La Guerre du feu/III/9

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Plon (p. 178-186).


IX

LE ROC


Pendant quelque temps, Naoh désire frapper les fauves. La rancune remue dans son cœur. Et, l’œil fouillant la pénombre, il tient prête une sagaie aiguë. Puis, comme l’ours géant demeure invisible et la femelle éloignée, il s’apaise, il songe que le jour avance et qu’il faut atteindre la plaine. Alors, avec ennui, il marche vers la lumière. Elle s’accroît à chaque pas. Le couloir s’élargit et les Nomades poussent un cri devant les grands nuages d’automne qui se roulent au fond du firmament, la côte roide, hérissée, pleine d’obstacles, et la terre sans bornes.

Car toute la contrée leur est familière. Ils ont parcouru depuis leur enfance ces bois, ces savanes, ces collines, franchi ces mares, campé au bord de cette rivière ou sous le surplomb des rocs. Encore deux journées de marche, ils atteindront le grand marécage que les Oulhamr rejoignaient après leurs rôderies de guerre et de chasse, et où l’obscure légende mettait leurs origines.

Nam rit comme un petit enfant, Gaw tend les bras avec un saisissement de joie, et Naoh, immobile, sent revivre une telle abondance de choses qu’il est comme plusieurs êtres.

— Nous allons revoir la horde !

Déjà tous trois en percevaient la présence. Elle était mêlée aux ramures d’automne, elle se reflétait sur les eaux et transformait les nuages. Chaque aspect du site était étrangement différent des sites qui se trouvaient là-bas, à l’arrière, dans l’immense Orient Méridional. Ils ne se souvenaient plus que des jours heureux. Nam et Gaw, qui avaient si souvent subi la rudesse des aînés, les poings de Faouhm au geste farouche, sentaient une sécurité sans bornes. Ils regardaient avec orgueil les petites flammes qu’ils avaient, parmi tant de luttes, de fatigues et de souffrances, gardées vivantes. Naoh regretta d’avoir dû sacrifier sa cage : une superstition vague traînait au fond de son cerveau. N’apportait-il pas, cependant, les pierres qui contiennent le feu, avec le secret de l’en faire jaillir ? N’importe ! Il aurait aimé, comme ses compagnons, garder un peu de cette vie étincelante qu’il avait conquise sur les Kzamms…

La descente fut rude. L’automne avait multiplié les éboulis et les fissures. Ils s’aidèrent de la hache et du harpon. Quand ils touchèrent à la plaine, le dernier obstacle était franchi ; ils n’avaient plus qu’à suivre des voies simples et bien connues. Pleins de leur espérance, ils fixaient des sens moins attentifs sur les événements innombrables qui enveloppent et guettent les vivants.

Ils marchèrent jusqu’au crépuscule : Naoh cherchait une courbe de la rivière où il voulait établir le campement. Le jour mourut lourdement au fond des nuages. Une lueur rouge traîna, sinistre et morose, accompagnée du hurlement des loups et de la plainte longue des chiens : ils filaient par bandes furtives, guettaient à l’orée des buissons et des bois. Leur nombre étonnait les nomades. Sans doute quelque exode des herbivores les avait chassés des terres prochaines et rassemblés sur ce sol riche en proies. Ils avaient dû l’épuiser. Leurs clameurs annonçaient la pénurie, leurs allures une activité fiévreuse. Naoh, sachant qu’il faut les craindre lorsqu’ils sont en grand nombre, hâtait la course. À la longue, deux hordes s’étaient formées. Vers la droite, c’étaient les chiens ; vers la gauche, les loups. Comme ils suivaient la même piste, ils s’arrêtaient quelquefois pour se menacer. Les loups étaient plus grands, avec des nuques renflées et musculeuses, les chiens avaient pour eux le nombre. À mesure que les ténèbres mangeaient le crépuscule, les yeux jetaient plus de clarté : Nam, Gaw et Naoh apercevaient une multitude de petits feux verts qui se déplaçaient comme des lucioles. Souvent, les Nomades ripostaient aux hurlées par un long cri de guerre, et l’on voyait refluer toutes ces phosphorescences.

