La Juste Paix/04

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La Juste Paix
Revue des Deux Mondes6e période, tome 58 (p. 165-190).
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La juste paix


IV. LA CAPACITÉ DE PAIEMENT DE L’ALLEMAGNE [1]


I. — LA FORTUNE ALLEMANDE AVANT LA GUERRE

Les Allemands remplissent le monde de leurs doléances au sujet du traité de Versailles, qui, prétendent-ils, leur impose une tâche au-dessus de leurs forces. Si nous nous reportons cependant à quelques années en arrière, et si nous évoquons le souvenir des années antérieures à la guerre, nous nous trouverons en face d’une attitude bien différente, et d’une tout autre évaluation de leur puissance financière. A cette époque, les hommes d’Etat, les banquiers, les économistes d’outre-Rhin célébraient à l’envi la fortune de leur pays, en soulignaient avec orgueil le développement merveilleux ; ils montraient les usines rhénanes et silésiennes disputant les marchés du monde à l’Angleterre et ne cédant la première place qu’aux Etats-Unis ; les banques berlinoises marchant de succès en succès, absorbant à l’intérieur les vieilles sociétés provinciales, mettant leurs gigantesques moyens d’action au service de l’industrie et du commerce, rayonnant au dehors dans les deux Mondes, fondant des succursales ou des filiales sur les principaux points du globe ; les grandes compagnies de navigation de Hambourg et de Brème luttant contre les armateurs britanniques, organisant des lignes sur toutes les mers du globe, venant chercher le trafic des voyageurs et des marchandises jusque dans les ports français et anglais. Les statisticiens se plaisaient à supputer les centaines de milliards auxquels s’élevait la fortune germanique. La Banque impériale publiait, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa fondation, en 1900, un volume dans lequel elle étalait complaisamment les chiffres qui attestaient ses progrès, les services rendus par elle au pays, notamment dans l’accomplissement de la réforme monétaire, l’organisation des virements sur toute la surface du territoire, la régularisation du taux de l’escompte. Les changes avec l’étranger, en particulier avec la France, l’Angleterre, l’Amérique du Nord, se tenaient aux environs du pair ; l’or circulait en Allemagne ; les Prussiens et autres ressortissants de l’Empire voyageaient beaucoup, remplissant de leur faste quelque peu tapageur les villes d’eaux et stations de plaisance.

Dans une étude publiée en 1913, sous le titre significatif : le Bien-être du peuple allemand (Deutschlands Volks Wohlsland), le docteur Karl Helfferich, ancien directeur de la Deutsche Bank, qui fut, au début de la guerre, ministre de l’Intérieur, puis ministre des Finances en 1917, et vice-chancelier de l’Empire, célébrait en termes dithyrambiques la puissance économique de son pays.

Etudiant les éléments de cette prospérité, l’auteur rappelait tout d’abord celui qui est à la base de tous les autres, la population. L’excédent des naissances sur les décès en Allemagne était, en 1913, de 13 pour mille ; la population, qui en 1870 ne dépassait guère celle de la France, s’était augmentée des deux tiers et dépassait, à la veille de la guerre, 66 millions d’habitants. Le progrès industriel avait été d’une intensité extraordinaire : de 1882 à 1907, la puissance des machines en chevaux-vapeur avait quadruplé, passant de 2 à près de 8 millions. Mais là n’est pas la seule source d’énergie qu’emploient les usines modernes. Les entreprises d’électricité et de transport de la force à longue distance se sont multipliées en Allemagne, ainsi que les moteurs à gaz, les moteurs à pétrole pour automobiles et aéroplanes. La construction des machines y était florissante. M. Helfferich énumérait avec complaisance toutes colles qui sortaient des fabriques indigènes : machines pour l’industrie minière, pour la métallurgie, pour les textiles, le papier, pour l’agriculture et les industries agricoles, telles que distilleries, brasseries, sucreries. Il montrait la part prise par son pays dans la théorie et l’emploi des engrais ; il rappelait la richesse que constituent ses gisements de potasse, dont 11 millions de tonnes extraites en 1912 représentaient une valeur de 230 millions de francs.

L’Allemagne, avec ses écoles professionnelles, sa main-d’œuvre disciplinée, donnait l’impression d’une force productive considérable. Elle comptait, en 1907, près de 3 millions et demi d’exploitations industrielles, dont 3 millions employant de 1 à 5 personnes, 267 000 de moyenne importance (de 6 à 50 personnes) et 32 000 employant 51 ouvriers ou davantage. Parmi ces dernières, 500 avaient un personnel de plus d’un millier d’hommes, et en groupaient dans leur ensemble près d’un million. Ce développement des grandes exploitations s’appuyait sur celui du capital disponible, qui favorisait en même temps la constitution de sociétés de plus en plus nombreuses. En 1886, il n’existait en Allemagne que 2 143 sociétés par actions ayant un capital de 6 milliards de francs. En 1912, on en comptait 4 712 avec un capital de 19 milliards. Les dépôts dans les banques dépassaient, à la même époque, 12 milliards, dans les associations industrielles, 4 milliards ; dans les caisses d’épargne, 22 milliards : en an quart de siècle, l’ensemble de ces dépôts avait quintuplé.

Au point de vue agricole, la production avait fait de grands progrès : de 13 quintaux de blé à l’hectare en 1885, elle s’était élevée à 20 en 1912. Pour le seigle, alors que les emblavures ne s’étaient accrues que de 6 pour 100, la récolte avait progressé de 88 pour 100. En chiffres absolus, l’Allemagne venait en tête de toutes les nations pour la production des pommes de terre (50 millions de tonnes) et au troisième rang pour celle des céréales (15 millions de tonnes). Sa production de betteraves a atteint 15 millions de tonnes, fournissant 2 millions et demi de tonnes de sucre. Le nombre des animaux, sauf celui des moutons, s’était considérablement accru. Le bétail et les chevaux avaient augmenté d’un tiers, le troupeau porcin avait beaucoup plus que doublé. De 1887 à 1911, l’extraction charbonnière, houille et lignite, avait triplé, passant de 76 à 234 millions de tonnes ; l’Allemagne venait, sons ce rapport, au troisième rang dans le monde, après les Etats-Unis qui, en 1911, produisaient 450 millions et après la Grande-Bretagne, qui en donnait 276 millions. Le nombre des hauts-fourneaux allemands avait passé de 212 à 313 ; il en sortait 16 millions de tonnes de fonte, le quart de la production mondiale, moins qu’aux États-Unis, mais 50 pour cent de plus qu’en Angleterre. Pour l’acier, la situation était encore plus brillante : l’Allemagne atteignait à la moitié de la production américaine et dépassait de beaucoup plus du double celle du Royaume-Uni, 14 millions de tonnes contre 6 000.

M. Helfferich ennuierait avec orgueil les millions d’ouvriers employés dans les diverses branches de l’industrie et montrait avec quelle rapidité, au cours du dernier quart de siècle, cette main-d’œuvre s’était multipliée. Au premier rang, il signalait les industries de la construction, occupant plus d’un million et demi d’hommes et travaillant sans relâche à édifier usines et bâtiments d’habitation. Il montrait le progrès des communications postules, télégraphiques, téléphoniques, qui avait doublé, triplé, quadruplé, des chemins de fer, dont le réseau avait passé de 42 000 à 62 000 kilomètres, de la Hotte marchande dont l’importance avait triplé et dépassait 4 millions de tonnes. Le commerce extérieur était, en 1912, de 25 milliards de francs, dont 14 à l’importation et 11 à l’exportation.

