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La Guerre du feu/I/4

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Plon (p. 36-55).


IV

LE LION GÉANT ET LA TIGRESSE


Une lune avait passé. Depuis longtemps, Naoh, avançant toujours vers le sud, avait dépassé la savane ; il traversait la forêt. Elle semblait interminable, entrecoupée par des îles d’herbes et de pierres, des lacs, des mares et des combes. Elle dévalait lentement, avec des remontées inattendues, en sorte qu’elle produisait toutes les sortes de plantes, toutes les variétés de bêtes. On pouvait y rencontrer le tigre, le lion jaune, le léopard, l’homme des arbres, qui vivait solitaire avec quelques femelles, et dont la force surpassait celle des hommes ordinaires, l’hyène, le sanglier, le loup, le daim, le cerf élaphe, le chevreuil, le mouflon. Le rhinocéros y traînait sa lourde cuirasse ; peut-être même y eût-on découvert le lion géant, devenu excessivement rare, son extinction ayant commencé depuis des centaines de siècles.

On trouvait aussi le mammouth, ravageur de la forêt, broyeur de branches et déracineur d’arbres, dont le passage était plus farouche que l’inondation et le cyclone.

Sur ce territoire redoutable, les nomades découvrirent la nourriture en abondance ; eux-mêmes se savaient une proie pour les mangeurs de chair. Ils marchaient avec prudence, en triangle, de manière à commander le plus grand espace possible. Leurs sens précis pouvaient, pendant le jour, les préserver des embûches. D’ailleurs, leurs ennemis les plus funestes ne chassaient guère que dans les ténèbres. Le jour, ils n’avaient pas le regard aussi prompt que les hommes ; et leur odorat n’était pas comparable à celui des loups. Ceux-ci eussent été les plus difficiles à dépister : mais, dans la forêt bien pourvue, ils ne songeaient guère à traquer des animaux aussi menaçants que les Oulhamr. Parmi les ours, le plus puissant, le colosse des cavernes, ne chassait pas, à moins d’être tourmenté par la famine. Herbivore, il trouvait dans le terroir de quoi assouvir, pacifiquement, sa voracité. Et l’ours gris, qui ne rôdait qu’accidentellement en dehors des régions fraîches, se décelait à distance.

Toutefois, les journées étaient pleines d’alertes et les nuits terrifiantes. Les Oulhamr choisissaient avec soin les lieux de refuge ; ils s’arrêtaient longtemps avant la chute du jour. Souvent ils se réfugiaient dans un creux ; d’autres fois ils reliaient des blocs, ou bien, s’abritant dans un fourré profond, ils semaient des obstacles sur leur passage ; certains soirs ils choisissaient quelques arbres très rapprochés, où ils se fortifiaient.

Plus que tout, l’absence de feu les faisait souffrir. Par les nuits sans lune, il leur semblait entrer pour toujours dans les ténèbres ; elles pesaient sur leur chair, elles les engloutissaient. Chaque soir, ils guettaient la futaie, comme s’ils allaient voir la flamme étinceler dans sa cage et grandir en dévorant les branches mortes : ils ne discernaient que les étincelles perdues des étoiles ou les yeux d’une bête ; leur faiblesse les accablait et l’immensité cruelle. Peut-être eussent-ils moins souffert dans la horde, avec la foule palpitant autour d’eux ; dans la solitude interminable, leurs poitrines semblaient rétrécies.

La forêt s’ouvrit. Tandis que le pays des arbres continuait à remplir le couchant, une plaine s’étendit à l’est, partie savane et partie brousse, avec quelques îlots d’arbres. L’herbe défendait son étendue contre les grands végétaux, aidée par les urus, les aurochs, les cerfs, les saïgas, les hémiones et les chevaux, qui broutaient les jeunes pousses. Enveloppée de peupliers noirs, de saules cendrés, de trembles, d’aulnes, de joncs et de roseaux, une rivière coulait vers l’orient. Quelques pierres erratiques se bosselaient en masses roussâtres ; et, quoiqu’il fît grand jour encore, les ombres longues dominaient les rais du soleil. Les nomades considéraient le terroir avec méfiance : il devait y passer beaucoup de bêtes, à l’heure où finit la lumière. Aussi se hâtèrent-ils de boire. Puis ils explorèrent le site. La plupart des pierres erratiques, étant solitaires, ne pouvaient pas servir ; quelques-unes, en groupes, auraient demandé un long travail de fortification. Et ils se décourageaient, prêts à retourner dans la forêt, lorsque Nam avisa des blocs énormes, très rapprochés, dont deux se touchaient par leurs sommets, et qui limitaient une cavité avec quatre ouvertures. Les trois premières admettaient l’accès de bêtes plus petites que l’homme — des loups, des chiens, des panthères. La quatrième pouvait livrer passage à un guerrier de forte stature, pourvu qu’il s’aplatît contre le sol ; elle devait être impraticable aux grands ours, aux lions et aux tigres.

