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La Jeunesse de Richelieu (1585-1614)/01

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La Jeunesse de Richelieu (1585-1614)
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 94 (p. 79-109).
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LA
JEUNESSE DE RICHELIEU
(1585-1614)

I.[1]
ORIGINIES ET ÉDUCATION.


I. — LA FAMILLE.

Si haut que l’on puisse remonter dans l’histoire de la famille des du Plessis, on la trouve installée sur les bords de la Creuse, aux confins de la Brenne et du Poitou, dans une propriété entourée-de palissades, — un plessis, — qui dépendait de la paroisse de Néon, à quelques lieues du Blanc.

Durant de longs siècles, les Du Plessis furent peu de chose : archers, écuyers, au service tantôt des rois de France, tantôt des rois d’Angleterre, paysans, chasseurs, quelquefois pis.

La branche aînée resta, jusqu’au XVIIe siècle, dans le manoir paternel. Mais à la fin du XIVe siècle, un certain Sauvage du Plessis donna naissance à une branche cadette qui émigra vers la Touraine. Ce Sauvage était un habile homme ; il sut augmenter son maigre héritage et maria son fils avec une fille de la noble famille des Clérembault. Ceux-ci possédaient le château de Richelieu. C’est ainsi que les Du Plessis, branche cadette, quittèrent la misérable Brenne et s’installèrent dans un pays plus riche, à la frontière de la Touraine et du Poitou. Ils prirent le nom de la belle propriété que les Clérembault avaient aménagée sur les bords du Mable.

Les Du Plessis de Richelieu durent beaucoup au bonheur de leurs alliances. Les Clérembault les avaient tirés de l’obscurité ; bientôt, un mariage avec les Le Roy, autre famille considérable de la Touraine, les rapprocha de la cour. Sous le règne de Louis XI, ils y occupaient les fonctions modestes d’écuyers de la reine, et de maîtres d’hôtel des princes de la famille royale.

Après les Le Roy, ce furent les Rochechouart. En 1542, un Louis du Plessis épousa Françoise de Rochechouart, fille un peu mûre et sèche, parait-il, mais qui lui apporta en dot, outre quelque 12,000 livres, l’orgueil du grand nom qu’elle portait. Louis du Plessis et Françoise de Rochechouart eurent cinq enfans, dont François du Plessis, père du cardinal de Richelieu.

Louis du Plessis mourut jeune. Son fils aîné fut assassiné ou tué en duel par un seigneur voisin. Le cadet, François du Plessis, vengea ce meurtre ; mais il dut quitter la France pour échapper aux poursuites. Il voyagea, parcourut l’Angleterre, l’Allemagne, se trouva en Pologne au moment où le futur Henri III y régnait. Il sut s’approcher du prince, se faire distinguer, aimer. Quand Henri III quitta la Pologne pour venir en France succéder à Charles IX, François du Plessis l’accompagna. C’est ici que commence véritablement la carrière politique des Richelieu.

A peine rentré en France, Henri III nomma François du Plessis prévôt de son hôtel, puis grand-prévôt de France, en 1578. Il n’avait pas trente ans. Nous avons de nombreuses traces de l’activité avec laquelle il remplit ses fonctions. Henri III lui confia plus d’une mission importante et secrète. Il lui donna la plus haute marque de sa faveur en le faisant, chevalier de l’ordre du Saint-Esprit, dans le chapitre tenu le 1er janvier 1585.

L’information sur la vie et les mœurs du nouveau chevalier est parvenue jusqu’à nous. Ceux qui furent appelés à déposer attestent que François de Richelieu est noble de bonne souche ; ils le dépeignent comme « un bon catholique, » — « un seigneur révéré et aimé de ses subjets et de tous autres pour le bon traitement et soulagement qu’il leur donne. « Il était peu instruit, « peu enrichi de lettres. » Maison louait son « clair et prompt esprit, » son « beau et fertile naturel. » Il se plaisait dans la conversation des hommes lettrés et tâchait de réparer ainsi les lacunes d’une éducation trop écourtée. Un sobriquet de cour nous ouvre une lumière sur son caractère : on l’appelait Tristan l’Hermite. En lui donnant ce surnom, on visait assurément ses fonctions de grand-prévôt, la faveur dont il jouissait auprès du roi ; mais aussi un côté particulièrement grave et sombre de son humeur.

Assuré de l’amitié d’un roi qui péchait plutôt par excès de bienveillance pour ses favoris, François du Plessis mérita sa fortune par une activité et un dévoûment sans bornes. Il était près du roi à la Journée des Barricades, et on dit qu’il protégea la retraite hors de Paris. Il ne prit point part à l’assassinat des Guises ; mais ce jour même, il arrêta, dans la salle des États, le président de Neuilly et les autres membres du Tiers, dont le roi crut devoir s’assurer.

En avril 1589, on le voit à Poitiers s’efforçant, avec le sieur de La Roche-Cléremrault, de maintenir cette ville dans le devoir. Les esprits échauffés contre les « Henrions » échappaient à toute discipline. Richelieu, après d’inutiles efforts, fut obligé de quitter Poitiers, dans des conditions assez piteuses. Il rejoignit Henri III et ne le quitta plus jusqu’au jour où ce prince mourut sous le poignard de Jacques Clément.

Le capitaine des gardes du roi, grand-prévôt de l’hôtel et du royaume, joua, comme on le pense, un rôle important dans cette journée du 1er août 1589. Il arrêta Jacques Clément et fit, une heure après l’assassinat, une information qui, contenant les dépositions des témoins oculaires, nous est restée comme le témoignage le plus précis et le plus complet sur les diverses phases de cet événement.

A la mort du roi Henri III, la situation des seigneurs catholiques qui l’accompagnaient était difficile. Le sort de la nouvelle dynastie dépendait de la résolution, qu’ils allaient prendre : leur adhésion à l’héritier légitime, quoique protestant, devait entraîner le concours de la majeure partie de la nation ; leur abstention eût assuré le succès de la Ligue et probablement préparé le chemin de la famille de Guise. Malgré le passé guisard et catholique de sa famille, Richelieu fut de ceux qui se déclarèrent, pour le Béarnais. Son attitude est mentionnée expressément par les écrivains contemporains. Elle n’allait pas d’ailleurs sans profit pour lui. Henri IV maintint le grand-prévôt dans les fonctions qu’il occupait. Il lui confia également des missions importantes et en fit le compagnon de ses luttes journalières pour la conquête du royaume.

François, de Richelieu combattit à Arques et à Ivry, assista aux sièges de Vendôme, du Mans et de Falaise. Il suivit encore le roi au grand siège de Paris. Il était à Gonesse, dans le camp royal, lorsqu’une fièvre violente, suite des fatigues d’une vie si remplie, le saisit et l’enleva le 10 juillet 1590, à l’âge de quarante-deux ans.

Tous ceux, qui l’avaient connu plaignirent sa mort. Henri IV garda de lui un souvenir ému. S’il eût vécu, il eût occupé, auprès du roi définitivement reconnu et obéi, un emploi digne de ses mérites et des services, qu’il avait rendus.

On peut dire du père de Richelieu qu’il fut comme une première empreinte, conforme aux circonstances et aux nécessités du temps, de ce que son fils, devait être bientôt. Sa vie fut active, dévouée, vigoureuse. Cette noble race, à peine arrachée à l’engourdissement de sa province, s’essayait, par une série d’efforts successifs et toujours plus heureux, au grand service que, dans sa prochaine génération, elle allait rendre à la royauté et à la France.

François de Richelieu s’était marié jeune. On n’a pas la date exacte de l’union. Mais un écrivain érudit. M. Martineau, a retrouvé, sur les registres de l’église Saint-Séverin, à Paris. L’acte de fiançailles, daté du 21 août 1566 et ainsi libellé : « Le 21 août 1566 furent fiancés noble homme François du Plessis, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi et seigneur de Richelieu et de La Vervolière, et damoiselle Suzanne de La Porte, dame De Farinvilliers et De Valencourt. »

Le fiancé avait dix-huit ans et la future quinze ans, étant née le 13 février 1551. Elle était fille du sieur François de la Porte, avocat au parlement de Paris. Les généalogistes se sont efforcés de reconstituer les titres de noblesse de cette famille des La Porte. La vérité est qu’elle appartenait à la bourgeoisie, à cette bonne bourgeoisie de province et de Paris que l’honneur, le mérite, la fortune, les prétentions, rapprochaient de la petite noblesse jusqu’à l’y rattacher par de fréquentes unions.

Les La Porte étaient originaires de Parthenay ; ils étaient donc de la même province que les Du Plessis-Richelieu. C’est ce qui explique le mariage. Il n’en dut pas moins être considéré comme une mésalliance dans une famille qui, au degré précédent, s’était unie avec les Rochechouart. On peut supposer qu’à l’époque des fiançailles l’aîné des fils de Françoise de Rochechouart n’était pas mort, et que François de Richelieu n’était encore qu’un cadet.

Il faut ajouter que, vers le milieu du XVIe siècle, les Richelieu, malgré les services qu’ils avaient rendus aux rois, étaient tombés dans une sorte de misère. Peut-être espérait-on rétablir les affaires par l’héritage de l’avocat. Sur ce point encore, on fut déçu ; car Suzanne de la Porte ne reçut d’autres biens que ceux qui lui appartenaient du chef de sa mère, Claude Bochart, morte en 1556.

François de la Porte, père de Suzanne, et grand-père maternel du cardinal de Richelieu, n’était pas un homme ordinaire. Il était des plus distingués parmi ses collègues. Il fut le bâtonnier de leur ordre. Loysel, dans son Dialogue des Avocats, le cite, au premier rang, près des Christophe de Thon, des Guillaume Boucherat, des Charles du Moulin ; il parle de sa « confiance et hardiesse, » de son érudition technique ; il rappelle avec éloge la réponse vigoureuse qu’il fit au président De Thou, alors que celui-ci interrompant un avocat qui plaidait : « Vous avez tort, reprit La Porte, de vous en prendre à un homme qui en sait plus que vous-même n’en saurez jamais. »

François de la Porte fut un des avocats qui parlèrent dans le fameux procès de Cabrière et Mérindol. Il s’acquit une grande réputation, et Dreux du Radier n’est que l’écho des témoignages contemporains, quand il s’exprime ainsi à son sujet : « Il brilla à Paris dans la profession d’avocat, par tous les talons qui font le grand homme. Le public auquel il s : était consacré n’admirait pas moins son désintéressement et son affabilité que ses lumières. Si la vanité peut paraître excusable, personne n’eut plus d’excuses que François de la Porte. »

La vanité paraît avoir été, en effet, le défaut du brillant avocat. Nous verrons, par la suite, que ses descendans n’en laissèrent pas tomber l’héritage.

