La Légende de la mort en Basse-Bretagne/Après la mort

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Honoré Champion (p. 105-153).



CHAPITRE III

Après la mort


Veillées funèbres. — Le départ de l’âme. — L’ « Agrippa »
et l’ « Ofern drantel »


Il est bon d’ensevelir les morts dans des draps qui aient servi à tapisser les murs, sur le passage de la procession, un dimanche de Fête-Dieu (Zul-ar-zacramant).

Si l’on se pique le doigt en épinglant le linceul d’un mort, c’est signe que, de son vivant, le défunt avait contre vous quelque rancune cachée. Ne pas manquer, en pareil cas, de faire dire une messe pour le repos de son âme.

Tant que le cadavre n’a pas quitté la maison mortuaire, il ne faut ni balayer le parquet, ni épousseter les meubles, ni jeter dehors aucune poussière ou balayure, de crainte d’expulser aussi l’âme du mort et d’attirer sur soi ses vengeances.

En revanche, il faut avoir soin de vider ou tout au moins de couvrir tout vase contenant un liquide (le lait excepté), afin que l’âme ne risque pas de s’y noyer[1].

La mort des usuriers ou des gens riches qui ont été durs envers le pauvre monde, est toujours suivie de tempête, de pluie d’orage ou d’éclairs.

La colère des éléments ne s’apaise que lorsque le cadavre a quitté la maison mortuaire.

Il est rare que les personnes qui le veillent n’aient pas à rallumer à plusieurs reprises les cierges déposés près du lit.

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XXV


La veillée mortuaire s’appelle ann noz-veil.

Certaines personnes privilégiées savent d’avance quand il doit y en avoir une dans la région.

Mon beau-père était de ce nombre. Il avait un bâton d’épine rouge qu’il appelait « son compagnon de nuit ». C’était un solide penn-baz, qui s’assujettissait au poignet, comme tous les penn-baz, à l’aide d’un cordonnet de cuir. Lorsque mon beau-père rentrait de la promenade, il ne manquait jamais d’aller suspendre son bâton à un clou derrière l’armoire. Or, deux ou trois jours avant qu’il dût y avoir une veillée funèbre dans le quartier, le bâton d’épine rouge se mettait à osciller, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, entre l’armoire et le mur, les heurtant à tour de rôle.

Quand il heurtait l’armoire, on entendait : doc.

Quand il heurtait le mur, on entendait : dic.

On eût dit le balancier d’une horloge, ou mieux le battant d’une cloche sonnant un glas.

Ce dic-a-doc ! dic-a-doc ! durait quelquefois une demi-heure.

Nous devenions pâles de terreur.

Mais le beau-père prononçait de sa voix tranquille :

— Ne faites pas attention ! c’est tout simplement qu’une noz-veil est proche.


(Conté par René Alain. — Quimper, 1887.)


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XXVI

La veillée du prêtre


Je me souviendrai toujours de cette date : c’était le 20 du mois de février. Je veillais le vicaire, un digne prêtre, mort le matin même. Il y avait encore avec moi, comme veilleurs, Fanch Savéant le menuisier, et une vieille filandière, Marie-Cinthe Corfec.

Le mort était assis dans un fauteuil, revêtu de ses plus beaux ornements. Il avait une figure reposée, presque souriante.

Nous disions les prières à voix basse, chacun à part soi.

Le silence et l’immobilité commençaient à m’assoupir. Craignant de m’endormir tout à fait, je proposai à Fanch et à Marie-Cinthe de réciter les grâces en commun, afin de nous tenir éveillés mutuellement.

Le menuisier ne demandait pas mieux, mais la vieille filandière, qui n’était jamais de l’avis d’autrui préféra aller s’asseoir à l’écart, près du foyer, pour continuer à prier seule.

Savéant et moi demeurâmes près du cadavre.

J’entrepris les grâces. Lui donnait les répons.

Tout à coup, il fit de la main un geste, comme pour me dire de me taire et d’écouter.

Je prêtai l’oreille.

— N’entendez-vous pas ? me demanda-t-il.

J’entendis un petit bruit clair, argentin, mais si léger, léger !… On eût dit le drelin-dindin d’une clochette lointaine, d’une menue clochette, aux sons purs comme du cristal, qui aurait tinté dans la campagne, à des lieues de nous.

Cela dura quelques secondes.

Puis, ce fut une musique suave qui semblait sortir des murs, du plancher, des meubles, de tous les points de la chambre.

Ni Savéant ni moi n’avions jamais entendu musique si douce.

Savéant regarda à droite, à gauche, pour voir d’où cela pouvait venir. Mais il ne découvrit rien.

La musique ayant cessé, j’allais reprendre les grâces interrompues, quand un bruit nouveau se produisit.

C’était, cette fois, un long bourdonnement monotone, On eût juré qu’un essaim d’abeilles venait de faire invasion dans la chambre, et qu’il se balançait d’une cloison à l’autre, cherchant quelque endroit où se suspendre.

— Ce n’est pas possible, me dit Savéant. Il doit y avoir des bourdons par ici.

Il prit un des cierges qui brûlaient devant le mort, l’éleva au-dessus de sa tête, le promena en l’air, mais nous eûmes beau fouiller des yeux les coins et recoins nous n’aperçûmes pas même l’ombre d’une mouche.

Le bourdonnement continuait cependant, tantôt strident, sonore, tantôt léger, confus, à peine perceptible.

Fanch et moi, nous étant rassis, nous restâmes longtemps à nous regarder l’un l’autre, tout pensifs.

Nous n’avions pas peur, mais nous étions troublés, à cause de l’étrangeté de ces choses. Nous étions comme dans un rêve.

Soudain, la grosse voix de Marie-Cinthe nous fit sursauter.

— Si vous voulez, disait-elle, vous viendrez vous chauffer à votre tour. Je prendrai votre garde auprès du mort.

Nous lui demandâmes si elle n’avait rien entendu. Elle répondit que non.

Et nous-mêmes, à partir de ce moment, nous n’entendîmes plus rien.


(Conté par A.-M. L’Horset. — Penvénan, 1889)


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XXVII

La veillée de Lôn


Lorsque mourut Lôn Ann Torfado[2], ainsi appelé parce que sa vie durant, il n’avait fait que mettre en pratique les préceptes d’Ollier Hamon le mauvais clerc[3], sa femme convia en vain le voisinage à venir faire près de son cadavre la veillée mortuaire.

— Je ne tiens cependant pas, se dit-elle, à veiller seule ce mécréant. J’aurais trop peur que, mort, il ne me jouât quelque farce plus vilaine encore que toutes celles qu’il m’a jouées de son vivant.

Ceci se passait un samedi soir.

Quoique l’heure fût quelque peu avancée, la femme de Lôn Ann Torfado se rendit au bourg.

Elle pensait :

— Je trouverai bien à l’auberge trois ou quatre mauvais sujets, de l’espèce de Lôn, qui ne demanderont pas mieux que de l’assister dans sa nuit dernière. Il suffira que je leur promette, pour les allécher, cidre et vin-ardent à discrétion.

Ce qu’elle prévoyait arriva.

Dans l’auberge actuellement tenue par les Lageat, et qui est à l’entrée du bourg, une troupe de buveurs menait grand tapage, en jouant aux cartes.

La femme de Lôn franchit le seuil et dit :

— Y a-t-il parmi les chrétiens qui sont ici quatre hommes charitables capables de me rendre un service ?

— Oui, répondit un des buveurs, pourvu qu’il ne s’agisse pas d’aller coucher avec vous, car vous avez passé l’âge.

— Il s’agit de veiller mon mari qui vient d’expirer. Je promets cidre et vin-ardent à discrétion.

— Aussi bien, garçons, fit en s’adressant à ses camarades, l’homme qui avait déjà parlé, l’aubergiste nous a menacés de nous jeter à la porte, au coup de neuf heures. Suivons cette femme. Nous continuerons notre partie chez elle, et la boisson ne nous coûtera rien.

