La Légende de la mort en Basse-Bretagne/L’Ankou

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Honoré Champion (p. 57-104).



CHAPITRE II

L’Ankou[1]


L’Ankou est l’ouvrier de la mort (oberour ar maro).

Le dernier mort de l’année, dans chaque paroisse, devient l’Ankou de cette paroisse pour l’année suivante.

On dépeint l’Ankou, tantôt comme un homme très grand et très maigre, les cheveux longs et blancs, la figure ombragée d’un large feutre ; tantôt sous la forme d’un squelette drapé d’un linceul[2], et dont la tête vire sans cesse au haut de la colonne vertébrale, ainsi qu’une girouette autour de sa tige de fer, afin qu’il puisse embrasser d’un seul coup d’œil toute la région qu’il a mission de parcourir[3].

Dans l’un et l’autre cas, il tient à la main une faux. Celle-ci diffère des faux ordinaires, en ce qu’elle a le tranchant tourné en dehors. Aussi l’Ankou ne la ramène-t-il pas à lui, quand il fauche ; contrairement à ce que font les faucheurs de foin et les moissonneurs de blé, il la lance en avant.

Le char de l’Ankou (karrik ou karriguel ann Ankou est fait à peu près comme les charrettes dans lesquelles on transportait autrefois les morts[4].

Il est traîné d’ordinaire par deux chevaux attelés en flèche. Celui de devant est maigre, efflanqué, se tient à peine sur ses jambes. Celui du limon est gras, a le poil luisant, est franc du collier.

L’Ankou se tient debout dans la charrette.

Il est escorté de deux compagnons, qui tous deux cheminent à pied. L’un conduit par la bride le cheval de tête. L’autre a pour fonction d’ouvrir les barrières des champs ou des cours et les portes des maisons. C’est lui aussi qui empile dans la charrette les morts que l’Ankou a fauchés[5].

L’Ankou se sert d’un ossement humain pour aiguiser sa faux.

Quelquefois il en fait redresser le fer par les forgerons qui, sous prétexte d’ouvrage pressé, ne craignent pas de tenir leur feu allumé, le samedi soir, après minuit.

Mais le forgeron qui a travaillé pour l’Ankou ne travaille plus ensuite pour personne.

L’Ankou a deux pourvoyeuses principales qui sont :

1° La Peste (ar Vossen) ;

2° La Disette (ar Gernès, c’est-à-dire la Cherté).


XIV


Autrefois, il en avait une troisième : la Gabelle (ann Deok holen, le droit du sel). Mais celle-ci, la duchesse Anne en a purgé le monde.

La duchesse Anne demeurait au château du Korrec, en Kerfot[6]. Un jour, son mari lui dit :

— La réunion des États va avoir lieu, il faut que je m’y rende.

— Prenez garde à ce que vous y ferez. Surtout, n’imposez pas de nouvelles charges à la Bretagne.

— Non, non.

Il partit, assista aux États, puis s’en revint à son manoir.

— Eh bien ? lui demanda la duchesse.

— Heu ! répondit-il, j’ai dû consentir à l’imposition de la gabelle.

— Ah !

Sans rien ajouter, la duchesse passa à la cuisine et glissa quelques mots dans l’oreille de la servante qui faisait cuire de la bouillie pour le repas de son maître.

Peu d’instants après, la servante servait la bouillie toute chaude. Le mari de la duchesse y planta la cuillère.

— Pouah ! s’écria-t-il aussitôt, on a oublié d’y mettre du sel !

— Hé ! répondit la duchesse, d’un ton goguenard, qu’importe !

— Cette bouillie est exécrable, vous dis-je.

— Il faudra cependant que vous la mangiez telle quelle. Vous devez l’exemple à nos paysans. Vous les privez de sel. Privez-vous-en vous-même.

— J’entends qu’on sale mes aliments !

— Abolissez donc la gabelle.

— Je ne le puis. J’ai juré d’aider à la maintenir, tant que je vivrai.

— Tant que vous vivrez ?

— Certes.

— Oh ! bien, ce ne sera donc pas pour longtemps ! fit la duchesse Anne, et, prenant sur la table un couteau à lame effilée, elle le plongea dans le cœur de son mari. Puis elle ordonna à un de ses domestiques d’aller annoncer partout que la Gabelle était morte.

Les nobles protestèrent :

— Votre mari, dirent-ils, avait cependant juré de maintenir la gabelle, tant qu’il vivrait.

— Oui, répondit la duchesse Anne, mais il est mort, et avec lui nous allons enterrer la Gabelle.

Depuis lors, en effet, on n’a plus jamais entendu parler de ce fléau du monde.


(Conté par Anna Drutot. — Pédernec, 1888.)



XV


La Peste (ar Vossenn) est boiteuse. Cela ne l’empêche pas d’aller aussi vite que le vent. Seulement elle ne peut pas sauter les rivières. Elle n’a d’autre moyen de les franchir que de se faire porter sur le dos de quelque brave homme trop complaisant.

Un vieux, de Plestin, la rencontra un soir sur les bords du Douron. Elle était assise sur la berge, regardant l’eau couler. Elle venait de Lanmeur qu’elle avait dépeuplé et se rendait dans le pays de Lannion.

— Hé, vieux ! cria-t-elle, auriez-vous l’obligeance de me prendre sur vos épaules pour me faire passer l’eau ? Je vous en récompenserai bien.

Le vieux, qui ne la connaissait pas, y consentit.

L’ayant chargée sur ses épaules, il entra dans la rivière. Mais à mesure qu’il avançait, il la sentait peser sur lui d’un poids plus lourd.

À la fin, épuisé, et le courant étant très fort, il dit :

— Ma foi, bonne dame, je vais vous planter là. Je ne tiens pas à me noyer pour vous.

— De grâce, ne fais pas cela. Ramène-moi plutôt à l’endroit où tu m’as prise.

— Soit.

Et il rebroussa chemin, sans trop de peine, son fardeau s’allégeant à mesure qu’il se rapprochait du rivage.

Le pays de Lannion fut ainsi préservé de la peste.

Mais si le vieux avait laissé tomber la vilaine groac’h (fée) au beau milieu de la rivière, comme il en avait eu d’abord l’intention, le monde eût été débarrassé d’elle à jamais[7].


(Conté par mon père, N.-M. Le Braz.)


Quant à la Disette (ar Gernès), elle durera malheureusement plus longtemps que le pain.


XVI

Le char de la mort


C’était un soir, en juin, dans le temps qu’on laisse les chevaux dehors toute la nuit.

Un jeune homme de Trézélan[8] était allé conduire les siens aux prés. Comme il s’en revenait en sifflant, dans la claire nuit, car il y avait grande lune, il entendit venir à l’encontre de lui, par le chemin, une charrette dont l’essieu mal graissé faisait : Wik ! wik !

Il ne douta pas que ce ne fût karriguel ann Ankou[9] (la charrette, ou mieux la brouette de la Mort).

— À la bonne heure, se dit-il, je vais donc voir enfin de mes propres yeux cette charrette dont on parle tant !

Et il escalada le fossé où il se cacha dans une touffe de noisetiers. De là il pouvait voir sans être vu. La charrette approchait.

Elle était traînée par trois chevaux blancs attelés en flèche. Deux hommes l’accompagnaient, tous deux vêtus de noir et coiffés de feutres aux larges bords.

L’un d’eux conduisait par la bride le cheval de tête, l’autre se tenait debout à l’avant du char.

Comme le char arrivait en face de la touffe de noisetiers où se dissimulait le jeune homme, l’essieu eut un craquement sec.

— Arrête ! dit l’homme de la voiture à celui qui menait les chevaux.

Celui-ci cria : Ho ! et tout l’équipage fit halte.

— La cheville de l’essieu vient de casser, reprit l’Ankou. Va couper de quoi en faire une neuve à la touffe de noisetiers que voici.

