La Légende de Metz/Chapitre XI

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CHAPITRE XI[modifier]

Bazaine au Mexique. — A la table de l’Empereur. — Un choix patriotique. — Je demande des juges. — Bazaine a trahi. — Gambetta veut sa tête. — Le défenseur de Troppmann. — Aveu de M. de Bismarck. — Un crime politique. — Un peu de lumière. — Faute de mieux. — Ce que pensait M. de Bismarck. — Les devoirs d’une Régente.


Paris, 5 novembre 1887.

« Monsieur le Comte,

« J’ai bien reçu votre lettre de la veille : je vous avouerai franchement qu’elle m’a jeté dans une poignante perplexité. Outre qu’elle réveillait chez moi des souvenirs si douloureux, que ma pensée évite de les raviver, elle me demandait d’apprécier certains événements sur lesquels la justice de mon pays a prononcé : rôle toujours bien délicat, quand un simple citoyen se trouve placé entre l’arrêt d’un tribunal suprême, dont la conscience a assumé, dans toute sa loyauté, la cruelle responsabilité, — et la plus lamentable des infortunes, qui a droit au silence de l’ancien officier d’ordonnance du général Bazaine au Mexique. J’ajouterai que je n’ai jamais revu l’ancien maréchal de France, depuis le procès de Trianon.

« Mon parti était donc bien pris de me taire et de me dérober au véritable interrogatoire que vous avez cru pouvoir m’adresser. Après plus mûre réflexion, j’ai estimé qu’il y aurait lâcheté devant l’histoire à ne pas dire ce que je sais.

« Je répondrai donc point par point, sans me soucier des récriminations. La vérité leur survivra, cela me suffit.


« 1° Quelle est votre opinion sur la conduite du maréchal Bazaine au Mexique ? Est-il vraiment un ambitieux qui ait eu la pensée de se substituer à l’empereur Maximilien ?


« A cette première question, qui a une grande importance pour qui cherche dans le passé d’un prévenu la clef et la logique de ses actes postérieurs, je répondrai par les souvenirs qui vont suivre.

« Le 19 décembre 1863, après avoir marché toute la nuit à la poursuite de la division mexicaine Dolbado, le général Bazaine bivouaquait à l’aube du jour, avec la brigade du Barail, sur la route d’Aguas-Calientes. La colonne avait repos bien gagné pour toute la journée.

« Vers dix heures du matin déboucha dans le camp un cavalier venu à toute vitesse de Mexico, porteur du courrier de France destiné au général en chef. J’avais pris le service de jour en qualité d’officier d’ordonnance. Le courrier qui me fut remis ne contenait que quatre lettres officielles à son adresse, une de l’empereur Napoléon III, la seconde de l’impératrice Eugénie, et les deux autres des ministres de la Guerre et de la Marine. La cinquième, émanant du fidèle aide de camp, le commandant Willette, resté à Mexico pour l’expédition des affaires, nous annonçait la mort subite de la générale Bazaine, décédée en sa campagne de Chatou. Les quatre lettres étaient des messages de condoléance.

« Le général adorait sa femme, le coup porté pouvait être foudroyant. Il fut résolu entre nous que la triste nouvelle ne serait communiquée au général que le lendemain, après son entrée dans la ville d’Aguas-Calientes. Par malheur, le général, qui reposait sous sa tente, avait entendu l’arrivée du cavalier ; force fut de lui révéler la vérité.

« A l’annonce qui lui en fut faite, par son neveu Albert Bazaine, qu’il affectionnait particulièrement, le général s’abattit comme un chêne sur son lit de campagne. Tout le jour le camp, sans sonneries, respecta le deuil de son chef. A minuit, la colonne silencieuse quittait le bivouac à la rencontre des libéraux.

« De service jusqu’au rapport du lendemain, je marchais dans la nuit sombre derrière le général, qui subitement piqua des deux en avant, sans souffler mot. Je suivis seul à la même allure.

« Le général, toujours muet, sans songer au risque qu’il courait d’être enlevé par les guérillas, galopait sans s’arrêter à travers l’obscurité.

« Je me permis de lui représenter que l’escorte était déjà bien loin en arrière. Il s’arrêta brusquement.

