La Guerre du feu/II/3

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Naoh fuyait devant les Kzamms. Il y avait huit jours que durait la poursuite ; elle était ardente, continue, pleine de feintes. Les Dévoreurs d’Hommes, soit par souci de l’avenir — les Oulhamr pouvant être les éclaireurs d’une horde — soit par instinct destructeur et par haine des étrangers, déployaient une énergie furieuse. L’endurance des fugitifs ne le cédait pas à leur vitesse ; ils auraient pu, chaque jour, gagner cinq à six mille coudées. Mais Naoh s’acharnait à la conquête du Feu. Chaque nuit, après avoir assuré à Nam et à Gaw l’avance utile, il rôdait autour du camp ennemi. Il dormait peu, mais il dormait profondément.


Comme les péripéties de cette poursuite exigeaient de nombreux détours, le fils du Léopard fut contraint d’obliquer considérablement vers l’orient, si bien que, le huitième jour, il aperçut le Grand Fleuve. C’était au sommet d’une colline conique, coulée de porphyre où les inondations, les pluies, les végétaux avaient rongé des bords, creusé des pertuis, arraché des blocs, mais qui, pendant des centaines de millénaires, résisteraient à la patience sournoise et aux coups brutaux des météores.

Le fleuve roulait dans sa force. À travers mille pays de pierres, d’herbes et d’arbres, il avait bu les sources, englouti les ruisseaux, dévoré les rivières. Les glaciers s’accumulaient pour lui dans les plis chagrins de la montagne, les sources filtraient aux cavernes, les torrents pourchassaient les granits, les grès ou les calcaires, les nuages dégorgeaient leurs éponges immenses et légères, les nappes se hâtaient sur leurs lits d’argile. Frais, écumeux et vite, lorsqu’il était dompté par les rives, il s’élargissait en lacs sur les terres plates, ou distillait des marécages ; il fourchait autour des îles ; il rugissait en cataractes et sanglotait en rapides. Plein de vie, il fécondait la vie intarissable. Des régions tièdes aux régions fraîches, des alluvions nourries de forces myriadaires aux sols pauvres, surgissaient les peuples lourds de l’arbre : les hordes de figuiers, d’oliviers, de pins, de térébinthes, d’yeuses ; les tribus de sycomores, de platanes, de châtaigniers, d’érables, de hêtres et de chênes ; les troupeaux de noyers, d’abiès, de frênes, de bouleaux ; les files de peupliers blancs, de peupliers noirs, de peupliers grisaille, de peupliers argentés, de peupliers trembles et les clans d’aulnes, de saules blancs, de saules pourpres, de saules glauques et de saules pleureurs.

Dans sa profondeur s’agitait la multitude muette des mollusques, tapis dans leurs demeures de chaux et de nacre, des crustacés aux armures articulées, des poissons de course, qu’une flexion lance à travers l’eau pesante, aussi vite que la frégate sur les nues, des poissons flasques qui barbotent lentement dans la fange, des reptiles souples comme les roseaux ou opaques, rugueux et denses. Selon les saisons, les hasards de la tempête, des cataclysmes ou de la guerre, s’abattaient les masses triangulaires des grues, les troupes grasses des oies, les compagnies de canards verts, de sarcelles, de macreuses, de pluviers et de hérons, les peuplades d’hirondelles, de mouettes et de chevaliers ; les outardes, les cigognes, les cygnes, les flandrins, les courlis, les râles, les martins-pêcheurs et la foule inépuisable des passereaux. Vautours, corbeaux et corneilles s’éjouissaient aux charognes abondantes ; les aigles veillaient à la corne des nuages ; les faucons planaient sur leurs ailes tranchantes ; les éperviers ou les crécerelles filaient au-dessus des hautes cimes ; les milans surgissaient, furtifs, imprévus et lâches, et le grand duc, la chevêche, l’effraie trouaient les ténèbres sur leurs ailes de silence.

