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La Juste Paix/03

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La Juste Paix
Revue des Deux Mondes6e période, tome 57 (p. 834-862).
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La juste paix


III. LES RÉGIONS ANÉANTIES ET LES FINANCES DES ALLIÉS [1]


I. — DÉPARTEMENTS FRANÇAIS ENVAHIS

Nous réunissons dans cette troisième partie de notre travail l’étude des dévastations commises par les hordes allemandes et celle des budgets des Alliés, parce que la principale cause des souffrances financières au milieu desquelles ils se débattent, remonte à ces destructions néfastes, opérées en dehors de toutes les lois de la guerre, jusqu’ici admises par les peuples civilisés, et que les Prussiens eux-mêmes avaient partiellement respectées en 1870.

Nous mettrons sous les yeux du lecteur les tableaux de pays prospères, riches, laborieux, qui, dans l’agriculture comme dans l’industrie, déployaient, avant 1914, une activité merveilleuse et qui, ayant servi, pendant plus de quatre ans de champs de batailles aux armées, se sont trouvés, l’expression n’est pas trop forte, anéantis au lendemain des hostilités.

Nous commencerons par la France, dont dix départements du Nord et de l’Est, le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme, l’Aisne, l’Oise, la Marne, les Ardennes, la Meuse, Meurthe-et-Moselle, les Vosges forment un ensemble qu’on a longtemps désigné du nom de régions dévastées ; elles sont aujourd’hui réunies sous l’administration d’un ministère qui s’appelle celui des régions libérées et dont le budget pour 1920, déposé au début de l’année sur le bureau de la Chambre, dépassait le chiffre de 16 milliards de francs. Essayons de nous représenter l’état dans lequel se trouvent ces territoires.

Avant tout, rappelons que les désastres dont la plume donne une bien faible idée, — car il faut avoir vu de ses yeux de pareils spectacles, — ne sont pas ce qu’on appelle communément des faits de guerre. La plupart d’entre eux ont été accomplis par les Allemands en dehors des zones de combat, avec la volonté formelle de ruiner la France de fond en comble, d’empêcher à jamais son relèvement, d’anéantir ses industries, son commerce et jusqu’au sol même dont ses habitants tirent leurs moyens d’existence. Dans un département comme le Pas-de-Calais, deux arrondissements sur six, ceux d’Arras et de Béthune, se sont trouvés dans le feu de la lutte. Les quatre autres, restés en dehors de l’action des combattants, n’en ont pas moins subi les mêmes outrages.

Bien que ces régions ne mesurent que 7 pour 100 de la superficie totale de la France, elles fournissaient 14 pour 100 des céréales, 47 pour 100 des betteraves à sucre, 55 pour 100 des graines et filasses de lin du pays. L’extraction de leurs mines représentait 50 pour 100 de la houille, 92 pour 100 du minerai de fer. Leurs usines nous donnaient 81 pour 100 de la fonte, 60 pour 100 de l’acier, 77 pour 100 du zinc, 22 pour 100 du plomb produits en France. De leurs ateliers de construction, sortait un cinquième de nos machines, mécaniques et outils. Leurs fabriques préparaient les quatre cinquièmes de nos lainages et les sept dixièmes de nos cotonnades. Elles manufacturaient une part très importante de la lingerie, des vêtements, des confections, des tissus de lin et de chanvre, ainsi que de la vannerie et de la cordonnerie.

Sans revenir sur l’horreur des dévastations, nous nous bornerons à traduire ici en chiffres les dommages causés aux habitations, aux champs, aux forêts, aux industries, aux entreprises de transport et moyens de communication », au commerce, aux valeurs mobilières.
II. — IMMEUBLES BATIS ET NON BATIS.

Habitations. — Dans certaines régions, on parcourt de longs trajets sans rencontrer une maison debout ou intacte ! Il en est ainsi entre Soissons et Saint-Quentin (60 kilomètres) ; entre Soissons et Laon (38 kilomètres) ; entre Armentières et Péronne en passant par la Bassée, Lens, Arras et Bapaume (95 kilomètres). De nombreuses villes, Bapaume, la Bassée, Montdidier, Lens, Saint-Quentin, Soissons, Reims, Arras, Armentières, Bailleul, Merville, Chauny, Verdun, n’existent plus. Le coefficient de destruction, dans de nombreux cantons, est terrifiant. Dans celui de Ribécourt (Oise) qui compte 18 communes, la proportion des maisons ruinées est de cent pour cent dans 8 communes, de 80 à 95 pour cent dans 7 communes ; dans 3 seulement, il descend au-dessous de 80. La proportion est la même pour les bâtiments d’exploitation. Toutes les églises, toutes les écoles sont atteintes, la moitié irréparables. Dans l’ensemble, on estime que le nombre des immeubles détruits ou gravement endommagés est de 410 000, dont 240 000 totalement et 170 000 partiellement détruits. Il y a plus d’un an, en janvier 1919, M. Louis Dubois estimait à 22 milliards le coût des réparations et des reconstructions. Les prix ont monté depuis lors dans la proportion que l’on sait, et ce chiffre est très inférieur à la réalité. Quant au mobilier enlevé, endommagé ou détruit, on ne saurait le compter à moins de 10 milliards : car, d’après une enquête portant sur plus de 100 000 polices d’assurance, il représentait plus de la moitié de la valeur des immeubles.

Agriculture. — La plupart des régions envahies figuraient parmi les plus fertiles de la France. D’après un calcul, fait par le ministre de l’Agriculture en mars 1917, elles fournissaient, avant 1914, le quart de nos betteraves industrielles, le dixième de l’avoine, le onzième du blé, le onzième des betteraves fourragères. Le Nord et le Pas-de-Calais produisaient les deux tiers du houblon récolté en France (20 000 quintaux sur 30 000). Depuis lors, la zone dévastée s’est considérablement étendue ; les proportions que nous venons d’indiquer sont donc inférieures à la réalité, comme le prouvent les chiffres, plus récents, que nous avons cités plus haut. Les dommages subis par l’agriculture sont incalculables, souvent irréparables. Ils ne résultent pas seulement de la ruine des maisons d’habitation et des bâtiments ruraux, de l’enlèvement ou de la destruction du matériel agricole et du bétail, du bouleversement des terres creusées, déchirées par les tranchées, les explosions de mines et d’obus, mais encore des travaux et installations militaires de toute sorte et de l’état d’abandon dans lequel elles sont restées. Les dix départements envisagés, c’est-à-dire les dix que nous avons nommés tout à l’heure et le territoire de Belfort, ont une surface de 6 310 000 hectares, dont plus d’un tiers a souffert de la guerre. La valeur moyenne de ces 2 654 000 hectares atteints était en 1913 de 2 200 francs. Dès 1919 le dommage était évalué à 1 900 millions pour les bâtiments ; 360 millions pour la part du capital foncier, là où le sol ne peut être remis en culture, 1 660 millions pour les dépenses à faire sur les hectares qu’il est possible de remettre en valeur, 1 214 millions pour les hectares moins gravement atteints, au total 3 234 millions pour la propriété non bâtie. Le matériel agricole à reconstituer représentait plus de 3, le bétail plus de 2, les approvisionnements, près de 6 milliards, au total plus de 11 milliards. Si on additionne ces deux sommes, on voit que les dommages directs causés à l’agriculture s’élevaient déjà, aux prix de 1919, à près de 15 milliards de francs. Les dommages indirects, nés de la suppression du revenu pendant la guerre et la période de reconstitution, ont été évalués à plus de 3 milliards ; à ceux-là s’en ajoutent bien d’autres, tels que les pertes d’appointements ou de salaires, la dépense résultant de l’obligation d’importer les produits manquants, la disparition des chasses et des pêches.

Bois et forêts. — La superficie des forêts dévastées est d’environ 600 000 hectares ; elles ont subi deux sortes dédommages, destruction par la bataille, exploitation ruineuse par l’ennemi. Le coefficient de destruction est de 75 pour cent ; en y ajoutant les frais de reconstitution, on arrive à un milliard et demi pour les dommages directs, deux milliards en y comprenant les dommages indirects.