A ce tableau aux couleurs riantes, succédait une étude sur le revenu du peuple allemand, estimé à 57 milliards de francs. Ce facteur était examiné avec un soin particulier dans le principal des Etats allemands, celui chez lequel l’organisation financière était le plus perfectionnée. En Prusse, le nombre des habitants ayant un revenu inférieur à 1 125 francs, limite à partir de laquelle l’impôt est appliqué, était de 16 millions, leurs familles comprises ; tandis que celui des contribuables assujettis dépassait 7 millions et demi ; si on y ajoute les membres de leurs familles, on trouve qu’ils étaient 24 millions contre 16 de la première catégorie. M. Helfferich faisait remarquer que, dans la tranche des revenus de 1 125 à 7 500 francs, le nombre des contribuables s’était accru de 150 pour 100, que dans celle de 7 501 à 125 000 francs, il avait doublé ; que, dans la catégorie supérieure à ce dernier chiffre, il avait crû de 50 pour 100. Parallèlement, les salaires avaient doublé.

Passant au capital, l’auteur essayait de déterminer celui du peuple allemand. L’assiette de l’impôt complémentaire prussien, qui frappe précisément le capital, permet d’énoncer une estimation pour ce royaume ; en 1911, on l’évaluait à 200 milliards de francs, ce qui correspondrait pour l’Empire à 325 milliards. Mais de nombreuses additions devaient être faites à ce chiffre et le rapprochaient de celui d’un écrivain allemand, dont nous résumerons le travail un peu plus loin, et qui arrivait à un total bien supérieur. Un autre signe de prospérité que M. Helfferich relevait était le chiffre des émissions de valeurs mobilières, fonds d’Etat, obligations et actions, qui, de 1886 à 1913, ont atteint 68 milliards de francs, avec une moyenne annuelle de près de 4 milliards à la fin de la période, il faisait d’ailleurs remarquer avec raison que ce montant était loin d’être celui de l’accroissement annuel de la fortune nationale. Ce n’est qu’une partie de l’épargne qui se place en nouveaux titres ou qui va grossir les dépôts de banque et des caisses d’épargne. Bien des entreprises autres que les sociétés anonymes augmentent leur capital et leurs moyens d’action ; beaucoup de particuliers développent leur outillage en complétant leurs installations. Le taux de l’accroissement de la richesse générale, qui était de 4 pour 100 en 1913, avait atteint plus de 10 pour 100 en 1913.

Au cours des quinze années 1897-1912, alors que la population s’était accrue de 28 pour 100, le capital possédé par elle avait grandi de 50 pour 100 et la force productive du travail, en d’autres termes, la valeur du capital humain, avait cru dans la proportion de 50 pour 100. Si, d’autre part, on recherche l’emploi fait par les Allemands de leur revenu total de 57 milliards, on trouve que 9 étaient absorbés par les budgets de l’Empire et des États, 34 par les dépenses personnelles des habitants ; 14 représentaient l’addition annuelle au capital préexistant. Tels étaient les chiffres proclamés a la veille de la guerre par un des premiers financiers d’outre-Rhin qui, en les présentant à ses lecteurs, s’écriait : « Voilà de quoi réjouir et exalter nos cœurs ! L’Allemagne s’est élevée à un niveau qu’elle n’avait encore jamais atteint ; elle s’est montrée égale aux plus puissants de ses concurrents. »

En même temps que M. Helfferich célébrait en termes pompeux l’expansion économique de l’Empire, beaucoup de ses compatriotes s’appliquaient à en calculer minutieusement les éléments. L’une des dernières évaluations de la fortune allemande faites avant la guerre l’a été par M. Steinmann-Bucher, qui avait dressé une statistique en six chapitres divisés comme suit :

Les propriétés mobilières et les immeubles bâtis, abstraction faite de la valeur du sol. — Le total en était établi d’après les sommes pour lesquelles ces objets étaient assurés contre l’incendie. L’ensemble des polices s’élevait, déjà en 1905, à plus de 200 milliards ; l’auteur du travail faisait observer avec raison que si certaines polices dépassent la valeur des objets, le contraire est vrai dans beaucoup de cas. En outre, le quart des mobiliers environ n’est pas assuré et plusieurs centaines de sociétés d’assurances mutuelles ne figuraient pas dans la statistique officielle. On doit donc porter ce chapitre à 225 millions au moins.

La valeur du sol des villes et des campagnes. — Dans les agglomérations urbaines, cette valeur dépasse souvent celle des constructions édifiées. D’autre part, les terrains qui constituent la périphérie immédiate des cités ont une tendance constante à la hausse, l’extension de ces dernières les transformant en terrains à bâtir. Or, depuis 1871, le nombre des grandes agglomérations n’a cessé de croître en Allemagne : on 1905, sur mille habitants, il y en avait 190 dans des villes de plus de 100 000 âmes, alors qu’en 1871 il n’y en avait que 48, c’est-à-dire quatre fois moins. M. Steinmann Bucher évaluait à 37 milliards le sol des villes de cette catégorie, et à 25 celui des villes a population moindre, au total 62 milliards. Il arrive au même chiffre pour la valeur du sol rural en comptant l’hectare à 1 200 francs, ce qui ne semble pas exagéré.

Le capital allemand placé an dehors et les fonds étrangers possédés par les Allemands étaient estimés à 25 milliards. M. Steinmann-Bucher s’appuyait pour justifier ce chiffre sur les travaux de l’office impérial de la marine et ceux de M. Erich Neuhaus, qui, dès 1906, mettait en avant un chiffre de 20 milliards, rapidement accru au cours des années suivantes.

Les chemins de fer possédés par les divers États formant l’Empire, notamment la Prusse, les mines domaniales, les bâtiments publics, les ports, les canaux, 42 milliards.

Les navires, les marchandises en cours de route sur voies de terre ou d’eau, 5 milliards.

Les espèces métalliques, 6 milliards.

L’addition de ces six chapitres donne un total de 445 milliards de francs, auquel un Allemand, il y a huit ans, évaluait la fortune de son pays. Remarquons qu’il ne faisait pas entrer dans ce compte les titres de rente, les fonds publics, ni d’une façon générale, les titres de créances des habitants les uns vis-à-vis des autres. D’une façon générale, on peut dire que cette estimation était modérée. Si quelques éléments de l’actif, comme les navires et les titres étrangers, doivent être actuellement ramenés à des sommes inférieures à celles de 1912, le sol les bâtiments, les installations industrielles ont bénéficié d’une plus-value analogue à celle qui s’est manifestée sur tout le globe.

La fortune allemande représentait ainsi le double de l’estimation la plus basse que l’on faisait en 1913 de la fortune française, 225 milliards ; elle était encore supérieure de 50 pour 100 à l’estimation la plus élevée, 300 milliards de francs. Est-il excessif de prétendre que notre pays a été plus atteint dans ses œuvres vives que l’Allemagne, et avons-nous le droit d’affirmer qu’elle est en mesure de fournir un effort supérieur au nôtre ?


II. — LA SITUATION ACTUELLE DE L’ALLEMAGNE

Il semble d’ailleurs que des signes nombreux attestent la reprise de la vie économique de l’autre côté du Rhin.