D’abord, les bêtes se tinrent à plusieurs portées de harpon ; avec la croissance des ténèbres, elles se rapprochèrent ; on entendait plus distinctement le bruit mou de leurs pattes. Les chiens parurent les plus hardis. Quelques-uns avaient devancé les hommes. Ils s’arrêtaient brusquement, ils bondissaient avec un cri aigu ou bien rampaient d’une manière sournoise. Mais les loups, inquiets de se voir devancés, arrivaient tous ensemble, avec leurs voix déchirantes. Il faillit y avoir bataille. Les chiens, serrés les uns contre les autres, conscients de la puissance du nombre, exaltés par le sentiment de leur avance, tenaient soudain tête. Une impatience furieuse tordait les entrailles des loups. Et, dans la dernière cendre crépusculaire, les deux hordes oscillaient, vagues de chairs palpitantes et long déferlement de clameurs.

Il n’y eut pas de mêlée. Quelques individus moins grégaires ayant continué la chasse, leur exemple prévalut. Parallèles, la file des chiens et celle des loups se menaçaient dans le soir de famine. L’opiniâtre poursuite, à la longue, inquiétait les hommes. Devant l’Occident presque noir, parmi tant de corps sournois, ils sentaient la mort.

Un groupe de chiens devança Gaw, qui marchait vers la gauche, et l’un d’eux, qui avait la taille d’un loup, s’arrêta, montra ses dents étincelantes et bondit. Le jeune homme, nerveusement, lança son harpon. Celui-ci s’enfonça dans le flanc de la bête, qui se mit à tournoyer, avec un long hurlement ; Gaw l’acheva d’un coup de massue.

Au cri d’agonie, les chiens affluèrent : une solidarité plus forte que celle des loups les unissait, et, lorsqu’un d’entre eux était en danger, il leur arrivait de braver les grands carnivores. Naoh craignit l’attaque de toute la bande. Il rappela Nam et Gaw, afin d’intimider les bêtes. Serrés l’un à l’autre, les nomades faisaient masse ; les chiens, étonnés, déferlèrent autour. Qu’un seul osât se précipiter, tous le suivraient et les os des hommes blanchiraient dans la plaine…

Brusquement, Naoh darda une sagaie : un chien s’abattit, la poitrine trouée. Le chef, l’ayant saisi par les pattes arrière, le jeta dans un groupe de loups qui rabattait à droite. Le blessé y disparut, et l’odeur du sang, la proie facile exaspérant leur faim, les fauves se mirent à dévorer cette chair vivante. Alors, les chiens oublièrent les hommes et tous se ruèrent sur les loups.

Tandis que la mêlée s’engageait, les nomades avaient pris le galop. Une buée annonçait la rivière prochaine, et Naoh, par intervalles, discernait un miroitement. Deux ou trois fois, il s’arrêta pour s’orienter. À la fin, montrant une masse grisâtre qui dominait la rive, il dit :

— Naoh, Nam et Gaw se riront des chiens et des loups.

C’était un grand rocher qui formait presque un cube et s’élevait à cinq fois la hauteur d’un homme. Il n’était accessible que d’un seul côté. Naoh le gravit rapidement, car il le connaissait depuis des saisons nombreuses. Quand Nam et Gaw l’eurent suivi, ils se trouvèrent sur une surface plate, plantée de broussailles et même d’un sapin, où trente hommes pouvaient camper à l’aise.

Là-bas, vers la plaine cendreuse, les loups et les chiens combattaient éperdument. Des rumeurs féroces, de longues plaintes vrillaient l’air humide ; les nomades goûtaient la sécurité.