Cette vanité fut peut-être satisfaite par le mariage de sa fille avec un descendant de la famille des Du Plessis-Richelieu, et par la carrière inespérée du grand-prévôt de franco. Mais ces succès même devaient faire sentir plus cruellement à l’orgueilleuse mère de François le regret de la mésalliance, et Suzanne de la Porte, jeune, pauvre, effacée, obligée de vivre sous la rude tutelle de sa belle-mère, ne fut pas heureuse.

De cette union assez mal assortie, naquirent cinq enfans : trois fils et deux filles. A la mort de François du Plessis-Richelieu, le 10 juin 1590, l’aîné de ces enfans, Henri du Plessis, avait environ dix ans ; le second, Alphonse du Plessis, avait six ans ; le troisième, Armand-Jean, avait cinq ans ; la plus âgée des deux filles, Françoise, avait douze ans, et la cadette, Nicole, en avait trois ou quatre.

Ainsi, la jeune veuve de quarante ans dut s’arracher aux espérances que la carrière si brillamment commencée de son mari avait pu faire naître en elle pour s’en aller, au fond d’une province éloignée, sous l’œil d’une belle-mère âgée et fière, dans le silence « de la vieille maison de pierres, couverte d’ardoises, » dont parle Tallemant des Réaux, se consacrer à la lourde tâche de la restauration de sa fortune et de l’éducation de ses enfans.

Le savant Le Laboureur raconte qu’au moment où François du Plessis, grand-prévôt de France, mourut, il était si pauvre qu’il fallut engager son collier de l’ordre pour subvenir aux frais de ses funérailles. Tous les contemporains qui ont su quelque chose de la famille des Richelieu constatent cette détresse. Mais presque tous aussi s’accordent II dire que, par sa prudence et son habileté, la fille de l’avocat de La Porte parvint à rassembler et à restaurer les débris d’une fortune que le malheur des temps et la mort prématurée de son mari avaient détruite.

La mère de Richelieu paraît avoir été une femme discrète, sage, modeste, toute préoccupée de la santé, de l’éducation, de l’avenir de ses enfans. Nous avons quelques lettres d’elle. On n’y trouve guère qu’une grande sollicitude pour tout ce qui touche aux siens. Elles sont teintes de mélancolie, écrites avec plus de naturel que d’orthographe.

Un poète contemporain compare Mme de Richelieu à « la colombe. » Il ne loue ni sa beauté, ni son esprit, ni son charme ; mais seulement à sa fidélité conjugale » :

D’un vœu plein d’humanité
Je donne la tourterelle,
Je donne la colombelle,
Portraits de fidélité,
A une dame loyale
Qui, de la foi conjugale
Tout l’honneur a mérité.

Simple et douce comme une colombe, telle aurait été la mère de ce terrible cardinal. La petite bourgeoise qu’elle était devait se trouver bien gênée dans cette maison de Richelieu que les prétentions emplissaient, plus encore que les titres et les services.

Pourtant ces qualités modestes ne restèrent pas sans emploi. Elle avait pris, dans l’air de l’étude, une teinture des affaires que la nécessité accrut et développa. Si les poètes parlent fort peu d’elle, les notaires la connaissent et ont souvent écrit son nom. Elle avait ce que nous appelons aujourd’hui le sens pratique. Richelieu pensait probablement à sa mère lorsqu’il écrivait quelque temps après l’avoir perdue : « La science d’une femme doit consister en modestie et retenue. Celles doivent être dites les plus habiles qui ont le plus de jugement. Je n’en ai jamais vu de fort lettrée qui n’ait tiré beaucoup d’imperfection de sa grande connoissance. »

Cette qualité du jugement, — rare chez toutes les femmes, un peu moins rare peut-être chez nos Françaises, — appartenait à la fille des La Porte et des Bochart. Sa fortune et celle de ses enfans furent remises peu à peu, par elle, en meilleur état.

À ce point de vue, la situation de la veuve du grand-prévôt était vraiment pénible. Non que les apparences de la richesse lui manquassent. On peut énumérer plusieurs propriétés qui lui appartenaient, ou bien à ses en fans : Richelieu, La Vervolière, Le Chillou, Châteauneuf, Coussay-lès-Bois, Le Petit-Puy, etc. Mais ces propriétés, pour la plupart couvertes de constructions et closes de murailles, étaient beaucoup plus pour l’apparat que pour l’utilité et le rapport. Dans ces temps de troubles, leur garde et leur entretien imposaient de lourdes charges. Elles rapportaient peu. Le paysan pillé, traqué, abandonnait les champs. Si une maigre moisson mûrissait, c’était l’ennemi qui la récoltait.

En outre, des dettes considérables écrasaient une fortune déjà si obérée. Le grand-prévôt avait voulu faire figure à la cour ; puis il avait essayé de se sauver par des spéculations malheureuses. Sa mort soudaine avait anéanti les espérances et n’avait plus laissé que la cruelle réalité de la ruine.

Heureusement Henri IV n’était pas resté dans l’ignorance ni dans l’insouciance de cette situation cruelle. Certaines mentions relevées sur les registres de comptes nous permettent d’affirmer qu’il venait en aide à la veuve de son fidèle serviteur. En 1593, il lui fait attribuer 20,000 livres ; en 1594, il lui confère la nomination à une abbaye dont la récompense valut 15,000 livres. Dès 1608, le fils aîné, Henri du Plessis, est inscrit sur l’état des pensions pour une somme de 3,000 livres. Mais le plus puissant secours vint de la jouissance des revenus de l’évêché de Luçon qu’on laissa entre les mains de Suzanne de la Porte. Elle le fit administrer par le chapelain de son château, et put tirer de cette source, ainsi que du produit de quelques abbayes dépendant du diocèse, les moyens d’élever ses enfans.

Il faut essayer maintenant de se représenter la vie que menait, à la fin du XVIe siècle, au fond d’une province désolée, la famille que dominait l’altière figure de Françoise de Rochechouart, et sur laquelle s’inclinait la gracieuse et touchante figure de Suzanne de la Porte.


On habitait généralement le château de Richelieu.

Au milieu d’une plaine grasse, fertile, laissant la vue s’étendre au loin sur un horizon plat, les eaux du Mable, affluent de la Vende, déterminaient un îlot carré d’environ cent mètres de côté. Au milieu de cet îlot, s’élevait le manoir de Richelieu. La terre et seigneurie de ce nom avaient appartenu originairement aux Mausson, ancienne famille du voisinage. En 1201, un Mausson avait obtenu, de l’abbé de Saint-Cyprien de Poitiers, la permission de construire une chapelle dans la paroisse de Braye, à l’endroit appelé Dices Locus. On trouve cette chapelle mentionnée plusieurs fois sous le nom de Richeloc, Rikeloc, puis Richelieu. Les Mausson, de très bonne heure, avaient trouvé ce séjour agréable et y avaient fait construire un château. Or une fille des Mausson, Gilette, avait épousé, dans les premières années du XVe siècle, Jean Clérembault, et lui avait transporté la propriété de ce domaine. Jean et (îilette, sa femme, eurent -pour (ils Louis et pour fille Perrine, qui épousa Geoffroy du Plessis. Louis Clérembault, héritier de son père et de sa mère, reçut Richelieu dans le partage ; mais comme il n’eut pas d’enfant, il le laissa par testament à son neveu, François du Plessis, sieur de La Vervolière. Ainsi des Mausson aux Clérembault, et des Clérembault aux Du Plessis, le domaine de Richelieu était venu aux ancêtres-du cardinal.

Mais les Clérembault l’avaient singulièrement transformé. Jean Clérembault avait obtenu, en 1429, l’autorisation de bâtir un Château auprès de l’antique chapelle, et de le fortifier. On était en pleine guerre de Cent ans. Tout le pays se hérissait de forteresses. Les architectes munirent Richelieu aussi fortement que le permettait la disposition des lieux. Ce furent eux qui dérivèrent les eaux du Mable et qui aménagèrent les belles douves qui marquent encore Remplacement de l’ancien manoir.

Construit dans le style du temps et en vue de pourvoir aux nécessités de la défense, il formait un ensemble assez imposant. Huit grosses tours à toit en poivrières trempaient leurs pieds robustes dans le fossé. Quatre corps de bâtimens, se coupant en quadrilatère reliaient les tours et formaient une belle masse de pierres ; au milieu, dominant le tout, la lanterne aiguë du donjon.

Les hauts toits en ardoises, les mâchicoulis, les créneaux, les chemins de ronde, les galeries de l’étage supérieur, donnaient quelque légèreté à cette construction massive. Alors que la partie inférieure restait encore épaisse et âpre, le premier étage, plus ajouré, s’ouvrait dans les inquiètes et charmantes hardiesses de la première renaissance française.

Le motif principal du château, en dehors des quatre grosse » tours gardant L’entrée, était le corps de bâtiment donnant sur le jardin. Il était composé de deux grandes et belles salles séparées par un pavillon massif et terminées, l’une et l’autre à leur extrémité par un pavillon d’angle moins important. L’un de ces pavillons renfermait la chapelle. C’est dans l’une des grandes salles, celle du nord, que se tenait habituellement la famille. Non loin de la chapelle, on montrait la chambre où, selon la tradition, était né le futur cardinal.

Les souvenirs que lui avait laissés, l’enfance passée dans ce vieux castel étaient bien vifs et bien émouvans pour lui ; quand, parvenu au comble de la puissance et de la richesse, il eut résolu de faire construire, dans son pays même, un château digne de lui, il ne voulut rien changer ni à l’emplacement ni à la disposition générale de l’édifice. Il imposa à son architecte, Jacques Le Mercier, un plan qui respectait, le plus possible, la forme intérieure de l’ancienne demeure. On dut, sur sa volonté expresse, conserver notamment la chapelle, la grande salle et la chambre qu’habitait sa mère. Ses contemporains lui reprochèrent, même d’avoir gâté la belle ordonnance du plan de Le Mercier ; le sentiment qu’ils considéraient, comme un trait de vanité n’était, en somme, qu’un souvenir touchant.

C’est donc dans cette rude demeure qui, construite à une époque de guerres, retrouvait tout son usage à la fin du XVIe siècle, c’est dans ce vieux château que s’écoulèrent les années d’enfance d’Armand du Plessis.

Dès cette, époque, le domaine de Richelieu présentait un luxe réel ; c’était celui des jardins et des plantations. Le pays est fertile et naturellement fleuri. Un beau jardin à la française, où les eaux du Mable étaient aménagées, en bassins, et en jets d’eau, séparait la maison d’habitation des communs. Plus loin, des bois assez bien plantés montaient vers les collines et, s’étendaient jusqu’à Mausson, jusqu’à Braye.