« — Ah ! mon pauvre ami, s’écria-t-il dans un long sanglot, je suis bien malheureux, bien à plaindre ! Ma vie est finie ! Je n’avais d’ambition que pour ma chère morte ! »

« Et comme j’essayais de le consoler : — Kératry, me dit-il, retrouvant sa voix ferme, aussitôt la campagne terminée, vous pourrez partir pour Paris, vous verrez l’Empereur, vous lui direz que la guerre est finie, que je lui demande comme grâce particulière, s’il est content de moi, de me rappeler de suite en France et de me réserver un commandement dans la campagne qui me paraît prochaine contre la Prusse. Une fois mes affaires réglées, je saurai bien m’y faire tuer ! »

« L’escorte, prise d’inquiétude, arrivait en toute hâte ; le général retomba dans le silence.

« Que de fois, depuis lors, cette scène nocturne, suivie de tant de drames, a hanté mon souvenir !

« Rentré à Mexico, je partis en effet pour Paris.

« Dès son retour de Compiègne, l’Empereur me fit l’honneur de m’inviter à sa table. En présenté de ses deux autres-convives, le général Fleury et l’amiral Fourichon, je lui répétai textuellement les paroles du général Bazaine, qu’il écouta attentivement, sans rien répondre.

« Après déjeuner, l’Empereur m’amena dans l’embrasure d’une fenêtre de son cabinet, donnant sur les jardins des Tuileries, et me posa cette question : « — Le général a-t-il eu connaissance des infamies publiées à propos de la mort de Mme Bazaine ? — Non, sire. Le colonel Boyer et moi nous avons brûlé tous les journaux arrivés de France qui s’en étaient fait l’écho. Lors de mon départ, le général n’avait rien lu. »

L’Empereur se dirigea lentement vers la cheminée, s’y adossa ; alluma une cigarette ; puis, tortillant sa moustache, laissa tomber lentement ces mots : « Vous pouvez repartir pour Mexico. Vous direz au général que j’ai encore besoin de ses services là-bas ; qu’il doit rester au Mexique… » Et au moment où je prenais congé de Sa Majesté, Napoléon III, qui avait l’âme tendre, ajouta avec vivacité : — « Aucun autre endroit ne peut mieux convenir à sa douleur… que je partage. Vous pourrez annoncer confidentiellement au général qu’en récompense de sa très brillante campagne, il recevra sous peu le bâton de maréchal. »

« Hélas ! à mon retour à Vera-Cruz le général avait lu les journaux… et se remariait ! Qui peut dire l’influence qu’un odieux libelle a exercée sur toutes les destinées de la France ?

« 2° N’avez-vous pas contribué, en 1870, à sa nomination de commandant en chef ?


« Ma déposition devant l’Assemblée Nationale l’indique : j’ajouterai que l’opposition, en le désignant au choix de la Régence comme général en chef, n’obéissait qu’à un pur sentiment de patriotisme ; car elle ne songeait qu’au talent militaire, bien éprouvé, du maréchal, tout en imposant silence à ses griefs personnels contre sa personne.

« En effet, quelque temps avant l’affaire Noir, le maréchal, qui commandait alors la Garde impériale, m’avait prié de venir le voir à l’École Militaire. Je m’y rendis ; là, le maréchal me tint ce propos : « Veuillez dire à messieurs vos collègues de l’opposition que s’ils sont tentés d’être factieux, je serai impitoyable.

« — Monsieur le maréchal, répondis-je, puisque c’est au député que vous parlez, ma réponse est simple. Nous n’avons pas à écouter un pareil langage. » Et je me retirai.

« Je n’ai plus revu le maréchal que dans sa prison de Versailles.


« 3° N’avez-vous pas été un des premiers, lorsque l’opinion de la masse s’est déclarée, contre, lui, à engager le maréchal à demander des juges ?


« Lorsque j’étais préfet à Toulouse, durant la Commune, plusieurs officiers de l’armée de Metz, nos anciens compagnons d’armes, sortant des prisons de l’ennemi, vinrent me voir et m’entretinrent des bruits fâcheux, répandus dans Metz même, sur les opérations du maréchal.

« Sur ces entrefaites, je reçus une lettre du maréchal, écrite de Suisse où il séjournait, pour me remercier des mesures de protection dont j’avais entouré la maréchale aux premiers jours du siège de Paris. Je profitai de ma réponse adressée à Genève, chez un médecin dont le nom m’échappe, pour signaler au maréchal les rumeurs grandissantes, et lui dire respectueusement qu’il devait à son honneur, au nom qu’il léguerait à son fils, de venir en France se justifier. Le maréchal me répondit plus tard : « Fort de ma conscience, je pars et je vais demander des juges à M. Thiers. »


« 4° Ne pensez-vous pas que ce procès ait été bien plus politique que militaire ?