— Je suis perdu ! pensa le jeune homme qui déplorait bien fort en ce moment son indiscrète curiosité.

Il n’en fut cependant pas puni sur-le-champ. Le charretier coupa une branche, la tailla, l’introduisit dans l’essieu, et, cela fait, les chevaux se remirent en marche.

Le jeune homme put rentrer chez lui sain et sauf, mais, vers le matin, une fièvre inconnue le prit, et, le jour suivant, on l’enterrait.


(Conté par Françoise Omnès, de Bégard, plus connue sous le nom de Fantic Jan ar Gao [Françoise (fille de) Jeanne Le Gac]. — Septembre 1890.)


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XVII

L’aventure de Gab Lucas



Gab Lucas était journalier à Rune-Riou. Chaque soir, il s’en retournait à Kerdrenkenn où il demeurait avec sa femme et ses cinq enfants, dans la plus misérable chaumière de ce pauvre village. Car Gab Lucas n’avait pour faire vivre les siens que les dix sous qu’il gagnait chaque jour péniblement. Cela ne l’empêchait pas d’être gai de caractère et vaillant à l’ouvrage. Les maîtres de Rune-Riou l’estimaient fort. La semaine finie, ils l’engageaient régulièrement à passer avec eux la veillée du samedi soir où l’on buvait du flip[10] en mangeant des châtaignes grillées. Sur le coup de dix heures, on se séparait. Le fermier remettait à Gab sa paye de la semaine et la ménagère y joignait toujours quelque cadeau pour la maisonnée de Kerdrenkenn.

Un samedi soir, elle lui dit :

— Gab, j’ai mis de côté pour vous un sac de pommes de terre. Vous le porterez de ma part à Madeleine Dénès, votre femme.

Gab Lucas remercia, jeta le sac sur son dos et se mit en route, après avoir souhaité le bonsoir à chacun.

De Rune-Riou à Kerdrenkenn il y a bien trois quarts de lieue. Gab marcha d’abord allègrement. La lune était claire, et le bon flip qu’il avait bu lui faisait chaud dans l’estomac. Il sifflotait un air breton pour se tenir compagnie, tout joyeux de la joie qu’aurait Madeleine Dénès en le voyant rentrer avec un beau sac de pommes de terre. On en ferait cuire le lendemain une pleine marmitée ; on y ajouterait une tranche de lard, et tout le monde se régalerait.

Cela alla bien l’espace d’un quart de lieue.

Mais, au bout de ce temps, la vertu du flip s’étant dissipée à la fraîcheur de la nuit, Gab sentit toute la fatigue de sa journée lui revenir. Il commença à trouver que le sac de pommes de terre lui pesait lourd sur les épaules. Bientôt il n’eut plus de cœur à siffler.

— Si du moins, pensa-t-il, je faisais rencontre de quelque roulier !… Mais je n’aurai pas cette chance.

Il arrivait à ce moment près du calvaire de Kerantour où s’amorce à la grand’route le petit chemin de Nizilzi, qui mène à la ferme du même nom.

— Ma foi, se dit Gab, je vais toujours m’asseoir un instant sur les marches de la croix, pour reprendre haleine.

Il déposa son fardeau, s’assit à côté, et, ayant battu le briquet, alluma sa pipe.

La campagne s’étendait au loin silencieuse.

Tout à coup, les chiens de Nizilzi se mirent à hurler lamentablement.

— Qu’est-ce qu’ils ont donc à faire ce vacarme ? songeait Gab Lucas.

Il entendit alors, dans le petit chemin creux, le bruit d’une charrette. Les essieux, mal graissés, criaient : Wig-a-wag ! wig-a-wag !

— Allons ! se dit Gab, voilà mon vœu près d’être exaucé. Ce sont sans doute les gens du manoir qui vont charger du sable à Saint-Michel-en-Grève. Ils me porteront mon sac jusqu’à mon seuil.

Il vit déboucher les chevaux, puis la charrette. Ils étaient terriblement maigres et efflanqués, ces chevaux. Ce n’étaient certes pas ceux de Nizilzi, toujours si gras, si luisants. Quant à la charrette, elle avait pour fond quelques planches disjointes ; deux claies branlantes lui servaient de rebords. Un homme de haute taille, un grand escogriffe aussi décharné que ses bêtes, conduisait ce piteux attelage. Un vaste chapeau de feutre lui ombrageait toute la figure. Gab ne put le reconnaître. Il le héla tout de même :

— Camarade, n’y aurait-il pas un peu de place dans ta charrette pour le sac que voici ? J’en ai le dos rompu. Je ne vais pas loin ; à Kerdrenkenn seulement !

Le charretier passa sans répondre.

— Il ne m’aura pas compris, se dit Gab. Son affreuse charrette fait un tel bruit !

L’occasion était trop belle pour la manquer. Gab Lucas s’empressa d’éteindre sa pipe, la fourra dans la poche de sa veste, empoigna le sac de pommes de terre, et courut après la charrette qui allait encore assez vite. Il finit par la rejoindre et y laissa tomber le sac, en poussant un ouf ! de soulagement.

Mais comment expliquer cela ? Le sac passa au travers des vieilles planches et chut à terre.

— Quelle espèce de charrette est-ce donc ceci ? se dit Gab.

Il ramassa le sac, voulut de nouveau le poser dans la charrette, en le poussant cette fois plus avant.

Mais le fond de la charrette n’avait décidément aucune solidité, car le sac passa au travers, entraînant Gab Lucas. Tous deux roulèrent sur le sol.

L’étrange attelage continuait cependant sa route. Son mystérieux conducteur n’avait même pas détourné la tête.

Gab les laissa s’éloigner. Quand ils eurent disparu, il s’achemina à son tour vers Kerdrenkenn où il arriva à moitié mort de peur.

— Qu’as-tu ? lui demanda Madeleine Dénès, le voyant tout défait.

Gab Lucas raconta son aventure.

— C’est bien simple, lui dit alors sa femme. Tu as rencontré Karrik ann Ankou.

Gab faillit en faire une fièvre.

Le lendemain il entendit le glas tinter à l’église du bourg. Le maître de Nizilzi était mort la nuit précédente vers les dix heures, dix heures et demie.


(Conté par Marie-Yvonne Mainguy. — Port-Blanc.)


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XVIII

La Mort invitée à un repas[11]


Ceci se passait au temps où les riches n’étaient pas trop fiers et savaient user de leur richesse pour donner quelquefois un peu de bonheur au pauvre monde.

En vérité, ceci est passé depuis bien longtemps.

Laou ar Braz était le plus grand propriétaire paysan qui fût à Pleyber-Christ. Quand on tuait chez lui soit un cochon, soit une vache, c’était toujours un samedi. Le lendemain, dimanche, Laou venait au bourg, à la messe matinale. La messe terminée, le secrétaire de mairie faisait son prône, du haut des marches du cimetière, lisait aux gens assemblés sur la place les nouvelles lois, ou publiait, au nom du notaire, les ventes qui devaient avoir lieu dans la semaine.

— À mon tour ! criait Laou, lorsque le secrétaire de mairie en avait fini avec ses paperasses.

Et, comme on dit, il « montait sur la croix[12]. »

— Ça ! disait-il, le plus gros cochon de Kéresper vient de mourir d’un coup de couteau. Je vous invite à la fête du boudin (ar gwadigennou). Grands et petits, jeunes et vieux, bourgeois et journaliers, venez tous ! La maison est vaste : et à défaut de la maison, il y a la grange ; et à défaut de la grange, il y a l’aire à battre.

Vous pensez si, quand paraissait Laou ar Braz sur la croix, il y avait foule pour l’entendre ! C’était à qui ramasserait les paroles de sa bouche. On assiégeait les marches du calvaire.

Donc, c’était un dimanche, à l’issue de la messe. Laou lançait à l’alligrapp (à l’attrape qui pourra) son annuelle invitation.