Braye était la paroisse du château de Richelieu. Le vieux clocher de pierre du modeste village émergeait du bois à quelque cent mètres derrière le château. Il est resté aujourd’hui tel que le vit l’enfance du futur cardinal. Le curé de Braye était le chapelain de Suzanne de La Porte ; il venait à pied, au château, célébrer l’office. Dans la crypte de son église reposaient les corps des Clérembault et des Richelieu, depuis qu’ils étaient venus s’établir en Touraine.

A mi-côte de la colline, montant vers Faye-la-Vineuse, se trouvait Mausson, château plus ancien que Richelieu, mieux situé sur une motte assez forte. Les Du Plessis, après une longue lutte, avaient fini par l’emporter sur les Mausson. Ils avaient acquis le domaine de leurs anciens rivaux ; leur rancune persistante allait bientôt le démolir et ne laisser que quelques ruines insignifiantes d’un château qui, pendant longtemps, avait balancé leur fortune.

Au pied de Richelieu même passait la route de Chinon à Châtellerault, seule voie de communication le rattachant au reste du monde. Suivant le cours de la Veude, puis du Mable, elle venait de Champigny, ce fameux et fastueux Champigny qui appartenait aux Montpensier et dont la proximité écrasante fut pour les Richelieu un objet de déférence, puis d’envie, jusqu’au jour où le fils de la petite famille vassale acheta le grand palais princier, le rasa, comme on avait fait de Mausson, et fit servir les pierres à la construction d’un autre château plus riche encore.

Au sud, la route de Châtellerault se dirigeait vers le village ou plutôt la villette de Faye-la-Vineuse. Richelieu dépendait de la châtellenie de ce lieu. Faye était le véritable centre d’approvisionnement de la région. Grimpée fort joliment sur le haut des collines crayeuses qui dominent de loin Richelieu, elle offrait encore aux regards son enceinte fortifiée, l’ensemble pittoresque de ses toits serrés les uns contre les autres, et ses trois clochers pointus.

Du château de Richelieu, en face vers le couchant, on apercevait la fumée des chaumières de l’humble village de Pouant, et peut-être, dans les temps clairs, distinguait-on, du haut de la lanterne, le donjon de Loudun, profilant sa masse robuste et carrée, à une distance d’environ six lieues.

Chinon, l’Ile-Bouchard, Chavigny, Champigny-sur-Veude, Fontevrault, au nord ; Loudun, Thouars, Montcontour, Mazeuil, à l’ouest ; Mirebeau, Lencloître, Chàtellerault, au sud ; la Guerche, la Haye-Descartes, Sainte-Maure, sur la route de Paris, à l’est ; toiles étaient les principales villes et les plus importuns châteaux du voisinage, ceux dont les noms durent frapper pour la première fois les oreilles des enfans de Suzanne de La Porte.

Il fallait s’éloigner davantage pour atteindre Poitiers et Tours, les deux capitales qui se disputaient la souveraineté de cette région intermédiaire. L’évêque résidait à Poitiers ; mais les impôts se payaient à Tours. On disait à Braye en manière de proverbe : « Nous sommes du bon Dieu de Poitiers et du diable d’Angers. »


D’ailleurs les voyages devaient peu tenter la dame de Richelieu. C’est à peine si elle sortait de chez elle pour aller dans sa propre famille, à Parthenay, à la Meilleraye où, au dire d’un contemporain, elle eût trouvé « bonne compagnie. » Les chemins n’étaient pas sûrs, et pour bien des raisons, on n’avait pas le cœur au divertissement. Durant toute cette fin du XVIe siècle, les malheurs publics s’ajoutaient aux malheurs privés et les aggravaient.

Il y avait trente ans, pour le moins, que cette région n’avait pas respiré. Restée catholique, mais prise dans le triangle protestant de La Rochelle, Châtellerault, Saumur, elle était le continuel lieu de passage et de rencontre des troupes des deux partis. Tous les genres d’horreurs, suites d’une guerre civile, où chaque village, chaque famille avait dû se prononcer, pesaient sur elle.

Les personnes âgées pouvaient raconter aux nouveaux venus les premiers progrès des hérétiques, les prédications secrètes de Calvin dans les grottes de Croutelles, les premiers psaumes, les premiers massacres. Puis, c’étaient les grands sièges de Poitiers, en 1562 et en 1569, où deux capitaines du nom de Richelieu s’étaient distingués par leurs exploits et par leur cruauté ; puis les diverses fortunes du château de Lusignan, sur les ruines récentes duquel planait encore le souvenir de la fée Mélusine ; puis les grandes batailles de Jarnac et de Montcontour, dont la canonnade, entendue de loin, retentissait dans les cœurs.

Au lendemain de Montcontour, l’amiral de Coligny était venu camper à Faye-la-Vineuse. Ses troupes y avaient commis les plus effroyables excès. Ces souvenirs tragiques hantent encore aujourd’hui la mémoire des habitans. Un champ voisin de Paye s’appelle la Plaine des morts et l’on dit que c’est en souvenir d’un combat d’arrière-garde qui fut livré à cet endroit même. Les troupes de Coligny y auraient été vaincues par les troupes royales, et les fuyards massacrés par les paysans exaspérés.

Jusqu’à la fin du siècle, la contrée souffre tout ce que ce genre de guerres réserve de douleurs aux gens « du plat pays. » C’est un perpétuel mouvement de troupes, de pionniers, de voituriers, de marchands d’armée ; ce sont les levées promptes des hommes d’armes, les courts séjours des maris et des pères, les continuelles alertes, la guerre et l’embuscade de bourg à bourg, de château à château, de maison à maison.

« En ce temps-là, écrit un contemporain sous l’année 1574, n’étoit question que de briganderie, de manière que personne n’osoit se mettre en chemin. » Deux ans après : « En ce temps-là, écrit-il-encore, l’on disoit que les communes de Gascogne, d’Agenois, de Quercy et du pays de Périgord s’étoient élevées et pris les armes et avoient pour devise : « Nous sommes las ! » Nous sommes las, c’est le cri qui sort de toutes les poitrines. En 1575, les gens de Poitiers jetaient leurs plaintes vers le roi : « Les huguenots n’ont cessé de piller et ravager notre province du Poitou trop voisine, hélas ! de leur retraite. Pour les soldats qui viennent à notre défense, entre l’ami et l’ennemi, aux déportemens de l’un et de l’autre, nous ne connoissons point de différence. »

En effet, les soldats réguliers, mal payés, se débandaient et, par troupes de quarante ou cinquante, allaient par le pays, escaladant les châteaux mal gardés, forçant les villages et les fermes, pillant, violant, tuant.

En 1585, l’année de la naissance de Richelieu, le peuple des environs de Poitiers quitte les campagnes et se réfugie dans les villes, emportant tout ce qu’il peut, pour échapper aux passages des gens de guerre, « et les gentilshommes mêmes quittaient leurs maisons. » En 1586, les horreurs de la peste se joignent à celles de la guerre et les habitans de ces contrées, de deux maux, forcés de choisir le moindre, sortent des villes pour habiter les campagnes « malgré le grand nombre des brigands de ce temps. »

L’avènement de Henri IV ne change rien aux choses. Après avoir hésité quelque temps, Poitiers s’était jeté dans la Ligue. Les protestans devenus royalistes rôdent sans cesse autour de cette ville, essayant de la surprendre. On se bat à Saint-Savin, à Chauvigny, à La Rocheposay, à la Guerche, à Mirebeau. En 1591, Poitiers est assiégé une fois encore. Enfin, en 1594, la ville rentre dans le devoir et se rend au roi.

Mais ce n’est pas fini encore. Les ligueurs du Poitou appellent à leur secours les gens de l’Anjou et de la Bretagne, qui obéissent au duc de Mercœur ; Italiens, Espagnols, Albanais, aventuriers de toutes races et de tous pays, forment le gros de ces renforts. On peut penser ce qu’ils font endurer à des contrées qui, quel que soit leur parti, sont toujours pour eux pays conquis.

« Le duc de Mercœur, faisant sa demeure à Nantes, étoit enfin demeuré chef du parti ligueur, et particulièrement en Bretagne, Anjou et Poitou… Son parti prenoit, comme il pouvoit, maisons, châteaux, et si il y avoit des fossés seulement autour, ledit sieur de Mercœur y mettoit garnison ; par le moyen desquels il levoit des tailles au plus loin qu’il se pouvoit étendre, faisoit contribuer de tous côtés, et lesdites garnisons voloient et pilloient partout. » En 1597, l’hôtel de ville de Loudun délibère encore « sur les moyens de résister aux ravages, pilleries et exactions de la garnison qui est dans la ville de Mirebeau. « Il ne fallut pas moins que la constitution d’une sorte de gendarmerie volontaire, enrôlée, sur l’ordre du roi, parmi les nobles de la province, pour venir à bout des coureurs, des bandeurs, selon, le mot du temps, que la Ligue, même désorganisée, avait laissés derrière elle.

Ces traits suffisent pour donner l’impression, du genre de vie que l’on menait, entre 1585 et 1595, dans la province où était situé le château de Richelieu. On peut imaginer l’isolement, les terreurs muettes des femmes et des enfans, les appréhensions des voisinages ennemis, les familiers mêmes et les domestiques suspects, les ponts levés à la moindre alerte, les longues nuits sans sommeil, ou les réveils en sursaut avec des bruits d’attaque au pied des murs, ou des lueurs d’incendie sur l’horizon.

Il faut joindre à tant de causes de tristesse, les difficultés domestiques, Le souvenir des grandeurs passées, les espérances déçues, l’inquiétude de l’avenir et jusqu’au mirage d’on ne savait quel retour de fortune qui viendrait, un jour, de là-bas, de Paris, de ces rois qu’on avait servis si fidèlement et qui, peut-être, n’avaient pas pour toujours oublié.

Mme de Richelieu avait retrouvé, dans le château de son mari, sa belle-mère, Françoise de Rochechouart, qui ne mourut qu’après 1595. On peut supposer que ce contact continuel avec une femme d’un âge, d’un rang et d’un caractère tout différens du sien, fut plutôt pénible pour Suzanne de La Porte. Richelieu lui-même, dans une lettre écrite au moment de la mort de sa mère, dit « qu’elle avait éprouvé en ce monde nombre de traverses, d’afflictions et d’amertumes. » Ce dernier mot paraît bien s’appliquer à des difficultés domestiques.