III. — INDUSTRIE

Houillères. — Les houillères du Nord et du Pas-de-Calais fournissaient en 1913, vingt millions de tonnes de charbon, soif la moitié de la production, le tiers de la consommation française. La destruction a été systématique : les chevalements ont été coupés aux explosifs, les machines d’extraction ont été brisées ; brisés aussi les cylindres, les arbres, les bielles ; les massifs et les corps des chaudières mises en morceaux, les cheminées renversées, les compresseurs détruits. Il en est de même des voies et moyens de communication, ponts, écluses, des installations de jour, de l’outillage ; les travaux du fond ont été noyés, soit par dérivation des eaux d’une rivière, soit par détérioration des cuvelages, qu’on a fait sauter à la dynamite. Les dépenses prévues pour la réfection du fond étaient estimées en 1919 à un milliard de francs ; pour celle des bâtiments ; et du matériel industriel, à 2 milliards ; les matières premières volées par l’ennemi se montent à un demi-milliard, les pertes, par défaut d’exploitation pendant les quatre années de guerre et les six années consécutives, à un milliard. Au total, 4 1/2 milliards, qui, aux prix d’aujourd’hui, en représentent bien davantage.

Mines et usines métallurgiques. — Un mémoire confidentiel, adressé en décembre 1917 par les associations des industriels allemands du fer et de l’acier et des maitres de forges allemands, demandait l’incorporation au territoire de l’empire allemand du bassin minier franco-lorrain. Pendant la guerre, l’envahisseur a exploité les mines de Briey et de Longwy, tout en enlevant déjà à nos installations le meilleur de leur outillage et de leurs constructions. Lorsqu’il se sentit perdu, il détruisit avec rage tout ce qu’il savait devoir lui échapper. Aux aciéries de Longwy, à Mont-Saint-Martin, des neuf hauts fourneaux, quatre ont été entièrement démolis. Les cinq qui restent ont été dépouillés de leurs tuyères en cuivre, tympes, robinets, conduites, gueusards, wagons, poches à fonte, machines soufflantes. De l’aciérie Thomas, il ne reste que deux mélangeurs, et encore une partie du cuvelage est-elle démolie, ainsi que le monte-charge et les cubilots. Les belles installations de l’aciérie Martin, dont la capacité de production dépassait 200 000 tonnes par an, ont disparu : les 12 gazogènes, le mélangeur de 350 tonnes, les trois fours oscillants de 60 tonnes, les deux fours fixes de 23 tonnes, 12 ponts roulants sont enlevés. Aux laminoirs, les trains Blooming, universel, trio, réversible, dégrossisseur, les tours à cylindres, les fours, les chaudières, les tuyauteries, ont été expédiés à des usines allemandes, ou démolis. Aux usines de Senelle-Maubeuge, les opérations d’enlèvement et de destruction n’ont pas été moins complètes. Dès février 1915 commença le pillage systématique, accompagné de destructions non moins systématiques, les deux opérations poussées avec une intensité croissante jusqu’au jour où l’armistice y mit fin. Ici comme ailleurs, tout fut ordonné et conduit par des organisations allemandes, spécialement instituées à cet effet. Files ont comporté des enlèvements de matières premières et de produits fabriqués, les matières premières étant souvent obtenues par bris de machines ou d’outillage ; des enlèvements de matériel et d’installations en vue d’un emploi déterminé ; des destructions méthodiques.

Aux seules usines de Senelle-Maubeuge, les enlèvements de matières et de produits, du 25 août 1914 au 11 novembre 1918, ont porté sur 130 000 tonnes. Mais ce tonnage formidable ne suffit pas à donner une idée du mal causé. Que l’on songe par exemple à ce que représentent 118 340 kilogrammes de bronze et autres métaux : c’étaient des robinets, des vannes, des coussinets, dont le démontage immobilise toutes les machines de l’usine et dont le remplacement sera aussi long que laborieux ; il faudra refaire les dessins de très nombreuses pièces, recomposer les modèles disparus, couler et usiner les pièces nouvelles. Les 9 247 tonnes de fontes moulées comprennent 2 380 tonnes de cylindres qui constituent l’outillage des laminoirs, correspondant à tous les profils de laminés produits par la Société. La reconstitution de ce matériel ainsi que des pièces moulées que représentent les lingotières, bases de lingotières, châssis de moulage, gueusards des hauts fourneaux, plaques de dallage des ateliers, sera particulièrement difficile et onéreuse.

Une importante partie des installations de l’usine ont été démontées, et remises à des sociétés allemandes. On n’a pas encore dressé la liste complète des receleurs qui ont bénéficié de ces vols : mais on en connaît déjà bon nombre, dont les noms figurent dans le travail de M. Louis Dubois : celui-ci évalue le poids des objets soustraits à 5 420 tonnes, sans faire entrer dans ce calcul les wagons particuliers, ni les fournitures qui se trouvaient dans les magasins, telles que huile, graisse, courroies, aciers à outils, boulons, rivets, articles de quincaillerie…

La Société de Senelle-Maubeuge a très justement demandé, que, pour tout le matériel lui appartenant qui pourra être retrouvé, les autorités françaises obtiennent des précisions sur l’état actuel de ce matériel. Si le démontage est possible, la réexpédition et le remontage en doivent être effectués. Si cela est impossible, il serait équitable que les usines allemandes, situées dans la région occupée par nos troupes, fussent contraintes, de nous livrer un matériel équivalent à celui qui nous a été enlevé.

La destruction des usines d’Homécourt a été poussée, si possible, plus loin encore. Toutes les plaques de dallage en fonte, les tôles de clôture, le plancher, les garde-corps, les ponts roulants, leurs bascules, les moteurs électriques, les appareils Cowper, les lingotières, les machines, les pompes, les ateliers, ont été brisés ou enlevés ; des halles, des convertisseurs, il ne reste que des carcasses, informes. Le même plan d’anéantissement a été poursuivi dans toute la région : il était conçu et mis à exécution par un état-major, dont le quartier général était à Metz et comportait une centaine d’employés, presque tous militaires, et une douzaine de femmes. D’octobre 1914 au 21 janvier 1917, il s’appela d’un nom délicieusement euphémique : « Administration de protection des mines et. usines françaises (Schutzverwaltung der französischen Bergwerke und Hütenbetriebe), » ou par abréviation la Schutz ; du 21 janvier 1917 au 9 février 1917, Service de la mise en valeur des machines, et des matières premières (Rohstoff und Maschinenverwertungsstelle, par abréviation la Rohma) ; plus tard, Rohstoff und Maschinenverteilungsstelle, Service de la répartition des machines et des matières premières ; et enfin, Beauftragter des Kriegsministerium, représentant du ministre de la Guerre. Sous ces étiquettes différentes, ce furent toujours les mêmes procédés : pillage, enlèvement, destruction.

Une organisation analogue fonctionnait dans le Nord, où les établissements métallurgiques français, tels que : Aciéries du Nord et de l’Est, Denain-Anzin, Arbel, ont subi le même sort. L’emplacement des établissements Arbel, à Douai, n’est plus qu’un désert ; les boulons, restés fixés dans les massifs de béton, attestent seuls que de puissantes machines étaient là, qui, sur une surface de 55 hectares, donnaient du travail à 2 500 ouvriers. Les bâtiments couvraient 5 600 mètres carrés ; l’installation industrielle comprenait 4 fours Martin produisant 92 000 tonnes d’acier, 2 cubilots produisant 10 000 tonnes, 2 laminoirs en produisant 35 000, 2 laminoirs pour roues et bandages produisant 45 000 pièces chacun, 12 pilons, 4 presses à forger, 14 presses à emboutir. Des mêmes établissements sortaient Ions les ans 240 lenders, 3 000 wagons de grande capacité, 10 000 châssis automobiles, 10 000 emboutis ! 12 000 essieux, 10 000 pièces de forge pour artillerie et constructions navales. Le chef de cette industrie, dans un mémoire adressé au président Wilson, lui exposait les faits et citait le rapport de l’Allemand Schrodter, qui, le 31 janvier 1915, devant l’assemblée des ingénieurs de Dusseldorf, se félicitait d’avoir démoli les installations, logé les troupes dans les magasins, transformé les ateliers en écuries. M. Arbel cite les noms des industriels allemands qui, déménageant la grande presse, unique au monde, d’une force de 1 200 tonnes et de 22 mètres de long, narguaient le directeur français resté à son poste et lui disaient : « C’est avec cet engin que vous nous avez enlevé la commande de cent wagons pétroliers roumains ; nous allons l’emporter dans nos usines, et c’est nous qui ferons les wagons Arbel à votre place. » La suite du mémoire de notre compatriote mérite d’être citée : « Pendant trois mois, dit-il, un ingénieur allemand a compulsé toutes nos archives, particulièrement les dessins de nos outillages, a mis de côté tout ce qui a pu lui être utile et lui a fait prendre le chemin de l’Allemagne. Le surplus a été odieusement brûlé, détruit, saccagé. De l’énorme effort intellectuel, commercial et financier condensé dans nos archives, il ne reste plus que poussière. Il nous faudra sept à huit ans pour rétablir notre industrie. Pendant ce temps l’Allemand, qui, bien que vaincu, aura maintenu et "développé formidablement pendant la guerre ses instruments de travail, qui les aura accrus de tous ceux qu’il nous aura volés, poursuivra son action néfaste dans le monde, en nous volant notre clientèle, comme il nous aura volé nos moyens d’action. »

La Société d’Hénin-Liétard (Pas-de-Calais) réclame 318 machines ; les Forges et Aciéries du Nord, à Trith-Saint-Léger, près de Valenciennes, signalent trois hauts-fourneaux de 225 tonnes mis hors d’usage, après enlèvement ou dynamitage de tout l’outillage. Les établissements de Fives-Lille, l’usine de métallurgie de cuivre de la Compagnie française des métaux, à Givet, ont été détruites.