— Allons ! s’écrièrent les autres.

La femme de Lôn retourna au logis, escortée de quatre gaillards à demi soûls et qui, tout le long du chemin, braillèrent à tue-tête.

— Nous voici arrivés, dit-elle en poussant la porte. Je vous prierai d’être un peu moins bruyants, par respect pour le mort.

Il était là, le mort, allongé sur la table de la cuisine. On avait jeté sur lui la nappe au pain, le seul linge à peu près convenable qu’il y eût dans la maison. Le visage toutefois était à découvert.

— Hé ! mais, s’écria un des veilleurs improvisés, c’est Lôn Ann Torfado !

— Oui, répondit la veuve. Il a trépassé dans l’après-midi.

Elle alla à une armoire, en tira verres et bouteilles, disposa le tout sur le banc-tossel et dit aux hommes :

— Vous boirez à votre soif. Moi, je vais me coucher.

— Oui, oui, vous pouvez laisser Lôn à notre garde. Nous l’empêcherons bien de s’échapper.

La femme partie, les hommes s’installèrent à une petite table placée près du mort, sur laquelle brûlait une chandelle et où un rameau de buis trempait, dans une assiette pleine d’eau bénite.

Je ne vous ai pas encore dit leurs noms. C’étaient Fanch Vraz, de Kerautret, Luch ar Bitouz, du Minn-Camm, et les deux frères Troadek, de Kerelguin. Tous, gens résolus et sans souci, que la présence d’un cadavre n’était pas pour impressionner.

Fanch Vraz sortit de la poche de sa veste un jeu de cartes qui ne le quittait jamais.

— Coupe ! dit-il à Guillaume Troadek. Et voilà le jeu en train.

Une heure durant, on joua, on but, on jura et sacra.

En entrant, les gars n’étaient ivres qu’à demi ; ils l’étaient maintenant tout à fait, sauf le plus jeune des Troadek. Celui-là avait un peu plus de pudeur que les autres.

— Tout de même, garçons, dit-il, ce n’est pas bien ce que nous faisons là. Ne craignez-vous pas que nous ayons à nous repentir de nous comporter ainsi à l’égard d’un mort ? Nous n’avons seulement pas récité un De profundis pour le repos de son âme.

— Ho ! ho ! ho ! ricana Luch ar Bitouz, l’âme de Lôn Ann Torfado ! Si tant est qu’il en ait jamais eu une, elle aimerait mieux jouer et boire avec nous, que d’entendre réciter des De profundis !

— Sacré Dié, oui ! appuya Fanch Vraz. C’était un fier chenapan que ce Lôn. Je suis sûr, tout mort qu’il est, que, si on lui proposait une partie, il l’accepterait encore.

— Ne dis pas de ces choses, Fanch.

— Nous allons bien le voir !

Joignant le geste à la parole, il brassa les cartes, et, comme c’était à lui la donne, au lieu de quatre jeux il en fit cinq.

— Vieux Lôn ! cria-t-il, il y en a un pour toi.

Alors se passa une chose terrible à dire.

Le mort, dont les mains étaient jointes sur la poitrine, laissa glisser peu à peu son bras gauche jusqu’à la table des joueurs, posa la main sur les cartes qui lui étaient destinées, les éleva au-dessus de son visage, comme pour les regarder, puis en fit tomber une, pendant qu’une voix formidable hurlait par trois fois :

— Pique et atout, damné sois-je ! Pique et atout ! Pique et atout !

Nos quatre lurons, d’abord pétrifiés par l’épouvante, eurent vite fait de trouver la porte. Et ce ne fut pas Fanch Vraz, malgré toute sa forfanterie, qui demeura le dernier. Ils se précipitèrent devant eux, dans la nuit, sans se demander quelle route ils faisaient. Jusqu’à l’aube ils vaguèrent ainsi, par les champs, semblables à des taureaux affolés. Lorsqu’avec le jour, ils regagnèrent enfin chacun leur maison, ils avaient tous au cou la couleur de la mort. Fanch Vraz expira dans la semaine. Les autres en réchappèrent, mais après avoir tremblé pendant prête d’une année une fièvre mystérieuse dont ils ne purent guérir qu’à force d’absorber de l’eau de la fontaine de Saint-Gonéry[4].


(Conté par Jeanne-Marie Corre. — Penvénan, 1886.)


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XXVIII

La porte ouverte


Ceci se passait à Lescadou, dans le vieux manoir de ce nom, sur les confins de Penvénan et de Plouguiel.

On y veillait le maître de maison, un certain Le Grand, mort dans la journée. La veillée comprenait d’abord les domestiques, hommes et femmes, puis quelques voisins et voisines qui étaient venus s’offrir, selon l’usage.

L’agonie de Le Grand avait été accompagnée de singulières choses. Pendant qu’il mourait, la chienne s’était mise à se démener dans sa niche, en poussant d’effroyables hurlements. Quand on alla à elle, pour l’apaiser, on la trouva en proie aux flammes, la chair à demi rôtie, et puant une odeur d’enfer.

Elle expira comme son maître rendait le dernier soupir. On vit en cela une étrange coïncidence.

À peine l’homme et l’animal furent-ils trépassés qu’il s’éleva un orage extraordinaire. Un mulon de paille qui était dans la cour fut transporté par la violence de la bourrasque à près de deux cents mètres plus loin, dans une prairie. Un vieil if se fendit de la cime aux racines.

Les gens qui veillaient devisèrent entre eux, longuement, de toutes ces choses.

On savait trop bien que Le Grand n’avait pas vécu exempt de reproche. Il avait toujours eu la réputation d’être dur pour les siens, impitoyable envers le pauvre monde.

Tout à coup, veilleurs et veilleuses se turent.

La porte venait de s’ouvrir, toute grande. On s’attendait à voir paraître quelqu’un… Mais il n’entra que du vent.

— Va vite fermer cette porte ! dit une femme à l’un des domestiques.

L’homme se leva, ferma l’huis, et revint prendre sa place au foyer. Mais il ne s’était pas rassis sur son escabelle, que la porte était de nouveau toute grande ouverte.

— Quel maladroit ! s’écria-t-on. On voit bien qu’il n’a jamais été à Paris[5].

— Je vous jure que je l’avais fermée, dit l’homme. Et il alla la fermer encore, en ayant soin, cette fois, de la pousser avec force, pour la bien assujettir dans son cadre.

— Là ! maintenant, si elle se rouvre, vous ne direz pas que c’est ma faute, grogna-t-il, en regagnant l’âtre.

— Ou tu n’es qu’une ganache, ou cette porte est ensorcelée ! fit un autre domestique ; vois, elle est plus ouverte que jamais.

— Va donc la fermer à ton tour. Pour moi, j’y renonce.

— Oh ! j’en viendrai à bout, quand le diable y serait ! Cet autre domestique était un gars solidement râblé, avec des bras de lutteur. Il empoigna le battant, le fit rouler sur ses gonds, furieusement, et s’y arc-bouta des deux épaules.

— Je parie, dit-il, que tous les vents du monde ne l’entre-bailleront plus !

Il n’avait pas fini de parler, que la porte lui frappait dans le dos et l’envoyait s’aplatir sur le sol, à deux pas. Il se ramassa, tout meurtri, jurant et sacrant :

— Mille malédictions rouges ! Qui est-ce qui se permet d’ouvrir cette porte ?

On entendit un long ricanement, et une voix qui disait :

— Ne te vantais-tu pas de la fermer, quand le diable y serait ?

L’homme fut effrayé, mais il voulut faire le brave :

— Je demande qui est celui qui se permet d’ouvrir cette porte, répéta-t-il.

— Moi ! répondit la voix, d’un ton si sec, si dur, si courroucé, que l’homme n’insista plus, et pour cause. Il lui semblait qu’une haleine de feu lui léchait la figure. Son épouvante était d’autant plus forte qu’il ne voyait personne.

