La Langue française et la guerre/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La Langue française et la guerre
Revue des Deux Mondes6e période, tome 59 (p. 307-327).
◄  II
La langue française et la guerre


III. L’EXPANSION DU FRANÇAIS DANS LE MONDE [1]


I. — FRANCE LA TRÈS AIMÉE

Quel cri d’amour vers la France ! Tous les peuples ont compris qu’il s’agissait de la vie ou de la mort de cette France qu’ils aimaient pour elle-même et pour les principes qu’elle incarnait. Alors, de toutes parts, des voix se sont élevées, d’humbles voix ou des voix éloquentes, qui ont parlé pour nous et qui nous ont parlé. Elles nous ont dit l’anxiété des cœurs au début de cette lutte inégale, elles nous ont crié la confiance que la grande âme humaine mettait dans nos destinées immortelles. Je ne parle pas de ceux qui ont attendu que la victoire fût certaine pour venir à notre secours, oubliant qu’à l’heure de la première injustice, ils avaient fait semblant de ne pas comprendre, déclarant que cette affaire ne les regardait pas. Je parle de ceux qui nous ont exprimé leur amour invincible au temps du pire danger ; de ceux qui, suivant l’expression d’une modeste feuille publiée en 1919 à Lugano, pour convier les Suisses du Tessin à la célébration de notre 14 Juillet, « sont fiers aujourd’hui d’avoir été les amis de la France et non pas du succès. » Ces encouragements, ces hymnes, ces oraisons, venus d’au-delà des monts, d’au-delà des mers, se rejoindre et se confondre sous notre ciel, il faudrait les rappeler tous et toutes, par reconnaissance pour ceux qui les ont fait entendre, et pour que nous prenions mieux conscience de la grande force d’amour qui nous enveloppe, gage sûr de l’avenir. J’en veux retenir seulement deux exemples, l’un pour son éloquente beauté, l’autre pour sa simplicité même : la prière qu’écrivit à Madrid le grand poète mexicain Amado Nervo ; le mot que prononça l’un des soldats de ce grand Empire britannique, si âpre à défendre ses intérêts, mais si solide aussi, si délicat dans ses affections ; datant tous les deux de Verdun. Voici la prière :

Dieu protège la France la magnifique. Dieu protège la France l’initiatrice, Dieu protège la France qui a toujours su se donner au monde en holocauste, la France qui arrose de son sang précieux les lys diaphanes des idéals suprêmes, pour qu’ils parfument ensuite nos esprits, la France qui sème le blé divin du rêve, afin que plus tard il se change pour nous tous en Eucharistie !

… Jeune Amérique, ô ma lointaine et vigoureuse Amérique, où se forgent de nouvelles races, rejetons fleuris d’une souche qui sut fatiguer la renommée, je sais bien quel est le cri que vingt républiques à l’audace tumultueuse font entendre en un chœur qui se mêle à la musique des deux Océans.

En ces heures peut-être définitives, tandis que sur la blancheur de la neige s’épand tragiquement un sang qui ne s’est jamais marchandé pour les rédemptions, voici le cri qui résonne : Dieu protège la France [2].

Voici l’autre, tel qu’il fut recueilli par un observateur pénétrant de l’âme anglaise, alors combattant au front des Flandres :

C’était à Amiens. J’avais pris le tramway qui mène de la gare, par le boulevard d’Alsace-Lorraine, jusqu’à la route d’Albert, où je devais attendre quelque camion qui me rapprochât de mon secteur. Le tramway était rempli de soldats australiens qui regagnaient avec moi le front. Ces beaux soldats, venus de l’autre bout du monde pour défendre le sol sacré de la France, riaient et chantaient, avant de mourir peut-être demain. A un arrêt, une jeune femme, vêtue de noir, monta, accompagnée de sa fillette. En voyant cette femme et cet enfant qui, sans doute, portaient le deuil d’un héros de France, les Australiens cessèrent leurs rires ; et je vois encore, je verrai toujours le plus joyeux de la bande, soudain devenu grave, se lever, céder sa place à la jeune femme, et lui dire, avec un respect, une admiration, et une pitié d’une émouvante grandeur, ces deux simples mots : « Verdun, madame… [3]. »