Cependant, on distinguait quelque hippopotame oscillant comme un tronc d’érable, des martres se glissant sournoisement parmi les oseraies, des rats d’eau à crâne de lapin, tandis qu’accouraient les bandes peureuses des élaphes, des daims, des chevreuils, des mégacéros, les troupes légères des saïgas, des égagres, des hémiones et des chevaux, les armées épaisses des mammouths, des urus, des aurochs. Un rhinocéros plongeait sa cuirasse opaque dans un havre ; un sanglier malmenait les vieux saules ; l’ours des cavernes, pacifique et formidable, roulait sa masse obscure ; le lynx, la panthère, le léopard, l’ours gris, le tigre, le lion jaune et le lion noir s’embûchaient affamés ou happaient la proie chaude ; leur puanteur dénonçait le renard, le chacal et l’hyène ; les bandes de loups et de chiens déployaient contre les bêtes faibles, blessées ou recrues de fatigue, leur cautèle et leur patience. Partout pullulait une population menue de lièvres, de lapins, de mulots, de campagnols, de belettes et de loirs…. de crapauds, de grenouilles, de lézards, de vipères et de couleuvres…, de vers, de larves, de chenilles…, de sauterelles, de fourmis, de carabes…, de charançons, de libellules et de némocères…, de bourdons et de guêpes, d’abeilles, de frelons et de mouches…, de vanesses, de sphinx, de piérides, de noctuelles, de grillons, de lampyres, de hannetons, de blattes…

Le fleuve emportait pêle-mêle les arbres pourris, les sables et les argiles fines, les carcasses, les feuilles, les tiges, les racines.

Et Naoh aima les flots formidables.

Il les regardait descendre, dans leur fièvre d’automne, en un intarissable exode. Ils se heurtaient aux îles et refluaient au rivage, chutes forcenées d’écumes, longues masses planes et presque lacustres, tourbillons de schiste ou de malachite, lames de nacre et remous de fumée, déferlages spumeux, longues rumeurs de jeunesse, d’énergie et d’exaltation.

Comme le Feu, l’Eau semblait à l’Oulhamr un être innombrable ; comme le Feu, elle décroît, augmente, surgit de l’invisible, se rue à travers l’espace, dévore les bêtes et les hommes ; elle tombe du ciel et remplit la terre ; inlassable, elle use les rocs, elle traîne les pierres, le sable et l’argile ; aucune plante ni aucun animal ne peut vivre sans elle ; elle siffle, elle clame, elle rugit ; elle chante, rit et sanglote ; elle passe où ne passerait pas le plus chétif insecte ; on l’entend sous la terre ; elle est toute petite dans la source ; elle grandit dans le ruisseau ; la rivière est plus forte que les mammouths, le fleuve aussi vaste que la forêt. L’Eau dort dans le marécage, repose dans le lac et marche à grands pas dans le fleuve ; elle se rue dans le torrent ; elle fait des bonds de tigre ou de mouflon dans le rapide.


Ainsi sentait Naoh devant les flots inépuisables. Cependant, il fallait s’abriter. Des îles s’offraient : refuge contre les entreprises du fauve, peu efficaces contre les hommes, elles gêneraient les mouvements, rendraient presque impossible la conquête du Feu et exposeraient à toutes les embûches. Naoh préféra le rivage. Il s’établit sur un roc de schiste, qui dominait faiblement le site. Les flancs en étaient abrupts, la partie supérieure formait un plateau où pouvaient s’étendre dix hommes.

Les préparatifs du campement furent terminés au crépuscule. Il y avait entre les Oulhamr et les poursuivants assez de distance pour ne concevoir aucune crainte durant la moitié de la nuit.

Le temps était frais. Peu de nuages rampaient dans le couchant d’écarlate. Tout en dévorant leur repas de chair crue, de noix et de champignons, les guerriers observaient la terre noircissante. La clarté permettait encore de discerner les îles, sinon l’autre rive du fleuve. Des onagres passèrent ; une troupe de chevaux descendit jusqu’aux berges ; c’étaient des bêtes trapues, dont la tête paraissait très grosse, à cause de la crinière emmêlée. Leurs mouvements avaient un grand charme ; leurs yeux, larges et fous, dardaient une lueur bleue ; l’inquiétude rompait et précipitait leur élan ; penchés sur l’eau, ils demeuraient tremblants, pleins de méfiance. Ils burent vite et s’enfuirent. Et la nuit éploya son aile de cendre ; elle couvrait déjà l’orient, tandis qu’à l’occident persistait une pourpre fine ; un rugissement tonna sur l’étendue.

— Le lion ! murmura Gaw.

— La rive est pleine de proies ! répondit Naoh. Le lion est sage ; il attaquera plutôt l’antilope ou le cerf que les hommes !

