La Guerre du feu/II/2

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Plon (p. 74-83).


Les Oulhamr, depuis trois jours, suivaient la piste des Dévoreurs d’Hommes. Ils longèrent d’abord le lac jusqu’au pied des collines ; puis ils s’engagèrent dans un pays où les arbres alternaient avec les prairies. Leur tâche fut aisée, car les rôdeurs avançaient nonchalamment ; ils allumaient de grands feux pour rôtir leurs proies ou s’abriter de la fraîcheur des nuits brumeuses.

Au rebours, Naoh usait continuellement de ruses pour tromper ceux qui pourraient les suivre. Il choisissait les sols durs, les herbes souples qui se redressent promptement, profitait du lit des ruisseaux, passait à gué ou à la nage tels tournants du lac, et parfois enchevêtrait les traces. Malgré cette prudence, il gagnait du terrain. À la fin du troisième jour, il fut si proche des Dévoreurs d’Hommes qu’il crut pouvoir les atteindre par une marche de nuit.

— Que Nam et Gaw apprêtent leurs armes et leur courage…, dit-il. Ce soir, ils reverront le Feu !

Les jeunes guerriers, selon qu’ils songeaient à la joie de voir bondir les flammes ou à la force des ennemis, respiraient plus fort ou demeuraient sans souffle.

— Reposons-nous d’abord ! reprit le fils du Léopard. Nous nous approcherons des Dévoreurs d’Hommes pendant leur sommeil, et nous essaierons de tromper ceux qui veillent.

Nam et Gaw conçurent la proximité d’un péril plus grand que tous les autres : la légende des Dévoreurs d’Hommes é tait redoutable. Leur force, leur audace et leur férocité dépassaient celles des hordes connues. Quelquefois, les Oulhamr en avaient surpris et exterminé des troupes peu nombreuses ; plus souvent, c’étaient des Oulhamr qui avaient péri sous leurs haches tranchantes et leurs massues de chêne.

D’après le vieux Goûn, ils descendaient de l’ours gris ; leurs bras étaient plus longs que ceux des autres hommes ; leurs corps, aussi velus que les corps d’Aghoo et de ses frères. Et, parce qu’ils se repaissaient des cadavres de leurs ennemis, ils épouvantaient les hordes craintives.

Quand le fils du Léopard eut parlé, Nam et Gaw, tout tremblants, inclinèrent la tête, puis ils prirent du repos jusqu’au milieu de la nuit.


Ils se levèrent avant que le croissant eût blanchi le fond du ciel. Naoh ayant reconnu d’avance la piste, ils marchèrent d’abord dans les ténèbres. Au lever de la lune, ils reconnurent qu’ils avaient dévié, puis ils retrouvèrent la voie. Successivement, ils traversèrent une brousse, passèrent le long de terres marécageuses et franchirent une rivière.

Enfin, du sommet d’un mamelon, cachés parmi des herbes drues et secoués d’une émotion terrible, ils aperçurent le Feu.

Nam et Gaw grelottaient ; Naoh demeurait immobile, les jarrets rompus et le souffle rauque. Après tant de nuits passées dans le froid, la pluie, les ténèbres, tant de luttes — la faim, la soif, l’ours, la tigresse et le lion géant — il apparaissait enfin, le Signe éblouissant des Hommes.

C’était sur une plaine coupée de térébinthes et de sycomores, non loin d’une mare, un brasier en demi-cercle dont les flammes s’alanguissaient autour des tisons. Cela jetait une lueur de crépuscule qui imbibait, trempait, vivifiait la structure des choses.

Des sauterelles rouges, des lucioles de rubis, d’escarboucle ou de topaze agonisaient dans la brise ; des ailes écarlates craquaient en se dilatant ; une fumerolle brusque montait en spirale et s’aplatissait dans le clair de lune ; il y avait des flammes lovées comme des vipères, palpitantes comme des ondes, imprécises comme des nues.

Les hommes dormaient, couverts de peaux d’élaphes, de loups, de mouflons, dont le poil était appliqué sur le corps. Les haches, les massues et les javelots s’éparpillaient sur la savane ; deux guerriers veillaient. L’un, assis sur la provision de bois sec, les épaules abritées d’une toison de bouc, tenait la main sur son épieu. Un rai de cuivre frappait son visage recouvert, jusqu’aux yeux, d’un poil semblable à celui des renards. Son cuir velu rappelait le cuir des mouflons, sa bouche avançait des suçoirs énormes sous un nez plat, aux narines circulaires ; il laissait pendre des bras longs comme ceux de l’Homme des Arbres, tandis que ses jambes se repliaient, courtes, épaisses et arquées.