Essayant de traduire en chiffres les dégâts dont nous avons tenté de donner une idée, M. Louis Dubois, déjà en janvier 1919, estimait à 5 milliards de francs la somme nécessaire pour reconstituer l’outillage de sidérurgie et de grosse métallurgie ; à 2 milliards les travaux du fond et la réfection des bâtiments des mines ; à 2 milliards la perte des matières premières et des produits fabriqués ; à 3 milliards la perte d’exploitation pendant six années.

La commission technique de la petite métallurgie, constituée auprès du « Comptoir central d’achats industriels pour les régions envahies, » a étudié les 24 industries, telles que fonderies, ferrures et forges, boulonneries, tréfileries, ferronneries, taillanderies, usinages, qui constituent ce groupe. Elle estime les pertes comme suit : matériel, 736 millions, approvisionnements 300, pertes d’exploitation 540, bâtiments 230, au total près de 2 milliards, que la hausse récente de toutes choses devrait sans doute encore faire majorer.

Les établissements de constructions mécaniques et électriques représentaient, avant la guerre, dans les régions envahies, un capital d’exploitation de près de 2 milliards. Dans la proportion des neuf dixièmes, il a disparu. Prenons comme exemple la Société française de constructions mécaniques (anciens établissements Cail) de Denain : outillage et approvisionnement ont été pillés et détruits ; les machines-outils enlevées à destination des usines allemandes ; les usines démontées, les pièces de charpente, poutrelles et autres expédiées aux usines allemandes ; la fonderie et l’aciérie Martin ont subi le même sort ; 20 000 mètres carrés de bâtiments ont été détruits, le magasin de modèles incendié, les aiguillages dynamités. M. Dubois évalue à 4 milliards les pertes de ce groupe ; à un demi-milliard celles des usines électriques ; à plus de 4 milliards celles des industries de produits chimiques et similaires ; à un demi-milliard celles des glaceries et verreries, parmi lesquelles la compagnie de Saint-Gobain est au premier rang.

Les industries textiles représentaient une des plus grandes sources d’activité et de richesse de la France ; la valeur de leur exportation annuelle de matières premières et de produits fabriqués atteignait 2 milliards de francs, soit près du tiers de nos exportations totales. Or la majeure partie de ces industries se trouvaient dans les régions envahies, où travaillent la presque totalité de nos peignages de laine, de nos filatures de lin, chanvre et jute, la moitié de nos filatures de laine cardée et de coton. Les tissages de coton et de lin y comptaient 55 000 métiers. Toute cette richesse est presque entièrement anéantie. Prenons un exemple. La filature de laine de MM. Harmel frères au Val-des-Bois par Warmeriville (Marne) était célèbre dans le monde entier, aussi bien par la qualité de ses produits que par les institutions patronales qui en avaient fait un modèle de colonie industrielle, sociale et familiale. Toutes les marchandises, plus de 300 000 kilogrammes de laine peignée et de fils de laine, ont été enlevées ; les courroies, objets en cuir, câbles, accessoires de transmission, tous les approvisionnements, huiles, outils, produits chimiques, pompes, tuyaux, canalisations, fils électriques, téléphones, métaux ont disparu. Les machines de filature ont été brisées à coups de marteau, les deux grandes cheminées, les machines a vapeur de l’usine dynamitées ; enfin, le 4 octobre 1918, les Allemands évacuèrent la population, mirent le feu aux bâtiments et firent sauter à la mine ceux qui restaient debout.

Les mêmes enlèvements et destructions systématiques ont été constatés dans la région de Fourmies (Nord) par une délégation officielle de la Société du commerce et de l’industrie lainière de cette région. Des 75 usines qui existaient à Avesnes, Avesnelles, Sains-du-Nord, Etrœungt, Felleries, Fourmies, Wignehies, Glageon, Trélon, Anor, Mondrepuis, Hirson, La Capelle, Poix-du-Nord, Solre-le-Château, et qui comportaient 740 000 broches et 3 720 métiers, il en reste 6, qui pourront être remises en marche après d’importantes réparations. Toutes les autres sont incendiées, vidées de leur matériel. Armentières, la métropole de la toile, n’existe plus. A Sedan, dont les manufactures de drap avaient déjà tant souffert de la guerre de 1870, tous les métiers ont été détruits. Quant à l’industrie de la broderie mécanique, qui avait son siège dans la région de Saint-Quentin, elle est anéantie par suite de l’enlèvement ou de la destruction des 7 325 métiers à broder qui s’y trouvaient.

Les industries textiles se rangent en trois grandes catégories, peignage, filature et tissage. Pour les peignages, dès 1919, on évaluait les dommages à 3 milliards ; pour les filatures, à 13 milliards ; pour les tissages, à 6 milliards. Les industries de teinture, blanchiment et apprêts qui se rattachent à celles des tissus, ont perdu un demi-milliard. L’industrie sucrière comptait, en 1913, 206 fabriques, dont la production s’élevait à 864 000 tonnes. En 1917, nous n’avions plus que 61 fabriques qui nous ont donné 196 000 tonnes, le quart du chiffre d’avant-guerre : le dommage, déjà en 1919, était évalué à un milliard de francs. Celui des distilleries et industries agricoles, au même montant. Pour les brasseries, on a établi, toujours à la même date, un chiffre de 600 millions ; pour les huileries, 200 ; pour les tanneries et corroieries, 170 ; pour la meunerie, 400 ; pour les imprimeries, papeteries, cartonneries, 700, au total pour cette catégorie, plus de 4 milliards.

En dehors des catégories d’industries que nous avons citées, il en est bien d’autres qui ont également souffert et dont le bilan n’a pu être établi. En nous bornant à celles que nous avons énumérées et en additionnant les évaluations certainement très inférieures à celles qui devraient être faites d’après les cours actuels, nous arrivons au total formidable de 54 milliards pour’ les dommages causés à l’industrie proprement dite.


IV. — ENTREPRISES ET MOYENS DE TRANSPORT ET DE COMMUNICATION

Les dommages subis par les moyens de transport sont particulièrement graves, parce que, en dehors de la perte directe qu’ils représentent, ils entraînent, par voie de conséquence, de profondes perturbations économiques. Si les premières réparations nécessaires à la conservation des immeubles non entièrement détruits, se sont si fâcheusement fait attendre, si les habitants ne peuvent se réinstaller, c’est avant tout à la destruction des voies de communication qu’il faut l’attribuer. Ici les dommages indirects, parfaitement tangibles, l’emportent sur les dommages directs. Ceux-ci, à eux seuls, sont déjà énormes, 5 600 kilomètres de voies, dont 3 300 sur le réseau du Nord et 2 200 sur celui de l’Est, 500 ponts et aqueducs, 12 tunnels, 500 bâtiments, 150 réservoirs d’alimentation, 3 180 kilomètres de lignes télégraphiques et téléphoniques, des ouvrages métalliques représentant 20 000 tonnes, ont été détruits ou mis hors de service. 50 000 voitures, wagons ou locomotives sont tombés aux mains de l’ennemi. Les dommages ont été évalués à plus de 7 milliards.

Quelle qu’ait été l’étendue du désastre, il est consolant de constater avec quelle énergie nous avons travaillé au relèvement des ruines. Un an après l’armistice, sur le réseau du Nord, le nombre des kilomètres non exploités était réduit à 12 pour la voie unique et à 15 pour la voie double ; 321 ponts sur 620 étaient rétablis ; quatre grands tunnels réparés et le cinquième déblayé. L’Est ; à la même date, avait refait 853 kilomètres sur 930 et 64 ponts sur 214.