« Il importait au premier chef à la politique et à l’influence de Gambetta que son cri à la France : « Bazaine a trahi ! » ne pût être démenti. Le général d’Andlau, dont le réquisitoire passionné a entraîné l’opinion publique, pourrait utilement vous renseigner à ce sujet. M. Thiers ; qui voyait les choses de plus haut, et qui envisageait les conséquences militaires d’un pareil procès devant des masses affolées, y était particulièrement hostile. Il fallut l’insistance du maréchal pour décider l’enquête.


« 5° N’avez-vous pas été à cette époque au courant de l’opinion de MM. Thiers et Mac-Mahon sur Bazaine ?


« J’ignore absolument le sentiment de M. le maréchal de Mac-Mahon. J’estime que depuis longtemps les rapports entre les deux maréchaux manquaient de cordialité.

« Je passe à M. Thiers :

« Le 8 septembre 1872, je reçus de M. Thiers un télégramme m’appelant à Versailles. Au cours de la conversation, le chef du pouvoir exécutif m’adressa ces mots : — « Allez voir le maréchal en prison. Engagez-le à publier toute la vérité sur son rôle au Mexique. Ses ennemis s’en font une arme contre lui, qu’il se défende lui-même en restant sur le terrain politique. La situation s’aggrave… Gambetta veut sa tête… Mais dites-lui que je ne consentirai jamais à une réédition du maréchal Ney. »

« Je vis le maréchal, alors dans sa première prison à l’extrémité de l’avenue de Versailles.

« Je trouvai le maréchal tort calme, sûr de lui-même. Pendant deux heures de promenade dans le jardin, il discuta pied à pied les objections douloureuses que je lui présentai. « Il resta sombre et silencieux sur la question des drapeaux.

« A l’issue de l’entretien, j’appris avec stupeur, et M. Thiers éprouva le même sentiment en le recueillant de ma bouche, qu’il venait de se choisir pour défenseur, sur le conseil de mon ami le colonel Magnan, l’illustre avocat Me Lachaud.

« — Quoi, m’écriai-je, le défenseur de Troppmann, pour un pareil débat ! Vous êtes perdu, Monsieur le maréchal. Malgré l’immense talent et le caractère très élevé de votre avocat, vous n’avez pas de meilleur défenseur que vous-même, pour un maréchal de France ! » Il sembla hésiter, puis ajouta : — « C’est trop tard, c’est fait. »

Quant à l’opinion de M. Thiers, la voici telle que je l’ai connue en 1870.

« Au lendemain du 31 octobre, après l’échec de ses négociations d’armistice, M. Thiers, revenu de Paris, se promenait fiévreusement de long en large dans son salon, à l’hôtel où il était logé à Tours. Mme Thiers et Mlle Dosne étaient assises près de la cheminée. Nous déplorions le refus des conditions proposées à Versailles, lorsque soudain M. Thiers, qui ne pardonnait pas son échec aux émeutiers de Paris, se retourna impétueusement vers moi, et nous jeta ces mots qui vibrent encore dans mon oreille — « C’était à prévoir… Savez-vous ce que m’a dit M. de Bismarck ? « Que voulez-vous que nous fassions de sérieux avec un gouvernement, avec un peuple, qui sans preuves, sans enquête, traîne dans la boue le premier de ses hommes de guerre ? Oui, Bazaine a pu sortir de Metz, pendant trois heures seulement. C’est le 26 août au matin, où il s’est mis en route. A cette heure-là nos lignes pouvaient être franchies. Nous avions dû dédoubler et mettre à pied partie de notre cavalerie, pour figurer un rideau d’investissement complet. « A ce moment, la pluie tombait torrentielle. Les colonnes françaises suivaient mal. Bazaine s’est arrêté. Mais à midi, il était trop tard. Nos réserves étaient arrivées et demeuraient désormais infranchissables. »

« Puis M. Thiers ajoutait : — « Bazaine a manqué là d’audace et d’énergie. Mais il n’a rien vendu du tout ! Quand un peuple est vaincu, il se dit toujours trahi. »

« De son côté, le maréchal a toujours cru à l’acquittement ; je l’ai fait supplier, le matin même du jour où le jugement a été prononcé, de faire défaut à l’audience pour donner lieu à une nouvelle procédure : l’avenir pouvait être plus clément. Il s’y refusa.


« 6° Ne croyez-vous pas que l’opinion ait été abusée, et que, en tenant compte de la position exceptionnelle, presque unique dans l’histoire, qu’a occupée le maréchal à Metz, jamais il ait eu la pensée de vendre la France et son armée ?