L’autre veilleur marchait furtivement autour du foyer. Il s’arrêtait par intervalles, il dressait l’oreille, ses narines interrogeaient l’air humide qui retombait sur la plaine à mesure que s’élevaient les vapeurs surchauffées. D’une stature égale à celle de Naoh, il portait un crâne énorme, aux oreilles de loup, pointues et rétractiles ; les cheveux et la barbe poussaient en touffes, séparés par des îlots de peau safran ; on voyait ses yeux phosphorer dans la pénombre ou s’ensanglanter aux reflets de la flamme ; il avait des pectoraux dressés en cônes, le ventre plat, la cuisse triangulaire, le tibia en tranchant de hache et des pieds qui eussent été petits sans la longueur des orteils. Tout le corps, lourd et jointé comme le corps des buffles, décelait une force immense, mais moins d’aptitude à la course que le corps des Oulhamr.

Le veilleur avait interrompu sa marche. Il avançait sa tête vers la colline. Sans doute, quelque vague émanation l’inquiétait, où il ne reconnaissait ni l’odeur des bêtes ni celle des gens de sa horde, tandis que l’autre veilleur, doué d’une narine moins subtile, somnolait.

— Nous sommes trop près des Dévoreurs d’Hommes ! remarqua doucement Gaw. Le vent leur porte notre trace.

Naoh secoua la tête, car il craignait bien plus l’odorat de l’ennemi que sa vue ou que son ouïe.

— Il faut tourner le vent ! ajouta Nam.

— Le vent suit la route des Dévoreurs d’Hommes, répondit Naoh. Si nous le tournons, c’est eux qui marcheront derrière nous.

Il n’avait pas besoin d’expliquer sa pensée : Nam et Gaw connaissaient, aussi bien que les fauves, la nécessité de suivre et non de précéder la proie, à moins de dresser une embuscade.

Cependant, le veilleur adressa la parole à son compagnon, qui fit un signe négatif. Il parut qu’il allait s’asseoir à son tour, mais il se ravisa, il marcha dans la direction de la colline.

— Il faut reculer, dit Naoh.

Il chercha du regard un abri qui pût atténuer les émanations. Un épais buisson croissait près de la cime : les Oulhamr s’y tapirent et, comme la brise était légère, elle s’y rompait, elle emportait un effluve trop faible pour frapper l’odorat humain. Bientôt le veilleur s’arrêta dans sa marche ; après quelques aspirations vigoureuses, il retourna au campement.

Les Oulhamr demeurèrent longtemps immobiles. Le fils du Léopard songeait à des stratagèmes, les yeux tournés vers la lueur assombrie du brasier. Mais il ne découvrait rien. Car si le moindre obstacle déçoit une vue perçante, si l’on peut marcher assez doucement sur la steppe pour tromper l’antilope ou l’hémione, l’émanation se répand au passage et se conserve sur la piste : seuls l’éloignement et le vent contraire la dérobent…

Le glapissement d’un chacal fit lever la tête au grand Nomade. Il l’écouta d’abord en silence, puis il fit entendre un rire léger.

— Nous voici dans le pays des chacals, dit-il. Nam et Gaw essaieront d’en abattre un.

Les compagnons tournaient vers lui des visages étonnés. Il reprit :

— Naoh veillera dans ce buisson… Le chacal est aussi rusé que le loup : jamais l’homme ne pourrait l’approcher. Mais il a toujours faim. Nam et Gaw poseront un morceau de chair et attendront à peu de distance. Le chacal viendra ; il s’approchera et il s’éloignera. Puis il s’approchera et s’éloignera encore. Puis il tournera autour de vous et de la chair. Si vous ne bougez pas, si votre tête et vos mains sont comme de la pierre, après longtemps il se jettera sur la chair. Il viendra et sera déjà reparti. Votre sagaie doit être plus agile que lui.

Nam et Gaw partirent à la recherche des chacals. Ils ne sont pas difficiles à suivre ; leur voix les dénonce : ils savent qu’aucun animal ne les recherche pour en faire sa proie. Les deux Oulhamr les rencontrèrent près d’un massif de térébinthes. Il y en avait quatre, acharnés sur des ossements dont ils avaient rongé toute la fibre. Ils ne s’enfuirent pas devant les hommes ; ils dardaient sur eux des prunelles vigilantes ; ils glapirent doucement, prêts à détaler dès qu’ils jugeraient les survenants trop proches.