Le rugissement s’éloigna ; des chacals glapirent et l’on vit sinuer leurs silhouettes légères. Les Oulhamr dormirent alternativement jusqu’à l’aube. Ensuite, ils se remirent à descendre la rive du Grand Fleuve. Des mammouths les arrêtèrent. Leur troupeau couvrait une largeur de mille coudées et une longueur triple ; ils pâturaient, ils arrachaient les plantes tendres, ils déterraient les racines, et leur existence parut, aux trois hommes, heureuse, sûre et magnifique. Quelquefois, se réjouissant dans leur force, ils se poursuivaient sur la terre molle ou s’entre-frappaient doucement de leurs trompes velues. Sous leurs pieds immenses, le lion géant ne serait qu’une argile ; leurs défenses déracineraient les chênes, leurs têtes de granit les briseraient. Et, considérant la souplesse de leurs trompes, Naoh ne put s’empêcher de dire :

— Le mammouth est le maître de tout ce qui vit sur la terre !

Il ne les craignait point : il savait qu’ils n’attaquent aucune bête, si elle ne les importune pas.

Il dit encore :

— Aoûm, fils du Corbeau, avait fait alliance avec les mammouths.

_ Pourquoi ne ferions-nous pas comme Aoûm ? demanda Gaw.

— Aoûm comprenait les mammouths, objecta Naoh ; nous ne les comprenons pas.

Pourtant, cette question l’avait frappé ; il y rêvait, tout en tournant, à distance, autour du troupeau gigantesque. Et, sa pensée se traduisant tout haut, il reprit :

— Les mammouths n’ont pas une parole comme les hommes. Ils se comprennent entre eux. Ils connaissent le cri des chefs ; Goûn dit qu’ils prennent, au commandement, la place qu’on leur indique, et qu’ils tiennent conseil avant de partir pour une terre nouvelle… Si nous devinions leurs signes, nous ferions alliance avec eux.

Il vit un mammouth énorme qui les regardait passer. Solitaire, en contrebas de la rive, parmi de jeunes peupliers, il paissait les pousses tendres. Naoh n’en avait jamais rencontré d’aussi considérable. Sa stature s’élevait à douze coudées. Une crinière épaisse comme celle des lions croissait sur sa nuque ; sa trompe velue semblait un être distinct, qui tenait de l’arbre et du serpent.

La vue des trois hommes parut l’intéresser, car on ne pouvait supposer qu’elle l’inquiétât. Et Naoh criait :

— Les mammouths sont forts ! Le grand mammouth est plus fort que tous les autres : il écraserait le tigre et le lion comme des vers, il renverserait dix aurochs d’un choc de sa poitrine… Naoh, Nam et Gaw sont les amis du grand mammouth !

Le mammouth dressait ses oreilles membraneuses ; il écouta les sons articulés par la bête verticale, secoua lentement sa trompe et barrit.

— Le mammouth a compris ! s’écria Naoh avec joie. Il sait que les Oulhamr reconnaissent sa puissance.

Il cria encore :

— Si les fils du Léopard, du Saïga et du Peuplier retrouvent le Feu, ils cuiront la châtaigne et le gland pour en faire don au grand mammouth !

Comme il parlait, sa vue rencontra une mare, où poussaient des nénuphars orientaux. Naoh n’ignorait pas que le mammouth aimait leurs tiges souterraines. Il fit signe à ses compagnons ; ils se mirent à arracher les longues plantes roussies. Quand ils en eurent un grand tas, ils les lavèrent avec soin et les portèrent vers la bête colossale. Arrivé à cinquante coudées, Naoh reprit la parole :

— Voici ! Nous avons arraché ces plantes pour que tu puisses en faire ta pâture. Ainsi, tu sauras que les Oulhamr sont les amis du mammouth.

Et il se retira.

Curieux, le géant s’approcha des racines. Il les connaissait bien ; elles étaient à son goût.

Tandis qu’il mangeait, sans hâte, avec de longues pauses, il observait les trois hommes. Quelquefois il redressait sa trompe pour flairer, puis il la balançait d’un air pacifique.

Alors Naoh se rapprocha par des mouvements insensibles : il se trouva devant ces pieds colosses, sous cette trompe qui déracinait les arbres, sous ces défenses aussi longues que le corps d’un urus ; il était comme un mulot devant une panthère. D’un seul geste, la bête pouvait le réduire en miettes. Mais, tout vibrant de la foi qui crée, il tressaillit d’espérance et d’inspiration… La trompe le frôla, elle passa sur son corps, en le flairant ; Naoh, sans souffle, toucha à son tour la trompe velue. Ensuite il arracha des herbes et de jeunes pousses, qu’il offrit en signe d’alliance : il savait qu’il faisait quelque chose de profond et d’extraordinaire, son cœur s’enflait d’enthousiasme.