— Venez tous ! répétait-il, venez tous !

À voir les têtes massées autour de lui, on eût dit un vrai tas de pommes, de grosses pommes rouges, tant la joie éclatait sur les visages.

— N’oubliez pas, c’est pour mardi prochain ! insistait Laou.

Et tout le monde faisait écho :

— Pour mardi prochain ! !

Les morts étaient là, sous terre. On piétinait leurs tombes. Mais en ce moment-ci qui donc s’en souciait ?

Comme la foule commençait à se disperser, une petite voix grêle, une petite voix cassée interpella Laou ar Braz.

Me iellou ive ? (Irai-je aussi, moi ?).

— Damné sois-je ! s’écria Laou, puisque je vous invite tous, c’est qu’il n’y aura personne de trop.

La joyeuse perspective d’un grand repas à Kerésper fit que beaucoup de gens se soûlèrent ce dimanche-là, que pas mal d’autres se soûlèrent encore le lundi, pour mieux fêter le lendemain la mort « du prince[13]. »

Dès le mardi matin, ce fut une interminable procession dans la direction de Kerésper. Les plus aisés suivaient la route en chars à bancs ; les mendiants s’acheminaient, par les sentiers de traverse, sur leurs béquilles.

Chacun était déjà attablé devant une assiette pleine, lorsqu’un invité tardif se présenta. Il avait l’air d’un misérable. Sa souquenille de vieille toile, toute en loques, était collée à sa peau et sentait le pourri.

Laou ar Braz vint au devant de lui et lui fit faire une place.

L’homme s’assit, mais ne toucha que du bout des dents aux mets qu’on lui servait. Il s’obstinait à garder la tête baissée, et, malgré les efforts de ses voisins pour entrer en conversation avec lui, il ne desserra pas les lèvres, de tout le repas. Personne ne le connaissait. Des « anciens » lui trouvaient la mine de quelqu’un qu’ils avaient connu naguère, mais qui était mort, voici beau temps.

Le repas prit fin. Les femmes sortirent pour jacasser entre elles, les hommes pour allumer une « pipée. » Tout le monde était en joie.

Laou se posta à la porte de la grange où avait eu lieu le festin, afin de recevoir le trugare, le « merci », de chacun. Force gens bredouillaient et titubaient. Laou se frottait les mains. Il aimait qu’on s’en allât de chez lui, plein jusqu’à la gorge.

— Bien ! dit-il, il y aura, ce soir, dans les douves des chemins aux abords de Kerésper des pissées aussi grosses que des ruisseaux.

Il était enchanté de lui, de ses cuisinières, de ses tonneaux de cidre et de ses convives.

Soudain il s’aperçut qu’il y avait encore quelqu’un à table. C’était l’homme à la souquenille de vieille toile.

— Ne te presse pas, dit Laou en s’approchant de lui. Tu étais le dernier arrivé ; il est juste que tu sois le dernier parti… Mais, ajouta-t-il, tu risques de t’endormir devant une assiette et un verre vides.

L’homme avait, en effet, retourné son assiette et son verre.

En entendant la parole de Laou, il leva lentement la tête. Et Laou vit que cette tête était une tête de mort.

L’homme se mit sur pied, secoua ses haillons qui s’éparpillèrent à terre, et Laou vit qu’à chaque haillon était attaché un lambeau de chair pourrie. L’odeur qui s’en exhalait, et aussi la peur, le prirent à la gorge.

Laou retint son haleine pour n’aspirer point cette pourriture, et demanda au squelette :

— Qui es-tu et que veux-tu de moi ?

Le squelette, dont les os se voyaient maintenant à nu comme les branches d’un arbre dépouillé de ses feuilles, s’avança jusqu’à Laou, et, lui posant sur l’épaule une main décharnée, lui dit :

Trugaré, Laou ! Quand je t’ai demandé, au cimetière, si je pouvais venir aussi, tu m’as répondu qu’il n’y aurait personne de trop. Tu t’avises un peu trop tard de t’informer qui je suis. C’est moi qu’on nomme l’Ankou. Comme tu as été gentil pour moi, en m’invitant au même titre que les autres, j’ai voulu te donner à mon tour une preuve d’amitié, en te prévenant qu’il ne te reste pas plus de huit jours pour mettre tes affaires en règle. Dans huit jours, je repasserai par ici en voiture, et, que tu sois prêt ou non, j’ai mission de t’emmener. Donc, à mardi prochain ! Le repas que je te ferai servir ne vaudra peut-être pas le tien, mais la compagnie sera encore plus nombreuse.

À ces mots, l’Ankou disparut.

Laou ar Braz passa la semaine à faire le partage de ses biens entre ses enfants ; le dimanche, à l’issue de la messe, il se confessa ; le lundi, il se fit apporter la communion par le recteur de Pleyber-Christ et ses deux acolytes ; le mardi soir, il mourut.

Sa largesse lui avait valu de faire une bonne mort.

Ainsi soit-il pour chacun de nous !


(Conté par Le Coat. — Quimper, 1891.)


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XIX

La vision de Pierre Le Rûn


Au temps dont je vous parle, les tailleurs de campagne n’étaient pas nombreux. On venait souvent nous quérir de fort loin. Encore, pour être assuré de nous avoir, fallait-il nous prévenir plusieurs semaines à l’avance.

J’avais promis d’aller travailler au Minihy, à trois lieues de chez moi, dans une ferme qui s’appelait Rozvilienn.

Je me mis en route une après-midi de dimanche, à l’issue des vêpres, de façon à arriver pour souper à Rozvilienn. On m’avait demandé pour toute une semaine. Je tenais à être au travail dès le lundi matin.

— Ah ! c’est vous, Pierre ? me dit Catherine Hamon, la ménagère, en me voyant apparaître dans la cuisine.

— C’est moi, Catel… Mais je n’aperçois pas ici Marco, votre mari. Peut-être n’est-il pas encore revenu du bourg.

— Hélas ! il n’y est même pas allé… Voici une quinzaine de jours qu’il est couché là, sans bouger.

Elle me montrait le lit clos, près de l’âtre. Je m’approchai, et, m’agenouillant sur le banc-tossel, j’écartai les rideaux[14].

Le vieux Marco était étendu tout de son long, immobile. Sa figure était creusée par la maladie. Je pensai en moi-même : « Celui-ci a presque pris sa tête de mort. » Néanmoins je lui fis mine riante, je le plaisantai, comme c’est l’habitude en pareil cas.

— Ça, Marco ! qu’est-ce que tu fais donc là. En voilà une posture pour un homme de ton âge et de ton tempérament !… Te laisser terrasser ainsi, toi, un homme en chêne !

Il me répondit je ne sais quoi ; il avait la respiration si oppressée, la voix si faible, que le son de ses paroles n’arriva pas jusqu’à mes oreilles.

— Comment l’avez-vous trouvé, Pierre ? me demanda Catherine, quand j’eus pris ma place à table, parmi les gens de la ferme.

— Heu ! dis-je, il n’est certainement pas bien, mais avec des corps bâtis comme l’est Marco, il y a toujours de la ressource.

Je ne disais pas le fond de ma pensée, ne voulant pas effrayer Catel. En allant me coucher, je songeais :

— C’est fini !… Il ne passera pas la semaine… En vérité, mon Pierre, tu ne tailleras plus de braies pour ton vieux client de Rozvilienn !…

Sur cette réflexion mélancolique, je me fourrai dans mes draps.