De cet amour, si profond qu’il se sent capable de défier toutes les jalousies et toutes les haines, la langue française ne peut pas ne pas profiter. Par la guerre, par la victoire, par la vertu éprouvée de notre civilisation, elle reprend son prestige ancien aux yeux du monde, elle est entourée d’un éclat nouveau, elle est remise à l’honneur. Avant le mois d’août 1914, son empire lui était durement contesté [4] ; ses adversaires affirmaient même que loin de progresser, elle était en régression dans le monde. Il est vrai qu’en ces matières, le calcul semble singulièrement difficile ; aussi les statistiques qu’ils nous offraient étaient-elles sujettes à caution ; ils nous disaient, par exemple, que le français, parlé en 1801 par 19,4 pour 100 du monde civilisé, n’était plus parlé en 1901 que dans la proportion de 11,6 pour 100 : ils ne nous disaient pas sur quelles bases ils établissaient ces chiffres. Mais le fait est que la fin du XIXe siècle et le début du XXe ont marqué pour nous un recul assez sensible. Comme langue vivante obligatoire, le français disparaissait en 1903 au Danemark, en 1904 en Suède, de la plupart des programmes d’enseignement secondaire ; il ne se maintenait plus qu’en qualité de seconde langue dans le grand-duché du Luxembourg, et reculait visiblement en Hollande, en Russie, en Espagne : ajoutons que les écoles allemandes se multipliaient en Belgique, — à Anvers, notamment, — et que l’Italie même en accueillait quelques-unes, comme à Milan. Tandis que l’allemand entamait l’Orient et s’implantait dans l’Amérique du Nord, où des manifestations tapageuses comme le voyage du prince Henri de Prusse accusaient ses succès, l’anglais progressait dans toute la partie Sud de l’Amérique du Nord, au Mexique, dans l’Amérique du Sud. L’Allemagne, encore, faisait de son mieux pour gagner l’Argentine et le Chili. Elle échouait au Brésil, malgré la présence d’un demi-million de ses nationaux : mais nous savons de reste que les échecs ne la rebutent pas, et qu’elle persévère. Dans les vingt républiques diverses que l’on comprend sous le nom d’Amérique latine, le français résistait comme langue de culture : mais partout aussi la germanisation s’étendait. Certes, la France n’abandonnait pas la partie ; elle se rendait compte du danger : avec l’aide de ses amis lointains, par des congrès, par la création d’Instituts à l’étranger, elle se défendait ; le Verein fûr das Deutschtum im Ausland date de 1881 ; l’Alliance française, association nationale pour la propagation de la langue française aux colonies et à l’étranger, date de 1883. Elle luttait donc. Ses initiatives renaissantes, coïncidant avec le réveil du sentiment national, se sont manifestées avec force pendant les années qui ont précédé immédiatement la guerre. Mais elle avait grand’peine à maintenir ses positions, en face de rivaux plus puissants et surtout plus nombreux.

Maintenant, « nous avons mis la France à l’apogée dans l’estime des peuples, » suivant la forte expression de M. Clemenceau, au moment de la ratification du traité de paix. Voilà pourquoi les peuples, d’eux-mêmes, viennent à nous.


II. — LES PERTES PASSAGÈRES ET LES GAINS ASSURÉS

Des points les plus opposés de l’horizon nous arrivent les bonnes nouvelles, toutes ensemble. Du Canada, où la question des langues, qui semblait devoir se régler de plus en plus au profit de l’anglais, est reprise. D’Espagne, où l’enseignement du français dans les Universités va être créé de toutes pièces. A Barcelone, nous écrit un ami de la France, M. Joan Estelrich, « le montant des livres français vendus en 1918 décuple le montant des livres vendus pendant les années d’avant-guerre ; » « on lit journellement des milliers d’exemplaires de la presse parisienne ; » « toute la population cultivée, tous les employés de commerce, parlent le français ; » « l’enseignement du français a une importance presque égale à celui de l’espagnol. » En Luxembourg, d’après le témoignage de M. le professeur Esch, « les journaux qui se publiaient en allemand jusqu’à il y a quelques mois… sont redevenus bilingues ; » « des milliers de journaux français se vendent tous les jours ; » « on ne voit presque plus de périodiques ni de livres allemands ; » certains même, regrettant d’être pris entre deux civilisations, voudraient « entrer assez avant dans l’intelligence intime de la langue et de la pensée françaises pour prendre une part plus profonde, et non plus vaguement réceptive et assimilatrice, à la vie intellectuelle de la France. »

