La Guerre du feu/I/6

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Plon (p. 64-70).


Six jours avaient passé depuis le combat des Nomades et de la tigresse. Les blessures de Gaw se cicatrisaient, mais le guerrier n’avait pu reprendre encore la force écoulée avec le sang. Pour Nam, s’il ne souffrait plus, une de ses jambes restait lourde. Naoh se rongeait d’impatience et d’inquiétude. Chaque nuit, le lion géant s’absentait davantage, car les bêtes connaissaient toujours mieux sa présence : elle imprégnait les pénombres de la forêt, elle rendait effrayants les bords de la rivière. Comme il était vorace et qu’il continuait à nourrir la tigresse, sa tâche était âpre : souvent, tous deux enduraient la faim ; leur vie était plus misérable et plus inquiète que celle des loups.

La tigresse guérissait ; elle rampait sur la savane avec tant de lenteur et des pattes si malhabiles que Naoh ne s’éloignait guère pour lui crier sa défaite. Il se gardait de la tuer, puisque le soin de la nourrir fatiguait son compagnon et prolongeait ses absences. Et il s’établissait une habitude entre l’homme et la bête mutilée. D’abord, les images du combat, se ravivant en elle, soulevaient sa poitrine de colère et de crainte. Elle écoutait haineusement la voix articulée de l’homme, cette voix irrégulière et variable, si différente des voix qui rauquent, hurlent ou rugissent, elle dressait sa tête trapue et montrait les armes formidables qui garnissaient ses mâchoires.

Lui, faisant tournoyer sa massue ou levant sa hache, répétait :

— Que valent maintenant les griffes de la tigresse ? Naoh peut lui briser les dents avec la massue, lui ouvrir le ventre avec l’épieu. La tigresse n’a pas plus de force contre Naoh que le daim ou le saïga !

Elle s’accoutumait aux discours, au tournoiement des armes ; elle fixait la lumière verte de ses yeux, déjà rouverts, sur la singulière silhouette verticale. Et quoiqu’elle se souvînt des coups terribles de la massue, elle ne redoutait plus d’autres coups, la nature des êtres étant de croire à la persistance de ce qu’ils voient se renouveler. Puisque, chaque fois, Naoh levait sa massue sans l’abattre, elle s’attendait qu’il ne l’abattrait point. Comme, d’autre part, elle avait connu que l’homme était redoutable, elle ne le considérait plus comme une proie, elle se familiarisait simplement avec sa présence, et la familiarité sans but, pour toutes les bêtes, est une sorte de sympathie. Naoh, à la fin, trouvait plaisir à laisser vivre la féline : sa victoire en était plus continue et plus sûre. Et, par là, lui aussi ressentait pour elle un confus attachement.

Le temps vint où, pendant l’absence du lion géant, Naoh ne se rendit plus seul à la rivière : Gaw s’y traînait après lui. Lorsqu’ils avaient bu, ils rapportaient à boire pour Nam dans une écorce creuse. Or, le cinquième soir, la tigresse avait rampé au bord de l’eau, à l’aide de son corps plutôt qu’avec ses pattes, et elle buvait péniblement, car la rive s’inclinait. Naoh et Gaw se mirent à rire.

Le fils du Léopard disait :

— Une hyène est maintenant plus forte que la tigresse…, les loups la tueraient !

Puis, ayant empli d’eau l’écorce creuse, il se plut, par bravade, à la poser devant la tigresse. Elle feula doucement, elle but. Cela divertit les Nomades, si bien que Naoh recommença. Ensuite, il s’écria avec moquerie :

— La tigresse ne sait plus boire à la rivière !

Et son pouvoir lui plaisait.


C’est le huitième jour que Nam et Gaw se crurent assez forts pour franchir l’étendue et que Naoh prépara la fuite pour la nuit prochaine. Cette nuit descendit, humide et pesante : le crépuscule d’argile rouge traîna longtemps au fond du ciel ; les herbes et les arbres ployaient sous la bruine ; les feuilles tombaient avec un bruit d’ailes chétives et une rumeur d’insectes. De grandes lamentations s’élevaient de la profondeur des futaies et des brousses grelottantes, car les fauves étaient tristes et ceux qui n’avaient pas faim se terraient dans leur repaire.

Tout l’après-midi, le lion-tigre montra du malaise ; il sortait de son sommeil avec un frémissement : l’image d’un abri solide, telle la caverne où il avait vécu avant le cataclysme, traversait sa mémoire. Il avait choisi un creux sur la savane, il l’avait en partie aménagé pour lui et la tigresse, mais il n’y vivait pas à l’aise. Naoh songeait que, sans doute, cette nuit, en même temps qu’il partirait en chasse, il rechercherait quelque gîte. Son absence serait longue. Les Oulhamr auraient le temps de franchir la rivière ; la bruine favoriserait leur retraite : elle détrempait la terre, elle effaçait l’odeur des traces, que le lion géant ne suivait pas avec subtilité.