On me traitait à Rozvilienn, non pas en tailleur, mais en hôte. Au lieu de me faire coucher à la cuisine, ou à l’écurie, comme cela arrivait souvent à mes confrères, on me réservait la plus belle pièce de toute la maison. C’était une vaste chambre qui, du temps où Rozvilienn était château, avait dû servir de salle. Elle communiquait avec la cuisine par une porte étroite, percée dans le pignon, et avait sur la cour une haute et large fenêtre d’autrefois, qui s’ouvrait presque du plancher au plafond. Car, elle avait un plancher, cette chambre, un parquet de chêne, un peu délabré, il est vrai, faute d’entretien, mais qui, avec les restes d’anciennes peintures, encore visibles, çà et là, sur les murailles, ne laissait pas de donner à tout l’appartement un certain air de noblesse. Le lit était à baldaquin et faisait face à la fenêtre.

D’habitude, lorsque l’heure du « bonsoir » avait sonné, je m’arrêtais un instant sur le seuil de la chambre, et, avant de fermer la porte, je criais d’un ton d’importance aux gens de Rozvilienn encore réunis dans la cuisine :

— Saluez le marquis de Pont-ar-veskenn (Pont du dé à coudre) qui va, dans son lit à baldaquin, rejoindre Madame sa marquise !

Cette facétie ou d’autres du même genre les faisaient rire aux éclats.

Le matin, au premier déjeuner, avec des manières cérémonieuses, ils me demandaient des nouvelles de ma nuit. Je leur débitais les histoires les plus extraordinaires. J’avais reçu la visite de la Princesse aux cheveux d’or ou celle de la Princesse à la main d’argent. Vous voyez d’ici à quels développements cela prêtait. Je vous promets qu’alors il n’y avait personne de triste.

Mais, cette fois-ci, comme bien vous pensez, il ne pouvait être question ni de princesses, ni de marquises. J’avais le cœur navré de me dire qu’un de ces prochains soirs, je m’entendrais réveiller, pour aller assister ce bon Marco à ses derniers moments.

C’était vraiment un digne homme, que Marco Hamon : serviable, loyal, compatissant. Je me mis à me remémorer toutes ses qualités, à part moi, et, ce faisant, je m’endormis.

Combien de temps dura mon somme, c’est ce que je ne saurais dire. Toujours est-il qu’il me sembla soudain entendre craquer le bois vermoulu du parquet, comme si quelqu’un traversait la chambre.

J’ouvris les yeux.

La lune était levée. Il faisait clair comme en plein jour.

Je parcourus du regard toute la pièce. Personne !

J’allais me replonger sous mes draps, quand je crus sentir une fraîcheur sur mes épaules.

Je regardai du côté de la fenêtre et je vis qu’elle était ouverte. Je pensai que j’avais oublié de la fermer en me couchant. Je sautai à bas du lit, déjà j’avais la main sur un des battants, lorsque là dans la cour, à deux pas de moi, je vis un homme qui allait et venait, les bras derrière le dos, du pas nonchalant de quelqu’un qui attend, et qui se promène pour abréger l’ennui de l’attente. Il était grand, maigre, le chef ombragé d’un chapeau large.

Au milieu de la cour, près du puits, stationnait un char de structure grossière, attelé de deux chevaux étiques dont la crinière était si longue qu’elle traînait jusqu’à terre et s’emmêlait dans leurs pieds de devant. Les montants étaient à claire voie ; entre les barreaux, pendaient au dehors des jambes, des bras, voire des têtes, des têtes humaines, jaunes, grimaçantes, hideuses !

Il n’était que trop facile de deviner à quel boucher appartenait toute cette viande.

Croyez d’ailleurs que je restai à regarder ce spectacle moins de temps que je n’en mets à vous le décrire.

Laissant la fenêtre telle qu’elle était, je regagnai mon lit à quatre pattes ; j’avais une peur horrible que l’homme au grand chapeau me vît ou m’entendît.

Une fois au lit, je m’enfonçai tout entier sous les couvertures, mais j’eus soin de ménager à la hauteur de mes yeux une sorte de petit soupirail, de trou de jour, par lequel je pouvais continuer de voir, sans être vu.

Pendant près d’une demi-heure, l’homme au grand chapeau passa et repassa dans la lumière de la fenêtre, découpant à chaque fois son ombre gigantesque sur le parquet de la chambre.

Tout à coup, dans la pièce même, je distinguai de nouveau le bruit de pas, qui précédemment m’avait réveillé.

C’était quelqu’un qui débouchait par l’embrasure de la porte, donnant accès dans la cuisine.

Il ressemblait de point en point à l’autre, à l’homme de la cour, sauf qu’il était encore plus grand, encore plus maigre. Sa tête n’était pas proportionnée à son corps. Elle était menue, menue, et elle branlait si fort en tous sens qu’on craignait sans cesse de la voir se détacher. Ses yeux n’étaient pas des yeux, mais deux petites chandelles blanches brûlant au fond de deux grands trous noirs. Il n’avait pas de nez. Sa bouche riait d’un rire qui allait rejoindre ses oreilles.

Moi, je sentais des gouttes de sueur froide sourdre de mes tempes et ruisseler tout le long de ma poitrine, de mes cuisses et de mes jambes, jusqu’à mes pieds.

Quant à mes cheveux, ils étaient si raides que j’aurais pu, je crois, le lendemain encore, m’en servir comme d’aiguilles.

Ah ! il n’y a pas beaucoup de gens à savoir comme moi ce que c’est que la peur !

Attendez !… ce n’est pas tout.

L’homme à la tête démontée avait frôlé mon lit, en passant, mais il s’en était éloigné aussitôt pour aller se poster près de la fenêtre. Or, à ce moment, un deuxième personnage entra de la cuisine dans la chambre. Je l’entendis venir avant de le voir. Car il faisait un fameux bruit ! On l’eût dit chaussé de sabots trop grands et trop lourds pour ses pieds. Il les traînait sur le plancher, les heurtait sans cesse l’un contre l’autre, trébuchait, se rattrapait, menait, en un mot, un tel vacarme que, ma foi ! persuadé que c’était à moi qu’on en voulait décidément, et, préférant la mort même à l’angoisse qui me dévorait, je rejetai mes draps et me dressai sur mon séant.

L’homme aux sabots s’arrêta immédiatement ; il était à trois pas de mon chevet.

Je le reconnus tout de suite. C’était Marco Hamon, le pauvre cher Marco.

Il me lança un regard désespéré qui me fit dans le cœur comme le froid d’un coup de couteau. Puis, ayant poussé un long et triste soupir[15], il me tourna brusquement le dos. Tout disparut.

Les battants de la fenêtre se refermèrent avec violence.

Quelques minutes encore, par les routes pierreuses, au loin, sous la lune, retentit le wig-a-wag du chariot funèbre.

Il n’y avait pas de doute possible : l’Ankou emmenait Marco.

Je n’osais plus rester seul dans la chambre. Je me réfugiai à la cuisine. J’y trouvai Catel assise dans l’âtre, et somnolant à demi, près de la chandelle de résine qui éclairait à peine.

— Comment va Marco ? lui demandai-je. Elle se frotta les yeux et murmura :

— Je suis restée le veiller. Je crois qu’il repose. Il n’a eu besoin de rien.

— Voyons ! dis-je.

Nous penchâmes nos têtes à l’intérieur du lit clos. Effectivement, Marco Hamon n’avait eu besoin de rien : il était mort !… Je lui fermai les yeux, non sans y avoir lu le même regard désespéré qu’il m’avait lancé tout à l’heure, en passant dans la chambre.

Je suis sûr que Marco Hamon, avant de s’en aller, avait demandé à venir me trouver dans mon lit, « parce qu’il avait quelque chose à me dire. » J’eus le tort de l’effaroucher, étant moi-même affolé par l’épouvante. C’est le plus grand de mes remords.

Et maintenant, vous pouvez m’en croire, moi qui ai vu l’Ankou comme je vous vois : c’est une chose terrible que de mourir !


(Conté par Pierre Le Run, tailleur. — Penvénan, 1886.)


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XX

Le chemin de la mort


Autrefois, pour se rendre au bourg des fermes situées eu pleine campagne, il n’y avait que de mauvais petits chemins qu’on appelait des garennes.