Une autre femme vivait également à Richelieu, c’était Françoise du Plessis, dame de Marconnay, veuve de messire Pierre Frétart, chevalier de Saulve et Primery, belle-sœur de Mme de Richelieu. Elle était la compagne habituelle des enfans et se rendait populaire parmi les gens du pays. Elle laissa toute sa fortune au fils aîné de Mme de Richelieu, Henri du Plessis.

On recevait fréquemment au château La visite de quelques parens. Tout d’abord, le grand-oncle des enfans, Jacques du Plessis, évêque de Luçon à partir de 1584, mort seulement en 1592, et qui avait été le tuteur du père de Richelieu. Il aidait Suzanne de La Porte dans la gestion de la fortune.

Elle paraît s’être confiée surtout à son propre frère, Amador de La Porte, homme de haut mérite, vif d’esprit et de caractère, appelé à jouer plus tard un rôle important près de son neveu, qu’il avait su deviner.

C’est encore dans sa famille propre que Mme de Richelieu rencontre un autre conseiller et confident, M. Dupont de Saint-Bonnet. C’est à lui qu’elle raconte ses inquiétudes sur la santé de ses enfans, qu’elle parle tendrement de son aîné « qui s’est démis une épaule en tombant du cheval ; » de son pauvre chartreux « qu’elle espéroit voir ; mais Dieu en a disposé autrement ; » de son malade enfin (c’est le futur cardinal) « toujours tourmenté de ses fièvres » et desquelles elle souhaite si vivement pour lui « une heureuse délivrance. »

Enfin un ami intime de François de La Porte, l’avocat Denys Bouthillier, restait à Paris, le fidèle correspondant et le défenseur utile de la fille de son collègue. Aussi loin que l’on remonte dans la vie du cardinal, on rencontre le nom des Bouthillier.

Les actes de la paroisse de Braye nous ont conservé quelque trace de la présence des seigneurs de Richelieu dans le pays. Ils tenaient fréquemment sur les fonts baptismaux les enfans de leurs paysans. Ce n’est pas sans émotion que l’on feuillette aujourd’hui ces papiers jaunis par le temps, où les fils de Mme de Richelieu ont, il y a trois cents ans, écrit, d’une plume incertaine, leurs premières signatures.

A partir de 1592, apparaissent ces actes de baptême. Les noms des divers membres de la famille se rencontrent assez fréquemment en 1592 et 1595. Ils disparaissent de 1593 à 1595, comme si, dans cette période, Mme de Richelieu et les siens s’étaient absentés ; puis le nom de Henri du Plessis, celui de la tante Françoise, de la petite sœur Nicole, se retrouvent. On voit même mentionnée une Rose du Plessis dont c’est la seule trace relevée jusqu’ici. De 1596 à 1600, pas une seule mention des garçons. Ils sont à Paris où ils font leurs études. Le 21 juin 1600, Henri du Plessis est parrain du fils d’un des domestiques, Jacques du Carroy ; sa mère et sa sœur Nicole sont les marraines. Nous retrouvons les signatures de Nicole et de la tante de Marconnay jusqu’en février 1611, où le registre mentionne la mort de cette dernière, qui fut inhumée à Saulve. Le nom d’Armand-Jean du Plessis, le futur cardinal, ne figure pas une seule fois sur ces actes.

Mme de Richelieu y est nommée une fois encore ; c’est pour la mention de sa mort : « Le 14e de novembre 1616, environ sur les dix heures du matin, est allée de vie à trépas noble dame Suzanne de La Porte, dame de Richelieu. — Le 8e dudit mois et an de décembre de 1616 a été faite l’obsèque de défunte noble dame Suzanne de La Porte, dame de Richelieu. »

Cependant, les enfans ont grandi. Henri du Plessis, l’aîné, s’est marié avec Marguerite Guiot des Charmeaux. Ils ont un enfant. Les registres de Braye parlent encore : « Le 14e octobre 1618 est né François-Louis du Plessis, fils de Henri du Plessis, seigneur de Richelieu et de dame Marguerite Guiot, lequel a été baptisé par moi, curé de Braye, le 21e dudit mois audit an, et fut nommé en la chapelle de Richelieu, par pauvres orphelins, qui sont Louis Fouré et Jehanne Thomas, assistés de dix autres pauvres et lui donnèrent le nom de François-Louis. »

Mais la mère meurt, en donnant le jour à cet enfant. « Le 15e jour d’octobre trépassa dame Marguerite Guiot, dame de Richelieu, laquelle a été administrée des saints-sacremens et assistée par moi, curé, et le 19e dudit mois et an fut porté le corps en l’église de Braye en laquelle fut fait service et assisté tant à la conduite dudit corps que service M. le Prieur, messire Vincent, M. le curé de Sablon, M. le vicaire de Chantraut et Jean Angeleaume, sacristain. » L’enfant suit bientôt la mère : « Le 8e décembre 1618, le corps de défunt Louis du Plessis, ci-dessus nommé, a été porté du châtel de Richelieu en l’église de Braye… » Enfin le père ne tarde pas à rejoindre, dans le caveau de la famille, sa mère, sa femme et son fils. Il fut tué en duel, comme nous le verrons par la suite : « Le 22e juillet 1619, a été faite l’obsèque du corps de défunt messire Henri du Plessis, en son vivant seigneur de Richelieu, Mausson, Primery, Le Chillou, La Vervolière. »

C’est la dernière mention concernant les enfans de Mme de Richelieu. Les autres se sont éparpillés sur la surface de la France et ont suivi la fortune de leur frère le plus illustre. Les ossemens de la famille ont reposé dans l’église de Braye jusqu’à la Révolution française. À cette époque, les caveaux furent ouverts, violés, les cendres jetées au vent. Il ne reste plus, aujourd’hui, un seul souvenir, une inscription. Tout récemment, le caveau a été visité par le curé de la paroisse, assisté de deux médecins. On n’a rien trouvé qu’un ossement d’enfant.


II. — LA NAISSANCE, L’ENFANCE, LES ÉTUDES.

Armand-Jean du Plessis, dernier enfant mâle de François du Plessis et de Suzanne de La Porte, était né à Paris, le 9 septembre 1585.

Plusieurs écrivains du XVIIe siècle ont affirmé qu’il était né à Richelieu. Quelques années seulement après sa mort, on montrait dans le château de Richelieu reconstruit « la chambre où son illustre mère accoucha heureusement de cet illustre fils. » Cela suffît pour que les auteurs poitevins aient revendiqué comme un titre d’honneur le fait matériel de la naissance de leur compatriote parmi eux.

Il faut s’incliner cependant devant le témoignage d’autres contemporains mieux informés et surtout devant l’affirmation de Richelieu lui-même. André Duchesne, qui écrit du vivant du cardinal de Richelieu et qui dresse, sous les yeux du ministre, la généalogie des Du Plessis, André Duchesne, dont on connaît l’exactitude et qui avait entre les mains tous les papiers de la famille, dit « qu’il naquit à Paris, fille capitale du royaume. » Aubery, auquel Mme d’Aiguillon, nièce du cardinal, confia le soin de composer immédiatement après la mort du cardinal une histoire de sa vie et de son ministère, Aubery dit « qu’il naquit et mourut dans un même hôtel. » Le géographe Baudrand affirme et répète « qu’il naquit à Paris, rue de Jouy, où est à présent l’hôtel d’Aumont. » Un des adversaires les plus ardens de Richelieu, Mathieu de Mourgues, dit, quelques mois après la mort du grand ministre : « Il est mort à Paris, où il était né cinquante-sept ans et trois mois auparavant. » En 1627, dans un pamphlet rédigé sous ses yeux, en réponse aux attaques de ses ennemis, Richelieu fait écrire : « Sachez donc qu’il naquit l’an 1585, non pas du côté de Tours, comme s’est imaginé ce conteur qui ne dit rien que ce qu’il ne sait, mais dans Paris même. » Richelieu encore, dans une lettre écrite en 1633, dit en propres termes : « Si je n’étais Parisien, vous pourriez trouver étrange que je sollicitasse les affaires de Messieurs de Paris ; mais ma naissance m’ayant rendu tel, il m’est impossible de ne pas suivre l’inclination que j’ai de servir une ville où je suis né. »

Enfin, un écrivain qui, jusqu’ici, n’a pas été cité mais dont le témoignage est précieux, parce qu’il fut un des familiers de la maison de Richelieu, l’abbé Michel de Pure, écrit « qu’il naquit à Paris, environ le mois de septembre 1585 ; » il ajoute « que l’accouchement fut pénible, qu’il faillit coûter la vie à la mère, que l’existence de l’enfant lui-même resta longtemps incertaine, et que, lorsque le baptême eut lieu à l’église Saint-Eustache, huit mois après la naissance, on ne fit aucune fête, le péril qu’avaient couru l’enfant et la mère portant plutôt au deuil qu’à la joie. »

Ces témoignages concordans, et notamment, ces deux dernières affirmations si positives, l’emportent évidemment sur la tradition qui rattache la naissance au château de Richelieu. Le passage de l’abbé de Pure donne la solution du problème qui avait jusqu’ici préoccupé les biographes, à savoir les causes du retard apporté au baptême. On croyait les rencontrer dans le temps nécessaire pour accomplir le voyage du Poitou à Paris. Nous savons maintenant qu’elles tenaient uniquement à la santé de la mère et de l’enfant, ainsi, qu’à l’absence du père, qui, au témoignage du même abbé, ne se trouvait pas alors à Paris. Le reste de l’acte de baptême a été retrouvé. Le voici tel qu’il a été conservé en original pendant trois siècles sur les registres de la paroisse Saint-Eustache.

« — 1586, le Ve jour du may.

« — Fut baptizé Armand Jehan, filz de mesire Françoys Duplicis, igneur de Richelieu, chevalier des ordres du roy, conseillier en son conseil detast, pruvost de son ostel et grand preuvost de Franche, et de dame Susane de la Porte, sa femme, demeurant en la rue du Bouloy et ledict enfans fust né le neuvième jour de septembre 1585 : Les parains mesire Armand Gontauld de Biron, chevalier des ordres du roy, conseillier en son conseill detast, capitaigne de cent hommes d’arme de ces ordonanses et maréchal de France, et mesire Jehan Daumon, aussi maréchal de Franche, chevalier des ordres du Roy, conseillier en son conseill detast, capitaine de 1 cent hommes d’arme desdict ordonance. La mareine, dame Françoise de Rochechouart, dame de Richelieu, mère dudict Richelieu. »

Il résulte de ce document que le père et la mère de Richelieu donnaient, à cette époque, comme indication de leur domicile à Paris, la rue du Bouloy. C’est probablement là que Richelieu vit le jour. La proximité de la rue du Bouloy et du futur palais-cardinal explique le rapprochement d’Aubery : « né et mort dans un même hôtel. » Le fait que le maréchal d’Aumont fut l’un de ses parrains se rapporte à ce que dit Baudrand. Il résulte enfin de ce même acte que la marraine de Richelieu fut sa grand-mère, Françoise de Rochechouart. Il fallut lui laisser le temps de venir du Poitou.