Les voies d’eau n’ont pas moins souffert. Elles jouaient un rôle considérable dans cette région, où la navigation a été, pour longtemps, rendue impossible. Au lendemain de l’armistice, on évaluait les dégâts à un demi-milliard. Les dommages aux ports maritimes étaient comptés à 82 millions, aux routes et ponts à 1 218 millions, aux postes, télégraphes et téléphones à 300 millions.


V. — COMMERCE ET PROFESSIONS DIVERSES, RÉSUMÉ

Les commerçants des régions envahies ont, comme les industriels, subi des pertes énormes. Les fonds de commerce, c’est-à-dire une richesse acquise par le travail de plusieurs générations, sont, dans beaucoup de cas, anéantis. Leur installation et leur mobilier commercial ont été en grande partie détruits, leurs marchandises réquisitionnées, pillées ou brûlées. Les éléments manquent pour chiffrer ces dommages, aussi bien que ceux subis par les offices publics et ministériels et autres professions. Quant aux valeurs mobilières, qui représentaient plusieurs milliards, elles ont été restituées par les Allemands au moment de l’armistice. Au total, les dommages ne sont pas inférieurs à 126 milliards. On a estimé à 74 milliards le montant capitalisé des pensions à servir aux victimes de la guerre. On arrive donc à un total de 200 milliards comme montant des dommages pour lesquels réparation est due par l’Allemagne à la France, aux termes de l’article 232 et de l’annexe I de la partie VIII du traité de Versailles. Nous sommes loin du chiffre auquel il semble être question de limiter les obligations de l’Allemagne, par le jeu d’un forfait que les Alliés n’auraient de raison de lui accorder que s’il n’était pas démesurément inférieur à ce qui leur est dû et si des garanties supplémentaires leur étaient remises.

Nous allons maintenant jeter un coup d’œil sur ceux des pays alliés qui ont subi l’invasion comme nous et donner quelques précisions sur les dommages soufferts par eux. Ils ont droit, eux aussi, à des réparations, à leur part des restitutions et des paiements à exiger de l’Allemagne.


VI. — BELGIQUE

En Belgique, les attentats contre les personnes ont eu un caractère particulièrement grave et odieux. Le cadre que nous nous sommes tracé nous interdit de nous étendre sur cette catégorie de crimes. Nous empruntons seulement aux documents officiels que nous avons sous les yeux quelques chiffres relatifs aux dégâts matériels. Dans la province de Brabant, 5 833 maisons ont été incendiées, 15 024 pillées ; dans la province de Liège, 3 444 détruites ; dans celle d’Anvers, 3 553 ; dans celle de Namur, 5 213. Auprès du tableau des ruines se trouve celui des victimes : pour la seule ville de Dinant, une liste nominative de plus de 600 habitants massacrés a pu être dressée. Il faudrait le compléter par celui des territoires où la lutte s’est poursuivie pendant quatre ans, des villes martyres telles qu’Ypres, des pays inondés de l’Yser, des villes de la côte, Ostende, Meddelkerke, Lombardzyde et autres, dont les décombres rappellent l’aspect de Messine au lendemain du tremblement de terre ! Et il y faudrait joindre les effets de la politique de spoliation organisée par les autorités allemandes et qui se résume dans cette phrase du Grand Quartier Général du 27 août 1914 : « La Belgique, placée sous l’administration allemande, devra fournir aux besoins militaires de toute nature, afin de soulager les territoires allemands. » C’est ainsi que les provinces belges se sont vu imposer une contribution de 40 millions de francs par mois, et que communes et citoyens belges ont été soumis à d’énormes réquisitions, frappés d’impositions et amendes de toute nature.

C’est en montrant tout à l’heure l’effort financier que la Belgique a dû faire pour se remettre en équilibre que nous mesurerons l’étendue des pertes qu’elle a subies. Nous ne pouvions pas ne pas inscrire parmi les glorieuses victimes de la guerre celle qui a donné le plus bel exemple d’énergie, de constance, de fidélité au devoir et à l’honneur. Pour elle comme pour la France, M. Keynes n’a pas craint de lancer en avant des chiffres absolument fantaisistes. C’est ainsi qu’il évalue la fortune immobilière du pays avant la guerre à 12 milliards de francs, tandis que le montant établi par M. Clavier, directeur général du ministère des Finances, est de 40 milliards. Dans son estimation des dommages belges, l’auteur anglais n’est pas seulement resté à une distance excessive de la vérité, mais il n’a pas tenu compte des dommages causés à la fortune mobilière, des réparations dues aux déportés malades et devenus incapables de tout travail, aux familles des milliers de civils massacrés, des indemnités dues aux mutilés, des pensions à servir à ceux dont les morts étaient le soutien. Dans toutes ces catégories, la Belgique est sur le même pied que la France et les autres Alliés. Sa créance est aussi certaine et aussi sacrée.


VII. — ROUMANIE

Les souffrances endurées par la Roumanie sont comparables à celles de la Belgique : comme cette dernière, elle a vu la majeure partie de son territoire aux mains des Allemands ; toutefois, l’occupation n’a duré que deux ans, de novembre 1916 à novembre 1918. Mais, pendant ce temps, les envahisseurs ont semblé prendre à tâche, avec une rage froide, de dévorer la substance même du pays, en confisquant à leur profit tout ce qu’ils y avaient trouvé et en s’efforçant d’exploiter, ou de faire exploiter par des tiers, pour leur compte, toutes les richesses d’un sol particulièrement fécond. Ils ont ainsi plongé le pays dans la plus profonde misère. Les réquisitions arbitraires étaient aggravées par un ingénieux système de spéculation. Ainsi on réquisitionnait dans un village le bétail en l’évaluant à 300 francs par tête, pour le revendre dans un autre à 600 francs. Les chaudrons en cuivre réquisitionnés étaient évalués à 15 francs ; on les remplaçait par d’autres en fer blanc que l’on vendait 50 francs aux malheureux indigènes. Le commandement allemand vendait aux enchères des machines ; quelques jours après, il en réquisitionnait les accessoires en cuivre, ce qui les rendait inutilisables.

Le ravitaillement de la population était d’ailleurs impossible, à cause des innombrables prohibitions édictées par l’armée : prohibition de l’expédition des vivres d’une localité à l’autre ; interdiction de faire franchir à la barrière de la ville les articles d’alimentation ; impossibilité absolue d’user du transport par voie ferrée. Nous empruntons ces détails à l’étude qu’a publiée M. Creanga, ancien secrétaire général du ministère roumain du Commerce et de l’Industrie. Il nous montre comment la majeure partie des ressources du pays était consacrée à l’entretien de l’armée d’occupation. Un soldat allemand coûtait 30 lei par jour (le lei qui, en temps ordinaire, vaut le franc, est actuellement côté aux environs de 30 centimes), ce qui imposait à la Roumanie une dépense de 700 millions par an, chiffre supérieur à celui du budget total d’avant-guerre.

La Roumanie fut mise au pillage, non seulement par les armées d’invasion, mais encore par les innombrables individus, fonctionnaires, commerçants, spéculateurs, qui suivaient les troupes. Des milliers de wagons d’aliments, provenant des récoltes de 1915 et de 1916, ont été trouvés dans les magasins, d’où on n’avait pas eu le temps de les exporter. La zone dite de l’Etat-major fut scientifiquement organisée. Un inventaire complet fut dressé de toutes les ressources du pays en aliments, fourrages, bétail, volaille, vêtements, linge, outils, machines. Sous des peines draconiennes, il fut interdit aux habitants d’aliéner la moindre parcelle de ce qu’ils possédaient, sans la permission de l’autorité militaire. Les wagons chargés des objets réquisitionnés furent dirigés vers les pays allemands, austro-hongrois, turcs et bulgares, les premiers se réservant toujours la part du lion. Ce fat surtout après la signature de la paix de Bucarest que le pays fut mis en coupe réglée.

De graves atteintes ont été portées au droit de propriété. Les terres ont été mises sous administration allemande : celle-ci prélevait 10 pour 100 des revenus, dont le propriétaire ne touchait rien. Les comptes étaient tenus de façon à faire toujours apparaître un déficit. On rachetait par exemple, au débit du propriétaire, à des prix très élevés, ses propres instruments, préalablement confisqués et vendus à des cours dérisoires. Les registres étaient d’ailleurs tenus d’une façon impeccable, de façon à mettre les spoliateurs à l’abri de toute réclamation.