C’est par là que les gens allaient à la messe, le dimanche, par là aussi que les morts allaient au cimetière.

En hiver, quand ces chemins étaient défoncés par les pluies, on prenait par le champ voisin pour franchir le mauvais pas.

De là tant de sentiers longeant les vieilles routes, dans la campagne bretonne, et paraissant faire avec elles double emploi. De là tant d’échaliers aux marches de pierre, encastrés dans les talus, pour en permettre ou pour en faciliter le passage.

Plus tard, on construisit des routes meilleures, et les anciennes furent abandonnées des vivants. Mais les morts, c’est-à-dire les convois funèbres, continuèrent d’y passer. On eût cru commettre un sacrilège, en conduisant un homme à sa dernière demeure par une autre voie que celle où l’avaient précédé ses père, grand-père, vieux-père (bisaïeul), doux-père (trisaïeul) et tous ses aïeux, de temps immémorial.

Ces chemins, désormais fréquentés par les seuls enterrements, reçurent le nom de chemins de la mort (hent ar Maro).

Malheur au propriétaire assez mal avisé pour vouloir interdire, sur ses terres, l’accès d’une de ces voies sacrées[16].

Je venais de prendre à ferme le domaine de Kerlann en Penhars, voici de cela une trentaine d’années. Parmi les prairies dépendant du domaine, il s’en trouvait une qui n’était que marécages et fondrières. Une voie charretière la traversait. Je la fis condamner, pour empêcher mes bêtes d’aller s’embourber dans ce sol mouvant. Aux deux issues, je fis mettre des barrières fixes (march-cleut).

Un matin, comme j’étais aux champs, quelle ne fut pas ma surprise en voyant un enterrement arrêté devant une de ces barrières.

Je courus de ce côté.

— Que voulez-vous ? demandai-je à l’homme qui conduisait la charrette funéraire.

— Passage, parbleu !… De quel droit as-tu bouché le chemin de la mort ?

— Malheureux, si tu engageais ta charrette dans ce pré, je suis certain que tu ne l’en tirerais plus.

— C’est par ici que nos morts sont toujours allés au cimetière ; c’est par ici qu’ils passeront encore, que tu sois content ou non !

Ce n’était pas le moment d’entamer une discussion. Je fis enlever la barrière, bien résolu à la remettre en place aussitôt après et à interdire désormais, au moyen d’un écriteau, le passage par cette dangereuse prairie.

Mais quand, le soir, j’en parlai à ma femme et à nos voisins, tous se récrièrent d’une seule voix :

— Y songes-tu ? Fermer le chemin de la mort ! Mais nous n’aurions plus dans cette maison une seule nuit de repos ! Les morts que tu aurais empêchés de passer par une route qui leur est consacrée, viendraient nous arracher de nos lits, nous rouler à terre et nous faire mille avanies !… Garde-toi de commettre une semblable impiété !

Je dus m’incliner. Les barrières fixes disparurent définitivement. Je les remplaçai par des murets en pierres sèches, faciles à démolir et à reconstruire.


(Conté par René Alain. — Quimper, 1887.)


C’est surtout dans ces mauvais petits chemins, appelés chemins de la mort, qu’on rencontre la charrette de l’Ankou.

Un dimanche soir que je m’étais attardé au bourg, je trouvai, en rentrant au logis, ma femme et ma servante à demi mortes de peur. Elles avaient des figures si bouleversées que je fus effrayé moi-même. Évidemment il avait dû, en mon absence, survenir quelque malheur. J’élevais à cette époque un magnifique poulain. Ma première pensée fut qu’il s’était cassé la jambe.

Voyant que les femmes restaient là, sans mot dire, comme hébétées, je m’écriai :

— Mais enfin, parlez donc ? Qu’est-ce qui est arrivé ? Ma femme finit par ouvrir la bouche :

— N’as-tu rien rencontré sur ta route ? fit-elle d’une voix haletante.

— Non, rien ! pourquoi ?…

— Tu n’as pas vu déboucher une charrette par le chemin de la mort ?

— En vérité, non.

— Nous non plus, nous ne l’avons pas vue, mais, en revanche, je te promets que nous l’avons entendue ! C’était là-bas, dans la montée. Jésus Dieu, quel bruit ! Les chevaux soufflaient avec une telle force, qu’on eût dit le fracas d’un vent d’orage… Le grincement de l’essieu vous déchirait l’oreille… A un moment l’attelage s’est mis à piétiner sur place, comme impuissant à gravir la côte… Ah ! il en donnait des coups de sabots dans le sol ! Cela sonnait comme des marteaux sur l’enclume… Le bruit a duré cinq à six minutes, puis, subitement, tout s’est tu… Marie la servante et moi, nous nous regardions avec stupeur pendant tout ce vacarme. Nous n’osions bouger, ni l’une ni l’autre. Je ne sais pas comment nous ne sommes pas devenues folles…

— Folles assez, vraiment ! Est-ce qu’on se met dans ces états, pour une charrette qui passe ?

— Oh ! ce n’était pas une charrette comme les autres !… D’abord il n’y a que les charrettes d’enterrement qui se risquent dans ce chemin, et il n’y a personne de mort dans le quartier.

— Alors ?…

— Hausse les épaules, tant que tu voudras. Je te dis, moi, que Carr ann Ankou est en tournée dans nos parages. Nous ne tarderons pas à savoir quelle est la personne qu’il vient chercher.

Je laissai dire ma femme, et sortis là-dessus pour aller donner un coup d’œil aux étables.

Comme je revenais, je trouvai dans la cuisine un de nos proches voisins. Il avait la mine affligée ; j’allais lui en demander la raison, quand ma femme me dit :

— J’espère que vous ne vous moquerez plus de moi, René. Voilà Jean-Marie qui vient nous annoncer que sa fille aînée a trépassé subitement, et me prier d’aller faire la veillée auprès du cadavre.

Naturellement, je ne trouvai rien à répondre.


(Conté par René Alain. — Quimper, 1887.)


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XXI

La ballade de l’Ankou


Vieux et jeunes, suivez mon conseil. — Vous mettre sur vos gardes est mon dessein ; — Car le trépas approche, chaque jour, — Aussi bien pour l’un que pour l’autre.

— Qui es-tu ? dit Adam, — À te voir j’ai frayeur. — Terriblement tu es maigre et défait ; — Il n’y a pas une once de viande sur tes os !

— C’est moi l’Ankou, camarade ! — (C’est moi) qui planterai ma lance dans ton cœur ; — Moi, qui te ferai le sang aussi froid — Que le fer ou la pierre !

— Je suis riche en ce monde ; — Des biens, j’en ai à foison ; — Et si tu veux m’épargner, — Je t’en donnerai tant que tu voudras.

— Si je voulais écouter les gens, — Accepter d’eux un tribut, — (Ne fût-ce) qu’un demi-denier par personne, — Je serais opulent en richesses !

Mais je n’accepterai pas une épingle, — Et je ne ferai grâce à nul chrétien, — Car, ni à Jésus, ni à la Vierge, — Je n’ai fait grâce même.

Autrefois, les « pères anciens[17] » — Restaient neuf cents ans sur la brèche. — Et cependant, vois, ils sont morts, — Jusqu’au dernier, voici longtemps !

Monseigneur saint Jean, l’ami de Dieu ; — Son père Jacob, qui le fut aussi ; — Moïse, pur et souverain ; — Tous, je les ai touchés de ma verge.

Pape ni cardinal je n’épargnerai ; — Des rois, (je n’en épargnerai) pas un, — Pas un roi, pas une reine, — Ni leurs princes, ni leurs princesses.

(Je n’épargnerai) archevêque, évêque, ni prêtres, — Nobles gentilshommes ni bourgeois, — Artisans ni marchands, — Ni pareillement, les laboureurs.