Le lecteur qui parcourt les journaux allemands est frappé de l’abondance et de la variété des annonces qui indiquent l’activité des affaires. Ici on demande des directeurs pour des entreprises commerciales et industrielles ; là, des banques réclament des chefs de services, des arbitragistes ; des entrepositaîres cherchent du personnel ; des négociants réclament des commis-voyageurs ; des fabriques de diverses régions font des offres alléchantes à des ingénieurs ; des sociétés par actions s’inscrivent pour des chefs du contentieux ; des parfumeries ont besoin de spécialistes ; ailleurs, c’est aux électriciens qu’il est fait appel. Voilà pour les personnes. Au point de vue des marchandises, il en est offert de toutes sortes : moteurs, verres à vitres, machines de tout genre, des kilomètres de conduites, des pneumatiques, des camions, des chaudières, des cigares, des machines agricoles, des seaux, des bassins. La Gazette de Francfort, Frankfurter Zeitung, qui est un des principaux organes de l’Allemagne du Sud, contient beaucoup plus d’annonces commerciales qu’avant, la guerre. Est-ce t là le signe d’un marasme, d’une dépression économique ? Certes, il ne faut pas considérer les cotes de bourse comme un indice incontestable de prospérité. Toutefois, la valeur attribuée par le public à certains titres, en particulier à des actions d’entreprises indigènes, atteste la confiance des capitalistes dans leur avenir et n’est pas sans rapport avec la situation générale du pays. Or, si nous comparons les cours de nombre d’actions de banques et de sociétés industrielles allemandes aux dates des 1er septembre 1919 et 8 mai 1920, nous relevons des écarts dans le genre de ceux-ci :


1er sept. 1919 8 mai 1920
Actions du Charbonnage Harpener 165 278
Actions de la Compagnie de Navigation Hambourg-Amérique 101 172
Deutsche Bank (Banque allemande) 194 303
Fabrique badoise d’aniline 329 655
Banque germano-asiatique 135 380
Phénix (Société industrielle) 181 416

Il est vrai qu’au cours des huit mois qui forment l’intervalle envisagé, la valeur de la monnaie allemande a baissé et que le mark s’est déprécié par rapport aux monnaies étrangères. Cette chute du change explique en partie les hausses énormes que nous enregistrons : il n’en est pas moins certain qu’elles ne se seraient pas produites, si la nation s’était appauvrie.

De nombreuses branches de l’industrie allemande sont prospères. Il suffit, pour s’en rendre compte, de voir les dividendes distribués par beaucoup de sociétés et les avantages consentis à leurs actionnaires sous forme de distributions de réserve ou de répartitions d’actions à titre de bonus. Considérons le tableau, récemment publié, d’une vingtaine de groupes d’entreprises, telles que constructions en béton, constructions de voitures, exploitations de lignites, tissages de laine et de coton, fabriques de crayons, de lampes, d’articles émaillés, d’allumettes, de chapeaux, de linge, d’objets en caoutchouc, d’aciéries ; les derniers dividendes pour plusieurs d’entre elles, se sont élevés jusqu’à 30 pour cent. En outre, au cours du seul mois de mars 1920, des attributions d’actions ont été faites pour une valeur de 163 millions de marks. Les fabriques d’explosifs se sont particulièrement distinguées dans la distribution des dividendes : celle de Coeln Rottweill vient de distribuer 16 pour cent, la Siegner-Dynamit et la Rheinische-westphaelische Dynamit chacune 12,80 pour cent. A première vue, on ne concilie pas très bien ces bénéfices copieux avec l’obligation de désarmement qui a été imposée à l’Allemagne.

La métallurgie allemande travaille d’ores et déjà à moitié de sa capacité de production, tandis que la métallurgie française ne travaille qu’au quart. Ce rapprochement est éloquent et en dit long sur la situation respective des deux pays. Nous avons l’impression que le peuple allemand tout enlier organise une sorte de conspiration pour faire en ce moment le silence autour des chiffres de sa production, afin d’apitoyer l’étranger sur un sort beaucoup moins pénible dans la réalité que dans les descriptions qui en sont propagées à l’envi.

La population commence déjà à bénéficier d’une baisse de prix que l’on nous promet, en France depuis quelques semaines, mais qui ne s’est encore fait sentir chez nous sur aucun article de première nécessité. Un télégramme adressé le 21 mai 1920 à la Gazette de Francfort annonçait qu’à Hambourg, à la suite d’importations considérables, une véritable panique s’était déclarée chez les négociants en gros. Ceux-ci s’efforcent de vider leurs magasins à tout prix, en dépit des perles que leur infligent ces réalisations. Des trains se succèdent à Merlin, apportant des chargements de vivres. Les communes sont particulièrement atteintes par une baisse de 30 à 40 pour cent, qui déprécie dans cette proportion les stocks que les municipalités avaient accumulés. Les entrepôts regorgent de graisse, de margarine. Les légumes secs, le vin, le poisson ont baissé de moitié. Les boutiquiers qui, pendant la hausse, ne cessaient d’acheter, se retirent aujourd’hui du marché : leur abstention accélère la chute des cours. Voilà qui semble promettre aux Allemands des facilités de vie qui contrastent avec les embarras au milieu desquels se débattent d’autres populations européennes.

Lorsqu’on voit dans les journaux des négociants en tabacs remplir des pages entières d’annonces de vente de cigarettes, lorsqu’on voit offrir des broderies par dizaines de mille, lorsqu’on voit les courses de chevaux reprendre à Berlin et ailleurs, on est en droit de se demander si les plaintes qui retentissent dans la presse sur la misère du pays sont bien sincères. Il semble tout au moins que les Allemands ne soient pas plus mal partagés qu’aucun des autres peuples qui ont été entraînés dans la guerre et que leur situation, si elle n’est pas exempte des soucis qui sont aujourd’hui le lot d’une partie du monde, soit en voie de s’améliorer.


III. — LA PAIX QUE NOUS EUT DICTER L’ALLEMAGNE VICTORIEUSE

Pour juger équitablement la tâche qu’il est aujourd’hui légitime d’imposer à chaque nation, il convient d’élargir le problème et de se demander ce qu’eût fait l’Allemagne victorieuse vis-à-vis des Alliés. Pour ce faire, nous ne sommes pas réduits aux hypothèses. Une abondante littérature a fleuri chez nos ennemis, dès avant la guerre, et surtout après qu’elle eut éclaté, qui ne nous laisse aucun doute sur leurs projets. Ces livres, ces brochures, ces innombrables articles de revues et de journaux, s’orientaient vers deux ordres d’idées à propos desquels ils étaient unanimes. En premier lieu, ils demandaient que la guerre fût menée avec toute la brutalité possible ; il fallait non seulement détruire les armées et les flottes, mais ruiner de fond en comble les pays eux-mêmes, terroriser, décimer les populations civiles, les réduire en esclavage, anéantir les maisons, les usines, les mines, de façon à écarter, pour une longue période, toute possibilité de concurrence économique de la part des régions envahies et occupées par les armées allemandes. Le second objectif était une paix de conquête, de domination, qui assurât à la Germanie l’hégémonie du monde. Nous allons montrer, par un certain nombre de citations, cet état d’âme d’écrivains qui avaient tous adopté les théories du militarisme prussien et qui, affirmant la supériorité quasi-divine de leur race, proclamaient qu’il ne faudrait pas hésiter à détruire une capitale ennemie et ses six millions d’habitants, si cela pouvait épargner la vie d’un grenadier poméranien.

Cette absence de tout altruisme est le caractère dominant d’une mentalité qui est à l’antipode de la nôtre. Nous pouvons ouvrir au hasard les ouvrages qui traitaient des conditions de paix ; il n’en est pour ainsi dire pas un seul qui ne parle d’annexions nécessaires. Alors que nous sommes toujours sensibles au côté sentimental des questions, les Allemands professent à son égard un mépris souverain. La brochure d’un M. Scholtz contenait le passage suivant : « Si nous avions le moyen de détruire entièrement la ville de Londres, ce serait plus humain que de laisser un seul Allemand perdre son sang sur le champ de bataille : une cure radicale est ce qui amène le plus rapidement la paix. Hésiter et attendre, user de douceur et d’égards, c’est une faiblesse impardonnable. Une attaque brutale, qui ne tient compte de rien, voilà la force qui amène la victoire. Que l’ennemi dise de nous ce qu’il lui plaira : la seule chose que nous ne voulons pas, c’est qu’au jour de la signature de la paix il puisse prétendre que les Allemands ont été les dindons de la farce. » C’est, en termes vulgaires, le commentaire des vers célèbres de Goethe :

Du musst steigen und gewinnen,
Du musst siejend triumphiren ;
Oder dienend unterliegen,
Amboss oder Hammer sein.