Au signe de leur compagnon, Naoh et Gaw accoururent. Ils craignirent d’abord que le chef ne pût se glisser dans le refuge. Mais Naoh, s’allongeant sur l’herbe et tournant la tête, entra sans effort ; il ressortit de même. En sorte qu’ils se trouvèrent avoir un abri plus sûr que tous ceux qui les avaient reçus auparavant, car les blocs étaient si lourds, et si durement incrustés, qu’un troupeau de mammouths n’aurait pu les disjoindre. L’espace ne manquait point : dix hommes y eussent tenu à l’aise.

La perspective d’une nuit parfaite réjouit les nomades. Pour la première fois depuis leur départ, ils pourraient se rire de tous les carnivores. Ils mangèrent la viande crue d’un faon, avec des noix cueillies dans la forêt, puis ils se remirent à scruter le territoire. Quelque élaphe, quelque chevreuil filaient vers l’eau ; des corbeaux s’élevaient avec un cri de guerre ; un aigle planait à la hauteur des nuages. Puis un lynx bondit à la poursuite d’une sarcelle, un léopard rampa furtivement parmi les saules.

L’ombre s’allongeait encore. Elle couvrit bientôt la savane ; le soleil tombait derrière les arbres, tel un immense brasier circulaire, et le temps fut proche où la vie carnivore allait dominer les solitudes. Rien ne l’annonçait encore. Il se faisait un bruit innocent de passereaux ; solitaires ou par bandes, ils lançaient vers le soleil leur hymne rapide, hymne de regret et de crainte, hymne de la grande nuit sinistre.

C’est alors qu’un urus surgit de la forêt. D’où venait-il ? Quelle aventure l’avait isolé ? S’était-il attardé ou, au contraire, ayant marché trop vite, menacé par les ennemis ou les météores, avait-il fui au hasard ? Les nomades ne se le demandaient point ; la passion de la proie les saisissait, car si les chasseurs de leur tribu ne s’attaquaient guère aux troupeaux des grands herbivores, ils guettaient les bêtes solitaires, surtout les faibles et les blessées. La bravoure et la ténacité des urus se retrouvent dans telle race de nos taureaux, mais l’urus avait une tête moins obscure. L’espèce était à son apogée. Lestes, avec une respiration vive, un sens clair du péril et une ruse complexe, ces forts organismes circulaient magnifiquement sur la planète.

Naoh se leva avec un grondement. Après la victoire sur un fauve, rien n’était plus glorieux que d’abattre un grand herbivore. L’Oulhamr sentit dans son cœur cet instinct par quoi se maintient tout ce qui fut nécessaire à la croissance de l’homme ; son ardeur augmentait à mesure qu’approchaient le poitrail spacieux et les cornes luisantes. Mais il subissait un autre instinct : ne pas détruire en vain la chair nourricière. Or il avait de la viande fraîche ; la proie foisonnait. Enfin, se souvenant de son triomphe sur l’ours, Naoh jugeait moins méritoire d’abattre un urus. Il abaissa sa sagaie, il renonça à une chasse où il pouvait fausser ses armes. Et l’urus, s’avançant avec lenteur, prit le chemin de la rivière.

Soudain, les trois hommes dressèrent la tête, les sens dilatés par le péril. Leur doute fut court : Nam et Gaw, sur un signe du chef, se glissèrent sous les blocs erratiques. Lui-même les suivait, au moment où un mégacéros jaillissait de la forêt. Toute la bête était un vertige de fuite. La tête aux vastes palmures rejetée en arrière, une écume mélangée d’écarlate ruisselant aux naseaux, les pattes rebondissant comme des branches dans un cyclone, le mégacéros avait fait une trentaine de bonds, lorsque l’ennemi surgit à son tour. C’était un tigre, aux membres trapus, aux vertèbres élastiques et dont le corps, à chaque reprise, franchissait vingt coudées. Ses bonds flexibles semblaient des glissements dans l’atmosphère. Chaque fois que le félin atteignait le sol, il y avait une pause brève, une reconcentration d’énergie.

Dans son mouvement moins ample, le cervidé ne subissait point d’arrêt. Chaque saut était la suite accélérée du saut précédent. À cette période de la poursuite, il perdait du terrain. Pour le tigre, la course venait de commencer, tandis que le mégacéros arrivait de loin.

— Le tigre saisira le grand cerf ! fit Nam d’une voix frissonnante.