Le résultat de l’exploitation de la Roumanie par les Puissances centrales a été consigné dans un rapport de l’administration militaire allemande, rempli d’aveux précieux à enregistrer. Pour ne citer qu’un exemple, celui de l’industrie du pétrole, elle fut mise sous la surveillance de deux organisations : le commandement des terrains pétrolières et la section des huiles minérales. Les conduites étaient sous la dépendance d’un office qui avait pour fonction spéciale le démontage de la ligne Buzau-Constantza et le montage de deux conduites qui devaient relier les champs producteurs au port Giurgiu sur le Danube, de façon à approvisionner les armées allemandes. L’Allemagne voulait s’assurer la possession exclusive du pétrole roumain : pour y arriver, elle a essayé d’accaparer tous les lorrains, d’exclure les capitaux non allemands de cette industrie, de constituer à son profit exclusif le monopole de la fabrication, du transport et du commerce du précieux liquide.

Ces quelques données suffisent pour montrer dans quel état était le royaume lorsque la victoire des Alliés vint le délivrer d’une tyrannie qui, si elle s’était prolongée, menaçait de le conduire à la ruine définitive.


VIII. — ITALIE

Le gouvernement italien n’a pas encore établi de compte général des dommages subis par ses territoires envahis et occupés au cours des hostilités par les Austro-Allemands. Une commission d’enquête, instituée par décret royal du 15 novembre 1918, a fait un premier rapport sur les violations du droit des gens et des lois de la guerre et sur le traitement infligé aux prisonniers de guerre. Un chapitre est consacré aux réquisitions et aux dommages causés à la propriété mobilière. Il en résulte que la quasi-totalité de la richesse mobilière des provinces envahies, Bellune, Udine et une partie de celles de Venise, de Trévise et de Vicence, a été ou anéantie ou enlevée par l’ennemi, en même temps que la fortune immobilière était en partie, ou détruite ou mise hors d’état, pour une longue période, de fournir des revenus. Ceux qui ont pu être perçus pendant l’occupation ont été confisqués par l’envahisseur, qui a saccagé le sol et les bâtiments, de façon à les rendre improductifs pour une période indéfinie.

Le rapport établit la complicité des troupes allemandes dans tous les crimes commis. Leur participation fut particulièrement active dans les premiers temps de l’invasion, en novembre et décembre 1917, alors que des pillages odieux se poursuivirent dans les centres urbains et industriels d’Udine, de Bellune, de Vittorio, de Conegliano, d’Agordo et autres. Par l’ordre du 3 novembre 1917, le général allemand von Below s’attribuait le droit de disposer en totalité des vivres, des établissements économiques et des immeubles.

D’ailleurs, observe le rapporteur italien, les ordonnances et autres actes officiels ne suffisant pas à donner l’idée des spoliations dont les provinces envahies furent les victimes. La réalité des faits est autrement douloureuse que ne pourrait le faire penser la lecture des affiches et notifications. Celles-ci conservent la façade d’une bureaucratie hypocrite, qui cache ses desseins pervers sous des euphémismes et des réticences cauteleuses. La plupart des publications ne furent faites que plusieurs semaines après l’invasion : pendant cette première période, ce fut, nous traduisons littéralement, « un véritable sac (sacclipggio) sans frein ni loi, des dépréciations continuelles, au moyen d’abus, de vols, de rapines, d’extorsions individuelles. » Néanmoins, ajoute le rapport, les actes officiels présentent un intérêt capital, en ce sens que la teneur en indique le propos délibéré de l’ennemi de procéder à une spoliation méthodique et complète. Ils constituent la preuve indéniable qu’il a violé les lois de la guerre. Quand les mêmes actes contiennent des dispositions qui auraient dû mettre un frein aux enlèvements ou aux destructions, et qu’il résulte d’autres témoignages que les limites énoncées n’ont pas été observées, ce sont ces proclamations elles-mêmes qui se dressent contre l’agresseur, en démontrant l’étendue de sa faute et en prouvant qu’il n’a ni voulu ni pu respecter les bornes posées par lui.

Les envahisseurs ont opéré la confiscation la plus méthodique, la plus complète et la plus injustifiée de ce qui appartenait aux habitants qui avaient quitté leurs demeures. Sur 1 151 000, il en était parti plus de 208 000, dont l’avoir représentait beaucoup plus du cinquième de la fortune des provinces en question, parce que c’étaient surtout les gens aisés qui s’étaient retirés. Une fois de plus nous traduisons littéralement le rapport italien : « Cette spoliation sous forme d’un pillage « intégral semblerait invraisemblable, si elle n’était conforme « a une mentalité dont les exemples abondent, si elle n’était « attestée par une foule de témoignages concordants, et si on « n’en retrouvait la preuve indéniable dans les documents « officiels. » Les dépositions relatives à ce qui s’est passé dans 312 communes envahies sont unanimes. Les citoyens qui avaient quitté leurs demeures étaient invités à y rentrer dans les cinq jours, sous peine de voir considérer leurs biens comme vacants, res nullius (Herrenlosen sachen). Les Allemands se montraient particulièrement avides de recueillir leur part de butin : ils la voulaient aussi forte que possible, et se hâtaient de la saisir avant d’être appelés sur un autre front. À côté du pillage officiel, les larcins individuels étaient incessants et dépouillaient la population de la part misérable que les chefs militaires étaient censés lui laisser. Les soldats entraient partout et se faisaient remettre tous les objets de valeur ; dans les rues, ils arrêtaient les passants et les dépouillaient de leurs montres, de leurs portefeuilles ; ils arrachaient la nourriture aux familles, à l’heure des repas. Les officiers logés dans les maisons particulières les dévalisaient et faisaient expédier le mobilier dans leur pays. En mainte localité, les tombes furent violées et profanées.

Le butin individuel était non seulement toléré, mais encouragé par les autorités militaires, qui permettaient l’expédition, par les officiers et soldats, de vivres, de marchandises, de vêtements, de mobiliers, d’objets d’art, et prenaient même soin d’indiquer le nombre de kilogrammes que pouvait comporter chaque envoi.

L’enquête à laquelle nous empruntons ces témoignages irrécusables nous fournit une évaluation des dépenses faites par le gouvernement italien d’abord pour essayer de protéger certains de ses trésors artistiques contre les bombardements ennemis, et ensuite pour restaurer les bâtiments endommagés : la Commission indique à ce chapitre un chiffre de 79 millions de lire. Pour les villes qui ont été bombardées par avions, les dommages sont estimés à 105 millions.

Le rapport énumère 220 vapeurs et 392 voiliers qui ont été détruits par torpillages, mines ou bombes. Les vapeurs jaugeaient 679 000 tonnes ; les voiliers 104 000. La valeur d’avant-guerre de cette flotte était de 195 millions. Il en coûterait 1 332 pour la reconstruire aujourd’hui. Le charbon, les approvisionnements, les vivres, les effets personnels des équipages ont été évalués à 50 millions ; les cargaisons à 180 millions, les dommages infligés à l’industrie de la pêche à 70 millions. Il a été également fait état des dommages consécutifs à l’exode de la population des régions les plus exposées au bombardement. A cet effet, on a calculé la proportion des habitants de chaque province qui ont fui devant l’invasion, et on a estimé les frais à 3 lire par jour. Prenant ainsi la moitié de la population de Venise, le dixième de celle de Forli, de Ravenne, des Marches, des Abruzzes, des Pouilles, le centième de l’Emilie, de la Lombardie, de Naples, on est arrivé à 1 752 millions de lire.

Voilà quelques-uns des éléments qui serviront, à établir le dommage total subi par l’Italie du chef de la guerre. Quoique la proportion de son territoire envahi ait été bien moindre qu’en France, en Belgique et en Serbie, et que la durée de l’occupation ait été beaucoup moins longue, elle n’en a pas moins souffert cruellement. Des travaux ultérieurs fourniront les éléments nécessaires pour dresser, là comme ailleurs, le bilan complet du désastre.