En Grèce : les écoles françaises qui fonctionnent actuellement sont au nombre de 44, dont 41 confessionnelles et 3 laïques ; les écoles de garçons avec 3 019 élèves, les écoles de filles avec 3 710. La clientèle en est presque partout en augmentation ; dans certaines villes, comme à Patras et à Syra, elle a doublé ; elle a triplé à Salonique depuis l’annexion de cette ville à la Grèce. En outre, des cours populaires professés dans diverses cités du royaume ont été accueillis partout avec une grande faveur ; parfois même, ils ont obtenu un succès dont l’ampleur a embarrassé les organisateurs, qui, faute de locaux et de maîtres suffisants, n’ont pas pu donner satisfaction à toutes les demandes. A Corfou, ville de vingt mille âmes, l’enseignement du français a été donné à un total de 729 élèves. Le gouvernement grec a obtenu du gouvernement français l’envoi d’une mission de professeurs de lettres et de sciences, chargée d’organiser le lycée d’Athènes sur le modèle des lycées de France ; et ce lycée réorganisé deviendra à son tour un modèle pour tous les autres. Il a sollicité une deuxième mission, destinée, cette fois, à une Ecole normale, qui deviendra une pépinière de maîtres de français. Il s’est entendu avec un certain nombre d’historiens et de gens de lettres, qui ont accepté de donner en Grèce une série de conférences en français… Qui parle ainsi ? Un de nos propagandistes ? Point : c’est M. Vénizélos lui-même.

Fût-ce dans les pays que leur position géographique condamne à rester fatalement dans l’orbite de l’Allemagne, comme les pays Scandinaves, « l’intérêt pour la France et pour la langue française a beaucoup augmenté au cours de ces dernières années : » d’après M. Nyrop, « l’Alliance française de Copenhague compte plus de 1 000 membres, contre 850 en 1914. » L’ennemi même, par un exemple que nous devons retenir, et en dépit des efforts des impérialistes obstinés, ne cesse pas de prêter attention au français. L’Ecole Berlitz a pu constater que « l’enseignement du français a fait chaque jour des progrès, non seulement dans les pays alliés, mais encore dans les pays neutres et même dans les pays ennemis, où les écoles ont été mises sous séquestre. A Hambourg, il y a deux fois plus d’élèves pour le français qu’il n’y en avait au moment de la guerre. Il en est de même pour Vienne. » Le moins qu’on puisse dire est que partout, voire dans les régions les plus lointaines et les moins accessibles à notre influence directe, les sympathies vagues, ou endormies, ou mourantes, sont devenues précises, actives, vigoureuses ; et que toutes favorisent la cause du français.