Nam et Gaw firent comme avait dit Naoh. Ils mirent sur le sol un quartier de biche, et, s’étant éloignés, ils demeurèrent aussi immobiles que le tronc des térébinthes. Les chacals rôdaient à pas menus sur l’herbe. Leur crainte faiblissait au fumet de la chair. Quoiqu’ils eussent souvent rencontré la bête verticale, aucun n’en avait éprouvé les ruses : toutefois, la jugeant plus forte qu’eux, ils ne la suivaient qu’à distance, et parce que leur intelligence était fine, parce qu’ils savaient que le péril ne cesse jamais à la lumière ni dans les ténèbres, ils agissaient avec méfiance. Donc, ils rôdèrent longtemps auprès des Oulhamr, ils firent beaucoup de circuits, ils s’embusquèrent dans les massifs de térébinthes et en ressortirent, ils contournèrent souvent les corps immobiles. Le croissant rougit à l’orient avant que leur doute et leur patience eussent pris fin.

Pourtant, leurs approches étaient plus hardies ; ils venaient jusqu’à vingt coudées de l’appât ; ils s’arrêtaient longuement avec des murmures. Enfin, leur convoitise s’exaspéra ; ils se décidèrent, précipités tous ensemble, pour ne laisser aucun avantage les uns aux autres. Ce fut aussi rapide que l’avait dit Naoh. Mais les harpons furent encore plus rapides ; ils percèrent le flanc de deux chacals tandis que les autres emportaient la proie ; puis les haches brisèrent ce qui demeurait de vie aux bêtes blessées.

Lorsque Nam et Gaw ramenèrent les dépouilles, Naoh se mit à dire :

— Maintenant, nous pourrons tromper les Dévoreurs d’Hommes. Car l’odeur des chacals est beaucoup plus puissante que la nôtre.

Le Feu s’était réveillé, nourri de branches et de rameaux. Il élevait sur la plaine ses flammes dévorantes et fumeuses ; on apercevait plus distinctement les dormeurs étendus, les armes et les provisions ; deux nouveaux veilleurs avaient succédé aux autres, tous deux assis, la tête basse et ne soupçonnant aucun péril.

— Ceux-là, fit Naoh, après les avoir considérés avec attention, sont plus faciles à surprendre… Nam et Gaw ont chassé les chacals ; le fils du Léopard va chasser à son tour.

Il descendit du mamelon, emportant la peau d’un des chacals, et disparut dans les broussailles qui croissaient vers le couchant. D’abord, il s’éloigna des Dévoreurs d’Hommes, afin de ne pas se découvrir. Il traversa la broussaille, rampa parmi les hautes herbes, longea une mare ombragée de roseaux et d’oseraies, tourna parmi des tilleuls, et se trouva finalement à quatre cents coudées du Feu, dans un buisson.

Les veilleurs n’avaient pas bougé. À peine si l’un d’eux perçut l’odeur du chacal, qui ne pouvait lui inspirer aucune inquiétude. Et Naoh se remplit les yeux de tous les détails du campement. Il mesura d’abord le nombre et la structure des guerriers. Presque tous décelaient une musculature imposante : des bustes profonds, servis par des bras longs et des jambes courtes ; l’Oulhamr songea qu’aucun ne le devancerait à la course. Ensuite, il examina la figure du sol. Un espace vide, où la terre était rase, le séparait, à droite, d’un petit tertre. Après, il y avait quelques arbustes, puis un banc d’herbes hautes qui tournait vers la gauche. Cette herbe s’allongeait en une sorte de promontoire jusqu’à cinq ou six coudées du Feu.

Naoh n’hésita pas longtemps. Comme les veilleurs lui tournaient presque le dos, il rampa vers le tertre. Il ne pouvait se hâter. À chaque mouvement des veilleurs, il s’arrêtait, il s’aplatissait comme un reptile. Il sentait sur lui, comme des mains subtiles, la double lueur du brasier et de la lune. Enfin il se trouva à l’abri et, se coulant derrière les arbustes, traversant la bande herbue, il parvint près du Feu.