Le bois gémit, le feu darda ses langues rouges et ses fumées fauves, une large lueur s’épandit sur les eaux. Du roc solitaire se détachaient deux segments de rive nue ; les roseaux, les saules et les peupliers ne poussaient qu’à distance ; en sorte qu’on distinguait toutes choses à vingt portées de harpon…

Cependant, des bêtes fuient la clarté et se cachent, ou accourent, fascinées. Deux chouettes s’élèvent sur un tremble, avec un cri funèbre, une nuée d’oreillardes tourbillonne, un vol éperdu d’étourneaux file à l’autre rive, des canards troublés abandonnent le couvert et se hâtent vers l’ombre, de longs poissons surgissent de l’abîme, vapeurs argentées, flèches de nacre, hélices cuivreuses. Et la lueur rousse montre encore un sanglier trapu, qui s’arrête et qui grogne, un grand élaphe, l’échine tremblotante, ses ramures rejetées en arrière, la tête sournoise d’un lynx, aux oreilles triangulaires, aux yeux cuivrés et féroces, apparue entre deux branches de frêne.

Les hommes connaissent leur force. Ils mangent en silence la chair rôtie, joyeux de vivre dans la chaleur du feu. La horde est proche ! Avant le deuxième soir, ils reconnaîtront les eaux du grand marécage. Nam et Gaw seront accueillis comme des guerriers : les Oulhamr connaîtront leur courage, leur ruse, leur longue patience, et les redouteront. Naoh aura Gammla en partage et commandera après Faouhm… Leur sang bout d’espérance, et, si leur pensée est courte, l’instinct est prodigieux, plein d’images profondes et précises. Ils ont la jeunesse d’un monde qui ne reviendra plus. Tout est vaste, tout est neuf… Eux-mêmes ne sentent jamais la fin de leur être, la mort est une fable effrayante plutôt qu’une réalité. Ils la craignent brusquement, dans les moments terribles ; puis elle s’éloigne, elle s’efface, elle se perd au fond de leurs énergies. Si les fatalités sont formidables, si elles s’abattent sans répit avec la bête, la faim, le froid, les maux étranges, les cataclysmes, à peine ont-elles passé, ils ne les redoutent plus. Pourvu qu’ils aient l’abri et la nourriture, la vie est fraîche comme la rivière…

Un rugissement fend les ténèbres. Le sanglier prend du champ, l’élaphe bondit, convulsif, ses bois plus penchés sur la nuque, et cent structures ont palpité. D’abord, c’est, près de la tremblaie, une forme nébuleuse ; puis une silhouette oscillante, dont la puissance se décèle dans chaque geste ; une fois encore, Naoh aura vu le Lion Géant. Tout a fui. La solitude est sans bornes. La bête colossale s’avance avec inquiétude. Elle connaît la vitesse, la vigilance, le flair aigu, la prudence, les ressources innombrables de ceux qu’elle doit atteindre. Cette terre, où sa race a presque disparu, est moins tiède et plus pauvre ; elle y vit d’un effort épuisant. Toujours, la faim ronge son ventre. À peine si elle s’accouple encore ; les terroirs où la proie suffit à un couple sont devenus plus rares, même là-bas, vers le soleil, ou dans les vallées chaudes. Et le survivant qui rôde dans le pays du grand marécage ne laissera point de descendance.

Malgré la hauteur et l’escarpement du roc, Naoh sent ses entrailles tordues. Il s’assure que le feu défend l’étroit accès, il saisit la massue et le harpon ; Nam et Gaw aussi sont prêts à combattre ; tous trois, tapis contre le roc, sont invisibles.

Le Lion-Tigre s’est arrêté ; ramassé sur ses pattes musculeuses, il considère cette haute clarté qui trouble les ténèbres comme un crépuscule. Il ne la confond pas avec la lueur du jour et moins encore avec cette lumière froide qui le gêne à l’embuscade. Confusément, il revoit des flammes dévorant la savane, un arbre brûlé par la foudre, ou même les feux de l’homme, qu’il a parfois frôlés, il y a longtemps, dans les territoires d’où l’ont successivement exilé la famine, la crue des eaux ou leur retraite qui rend l’existence impossible. Il hésite, il gronde, sa queue fouette furieusement, puis il s’avance et flaire les effluves. Ils sont faibles, car ils s’élèvent puis s’éparpillent avant de redescendre ; la petite brise les porte vers la rivière. Il sent à peine la fumée, moins encore la chair rôtie, pas du tout l’odeur des hommes ; il ne voit rien que ces lueurs bondissantes, dont les éclairs rouges et jaunes croissent, décroissent, se déploient en cônes, coulent en nappes, se mêlent dans l’ombre soudaine des fumées. La mémoire d’aucune proie ne s’y associe ni d’aucun geste de combat ; et la brute, saisie d’une crainte chagrine, ouvre sa gueule immense, caverne de mort d’où rauque le rugissement… Naoh voit s’éloigner le lion géant vers les ténèbres où il pourra dresser son piège…