La guerre nous a fait perdre l’accès de la Russie, momentanément au moins ; mais elle nous a gagné le cœur de l’Amérique. D’après un calcul publié au mois de mai 1919 [5], dans les écoles secondaires des États-Unis, 200 000 élèves apprenaient le français, 1 000 l’italien, 150 000 l’espagnol ; dans les collèges et les universités, 75 000 étudiants apprenaient le français, 2 000 l’italien, 50 000 l’espagnol ; soit en tout, pour le français, 275 000. Encore l’auteur de ce calcul, tout en souhaitant qu’on fit à l’italien une place plus large, espérait-il aussi que le nombre des jeunes Américains apprenant le français s’accroîtrait sans cesse. C’est le résultat d’un mouvement commencé depuis plusieurs années, l’Amérique s’étant aperçu que la science allemande était très différente de la culture dont elle avait besoin ; sans doute aurait-il continué de lui-même ; mais combien la communion des deux peuples dans l’idéal et dans le sacrifice ne l’a-t-il pas favorisé ! Quelles que soient les désillusions inévitables qui naîtront dans la suite, et qui s’expliquent en partie par l’excès d’une admiration d’abord trop flatteuse pour nous, en partie par les conditions défectueuses dans lesquelles beaucoup de soldats américains se sont trouvés pour observer la vraie France, en partie par ce que notre époque troublée porte en elle-même d’exceptionnel et de contradictoire, le résultat est acquis maintenant : les États-Unis ont pris à cœur, pour le dire avec M. le professeur Wigmore, de Chicago, de « remettre à leur vraie place la science et la culture françaises en Amérique. » Enregistrons, parmi les gains les plus sensibles de cette guerre, parmi ceux dont nous apprécions davantage l’honneur, cette volonté d’un grand peuple. Prenons soin, ici encore, de donner la parole aux étrangers plutôt qu’aux Français, suspects en la matière : lut-on jamais plus chaud plaidoyer en faveur de notre langue que celui-ci ? Il a été écrit à New-York, en 1918, par M. Me Dougall Hawkes, président de l’Institut français aux États-Unis : Aucun langage ne comporte autant de nuances et de finesses de pensée que le français ; en conséquence, aucun n’offre un instrument aussi délicat pour l’éducation de l’esprit. Le français, grâce à sa précision, convient excellemment aux mathématiques, à la chimie, à la physique, à la médecine ; tout étudiant en sciences devrait être capable de lire les traités scientifiques en français. La musique française est un des éléments caractéristiques de la vie moderne : personne ne peut entrer dans la pensée des grands compositeurs français sans connaître leur langage. La France est la patrie des beaux-arts : tous les étudiants devraient connaître le français à fond, pour comprendre ces manifestations d’art. Le français n’est pas seulement le langage de la France, mais celui de ses vastes et importantes colonies, qui comprennent plus de cent millions d’hommes ; celui d’une grande partie du Canada, de la Belgique, de la Suisse, d’Haïti. Il est, en outre, dans une large mesure, le langage des affaires, de la culture, de la diplomatie, en Russie, en Hollande, en Espagne, en Portugal, en Italie, en Grèce, en Turquie, et dans une partie des Balkans, sans compter les vastes pays de l’Amérique du Sud, où une grande partie des affaires est traitée en français.

Le français est donc une langue universelle, qui doit être familière à quiconque a des relations avec l’étranger. L’intérêt des États-Unis demande que le plus grand nombre possible de citoyens soit capable d’écrire et de parler le français.

Sur une des plus belles provinces de la langue française, la tempête a passé, semant les ruines. Il y avait à Constantinople et dans sa banlieue, avant la guerre, quinze écoles dirigées par nos religieux et onze dirigées par nos religieuses ; le lycée français, qui comptait 350 élèves ; le lycée de Galata-Seraï, qui, bien qu’établissement impérial ottoman, n’en gardait pas moins le souvenir de son premier caractère, exclusivement français. Sur 65 000 élèves fréquentant en Syrie les écoles européennes et américaines, 40 000 allaient aux écoles françaises ; il faut ajouter à ce chiffre 10 000 élèves des écoles indigènes, où le français était la base de l’enseignement. Beyrouth, avec sa faculté de médecine, sa faculté de droit et son école d’ingénieurs, — ces deux dernières créées en 1913 par l’Université de Lyon, — était un centre de rayonnement français pour tout l’Orient. Aussi notre langue n’avait-elle plus de concurrentes : les écoles étrangères étaient obligées de renseigner, si elles voulaient attirer des clients ou bien en conserver. C’était un beau domaine, vaste et fertile à souhait, que nos missionnaires étaient venus défricher avec des moyens matériels dont la modicité étonne, avec un courage et une constance admirables ; où d’autres avaient apporté plus tard le concours de leur bonne volonté ; si bien qu’à en croire nos rivaux eux-mêmes, la France était devenue en Syrie indiscutablement souveraine ; « la Syrie est pénétrée jusqu’aux moelles d’influence française… »

Or, à Constantinople, en Syrie, et d’une façon générale dans tout l’empire ottoman, la guerre a été une entreprise contre notre langue et contre notre culture ; la plupart des écoles françaises ont été fermées ; les professeurs, quand ils n’avaient pu partir, persécutés, exilés. Les écoles ottomanes se sont installées dans nos locaux, ont pris notre mobilier scolaire, et ont connu pour la première fois la prospérité. On a institué des cours d’allemand : dans certaines villes, Adana, Alep surtout, la langue allemande a même commencé à se répandre. Cependant l’anglais continuait à être enseigné par les Américains, qui n’étaient pas en guerre avec la Turquie, et l’Université américaine de Beyrouth restait ouverte. Double concurrence, celle de nos ennemis et celle de nos amis.