La présence de la famille de Richelieu à Paris, vers l’époque de la naissance, n’a rien qui puisse étonner. Les fonctions du grand-prévôt l’appelaient à résider, le plus souvent, auprès du roi. En outre, dans cette année 1585, il faisait les démarches pour l’enquête qui devait précéder sa réception dans l’ordre du Saint-Esprit. Mme de Richelieu paraît avoir rempli aussi quelque charge à la cour. On ne peut accepter que sous ces réserves le témoignage d’un contemporain disant « qu’ils faisaient leur résidence habituelle à Richelieu. »


Quoi qu’il en soit, la mort du grand-prévôt ramena, comme nous l’avons dit, Mme de Richelieu dans le Poitou. C’est là que l’enfant passa ses premières années.

Il avait cinq ans quand son père mourut, en 1590. Sa santé fut toujours délicate. Cependant il fut mis de bonne heure à l’étude. Son premier maître fût un prieur de l’abbaye Saint-Florent de Saumur qui s’appelait Hardy Guillot. Il était bon, grand donneur d’aumônes et son nom devait rester en vénération auprès des frères du couvent.

Mais les élémens d’une instruction quelque peu étendue manquaient dans ce château isolé. Dès que l’enfant eut grandi et que les temps furent devenus moins sombres, son oncle, Amador de La forte, offrit à Mme de Richelieu ; « qu’il avoit fort assisté dans sa viduité » de se charger de lui. Il l’amena à Paris et le fit entrer au collège de Navarre, où il l’entretint. C’était dans ce collège que le père et les oncles de Richelieu avaient fait leurs études. Il passait pour l’une des meilleures parmi ces antiques maisons d’éducation qui se pressaient sur la montagne Sainte-Geneviève. Leduc d’Anjou, plus tard Henri III, Henri de Bourbon, plus tard Henri IV, y avaient quelque temps figuré parmi les écoliers.

A l’époque où le jeune Armand du Plessis y entrait à son tour, c’est-à-dire vers 1594, ce collège était bien déchu de son antique splendeur. Les longs désordres de la ligue avaient suspendu la vie de l’Université parisienne. Les collèges avaient dû renvoyer leurs élèves. Durant les deux sièges, leurs grands bâtimens vides s’étaient remplis de vagabonds, de soldats, de paysans fuyant les campagnes. « Vous n’oyez plus aux classes ce clabaudement latin des régens qui obtondoient les oreilles de tout le monde. Au lieu de ce jargon, vous y oyez à toute heure du jour l’harmonie argentine et la vraie idiome des vaches et veaux de fait ou le doux rossignolement des ânes et des truies qui nous servent de cloches. »

La plupart des professeurs s’étaient enfuis, et les histoires spéciales citent avec grands éloges ceux d’entre eux qui, par amour du devoir ou par attachement à la prébende, étaient restés à leur poste. Les cours ne furent repris dans les collèges qu’après 1594. Mais les suites funestes d’une si longue interruption ne disparurent que bien lentement.

Ainsi les premières impressions d’Armand du Plessis, en arrivant à Paris, ne différèrent pas de celles que son enfance avait reçues dans sa province : partout le spectacle de la ruine, de la misère, de la désolation, conséquences du désordre public et de l’indiscipline sociale.

Entré à Navarre, il poursuivit ses études selon les programmes et les méthodes alors en usage. On ne le destinait nullement à l’église. Sa première éducation fut purement laïque. Ébauchée au collège, elle devait se terminer à l’Académie.

Les cours ordinaires se divisaient en trois parties : la grammaire, les arts, la philosophie. Pour un gentilhomme, il n’était guère question que des deux premières facultés. Il fallait, en effet, le pousser pour que l’Académie le reçût encore jeune et souple et le rendit de bonne heure à une carrière généralement très hâtive.

Les exercices de la grammaire duraient deux ou trois ans. Outre le catéchisme et les exercices religieux, les enfans apprenaient le rudiment, c’est-à-dire les règles de la langue latine. Même dans le cours ordinaire de la vie, les écoliers étaient tenus de parler latin. Les élèves s’élevaient ensuite à l’explication des auteurs, en commençant par les Épîtres familières de Cicéron, les Comédies de Térence, les Eglogues de Virgile. En quatrième, on abordait les Discours de Cicéron, quelques Satires d’Horace et de Juvénal ; puis les Tusculanes, les Traités de critique de l’orateur romain et de Quintilien. A partir de la quatrième, on commençait à joindre à l’étude du latin quelques principes de la langue grecque que Ramus et les Ronsardisans avaient mise à la mode.

La grande méthode d’instruction, en dehors de la lecture et de l’explication des auteurs, c’était le développement littéraire, que l’on qualifiait chria ou sententia.

On empruntait les sujets de ces développemens aux livres éminemment classiques du rhéteur Aphtonius ; par exemple, il fallait prouver par principes et par points « que les racines de la science sont amures, mais que ses fruits sont doux, » — ou bien il fallait déclamer « contre la tyrannie. » Le discours latin était également très en usage, et, dès cette époque, les écoliers mettaient en prose ou en vers « les paroles d’Hécube après la prise de Troie, » — « les plaintes de Niobé sur la mort de ses enfans. »

Les cahiers de notes, de tours de phrase, de sentences littéraires ou philosophiques, étaient en grand usage ; des collèges, ils avaient gagné la littérature, le barreau, la chaire, et les avaient cruellement infestés.

Du jeune gentilhomme pouvait en rester là, et c’était déjà beaucoup s’il accomplissait le cycle complet de ces études littéraires. Bien peu abordaient la philosophie, qui les retenait deux ans encore. La philosophie, c’était, à proprement parler, la logique et les sciences, ou plutôt c’était la lecture et le commentaire des œuvres d’Aristote ; les catégories d’abord, puis les analytiques, les Topiques, l’Éthique ; enfin, dans la seconde année, la physique et la métaphysique, qui se complétaient par les notions de la sphère et quelques livres d’Euclide. Les « philosophes » s’habituaient à parler en public. A de certaines époques de l’année, ils se disaient prêts à disputer contre tout venant.

Cette éducation était forte, étroite, toute de méthode et de rigueur. Elle se pliait peu à l’enfant, mais le pliait. Il est à croire que la rigidité même du système le rendait d’une application difficile et rare. Il réservait toute sa rudesse pour les vaillans fils du peuple venus à pied du fond de leur province, afin d’entendre, sur la paille de la rue du Fouarre, les lectures des professeurs célèbres. Mais il se montrait moins sévère pour l’essaim des jeunes gentilshommes qui venaient le matin au collège en externes, déjà vêtus de dentelles et de plumes, les bottes molles, et, derrière, le précepteur domestique avec les livres et le carton.

On a conservé quelque trace du passage de Richelieu au collège de Navarre, et l’historien de ce collège dit qu’il y avait fait sa grammaire et sa philosophie, en souvenir de quoi il y fonda, en 1638, une chaire de controverse théologique. Le même écrivain rapporte qu’en 1597, sous le troisième rectorat de Jean Yon, le jeune Armand du Plessis, en costume d’enfant de chœur, accompagna ce même Yon qui conduisait la procession des membres de l’Université au tombeau de saint Denis. Ce souvenir, parait-il, resta gravé dans la mémoire du futur cardinal. Quand, par la suite, l’Université envoyait une délégation auprès de lui, on y joignait toujours le vénérable Yon. C’était, dit de Launay, un homme de conduite honnête, de maintien sérieux, de tenue soignée : il eût fait bonne figure dans un sénat, mais il préféra le repos et la lecture de Cicéron, dont il faisait ses délices. Richelieu le voyait avec plaisir, le recevait avec bonne grâce et lui rappelait le souvenir de la cérémonie à laquelle ils avaient pris part. Il ajoutait en souriant qu’il ne voyait pas entrer son ancien maître sans éprouver encore un sentiment de respect et de crainte, — preuve, ajoute judicieusement l’écrivain, — que la discipline sévissait au collège de Navarre.

Cette discipline ne fut pas toujours supportée d’une âme égale par le jeune Du Plessis. Il était vif, bouillant, impatient du joug. On tirait tout de lui par les louanges et les récompenses. Mais on employait en vain les menaces et la crainte. L’historien de son enfance, Michel de Pure, trouve des traits qu’il faudrait citer dans leur latin pour dépeindre la promptitude de cet esprit, la violence, la colère de ses ambitions et de son émulation enfantine : « Il avait une soif de la louange et une crainte du blâme qui suffisaient pour le tenir en haleine. Il avala comme d’un trait toutes ses études de grammaire et bientôt il brilla d’un éclat subit. Ce que les autres enfans l’ont en enfant, lui, il le fit avec méthode ; il était conscient de tout ce qu’il disait et faisait. Si on l’interrogeait, il savait, avant de répondre et par des questions embarrassantes, prévenir les questions suivantes. Et l’on ne peut dire enfin les admirables dons d’un esprit vraiment beau qui apparaissaient, et jaillissaient sans cesse en étincelles éblouissantes. »

Devenu plus grand, ce caractère vif, indomptable, se déploya dans l’exubérance de la jeunesse. Il était grand, maigre, beau, la figure fine, les yeux aigus. Une flamme brillait en lui. On le sentait propre à tout, mais, quelque carrière qu’il embrassât, apte aux grandes choses. — « Son audace, dit encore le biographe, était supérieure à ses forces, mais non à son génie. » Il se montrait tenace, et dans les luttes du collège, il ne savait ni pardonner ni oublier.

Ce tempérament le portait vers les choses de la guerre. Quand les études touchèrent à leur fin, Suzanne de La Porte rassembla un conseil de famille pour se décharger du poids de la responsabilité qui pesait sur elle. Il fut décidé que le jeune Armand se destinerait aux armes. Il prit donc le nom de marquis de Chillou, ceignit l’épée et se fit inscrire à l’Académie : « Les marques d’une générosité singulière brillaient déjà sur son visage. »


Des mains du bon Yon, Armand du Plessis passa donc dans celles de M. de Pluvinel.

Antoine de Pluvinel, gentilhomme dauphinois, était le fondateur d’un genre d’établissement qui répondait parfaitement aux nécessités du temps et qui eut une très grande vogue dans tout le cours du XVIIe siècle : l’ Académie. Prenant les écoliers à la sortie du collège, M. de Pluvinel avait pour idéal d’en faire des hommes et surtout des soldats.