Il vint, tout pâle, se perdre dans le groupe des veilleurs et des veilleuses, qui, eux aussi, tremblaient la fièvre froide, la fièvre de la peur.

L’horloge de la maison tinta lentement l’heure de minuit.

Et, quand le douzième coup eut sonné, les chandelles qui brûlaient auprès du lit du mort s’éteignirent comme d’elles-mêmes.

Il ne se trouva pas un dans l’assistance pour oser les rallumer ; en sorte que le cadavre demeura dans une obscurité profonde. On entendait par instants claquer les draps au vent de la porte ouverte, comme si c’eussent été les toiles d’une lessive étendue en plein air sur l’herbe des prés.

De minuit jusqu’à l’aube, les gens qui veillaient n’échangèrent pas une parole. Et plus une prière ne fut récitée. On se tenait rencognés les uns contre les autres, éclairés seulement par la braise du foyer et par la fumeuse lueur du lutic, de la chandelle de résine. On tâchait, avec les mains, de se boucher les oreilles et les yeux, et l’on attendait le jour avec impatience[6].


(Conté par Jeanne-Marie Corre, couturière. — Penvénan, 1888.)


Dès la mort, l’âme comparaît au tribunal de Dieu, pour y subir le jugement particulier. Mais, sitôt le jugement rendu, elle retourne sur le corps (non dedans), et elle reste là pendant toute la durée de l’enterrement, jusqu’après l’inhumation. En général, il n’est donné de la voir qu’au prêtre qui célèbre les funérailles. M. Dollo, lui, la voyait toujours et savait même en quel lieu d’alentour elle devait se rendre ensuite pour y accomplir sa pénitence[7].

Ce M. Dollo, recteur de Saint-Michel-en-Grève, fut un des prêtres les mieux renseignés sur tout ce qui touche à l’Anaon. Il savait en quelles directions s’étaient dispersées les âmes de tous les morts qu’il avait enterrés, sauf deux.

Outre les prêtres, peuvent encore voir la séparation de l’âme d’avec le corps, les personnes qui en ont reçu le don spécial ou à qui, pour une raison ou pour une autre, le mystère a été révélé.


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XXIX

L’âme vue sous la forme d’une souris blanche


Quoique Ludo Garel ne fût que domestique, ce n’était pas le premier venu. Il avait sans cesse l’esprit occupé d’une foule de choses auxquelles ne pense généralement pas le vulgaire. Ses continuelles méditations l’avaient mené très loin. Il avouait lui-même qu’il possédait à peu près à fond tout ce qu’il est donné à un homme de connaître.

— Toutefois, ajoutait-il, il y a encore un point qui m’embarrasse et sur lequel je n’ai aucune lumière : c’est la séparation de l’âme d’avec le corps. Quand j’aurai éclairci ce point, il ne me restera plus rien à apprendre.

Son maître, un des derniers survivants de la noble maison du Quinquiz, avait en lui grande confiance, le sachant homme d’honneur et de bon conseil.

Un beau jour, il le manda à son cabinet.

— Mon pauvre Ludo, lui dit-il, je ne suis pas du tout à mon aise aujourd’hui. Je couve, je crois, quelque mauvaise maladie, et j’ai le pressentiment que je n’en réchapperai pas. Si encore mes affaires étaient en règle !… Ce maudit procès que j’ai à Rennes me donne bien du tourment. Voici près de deux ans qu’il traîne. Si du moins je voyais le terminer à mon avantage, avant de mourir, je m’en irais le cœur plus léger. Je te tiens pour un garçon avisé, Ludo Garel. D’autre part, — tu me l’as assez prouvé, — il n’est pas de service que tu ne sois prêt à me rendre. Je te demande celui-ci, qui sera probablement le dernier. Demain matin, à la prime aube, tu te mettras en route pour Rennes. Tu feras visite à chacun des juges, et tu leur demanderas de se prononcer au plus vite ou pour ou contre moi. Tu as la langue bien pendue ; je compte que tu trouveras moyen de les disposer en ma faveur. Quant à moi, je vais me mettre au lit. Plaise à Dieu de ne me rappeler de ce monde que lorsque tu seras de retour.

Ludo, avant de prendre congé, s’efforça de relever les esprits abattus de son maître.

— Ne vous occupez que de vous remettre sur pied, monsieur le comte. Vous n’êtes pas encore mûr pour l’Ankou. Tâchez que je vous retrouve bien portant. Je me charge du reste, sur ma foi !

Il passa toute l’après-midi à faire ses préparatifs de voyage et à ruminer dans sa cervelle les discours qu’il tiendrait aux juges.

À la trouble-nuit[8], il se coucha, afin d’être réveillé de meilleure heure. Il dormit mal. Mille idées, mille propos incohérents lui galopaient dans la tête.

Soudain, il lui sembla entendre le chant du coq.

— Ho ! Ho ! se dit-il, voici la prime aube. Il est temps de déguerpir.

Et Ludo Garel en route.

On était au cœur de l’hiver. À peine s’il voyait clair pour marcher. Après une heure, une heure et demie de marche, il se trouva au pied d’un mur qui lui barrait le chemin. Il se mit à le longer, et arriva devant un escalier de pierre dont il gravit les degrés. C’était l’échalier d’un cimetière.

— Hum ! pensa Ludo, en se voyant entouré de tombes et de croix, heureusement que la mauvaise heure doit être passée depuis longtemps.

Il n’avait pas fini de se parler de la sorte qu’il vit une ombre se lever de terre et se diriger sur lui par une des allées latérales. Quand l’ombre fut toute proche, Ludo s’aperçut qu’il avait affaire en elle à un jeune homme de figure distinguée, vêtu d’étoffe noire et fine.

Il bonjoura le jeune homme.

— Bonjour, répondit celui-ci. Vous êtes de bonne heure en voyage.

— Je ne sais pas au juste quelle heure il peut être, mais le coq chantait quand j’ai quitté la maison.

— Oui, le coq blanc[9] ! repartit le jeune homme. Quel chemin faites-vous ?

— Je vais du côté de Rennes.

— Moi aussi. Si vous voulez bien, nous ferons un bout de route ensemble.

— Je ne demande pas mieux.

La mine et le ton du jeune homme inspiraient la confiance. Ludo Garel, un peu inquiet d’abord, fut bientôt enchanté de l’avoir pour compagnon, d’autant plus que le jour tardait terriblement à venir. Chemin faisant, ils causèrent. Peu à peu, Ludo devint expansif. Il mit l’inconnu du cimetière au courant de tout ce qui le concernait, de la maladie mystérieuse de son maître, des sombres pressentiments qu’il lui avait exprimés la veille, et du motif pour lequel il l’avait chargé d’entreprendre ce voyage. L’inconnu écoutait, mais ne disait presque rien.

Sur ces entrefaites, le chant du coq retentit dans une ferme voisine.

— Pour le coup, s’écria Ludo, l’aube va poindre.

— Pas encore, répondit le jeune homme. Le coq qui a chanté, c’est le coq gris.

En effet, le temps s’écoula, la nuit restait toujours aussi noire.

Nos gens continuèrent de marcher. Mais Ludo ayant vidé le sac de ses confidences, et l’inconnu ne paraissant pas disposé à livrer les siennes, la conversation languit, puis finit par s’éteindre.

Quand on ne cause pas, le jour, on s’ennuie ; la nuit, on a peur[10].

Ludo Garel commençait à dévisager son compagnon du coin de l’œil et à trouver son allure singulière. Il appelait la lumière de tous ses vœux. Enfin, un troisième coq chanta.

— Ah ! fit Ludo, avec un soupir de soulagement, cette fois du moins c’est le bon !

— Oui, répondit le jeune homme, cette fois c’est le coq rouge. Maintenant l’aube va blanchir le ciel. Mais vous voyez que vous l’aviez devancée de beaucoup. Il était à peine minuit quand vous êtes entré au cimetière où vous m’avez rencontré.