IX. — SERBIE

De tous les pays alliés, la Serbie est celui qui a été le plus longtemps en guerre, depuis le 25 juillet 1914 jusqu’à l’armistice. Et encore convient-il de rappeler que ce n’est qu’au mois de décembre 1913 qu’avait été démobilisée l’armée qui avait fait la seconde campagne balkanique. Elle avait eu six mois pour se reposer. Les pertes de la Serbie en hommes ont été, proportionnellement à sa population, les plus élevées de toutes, 400 000 soldats, 845 000 civils, dont 311 000 mâles au-dessus de quinze ans. Il faut ajouter à cette hécatombe 264 000 invalides militaires et civils. On a cherché à exprimer les dommages causés aux personnes par le chiffre des pensions aux invalides et aux membres des familles restées sans soutien. Une autre méthode consiste à prendre comme base la valeur d’un homme, en pleine force, en plein rapport. En ne la fixant qu’à 20 000 francs, pour, les 850 000 Serbes adultes qui existaient avant la guerre, on obtient un capital de 17 milliards. Plus de 62 pour cent ont péri, ce qui équivaut à 10 milliards et demi de francs. D’autre part, la Serbie s’est endettée de 3 milliards de francs à l’étranger. Sans la guerre, sa population, qui était, en 1913, de 4 500 000, serait aujourd’hui de 5 200 000 âmes. Elle est réduite à 3 300 000. Son agriculture manque de semences, de bétail et d’outillage. Elle se ressent cruellement des pertes humaines occasionnées par les mauvais traitements infligés aux prisonniers, internés civils et déportés. Les Serbes prisonniers en Autriche-Hongrie, en Allemagne, en Bulgarie ont été au nombre de 300 000, les internés et déportés, de 182 000. La moitié a succombé.

Si des personnes, nous passons aux biens, nous trouvons, dans le mémoire soumis par la délégation serbe à la Commission des réparations, les données suivantes. L’agriculture, par suite des dommages causés par l’ennemi aux emblavures, aux vergers, aux vignobles, aux forêts, aux parcs, aux haies, enregistre une perte d’un milliard. Parmi les moyens de communication, les chemins de fer ont subi des dégâts tels qu’on pourrait presque dire que la Serbie n’a pas à réparer ses lignes, mais à refaire son réseau. Les dommages matériels des chemins de fer de l’Etat s’élèvent à 378 millions, ceux des chemins de fer départementaux et privés à 17 millions ; ceux des routes et ports à 719 millions. Mais les dommages indirects sont infiniment supérieurs ; la restauration économique est retardée pour une période indéterminée. Les difficultés de transport amènent la disette, aggravent la cherté de la vie, sont la cause d’un grand nombre de décès provoqués par le manque de vivres. Au chapitre des postes, télégraphes, téléphones, le chiffre est de 47 millions ; à celui de la navigation, flotte marchande fluviale, de 40 millions.

Les dommages causés aux mines se rangent sous quatre rubriques : les installations, les minerais et le charbon extraits par l’ennemi, les redevances non perçues par le gouvernement serbe, les pertes des caisses de secours mutuels des ouvriers mineurs. Les envahisseurs ont poussé l’exploitation des mines à outrance, sans tenir aucun compte des nécessités de l’entretien et ont de ce chef porté une atteinte sérieuse à la valeur des domaines : la valeur de cette extraction s’est approchée de 200 millions de francs.

A la veille de la guerre, la Serbie possédait 544 entreprises industrielles privées, dont le capital était de 134 millions de francs. Il en coûterait 434 millions pour les rétablir aujourd’hui. Les industries d’Etat, arsenal, poudrerie, imprimerie, usine à briquettes, installations par l’imprégnation des traverses de chemins de fer, manufactures des monopoles (tabac, allumettes, papier timbré) ont souffert des pertes d’ensemble 108 millions, les canalisations et aqueducs, de 180 millions. Si des immeubles nous passons aux meubles, nous voyons que la valeur du mobilier et des ustensiles détruits s’élève à 632 millions de francs, la moyenne par maison variant entre un maximum de 13 500 francs à Belgrade et un minimum de 400 francs en nouvelle Serbie. Le mobilier et le matériel des établissements de crédit représente 40 millions ; les ustensiles 86 millions ; le mobilier, agricole 120 millions ; les coopératives agricoles 15 millions ; le mobilier et le matériel des immeubles du domaine public 463 millions ; les animaux, bœufs, buffles, chevaux, ânes, mulets, porcs, moutons, chèvres, abeilles, vers-à-soie, les outillages et installations de poste 2 652 millions ; les produits agricoles servant è l’alimentation humaine et les fourrages 1 650 millions.

Au chapitre du commerce, les Serbes déclarent que la valeur des marchandises privées enlevées, consommées, pillées, détruites est de 300 millions aux prix d’avant-guerre, 900 millions aux prix actuels ; ils estiment celles que contenaient les autres magasins de l’Etat et des municipalités, à 120 millions ; celles qui étaient en entrepôt pour compte de monopoles à 170 millions. L’outillage des arts et métiers 154 millions, les musées, les bibliothèques et leur contenu 575 millions. Les dommages causés par les réquisitions sont évalués à 550 millions. D’autres, qui n’ont pu être estimés, ont été provoqués par l’exécution des débiteurs et la vente à vil prix de leurs biens, au profit de créanciers ennemis qui se portaient acquéreurs.

Les établissements financiers ont vu, pour la plupart, leurs coffres-forts fracturés et toutes les valeurs, numéraire, actions, effets de commerce, lettres de change, titres, emportés. On estime le dommage à 30 millions pour les banques de dépôt, 10 pour les particuliers, 35 pour le Crédit foncier (Ouprava Fondova). La coopérative des affaires a perdu 4 millions, la loterie d’Etat 5 millions.

Les gains supprimés sont estimés à 180 millions pour les artisans, 50 pour les industriels, 5 pour les entreprises de navigation, 120 pour le commerce, 60 pour les banques, 6 pour la pêche, 360 pour l’agriculture, 10 pour les tramways et l’éclairage de Belgrade, 33 pour les Compagnies d’assurance, 45 pour les professions libérales, 24 pour les ouvriers et journaliers, 18 pour les étudiants sous les drapeaux, 60 pour les loyers non perçus. Les appointements du personnel des banques et des entreprises industrielles et commerciales représentent 114 millions pour cinq ans.

Les exactions d’ordre financier ont été multiples. Les ennemis ont tout d’abord, imposé leur système monétaire comme moyen légal de paiement ; ils ont, de ce chef, inondé le pays de 800 millions de billets libellés en couronnes austro-hongroises ou en lei bulgares qu’ils obligeaient les habitants à recevoir au pair. Inversement, ils ont décrété que le billet serbe perdait la moitié de sa valeur nominale et ne l’ont accepté que pour ce chiffre. Le préjudice causé de ce chef n’est pas inférieur à 100 millions de dinars. D’autre part, ils ont confisqué 30 millions de dinars de pièces d’argent. Dans les bureaux de poste, des chemins de fer, dans les tribunaux, dans les dépôts constitués chez les banques de pays ennemis pour le paiement des coupons de rentes serbes, ils se sont approprié des sommes s’élevant à 41 millions. Ils ont enlevé une partie de la fortune privée ; ils ont perçu les taxes et revenus de la ville de Belgrade et de communes pour une somme de 32 millions.

Les pensions de retraite à servir aux invalides, aux victimes militaires, aux mutilés, blessés, malades, réformés, sont évaluées à 68 millions, les pensions aux victimes civiles de la guerre à 85 millions, les allocations et pensions aux personnes restées sans soutien à 228 millions, au total 381 millions, qui seraient doublés si, au lieu des taux minimum, on adoptait les taux maximum.

Récapitulons les divers articles du bilan funèbre dressé par les Serbes ; leurs réclamations se résument comme suit :

I. Immeubles (terrains, bâtiments, communications, mines. industrie) : 3 493 millions. — II. Meubles (mobilier, matériel agricole, cheptel, vivres, commerce) : 6 940 millions. — Intérêts divers (réquisitions, crédits, numéraire, gains perdus) : 1 845 millions. — IV. Exactions d’ordre financier : 1 073 millions. — V. Dommages causés à l’Etat : 4 407 millions. — Total : 17 758 millions.

Un calcul établi sur des bases identiques pour le Monténégro conclut à un ensemble de dommages de près de 723 millions de francs.

Les réclamations des délégués du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes ne sont pas établies sur les mêmes bases que celles de la France. Des études, comme celles de M. Louis Dubois, sans omettre de signaler l’importance des dommages indirects, en ont séparé l’évaluation de celle des dommages directs. D’un autre côté, le coefficient au moyen duquel les Serbes ont relevé les valeurs d’avant-guerre et qui a généralement été de 3, peut être considéré comme faible : de ce chef, l’écart entre les résultats auxquels ils sont arrivés et ceux qu’aurait donnés l’application de la méthode française, serait diminué.