« Le maréchal a toujours été et est demeuré pauvre. A cette heure il végète dans la plus noire des misères. Le maréchal a fait de la politique, et la politique l’a tué, comme elle tuera tous les officiers qui y toucheront.

« Il a prétendu ne relever que de l’Empereur, dont il tenait ses pouvoirs, tandis qu’il ne relevait que de la France. Ce fut là son crime durement expié.

« On peut ajouter que si Paris, au lieu de résister héroïquement, se fût rendu avant la capitulation de l’armée de Metz, le maréchal Bazaine fût resté, à la tête de son armée, invaincue par le fer, l’arbitre des destinées de la France. La Providence, dans sa justice, ne l’a pas voulu.

« Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le comte, l’hommage de mes sentiments distingués.

« COMTE E. DE KÉRATRY. »


Le lecteur sait maintenant, grâce à la curieuse et si émouvante lettre de M. le comte de Kératry, ce qu’il faut penser de toutes les calomnies que l’on fit courir sur le maréchal Bazaine, à propos du Mexique.

Ce qu’il ne sait peut-être pas encore, c’est que toutes les attaques dirigées contre le maréchal prirent naissance aux Tuileries, dans le cabinet de l’impératrice Eugénie.

Bazaine était bon chrétien, bon catholique, mais ne voulait pas faire la guerre comme un général de l’Inquisition, ce qu’aurait désiré l’Impératrice.

Aussi ne pouvait-elle pardonner une résistance, qui était en désaccord avec les sentiments qui l’avaient déterminée à imposer la guerre du Mexique à son trop bon et trop faible époux.

Le lecteur peut également se rendre compte de la valeur des assertions, contre lesquelles protesta Jules Favre, de ceux qui accusaient Bazaine d’avoir conclu secrètement un traité d’alliance avec la gauche républicaine.

Il comprend pourquoi le maréchal resta sombre et silencieux sur la question des drapeaux, — ne voulant ni nommer ni accuser les chefs qui avaient désobéi à ses ordres.

Il comprend enfin pourquoi le maréchal ne voulut pas plaider lui-même sa cause, pourquoi il choisit un avocat civil.

Bazaine — M. de Bismarck l’a reconnu — n’a pu franchir les lignes d’investissement de Metz que pendant trois heures. Il a tenté l’effort,l’armée n’a pas suivi.

M. de Kératry a écrit : « Bazaine a prétendu ne relever que de l’Empereur, dont il tenait ses pouvoirs, tandis qu’il ne relevait que de la France. Ce fut là son crime durement expié. »

J’ai dit plus haut, à propos d’une phrase prononcée par M. le duc d’Aumale au Conseil de guerre, qu’il me semble difficile, si désireux qu’on puisse être de servir la France, d’y parvenir sans un gouvernement ; ou avec un gouvernement que l’on ne croit pas que la France veuille accepter. Je me permets donc sur ce point d’être en désaccord avec M. le comte de Kératry.

Je ne puis admettre que ce fût un crime de rester, fidèle à des serments faits au souverain qui représentait légitimement la France, et de ne pas avoir deviné que, si les alliés nous ont imposé la Restauration en 1814, les Prussiens, en 1870, nous imposeraient la République.

M. de Bismarck n’a traité avec Jules Favre que parce qu’il n’avait pu le faire, d’une façon avantageuse, avec l’Empereur d’abord, puis avec la Régence. Faute de mieux, il s’est rabattu sur le vice-président du gouvernement de la Défense Nationale. II fallait bien que quelqu’un se chargeât d’expédier les milliards en Allemagne, et de régulariser la cession du territoire que réclamaient nos vainqueurs.

De son côté, Jules Favre a ouvert largement les mains pour que le chancelier consentit à traiter avec la République française, et, par ce traité, sanctionnât les faits accomplis.

J’étais là, j’ai assisté aux négociations, et j’ai écrit dans un de mes précédents ouvrages 1 des pages, devenues historiques grâce à la visite officielle que me fit, sur l’ordre de M. de Bismarck, l’ambassadeur d’Allemagne, — pages dont le chancelier a reconnu lui-même l’absolue véracité 2.

…Jules Favre allégua les soucis du gouvernement, les amertumes de la défaite, et le chancelier, revenant à l’objet de l’entretien, exprima l’idée que le ministre venait bien tard, et annonça qu’il était sur le point de traiter avec un envoyé de Napoléon III.