— C’est possible, fit Ludo à voix basse.

— Une autre fois, tâchez de tenir meilleur compte de l’heure. Si je ne vous avais accompagné jusqu’à ce moment, il vous serait arrivé plus d’une fâcheuse aventure.

— Grand merci, en ce cas ! murmura Ludo Garel humblement.

— Ce n’est pas tout. J’ai à vous dire qu’il est inutile que vous poursuiviez votre route. Le procès de votre maître est jugé depuis hier soir et c’est en faveur de votre maître que se sont prononcés les juges. Retournez donc près de lui, pour lui annoncer cette bonne nouvelle.

Jésus-Maria-Credo ! Tant mieux, en vérité. Monsieur le comte va guérir du coup !

— Non. Il va mourir, au contraire. À ce propos, Ludo Garel, il vous sera permis de voir la séparation de l’âme d’avec le corps. C’est une chose, je le sais, que vous désirez voir depuis longtemps.

— Vous l’ai-je dit ! s’exclama Ludo qui se demanda, un peu tard, s’il n’avait pas trop bavardé au long de la route.

— Vous ne me l’avez pas dit. Mais Celui qui m’a envoyé à votre secours vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même.

— Et je pourrai voir la séparation de l’âme d’avec le corps ?

— Vous la verrez. Votre maître trépassera tantôt, sur les dix heures, dix heures et demie. Comme on croira que vous êtes allé jusqu’à Rennes et que vous en êtes revenu (car vous ne soufflerez mot de notre rencontre), on insistera pour que vous preniez du repos. Mais refusez de vous coucher. Restez au chevet du comte, et ne quittez pas des yeux sa figure. Quand il sera mort, vous verrez son âme s’échapper de ses lèvres sous la forme d’une souris blanche. Cette souris disparaîtra aussitôt dans quelque trou. Vous ne vous en soucierez point. Par exemple, vous ne laisserez à personne le soin d’aller quérir la croix funéraire à l’église du bourg. Vous irez vous-même. Arrivé sous le porche, vous attendrez que la souris vous ait rejoint. N’entrez pas à l’église avant elle. Contentez-vous toujours de la suivre. C’est essentiel. Si vous vous conformez strictement à mes recommandations, vous saurez avant ce soir ce que vous aspirez tant à connaître. Et maintenant, Ludo Garel adieu !

Sur ce, l’étrange personnage s’évanouit en une vapeur légère, vite confondue avec celles qui montaient du sol humide, dans le jour naissant.

Ludo Garel s’en revint au Quinquiz.

— Dieu soit loué ! dit le maître en voyant entrer son domestique. Tu as eu raison, brave serviteur, de faire diligence. Je suis au plus bas. Si tu avais tardé d’une demi-heure, tu n’aurais guère trouvé qu’un cadavre. Comment cela a-t-il marché, à Rennes ?

— Vous avez gagné votre procès.

— Je t’en sais bon gré, mon ami. Grâce à toi, je puis mourir tranquille.

Cette fois, Ludo Garel ne tenta point de réconforter son maître par des paroles d’espérance. Il savait que la destinée[11] doit s’accomplir. Il alla tristement se placer à la tête du lit, de façon néanmoins à ne jamais perdre de vue le visage du comte. La salle était pleine de gens en larmes. La comtesse prit Ludo par le bras et lui dit à l’oreille :

— Vous êtes harassé de fatigue. Il ne manque pas ici de monde pour veiller mon pauvre mari. Allez dormir.

— Mon devoir, répondit le domestique, est de rester au chevet de mon maître jusqu’au dernier moment.

Et il resta, malgré toutes les instances.

Dix heures sonnèrent. Ainsi qu’avait prédit l’inconnu, le seigneur du Quinquiz entra en agonie. Une vieille femme entonna les « grâces. » L’assistance murmura les répons. Ludo Garel mêla sa voix à celles des autres, mais sa pensée n’était pas à la prière qu’il marmottait. Elle était toute tendue vers ce qui se passerait tout à l’heure, au moment de la séparation de l’âme d’avec le corps.

Le comte, cependant, commençait à balancer la tête de droite et de gauche, sur le traversin. C’est qu’il entendait venir la mort, sans savoir encore de quelle direction.

Tout à coup il se raidit. La mort l’avait touché.

Il poussa un long soupir, et Ludo vit son âme s’exhaler de ses lèvres sous la forme d’une souris blanche.

L’homme du cimetière avait dit vrai.

La souris ne fit d’ailleurs que paraître et disparaître.

La vieille femme qui avait entonné les « grâces » entreprit le De profundis. Ludo profita, pour s’esquiver, de l’émotion causée par la fin dernière du comte. Et de trotter, par un sentier de traverse, jusqu’au bourg. L’ordre n’était pas encore donné, au Quinquiz, d’aller quérir la croix funéraire, qu’il était déjà sous le porche de l’église. La souris blanche y arrivait presque en même temps que lui. Il la laissa pénétrer la première dans la nef. Elle se mit à trottiner vite et menu. Mais lui, faisait de grandes enjambées, et il put ainsi la suivre, sans trop de peine. Trois fois, il fit derrière elle le tour de l’église. Le troisième tour terminé, elle sortit de nouveau par le porche. Ludo se précipita sur ses traces, tenant embrassée sur sa poitrine la croix funéraire qu’il avait enlevée au passage. Les sonnailles de la croix tintaient, tintaient, et la souris détalait, détalait. La souris, la croix et Ludo qui la portait parcoururent ensemble tous les champs du Quinquiz. La petite bête blanche sautait par-dessus chaque barrière, comme le maître avait coutume de faire, de son vivant, puis longeait les quatre fossés.

Une fois fini le tour des champs, elle reprit la direction du manoir. Arrivée dans l’aire, elle s’achemina vers un bâtiment isolé où l’on enfermait les instruments de labour. Sur tous elle posa les pattes[12]. Charrues, hoyaux, bêches, à tous elle dit adieu.

De là, elle regagna la maison.

Ludo la vit grimper sur le cadavre et se laisser mettre avec lui dans le cercueil.

Le clergé vint chercher le corps. La messe d’enterrement fut chantée ; le cercueil fut descendu dans la fosse. Mais dès que le prêtre célébrant l’eut aspergé d’eau bénite, dès que les proches parents eurent jeté dessus les premières mottes de terre, Ludo en vit sortir derechef la souris blanche.

Le jeune homme inconnu lui avait expressément recommandé de la suivre jusqu’au bout, fut-ce par ronce, épine ou fondrière.

Le voilà donc de planter là l’enterrement et de se remettre à pèleriner derrière la souris.

Ils traversèrent des bois, franchirent des marais, escaladèrent des fossés, passèrent des bourgs, tant et si bien qu’ils aboutirent à une vaste lande au milieu de laquelle se dressait le tronc à demi desséché d’un arbre. Il était si vieux, si pelé, qu’on n’aurait su dire si c’était un tronc de hêtre ou de châtaignier. L’intérieur en était creux. Vraiment, il ne se maintenait debout que par miracle. Encore sa maigre écorce était-elle fendue de haut en bas. La souris se glissa dans une de ces fentes, et Ludo vit aussitôt apparaître le seigneur du Quinquiz dans le creux de l’arbre.

— O mon pauvre maître, s’écria-t-il, les mains jointes, que faites-vous ici ?

— Tout homme, mon cher Ludo, doit faire sa pénitence à l’endroit que Dieu lui assigne.

— Puis-je au moins vous venir en aide de quelque façon ?

— Oui, tu le peux.

— Comment ?

— En jeûnant pour moi, l’espace d’un an et un jour. Si tu le fais, je serai délivré pour jamais, et ta béatitude suivra de près la mienne.

— Je le ferai, répondit Ludo Garel.

Il tint promesse. Son jeûne accompli, il mourut.


(Conté par Marie-Louise Bellec, couturière. — Port-Blanc.)