Tu dois monter et gagner,
Tu dois vaincre et triompher ;
Sous peine de servir et d’être esclave,
Il faut être enclume ou marteau.

Le 19 janvier 1916, le député Martin déclarait au Reichstag que le peuple allemand ne permettrait pas à son gouvernement de restituer les territoires que ses armées occupaient alors. L’État-major ayant réalisé les neuf dixièmes des acquisitions prévues et auxquelles il ne manquait que Calais, Verdun, Belfort, Riga et Salonique, il n’y avait qu’à s’installer d’une façon inexpugnable sur les positions conquises et à préparer l’incorporation définitive à l’Empire de ces provinces arrachées à l’ennemi.

Dans la même année 191 fi, le docteur Bruno Heinemann et le docteur Neumann-Frohnau publiaient une brochure intitulée : Les territoires frontières ennemis et leur signification au point de vue de la vie économique allemande. Après avoir passé en revue la Belgique, la France du Nord et de l’Est, la Russie occidentale et ce qu’ils appelaient les portes de l’Orient, ils concluaient, sans chercher d’autres excuses, que ce qui est bon à prendre est aussi bon à garder. « Il convient non seulement, écrivaient-ils, de conserver les territoires occupés par nous jusqu’à la paix, mais de nous les annexer d’une façon définitive, de façon à consolider notre économie nationale par l’adjonction de ces terres qui lui conviennent. Si nous ne profitions pas de l’occasion présente, notre position dans une guerre future deviendrait beaucoup plus désavantageuse, car nos besoins d’aliments et de munitions seraient alors encore augmentés. Les conditions de paix devront donc assurer, pour un temps indéfini, l’avenir économique et politique de notre pays. » Il est aisé de comprendre ce que veut dire ce langage. Il suffit du reste de se reporter aux chapitres du livre pour ne conserver aucun doute sur sa signification. « L’annexion des provinces russes de l’Ouest faciliterait beaucoup l’approvisionnement de l’Allemagne en denrées alimentaires : à cet effet, il conviendrait de reculer ses frontières jusqu’au lac Peipus, jusqu’au Pripet et an Dnieper. Mais cela ne sérail pas encore suffisant : il faudrait occuper la Serbie, de façon à assurer un débouché à l’industrie du centre de l’Europe : la Serbie est la porte de l’Orient, de la Bulgarie, de la Turquie, de l’Asie-Mineure. Tous ces pays ont besoin d’être colonisés par l’Allemagne. »

Au mois de juin 1918, à l’heure où les Allemands s’imaginaient toucher à leur but, le comte de Roon, parent de l’ancien ministre de la Guerre qui joua un grand rôle sous le règne de Guillaume Ier, publiait dans la Gazette de Goerlitz le programme dont les ligues annexionnistes réclamaient l’application intégrale, et qui se résumait ainsi :

« L’Allemagne a la force, qui lui a donné la victoire, non pour s’entendre avec ses adversaires, mais pour leur dicter ses conditions, qui sont : Pas de trêve, pas d’armistice, pas d’interruption de guerre sous-marine, refus d’écouter toute proposition de l’Entente, tant qu’il y aura un soldat anglais en France ou en Belgique, et tant que les Allemands ne seront pas dans ou devant Paris. Annexion de la Belgique, en lui accordant l’autonomie administrative et intérieure. Annexion de toute la côte des Flandres jusqu’à Calais. Annexion des bassins de Briey et de Longwy, de Toul, de Belfort, de Verdun et des régions situées à l’Est de ces villes. Restitution à l’Allemagne de toutes ses colonies, y compris Kiao-Tchéou. Afin d’assurer la liberté des mers, l’Angleterre devra céder à l’Allemagne ses bases navales, ainsi que les stations de charbon que l’Allemagne désignera. L’Angleterre restituera Gibraltar à l’Espagne. L’Angleterre cédera toute sa flotte de guerre à l’Allemagne, rendra à la Porte l’Egypte et le canal de Suez, ainsi que tout ce qui appartient à la Turquie.

« La Grèce devra être rétablie sous l’autorité du roi Constantin dans ses anciennes frontières, telles qu’elles étaient avant le commencement de la guerre. L’Autriche et la Bulgarie se partageront la Serbie et le Monténégro.

« L’Angleterre, la France et les États-Unis d’Amérique paieront tous les frais de guerre à l’Allemagne, au moins 180 milliards de marks, c’est-à-dire 225 milliards de francs, et livreront immédiatement les matières premières exigées par l’Allemagne. La France et la Belgique resteront occupées, aux frais de ces pays, par les troupes allemandes jusqu’à ce que toutes les conditions qui précèdent aient été remplies. »

Est-il nécessaire d’insister sur le contraste que présentent ces stipulations avec celles du traité de Versailles ? L’Allemagne, dont le territoire était inviolé, demandait non pas la réparation de dommages subis, mais le remboursement, avec usure, de tout ce qu’elle avait dépensé pour la guerre. Ce n’était pas le retour à l’Empire de populations fidèles qu’elle réclamait ; elle s’annexait brutalement les territoires dont elle prétendait avoir besoin au point de vue militaire, sans se soucier le moins du monde de la volonté des habitants. Quant aux relations futures avec ses ennemis, elle ne daignait même pas s’en occuper : « Tout s’arrangera, écrivait M. de Roon ; réalisons seulement notre programme. »

Bien d’autres articles de paix ont été élaborés, au cours de la guerre, de l’autre côté du Rhin ; l’imagination des pangermanistes s’est abondamment exercée sur la gamme des clauses qu’ils se préparaient à nous imposer. Dès 1914, le fameux comte Bernstorff, ambassadeur à Washington, en énumérait un certain nombre, telles que la cession à l’Allemagne de toutes les colonies françaises, de toute la France du Nord-Est, la suppression de tous droits d’entrée en France sur les marchandises allemandes, tandis que l’Allemagne conserverait pleine liberté de frapper les marchandises françaises, la renonciation de la France au service militaire obligatoire, la destruction de toutes les forteresses françaises, l’octroi de droits spéciaux aux brevets allemands en France, la renonciation par la France à toute alliance avec la Russie et la Grande-Bretagne, l’adhésion de la France à une alliance de 25 ans avec l’Allemagne.

Mais nous nous sommes promis de ne pas discuter ici de clauses politiques. Nous nous sommes volontairement cantonnés sur le terrain économique. Nous en avons assez dit pour faire éclater la différence entre ce qui s’est fait à cet égard à Versailles et ce que proposaient nos ennemis. Ce n’est pas eux qui, en cas de victoire, eussent inscrit des articles stipulant que le vainqueur devra se rendre compte de la capacité de paiement du vaincu, avant d’exiger de lui certains paiements. Non seulement ils n’auraient songé à rien de semblable, mais ils auraient dicté des conditions draconiennes, avec le secret espoir qu’elles ne seraient pas exécutables et que, par conséquent, les gages accordés eussent été retenus par eux ; et ils auraient su prendre des gages précieux et suffisants.