Mais telle était la force de la tradition, telle la vitalité de notre langue, que dès la tempête passée, malgré sa violence et sa durée, malgré les efforts de nos alliés, les écoles françaises se sont rouvertes et les autres se sont vidées. Des journaux français, des revues françaises, sur l’initiative des indigènes, se fondent dans les grandes villes : comme cette Revue phénicienne, créée à Beyrouth par un groupe de jeunes gens dont pas un peut-être n’a mis le pied en France. Les librairies contiennent 80 pour 400 de livres français contre 10 p. 100 de livres arabes et 10 pour 100 de livres anglais. Le renouveau de l’hébreu dans les milieux sionistes de Palestine, la propagande en faveur de l’arabe dans les milieux pro-chérifiens, ne menacent pas sérieusement notre langue : il est même curieux de voir nos adversaires se servir du français pour argumenter contre nous. Il y a plus : malgré des interventions allemandes réitérées, la section française du lycée de Galata Serai a fonctionné pendant toute la guerre. En 1917, une cérémonie célébrée pour le cinquantenaire de la fondation fut une fête française ; le programme comprenait des numéros en français qui furent spécialement applaudis ; le Comité Union et Progrès n’osa rien faire pour entraver la manifestation : car la présidence de la fête avait été offerte au prince héritier. Aussi, après la signature de l’armistice, le représentant de la France fut-il reçu au lycée ottoman avec le plus grand respect, et le ministre de l’instruction publique s’est-il rallié à l’organisation de l’enseignement dans un sens français.

Cela ne veut pas dire que toutes les ruines soient si aisément relevées. Restent les réparations légitimes des dommages matériels, la situation politique encore incertaine, et surtout, les vides à combler dans nos propres rangs. La guerre a fait parmi les Français trop de ravages pour qu’ils puissent aussitôt remplacer les morts ; ces pertes se sont ajoutées aux difficultés qui menaçaient déjà le recrutement de nos missionnaires ; dans cet Orient qui demande de si nombreux moissonneurs, l’enseignement de notre langue en souffrira. Mais dans ce bilan que nous dressons, constatons encore que, même où les pertes auraient pu nous être particulièrement sensibles, elles sont restées moins grandes que nous ne craignions. Le Congrès français de la Syrie, tenu à Marseille dès le mois de janvier 1919, et où le gouvernement, les différents ordres religieux, l’Alliance israélite, la Mission laïque, l’Alliance française, se trouvaient représentés côte à côte dans la section de l’enseignement, a été une manifestation heureuse, courageuse, féconde, à la fois de notre union plus étroite, et de nos activités reprises. Est-il besoin d’ajouter que les récents événements qui se sont produits en Syrie, et les succès de nos armes, ne seront pas inutiles à la diffusion de notre langue, et achèveront de sanctionner nos droits ?

En Egypte, la question est plus délicate sans doute, puisqu’elle prend un caractère politique. Contentons-nous de constater que « le moment est particulièrement favorable à la renaissance et au développement de nos institutions d’enseignement [6]. » Nos écoles sont non seulement pleines, mais trop petites. Le lycée du Caire, qui compte 450 élèves, doit doubler ses locaux. Le nombre des élèves du lycée d’Alexandrie a passé, par une progression continue d’année en année, de 360 élèves (1913-1914) à 723 (1918-1919). Les candidats au baccalauréat français ont décuplé en cinq ans. Ainsi les nouvelles qui nous arrivent au lendemain de la tourmente nous assurent qu’à côté de pertes heureusement inférieures à nos craintes, nos gains sont certains et étendus. Pour les dénombrer avec exactitude, il faudra du temps encore, des années peut-être ; il faudra qu’une période plus tranquille succède aux troubles qui nous agitent après le grand cataclysme. Et qui mesurera jamais l’effet des sympathies secrètes ? elles travaillent dans l’ombre et obtiennent des résultats efficaces, mais qui échappent aux dénombrements. Par exemple : ces « cercles français » qui ont surgi un peu partout en Suisse depuis 1917, pour l’étude approfondie de la langue et de la littérature françaises ; celui de la Société des commerçants, celui des Postes, celui de l’Université et du Polytechnicum à Zurich : qui traduira leur effort et leurs conquêtes par des chiffres ? — Au moins voyons-nous avec certitude se dessiner le courant favorable, et pouvons-nous saisir dès maintenant quelques précisions.