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XXX

L’âme vue sous la forme d’un moucheron[13]


Yvon Penker était un homme sage, et qui vivait dans la crainte de Dieu. Il avait pour meilleur ami Pezr Nicol. Pezr Nicol tomba gravement malade et fit aussitôt mander Yvon Penker.

— Je sens que je vais mourir, lui dit-il. Tu es l’homme que j’ai le plus aimé et estimé en ce monde. Je voudrais que tu m’assistes jusqu’à mon dernier moment.

Penker répondit :

— Je ne te quitterai pas.

Et il s’installa, en effet, au chevet de son ami. Vers le milieu de la nuit, Nicol lui dit d’une voix oppressée :

— Donne-moi ta main.

Dès que Penker eut mis la main dans la sienne, le moribond trépassa.

Penker qui le regardait mourir, les yeux pleins de larmes, vit alors sortir de sa bouche un moucheron (eur fubuenn), un moucheron grêle, aux ailes ténues, pareil aux éphémères que l’on voit tourbillonner les soirs d’été au bord des ruisseaux.

L’insecte alla tremper ses pattes dans une bassinée de lait qui était là, sur une table. Puis il voleta tout à travers la pièce et, brusquement, disparut.

— Que peut-il être devenu ? se demandait Yvon Penker.

Il ne tarda pas à le voir reparaître.

Cette fois, le moucheron se posa sur le cadavre et y resta. Il se laissa même enfermer dans la bière avec le mort.

Penker ne le revit plus qu’au cimetière. Comme les premières mottes de terre roulaient dans la fosse, le moucheron s’évada du cercueil. Penker comprit alors seulement que ce moucheron devait être l’âme de Pezr Nicol, et il résolut de le suivre en quelque lieu qu’il allât.

Or, le moucheron se rendit dans une lande située non loin de la ferme où Pezr Nicol habitait de son vivant. Là, il se posa sur une épine d’ajonc.

— Pauvre chère petite mouche, que venez-vous faire ici ? demanda Penker, l’homme sage.

— Tu me vois donc !

— Je vous vois, puisque je vous parle. Dites-moi, ne seriez-vous l’âme du défunt Pezr Nicol qui fut mon meilleur ami en ce monde ?

— Si, Yvon, je suis ton ami mort, je suis Pezr Nicol.

— Viens donc avec moi en ma maison. Je t’y mettrai dans un coin où tu seras bien tranquille, et nous converserons ensemble de temps en temps, comme autrefois.

— Je ne peux, mon pauvre Yvon. Ici est la place que Dieu m’a fixée pour y faire ma pénitence, et je dois y demeurer pendant cinq cents ans. Il faut que le bon Dieu t’aime bien pour t’avoir permis de reconnaître mon âme sous cette forme de moucheron.

— Oh ! je ne t’ai pas perdu de vue un seul instant depuis l’heure où tu t’es séparé de ton corps. Si pourtant ! je me trompe ; pendant quelques minutes tu as disparu, sans que j’aie pu me rendre compte en quel lieu tu pouvais être. Mais d’abord dis-moi, je te prie, pourquoi tu as commencé par tremper tes pattes dans la jarre de lait ?

— Ne devais-je pas me blanchir, avant de comparaître devant le grand Juge ?

— Et ensuite, quand tu t’es esquivé, après avoir voleté de ci de là tout au travers de la maison, qu’es-tu devenu ?

— Si tu m’as vu voleter de ci de là tout au travers de la maison, c’est qu’il fallait que je prisse congé de chacun des meubles. Lorsque ensuite je me suis esquivé, c’était encore pour aller, dans la cour et dans les étables, prendre congé des instruments qui m’avaient servi naguère et des bêtes qui m’avaient aidé au labour. Cela fait, je me suis présenté au tribunal de Dieu.

— Tu n’a pas été longtemps à faire tout cela.

— Les âmes ont des ailes qui vont vite.

— Mais pourquoi t’es-tu laissé enfermer dans le cercueil avec ton corps ?

— J’étais tenu d’y rester jusqu’à ce que Dieu eût prononcé ma sentence.

— J’aurais souhaité qu’il te permît d’accomplir une partie de ta pénitence en ma maison, auprès de moi pendant le temps que j’ai encore à vivre. Dieu doit savoir que nous nous aimions d’une amitié rare, Pezr Nicol.

— Il le sait, en effet, Yvon Penker. Sois certain qu’il ne tardera pas à nous réunir. Avant peu, ton âme sera venue me rejoindre dans cette lande.

Trois mois après, jour pour jour, on enterrait Yvon Penker, l’homme sage[14].


(Conté par Catherine Carvenec. — Port-Blanc.)


L’âme apparaît aussi sous la forme d’une fleur, d’une grande fleur blanche ; elle est plus belle à mesure qu’on s’approche d’elle et s’éloigne quand on veut la cueillir.


XXXI

La femme aux deux chiens


Ceci se passait au temps où les toiles de Basse-Bretagne étaient renommées entre toutes. Il n’y avait pas alors, à Penvénan ni aux alentours, de fileuse qui filât aussi fin que Fant Ar Merrer, de Crec’h-Avel. Tous les mercredis, elle allait à Tréguier vendre son fil. Un mardi soir elle se dit :

— Il faudra que demain je sois sur pied de bonne heure.

Elle se coucha avec cette préoccupation.

Au milieu de la nuit, elle se réveilla et fut étonnée de voir qu’il faisait déjà presque clair. Elle se leva en grande hâte, s’habilla, jeta sur ses épaule son paquet d’écheveaux et se mit en route.

Arrivée au pied de la montée qui mène vers Croaz-Ar-Brabant[15], elle fit rencontre d’un jeune homme.

Ils se bonjourèrent mutuellement et cheminèrent côte à côte jusqu’à la croix.

Là, le jeune homme prit Fant Ar Merrer par le bras et lui dit :

— Arrêtons ici.

Il la poussa dans la douve, contre le talus, et se plaça devant elle comme pour la protéger.

À peine se furent-ils ainsi rangés de la route, que Fant entendit venir un bruit épouvantable. Jamais elle n’avait ouï fracas pareil. Il y aurait eu, à la file, cent lourdes charrettes lancées au galop, qu’elles n’auraient pas fait plus de train.

Le bruit approchait, approchait.

Fant tremblait de tous ses membres. Néanmoins elle cherchait à voir ce que ceci pouvait être.

Une femme passa dans la route, courant à perdre haleine, elle allait si vite qu’on entendait palpiter les ailes de sa coiffe, comme si c’eussent été deux ailes d’oiseau. Ses pieds nus touchaient à peine le sol ; il en pleuvait des gouttes de sang. Ses cheveux dénoués flottaient derrière elle. Elle agitait les bras, en des gestes désespérés, et hurlait lugubrement.

C’était une plainte si angoissante, que Fant Ar Merrer en avait froid jusque sous les ongles.

Cette femme était poursuivie par deux chiens qui semblaient se disputer entre eux à qui la dévorerait.

De ces chiens, l’un était noir, l’autre blanc[16].

C’étaient eux qui faisaient tout le vacarme.

À chacun de leurs bonds, les entrailles de la terre résonnaient.

La femme fuyait dans la direction de la croix.

Fant Ar Merrer la vit s’élancer sur les marches du calvaire. À ce moment le chien noir était parvenu à la saisir par le bas de sa jupe. Mais elle, se précipitant, étreignit l’arbre de la croix et s’y tint cramponnée de toutes ses forces.

Le chien noir disparut aussitôt, en lâchant un aboi terrible.

Le chien blanc resta seul auprès de la malheureuse et se mit à lécher ses blessures.

Le jeune homme dit alors à Fant Ar Merrer :

— Vous pouvez maintenant continuer votre route. Il n’est que minuit. Ne vous exposez plus à voir ce que vous avez vu. Je ne serai pas toujours là pour vous protéger. Il y a des heures où il ne faut pas être sur les chemins. Quant vous arriverez à Kervénou, entrez dans la maison qui est là. Vous y trouverez un homme en train de mourir. Passez le reste de la nuit à réciter près de son chevet les prières des agonisants et ne sortez de cette maison qu’à l’aube. Quant à moi, je suis votre bon ange.