La question de savoir comment ils se feraient payer, en cas de victoire, était envisagée par les Allemands avec une netteté qui nous édifie sur la façon dont ils seraient arrivés à leurs fins. Voici ce qu’écrivait en 1915 le baron de Zedlitz-Neukirch, membre de la Diète de Prusse, qui exprimait l’opinion de la plupart des grands propriétaires fonciers, des industriels, des armateurs et des commerçants :

« Le total des indemnités de guerre et des pertes atteindra une hauteur presque fabuleuse… il sera, impossible d’exiger la restitution entière de nos dépenses et de nos pertes en valeurs escomptables. Comme, d’un autre côté, il n’y a rien qui puisse nous faire renoncer à cette restitution pleine et entière, il faudra nécessairement l’obtenir sous une autre forme. La restitution en argent pourra être remplacée par certains avantages économiques, propres à relever notre richesse nationale. Cela se fera par des traités de commerce avantageux, des concessions de mines, de chemins de fer. En dehors de cela, il faudra des acquisitions territoriales. Les gisements métallurgiques de la Lorraine française et de la Pologne russe sont le complément de nos propres exploitations minières. Trouver en tout cela la solution juste et utile, c’est certainement une tache digne des plus nobles efforts. »

On devine ce que le baron de Zedlitz-Neukirch appelle la solution juste et utile, celle qu’il considérait comme digne de ses plus nobles efforts : elle consistait, pour l’Allemagne, à se faire payer non seulement les dommages, mais tous les frais de guerre. La somme une fois fixée, ce qui n’aurait pas été acquitté en valeurs escomptables, aurait été couvert par des annexions territoriales et des concessions multiples, destinées à parfaire le paiement.

Parmi les nombreuses publications qui, avec un cynisme naïf, ont, au cours de la guerre, révélé l’état d’âme des Germains, citons encore la brochure du comte Reventlow, qui, sous ce titre significatif : Avons-nous besoin de la côte flamande ? entassait argument sur argument pour démontrer que l’Allemagne ne pouvait vivre sans cette conquête. La nature, disait l’auteur, a mis tous les avantages stratégiques du côté anglais ; il faut en conséquence appuyer nos défenses de la Baltique sur celles de la mer du Nord, sans quoi nous ne pourrons avoir l’empire des mers.

D’ailleurs, ce n’était pas seulement le rivage que Reventlow réclamait, c’était toute la Belgique, sans laquelle, disait-il, il est impossible d’assurer la renaissance économique et l’indépendance du peuple et de l’Empire allemands. Tout le volume roule sur cette thèse, que la puissance navale allemande ne peut se développer pleinement qu’en ayant à sa disposition la côte belge, et conclut que, du moment où il en est ainsi, aucune discussion ne saurait s’élever sur la légitimité de cette annexion. L’Allemagne a besoin d’établir sa suprématie ; celle-ci a pour condition l’empire des mers, lequel ne peut s’établir que s’il a sa base dans la métropole ; les ports actuels de l’Allemagne sont insuffisants : elle prolongera donc son littoral jusqu’à Ostende et Zeebrugge. Les raisonnements s’enchaînent avec une naïveté déconcertante ; le point de départ en est toujours le même : l’Allemagne prendra, en Europe et ailleurs, tout ce qui est de nature à assurer son hégémonie.

Pendant que le fougueux Reventlow publiait volume sur volume afin d’entretenir chez ses compatriotes l’ardente volonté de ce qu’il appelait les conquêtes indispensables, d’autres pangermanistes dressaient des statistiques destinées à les impressionner en leur montrant les conséquences de la paix, si elle ne se taisait pas selon les exigences de l’Empereur et de ses généraux. L’une des plus curieuses élucubrations de ce genre a paru en 1918 sous le titre de Deutschlands Lage beim Friede (la situation de l’Allemagne lors de la paix) ; elle critique vivement la note du pape du 1er août 1917, dans laquelle le Souverain Pontife demandait l’évacuation de la Belgique et des territoires français occupés. Le passage le plus intéressant de cette brochure est celui où elle établit le bilan de ce que serait la fortune publique, un an après la paix, dans les diverses hypothèses envisagées. Au cas où les Alliés seraient vainqueurs, l’auteur admet que l’Allemagne aurait à leur rembourser leurs frais de guerre à raison de 320 milliards de francs et les dommages causés à la France, l’Angleterre, la Belgique et la Russie à raison de 54 milliards Voilà le chiffre auquel nos ennemis eux-mêmes s’attendaient à être taxés ! Ils savent aussi bien que nous que la somme des dommages s’est accrue depuis lors dans une proportion énorme. Leurs propres aveux font ressortir la modération du traité de Versailles. Il n’y a aucune espèce de comparaison à établir entre ce qu’il leur demande et ce qu’ils auraient exigé de nous.

‘Un des livres les plus caractéristiques de la mentalité allemande a paru à Leipzig en 1918 sous la signature de Kurd von Strautz et le titre de : Le but de guerre de notre peuple (Unser voelklches Kriegszîel). Il débute par une confession dont nous traduisons les premières lignes :

« Déjà, comme écolier, je vivais sous l’impression de la dernière guerre franco-allemande ; grâce à un merveilleux enseignement de l’histoire, reçu au gymnase de Joachimstal à Berlin, je m’éloignai de la culture classique, qui néglige volontairement le nationalisme. Le rêve de ma vie était dès lors de voir éclater cette guerre de représailles (Vergeltungskampf), — tel est le nom que devrait porter la lutte actuelle, — à laquelle je n’ai jamais cessé de croire, mais que je craignais de voir retardée indéfiniment sous l’influence du déplorable optimisme pacifique (Friedensseligkeit) du gouvernement qui avait succédé à celui de Bismarck. J’ai lutté par la parole et par la plume pour cette guerre de vengeance (Rachekrieg), qui devait enfin rétablir les frontières de notre peuple et de notre empire, telles qu’elles existaient en 1552, et que nous avons successivement perdues à l’orient et à l’occident. Ni 1815 ni 1871 ne nous les ont rendues. Bismarck a inauguré, mais n’a pu achever notre relèvement, et après lui commença la décadence, que seule la guerre actuelle a pu arrêter. » Cette guerre, M. Strautz la salue avec des transports de joie. Il considère d’ailleurs que l’Allemagne, alliée à la Hollande, à la Belgique, à la Suisse, appuyée sur l’Autriche, sera un adversaire écrasant pour la pauvre France, préalablement dépouillée de la Lorraine, de la Flandre française, de l’Artois, du Cambrésis et de la Franche-Comté.

Nous aimerions savoir ce que pense aujourd’hui M. Kurd von Strautz et s’il se réjouit encore, avec la même allégresse, de l’entrée en campagne de 1914.

La littérature annexionniste n’a pas seulement été abondamment enrichie de publications signées d’auteurs allemands. Ces messieurs ont fait une recrue hollandaise. Un certain Hans Clockener, qui se dit lieutenant retraité des Pays-Bas, a écrit une brochure intitulée : Pourquoi et comment faut-il que l’Allemagne annexe ? II y déclare que la guerre lui a fait comprendre qu’il appartient à la grande race. Il plaint l’Allemagne d’avoir de si mauvaises frontières, notamment du côté de Belfort, que « l’insigne faiblesse de Bismarck eut le tort de laisser à la France en 1871. » La guerre de 1870 a fait l’unité allemande, celle de 1914 doit faire l’unité germanique, qui embrassera la Scandinavie, les Pays-Bas, l’Autriche et la Suisse.

IV. — LES TRAITÉS DE BREST-LITOVSK ET DE BUCAREST

Pourquoi d’ailleurs chercher les preuves des desseins allemands dans la bibliothèque des écrits répandus par eux à profusion depuis nombre d’années ? Ne suffit-il pas d’évoquer le souvenir des traités de Brest-Litovsk et de Bucarest dictés à la Russie et à la Roumanie ? Lorsque les délégués roumains protestaient contre la dureté des clauses auxquelles le vainqueur passager les forçait de souscrire, celui-ci leur répondait : « Vous apprécierez la modération de l’Allemagne lorsque vous connaîtrez les conditions que les Empires centraux imposeront aux Puissances occidentales. »

Et cependant le premier des traités que nous venons de rappeler, celui de Brest-Litovsk, signé le 7 mars 1918, enlevait à la Russie la Pologne avec 11 millions, la Lithuanie avec 9 millions, la Livonie et l’Esthonie avec plus de 2 millions d’habitants ; il détachait de la mère-patrie l’Ukraine, la Finlande et la Géorgie, que l’Allemagne reconnaissait soi-disant comme républiques indépendantes, mais qu’elle soumettait à un véritable protectorat. En réalité, ces annexions plus ou moins déguisées plaçaient sous la domination allemande d’immenses territoires, peuplés de plus de 50 millions d’habitants.