Naoh, qui regardait passionnément cette chasse, répondit :

— Le grand cerf est infatigable.

Non loin de la rivière, l’avance du mégacéros se trouva réduite de moitié. Dans une tension suprême, il accrut sa vitesse ; les deux corps se projetèrent avec une rapidité égale, puis les sauts du tigre se rétrécirent. Il eût sans doute renoncé à la poursuite, si la rivière n’avait été proche ; il espéra regagner du terrain à la nage : son long corps onduleux y excellait. Quand il parvint à la rive, le mégacéros était à cinquante coudées. Le tigre se coula par l’onde avec une vélocité extraordinaire ; mais le mégacéros progressait à peine moins vite. Ce fut le moment de la vie et de la mort. Comme la rivière n’était pas large, le cervidé devait pourtant atterrir avec une avance : s’il tâtonnait en se hissant sur la berge, il était pris. Il le savait ; il avait même risqué un détour pour choisir le lieu d’abordage : c’était un petit promontoire caillouteux, à pente douce. Quoique le mégacéros eût calculé sa sortie avec justesse, il eut une hésitation vague, pendant laquelle le tigre se rapprocha. Enfin, l’herbivore s’enleva. Il était à vingt coudées quand le tigre atteignit à son tour le sol et fit son premier bond. Ce bond fut hâtif, le félin emmêla ses pattes, trébucha et roula : le mégacéros avait partie gagnée. Il n’y avait qu’à rompre la poursuite ; le tigre le comprit et, se souvenant d’une haute silhouette entrevue pendant la course, il se hâta de retraverser la rivière. L’urus était encore en vue…

Au passage de la chasse, il avait reculé vers la forêt. Puis il marqua une incertitude qui s’accrut à mesure que le grand félin s’éloignait et surtout lorsqu’il disparut parmi les roseaux. L’urus se décidait pourtant à la retraite, mais une odeur redoutable frappa sa narine. Il tendit le cou et, convaincu, chercha une ligne de fuite. Il parvint ainsi non loin des blocs erratiques où gîtaient les Oulhamr : l’effluve humain lui rappelant une attaque où, jeune et chétif encore, il avait été blessé par un projectile, il dévia de nouveau.

Il trottait maintenant, il allait disparaître dans la futaie, lorsqu’il s’arrêta net : le tigre arrivait à grande allure. Il ne craignait pas que l’urus, comme le mégacéros, lui échappât à la course, mais sa déconvenue l’impatientait. À la vue du fauve, le taureau sortit de l’indécision. Comme il savait ne pouvoir compter sur la vitesse, il fit face au danger. Tête basse, creusant la terre, il fut, avec sa large poitrine rousse, ses yeux de feu violet, un beau guerrier de la forêt et de la prairie ; une rage obscure balayait ses craintes ; le sang qui lui battait au cœur était le sang de la lutte ; l’instinct de conservation se transforma en courage.

Le tigre reconnut la valeur de l’adversaire. Il ne l’attaqua pas brusquement ; il louvoya, avec des rampements de reptile, il attendit le geste précipité ou maladroit qui lui permettrait d’enfourcher la croupe, de rompre les vertèbres ou la jugulaire. Mais l’urus, attentif aux évolutions de l’agresseur, présentait toujours son front compact et ses cornes aiguës…

Soudain, le carnassier s’immobilisa. Les pattes roides, ses grands yeux jaunes fixes, presque hagards, il regardait s’avancer une bête monstrueuse. Elle ressemblait au tigre, avec une stature plus haute et plus compacte ; elle rappelait aussi le lion, par sa crinière, son profond poitrail, sa démarche grave. Quoiqu’elle arrivât sans arrêt, avec le sens de sa suprématie, elle montrait l’hésitation de l’animal qui n’est pas sur son terrain de chasse. Le tigre était chez lui ! Depuis dix saisons, il détenait le territoire, et les autres fauves, léopard, panthère, hyène, y vivaient à son ombre ; toute proie était sienne dès qu’il l’avait choisie ; nulle créature ne se dressait devant lui lorsque, au hasard des rencontres, il égorgeait l’élaphe, le daim, le mégacéros, l’urus, l’aurochs ou l’antilope. L’ours gris avait peut-être, dans la saison froide, passé par son domaine, d’autres tigres vivaient au nord, et des lions dans les contrées du fleuve : aucun n’était venu contester sa puissance. Et il ne s’était garé qu’au passage du rhinocéros invulnérable ou du mammouth aux pieds massifs, estimant trop rude la tâche de les combattre. Or, il ignorait la forme étrange qui venait d’apparaître, et ses sens s’étonnaient.