Il y a des jeunes gens de par le monde, — Qui se croient nerveux et agiles ; — Si je me rencontrais avec eux, — Ils me proposeraient la lutte.

Mais, ne t’y trompe point, l’ami ! — Je suis ton plus proche compagnon, — Celui qui est à ton côté, nuit et jour, — N’attendant que l’ordre de Dieu.

N’attendant que l’ordre du Père Éternel !… Pauvre pécheur, je te viens appeler. — C’est moi l’Ankou, dont on ne se rachète point. — Qui se promène invisible à travers le monde ! — Du haut du Ménez, d’un seul coup de fusil, — Je tue cinq mille (hommes) en un tas !


(Chanté par Laur ar Junter. — Port-Blanc, août 1891.)


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XXII

Il n’est pas bon de simuler la mort


Autrefois, il y avait au collège de Tréguier de grands élèves dont quelques-uns avaient vingt-deux et même vingt-cinq ans. C’étaient de jeunes paysans auxquels on n’avait fait commencer leurs études que sur le tard. Bien qu’ils se destinassent à la prêtrise, ils se livraient souvent à des plaisanteries qui sentaient le rustre.

Un jour, débarqua au petit séminaire un garçonnet de chétive apparence, et dont l’esprit n’était guère plus robuste que le corps. Il était, comme on dit chez nous, briz-zod, c’est-à-dire un peu bête. Ses parents avaient pensé qu’à cause de sa simplicité même il ferait un bon prêtre, et s’étaient saignés aux quatre veines pour l’entretenir au collège.

Le cher pauvret ne tarda pas à devenir le souffre-douleur de ses camarades. Il n’était pas de méchant tour qu’on ne lui jouât.

Il avait d’ailleurs une âme sans rancune et se prêtait bonassement à tout ce qu’on exigeait de lui.

En ce temps-là, — je ne sais si cela existe encore, — les grands élèves avaient au collège des chambres qu’ils occupaient à deux ou trois. On les appelait pour cette raison des chambristes[18].

Notre « innocent » avait pour compagnons de chambrée Jean Coz, de Pédernek, et Charles Glaonier, de Prat.

Un soir qu’Anton L’Hégaret — ainsi se nommait le briz-zod, — était resté prier à la chapelle, Charles Glaouier dit à Jean Coz :

— Si tu veux, nous allons bien nous amuser, aux dépens de l’idiot.

— Comment cela ?

— Tu vas défaire tes draps. Puis, nous les suspendrons, l’un à la tête, l’autre au pied de mon lit, de manière à former une « chapelle blanche. » Je me coucherai, et, lorsque L’Hégaret entrera, tu lui annonceras, les larmes aux yeux, que je suis mort. Tu seras censé m’avoir veillé jusqu’à ce moment, et tu l’inviteras à te remplacer. Tu sais comme il est docile. Il ne sera pas nécessaire de le supplier. Tu auras soin, en sortant, de laisser la porte entr’ouverte. Tu diras aux camarades des chambres voisines de se tenir avec toi dans le couloir. Je vous promets à tous une scène désopilante. Si jamais, après une pareille nuit, L’Hégaret consent à veiller un mort, je veux que le crique me croque.

— Bravo ! s’écria Jean Coz, il n’y a que toi pour avoir des imaginations aussi extraordinaires !

Les voilà de se mettre à l’œuvre.

En un clin d’œil, les draps sont attachés au plafond. Une serviette est disposée sur la table de nuit L’assiette, où les étudiants ont coutume de déposer leur savon, sert de plat pour l’eau bénite. On alluma à côté quelques bouts de chandelle. Bref, tout l’appareil funèbre est au complet, et, dans le lit, Charles Glaouier, rigide, les mains jointes, les yeux mi-clos, simule à merveille le cadavre.

…Lorsque Anton L’Hégaret entra, il ne fut pas peu surpris de voir Jean Coz à genoux au milieu de la chambre et récitant le De profundis.

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda-t-il.

— Il y a que notre pauvre ami Charles a rendu son âme à Dieu, répondit Jean Coz d’un ton bas et lugubre.

— Charles Glaouier ! Il était si bien portant tout à l’heure.

— La mort a de ces coups imprévus. Voici deux heures que je le veille. J’ai dû l’ensevelir, tout seul. Je suis brisé d’émotion et de fatigue. Vous êtes, comme moi, son frère de chambrée. Je vous serai reconnaissant de prendre ma place auprès de sa dépouille mortelle, jusqu’à ce que je vienne vous relever, après avoir goûté quelque repos.

— Allez, allez vous reposer, murmura « l’innocent. » Et il s’agenouilla sur le carrelage de brique, à l’endroit que Jean Coz venait de quitter. Tirant de sa poche son livre d’heures, il se mit à débiter toutes les oraisons d’usage en pareille circonstance. De temps en temps il s’interrompait pour moucher une des chandelles, pour jeter un peu d’eau soi-disant bénite sur le corps, et aussi pour dévisager timidement le camarade que Dieu avait rappelé à lui. Car c’était peut-être la première fois qu’Anton le simple se trouvait face à face avec un trépassé.

Il était si préoccupé de remplir décemment sa fonction de veilleur funèbre, qu’il n’entendait pas les chuchotements qui se faisaient à quelques pas de lui, dans l’entrebâillement de la porte.

Toute la bande des camarades dont les cellules donnaient sur ce couloir était là, les yeux aux aguets ; ils n’attendaient, pour se gaudir, que la burlesque scène promise par Jean Coz au nom de Glaouier.

Ils attendirent longtemps.

Les heures nocturnes sonnèrent, l’une après l’autre. Minuit retentit, quand son tour fut venu. Une impatience mêlée de peur commençait à gagner chacun.

Un des écoliers dit à mi-voix :

— Glaouier ne bouge pas. Si cependant il était mort pour de bon !…

Ce fut le signal d’une débandade. Seuls, les plus résolus demeurèrent.

— Entrons ! Il faut savoir ! !… prononça Jean Coz. Peut-être Glaouier a-t-il imaginé de nous mystifier tous, et non plus seulement Anton L’Hégaret. Il est de force à cela.

Ce fut une irruption dans la chambre.

Mais, dès les premiers pas, les « apprentis-prêtres » restèrent cloués sur place par l’épouvante.

Le visage de Glaouier était jaune comme cire. Ses yeux étaient convulsés et fixes. Le souffle de l’Ankou avait terni son regard. L’âme, pour s’échapper, avait écarté les lèvres. On ne voyait plus entre les dents blanches qu’un trou béant, un creux noir et sinistre.

Le malheureux ! s’écrièrent d’une commune voix les étudiants, il est mort, il est réellement mort !

— Jean Coz ne vous l’avait-il donc pas dit ! interrogea tranquillement l’idiot[19].


(Conté par Catherine Carvennec. — Port-Blanc.)


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XXIII

Qui plaisante avec la mort trouve à qui parler


Liza Roztrenn, du manoir de Kervénou, était la plus jolie fille de paysan qui marchât dans toute la paroisse du Faouet[20], et même dans les paroisses d’alentour.

Elle était fiancée depuis quelques mois à Loll[21] ar Briz, un jeune homme de Plourivo, qui la venait voir une fois par semaine, le dimanche.

Liza Roztrenn avait l’humeur gaie et plaisante. Loll l’aimait d’un amour trop grave, à son gré ; aussi l’entreprenait-elle souvent, et il n’était pas d’espièglerie qu’elle ne s’amusât à lui faire.