Nous ne voulons pas allonger cette liste monotone des désastres causés, nous ne saurions trop le répéter, par des méthodes de guerre absolument contraires au droit des gens. Nous aurions dû cependant parler de pays tels que la Pologne, l’Arménie, qui n’ont pas moins souffert : mais nous en avons assez dit pour que la réalité éclate, aux yeux du monde trop vite oublieux. La sèche énumération des milliards engloutis a quelque chose d’impressionnant dans sa cruelle monotonie : il fallait dresser l’inventaire des ruines, et ce ne fut pas aisé, puisqu’en mainte circonstance les ruines elles-mêmes, selon le mot célèbre du poète latin, ont disparu, etiam periere ruinæ.


X. — CONSÉQUENCES FINANCIÈRES DES DÉVASTATIONS

Toute guerre entraîne des dépenses, et celle de 1914-1918 en a imposé de formidables aux peuples qui y ont participé. Ce qu’on ne saurait trop rappeler, c’est que la méthode allemande les a majorées dans une proportion inconnue jusque-là. Jamais encore on n’avait vu les armées d’un belligérant procéder systématiquement à la ruine complète des régions qu’elles envahissaient. Toujours la guerre a été une cause d’endettement pour un pays : la majeure partie des emprunts publics ont été contractés pour des motifs militaires. Mais, cette fois-ci, les frais de reconstitution des pays envahis représentent à eux seuls un capital égal, sinon supérieur, à celui qui correspond aux frais de guerre proprement dits. Et c’est ici qu’apparaît la mansuétude du traité de Versailles, qui n’a mis à la charge des auteurs des dommages que le coût de la réparation, sans exiger d’eux, ce qui n’eût été que justice, le remboursement des dépenses de guerre. En examinant sommairement les budgets des pays alliés, tels qu’ils se présentent en 1920, nous aurons une idée du fardeau que supportent les peuples vainqueurs, mais écrasés d’impôts. La France avait, en 1913, un budget qui oscillait entre 5 et 6 milliards de francs. Celui de 1920 s’élevait, d’après le premier projet présenté par le ministère Clemenceau, à 48 milliards qui se divisaient comme suit. Le budget ordinaire atteignait près de 18 milliards, dans lesquels le service de la dette figurait pour plus de moitié ; le budget extraordinaire, comprenant pour la majeure partie les indemnités de démobilisation et des allocations, 7 milliards et demi de francs. Un troisième budget de 22 milliards, portant le total à 48 milliards, comprenait les dépenses recouvrables sur les versements à recevoir en exécution des traités de paix : c’est là qu’étaient inscrites les pensions de la guerre et de la marine et les indemnités dues aux sinistrés.

Si le traité de Versailles avait imposé à l’Allemagne le versement immédiat du montant des réparations dues par elle, c’est à la somme de 25 milliards, représentant l’addition du budget ordinaire et du budget extraordinaire, qu’eût été limité l’effort financier de la France pour l’année 1920. Cela signifiait déjà le quintuple de ce qu’il était avant la guerre, avec cette circonstance singulièrement aggravante que les régions libérées, qui jadis apportaient une contribution très élevée aux recettes du Trésor, auront besoin de longues années avant de retrouver leur force économique et de verser au budget les sommes qu’elles lui fournissaient autrefois. Mais la tâche qui nous incombe est bien autrement lourde. Par suite des lenteurs apportées au règlement financier avec l’Allemagne, celle-ci est très loin d’avoir, à l’heure qu’il est, versé ce qu’elle doit aux Alliés. Nous sommes donc obligés de faire aux régions envahies l’avance d’une partie de ce qui leur revient : l’œuvre de réparation, de reconstruction ne saurait être différée. Voilà donc 22 milliards dont notre Trésorerie, sinon notre budget, a besoin, et dont nous avons à faire, sinon le débours définitif, du moins l’avance. Et, par un paradoxe étrange, c’est pour le compte de nos ennemis que nous avons été amenés à remplir ce rôle. Nous sommes en ce moment le banquier de l’Allemagne, débitrice retardataire de nos sinistrés. Chaque milliard qui leur est distribué sort des caisses françaises, qui l’inscrivent au passif de qui de droit, mais, qui n’en sont pas moins contraintes de se procurer les ressources nécessaires. Or il est bien évident que ce n’est qu’à l’emprunt qu’elles peuvent le demander. Le Parlement a fait une œuvre considérable en votant des impôts nouveaux pour une somme égale à ceux qui étaient en vigueur : il arrivera ainsi à mettre en équilibre le budget ordinaire ; et ce sera un résultat singulièrement appréciable. Mais déjà pour le budget extraordinaire des opérations de crédit seront nécessaires. Est-il juste que nous ouvrions également notre grand livre pour les sommes à payer par l’Allemagne, et ne conviendrait-il pas de hâter le versement de ce qu’elle doit ? Nous faisons en ce moment un effort fiscal égal, sinon supérieur, à celui d’aucun de nos Alliés ; supérieur à celui de l’Allemagne, ce qui est contraire au traité de Versailles, puisqu’il y est formellement stipulé que nos ennemis sont tenus de payer au moins autant d’impôts que la nation alliée la plus grevée.

Les effets de la guerre sur les finances belges sont mis en lumière par les chiffres suivants. Le budget de 1914 s’élevait à 800 millions de francs ; celui de 1919 à 6 milliards. A ce dernier chiffre s’ajoutaient 4 milliards de dépenses arriérées, dont la charge s’était accumulée pendant la guerre sans pouvoir être acquittée. Le capital de la Dette publique, qui n’atteignait pas 5 milliards en 1914, est aujourd’hui de 20 milliards. De cette augmentation, deux tiers proviennent directement des exactions allemandes, à savoir 2 300 millions de bons interprovinciaux créés pour acquitter les contributions de guerre, 5 800 millions avancés par la Banque nationale et 2 milliards obtenus par l’émission de l’Emprunt dit de Restauration monétaire : ces deux dernières ressources ont servi à retirer les billets allemands, libellés en marks, que l’envahisseur avait imposés aux populations au cours de 1 franc 25, alors que la valeur actuelle du mark est de 30 centimes. Cinq milliards représentent les dettes contractées par la Belgique pour équilibrer son budget : elles comprennent l’Emprunt d’un milliard et demi de la Restauration nationale, des bons du Trésor pour un demi-milliard, une émission à l’étranger pour une somme égale ; des avances des alliés, depuis l’armistice jusqu’au 12 juin 1919, pour un milliard et quart.

Rappelons que l’Allemagne s’est engagée, en sus des compensations de dommages, à effectuer le remboursement de toutes les sommes que la Belgique a empruntées aux gouvernements alliés et associés jusqu’au 11 novembre 1918, y compris l’intérêt à 5 pour 100 l’an. 2 1/2 milliards de francs doivent être versés de ce chef avant le ler mai 1921. La Belgique a reçu ainsi un traitement de faveur. Elle n’en a pas moins à accomplir un effort financier dont nous avons indiqué l’importance. La fécondité de son sol, l’énergie de ses habitants l’aideront à triompher de ces difficultés. Elle est celui des pays alliés dont le relèvement sera le plus rapide. Elle compte que son budget régulier n’atteindra pas dans l’avenir beaucoup plus du double de ce qu’il était avant la guerre.

Les finances roumaines ont été saccagées par les Allemands, comme l’a été le pays lui-même. En dehors du budget de l’Etat, dans lequel ils ont fait apparaître un déficit d’environ 300 millions de lei pour la période d’occupation, ils avaient créé un budget, l’état-major économique (wirtschaftsstab), qui se soldait, pour 1917-18 par un déficit de 51 millions et pour 1918-19 par un déficit de 400 millions de lei. Le premier a été couvert par un prélèvement sur la contribution de guerre de 250 millions de lei ; le second devait l’être par un emprunt forcé de 400 millions. Les Allemands avaient d’ailleurs institué des taxes de toute espèce sur les chiens, sur les cheminées, sur la viande, une contribution personnelle de 10 lei par tête d’habitant, un impôt spécial sur la terre, des droits de patente s’élevant, dans certains districts, jusqu’à 1 million, une taxe sur la circulation. Ils les ont perçues à leur profit exclusif, si bien que le déficit roumain n’a fait que grossir au cours de la guerre. La Dette publique, une fois que les emprunts nécessaires auront été émis, sera bientôt hors de proportion avec ce qu’elle était en 1913, époque à laquelle elle ne dépassait pas 1 700 millions.