III. — LA PLACE DU FRANÇAIS DANS LA CULTURE HUMAINE

Les pays qui nous aiment et qui nous estiment, en effet, veulent désormais un enseignement du français qui soit organisé. Ils veulent commencer par le commencement, qui est l’école ; ils veulent des institutions régulières et stables, capables de transformer en habitudes les engouements passagers. Plus de caprice ni d’aventure. Sinon pour le peuple, au moins pour ceux qui recevront la formation secondaire et supérieure, la possibilité d’apprendre le français avec des garanties pour ainsi dire officielles : voilà le fait que la guerre établit ou sanctionne. Jamais, même aux plus beaux jours, un aussi grand nombre de professeurs de langue, de littérature, de civilisation françaises (les trois termes étant d’ailleurs inséparables) ne nous a été demandé. On a commencé dès la signature de l’armistice : souvent même, des membres des délégations à la Conférence de la paix ont été chargés des négociations intellectuelles, à côté des négociations diplomatiques ; et cette demande, pour nous si flatteuse, n’a pas diminué depuis lors. On nous invite à participer, dans une mesure plus large, à la culture humaine.

Un lycée français s’est ouvert à Madrid ; un autre s’ouvre à Rome, paré du nom et des souvenirs de Chateaubriand ; deux autres vont s’ouvrir à Londres, pour les garçons et pour les filles : tous dans des locaux et avec des professeurs dignes de nous. On a projeté, — souhaitons que le projet se réalise, — la création d’un lycée français à Bruxelles, où le collège allemand ne rouvrira plus ses portes. Les fils des Français établis à Mayence poursuivent leurs études dans un lycée français. Un Athénée français donne à Tokio l’enseignement de notre langue ; une mission lyonnaise, qui revient du Japon, et qui s’est rendu compte de l’immensité de la tâche à accomplir dans ce pays, propose de fonder une Maison française à côté de l’Athénée. Tandis que le collège de Lisbonne s’agrandit, l’école française de Saint-Bovid, créée par l’archevêque d’Upsal, prospère. Grâce au très grand amour qu’on veut bien nous porter là-bas, nous allons transformer notre lycée de Rio de Janeiro pour le perfectionner et l’agrandir ; peut-être pourrons-nous en fonder un à Saint-Paul et un autre à Porto Alegre. On songe à des sessions du baccalauréat pour Constantinople aussi bien que pour le Brésil.

Partout on nous appelle comme des hôtes désirés. Ce sont des créations de la guerre, que la chaire de langue et littérature françaises à Dublin, que la chaire « du maréchal Foch » à Oxford. Un professeur français fait ses cours à l’Université de Prague, avec plusieurs assistants ; et la Tchéco-Slovaquie a voulu, en même temps qu’eux, des lecteurs pour ses lycées, des professeurs privés pour ses familles. Une manière de faculté de droit française fonctionne à Téhéran ; nous sommes en pourparlers avec le gouvernement perse pour l’envoi de plusieurs autres professeurs, dont un de philosophie et un autre de français. Au Caire, l’Ecole anglaise de droit, — pour ne point parler de notre Ecole française, — est obligée de solliciter les services d’un professeur français. On connaît le grand rôle des Universités aux États-Unis. Dans ce pays d’intense activité industrielle et commerciale, où tant d’éléments divers sont encore juxtaposés plutôt que fondus, elles ne représentent pas seulement la haute culture scientifique, mais encore l’unité intellectuelle et morale en formation. Elles sont comme des personnes vivantes, spécialement chargées d’instituer une tradition ; chacune a sa physionomie propre, toutes concourent à l’élaboration de la conscience nationale. Et toutes veulent avoir, l’une après l’autre, des chaires de civilisation française. On avait commencé, plusieurs années avant la guerre, par de rapides passages qui n’étaient guère que des visites ; on a continué par des missions annuelles, enfin sont venues les fondations définitives. La bonne volonté des Américains, et l’effort de nos grands universitaires, comme Joseph Bédier et Gustave Lanson, ont réalisé cette noble union de la pensée. Demain encore, une des plus belles et des plus illustres maisons, celle de Yale, ouvrira ses portes à un professeur français.