Il y avait à Kervénou une petite servante, pour le moins aussi espiègle que Liza. Elle aidait sa maîtresse à lutiner le pauvre Loll. Quand celui-ci arrivait au manoir, le dimanche matin, il était rare que Liza fût là pour le recevoir. La petite servante se chargeait d’expliquer au galant l’absence de sa fiancée, et lui débitait à ce propos les histoires les plus invraisemblables. Or Lizaïk était tout simplement allée se cacher au grenier ou derrière le tas de paille, dans la cour. Elle se montrait tout à coup, au moment où, désappointé, Loll s’apprêtait à reprendre le chemin de Plourivo. C’étaient alors chez les deux écervelées des éclats de rire sans fin. Loll ne tardait pas à se dérider lui-même, tout en reprochant à son amoureuse de gaspiller en enfantillages un temps qu’il eût été si bon de passer à se dire de douces choses. Mais Liza était incorrigible.

Un samedi soir, elle dit à la petite servante, avec qui elle couchait :

— Quelle farce drôle pourrions-nous bien faire demain à Loll ar Briz ?

— Dame ! répondit la petite servante, il faudrait en tout cas inventer quelque chose de nouveau, car nos anciennes ruses sont éventées presque toutes.

— C’est aussi mon avis. Écoute, Annie (c’était le nom de la petite servante), il m’est venu une idée. Je voudrais voir si Loll m’aime vraiment autant qu’il le dit. Quand il arrivera demain et qu’il te demandera où je serai, tu lui répondras, avec un visage tout triste : « Hélas ! elle s’en est allée à Dieu ! Plus jamais vous ne la verrez en ce monde. »

— Vous ferez donc la morte, Liza ?

— Précisément.

— On prétend que cela porte malheur.

— Bah ! Une plaisanterie innocente… Rien que pour juger si Loll aurait peine de cœur en me croyant perdue.

— Soit, repartit Annie.

Elles passèrent une grande moitié de la nuit à organiser le complot.

Le soleil du lendemain se leva. Nos deux folles s’en allèrent à la messe matinale, comme elles en avaient l’habitude, depuis que Loll ar Briz avait été admis à faire sa cour à Liza. Celui-ci pouvait ainsi passer le temps de la grand’messe en tête-à-tête avec sa promise, le reste du personnel de la ferme se rendant au bourg pour assister à l’office. Au deuxième son des cloches[22], vieux parents, domestiques, porcher, tout le monde s’acheminait vers le Faouet. Il ne demeurait au manoir que Liza et la petite servante. C’était le moment que Loll choisissait pour faire son apparition.

Dès que les deux jeunes filles se virent seules, ce dimanche-là, elles s’empressèrent de mettre à exécution le projet médité la veille. Liza Roztrenn s’étendit tout de son long sur la table de la cuisine, la tête appuyée à la miche de pain qui se trouvait, comme c’est l’usage, au haut bout, près de la fenêtre, et qu’enveloppait une nappe fraîche, sortie de l’armoire le matin même.

Sur le corps de Liza, la petite servante jeta un drap de lit.

Puis elle alla s’asseoir sur le banc étroit qui court le long des meubles dans la plupart des fermes bretonnes.

Le troisième coup de la grand’messe venait de sonner. La vibration des cloches s’éteignait à peine, que Loll ar Briz parut dans le cadre de la porte ouverte.

— Bonjour et joie à vous, Annie ; où est Liza, votre maîtresse ?

— C’est mauvais jour et tristesse que vous devriez dire, Loll ar Briz, fit, d’un ton larmoyant, Annie l’espiègle.

— Qu’y-a-t-il donc, que vous parlez de la sorte ?

— Il y a que ma maîtresse ne sera pas votre femme, Loll ar Briz.

— Voulez-vous signifier par là que je ne suis plus de son goût ? ou bien, depuis dimanche dernier, est-il venu quelque nouveau galant qui m’a déplanté ?

— Liza Roztrenn ne sera pas votre femme ni celle d’aucun homme. Liza Roztrenn est maintenant auprès de Dieu !

— Morte ! Liza !… Prenez garde, Annie. Toute plaisanterie n’est pas bonne à faire.

— Mais regardez donc du côté de la table ! Soulevez le drap, et voyez ce qu’il y a dessous !

Le jeune paysan devint tout pâle. De quoi la petite servante s’amusa fort, au dedans d’elle-même. Il alla au drap, le souleva, et recula épouvanté.

— Hélas ! ce n’est que trop vrai ! s’écria-t-il.

— Loll, prononça Annie en s’efforçant de garder son sérieux, n’avez-vous pas entendu dire que des amants avaient ressuscité leurs amoureuses mortes, en les prenant sur leurs genoux, et en leur donnant un baiser ? Si vous essayiez de ce remède !…

— Malheureuse ! vous osez plaisanter encore ! !

— Essayez, vous dis-je, et ne vous fâchez pas. Tenez, je vais vous aider.

Elle se leva du banc où elle était assise. Mais elle ne se fut pas plus tôt approchée de la table, qu’elle faillit tomber à la renverse.

Liza Roztrenn avait réellement au cou la couleur de la mort. Ses yeux agrandis n’avaient plus de regard.

— Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! hurla par trois fois la pauvre Annie… Ça, Loll ar Briz, prêtez-moi donc secours… Mettons-la sur son séant… Je vous jure qu’elle est vivante… Elle ne peut pas être morte !…

Si ! Liza Roztrenn était morte, et bien morte. Les efforts réunis de Loll ar Briz et d’Annie la servante ne servirent qu’à tourmenter un cadavre.

Le lendemain, on enterrait dans le cimetière du Faouet la jolie héritière de Kervénou.

Il est probable que son fiancé s’en consola à la longue. Mais la petite servante en resta folle.


(Conté par Jean-Marie Toulouzan[23], piqueur de pierres. — Port-Blanc.)


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Dieu fait mourir ceux qu’il aime, le samedi soir, parce que c’est aussi le samedi soir qu’après avoir créé le monde, il commença à prendre son repos.


Passion da Vener,
Maro d’ar Zadorn,
Interramant d’ar Zul ;
D’ar Baradoz hec’h ei zur.


Passion (agonie), le vendredi, — Mort, le samedi, — Enterrement, le dimanche ; — Au Paradis on ira sûrement.

(Dicton de Basse-Bretagne.)


La fin du monde


Tant que restera allumée la lampe qui brûle dans le chœur des églises, le monde est assuré de vivre.

Le jour où Dieu permettra que cette veilleuse s’éteigne dans une église, — une seule ! — c’est que pour les hommes et les choses de la terre l’heure fatale sera venue. La mort de cette petite flamme sera l’intersigne de la mort universelle.

Un prêtre, à qui l’on demandait quand viendrait la fin du monde, répondit :

— Si, passant de nuit près d’une église, vous n’en voyez pas les vitres éclairées, annoncez hardiment que la fin du monde est proche.

Quand les hommes oublient d’entretenir la lampe sainte, Dieu lui-même y pourvoit.


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XXIV

L’aventure de Jean Cariou


Ce soir-là, Jean Cariou, sacristain de Penvénan, après avoir sonné l’angélus, avait fait sa ronde habituelle dans l’église. Rentré chez lui, il se rappela qu’il avait oublié de regarder s’il restait assez d’huile, pour la nuit, dans la lampe qui doit brûler éternellement au fond du sanctuaire.

Mais, comme cette idée ne lui vint qu’au moment de se mettre au lit, quand il était déjà à moitié dévêtu, il se coucha tout de même, en se disant que la veilleuse durerait bien jusqu’au lendemain.

Et il s’endormit profondément.

Il devait y avoir pas mal de temps qu’il dormait, lorsqu’à travers son sommeil il s’entendit appeler par une voix douce :

— Cariou ! Cariou !

— Déjà ! murmura-t-il, pensant que c’était Môna, sa femme, qui le réveillait, pour l’angélus de l’aube, et trouvant que le jour se levait de bien bonne heure.

Car la chambre était pleine d’une lumière blanche comme celle des matins d’été.

— Cariou, reprit doucement la voix, hâte-toi : la lampe de l’église va s’éteindre.