(Conté par Marie-Louise Bellec. — Port-Blanc.)


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À Bénodet, et dans la région, au moment où le cercueil sort de l’église, après la messe d’enterrement, les porteurs ont coutume de le heurter à la muraille. Ils agissent ainsi, selon d’aucuns, pour dire adieu à l’église, au nom du mort ; selon d’autres, pour demander à saint Pierre d’ouvrir toutes grandes à l’âme les portes du paradis.

Au moment où le prêtre jette sur le cercueil la première pelletée de terre, il peut voir dans son livre d’heures quel doit être le sort de la personne enterrée. Mais il lui est interdit de divulguer ce secret, sous peine de prendre — fût-ce en enfer — la place du défunt.

Il est un moyen à la portée de tous pour savoir si une âme est damnée ou non.

Il suffit de se rendre, au sortir du cimetière, aussitôt après l’enterrement, dans un lieu élevé et découvert, d’où l’on ait vue sur une certaine étendue de pays. De là-haut, on crie le nom du mort par trois fois, dans trois directions différentes. Si une seule fois l’écho prolonge le son, c’est que l’âme du défunt n’est point damnée.


Si les fleurs qu’on place sur le lit où repose un mort se fanent dès qu’on les y pose, c’est que l’âme est damnée ; si elles ne se fanent qu’au bout de quelques instants, c’est que l’âme est en purgatoire, et plus elles mettent de temps à se faner, moins longue sera la pénitence.

Mais, pour avoir des renseignements sûrs, il n’est que de s’adresser :

1o À l’Agrippa ;

2o À la messe de trentaine ou ofern drantel.

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XXXII

L’Agrippa[17], ou Vif, ou Égremont


L’Agrippa est un livre énorme. Placé debout, il a la hauteur d’un homme.

Les feuilles en sont rouges, les caractères en sont noirs.

Tant qu’on n’a pas à le consulter, on doit le maintenir fermé à l’aide d’un gros cadenas.

C’est un livre dangereux. Aussi ne faut-il pas le laisser à portée de la main. On le suspend, au moyen d’une chaîne, à la plus forte poutre d’une pièce réservée. Il est nécessaire que cette poutre ne soit pas droite, mais tordue.

Le nom de ce livre varie avec les pays.

En Tréguier, il s’appelle l’Agrippa ; dans la région de Châteaulin, l’Egremont ; aux alentours de Quimper, Ar Vif.

Ce livre est vivant[18]. Il répugne à se laisser consulter. Il faut être plus fort que lui pour lui arracher ses secrets.

Tant qu’on ne l’a pas dompté, on n’y voit que du rouge. Les caractères noirs ne se montrent que lorsqu’on les y a contraints, en rossant le livre, comme un cheval rétif. On est obligé de se battre avec lui, et la lutte dure parfois des heures entières. On en sort baigné de sueur.

Primitivement, il n’y avait que les prêtres à posséder des agrippas. Chacun d’eux a le sien. Le lendemain de leur ordination, ils le trouvent à leur réveil sur leur table de nuit, sans qu’ils sachent d’où il leur vient et qui le leur a apporté.

Pendant la grande Révolution, beaucoup d’ecclésiastiques émigrèrent. Quelques-uns de leurs agrippas tombèrent entre les mains de simples clercs qui, durant leur passage aux écoles, avaient appris l’art de s’en servir. Ceux-ci les transmirent à leurs descendants. Ainsi s’explique la présence dans certaines fermes du « livre étrange. »

Le clergé sait combien il a été détourné d’agrippas, et quels sont les profanes qui les détiennent.

Un ancien recteur de Penvénan disait :

— Il y a dans ma paroisse deux agrippas qui ne sont pas où ils devraient être.

Le prêtre ne fait mine de rien, tant que le détenteur est en vie ; mais, lorsque aux approches de la mort il est appelé à son chevet, après avoir entendu la confession du moribond, il lui parle en ces termes :

— Jean, ou Pierre, ou Jacques, vous aurez un poids bien lourd à porter par delà le tombeau, si vous ne vous en êtes débarrassé dans ce monde.

Le moribond demande avec étonnement :

— Quel est ce poids ?

— C’est le poids de l’agrippa qui est en votre maison, répond le prêtre. Livrez-le moi, sinon, ayant un tel fardeau à traîner, vous n’arriverez jamais jusqu’au paradis.

Il est rare que le moribond n’envoie point aussitôt détacher l’agrippa.

L’agrippa, détaché, cherche à faire des siennes. Il mène un sabbat à travers toute la ferme. Mais le prêtre l’exorcise et le fait tenir tranquille. Puis il commande aux personnes qui sont là d’aller quérir un fagot d’ajonc. Il y met le feu lui-même. L’agrippa est bientôt réduit en cendres. Le prêtre recueille alors cette cendre, l’enferme dans un sachet, et passe le sachet au cou du moribond, en disant :

— Que ceci vous soit léger !

Il est difficile à un recteur de dormir à l’aise, tant qu’il reste un seul agrippa dans sa paroisse, entre d’autres mains que les siennes ou celles de ses vicaires.


Il n’est pas nécessaire d’être prêtre pour savoir quand un homme qui n’est pas du métier possède un agrippa.

L’homme qui possède un agrippa sent une odeur particulière. Il sent le soufre et la fumée, parce qu’il a commerce avec les diables. C’est pourquoi l’on s’écarte de lui.

Puis, il ne marche pas comme tout le monde. Il hésite dans chaque pas qu’il fait, de crainte de piétiner une âme.

L’homme qui possède un agrippa ne peut plus s’en défaire sans le secours du prêtre, et seulement à l’article de la mort.

Loizo-goz, de Penvénan, en avait un qui l’embarrassait fort ; il n’eût pas demandé mieux que de le passer à quelque autre. Il le proposa à un cultivateur de Plouguiel qui l’accepta.

Une nuit, on entendit dans tout le pays un vacarme épouvantable. C’était Loizo-goz qui conduisait l’agrippa à Plouguiel, en le tirant par sa chaîne.

Au retour, Loizo-goz chantait gaîment. Il se sentait un poids de moins sur le cœur. Mais, à peine rentré chez lui, toute sa joie tomba. L’agrippa était déjà revenu occuper son ancienne place.

À quelque temps de là, Loizo-goz fit un grand feu d’ajonc sec et y jeta le mauvais livre. Mais les flammes, au lieu de dévorer l’agrippa, s’en écartaient.

— Puisque le feu n’y peut rien, essayons de l’eau ! se dit Loizo-goz.

Il traîna le livre à la grève de Buguélès, monta dans une barque, gagna le large, et lança à la mer l’agrippa auquel il avait eu soin d’attacher plusieurs grosses pierres, afin de le faire descendre jusqu’au fond de l’abîme et de l’y maintenir.

— Là, pensa-t-il, cette fois du moins nous voilà séparés pour jamais.

Il se trompait.

Comme il s’en revenait par la grève, il entendit derrière lui un bruit de chaîne dans les galets. C’était l’agrippa qui achevait de se débarrasser des grosses pierres. Loizo-goz le vit passer à côté de lui, rapide comme une flèche. Au logis, il le retrouva, suspendu à la poutre accoutumée. La couverture, les feuillets étaient secs. Il semblait que l’eau de la mer ne les eût même pas touchés.

Loizo-goz dut se résigner à garder son agrippa.


(Conté par Baptiste Geffroy dit Javré. — Penvénan, 1886.)


L’agrippa contient les noms de tous les diables et enseigne le moyen de les évoquer.

On peut savoir, grâce à lui, si tel défunt est damné.

Le prêtre qui vient de célébrer un enterrement va aussitôt consulter son agrippa. À l’appel de leurs noms, tous les démons accourent. Le prêtre les interroge un à un.

