La Guerre du feu/III/6

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Plon (p. 162-165).


Les Wah et les Oulhamr traversaient le Pays des Eaux. Elles se répandaient en nappes croupissantes, pleines d’algues, de nymphéas, de nénuphars, de sagittaires, de lysimaques, de lentilles, de joncs et de roseaux ; elles formaient de troublantes et terribles tourbières ; elles se suivaient en lacs, en rivières, en réseaux entrecoupés par la pierre, le sable ou l’argile ; elles jaillissaient du sol ou se plaignaient sur la pente des collines, et quelquefois, bues par les fissures, elles se perdaient au fond de contrées souterraines. Les Wah savaient maintenant que Naoh voulait suivre une route entre le nord et l’occident. Ils lui abrégeaient le voyage, ils voulaient le guider jusqu’à ce qu’il fût au bout des terres humides. Leurs ressources semblaient innombrables. Tantôt ils découvraient des passages qu’aucune autre espèce d’hommes n’aurait soupçonnés ; tantôt ils construisaient des radeaux, jetaient un tronc d’arbre en travers du gouffre, reliaient deux rives à l’aide de lianes. Ils nageaient avec habileté, quoique lentement, pourvu qu’il n’y eût pas certaines herbes dont ils avaient une crainte superstitieuse. Leurs actes semblaient pleins d’incertitude ; souvent ils agissaient comme des créatures qui luttent contre le sommeil ou qui sortent d’un rêve ; et cependant, ils ne se trompaient presque jamais.

Il y avait abondance de vivres. Les Wah connaissaient beaucoup de racines comestibles ; surtout, ils excellaient à surprendre les poissons. Ils savaient les atteindre avec le harpon, les saisir à la main, les enchevêtrer d’herbes souples, les attirer la nuit avec des torches, orienter leurs bancs vers des criques. Par les soirs, quand le feu resplendissait sur un promontoire, dans une île ou sur un rivage, ils goûtaient un bonheur doux et taciturne. Ils aimaient s’asseoir en groupe, serrés les uns contre les autres, comme si leurs individualités affaiblies se retrempaient dans le sentiment de la race, tandis que les Oulhamr s’espaçaient, surtout Naoh, qui, pendant de longs intervalles, se plaisait à la solitude. Souvent les Wah faisaient entendre une mélopée très monotone, qu’ils répétaient à l’infini, et qui célébrait des actes anciens, dont aucun n’avait le souvenir ; elle devait se rapporter à des générations mortes depuis longtemps. Rien de tout cela n’intéressait le fils du Léopard. Il en concevait du malaise et presque de la répugnance. Mais il observait, avec une curiosité véhémente, leurs gestes de chasse, de pêche, d’orientation, de travail, particulièrement la manière dont ils se servaient du propulseur et dont ils tiraient le Feu des pierres.

Il s’initia vite au jeu du propulseur. Comme il inspirait aux alliés une sympathie croissante, ils ne lui cachèrent aucun secret. Il put manier leurs armes et leurs outils, apprendre comment ils les réparaient et, des propulseurs s’étant perdus, il en vit construire d’autres. D’ailleurs, la femme-guide lui en donna un, dont il se servit avec autant d’adresse et beaucoup plus de force que les Hommes-sans-épaules.

Il s’attarda davantage à concevoir le mystère du Feu. C’est qu’il continuait à le craindre. Il regardait de loin jaillir les étincelles ; les questions qu’il se posait demeuraient obscures et pleines de contradictions. Cependant, à chaque fois, il se rassurait davantage. Puis le langage articulé et celui des gestes vinrent à son aide. Car il commençait à mieux comprendre les Wah : il avait appris le sens de dix ou douze mots et celui d’une trentaine de signes particuliers à la race. Il soupçonna d’abord que les Wah n’enfermaient pas le Feu dans les pierres, mais qu’il y était naturellement. Il jaillissait avec le choc et se jetait sur les brins d’herbe sèches : comme il était alors très faible, il ne saisissait pas tout de suite sa proie. Naoh se rassura plus encore quand il vit tirer les étincelles de cailloux qui gisaient sur la terre. Dès qu’il fut certain que le secret se rapportait aux choses plus encore qu’au pouvoir des Wah, ses dernières méfiances se dissipèrent. Il apprit aussi qu’il fallait deux pierres de sorte différente : la pierre de silex et la marcassite. Et, ayant lui-même fait bondir les petites flammes, il essaya d’allumer un foyer. La force et la vitesse de ses mains aidèrent à son inexpérience : il produisait beaucoup de Feu. Mais, pendant bien des haltes, il ne put réussir à faire brûler la plus faible feuille de gramen.


Un jour, la horde s’arrêta avant le crépuscule. C’était à la pointe d’un lac aux eaux vertes, sur une terre sableuse, par un temps extraordinairement sec. On voyait dans le firmament un vol de grues ; des sarcelles fuyaient parmi les roseaux ; au loin rugissait un lion. Les Wah allumèrent deux grands feux ; Naoh, s’étant procuré des brindilles très minces et presque carbonisées, frappait ses pierres l’une contre l’autre. Il travaillait avec une passion violente. Puis des doutes le prirent ; il se dit que les Wah cachaient encore un secret. Près de s’arrê ter, il donna quelques coups si terribles qu’une des pierres éclata. Sa poitrine s’enfla, ses bras se raidirent : une lueur persistait sur une des brindilles. Alors, soufflant avec prudence, il fit grandir la flamme : elle dévora sa faible proie, elle saisit les autres herbes… Et Naoh, immobile, tout haletant, les yeux terribles, connut une joie plus forte encore que lorsqu’il avait vaincu la tigresse, pris le feu aux Kzamms, fait alliance avec le grand mammouth et abattu le chef des Nains Rouges. Car il sentait qu’il venait de conquérir sur les choses une puissance que n’avait possédée aucun de ses ancêtres et que personne ne pourrait plus tuer le Feu chez les hommes de sa race.