La Guerre du feu/III/7

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Plon (p. 165-170).


Les vallées s’abaissèrent encore ; on traversa des pays où l’automne était presque aussi tiède que l’été. Puis il parut une forêt redoutable et profonde. Une muraille de lianes, d’épines, d’arbustes la fermait, où les Wah creusèrent un passage à l’aide de leurs poignards de silex et d’agate. La femme-guide fit connaître à Naoh que les Wah n’accompagneraient plus les Oulhamr lorsque reparaîtrait l’air libre, car, au-delà, ils ignoraient la terre. Ils savaient seulement qu’il y avait une plaine, puis une montagne coupée en deux par un large défilé. La femme-chef croyait que ni la plaine ni la montagne ne contenaient des hommes ; mais la forêt en nourrissait quelques hordes. Elle les dépeignit puissants par la poitrine et par les bras, elle fit comprendre qu’ils n’allumaient pas de feu, ne se servaient pas du langage articulé, ne pratiquaient pas la guerre ni la chasse. Ils étaient terribles lorsqu’on les attaquait, qu’on leur barrait le passage ou qu’ils démêlaient un acte hostile.

Après un matin d’efforts, la forêt devint moins farouche. Les griffes et les dents des plantes décrurent ; des routes tracées par les bêtes s’ouvrirent parmi les arbres millénaires ; la pénombre verte s’éclaircit ; mais la multitude des oiseaux continuait à remplir le pays d’arbres, on percevait la présence des fauves, des reptiles, des insectes et une palpitation intarissable, une lutte immense, patiente, sournoise, où la chair des plantes et des bêtes ne cessait de succomber et de croître…


Un jour, la femme-chef montra les sous-bois d’un air énigmatique. Parmi les feuilles d’un figuier, un corps bleuâtre venait d’apparaître et Naoh reconnut un homme. Se souvenant des Nains Rouges, il trembla de haine et d’anxiété. Le corps disparut. Il se fit un grand silence. Les Wah, avertis, arrêtèrent leur marche et se rapprochèrent davantage les uns des autres.

Alors, le plus vieil homme de la horde parla.

Il dit la force des Hommes-au-poil-bleu et leur colère effroyable ; il assura que, par-dessus toutes choses, il ne fallait pas prendre la même route qu’eux ni passer au travers de leur campement ; il ajouta qu’ils détestaient les clameurs et les gestes.

— Les pères de nos pères, conclut-il, ont vécu sans guerre dans leur voisinage. Ils leur cédaient le chemin dans la forêt. Et les Hommes-au-poil-bleu, à leur tour, se détournaient des Wah dans la plaine et sur les eaux.

La femme-chef acquiesça à ce discours et leva son bâton de commandement. La horde, prenant une direction nouvelle, se coula par une futaie de sycomores et finit par déboucher dans une grande clairière : c’était l’œuvre de la foudre, on apercevait encore des cendres de branches et de troncs d’arbres. Les Wah et les Oulhamr y pénétraient à peine, que Naoh discerna de nouveau, vers la droite, un corps bleuâtre pareil à celui qu’il avait aperçu parmi les feuilles du figuier. Successivement, deux autres formes se détachèrent dans la pénombre glauque. Des branches bruirent ; il surgit une créature souple et puissante. Personne n’aurait pu dire si elle était survenue à quatre pattes, comme les bêtes velues et les reptiles, ou à deux pattes, comme les oiseaux et les hommes. Elle semblait accroupie, les membres postérieurs à moitié allongés contre le sol, les membres avant en retrait, posés sur une grosse racine. La face était énorme, avec des mâchoires d’hyène, des yeux ronds, rapides et pleins de feu, le crâne long et bas, le torse profond comme celui d’un lion mais plus large : chacun des quatre membres se terminait par une main. Le poil, sombre, aux reflets fauves et bleus, couvrait tout le corps. C’est à la poitrine et aux épaules que Naoh reconnut un homme, car les quatre mains en faisaient une créature singulière, et la tête rappelait le buffle, l’ours et le chien. Après avoir tourné de toutes parts un regard méfiant et colère, l’Homme-au-poil-bleu se dressa sur ses jambes. Il poussa un grondement caverneux.

Alors, pêle-mêle, des êtres semblables jaillirent du couvert. Il y avait trois mâles, une douzaine de femelles, quelques petits qui se cachaient à demi parmi les racines et les herbes. Un des mâles était colossal : avec ses bras rugueux comme des platanes, sa poitrine deux fois vaste comme celle de Naoh, il pouvait renverser un aurochs et étouffer un tigre. Il ne portait aucune arme, et, parmi ses compagnons, deux ou trois tenaient des branches encore feuillues dont ils grattaient la terre.