Les guerriers endormis le cernaient presque : la plupart étaient à portée de sagaie. Si les veilleurs donnaient l’alarme, au moindre faux mouvement il serait pris. Cependant, il avait pour lui une chance : le vent soufflait dans sa direction, emportant à la fois et noyant dans la fumée son odeur et celle de la peau du chacal. De plus, les veilleurs semblaient presque assoupis ; à peine si leurs têtes se relevaient par intervalles…

Naoh apparut dans la pleine lumière, fit un bond de léopard, tendit la main et saisit un tison. Déjà il retournait vers la bande d’herbe, lorsqu’un hurlement retentit, tandis qu’un des veilleurs accourait et que l’autre lançait sa sagaie. Presque simultanément, dix silhouettes se dressèrent.

Avant qu’aucun Dévoreur d’Hommes n’eût pris sa course, Naoh avait dépassé la ligne par où on pouvait lui couper la retraite. Poussant son cri de guerre, il filait en ligne droite vers le mamelon où l’attendaient Nam et Gaw.

Les Kzamms le suivaient, éparpillés, avec des grognements de sangliers. Malgré leurs jambes courtes, ils étaient agiles, mais non assez pour atteindre l’Oulhamr qui, brandissant la torche, bondissait devant eux comme un mégacéros.

Il atteignit le mamelon avec cinq cents coudées d’avance ; il trouva Nam et Gaw debout.

— Fuyez devant ! cria-t-il.

Leurs silhouettes sveltes dévalèrent, d’une course presque aussi vite que celle du chef. Naoh se réjouit d’avoir préféré ces hommes flexibles à des guerriers plus mûrs et plus robustes. Car, devançant les Kzamms, les jeunes hommes gagnaient deux coudées sur dix bonds. Le fils du Léopard les suivait sans effort, arrêté parfois pour examiner le tison. Son émotion se partageait entre l’inquiétude de la poursuite et le désir de ne pas perdre la proie étincelante pour laquelle il avait enduré tant de souffrances. La flamme s’était éteinte. Il ne restait qu’une lueur rouge qui gagnait à peine sur la partie humide du bois. Cependant, cette lueur était assez vive pour que Naoh espérât, à la première halte, la ranimer et la nourrir.

Lorsque la lune fut au tiers de sa course, les Oulhamr se trouvèrent devant un réseau de mares. Cette circonstance n’était pas défavorable ; ils reconnaissaient une voie déjà parcourue, voie que leur avait découverte la présence des Kzamms, étroite, sinueuse, mais sûre, fondée sur du porphyre. Ils s’y engagèrent sans hésitation et firent halte.

À peine si deux hommes pouvaient avancer ensemble, surtout pour combattre : les Kzamms devraient courir de grands risques ou tourner la position ; il serait facile aux Oulhamr de les devancer. Naoh, calculant ses chances avec son double instinct d’animal et d’homme, sut qu’il avait le temps de faire croître le Feu. La braise rouge s’était encore rétrécie : elle se fonçait, elle se ternissait.

Les Nomades cherchèrent de l’herbe et du bois secs. Les roseaux flétris, les flouves jaunissantes, les branches de saule sans sève abondaient : toute cette végétation était humide. Ils essuyèrent quelques ramuscules aux bouts effilés, des feuilles et des brindilles très fines.

La braise décrue s’avivait à peine au souffle du chef. Plusieurs fois des pointes d’herbes s’animèrent d’une lueur légère qui grandissait un instant, s’arrêtait, vacillante, sur le bord de la brindille, décroissait et mourait, vaincue par la vapeur d’eau. Alors Naoh songea au poil des chacals. Il en arracha plusieurs touffes, il essaya d’y faire courir une flamme. Quelques aigrettes rougeoyèrent ; la joie et la crainte oppressèrent les Oulhamr ; chaque fois, malgré des précautions infinies, la mince palpitation s’arrêta et s’éteignit… Il n’y eut plus d’espoir ! La cendre ne projetait qu’un éclat débile ; une dernière particule écarlate décroissait, d’abord grande comme une guêpe, puis comme une mouche, puis comme ces insectes minuscules qui flottent à la surface des mares. Enfin, tout s’éteignit, une tristesse immense glaça l’âme des Oulhamr et la dénuda…

La faible lueur avait la réalité magnifique du monde ; elle allait croître, elle allait prendre la puissance et la durée ; elle allait nourrir les brasiers de la halte, épouvanter le lion géant, le tigre et l’ours gris, combattre les ténèbres et créer dans les chairs une saveur délicieuse. Ils la ramèneraient resplendissante à la horde, et la horde reconnaîtrait leur force… Voici qu’à peine conquise elle était morte, et les Oulhamr, après les embûches de la terre, des eaux et des bêtes, allaient connaître les embûches des hommes.