C’était une bête très rare, une bête des anciens âges, dont l’espèce décroissait depuis des millénaires. Par tout son instinct, le tigre perçut qu’elle était plus forte, mieux armée, aussi rapide que lui-même, mais, par toute son habitude, par sa longue victoire, il se révoltait contre la crainte. Son geste traduisit cette double tendance. À mesure que l’ennemi approchait, il s’écartait plutôt qu’il ne reculait ; son attitude restait menaçante. Lorsque la distance fut suffisamment réduite, le lion-tigre enfla sa vaste poitrine et gronda, puis, se ramassant, il exécuta son premier bond d’attaque, un bond de vingt-cinq coudées. Le tigre recula. Au deuxième bond du colosse, il se tourna pour battre en retraite. Ce mouvement ne fut qu’esquissé. La fureur le ramena, ses yeux jaunes verdirent ; il acceptait le combat. C’est qu’il n’était plus seul. Une tigresse venait de surgir sur les herbes ; elle accourait, brillante, impétueuse et magnifique, au secours de son mâle.

Le lion géant hésita à son tour, il douta de sa force. Peut-être se fût-il retiré alors, laissant aux tigres leur territoire, si l’adversaire, surexcité par les miaulements de la tigresse approchante, n’eût fait mine de prendre l’offensive. L’énorme félin pouvait se résigner à céder la place, mais sa terrible musculature, le souvenir de tout ce qu’il avait déchiré de chairs et broyé de membres le forcèrent à punir l’agression. L’espace d’un seul bond le séparait du tigre. Il le franchit, sans pourtant atteindre au but, car l’autre avait biaisé et tentait une attaque de flanc. Le lion des cavernes s’arrêta pour recevoir l’assaut. Griffes et mufles s’emmêlèrent ; on entendit le claquement des dents dévorantes et les souffles rauques. Plus bas sur pattes, le tigre cherchait à saisir la gorge de l’ennemi ; il fut près d’y réussir. Des mouvements précis le rejetèrent ; il se trouva terrassé sous une patte souveraine, et le lion géant se mit à lui ouvrir le ventre. Les entrailles jaillirent en lianes bleues, le sang coula, écarlate, parmi les herbes, une épouvantable clameur fit trembler la savane. Et le lion-tigre commençait à faire craquer les côtes, lorsque la tigresse arriva. Hésitante, elle flairait la chair chaude, la défaite de son mâle ; elle poussa un miaulement d’appel.

À ce cri, le tigre se redressa, une suprême onde belliqueuse traversa son crâne, mais, au premier pas, ses entrailles traînantes l’arrêtèrent, et il demeura immobile, les membres défaillants, les yeux encore pleins de vie. La tigresse mesura par l’instinct ce qui restait d’énergie à celui qui avait si longtemps partagé avec elle les proies palpitantes, veillé sur les générations, défendu l’espèce contre les embûches innombrables. Une obscure tendresse secoua ses nerfs rudes ; elle sentit, en bloc, la communauté de leurs luttes, de leurs joies, de leurs souffrances. Puis la loi de la nature l’amollit ; elle sut qu’une force plus terrible que celle des tigres se tenait devant elle et, frémissante du besoin de vivre, avec une sourde plainte, un long regard en arrière, elle s’enfuit vers la futaie.

Le lion géant ne l’y suivit point ; il goûtait la suprématie de ses muscles, il aspirait l’atmosphère du soir, l’atmosphère de l’aventure, de l’amour et de la proie. Le tigre ne l’inquiétait plus ; il l’épiait, cependant, il hésitait à l’achever, car il avait l’âme prudente, et, vainqueur, craignait d’inutiles blessures…

L’heure rouge était venue ; elle coula par la profondeur des forêts, lente, variable et insidieuse. Les bêtes diurnes se turent. On entendait par intervalles le hurlement des loups, l’aboi des chiens, le rire sarcastique de l’hyène, le soupir d’un rapace, l’appel clapotant des grenouilles ou le grincement d’une locuste tardive. Tandis que le soleil mourait derrière un océan de cimes, la lune immense se hissa sur l’orient.

On n’apercevait d’autres bêtes que les deux fauves : l’urus avait disparu pendant la lutte ; dans les pénombres, mille narines subtiles connaissaient les présences redoutables. Le lion géant sentait une fois de plus la faiblesse de sa force. La proie sans nombre palpitait au fond des fourrés et des clairières, et, pourtant, chaque jour, il lui fallait craindre la famine. Car il portait avec lui son atmosphère : elle le trahissait plus sûrement que sa démarche, que le craquement de la terre, des herbes, des feuilles et des branches. Elle s’étendait, âcre et féroce ; elle était palpable dans les ténèbres et jusque sur la face des eaux, elle était la terreur et la sauvegarde des faibles. Alors, tout fuyait, se cachait, s’évanouissait. La terre devenait déserte ; il n’y avait plus de vie ; il n’y avait plus de proie ; le félin semblait seul au monde.