La scène se passait dans un petit salon, au premier étage de la maison, et M. de Bismarck désignait à son interlocuteur une porte derrière laquelle était censé attendre l’ambassadeur de l’Empereur.

Il expliqua que rien ne lui serait plus facile que de ramener ce souverain détrôné et de l’imposer à la France ; que Napoléon III trouverait bien, parmi les prisonniers français détenus en Allemagne, une armée de cent mille hommes tout à fait dévoués, qui lui suffirait pour se maintenir le jour où les Allemands se retireraient ; qu’au pis aller, il restait encore la ressource de convoquer quelque part l’ancien Corps législatif et de traiter avec lui.

Il s’animait en parlant, et dit à peu près ceci : — Au fond, pourquoi est-ce que je traiterais avec vous ? Pourquoi est-ce que je donnerais à votre République une apparence de légalité, en signant une convention avec son représentant ? Au fond, vous n’êtes qu’une bande de révoltés ! Votre empereur, s’il revient, a le droit strict de vous faire fusiller tous comme traîtres et comme rebelles.

Jules Favre venait de parler de l’amour de la France pour la liberté, de son goût pour la République, de ses sentiments républicains. — Êtes-vous bien sûr, riposta le chancelier, que la France soit aussi républicaine que vous le dites ?

— Certainement, dit Jules Favre.

— Eh bien, je ne suis pas tout à fait de votre avis, monsieur le ministre. Avant de traiter avec vous, nous n’avons pas été, vous le pensez bien, sans étudier l’état moral de votre pays et sans nous en rendre un compte exact. Malgré cette guerre fâcheuse pour vous, imposée à Napoléon III par la nation française plutôt que désirée par lui, ainsi que je vous l’ai déjà dit, — et c’est même ce qui nous a permis, après avoir renversé l’Empire, de combattre encore la France, la France, notre vieille et véritable ennemie, — malgré les désastres et les défaites de votre armée, rien n’était plus facile, croyez-moi, que de rétablir l’Empire. Je ne vous soutiendrai pas qu’il eût été acclamé à Paris, mais il eût été certainement accepté ou subi par les campagnes. Un plébiscite aurait fait le reste. Non, si nous n’avons pas traité avec les Bonapartes, c’est que nous avons trouvé plus avantageux de traiter avec vous.


Si le représentant de la République n’avait pas été plus coulant sur les conditions du traité que ceux avec qui le chancelier avait voulu conclure en premier lieu ; s’il n’avait pas donné, je le répète, pleine et entière satisfaction aux vainqueurs, que serait-il advenu de ces messieurs de la Défense Nationale, que M. de Bismarck trouvait juste et légitime qu’on fusillât, si l’Empereur revenait ?

Bazaine aurait-il alors commis un crime en restant fidèle au souverain que la France s’était choisi par un plébiciste de 7 437 216 voix, — ou en se ralliant au gouvernement d’une douzaine d’individus, qui ne tenaient leur pouvoir que d’eux-mêmes ?

Si l’impératrice Eugénie avait eu le véritable sentiment du devoir que lui imposait la régence, elle aurait dû, non pas se sauver le 4 septembre avec son dentiste, — étrange compagnon et protecteur pour une impératrice des Français ! — mais appeler Trochu aux Tuileries et le charger de la défendre.

En admettant que ce général lui fût antipathique, et qu’effrayée par l’explosion des sentiments populaires, l’instinct de sa faiblesse la poussât à mettre sa personne en sûreté, tout en s’efforçant de soustraire la France aux conséquences de l’effroyable aventure dans laquelle l’Empire l’avait jetée, — elle aurait dû, non pas franchir les mers, passer en pays étranger… elle aurait dû se rendre à Metz, auprès de Bazaine, et se mettre sous la protection de son armée. Il n’est pas douteux que les conditions qu’elle aurait pu alors obtenir de l’Allemagne eussent été autrement moins désastreuses que celles qui nous furent imposées dans la suite, les agents responsables de nos défaites s’en lavant les mains à l’étranger.

Malheureusement l’Impératrice n’était qu’une femme craintive ; loin d’être fille d’une Marie-Thérèse, une Marie-Antoinette, sachant faire face au danger, elle pensa que si l’émigration était moins glorieuse que la résistance, elle offrait toutefois plus de sécurité. Ce fut un grand malheur pour la France !


NOTES DU CHAPITRE XI[modifier]

1. Journal d’un officier d’ordonnance.

2. Figaro du 27 février 1885.