vers l’obstacle, donna un coup de patte, un coup d’épaule et, constatant que la résistance persistait, il perdit toute prudence et s’abandonna à la brutalité de sa nature.

L’ouverture libre l’hypnotisa ; elle parut la seule voie franchissable ; il s’y jeta éperdument. Un trait siffla et le frappa près de la paupière, sans ralentir l’attaque, qui fut irrésistible. Toute la machine impétueuse, la masse de chair où le sang roulait en torrent, rassembla ses énergies : la muraille croula.

Naoh et Gaw avaient bondi vers le fond de la caverne ; Nam se trouva dans les pattes monstrueuses. Il ne songeait guère à se défendre ; il fut semblable à l’antilope atteinte par la grande panthère, au cheval terrassé par le lion : les bras étendus, la bouche béante, il attendait la mort, dans une crise d’engourdissement. Mais Naoh, d’abord surpris, reconquit l’ardeur combative qui crée les chefs et soutient l’espèce. De même que Nam s’oubliait dans la résignation, lui s’oublia dans la lutte. Il rejeta sa hache, qu’il jugeait inutile, il prit à deux mains la massue de chêne, pleine de nœuds.

La bête le vit venir. Elle différa d’anéantir la faible proie qui palpitait sous elle ; elle éleva sa force contre l’adversaire, pattes et crocs projetés en foudre, tandis que l’Oulhamr abaissait sa massue. L’arme arriva la première. Elle roula sur la mâchoire de l’ours ; l’une des pointes toucha les narines. Le coup, frappé de biais et peu efficace, fut si douloureux que la brute ploya. Le deuxième coup du nomade rebondit sur un crâne indestructible. Déjà l’immense bête revenait à elle et fonçait frénétiquement, mais l’Oulhamr s’était réfugié dans l’ombre, devant une saillie de la roche : au moment suprême, il s’effaça ; l’ours cogna violemment le basalte. Tandis qu’il trébuchait, Naoh revenait en oblique et, avec un cri de guerre, abattit la massue sur les longues vertèbres. Elles craquèrent ; le fauve, affaibli par le choc contre la saillie, oscilla sur sa base et Naoh, ivre d’énergie, écrasa successivement les narines, les pattes, les mâchoires, tandis que Nam et Gaw ouvraient le ventre à coups de hache.

Lorsque enfin la masse cessa de panteler, les nomades se regardèrent en silence. Ce fut une minute prodigieuse. Naoh apparut le plus redoutable des Oulhamr et de tous les hommes, car ni Faouhm ni Hoo, fils du Tigre, ni aucun des guerriers mystérieux dont Goûn-aux-os-secs rappelait la mémoire n’avaient abattu un ours gris à coups de massue. Et la légende se grava dans le crâne des jeunes hommes pour se transmettre aux générations et grandir leurs espérances, si Nam, Gaw et Naoh ne périssaient point à la conquête du Feu.