Il avait tout ce qu’il fallait pour réussir dans ce genre d’entreprises. Cavalier de grand mérite et de haute tenue, il avait acquis à la cour et dans les camps une longue expérience ; son assurance, quelque peu gasconne, ajoutait au prestige du mérite et de l’âge. Il avait beaucoup voyagé, vu le monde, les cours, s’était inspiré des exemples des maîtres italiens, avait visité la Hollande, cette autre école des gens de guerre. Comme le père de Richelieu, il avait accompagné Henri III en Allemagne, en Pologne et avait rempli, près de ce prince, les fonctions de premier écuyer. Henri IV devait lui confier bientôt le soin de l’éducation physique de Louis XIII.

Antoine de Pluvinel et le « manège » où s’exerçaient ses élèves vivent pour nous dans les admirables gravures de Crispian de Pas. Tout l’art de l’homme du monde, du cavalier et du courtisan est renfermé dans ces doctes et gracieuses leçons. Ce qu’on apprenait à l’Académie, ce n’était pas seulement les exercices du corps, l’éducation du cheval, le manège, l’escrime, la bague, la quintaine ; c’était la tenue, l’aptitude physique et intellectuelle, la promptitude de l’esprit et du corps, l’élégance, la bravoure et l’honneur. Le fidèle serviteur de Henri III et de Henri IV enseignait à la jeunesse qui se pressait autour de lui l’usage du monde, la façon de se présenter, de saluer, de s’expliquer d’un geste ou d’un sourire. Sa faconde méridionale abondait en traits instructifs, en belles reparties, en beaux exemples. Les jeunes gens les recueillaient de sa bouche, dans de jolies attitudes de page, le sourire aux lèvres, le poing sur la hanche.

Pluvinel aimait à citer ces excellens points des histoires qui ornent l’esprit et rehaussent le cœur. Il désignait aux jeunes gens les gentilshommes qu’ils devaient prendre pour modèles : les Hellegarde, les d’Epernon, les Bassompierre. Il soulignait leurs mérites d’un mot, ou, d’un sourire, leurs défauts. Il avait un avis sur la hauteur du chapeau, la frisure des plumes, la longueur du manteau, l’empesé des fraises et du collet.

Le marquis de Chillou prit un grand plaisir à ces exercices. Fils de soldat, cadet, destiné par sa naissance, par son peu de fortune, à devenir un de ces « gens de main » qu’il désigne lui-même comme l’honneur et l’élite de la noblesse française, il embrassait, avec l’ardeur qu’il mettait en toutes choses, des exercices et des études qui devaient faire de lui un homme.

Toute sa vie, il conserva le pli que cette éducation lui donna. Il aima toujours les choses de la guerre. Une estampe de Callot le représente devant La Rochelle, à cheval, la robe relevée, les jambes bottées, l’épée à la main. Les contemporains se moquaient de cet accoutrement. Il en paraissait, lui, tout au contraire, fort satisfait. Il n’eut jamais rien du séminariste. Sous le prêtre, on retrouve toujours on lui le soldat.


Un enchaînement de circonstances qui marque bien le caractère du temps changea soudain, et du tout au tout, la carrière d’Armand-Jean du Plessis. Dès l’année 1584, et peut-être quelque temps auparavant, Henri III, voulant gratifier le grand-prévôt, lui avait accordé la disposition de l’évêché de Luçon. L’argent manquait dans les caisses de la royauté ; elle avait trouvé ce moyen de battre monnaie et de récompenser ses serviteurs. Pour les abbayes et les bénéfices réguliers, cette façon d’agir était tout à fait entrée dans les mœurs ; pour les bénéfices séculiers, et surtout pour les évêchés, la chose était plus rare et avait véritablement un caractère scandaleux, simoniaque.

Le grand-prévôt, et, après sa mort, sa veuve, n’en jouissaient pas moins des revenus consistoriaux de Luçon, par l’intermédiaire d’administrateurs qui portaient le titre et touchaient les revenus. Pendant près de cinquante ans, l’évêché se transmit ainsi, au gré de la famille.

Le premier de ces évêques confidentiaires fut René de Salla, puis vint Jacques du Plessis de Richelieu, qui, quoiqu’il eût pris les ordres, ne fut qu’un prête-nom et ne résida jamais. Un certain François Y ver, curé de Braye, d’une famille très dévouée aux Du Plessis, reçut le titre d’évêque de Luçon. En l’année 1592. Dès cette époque, on disait que l’un des fils de Mme de Richelieu serait effectivement évêque et qu’Yver administrait seulement pour, le temps où ces « messieurs étaient aux universités. »

Cependant les chanoines de Luçon supportaient très mal de tels procédés. A la rigueur, ils se seraient passés d’évêque. Mais l’administrateur, qui prélevait les rentes avec une exactitude ponctuelle, refusait de faire aucun des sacrifices qui incombaient à sa charge. On plaida.

Se sentant un peu pressée, Mme de Richelieu fit entendre que le premier de ses cadets, Alphonse, allait hâter ses études. On prit même, dès lors, la précaution de le faire nommer par le roi. A partir de 1595, n’ayant encore que douze ans, il recevait parfois le titre d’évêque.

Mais cet Alphonse, honnête homme, très dévot et bizarre, ne voulut pas se prêter longtemps à de pareils arrangemens. Fut-ce excès de scrupule, ou quelque autre motif ? Le jour venu, il refusa tout net de coiffer la mitre. Il se fit moine et alla s’enfermer à la Grande-Chartreuse.

Ce coup de tête rompait toutes les mesures de Mme de Richelieu. L’évêché allait-il lui échapper ? Heureusement, elle avait un troisième fils. Celui-ci avait l’intelligence vive, prompte, prête à tout. Ce n’était pas un rêveur. Sa mauvaise santé pouvait lui être un grand obstacle dans cette carrière des armes où il prétendait entrer. Tout bien pesé, cet autre cadet prit la soutane, pour sauver l’évêché.

Ceci se passe aux environs de l’année 1602. Armand du Plessis avait dix-sept ans. Il quitte l’Académie et se remet à l’étude. Il avait déjà fait une philosophie à Navarre. Il en lit une autre à ce même collège, ou peut-être au collège de Lisieux. Puis il aborda la théologie. Son maître en cette science fut Jacques Hennequin, homme docte qui enseignait au collège de Calvi. Dès 1603, Armand du Plessis suivait ses leçons.

Mais la promptitude de son esprit se lassa vite des lentes méthodes usitées dans l’enseignement. Il délaissa les cours publics et se livra, chez lui, à des études personnelles qu’il poursuivit avec une application extraordinaire. C’est à cette époque que Richelieu eut pour maître de controverse l’Anglais Richard Smith, un des esprits les plus libres parmi les théologiens du temps.

Richelieu, soit de son propre mouvement, soit par l’impulsion qu’il recevait de ce maître particulier, embrassait alors, avec une passion fougueuse, les doctrines des « philosophes. « Il voulut manifester ses sentimens à ce sujet et demanda aux maîtres de la maison de Sorbonne l’autorisation d’ouvrir une dispute publique dans leurs bâtimens. Les sorboniens, inquiets, rejetèrent sa demande, et la raison du refus, dit l’écrivain qui nous rapporte ces laits, était la même que celle de la demande : à savoir que cela ne s’était jamais fait. Richelieu ne se tint pas pour battu. Il s’adressa à ses anciens maîtres du collège de Navarre, et il livra là son combat philosophique, sous la présidence d’un certain personnage du nom d’Itain, qui n’était ni docteur ni même bachelier et qui se contenta d’accorder sa présence muette aux exploits irréguliers de l’abbé de Richelieu. Cela se passe en 1604.

À cette époque de la vie de Richelieu se rapporte une autre anecdote qui, en elle-même, est peu de chose ; mais il ne faut perdre aucun trait de la jeunesse des grands hommes. Laissons donc parler l’écrivain contemporain :

« M. le cardinal, étudiant en philosophie, occupoit un corps de logis en son particulier qui avoit une entrée dans le jardin du collège de Saint-Jean-de-Latran, dont le jardinier étoit de Chinon et nommé Rabelais. Quarante ans après, Son Eminence, rappelant dans sa mémoire ce temps-là, tesmoigna à Desbournais (son valet de chambre) qu’il aurait joie de scavoir ce que ce jardinier étoit devenu et ses deux filles, et lui donna ordre de se transporter le lendemain à ce collège et, s’ils étoient encore en vie, de les lui amener avec toute leur famille, ce que Desbournais ayant exécuté ponctuellement, lui présenta, à l’issue de son dîner, le bonhomme Rabelais, accompagné de ses deux filles et de leurs enfans, lequel, se jetant tous à genoux, lui demandoit pardon, protestant n’avoir jamais mal parlé de Son Eminence qui, riant de son ingénuité, lui commanda de se relever et lui dit : « N’ayez point de peur, bonhomme, me reconnaissez-vous bien ? — Hélas ! bon seigneur, répondit Rabelais, nous ne vous avons jamais vu. — vous souvenez-vous bien d’un jeune écolier, repartit M. le cardinal, qui avoit pour précepteur M. Mulot et pour valet de chambre Desbournais,.. de votre pays, et un laquais à livrées rouges. — Oui déa, Monseigneur, répondit Rabelais. Ils ont bien croqué de mes poires et de mes pêches, sans m’en dire mot. — C’est moi, mon bonhomme, je veux vous payer vos fruits. Desbournais, qu’on lui donne cent pistoles, et à chacune de ses filles deux cents. N’êtes-vous pas satisfaits de moi ? .. » L’on peut juger de leur joie… »

L’étudiant avait, comme on le voit, un certain train de maison : habitation à part, précepteur, valet de chambre, laquais. Il se sentait déjà de l’évêque ; et, si les fruits du bonhomme Rabelais souffraient du voisinage, si ses filles même étaient approchées d’un peu près, c’était, en somme, beaucoup d’honneur.

Cependant, les études de théologie furent menées rondement. Outre le caractère de l’homme, qui n’avait rien de languissant, le temps pressait. Vers 1603, le sieur Yver, agissant au nom de Mme de Richelieu, avait été condamné, par arrêt du parlement, à donner un tiers du revenu de l’évêché pour réparer l’église cathédrale et les bâtimens du palais épiscopal. Pour gagner du temps, Mme de Richelieu avait demandé à transiger. Deux chanoines de Luçon s’étaient rendus à Paris ; des arbitres avaient été nommés, et les Richelieu avaient dû s’engager à faire toutes les réparations réclamées depuis si longtemps. Cet engagement absorbait les principaux revenus de l’évêché. La situation du sieur Yver, évêque non consacré de Luçon, devenait insoutenable. Dès octobre 1604, on faisait figurer dans les actes rendus au nom de l’évêché un N… de Richelieu, laissant le nom en blanc, hésitant encore entre Alphonse et Armand.