Or, dans la nuit approchante, le colosse avait faim. Chassé de son territoire par un cataclysme, il avait passé les rivières et le fleuve, rôdé par les horizons inconnus. Et maintenant, une nouvelle aire conquise par la défaite du tigre, il tendait la narine, il cherchait dans la brise l’odeur des chairs éparses. Toute proie lui parut lointaine ; il percevait à peine le frôlis des bestioles cachées par l’herbe, quelques nids de passereaux, deux hérons juchés à la fourche d’un peuplier noir, et dont la vigilance ne se fût pas laissé surprendre, même si le félin avait pu escalader l’arbre ; mais, depuis qu’il avait atteint toute sa stature, il ne grimpait que sur des troncs bas et parmi des branches épaisses.

La faim le fit se tourner vers cette onde tiède qui coulait avec les entrailles du vaincu ; il s’en approcha, il la flaira : elle lui répugnait comme un venin. Impatient, il bondit sur le tigre, il lui broya les vertèbres, puis il se mit à rôder.

Le profil des pierres erratiques l’attira. Comme elles étaient à l’opposite du vent et que son odorat ne valait pas celui des loups, il avait ignoré la présence des hommes. Lorsqu’il approcha, il sut que la proie était là et l’espoir accéléra son souffle.

Les Oulhamr considéraient avec une palpitation la haute silhouette du carnivore. Depuis la fuite du mégacéros, toute la légende sinistre, tout ce qui fait trembler les vivants avait passé devant leurs prunelles. Dans le déclin rouge, ils voyaient le lion-tigre tourner autour du refuge ; son mufle fouillait les interstices ; ses yeux dardaient des lueurs d’étoiles vertes ; tout son être respirait la hâte et la faim.

Quand il arriva devant l’orifice par où s’étaient glissés les hommes, il se baissa, il tenta d’introduire la tête et les épaules ; et les nomades doutèrent de la stabilité des blocs. À chaque ondulation du grand corps, Nam et Gaw se recroquevillaient, avec un soupir de détresse. La haine animait Naoh, haine de la chair convoitée, haine de l’intelligence neuve contre l’antique instinct et sa puissance excessive. Elle s’accrut lorsque la brute se mit à gratter la terre. Quoique le lion géant ne fût pas un animal fouisseur, il savait élargir une issue ou renverser un obstacle. Sa tentative consterna les hommes, si bien que Naoh s’accroupit et frappa de l’épieu : le fauve, atteint à la tête, poussa un rauquement furieux et cessa de fouir. Ses yeux phosphorescents fouillaient la pénombre ; nyctalope, il distinguait nettement les trois silhouettes, plus irritantes d’être si proches.

Il se remit à rôder, tâtant les issues ; toujours il revenait à celle par où s’étaient introduits les hommes. À la fin, il recommença à fouir : un nouveau coup d’épieu interrompit sa besogne et le fit reculer, avec moins de surprise que naguère. Dans sa tête opaque, il conçut que l’entrée du repaire était impossible, mais il n’abandonnait pas la proie, il gardait l’espérance que, si proche, elle n’échapperait point. Après une dernière aspiration et un dernier regard, il sembla ignorer l’existence des hommes ; il se dirigea vers la forêt.

Les trois Nomades s’exaltèrent ; la retraite parut plus sûre ; ils aspiraient délicieusement la nuit : ce fut un de ces instants où les nerfs ont plus de finesse et les muscles plus d’énergie ; des sentiments sans nombre, soulevant leurs âmes indécises, évoquaient la beauté primordiale ; ils aimaient la vie et son cadre, ils goûtaient quelque chose faite de toutes choses, un bonheur créé en dehors et au-dessus de l’action immédiate. Et, comme ils ne pouvaient ni se communiquer une telle impression ni même songer à se la communiquer, ils tournaient l’un vers l’autre leur rire, cette gaieté contagieuse qui n’éclate que sur le visage des hommes. Sans doute ils s’attendaient à voir le lion géant revenir, mais, n’ayant pas du temps une notion précise — elle leur eût été funeste — ils goûtaient le présent dans sa plénitude : la durée qui sépare le crépuscule du soir de celui du matin paraissait inépuisable.