— As-tu pris l’âme d’un tel ?

Si tous répondent : Non, c’est que l’âme est sauvée.

Pour les congédier, le prêtre les appelle de nouveau par leurs noms, mais en commençant par le nom du diable qui est arrivé le dernier, et ainsi de suite.

Les ignorants qui se mêlent de lire dans l’Agrippa, dans l’Egremont, ou dans le Vif, sont durement châtiés de leur imprudence.

Le curé de Pluguffan[19] entra un jour dans la sacristie pensant y trouver le bedeau, dont il avait besoin. La sacristie était vide.

— Il ne doit cependant pas être loin, se dit le curé, car voici ses sabots.

Il appela :

— Jean ! Jean ! Pas de réponse.

Il allait sortir, impatienté, quand il aperçut son « Vif » tout grand ouvert sur la table, à la page où sont inscrits les noms des démons.

— Ah ! je comprends ! s’écria-t il. Jean aura invoqué les diables et n’aura pas su les congédier. Ils l’ont emporté dans l’enfer. Pourvu que je n’arrive pas trop tard !

Très vite, il se mit à débiter la kyrielle des noms, en commençant par la fin.

Aussitôt, le bedeau reparut. Il était déjà tout noir. Sur son crâne, ses cheveux étaient roussis.

Il fut longtemps sans recouvrer l’usage de la parole, tant sa terreur avait été grande[20]. Quant à ce qu’il avait vu dans son voyage, il ne s’en ouvrit jamais à personne, pas même à sa femme[21].


(Conté par René Alain. — Quimper.)


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XXXIII

L’Ofern drantel
(LA MESSE DE TRENTAINE)


Autrefois, c’était l’habitude de faire célébrer pour chaque défunt une trentaine, c’est-à-dire une série de trente services. Les prêtres disaient les vingt-neuf premières messes à leur église de paroisse. Mais la trentième, il était d’usage de l’aller dire à la chapelle de saint Hervé, sur le sommet du Ménez-Bré[22]. C’est cette messe de trentaine que les Bretons appelle Ann ofern drantel.

Elle se célébrait à minuit. On la disait à rebours, en commençant par la fin.

Sur l’autel on n’allumait qu’un des cierges.

Tous les défunts de l’année se rendaient à celle messe ; tous les diables aussi y comparaissaient.

Le prêtre qui l’allait dire devait être à la fois très savant et très hardi. Dès le bas de la montagne, il se déchaussait, et gravissait la pente pieds nus, car il fallait qu’il fût « prêtre jusqu’à la terre ». Il montait, tenant d’une main un bénitier d’argent, brandissant de l’autre un goupillon et faisant de tous côtés de continuelles aspersions. Souvent il avait peine à avancer, tant se pressaient autour de lui les âmes défuntes, avides de recevoir quelques gouttes d’eau bénite et de se procurer de la sorte un soulagement momentané.

La veille, il avait fait transporter dans la chapelle un fort sac de graines de lin.

La messe dite, il commençait l’appel des diables,

dans le porche. Ils accouraient, en poussant, des hurlements sauvages. C’était le moment terrible. Malheur à l’officiant, s’il perdait la tête ! Il imposait silence aux démons, les faisait défiler devant lui un à un, les obligeait à montrer leurs griffes pour voir si l’âme du défunt, à l’intention de qui il avait célébré l’ofern drantel, n’était pas tombée en leur possession, puis les renvoyait à mesure, en distribuant à chacun une graine de lin, car les diables ne consentent jamais à s’en aller les mains vides. S’il commettait une seule omission, il était contraint en échange de livrer sa propre personne. Il encourait donc sa damnation éternelle.

Un soir, un jeune prêtre, encore novice en ces matières, se chargea imprudemment d’aller dire l’ofern drantel à Ménez-Bré.

Il eut le malheur de se troubler.

Les diables aussitôt se ruèrent sur lui.

Par un hasard providentiel, Tadik-Coz[23] était encore en oraison, dans son presbytère de Bégard, à deux lieues de Bré. Ayant entendu quelque bruit du côté de la montagne, il prêta l’oreille :

— Ho ! Ho ! se dit-il, il y a du grabuge là-haut !

Vite, il sella son bidet de Cornouailles qui allait comme le vent.

Quand il arriva à la chapelle, les diables emportaient déjà le jeune prêtre dans leurs griffes, par une brèche qu’ils avaient ouverte dans le pignon.

Tadik-Coz put cependant saisir par une jambe son pauvre confrère. Les diables n’essayèrent pas de lutter contre lui. Ils avaient trop appris à le craindre. Sa vue seule les mit en fuite. Ils disparurent avec des cris de rage. Le jeune prêtre fut sauvé. Tadik-Coz se contenta de le sermonner de sa bonne voix tranquille.

— Mon enfant, lui dit-il, pour faire ce que nous faisons, nous, les vieux, attendez que vous ayez notre expérience. Que cette leçon vous soit profitable !


(Conté sur le Ménez-Bré, par Rénéan Auffret de Pédernek, 1889.)


Ce Tadik-Coz était un maître pour célébrer l’ofern drantel. On prétend que, depuis qu’il est mort, il n’y a plus de prêtre qui sache la dire.

Il fit une fois un de ces miracles qui ne sont possibles qu’à Dieu.

Il venait de célébrer la messe de trentaine pour un défunt de Tréglamus[24]. Or, en passant la revue des démons, il vit que l’un d’eux tenait entre ses griffes l’âme de ce défunt. Un autre que Tadik-Coz se fût dit :

— Le mort est dûment damné ; il n’y a plus rien à faire.

Mais Tadik-Coz était un gaillard qui ne se décourageait pas aisément. Je crois bien que, pour sauver une âme, il aurait été nu-pieds jusqu’en enfer.

— Hé, l’ami ! dit-il au démon, tu as l’air bien fier de ce que tu tiens là ! Franchement, il n’y a pas de quoi t’enorgueillir à ce point. J’ai connu le défunt, quand il était encore de ce monde. Un pauvre hère, en vérité ! Il a déjà eu tant de misère pendant sa vie, que ton enfer lui apparaîtra presque comme un lieu de délices. Quand on a pâti comme lui sur la terre, on n’a pas grand chose à craindre, même d’une éternité de tourments.

— C’est un peu vrai, répondit le démon. Je n’ai aucun plaisir à le vexer. Et, ma foi, je ne demanderais pas mieux que de faire un échange.

— Je te le propose, cet échange.

— Quel âme me livreras-tu à la place ?

— La mienne…, mais à une condition !

— Parle.

— Voici : vous autres, diables, vous passez pour être très fins. Moi, de mon côté, à tort ou à raison, je ne me considère pas comme un imbécile. Gageons que tu ne me mettras pas à court !

— Soit.

— Entendons-nous bien, n’est-ce pas ? Si je perds, mon âme est à toi ; si je gagne, elle me reste. Dans les deux cas, celle que tu détiens ne t’appartient plus. Commence par la lâcher.

Le diable desserra ses griffes. L’âme du défunt de Tréglamus s’envola, légère, en souhaitant mille bénédictions à Tadik-Coz.

— Allons ! reprit celui-ci, j’attends !

Le diable se grattait l’oreille.

— Eh bien ! dit-il à la fin, fais-moi voir quelque chose que je n’ai pas encore vu.

— Ce n’est que cela ! Au moins, tu n’es pas difficile à contenter.

Tadik-Coz mit la main à la poche de sa soutane et en sortit une pomme et un couteau. Avec le couteau, il coupa en deux la pomme. Puis, montrant au diable interloqué l’intérieur du fruit.

— Regarde ! dit-il.

Et, comme le diable ne paraissait pas comprendre, il ajouta :

— Tu as sans doute vu l’intérieur de bien des pommes, mais l’intérieur de celle-ci, tu ne l’avais certainement pas encore vu !