Il fallait en finir. Vers la fin de 1606, sans attendre l’obtention de ses grades, et cinq ans avant d’avoir atteint l’âge canonique, l’abbé de Richelieu fut désigné évêque de Luçon. En même temps, le roi Henri IV, qui continuait à protéger la famille du grand-prévôt, sollicitait du pape la dispense nécessaire pour la consécration du jeune évêque.

Richelieu avait dès lors, près du roi, un protecteur dévoué et influent. C’était son propre frère, Henri du Plessis. Cet aîné, dont nous avons à peine prononcé le nom jusqu’ici, mérite de nous arrêter un instant. Nous ignorons la date de sa naissance ; mais on peut croire qu’il était de cinq à six ans plus âgé que son frère. C’était un jeune homme de mérite, vif, brillant, aimable, d’un cœur tendre et prompt, d’un esprit ouvert et délié. Dès qu’il lut en âge de paraître à la cour, il vint à Paris et, en partie par la faveur de son nom, en partie par la complaisance de ses services, sut s’attirer l’amitié du roi. Nous avons vu que, de bonne heure, il s’était fait inscrire sur la liste des pensionnaires, libéralité d’autant plus remarquable de la part de Henri IV, que ce prince ne passait pas pour prodigue. Malgré ses modiques ressources, Henri de Richelieu s’était mêlé à tout ce qu’il y avait de galant à la cour. Il était l’un des dix-sept seigneurs qui donnaient le ton et réglaient la mode.

Actif, insinuant et bravo, il était digne, en tous points, du nom qu’il portait. Les mémoires contemporains le montrent mêlé aux intrigues de la cour. Dès 1605, il portait ombrage au puissant favori du roi, Rosny. Il servait d’intermédiaire dans une négociation où les jésuites étaient vivement intéressés. Le père Cotton l’utilisait.

Il s’appuyait lui-même sur son beau-frère, Dupont de Courlay. Celui-ci, de beaucoup plus âgé que lui, d’abord gentilhomme de la chambre, puis capitaine des gardes du roi, combattant d’Arqués et d’Ivry, peut-être huguenot converti, était un homme actif et d’ambitions très inquiètes, malgré « sa noblesse douteuse. « Il avait épousé, le 23 août 1603, Françoise du Plessis, sœur de Henri et d’Armand.

Ils formaient tous ensemble une petite cabale dévouée à la reine Marie de Médicis. « Bons joueurs de luth, » courtisans élégans et souples, ils avaient leur entrée dans les cabinets et se servaient d’une espèce de faveur occulte qui devait porter ses fruits sous la régence.

Henri de Richelieu aida toujours, et de la meilleure grâce du monde, à la fortune de son cadet, l’abbé de Richelieu.

Les lettres par lesquelles je roi Henri IV recommande à son ambassadeur près du pape l’affaire de l’évêché de Luçon sont honorables pour l’un et l’autre frère.

« Monsieur d’Halincourt, dit le roi, j’ai naguère nommé à notre saint-père le pape M. Armand-Jehan du Plessis, diacre du diocèse de Paris, frère du sieur de Richelieu, pour être pourvu de l’évêché de Luçon, en Poitou, par la démission et résignation qu’en a faite à son profit M. François Hyver, dernier titulaire d’icelui ; et parce que ledit du Plessis, qui est déjà dans les ordres, n’a encore du tout atteint l’âge requis par les saints décrets et constitutions canoniques pour tenir ledit évêché, et que je suis assuré que son mérite et suffisance peuvent aisément suppléer à ce défaut, je vous écris cette lettre afin que vous fassiez instance de ma part à Sa Sainteté, avec mon cousin le cardinal de Joyeuse, à qui j’en écris de telle sorte que cette grâce ne lui soit refusée, parce qu’il est du tout capable de servir en l’Église de Dieu et que je sais qu’il ne donne pas peu d’espérance d’y être grandement utile. »

Quoiqu’il y ait lieu de faire, dans ces sortes de documens, la part de la formule courante, les éloges donnés par le roi à l’évêque qu’il venait de nommer ont un caractère particulièrement flatteur. Déjà, évidemment, il avait distingué le jeune abbé dont l’empressement cherchait à s’approcher du roi et à gagner ses bonnes grâces.

Pendant que l’ambassadeur mettait en train, à Home, l’affaire de la dispense, à Paris, l’abbé de Richelieu brûlait les étapes de sa carrière théologique. En juin ou juillet 1606, il obtenait son premier brevet d’études ; en août de la même année, il demandait et obtenait la dispense du temps requis pour accomplir, en son entier, le premier cours. Le texte de cette demande nous est parvenu. Les termes flatteurs que contient la réponse méritent d’être cités : « Extrait des actes de la sacrée Faculté de Paris, année 1606. — Magister Armandus du Plessis de Richelieu designatus episcopus Luciomensis supplicarit ut secus dispensaretur de tempore requisitio in statutis ante quam recipiatur ad primum cursum. Dispensatum est ex illo et receptus est ad primum, habita ratione dignitatis doctrinœ et capacitatis illius. » Richelieu passe bientôt un nouvel examen, et, tout à coup, impatient des lenteurs de la chancellerie pontificale, il se décide à aller faire lui-même ses propres affaires et part pour Rome.

M. d’Halincourt fit au jeune prélat désigné un excellent accueil ; il l’introduisit à la cour pontificale et le présenta au pape, qui était alors Paul V.

Le court séjour que Richelieu fit à Rome exerça sur le reste de sa carrière une très réelle influence. Il vit, à l’âge où les impressions sont vives et durables, cette ville qui était à la fois la capitale du monde catholique et le centre du monde civilisé. Son œil perçant put distinguer le fort et le faible de cette cour, de ces congrégations, de ces cercles qui passaient pour les retraites de la politique la plus haute et la plus raffinée. Il vit de près ce que, de loin, on appelle les grandes choses.

Il s’insinua dans la faveur de plusieurs cardinaux, les Borghèse, les Givry, les Joyeuse. La tenue de la cour romaine, où les longues ambitions se couvrent si longtemps du manteau de l’humilité et du désintéressement, le frappa. C’est à partir de cette époque qu’il commença à contenir ce que sa nature avait de naturellement impétueux et qu’il soumit toute son attitude extérieure à la discipline de ses ambitions.

Il étudia les langues qu’on parlait à Rome, l’italien et l’espagnol. Cette dernière surtout était préférée par tout le monde galant. Il s’y consacra jusqu’à dédaigner l’usage du français. Il rechercha aussi les occasions de se faire remarquer dans les discussions littéraires et théologiques. Il y brillait par l’étendue de sa science, la sûreté de sa mémoire, la vivacité de son esprit, la modestie de son maintien. Le pape Paul V, dont l’abord était plutôt sévère, s’intéressa au jeune prélat. Il eut avec lui de longues et graves conversations. Il alla jusqu’à lui confier les inquiétudes que la conduite de Henri IV inspirait au saint-siège.

« Ce prince, à peine arraché aux erreurs de l’hérésie, disait le pape, s’abandonne à toutes les tentations des sens et se livre à tous les plaisirs. Ne pouvons-nous pas craindre justement qu’une pareille conduite ne l’éloigné de la voie droite et ne le rejette vers ses anciennes erreurs ? » Richelieu, après avoir laissé passer le flot des plaintes du saint-père, reprenait doucement la défense de son roi, et il le faisait en termes si heureux et si éloquens que Paul V terminait l’entretien par cette plaisanterie pontificale : « Henricus Magnus armandus Armando (Henri le Grand armé par Armand). »

Une autre fois, un des prédicateurs de la cour ayant prononcé un long sermon devant un nombreux auditoire, Richelieu le récita d’un bout à l’autre, à la sortie de l’église. Le fait fut rapporté au pape qui, quelques jours après, demanda encore à Richelieu de répéter le sermon. Il réussit et, pour mettre le comble à l’admiration que ce trait avait excité, le lendemain, il fit un autre sermon de son cru, sur le même sujet, et cela, dit son historien, « avec une telle abondance d’idées et de citations, avec une telle splendeur de l’âme, un tel choix des sentimens et des paroles, que l’on criait au miracle. »

La faveur dont Richelieu paraissait jouir auprès du saint-père lui valut des ennemis. Il fut accusé d’avoir écrit contre un cardinal espagnol, sur un ton de louange feinte qui, au fond, voilait la plus mordante ironie. Il dut se défendre, mais il le fit avec bonheur et bien loin de le considérer comme ayant insulté lu collège des cardinaux, on pensa plutôt qu’il « était digne d’en faire partie. » Après s’être rendu compte par lui-même des mérites de Richelieu, le souverain pontife se décida enfin à lui accorder la dispense qu’il était venu solliciter. Les panégyristes de Richelieu disent même que Paul V se serait exprimé en ces termes flatteurs : Æquum est ut qui supra œtatem sapis infra œtatem ordineris. — « Il est juste que l’homme qui montre une sagesse au-dessus de son âge soit ordonné avant l’âge. » Mais les adversaires du même cardinal racontent, au contraire, que Richelieu se serait trouvé dans la nécessité d’exhiber un faux acte de baptême, et qu’une fois les bulles obtenues, il s’en serait confessé au pape lui-même. Celui-ci aurait pris la chose du bon côté, mais en ajoutant seulement que ce jeune homme « serait un grand fourbe. »

Il faut prendre ces anecdotes pour ce qu’elles valent. Ce qui est certain, c’est que Richelieu fut sacré à Rome, à l’occasion des fêtes de Pâques, le 17 avril 1607, par le cardinal de Givry. Il n’avait pas vingt-deux ans.

Aussitôt, Richelieu revint à Paris. Les études théologiques étaient restées en suspens. Etant homme à ne pas laisser languir la fortune, il ne négligeait rien de ce qui pouvait la fixer. Il se remit au travail avec une nouvelle ardeur.

La hâte de ses ambitions l’emporta bientôt sur la force des lisières dont la tradition scolastique embarrassait ce genre d’études. Au mois d’août 1607, il sollicita la faveur de soutenir le premier acte de théologie. Le 29 octobre de la même année, devant un auditoire nombreux, étonné de cette exceptionnelle circonstance d’un évêque sur les bancs des écoles, il soutint un examen « en manière de résompte » sur une chaire basse, sans président, la tête couverte, en considération de son titre épiscopal.