Le traité de Bucarest, du 7 mai 1918, était plus perfide encore que celui de Brest-Litovsk. L’Allemagne affectait de ne réclamer aucun territoire ; mais elle commençait par attribuer à la Bulgarie 4 000 kilomètres carrés, et à l’Autriche la partie méridionale des Carpathes, de façon à rendre les frontières de la Roumanie indéfendables. Elle lui enlevait la Dobroudja, soumise dorénavant à un condominium dans lequel l’Allemagne avait la haute main : elle s’installait par-là dans le port de Constantza et s’assurait un débouché vers la Mer-Noire. La Hongrie, de son côté, entrait en possession des gisements pétrolières et des charbonnages de la région de Bacau. Plus au Sud, des redressements de frontières absorbaient les districts de Buzeu et de Prahova, où se trouvent des centres industriels importants ; dans la région de Turnu-Severin, l’Allemagne accaparait les gisements de cuivre de Baia de Amara. Enfin, l’article 12 du traité de Bucarest stipulait que nulle obligation d’aucune sorte ne résulterait ni pour les territoires enlevés, ni pour les États qui les acquièrent, du fait que ces territoires ont appartenu à la Roumanie : la dette roumaine tout entière restait donc a la charge de la Roumanie, amputée d’une partie notable de sa population et de sa richesse.

L’Allemagne mettait la main sur tous les gisements pétrolières du pays, par l’intermédiaire de trois organes : la Société des établissements de l’industrie pétrolifère, destinée à englober les entreprises rivales ; la Société commerciale à monopole, qui disposerait de la totalité de la production ; la Société fermière des terrains pétrolifères, qui devait s’emparer des sources même de l’industrie. Cette dernière, de nationalité allemande, recevait, pour trente ans, le droit exclusif d’exploiter tous les terrains de l’Etat roumain, à l’exception de ceux concédés avant le Ier août 1916, ainsi que celui de la recherche, de l’extraction et du traitement des huiles minérales, des gaz, de l’asphalte et des autres bitumes. Les terrains exceptés faisaient de plein droit, à l’expiration des concessions en cours, retour à la Société fermière. Le renouvellement de tous ces avantages était prévu pour deux périodes d’égale durée, si bien que, pendant quatre-vingt-dix ans, l’Etat roumain perdait la libre disposition de la partie la plus riche de son territoire. La Société commerciale, moyennant une redevance insignifiante de 3 lei 40 par tonne, à verser au gouvernement roumain, pouvait dorénavant ravitailler l’Allemagne : celle-ci était représentée dans son conseil par des administrateurs appartenant à la grande métallurgie, l’industrie allemande des pétroles et la navigation transatlantique.

Toutes les précautions étaient prises du côté des chemins de fer. En Ukraine, les Empires centraux, sous prétexte de surveiller le transit des marchandises importées par eux, s’étaient réservé le contrôle des réseaux ; les troupes allemandes occupaient les voies ferrées jusqu’aux frontières orientales. De la Russie, l’Allemagne obtenait le libre accès vers la Perse et l’Afghanistan. En Roumanie, un représentant de l’administration allemande devait résider sur place et prendre en fait la direction de l’exploitation. Le réseau télégraphique roumain était misa la disposition de l’Allemagne ; jusqu’en 1950, celle-ci devait conserver une station sur les côtes roumaines pour l’atterrissage de ses câbles sous-marins.

Ces diverses clauses constituaient des contributions bien autrement lourdes que ne l’eussent été quelques centaines de millions ou même quelques milliards d’indemnité. Le journal de Munich (Muenchener Neueste Nachrichten), du 18 mai 1918, reconnaissait que « ces indemnités de guerre indirectes faisaient la part très belle à l’Allemagne et qu’elle pourrait être satisfaite si elle arrivait à conclure la paix avec ses autres ennemis dans des conditions identiques. » Nous le croyons sans peine. Vis-à-vis de la Russie, on n’avait même pas cherché à garder l’apparence des ménagements : on exigeait d’elle une indemnité globale et forfaitaire de 6 milliards de marks, dont un quart serait payé par la fourniture de 245 564 kilogrammes d’or fin et 545 millions de roubles en anciens billets de banque, un sixième serait acquitté par des marchandises, cinq douzièmes par la remise de titres de rente ; un dernier sixième resterait à la charge de l’Ukraine et de la Finlande.

Nous pourrions remplir encore des pages par l’énumération des avantages politiques, économiques, financiers que l’Allemagne s’était assurés. En ce qui concernait par exemple les sommes et l’or déposés à la Banque impériale allemande pour le compte de la Banque Nationale roumaine, l’Allemagne déclarait qu’une partie de ces sommes et cet or ayant disparu par suite d’actes d’administration des autorités allemandes et ne pouvant être restituée, le solde resterait à Berlin en vue d’assurer le paiement des coupons de rente roumaine appartenant à des ressortissants allemands. Des traités de commerce, très favorables aux Empires centraux, étaient remis en vigueur ; le libre transit était assuré aux marchandises austro-allemandes acheminées vers l’Asie. En un mot, l’Allemagne n’avait reculé devant aucun moyen pour assurer son hégémonie dans l’Europe orientale ; faisant de la Baltique et de la Mer-Noire deux lacs allemands, elle s’assurait la surveillance du Danube sur tout son parcours. Au Hambourg-Bagdad, dont la réalisation était, dès ce moment, rendue impossible par les succès militaires de l’Entente en Palestine et en Mésopotamie, elle substituait le Hambourg-Téhéran par la Roumanie, l’Ukraine et la Turquie.

Bien que les deux traités de Brest-Litovsk et de Bucarest aient été annulés par le pacte de Versailles, il était bon d’en remettre les clauses sous les yeux de nos lecteurs et de leur montrer comment l’Allemagne traite les vaincus. Il est impossible de rêver une mainmise plus complète sur leurs ressources, une série de dispositions mieux calculées aux fins de les asservir économiquement. Qu’auraient dit les Allemands si nous avions formé des sociétés françaises pour exploiter, à notre compte, pendant un siècle, les gisements des sels de potasse de Stassfurt, les charbonnages de la Ruhr et de Silésie ? si nous avions pris le contrôle de leurs chemins de fer, installé nos ingénieurs dans leurs ports ? appliqué en un mot, dans le traité de Versailles, le système prodigieusement raffiné et à longue portée qui a dicté ceux de mars et de niai 1918 ? C’est alors que M. Keynes aurait eu beau jeu pour blâmer l’excès de notre sévérité et l’abus de la victoire. Mais que nous en sommes loin !


V. — CONCLUSION

La Juste Paix ! Ces mots que nous avons inscrits au frontispice de notre étude lui serviront de conclusion. Nous ne réclamons que notre droit, mais nous le réclamons tout entier, tel qu’il résulte des traités de Versailles, de Saint-Germain-en-Laye, de Neuilly-sur-Seine, du traité qui reste à signer avec la Turquie. Ces accords internationaux ont été discutés par les plénipotentiaires les plus qualifiés, solennellement ratifiés par les autorités souveraines des pays intéressés. Jamais encore le monde n’avait vu un pareil groupement de nations, appartenant à tous les continents, se réunir pour prendre en commun des résolut ions obligatoires pour tous.