Le démon demeura penaud ; il dut s’avouer vaincu, et Tadik-Coz rentra dans son presbytère de Bégard en se frottant joyeusement les mains.


(Conté par Naïc Fulup du Hinger-Vihan, en Pédernek, 1889).


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  1. Cf. P. Sébillot, Coutumes populaires de la Haute-Bretagne, p. 156. — [M. L.]
  2. Torfado, forfaits.
  3. On peut lire dans les Gwerziou Breiz-Izel (tome II, page 293) une version, d’ailleurs très incomplète, de cette ballade du mauvais clerc, qui a joui naguère d’une grande vogue par toute la zone maritime du pays trégorrois. Le nom d’Olivier Hamon y est resté synonyme de « vaurien », de « débauché», ou mieux de fanfaron de vices. Cet Olivier Hamon, « natif du canton » (il a soin de ne pas spécifier), fut destiné par ses parents à la prêtrise, tourna bride dès les premières années d’étude, se fit valet, se maria, mangea la dot de sa femme, battit le pays et « mourut dans la peau d’un chien ».
  4. La fontaine de Saint-Gonéry, en Plougrescant, attire nombre de malades. Le sentier qui y mène est tellement fréquenté que le propriétaire du pré où elle se trouve l’a fait paver. La vieille complainte du saint recommande surtout son eau pour la guérison des « maux de tête ». Mais elle est aussi très efficace pour la fièvre, moins cependant que les pincées de terre prises au tombeau du pieux thaumaturge et qu’on se suspend au cou, dans un petit sachet de toile.
  5. Je ne sais si ce dicton a cours ailleurs qu’en Bretagne. Au dire des Bretons, il faut aller à Paris pour apprendre à fermer les portes derrière soi.
  6. Cf. A. Orain, La veillée du mort, in Mélusine, t. IV, c. 44. [L. M.].
  7. Cf. P. Sébillot, Coutumes populaires de la Haute-Bretagne, p. 162. Sur les dangers que court l’âme lorsqu’elle se sépare du corps, v. aussi : H. de Charencey, Traditions populaires du département de l’Orne (Mélusine, I, col. 97) et X. Thiriat, Croyances, superstitions, préjugés, usages et coutumes dans le département des Vosges (Mélusine, F, col. 456). M. Bogros, dans son livre intitulé : À travers le Morvan (Château-Chinon, 1873), rapporte des superstitions analogues. — [L. M.].
  8. Ann troubl-noz, le crépuscule, ou mieux, l’heure d’entre chien et loup, comme disaient nos pères.
  9. Les coqs blancs et les coqs gris, me dit ma conteuse, passent pour des écervelés, des volatiles sans jugeotte. Ils ne savent pas distinguer quand point le vrai jour et chantent hors de propos. Aussi ne doit-on pas se fier à leur chant.
  10. Je ferai remarquer que c’est une femme qui raconte.
  11. Ar blanêdenn (la planète), disait ma conteuse. C’est l’expression consacrée.
  12. Le seigneur du Quinquiz, dont il est question dans cette légende, était apparemment un de ces gentilshommes-paysans, jadis nombreux en Basse-Bretagne, qui se rendaient aux champs, l’épée au côté, et la suspendaient à quelque tronc de chêne, pour prendre en main le manche de la charrue. Il y en avait parmi eux qui ne dédaignaient pas de disputer aux simples laboureurs, dans les marradek, la palme du charruage.
  13. Cf. P. Sébillot, Coutumes populaires de la Haute-Bretagne, p. 151 et 157 ; E. Cosquin, Contes populaires de Lorraine, II, p. 175 : Le papillon blanc ; A.-G. Contis, Mœurs et coutumes de l’Épire et particulièrement du bourg de Vissani (Mél., IV, col. 126). [L. M.].
  14. Il me souvient d’avoir entendu, dans mon enfance, raconter cette même légende, mais avec des détails beaucoup plus circonstanciés, à Miliau Arzur, le roi des conteurs du pays de Ploumilliau. J’ai fait bien des recherches pour le retrouver sous cette forme plus complète. Je n’ai pas abouti. Il y avait, en particulier, un dialogue tout à fait saisissant entre l’âme du mort, d’une part, et les instruments de labour, puis les bêtes, d’autre part. À chacune des bêtes et à chacun des instruments, l’âme demandait : Pe drouk, pe fall am eus grêt ganid ? (Est-ce le bien, est-ce le mal que j’ai fait avec toi ?)

    Elle avait l’air de les appeler en témoignage. La phrase que je cite m’est restée dans la mémoire, sans doute à cause de la persistance avec laquelle elle se répétait dans le récit.

  15. La Croix de Brabant (?), au carrefour des routes qui vont de Penvénan à la Roche-Derrien, et de Tréguier au Trévou.
  16. Cf la lutte du corbeau et de la colombe sur le mur du cimetière. Luzel, Lég. chrét., 173. V. aussi Lég. chrét., I, p. 185 et p 202. — [L. M.]
  17. Cf. Luzel, Lég. chrét., t. II. p. 361 et 371, 374. — [L.-M.]
  18. De là peut-être ce nom bizarre de « Ar Vif » (le vif) qu’on lui donne en Basse-Cornouailles.
  19. Finistère
  20. Des histoires semblables se racontent un peu partout dans la Basse-Bretagne. J’en ai recueilli plus de vingt variantes, et dans les endroits les plus divers. La légende est la même : le lieu de la scène change seul, ainsi que les noms des personnages en cause.
  21. Cf. L. Decombe, Le diable et la sorcellerie en Haute-Bretagne, in Mélusine, t. III, col. 61. — Je m’aperçois en relisant les bonnes feuilles de l’introduction que j’ai suivi une autre version légendaire que celle qu’a donnée M. Le Braz dans le texte ; les deux versions existent : tantôt on raconte que l’Agrippa est écrit en lettres rouges sur papier noir, tantôt au contraire qu’il est écrit en lettres noires sur papier rouge. — [L. M.]
  22. Le Ménez-Bré (la montagne des montagnes) est un monticule isolé qui se dresse en avant de la chaîne principale de l’Arez, moitié dans la commune de Pédernek, moitié dans celle de Louargat. Il est pour le pays trégorrois ce que sont le Ménez-Mikel pour la Haute-Cornouaille et le Ménez-Hom pour la côte ouest du Finistère, une sorte de montagne sainte ; on ne saurait voyager dans les arrondissements de Lannion ou de Guingamp, sans voir au loin sa grande croupe bleue, et la petite chapelle qui la surmonte. Cette chapelle est placée sous l’invocation de saint Hervé, patron des poètes populaires et des nomades chanteurs de complaintes. Il vécut aveugle, comme Homère, et dompta les loups. Un escalier de gazon conduit à son sanctuaire que la foudre détruisit partiellement à deux reprises différentes. Le porche ne fut jamais atteint. Il passe pour avoir été bâti par le diable. Est-ce pour ce motif que la tradition a voué tout l’édicule à la célébration de l’ofern drantel, de la messe de trentaine, qu’on appelle encore la messe des damnés ? Ce misérable porche ne sert guère aujourd’hui qu’à abriter du vent d’ouest les quelques moutons que de petits pâtres font paître sur le Ménez. On y sent une vague odeur d’étable, et l’humble chapelle a tout l’air d’une maison de berger, campée dans la sauvage solitude. À l’entour, pousse une herbe fine et drue. On a de ce haut-lieu une admirable vue. On domine les vallées du Léguer, du Jaudy, du Trieux, et les longs dos de pays qui séparent ces rivières, filant, comme elles, vers la Manche. Derrière soi, on a la ligne houleuse de l’Arez, l’échiné de la terre bretonne. Qui a contemplé la Bretagne du sommet de Bré, par un jour lumineux, est assuré d’emporter d’elle une merveilleuse image.
  23. V. pour Tadik-coz, chapitre des conjurés.
  24. Petite commune des Côtes-du-Nord, située au pied du Menez-Bré.