On dit qu’il avait inscrit comme épigraphe ù ses thèses ces paroles orgueilleuses de l’Écriture : Quis erit similis mihi ? On dit aussi que la force de son argumentation provoqua l’admiration des vieux théologiens et qu’elle souleva dans l’auditoire « un applaudissement universel. »

Deux jours après l’examen, l’évêque de Luçon sollicitait l’honneur de figurer parmi les membres du collège de la Sorbonne ; par une dernière faveur, et une dernière dérogation aux usages, le corps des sorbonistes, en considération de sa dignité, s’ouvrit immédiatement pour lui ; le 31 octobre, « il était admis dans l’hospitalité de la maison. »

Ainsi, menant de front à la fois toutes les études et toutes les ambitions, le jeune prélat justifie les unes par les autres. En moins de trois ans, sa nouvelle carrière est tracée, occupée, déblayée. Bientôt, sa jeunesse elle-même ne lui sera pas un obstacle, et il n’en rencontrera plus d’autre que la trop claire supériorité de son génie.


L’année 1608, qui termine pour Richelieu cette période laborieuse, le trouve malade, dévoré des fièvres qui seront, toute sa vie, le prix de son immense dépense d’activité et d’énergie. Cependant à Paris, où il demeure un an encore, il ne perd pas son temps. Il prêche, et se place déjà au rang des orateurs écoutés ; il fréquente la cour, et s’empresse auprès d’un roi qui l’aime, et qui l’appelle familièrement son évêque.

Il étend ses relations dans le clergé, s’attache particulièrement à la haute et influente personnalité du cardinal du Perron, et se met en quelque sorte, dans son ombre.

Il fréquente aussi à la ville, y renoue les anciennes relations, eu crée de nouvelles. On pourrait croire qu’il va devenir un de ces prélats de cour que les mœurs du temps tolèrent, et qui, parmi les intrigues et les complaisances, cherchent le chemin des faveurs et des hauts emplois. Il a déjà des visées politiques. On le sait, on le sent. Paris et la présence du roi sont le lieu des grâces, des sollicitations, des hasards imprévus qui distinguent un homme et le mettent soudain sur le pinacle.

Tous les désirs et toutes les combinaisons roulent à la fois dans cette jeune tête. Enfui, il se décide. Mais tout au contraire de ce qu’on eût pensé, il prend sur lui-même de quitter Paris, la cour, les premières espérances et les premiers succès. Il part et va s’enfouir au fond de la province, dans son évêché de Luçon. On pouvait craindre un prélat de cour et d’intrigues : Richelieu déroute tous les pronostics en se déclarant évêque sérieux et résident.

Après avoir mis ordre à ses affaires, fait de nombreuses visites d’adieux, s’être bien assuré, par des promesses de correspondance réciproque, qu’il ne serait pas trop oublié ; après s’être recommandé à tout ce qui pouvait lui être utile, depuis le roi jusqu’aux simples commis de la poste, notre évêque emprunte à son ami, M. de Moussy, un carrosse tiré par quatre chevaux, et malgré l’épuisement d’une longue maladie et d’une lente convalescence, malgré les rigueurs de la saison, U se met en route pour le Poitou.

A travers les difficultés d’un voyage d’hiver à cette époque, il arrive dans son évêché vers la mi-décembre 1608. Avant d’y pénétrer, il s’arrête à Fontenay-le-Comte, ville assez importante du voisinage. Les habitans en étaient un peu glorieux et se piquaient de belles-lettres. Ils vinrent au-devant de l’évêque. Celui-ci les harangua courtement, mais poliment. Il se félicite d’avoir son évêché proche d’une ville « qui était renommée pour avoir donné une infinité de beaux esprits à la France. » Il veut bien rechercher leur amitié, « toutes les sciences, comme disent les anciens, se tenant par la main, » et il se met de bon cœur à leur service si l’occasion se présente de leur être utile.

Les délégués du chapitre de Luçon étaient venus au-devant de leur évêque jusqu’à Fontenay. Avec ces messieurs, la situation était particulièrement délicate. Depuis si longtemps que le chapitre se plaignait de la famille de Richelieu, surtout depuis qu’un procès était engagé, il y avait eu bien des aigreurs de part et d’autre. L’évêque indiqua les choses d’un mot, voulut bien faire allusion à sa trop longue absence, et parut accepter sa part des torts.

Mais le lendemain, quand il fut tout à fait sur son terrain, à Luçon même, il le prit d’un peu plus haut, et s’il voulut bien convier les chanoines à ne faire avec lui qu’un seul cœur et qu’une seule âme (cor unum et anima una) pour le bon exemple et le bien du diocèse, il ne manqua pas de faire sentir ce qu’il y avait de généreux, de sa part, dans une pareille condescendance. Il accordait l’amnistie, « l’amnistie d’oubliance, » comme il disait ; mais il rappelait à ceux qui lui avaient été si « fort contraires » combien ils avaient manqué à l’homme que « Dieu avait rendu leur chef. »

Le peuple eut aussi sa petite part de l’éloquence épiscopale, et même les protestans ne furent pas oubliés : il y en avait un assez grand nombre à Luçon. Richelieu leur promit sa bienveillance et les assura que « tout en étant désuni de croyance, on pouvait être uni d’affection. »

En somme, c’était un fort bon début, digne, grave et conciliant. Le 21 décembre 1608, jour de la fête de saint Jacques, lorsque le nouvel et jeune évêque célébra pontificalement la messe d’inauguration dans sa cathédrale depuis si longtemps abandonnée, il dut y avoir chez tous les assistans un mouvement de joie, et l’évêque, en particulier, dut ressentir pleinement la satisfaction d’avoir su faire si à propos et si élégamment son devoir.

Cette satisfaction, l’histoire la partage. Il est bon, en effet, de voir un homme que tant de raisons diverses portaient vers les hautes ambitions, qui les avait toutes, mais qui réfléchissait aux meilleurs et aux plus solides moyens de les satisfaire, de voir cet homme reconnaître, de lui-même, que le parti le plus honorable et le plus digne est, en même temps, le plus avantageux et le plus prompt. Ce coude, ce crochet vers la province, fut certainement longuement médité ; il est particulièrement significatif dans les débuts du jeune prélat que tant de raisons diverses et l’exemple de nombre de ses collègues eussent pu retenir à Paris.

Parmi les motifs qui déterminèrent Richelieu, le plus fort vient assurément d’une sorte d’honnête calcul. Il se sentait, bien jeune encore, exposé à tous les hasards d’un terrain mouvant et dangereux. De fortune, de situation, et d’aspect maigre ; sans poids, sans famille, sans argent : jouer sa vie dans de telles conditions, c’était avoir toutes les chances contraires. Son intelligence, le peu qu’il avait d’expérience, ce flair que l’homme politique emploie d’abord à s’assurer des moyens de parvenir, ne pouvaient guère lui servir, au point où il en était, qu’à lui signaler les dangers d’une trop grande précipitation.

L’éloignement de Paris convenait à sa pauvreté, le titre d’évêque à sa dignité, l’administration d’un diocèse à son activité ; la pratique des vertus au désir de se signaler, et au besoin de la louange. S’emparer de ce qu’il avait à faire pour prouver ce qu’il savait faire, c’était l’inspiration naturelle d’un génie fait d’énergie et de modération. Il faut tout gagner dans la vie, même le temps.

D’ailleurs, la province a du bon. Elle donne de l’assiette, crée les relations fortes et sûres, apprend à connaître le détail étroit et précis des intérêts humains, rapproche de la réalité. Tenir à quelque chose a été, de tout temps, une grande force. C’en était une au temps de Richelieu, au lendemain de ces guerres de la Ligue pendant lesquelles chaque région, chaque district avait eu sa vie propre, son action indépendante.

Un homme que l’encombrement de la cour étouffait devait se sentir bien plus à l’aise dans son pays. On savait, du moins, là, qui il était, d’où il venait, ce qu’il valait. On jalousait peut-être un peu sa trop écrasante supériorité. Mais ce sentiment lui-même était un hommage rendu à son mérite par la curiosité perspicace de la province.

Le plan de Richelieu était clair ; gagner quelques années, compléter ses études, acquérir un bon renom d’homme de devoir et d’administrateur capable, se désigner à l’estime de ses concitoyens et attendre les occasions, prêt à les saisir toutes, mais sans se précipiter sur aucune. Il a quitté Paris avec l’espoir de retour. Il y reviendra plus âgé, plus expérimenté, plus connu, mieux apprécié. Il le quitte écolier encore ; il y rentrera homme fait, avec l’autorité et la confiance en soi-même qu’inspire le sentiment du devoir accompli.


GABRIEL HANOTAUX.

  1. Je n’ai pu citer ici en note les diverses sources auxquelles j’ai emprunté les élémens de ce travail. Je me réserve de les faire connaître plus tard en détail. Qu’il me suffise : de mentionner l’Histoire du Poitou, de Thibaudeau ; l’Histoire généalogique de la maison Du Plessis-Richelieu, par André Duchesne ; les additions aux-Mémoires de Castelnau, par Le Laboureur ; l’Histoire du cardinal-duc de Richelieu, par Aubery ; le si précieux recueil des Lettres, instructions diplomatiques et papiers d’État du cardinal de Richelieu, publié par M. d’Avenel ; du même auteur, une excellente notice sur la Jeunesse de Richelieu ; le Cardinal de Richelieu, par-M. Martineau (Ier volume, seul paru) ; un précieux petit ouvrage de l’abbé de Pure que personne n’a cité jusqu’ici : Vita eminentissimi cardinalis A. -J. Richeliii par A. -M. -D. -P., Paris, 1656, in-8° ; les publications de M. de La Fontenelle de Vaudoré, notamment le Journal de Michel le Riche, et l’Histoire des évêques de Luçon ; le véritable père Joseph, par l’abbé Richard ; les études de M. Fagniez sur le père Joseph, celles de M. de Boislisle, etc. — Voilà pour les travaux imprimés. Il faudrait ajouter les grandes collections de documens manuscrits de Paris et de la province. J’ai fait des recherches à Paris, dans les Archives nationales, dans les Archives du ministère des affaires étrangères, qui réserveront longtemps encore de nouvelles surprises aux chercheurs, à la Bibliothèque nationale, à la Bibliothèque de l’Arsenal, au fonds Godefroy (Bibliothèque de l’Institut). J’ai également visité les archives de l’Indre et de la vienne et j’y ai trouvé plus d’un renseignement inédit. J’ai consulté le fonds de dom Fonteneau, à la Bibliothèque de Poitiers, les archives de la ville de Richelieu et celles du village de Braye. Enfin, j’ai trouvé quelques renseignemens inédits chez M. Poirier à Faye-la-Vineuse.