Un lourd fardeau légué au pays par la guerre est celui de la circulation fiduciaire, que les Allemands ont fait lancer par la Banque générale roumaine à Bucarest et qui a atteint 2 283 millions de lei ; celle circulation venait s’ajouter à celle de la Banque nationale, dont elle violait d’ailleurs le privilège d’émission. Elle a été accaparée par l’ennemi, qui s’en servait pour ses besoins ; il l’employait au paiement de la solde de ses troupes, en invitant celles-ci à renvoyer en Allemagne tous les billets de la Reichsbank (Banque impériale de Berlin) qu’ils détenaient. Il semblait prendre un plaisir pervers (schudenfreude) à détériorer, dans la plus large mesure possible, t l’instrument monétaire du pays occupé, de façon à rendre plus difficile encore le retour à la santé économique.

L’Angleterre est, de tous les pays alliés, celui dont le budget ordinaire a subi, au cours de la guerre, la plus forte augmentation, puisqu’il est aujourd’hui septuple de ce qu’il était en 1914 ; il s’élève, en effet, à 1 418 millions de livres contre 200 il y a six ans. Mais il comprend la totalité des chargés, la Grande-Bretagne s’étant toujours refusée à faire une distinction entre les dépenses ordinaires et les dépenses extraordinaires. Toutes rentrent dans le cadre d’un compte annuel, qui est, selon l’expression consacrée, un budget de gestion et non pas de compétence. Si cette progression semble plus rapide que chez aucun autre des Alliés, nous devons faire remarquer que celle des dépenses est en réalité moins forte : en effet, le total de 1 418 millions de livres comprend seulement 1 184 millions de crédits ouverts. Il reste un solde de 254 millions, soit plus de 6 milliards de francs (au change fixe de 25 francs par livre sterling), disponible pour l’amortissement. Il n’est demandé aux ressources normales que 1 100 millions de livres, soit 27 milliards de francs, somme proportionnellement inférieure, en tenant compte du chiffre de la population, aux 20 milliards que la France va demander à ses contribuables. Celle-ci, en effet, compte 38 millions d’habitants, la Grande-Bretagne 55.

Les finances italiennes ont ressenti les effets de la guerre comme celles des autres Alliés. Les hommes d’Etat de Rome avaient eu la sagesse d’établir de nouveaux impôts et de contracter des emprunts avant même que leur pays fût venu se ranger à nos côtés. Aussi ont-ils pu contenir la circulation fiduciaire des instituts d’émission (Banque d’Italie, de Naples et de Sicile) dans la limite, qui n’est pas excessive si on la compare avec celle d’autres nations, de 13 milliards de lire. Les dépenses ordinaires et extraordinaires du dernier exercice (1er juillet 1918 au 30 juin 1920) se sont élevées à 33 milliards de lire.

La Yougo-slavie n’a pas encore pu établir de budget. Chez tous les Alliés, nous trouvons une situation financière des plus sérieuses, qui impose aux peuples des sacrifices dépassant tout ce qu’on aurait cru possible il y a quelques années. Elle a eu notamment pour conséquence une inflation fiduciaire, qui amène des perturbations dangereuses dans l’économie interne des nations et dans leurs rapports internationaux, et ces perturbations s’expriment par les cours des changes. Il n’est pas jusqu’aux États-Unis d’Amérique, dont la puissance est cependant énorme et les ressources naturelles pour ainsi dire illimitées, qui n’aient subi le contre-coup des événements. Ils ont eu beau attirer à eux lu moitié de l’or du monde, grâce au plus formidable excédent d’exportations qui se soit jamais manifesté dans la balance commerciale d’aucune communauté ; ils ont dû, pour équilibrer leur budget, établir passagèrement des impôts aussi forts que l’Ancien Monde. Il est vrai que, grâce aux excédents qu’ils s’assurent, ils amortiront rapidement les dettes qu’ils ont contractées pendant les hostilités et dont une partie représente les sommes qu’ils ont avancées aux Alliés.

C’est ainsi que tous ceux qui ont combattu contre l’Allemagne ont vu, de ce chef, leur existence financière plus ou moins compromise et sont obligés à des efforts surhumains pour commencer à remettre de l’ordre dans la maison. La tâche est plus ou moins ardue, le délai nécessaire pour arriver au résultat sera plus ou moins long : la crise n’en est pas moins profonde, pour la plupart des États belligérants.

Et maintenant, regardons de l’autre côté du Rhin. Quelle est la partie du territoire qui a souffert ? où sont les villes dévastées, les champs en friche, les usines dynamitées, les houillères inondées et détruites, les forêts rasées, les routes, les canaux, les voies ferrées anéantis ? Ne citons qu’une statistique qui marquera la situation respective de notre industrie et de celle des vaincus. Déjà en 1919, la production mensuelle de la fonte en Allemagne atteignait la moitié du chiffre de 1913, 434 000 tonnes contre 877 000, alors qu’en France nous n’en étions encore qu’au quart, 196 000 tonnes contre 754 000. Et c’est le moment que choisit M. Norman Angell pour écrire dans un nouvel opuscule, aussi paradoxal que son livre dont nous avons parlé dans notre premier chapitre, que « l’industrie allemande a été détruite, » et pour nous convier à une révision intégrale du traité de Versailles. En vérité, il semble que tous les désastres de l’invasion soient déjà réparés, ces désastres qui étaient ce que l’Allemagne redoutait le plus pour elle-même.

Lorsqu’en 1914 les armées russes pénétrèrent en Prusse orientale, ce fut un concert de lamentations. Les proclamations que l’ex-empereur Guillaume II lança alors à son peuple témoignent du désarroi dans lequel la présence de l’ennemi sur le sol germain avait jeté les gouvernants. Et cependant, qu’était-ce que les épreuves de ces quelques semaines d’occupation auprès de celles qu’ont endurées la France, la Belgique, la Roumanie, la Serbie, pendant de mortelles années ? Les Allemands tremblèrent, à l’automne de 1918, à l’idée de voir nos troupes victorieuses fouler leur sol et leur demander compte de toutes les tortures qu’ils avaient infligées à nos populations. Ce fut une des principales raisons qui les amenèrent à implorer l’armistice. Et c’est cela qu’on voudrait oublier aujourd’hui ! Revenir sur les clauses d’un traité qui n’a donné aux Alliés qu’une partie des satisfactions auxquelles ils avaient droit, ce serait l’abandon du modeste fruit de la plus grande des victoires.

Jamais encore on n’avait vu les vainqueurs se pencher avec autant de sollicitude sur un vaincu qui simule une maladie, afin d’échapper à l’accomplissement de sa tâche. Celle-ci est bien loin de dépasser ses forces. Il y a longtemps que l’Allemagne aurait dû remettre aux Alliés les titres de 100 milliards de marks or qu’elle s’est engagée à livrer comme premier acompte de sa dette et qui ne lui imposeraient, après tout, qu’une charge annuelle de quelques milliards, bien inférieure à ce que la France et la Grande-Bretagne ont, d’ores et déjà, inscrit à leurs budgets pour le service de leurs emprunts de guerre. Il est tout à fait extraordinaire qu’alors que les dommages à réparer s’élèvent à des centaines de milliards, et que, pour ménager l’Allemagne, on ne lui a demandé, comme acompte, que la reconnaissance écrite d’un premier montant payable à longue échéance et dont elle n’aura tout d’abord qu’à servir les intérêts, la Commission des réparations n’ait pas encore obtenu la remise matérielle de ces certificats de dette. N’est-elle pas convaincue que notre débiteur est en état de payer ? Que ne s’inspire-t-elle de l’article 248 du traité de Versailles, qui établit un privilège de premier rang sur tous les biens et ressources de l’Empire et des États allemands pour le règlement des réparations et autres charges résultant du traité ? Est-ce qu’une première hypothèque, correspondant à une annuité de 5 et même de 10 milliards, n’est pas amplement garantie par la fortune allemande ? Nous montrerons à quel montant celle-ci était évaluée en 1913 et quelle part l’Allemagne, alors qu’elle se croyait victorieuse, se préparait à prélever sur la fortune française.


RAPHAËL-GEORGES LEVY

  1. Voyez la Revue des 15 mai et 1er juin.