La politique des Alliés est nettement tracée. Il n’est permis a aucun d’eux de combattre, ni même de discuter le traité de Versailles, puisqu’aussi bien c’est celui que l’on invoque constamment et que ce qui est vrai de lui s’applique aux conventions signées avec les ex-alliés de l’Allemagne. Il n’est pas moins hors de propos de déclarer ces pactes insuffisants pour les Alliés que de les dénoncer comme imposant aux Germano-Turco-Austro-Bulgares des sacrifices démesurés.

Nous avons suivi M. Keynes dans son exposé, sans laisser dans l’ombre aucun des arguments qu’il invoque à l’appui de son opinion. Nous espérons lui avoir répondu sur tous les points. Nous nous retournons maintenant vers les Alliés, vers nos compatriotes, et nous leur disons : « Voici un traité qui fait loi. Étudiez-en encore une fois les dispositions et pénétrez-vous-en. C’est Une œuvre humaine, donc imparfaite, mais elle est construite avec méthode. Si elle est respectée, elle pourra, pendant de longues années, servir de guide à l’humanité. La battre en brèche, c’est ouvrir la porte à de redoutables inconnues ; c’est avant tout donner à l’Allemagne un prétexte pour se dérober à l’accomplissement de ses engagements. Quel est l’homme d’Etat qui oserait prendre cette formidable responsabilité ? »

Le traité de Versailles est l’œuvre commune des Alliés. Au cours des longues discussions qui en ont accompagné l’enfantement, des divergences ont pu se produire, — et se sont produites en effet. Mais on est arrivé à un accord, après lequel toutes les oppositions de vues doivent disparaître. C’est la leçon profonde qui doit être dégagée de la paix, comme l’unité de commandement avait été celle de la guerre. Nous adjurons les grandes démocraties qui forment le nœud vital de l’alliance de se pénétrer de cette nécessité. Selon que la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, l’Italie, la Roumanie, la Yougo-Slavie, — pour ne parler que de l’Europe, — seront unies ou non pour l’exécution du traité, la face du monde changera. Le vrai moyen d’assurer la paix, si ardemment souhaitée par la malheureuse humanité, c’est de montrer, à ceux qui doivent les réparations, le front uni de ceux à qui elles sont dues. Que pourront répondre 60 millions d’Allemands aux 200 millions d’alliés [2], lorsque ceux-ci, sans haine mais sans faiblesse, réclameront ce qui leur appartient ? Il est de l’intérêt même des Germains qu’ils ne puissent pas avoir de doute sur la volonté unanime des signataires du traité. La certitude qu’ils éprouveront à cet égard découragera les velléités de révolte que ne manquerait pas d’entretenir chez eux l’espoir d’une désunion entre les associés. Ils renonceront alors aux armements inutiles, parce qu’ils auront la conscience de leur infériorité vis-à-vis d’une coalition résolue à maintenir la paix. Ils porteront leur effort vers la constitution d’un budget, dans lequel il y aura place pour les dépenses nécessaires au développement de leur pays en même temps que pour les remises à faire aux Alliés.

Nous avons, au cours de notre travail, essayé de montrer la situation vraie des principaux belligérants au lendemain de la lutte. Si nous avons, une fois de plus, évoqué les ruines accumulées, ce n’est pas pour remplir le devoir douloureux de rappeler aux générations qui viennent les souffrances de leurs pères, c’est pour établir la comparaison entre vainqueurs et vaincus et pour prouver que ces derniers sont en état d’acquitter leurs obligations vis-à-vis de nous.

Nous aurions pu écarter cette idée qui ne serait évidemment pas entrée dans le cerveau de nos ennemis, s’ils avaient été les plus forts. Quels sont les généraux ou les hommes d’Etat prussiens qui se seraient préoccupés, au moment de nous dicter un traité de paix et de fixer l’indemnité de guerre, de déterminer nos capacités de paiement ? Non seulement ils n’auraient pas cherché à rester en deçà de cette limite, mais ils auraient su prendre, pour le cas où nous ne nous serions pas acquittés de l’intégralité de la contribution convenue, des gages substantiels, dont la conservation leur eût procuré des avantages considérables. Nous ne trouvons rien de semblable dans le traité de Versailles, qui prescrit au contraire aux Alliés, déjà même avant d’exiger la remise des 40 milliards de marks or de bons qui doivent compléter les premiers 100 milliards à remettre par l’Allemagne, d’examiner si cette dernière peut assurer le service des intérêts et du fonds d’amortissement desdits bons.

C’est là que se trouve le nœud du problème. Les rédacteurs du traité ont voulu faire œuvre non seulement de justice, mais d’extrême modération, et ils ont subordonné l’accomplissement non pas de la totalité, mais de la première partie de l’œuvre de réparation, aux facultés du débiteur. Leur erreur a consisté en ce qu’ils se sont imaginé que la détermination de cette faculté est chose aisée, alors qu’elle est pour ainsi dire impossible. C’est un des problèmes les plus effroyablement compliqués qui se puissent poser devant un aréopage de diplomates ou d’hommes d’Etat, que celui qui consiste à vouloir chiffrer les sommes qu’un pays est en mesure de verser à ses créanciers. Outre que la statistique première et fondamentale qui permettrait de donner à une recherche de ce genre un point de départ précis n’existe pas, elle s’appliquerait, si elle pouvait être dressée à un jour déterminé, à des objets essentiellement variables. La fortune d’une nation change d’une année à l’autre ; la seule différence des récoltes, du commerce extérieur représente, en quelques mois, des milliards.

D’autre part, est-ce le capital ou le revenu qu’il convient de considérer ? L’un est bien fonction de l’autre, mais, si l’évaluation de ce que possède une nation est déjà une tâche presque surhumaine, celle des revenus annuels de ses citoyens est impossible, tant les divers éléments qui entrent dans ce dernier chiffre sont flottants, mobiles et, dans bien des cas, échappent à tout contrôle, à tout enregistrement officiel. Or l’ordre de grandeur des sommes à payer pour les réparations dues aux Alliés est tel que le seul mode de paiement à envisager, tout au moins pour la majeure partie, est celui des annuités.

L’Allemagne, l’Autriche, la Bulgarie, la Turquie doivent s’acquitter au moyen de paiements annuels comprenant l’intérêt de leur dette et une fraction d’amortissement. C’est su ries revenus de la nation que ces annuités doivent être prélevées : elles constituent une charge budgétaire. Alors se pose la question de savoir ce que doit être ce budget. Selon que, les dépenses militaires qui, pour tout pays, en constituent une si forte part, seront plus ou moins élevées, des sommes plus ou moins considérables resteront disponibles. Il est évident qu’une nation qui a des obligations à remplir vis-à-vis d’autrui, n’a pas le droit de gérer ses finances comme elle le ferait en l’absence de tout engagement de ce genre. Elle doit s’abstenir de tout gaspillage, de toute expérience étatiste de nature à entraîner des débours anormaux, de toute politique de conquête qui enflerait son budget ; elle doit réduire son train de maison au strict nécessaire, jusqu’à ce que, s’étant acquittée vis-à-vis de ses créanciers, elle retrouve sa pleine liberté d’action. Qui ne mesure les sommes qu’une politique de cette nature, la seule qui soit admissible en la circonstance, laissera disponibles dans le budget de l’Allemagne ? Le traité de Versailles a pris soin de limiter les effectifs militaires qu’elle est autorisée à entretenir : de ce chef seul, elle va réaliser une économie énorme par rapport à ses dépenses d’avant-guerre. Il en sera de même pour la marine. Elle n’a plus de colonies et peut donc vivre sans cuirassés ni torpilleurs ni sous-marins ; on voit le nombre de milliards que dégage cette transformation d’un Empire militaire et agressif en une démocratie ramenée à la raison.