Peu après le crépuscule, le félin commença de roder. D’abord, il explora le voisinage, il s’assura qu’aucune proie n’était proche, puis, comme les autres soirs, il s’enfonça dans la forêt. Naoh attendit, incertain, car l’odeur trop humide des végétaux ne laissait pas facilement transparaître celle des fauves ; le bruit des feuilles et des gouttes d’eau dispersait l’ouïe. À la fin, il donna le signal, prenant la tête de l’expédition, tandis que Nam et Gaw suivaient à droite et à gauche. Cette disposition permettait de mieux prévoir les approches et rendait les Nomades plus circonspects. Il fallait d’abord franchir la rivière. Naoh, pendant ses sorties, avait découvert un endroit guéable jusque vers le milieu du courant. Ensuite, il fallait nager vers un roc, où le gué recommençait. Avant d’entreprendre la traversée, les guerriers brouillèrent leurs traces ; ils tournèrent quelque temps auprès de la rivière, coupant et reprenant les lignes, s’arrêtant et piétinant de manière à renforcer l’empreinte de leur passage. Il fallait se garder aussi de prendre directement le gué : ils le gagnèrent à la nage.

Sur l’autre rive, ils recommencèrent d’entrecroiser leurs pas, décrivant de longs lacets et des courbes capricieuses, puis ils sortirent de ces méandres sur des amas d’herbes arrachées dans la savane. Ils posaient ces amas deux par deux, ils les retiraient à mesure : c’était un stratagème par quoi l’homme dépassait l’élaphe le plus subtil et le loup le plus sagace. Quand ils eurent franchi trois ou quatre cent coudées, ils crurent avoir assez fait pour décourager la poursuite et ils continuèrent le voyage en ligne droite.

Ils avancèrent quelque temps en silence puis Nam et Gaw s’interpellèrent, tandis que Naoh dressait l’oreille. Au loin, un rauquement avait retenti : il se répéta trois fois, suivi d’un long miaulement.

Nam dit :

— Voici le lion géant !

— Marchons plus vite ! murmura Naoh.

Ils firent une centaine de pas, sans que rien troublât la paix des ténèbres ; ensuite la voix tonna, plus proche.

— Le lion géant est au bord de la rivière !

Ils hâtèrent encore leur marche : maintenant les rugissements se suivaient, saccadés, stridents, pleins de colère et d’impatience. Les Nomades connurent que la bête courait à travers leurs traces enchevêtrées : leur cœur frappait contre leur poitrine comme le bec du pic contre l’écorce des arbres ; ils se sentirent nus et faibles devant la masse pesante de l’ombre. D’autre part, cette ombre les rassurait, elle les mettait à l’abri même du regard des nocturnes. Le lion géant ne pouvait les suivre qu’à la piste, et, s’il traversait la rivière, il se retrouverait aux prises avec la ruse des hommes, il ignorerait par où ils avaient passé.

Un rugissement formidable raya l’étendue ; Nam et Gaw se rapprochèrent de Naoh :

— Le grand lion a passé l’eau ! murmura Gaw.

— Marchez ! répondit impérieusement le chef, tandis que lui-même s’arrêtait et se couchait pour mieux entendre les vibrations de la terre.

Coup sur coup, d’autres clameurs éclatèrent.

Naoh, se relevant, cria :

— Le grand lion est encore sur l’autre rive !

La voix grondante décroissait ; la bête avait abandonné la poursuite et se retirait vers le nord. Or il était improbable qu’un autre félin de haute stature empiétât sur le territoire ; quant à l’ours gris, rare déjà dans le terroir où Naoh l’avait combattu, il devait être presque introuvable, si loin et si bas dans le sud. Et, à trois, ils ne redoutaient ni le léopard ni la grande panthère.

Ils marchèrent très longtemps. Quoique la bruine fût dissipée, les ténèbres demeuraient profondes. Une épaisse muraille de nuages couvrait les étoiles. On n’apercevait que ces phosphorescences légères qui s’échappent des plantes ou se posent sur les eaux ; une bête soufflait dans le silence ou faisait entendre le frôlement de ses pattes ; un grondement roulait sur les herbes mouillées ; des fauves en chasse hurlaient, glapissaient, aboyaient.

Les Oulhamr s’arrêtaient pour saisir les bruits et les senteurs, qui sont comme la rôderie aérienne des bêtes. Enfin, Nam et Gaw commencèrent à se lasser. Nam sentait une faiblesse autour de ses os, les cicatrices de Gaw étaient plus chaudes : il fallait chercher un abri. Pourtant, ils franchirent encore quatre mille coudées : l’air redevint plus humide, le souffle de l’espace s’enfla. Ils devinèrent qu’une grande masse d’eau était prochaine. Bientôt, ils en eurent la certitude.

Tout semblait paisible. À peine si quelques bruits furtifs annonçaient la fuite d’une bestiole, si quelque forme apparaissait et disparaissait dans un bond rapide. Naoh finit par choisir comme abri un immense peuplier noir. L’arbre ne pouvait offrir aucune défense contre l’attaque des fauves, mais, dans les ténèbres, comment trouver un refuge sûr ou qui ne fut pas occupé ? La mousse était mouillée et le temps frais. Peu importait aux Oulhamr ; ils avaient une chair aussi résistante aux intempéries que des ours ou des sangliers. Nam et Gaw s’étendirent sur le sol et s’anéantirent tout de suite dans le sommeil ; Naoh veillait. Il n’était pas las ; il avait pris de longs repos sous les pierres basaltiques et, bien préparé aux marches, aux travaux et aux combats, il résolut de prolonger sa garde pour que Nam et Gaw fussent plus forts.