Ce n’était pas sa femme qui lui parlait, mais une grande forme lumineuse, drapée dans un manteau couleur de ciel. La figure était nimbée d’or. Cariou la reconnut, pour l’avoir vue dans les images pieuses, dans les tôlennou.

C’était la figure même de Jésus-Christ.

Le sacristain fit un rapide signe de croix, et se retrouva soudain dans une complète obscurité. La grande forme lumineuse s’était évanouie.

Minuit tinta à l’horloge de la tour.

Cariou, tout essoufflé, arriva juste à temps pour ranimer la lampe sainte.


(Conté par Charles Le Braz, mon frère. — Penvénan, 1890.)


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  1. L’Ankou est la mort personnifiée.
  2. On peut voir dans l’église de Ploumilliau une curieuse représentation de ce dernier type. C’est une statuette, en bois jadis peinturluré, mais que le temps a recouvert d’une épaisse couche de poussière. Elle rappelle à certains égards les « écorchés » qui ornent bizarrement la plupart des cabinets d’histoire naturelle, mais le ventre se creuse en un trou béant. Cet « Ankou » a été la terreur de mon enfance. Son voisinage troublait toujours mes jeunes prières. Il me souvient d’avoir vu de vieilles femmes s’agenouiller devant lui. On l’a surnommé dans le pays Ervoanik Plouillo, Yves de Ploumilliau (avec le diminutif ironique). On ne vient jamais à Ploumilliau sans lui faire visite. Il vient de subir à peu près le même traitement que saint Yves de Vérité (v. plus bas). Voici à la suite de quelles circonstances. L’histoire est jolie et mérite d’être contée, ne fût-ce que pour montrer combien sont encore vivantes chez les Bas-Bretons les superstitions relatives à la mort. Il y a à Ploumilliau un fonctionnaire, excellent homme d’ailleurs, mais qui a le tort, aux yeux de beaucoup de personnes de l’endroit, d’afficher un mépris trop bruyant pour des croyances ou, si l’on veut, pour des superstitions qui leur sont chères. Ces personnes lui en savent naturellement mauvais gré. L’une d’elles, en particulier, lui a voué une véritable haine. Appelons-la Janik, et le fonctionnaire M. K. On comprendra sans peine que je m’abstienne de donner les vrais noms. Toujours est-il que, désespérant de voir M. K. se convertir jamais, Janik en est venue à désirer sa mort. Nos paysannes de Basse-Bretagne ne sont pas tendres pour les mécréants. Pour arriver à ses fins, Janik va trouver l’Ankou. Elle lui fait des neuvaines, le supplie, en des oraisons appropriées, de supprimer un homme qui est un scandale pour la paroisse. Puis, elle attend, confiante. Un mois, deux mois, trois mois se passent. M. K. continue à se porter comme un charme. Que fait donc la faux du terrible faucheur ? Serait-elle émoussée ? Aurait-elle perdu toute vigueur ? Janik s’impatiente ; Janik s’inquiète. Il ne se peut pas que l’Ankou n’ait point entendu
  3. Cf. P. Sébillot, Coutumes populaires de la Haute-Bretagne, p. 152. — [L. M.]
  4. Dans certaines régions de la Cornouaille on peut voir encore de ces charrettes grossières et toutes primitives.
    « Quand j’étais enfant, me dit mon père, on transportait les morts au cimetière du bourg dans un tombereau au-dessus duquel on avait courbé en forme d’arceaux des branches de saule ou d’osier. Sur ces arceaux on tendait un drap blanc. Des draps de même couleur étaient jetés sur les chevaux de l’attelage, et le drap mortuaire qui enveloppait le cercueil n’était lui-même qu’une pièce de grosse toile.
    « En voyant s’avancer par la campagne cet étrange appareil, on ne pouvait se défendre d’une sorte de terreur superstitieuse. »
  5. Cf. P. Sébillot, Traditions et Superstitions de la Haute-Bretagne, I, p. 208 et seq. ; Contes populaires de la Haute-Bretagne 3e série, p. 277 et seq. : La Charrette moulinoire. — [L. M.]
  6. Il n’est pas en Basse-Bretagne d’ancienne demeure seigneuriale qui ne passe pour avoir été le château de la « duchesse Anne. »
  7. Cf. R. F. Le Men, Traditions et Superstitions de la Basse-Bretagne in Revue celtique, I, p. 427 et seq. — [L. M.]
  8. Près Bégard (Côtes-du-Nord).
  9. On dit tantôt kar (charrette), tantôt karic (petite charrette), tantôt enfin karriguel (brouette), pour désigner le char de la Mort.
  10. Espèce de grog au cidre.
  11. Cf. P. Sébillot, Traditions et Superstitions de la Haute-Bretagne, I : Le beau squelette, p. 260-61 ; L’invitation imprudente, p. 262 et seq. — [L. M.]
  12. En Basse-Bretagne, le cimetière entoure généralement l’église, et dans le cimetière se dresse un calvaire de bois ou le plus souvent de granit, orienté vers la place du bourg, Son piédestal, qui en certains endroits, affecte d’ailleurs la forme d’une chaire, sert presque toujours de tribune publique. C’est de là-haut que les orateurs profanes s’adressent au peuple. « Monter sur la croix » est synonyme de haranguer.
  13. C’est le sobriquet du cochon, en Basse-Bretagne.
  14. Au pays de Tréguier, les lits clos ont des rideaux au lieu de volets.
  15. Le breton dit, d’un mot expressif : eun huannadenn. Il faudrait presque traduire : un ahannement.
  16. Il ne manque pas d’endroits en Basse-Bretagne où ce genre de servitudes existe encore.
  17. Les patriarches.
  18. M. Renan, qui fut élève en ce petit séminaire de Tréguier et qui lui a conservé un pieux souvenir, trace le portrait suivant des jeunes gens qui le peuplaient, vers 1830 (Souvenirs d’enfance et de jeunesse, p. 136) :
    « Mes condisciples étaient pour la plupart de jeunes paysans des environs de Tréguier, vigoureux bien portants, braves, et, comme tous les individus placés à un degré de civilisation inférieure, portés à une sorte d’affectation virile, à une estime exagérée de la force corporelle, à un certain mépris des femmes et de ce qui leur paraît féminin. Presque tous travaillaient pour être prêtres… Le latin produisait sur ces natures fortes des effets étranges. C’étaient comme des mastodontes faisant leurs humanités. »
  19. C’est peut-être en traduisant cette légende que j’ai le plus vivement senti l’impossibilité presque absolue de faire passer dans la phrase française quelque chose de l’horreur tragique que distille à chaque mot le récit breton. Catherine Carvennec a la voix mélodieuse et lente. Elle nous racontait ce qui précède avec une aisance tranquille, comme s’il se fût agi d’un événement très ordinaire. Tout en écrivant, au gré de sa parole, j’examinais du coin de l’œil d’autres conteuses qui étaient là et qui attendaient leur tour. Elles étaient pâles, pâles de terreur. J’ai rarement vu sur des figures humaines une telle expression d’angoisse. Eh bien, je n’ai fait que traduire mot à mot le récit de Catherine Carvennec : d’où vient que le meilleur s’en est évaporé ? C’est ma faute, sans doute. Je remplis un acte de conscience en m’en accusant ici, et pour ce récit, et pour tous les autres.
  20. Entre Pontrieux et Châtelaudren, dans les Côtes-du-Nord.
  21. Diminutif d’Ollivier.
  22. Il y a trois sonneries, espacées d’une demi-heure, pour la grand’messe.
  23. « Je travaillais à l’église de Faouet, au moment où le fait se passa, ajoutait Jean-Marie Toulouzan. Je n’ai pas connu les personnages de l’histoire, mais des ouvriers originaires du pays, qui étaient employés au même chantier, avaient souvent occasion de rencontrer la pauvre folle. Elle mendiait son pain de maison en maison. Elle éclatait de rire, brusquement, et, l’instant d’après, elle sanglotait à fendre l’âme. »