Serrons les chiffres d’un peu près. La France, avec 38 millions d’habitants, a un budget ordinaire de 20 milliards ; la parité pour l’Allemagne avec 63 millions d’habitants serait de plus de 33 milliards. Mais il y a plus. Le chiffre de 20 milliards n’est pas celui qui représente les sacrifices de la France. Elle a un budget extraordinaire de 7 milliards, dont beaucoup de chapitres sont appelés à se reproduire pendant de longues années et que, dès 1920, nous sommes appelés à fournir, ce qui porte notre total à 27 milliards. Dès lors, c’est 45 milliards qui représenteraient, pour la population allemande, une charge équivalente à la nôtre.

Voyons donc comment le compte s’établit : 3 milliards de francs devraient suffire aux dépenses d’un pays, dont le budget total, à l’ordinaire et à l’extraordinaire, ne dépassait pas ce chiffre il y a une douzaine d’années. En 1906, il était de 2 400 millions de reichsmarks, lesquels représentaient 3 milliards de francs. En admet tant que la dépréciation du mark papier justifie une élévation de ce chiffre, il resterait une trentaine de milliards de revenu annuel. Les Alliés ont, pour leur créance, un droit de préférence sur cette ressource, qui, à elle seule, suffit à gager, au taux de 6 pour 100, un capital de 500 milliards, au taux de 5 pour 100, un capital de 600 milliards de francs. L’emprunt qui aurait une priorité sur ces revenus se placera peut-être à un cours qui se rapprocherait de ce dernier taux. La voie est dès lors tracée. Il y a lieu de faire créer par l’Allemagne des obligations pour le capital de sa dette, dès que le montant en aura été fixé. N’oublions pas qu’en principe elle doit être égale au chiffre des dommages constatés par la Commission des réparations : que celle-ci l’arrête par exemple à 300 milliards de francs, soit 240 milliards de marks or, cela ne constituera encore qu’une charge annuelle de 12 milliards de marks or ou 15 milliards de francs, c’est-à-dire beaucoup moins que le revenu disponible : il y aurait une marge considérable pour la différence de valeur entre le mark or et le mark papier.

Ces calculs sont fondés sur l’hypothèse où l’Allemagne ne serait proportionnellement pas plus imposée que la France, alors qu’envisager le cas où elle l’eût été davantage n’aurait rien eu d’excessif. Quand nous supputons la moyenne des charges qui pèsent sur les contribuables français, nous comprenons parmi eux les infortunés habitants des régions dévastées, qui sont dans l’impossibilité matérielle de payer la plupart des taxes. La part des autres Français est aggravée d’autant ; et c’est au chiffre ainsi rectifié et majoré qu’il y aurait lieu de comparer les impôts allemands, afin de savoir s’ils atteignent la limite minima fixée par le traité de Versailles. Les pages qui précèdent fournissant des points de comparaison d’après lesquels il est possible de faire une première évaluation des facultés contributives de l’Allemagne. Mais celles-ci ne peuvent être mathématiquement déterminées à l’avance. De même que pendant les dernières années du XIXe siècle et les premières du XXe, la puissance économique de nos ennemis avait grandi à une allure extraordinairement rapide, de même il est vraisemblable que, dans l’avenir, leur fécondité et leur esprit de travail aidant, ils reprendront cette marche en avant dans la voie du progrès industriel et agricole, où ils étaient si énergiquement entrés.

Si, en l’année 1888, au moment où Guillaume II montait sur le trône, un économiste prophétisant eût énoncé les chiffres de la production de l’Allemagne de 1913, on l’eût traité de visionnaire. De même aujourd’hui celui qui prédirait la facilité croissante avec laquelle ce pays pourra faire face à l’annuité destinée à éteindre en une période déterminée le capital de la dette des Empires centraux et de leurs ex-alliés vis-à-vis de nous, étonnerait beaucoup de ses auditeurs. Il est cependant probable qu’il aurait parfaitement raison. On a effrayé les imaginations timides par le chiffre des centaines de milliards auxquelles s’élèvent les dommages causés aux Alliés, comme s’il s’agissait de transférer d’un seul coup un trésor métallique de cette importance du patrimoine des vaincus dans celui des vainqueurs. Le problème ne se pose pas ainsi. Il ne s’agit pas pour les Allemands de verser cette somme en une fois ; nous ne leur demandons que de s’en reconnaître débiteurs, et nous leur donnons ensuite un délai suffisant pour en régler l’intérêt et l’amortissement.

L’erreur fondamentale de M. Keynes et des trop nombreux lecteurs que ses développements ont égarés, a consisté à ne voir qu’un côté du problème et à ne jamais établir de parallèle entre les charges de l’Allemagne et celles des Alliés. Il a constamment raisonné comme si, dans le monde de demain, la première allait avoir à soutenir la concurrence de peuples libres de toute dette, ne payant que peu ou pas d’impôts, se retrouvant, par un coup de baguette magique, en possession de leurs moyens d’action d’avant-guerre. C’est le contraire de la vérité. En ce qui nous concerne, nous Français, nous avons montré l’effort financier que nous accomplissons en ce moment même, et nous ne cesserons de répéter que l’Allemagne, en se bornant à établir des impôts équivalents aux nôtres, aura amplement de quoi s’acquitter vis-à-vis de nous. M. Keynes, dans une préface qu’il vient d’écrire pour la traduction française de son livre, déclare que les événements qui se sont succédé depuis qu’il l’a écrit, l’ont convaincu que les évaluations qu’il a données des ressources de l’Allemagne, loin d’être trop faibles, sont probablement trop élevées. Nous espérons avoir démontré le contraire : l’auteur anglais a singulièrement méconnu les forces économiques de nos ennemis. Il les a méconnues au point de vue absolu et surtout au point de vue relatif. Il n’a établi de comparaison ni entre l’agriculture ni entre l’industrie des Allemands et celles des Alliés et de la France en particulier. Il n’a pas analysé le système fiscal des Puissances dont il s’agit de faciliter le retour à une vie normale. Il n’a pas mis en regard les unes des autres les pertes en hommes, plus cruelles, en quantité et en qualité, chez nous que chez aucun autre des belligérants.

La Commission des Réparations n’a donc qu’à poursuivre son œuvre et à faire exécuter le traité de Versailles. Qu’elle accélère tout d’abord les règlements en nature, en commentant par le charbon. Qu’elle exige la remise totale des 100 milliards de marks or de bons, qui n’imposent à l’Allemagne qu’une charge annuelle très inférieure à ses capacités de paiement. Qu’elle achève avant le 1er mars 1921, la détermination du montant dû par l’Allemagne. Qu’elle précise le mode de paiement de cette somme. Quand l’Allemagne connaîtra le total de sa dette, que chacun des Alliés pourra faire état des versements qui lui seront garantis, un premier et grand pas aura été accompli dans la voie qui doit nous ramener à l’ère des budgets en équilibre et des finances normales. Plus nous étudions les clauses du pacte du 28 juin 1919, plus nous examinons la situation respective de ceux qui l’ont signé, et plus nous croyons avoir le droit de proclamer, en terminant notre travail, que le titre que nous lui avons donné est l’expression même de la vérité : « La Juste Paix. » A peine juste pour les vainqueurs, à qui elle n’assure qu’une partie des sommes dépensées et à dépenser par eux ; juste vis-à-vis des vaincus, à qui elle n’impose que des sacrifices qui ne dépassent pas leurs forces.


RAPHAËL-GEORGES LEVY.

  1. Voyez la Revue des 15 mai, 1er et 15 juin.
  2. France. 40 millions ; Grande-Bretagne, 55 ; Italie, 38 ; Belgique, 8 ; Pologne, 25 ; Roumanie, 16 ; Tchécoslovaquie, 12 ; Yougoslavie, 15 ; Grèce, 8. Au total, 217 millions d’habitants, sans compter les colonies ni les alliés des autres parties du monde.