Selon sa coutume, Naoh avait pris la première veille. Il n’avait pas sommeil. Énervé par la bataille du tigre et du lion géant, il sentit, lorsque Gaw et Nam furent étendus, s’agiter les notions que la tradition et l’expérience avaient accumulées dans son crâne. Elles se liaient confusément, elles formaient la légende du Monde. Et déjà le monde était vaste dans l’intelligence des Oulhamr. Ils connaissaient la marche du soleil et de la lune, le cycle des ténèbres suivant la lumière, de la lumière suivant les ténèbres, de la saison froide alternant avec la saison chaude ; la route des rivières et des fleuves ; la naissance, la vieillesse et la mort des hommes ; la forme, les habitudes et la force des bêtes innombrables ; la croissance des arbres et des herbes, l’art de façonner l’épieu, la hache, la massue, le grattoir, le harpon, et de s’en servir ; la course du vent et des nuages ; le caprice de la pluie et la férocité de la foudre. Enfin, ils connaissaient le Feu — la plus terrible et la plus douce des choses vivantes, — assez fort pour détruire toute une savane et toute une forêt avec leurs mammouths, leurs rhinocéros, leurs lions, leurs tigres, leurs ours, leurs aurochs et leurs urus.

La vie du Feu avait toujours fasciné Naoh. Comme aux bêtes, il lui faut une proie : il se nourrit de branches, d’herbes sèches, de graisse ; il s’accroît ; chaque feu naît d’autres feux ; chaque feu peut mourir. Mais la stature d’un feu est illimitée, et, d’autre part, il se laisse découper sans fin ; chaque morceau peut vivre. Il décroît lorsqu’on le prive de nourriture : il se fait petit comme une abeille, comme une mouche, et, cependant, il pourra renaître le long d’un brin d’herbe, redevenir vaste comme un marécage. C’est une bête et ce n’est pas une bête. Il n’a pas de pattes ni de corps rampant, et il devance les antilopes ; pas d’ailes, et il vole dans les nuages ; pas de gueule, et il souffle, il gronde, il rugit ; pas de mains ni de griffes, et il s’empare de toute l’étendue… Naoh l’aimait, le détestait et le redoutait. Enfant, il avait parfois subi sa morsure ; il savait qu’il n’a de préférence pour personne — prêt à dévorer ceux qui l’entretiennent, — plus sournois que l’hyène, plus féroce que la panthère. Mais sa présence est délicieuse ; elle dissipe la cruauté des nuits froides, repose des fatigues et rend redoutable la faiblesse des hommes.

Dans la pénombre des pierres basaltiques, Naoh, avec un doux désir, voyait le brasier du campement et les lueurs qui effleuraient le visage de Gammla. La lune montante lui rappelait la flamme lointaine. De quel lieu de la terre la lune jaillit-elle, et pourquoi, comme le soleil, ne s’éteint-elle jamais ? Elle s’amoindrit ; il y a des soirs où elle n’est plus qu’un feu chétif comme celui qui court le long d’une brindille. Puis elle se ranime. Sans doute, des Hommes-Cachés s’occupent de son entretien et la nourrissent selon les époques… Ce soir, elle est dans sa force : d’abord aussi haute que les arbres, elle diminue, mais luit davantage, tandis qu’elle monte dans le ciel. Les Hommes-Cachés ont dû lui donner du bois sec en abondance.

Tandis que le fils du Léopard rêve à ces choses, les bêtes nocturnes vont à leur aventure. Des silhouettes furtives glissent sur les herbes. Il discerne des musaraignes, des gerboises, des agoutis, des fouines légères, des belettes au corps de reptile ; puis vient un élaphe à dix cors qui file, à contre-lune, comme une sagaie. Naoh observe ses jambes sèches, son corps couleur de terre et de chêne, les ramures qu’il incline sur le col. Il a disparu. Des loups montrent leurs têtes rondes, leurs gueules fines, leurs pattes nettes et vives. Le ventre est pâle, les flancs et le dos roussissent, puis une bande noirâtre dessine les vertèbres ; des muscles forts gonflent la nuque, toute l’allure décèle quelque chose de sournois, de judicieux et de complexe, que souligne l’obliquité du regard. Ils flairent l’élaphe, mais lui-même, dans l’humidité des pénombres, a reçu avis de leur approche et son avance est considérable. Les narines intelligentes discernent la décroissance continue des effluves : les loups savent que l’herbivore gagne de l’espace. Pourtant, ils franchissent la savane, jusqu’au couvert où les plus lestes pénètrent. La poursuite paraît inutile. Tous reviennent à pas lents, déçus, quelques-uns hurlent et gémissent. Puis les narines se remettent à explorer l’atmosphère. Elles ne relèvent rien de prochain, sinon le cadavre du tigre et les hommes cachés parmi les pierres : une proie trop redoutable et une chair que, malgré leur gloutonnerie, les loups trouvent répugnante.

Ils s’en approchent, cependant, après avoir contourné le gîte des hommes.