Le géant s’avança vers les Wah et les Oulhamr, tandis que les autres grondaient tous ensemble. Il se frappait la poitrine, on voyait la masse blanche de ses dents reluire entre les lourdes lèvres frémissantes.

Les Wah, sur un signe de la femme-chef, battaient en retraite. Ils le faisaient sans hâte. Obéissant à une tradition ancienne, ils s’abstenaient de tout geste comme de toute parole. Naoh les imita, confiant dans leur expérience. Mais Nam et Gaw, qui précédaient la horde, demeurèrent un instant indécis. Quand ils voulurent imiter le chef, la route était coupée : les Hommes-au-poil-bleu s’étaient éparpillés dans la clairière. Alors, Gaw se jeta dans le sous-bois, tandis que Nam essayait de franchir une zone libre. Il glissait, si léger et si furtif qu’il faillit réussir. Mais, d’un bond, une femelle se dressa devant lui ; il obliqua. Deux mâles accoururent. Comme il les évitait encore, il trébucha. Des bras énormes saisirent Nam. Il se trouva dans les mains du géant.

Il n’avait pas eu le temps de lever ses armes ; une pression irrésistible paralysait ses épaules, il se sentait aussi faible qu’un saïga sous le poids du tigre. Alors, connaissant la distance qui le séparait de Naoh, il demeura engourdi, les muscles immobiles, les prunelles violettes : sa jeunesse défaillait devant la certitude de mourir.

Naoh ne put souffrir de voir tuer son compagnon ; il s’avançait, tenant une sagaie et sa massue, lorsque la femme-chef l’arrêta :

— Ne frappe pas ! dit-elle.

Elle lui fit comprendre qu’au premier coup Nam périrait. Tout frémissant entre l’élan qui le poussait à combattre et la peur de faire broyer le fils du Peuplier, il poussa un soupir rauque et regarda. L’Homme-au-poil-bleu avait soulevé le Nomade : il grinçait des dents, il le balançait, prêt à l’écraser contre un tronc d’arbre… Soudain, son geste s’arrêta. Il regarda le corps inerte, puis le visage. Ne percevant aucune résistance, ses mâchoires farouches se détendirent, une vague douceur passa dans ses yeux fauves ; il déposa Nam sur le sol.

Si le jeune homme avait fait un mouvement de défense ou même d’effroi, la main terrible l’aurait ressaisi. Il en eut l’instinct, il demeura immobile…

La horde entière, mâles, femelles et petits, était venue. Tous reconnaissaient confusément en Nam une structure analogue à la leur. Pour des Nains Rouges ou des Oulhamr, ç’aurait été un motif plus fort de tuerie. Mais leur âme était très obscure ; ils ne connaissaient pas la guerre ; ils ne mangeaient pas de chair et vivaient sans traditions. L’instinct les irritait contre les fauves qui emportent les jeunes ou dévorent les blessés, parfois une rivalité exaspérait les mâles, mais ils ne tuaient pas les bêtes qui se nourrissent d’herbe.

Devant le Nomade, ils demeuraient pleins d’incertitude. Son immobilité les apaisait et la douceur brusque du grand mâle. Car il était celui à qui les autres mâles ne résistaient plus depuis bien des saisons, qui les menait à travers la forêt, choisissant les routes ou les haltes, faisant reculer les lions. Pour n’avoir pas encore mordu ou frappé, tous devenaient moins capables de le faire. Bientôt, l’image du combat s’effaçant dans leurs cerveaux, la vie de Nam fut sauve. Elle ne serait plus menacée que si lui-même faisait le geste d’attaquer ou de se défendre. Il aurait pu maintenant les suivre, sans qu’ils s’en inquiétassent, peut-être vivre à côté d’eux.

Comme il avait senti le souffle de la destruction, ainsi sentit-il que le péril venait de disparaître. Il se redressa sur son séant, avec lenteur, et attendit. Pendant un moment, ils ne cessèrent de l’observer, avec une défiance lointaine. Puis une femelle, tentée par une pousse tendre, ne songea plus qu’à la dévorer ; un mâle se mit à déterrer des racines ; peu à peu tous obéirent au besoin profond de la nourriture : comme ils tiraient toute leur force des plantes et que leur choix était plus restreint que celui des élaphes ou des aurochs, la tâche était longue, minutieuse, continue…

Le jeune Nomade fut libre. Il rejoignit Naoh qui s’était avancé dans la clairière et tous deux regardaient les Hommes-au-poil-bleu disparaître et reparaître. Nam, encore palpitant de l’aventure, aurait voulu les voir mourir. Mais Naoh ne haïssait pas ces hommes étranges ; il admirait leur force comparable à celle des ours, et songeait que, s’ils le voulaient, ils anéantiraient les Wah, les Nains Rouges, les Dévoreurs d’Hommes et les Oulhamr.