— Aucune bête ne peut nous combattre ! s’exclame le chef avec un rire de défi.

Depuis un moment, Nam a tressailli. Le dos tourné au feu, il suit du regard, à l’autre rive, un reflet qui rebondit sur les eaux, s’infiltre parmi les saules et les sycomores. Et il murmure, la main tendue :

— Fils du Léopard, des hommes sont venus !

Un poids descend sur la poitrine du chef, et tous trois unissent leurs sens. Mais les rives sont désertes, ils n’entendent que le clapotement des eaux ; ils ne distinguent que des bêtes, des herbes et des arbres.

— Nam s’est trompé ? interroge Naoh.

Le jeune homme répond, sûr de sa vision :

— Nam ne s’est pas trompé… Il a aperçu les corps des hommes, parmi les branches des saules… Ils étaient deux.

Le chef ne doute plus ; son cœur se convulse entre l’angoisse et l’espérance. Il dit tout bas :

— C’est ici le pays des Oulhamr. Ceux que tu as vus sont des chasseurs ou des éclaireurs envoyés par Faouhm.

Il s’est levé, il développe sa grande stature. Car il ne servirait à rien de se cacher : amis ou ennemis savent trop la signification du Feu. Sa voix clame :

— Je suis Naoh, Fils du Léopard, qui a conquis le feu pour les Oulhamr. Que les envoyés de Faouhm se montrent !

La solitude demeure impénétrable. La brise même s’est assoupie et la rumeur des fauves ; seuls le ronflement des flammes et la voix fraîche de la rivière semblent s’accroître.

— Que les envoyés de Faouhm se montrent ! répète le chef. S’ils regardent, ils reconnaîtront Naoh, Nam et Gaw ! Ils savent qu’ils seront les bienvenus.

Tous trois, debout devant le feu rouge, montrent des silhouettes aussi visibles qu’en plein jour et poussent le cri d’appel des Oulhamr.

L’attente. Elle mord le cœur des compagnons ; elle est grosse de toutes les choses terribles. Et Naoh gronde :

— Ce sont des ennemis !

Nam et Gaw le savent bien et toute joie les quitte. Le péril est plus dur, qui les frappe dans cette nuit où le retour semblait si proche. Il est plus équivoque aussi, puisqu’il vient des hommes. Sur ce sol voisin du grand marécage, ils ne pressentaient d’autre approche que celle de leur horde. Est-ce que les vainqueurs de Faouhm l’ont attaqué encore ? Les Oulhamr ont-ils disparu du monde ?

Naoh voit Gammla conquise ou morte. Il grince des mâchoires et sa massue menace l’autre rive. Puis, accablé, il s’accroupit devant le bûcher, il songe, il guette…

Le ciel s’est ouvert à l’orient, la lune à son dernier quartier apparaît au fond de la savane. Elle est rouge et fumeuse, énorme ; sa lueur est faible encore, mais elle fouille les profondeurs du site : la fuite que médite le chef deviendra presque impossible si les hommes cachés sont en nombre et s’ils ont dressé des embuscades.

Tandis qu’il y pense, un grand frémissement le secoue. À l’aval, il vient d’apercevoir une silhouette trapue. Si rapidement qu’elle ait disparu dans les roseaux, la certitude le pénètre comme la pointe d’un harpon. Ceux qui se cachent sont bien des Oulhamr : mais Naoh préférerait les Dévoreurs d’Hommes ou les Nains Rouges. Car il vient de reconnaître Aghoo-le-Velu.