D’abord, les loups rôdèrent autour de la carcasse, avec cette prudence excessive qui ne laisse rien au hasard. Enfin, les impatients se risquèrent. Ils portèrent leurs gueules près de la tête du tigre, près du grand mufle entrouvert, par où soufflait naguère une vie empestée et formidable ; explorant le corps, ils léchèrent les plaies rouges. Toutefois, aucun ne se décidait à porter la dent sur cette chair âpre, pleine de poison, pour qui seuls les estomacs du vautour et de l’hyène ont assez de véhémence.

Une clameur accrut leur incertitude — des plaintes, des hurlées, des ricanements. Six hyènes surgirent au clair de lune. Elles progressaient d’une allure équivoque, avec leurs avant-trains robustes, leurs torses qui s’abaissent et s’effilent pour finir par des pattes grêles. Cagneuses, le museau court et d’une puissance à broyer les os des lions, la prunelle triangulaire, l’oreille pointue et la crinière rude, elles viraient, biaisaient ou sautelaient comme des locustes. Les loups sentirent s’accroître la puanteur affreuse de leurs glandes.

C’étaient des rôdeuses de haute stature qui, par la force énorme de leurs mâchoires, eussent tenu tête aux tigres. Mais elles ne faisaient face qu’acculées, ce qui n’arrivait guère, aucun rôdeur ne recherchant leur chair fétide et les autres mangeurs de charognes étant plus faibles qu’elles. Quoiqu’elles connussent leur supériorité sur les loups, elles hésitaient, elles tournaient dans la lueur nocturne, approchant et reculant, enflant, par intervalles, des clameurs déchirantes. À la fin, elles montèrent à l’assaut toutes ensemble.

Les loups ne tentèrent aucune résistance, mais, sûrs d’être les plus agiles, ils demeuraient à courte distance. Parce qu’elle leur échappait, ils regrettèrent la proie dédaignée. Ils rôdaient autour des hyènes avec des hurlements soudains, avec des feintes d’attaque, avec des gestes malicieux, contents d’inquiéter les ennemies.

Elles, sombres et grondantes, attaquaient la carcasse : elles l’eussent préférée putride, grouillante, mais leurs derniers repas avaient été pauvres, et la présence des loups excitait leur voracité ! Elles savourèrent d’abord les entrailles ; broyant les côtes de leurs dents indestructibles, elles extirpèrent le cœur, les poumons, le foie et la langue râpeuse, que l’agonie avait fait saillir. C’était tout de même la volupté de refaire la chair vive avec la chair morte, la douceur de se repaître au lieu de rôder le ventre vide et la tête inquiète. Les loups le comprenaient bien, eux qui pourchassaient en vain, depuis le crépuscule, les émanations de l’air et du sol.

Dans leur fureur déçue, plusieurs allèrent flairer les blocs erratiques. L’un d’eux glissa sa tête par une ouverture ; Naoh, avec dédain, lui allongea un coup d’épieu. Atteint à l’épaule, la bête sautillait sur trois pattes, avec un hurlement lamentable. Alors, tous clamèrent, de façon éclatante et farouche, où la menace était un simulacre. Leurs corps roux oscillaient dans le clair de lune, leurs yeux reluisaient de l’ardeur et de la crainte de vivre, leurs dents jetaient des lueurs d’écume, tandis que leurs pattes fines rasaient le sol, avec un petit bruit frissonnant, ou se roidissaient dans l’attente : le désir de se repaître devenait insupportable. Mais, sachant que, derrière le basalte, gîtaient des êtres astucieux et solides, qui ne succomberaient que par surprise, ils cessèrent leur rôderie. Agglomérés en conseil de chasse, ils échangèrent des rumeurs et des gestes, plusieurs assis sur leur train arrière, la gueule en attente, certains agités, s’entre-frottant les échines. Les vieux appelaient l’attention, surtout un grand loup au pelage blême, aux dents d’ocre : on l’écoutait, on le regardait, on le flairait avec déférence.

Naoh ne doutait pas qu’ils eussent un langage : ils s’entendent pour dresser des embuscades, cerner la proie, se relayer pendant les poursuites, partager le butin. Il les considérait avec curiosité, comme il eût considéré des hommes, il cherchait à deviner leur projet.

Une troupe passa la rivière à la nage ; les autres s’éparpillèrent sous le couvert. On n’entendit plus que les hyènes acharnées sur le cadavre du tigre.

La lune, moins vaste et plus lumineuse, alanguissait les étoiles ; les plus faibles demeuraient invisibles, les brillantes semblaient mal allumées et comme noyées sous une onde ; une torpeur équivoque couvrait la forêt et la savane. Parfois une effraie sillonnait l’atmosphère bleue, extraordinairement silencieuse sur ses ailes d’ouate, parfois les raines clapotaient en bandes, posées sur les feuilles des nymphéas ou hissées sur les ragots ; les noctuelles, s’élançant en courses tremblotantes, se heurtaient à quelque chauve-souris soubresautant à travers les pénombres.

Enfin, des hurlements retentirent. Ils se répondaient le long de la rivière et dans les profondeurs des fourrés ; Naoh sut que les loups avaient cerné une proie. Il n’attendit pas longtemps pour en avoir la certitude. Une bête jaillit sur la plaine. On eût dit un cheval au poitrail étroit ; une raie brune soulignait son échine. Elle s’élançait, avec la vélocité des élaphes, suivie de trois loups qui, moins lestes qu’elle, n’auraient pu compter que sur leur endurance ou sur un accident pour la rattraper. D’ailleurs, ils ne donnaient pas toute leur vitesse, ils continuaient à répondre aux hurlements de leurs compagnons embûchés. — Bientôt, ceux-ci surgirent ; l’hémione se vit investi. Il s’arrêta, tremblant sur ses jarrets, explorant l’horizon avant de prendre un parti. Toutes les issues étaient barrées, sauf au nord, où l’on n’apercevait qu’un vieux loup gris. La bête traquée choisit cette voie. Le vieux loup, impassible, la laissa venir. Quand elle fut proche et qu’elle se disposa à filer en oblique, il poussa un hurlement grave. Alors, sur un tertre, trois autres loups se montrèrent.

L’hémione s’arrêta avec un long gémissement. Il sentit tout autour de lui la mort et la douleur. L’étendue était close, où son corps agile avait su déjouer tant de convoitises : sa ruse, ses pieds légers, sa force défaillaient ensemble. Il tourna plusieurs fois la tête vers ces êtres qui ne vivent ni des herbes ni des feuilles, mais de la chair vivante ; il les implora obscurément. Eux, échangeant des clameurs, resserraient le cercle ; leurs yeux dardaient trente foyers de meurtre : ils affolaient la proie, craignant ses durs sabots de corne ; ceux de face mimaient des attaques, afin qu’elle cessât de surveiller ses flancs… Les plus proches furent à quelques coudées. Alors, dans un sursaut, recourant une fois encore aux pattes libératrices, la bête vaincue se lança éperdument pour rompre l’étreinte et la dépasser. Elle renversa le premier loup, fit trébucher le deuxième : l’enivrant espace fut ouvert devant elle. Un nouveau fauve, survenant à l’improviste, bondit aux flancs de la fugitive ; d’autres enfoncèrent leurs dents tranchantes. Désespérément, elle rua ; un loup, la mâchoire rompue, roula parmi les herbes ; mais la gorge de l’hémione s’ouvrit, ses flancs s’empourprèrent, deux jarrets claquèrent au choc des canines ; il s’abattit sous une grappe de gueules qui le dévoraient vivant.

Quelque temps, Naoh contempla ce corps d’où jaillissaient encore des souffles, des plaintes, la révolte contre la mort. Avec des grondements de joie, les loups happaient la chair tiède et buvaient le sang chaud ; la vie entrait sans arrêt dans les ventres insatiables. Parfois, avec inquiétude, quelque vieux se tournait vers la troupe des hyènes : elles eussent préféré cette proie plus tendre et moins vénéneuse, mais elles savaient que les bêtes timides deviennent braves pour défendre ce qu’elles doivent à leur effort ; elles n’avaient pas ignoré la poursuite de l’hémione et la victoire des loups. Elles se résignèrent à la dure carcasse du tigre.

La lune fut à mi-route au zénith. Naoh s’étant assoupi, Gaw avait pris la veille ; on entrevoyait confusément la rivière coulant dans le vaste silence. Le trouble revint ; les futaies rugirent, les arbustes craquèrent, les loups et les hyènes levèrent tous ensemble leurs gueules sanglantes, et Gaw, avançant sa tête dans l’ombre des pierres, darda son ouïe, sa vue et son flair… Un cri d’agonie, un grondement bref, puis des branches s’écartèrent. Le lion géant sortit de la forêt, avec un daim aux mâchoires. Près de lui, humble encore, mais déjà familière, la tigresse se coulait comme un gigantesque reptile. Tous deux s’avancèrent vers le refuge des hommes.

Saisi de crainte, Gaw toucha l’épaule de Naoh. Les Nomades épièrent longtemps les deux fauves : le lion-tigre déchirait la proie d’un geste continu et large, la tigresse avait des incertitudes, des peurs subites, des regards obliques vers celui qui avait terrassé son mâle. Et Naoh sentit une grande appréhension resserrer sa poitrine et ralentir son souffle.