Quelquefois, ce sont des échanges que les pays étrangers veulent établir avec nous : tant mieux, puisque nous nous enrichissons ainsi en même temps que nous donnons, et puisque les échanges nous permettent de rester plus fidèles à notre esprit, lequel veut que nous servions, d’intermédiaires, et ne prétendions nulle part nous imposer. Multiplions-les donc, pour l’intérêt universel ! D’après un accord tout récemment conclu avec l’Angleterre, des établissements scolaires, de l’un et de l’autre côté du détroit, se sont associés chacun à chacun ; des groupes d’élèves passent ainsi du lycée Condorcet au Merchant Taylor’s School, du lycée de Tours au Whitgift Grammar School, du lycée de jeunes filles de Poitiers à la Municipal School d’Ipswich ; et réciproquement. L’Italie, qui avait si favorablement accueilli déjà nos Instituts de Florence, de Milan, de Naples, est sur le point de recevoir un professeur français à l’Université de Rome, tandis qu’elle enverra un de ses maîtres au Collège de France ; en pleine guerre a été définitivement passée une convention qui instituait des échanges entre professeurs de l’enseignement secondaire italien et français. Une Conférence interuniversitaire franco-suisse, tenue à Genève en septembre-octobre 1919, a réglé les équivalences pour les étudiants : résultat dont nous avons tout lieu de nous réjouir, si nous nous rappelons la puissante emprise de l’Allemagne sur l’enseignement helvétique : au point que les professeurs suisses se sentaient menacés jusque chez eux, et devaient se liguer pour se défendre contre une invasion sans cesse grandissante. Grâce à l’activité de nos hispanisants, des accords universitaires ont été conclus et resserrés avec l’Espagne, à Paris en 1919, à l’Institut français de Madrid en 1920. Aucune nation n’entre plus résolument dans la voie des échanges, ici encore, que les États-Unis, mettant à la disposition de nos étudiants et de nos étudiantes un nombre de bourses presque incroyable. L’Association of Colleges n’a pas appelé, cette année même, moins de cent onze boursières, choisies sur notre présentation par trois de ses déléguées, et conduites par l’une d’elles en Amérique. Encore faut-il ajouter les bourses offertes par la fondation Carnegie, d’autres encore offertes par diverses Universités. Cependant, des boursières américaines fréquentent nos Universités, Sèvres, l’Ecole normale de Saint-Germain-en-Laye, nos collèges de jeunes filles. Dans le même esprit de réciprocité vient de se fonder à Paris l’Institut d’études slaves ; on voit assez les perspectives immenses qui s’ouvrent à lui, et l’importance de sa mission.

Quelquefois aussi, il s’agit d’un don total et sans demande de retour. La Serbie nous appelle instamment. La Roumanie ne désire pas seulement que la langue française reste chez elle privilégiée, ainsi qu’elle l’est déjà : elle veut en faire la langue même de sa culture. Elle estime qu’ayant pris pour base de son enseignement depuis trente ans le latin, le latin l’a déçue ; et qu’elle a intérêt à le remplacer par le français. Le fait est capital dans l’histoire de notre influence. On passe ici volontairement, délibérément, après réflexion, après expérience, au choix du français comme instrument de la formation intellectuelle de tout un peuple, comme véhicule de la civilisation moderne. La Roumanie, dès lors, veut des professeurs français pour sa capitale et pour ses grandes villes ; elle en veut dans ses universités, dans ses lycées, dans ses gymnases, dans ses écoles normales, techniques, primaires. Trente professeurs déjà, officiellement choisis, sont partis pour répondre à ce vœu : touchante expédition pacifique, dont je ne connais pas l’égale ; « mission » qui honore à la fois le pays d’où elle vient et le pays où elle va ; union des esprits et des cœurs, après l’union pour la victoire ! — Emouvant aussi, à sa façon, est l’appel de l’Esthonie, qui veut nous envoyer des élèves et nous demande des maîtres, et même des maîtresses d’école maternelle, « considérant l’intérêt qu’il y a, dit-elle, à ne pas laisser retomber les futurs étudiants sous l’influence morale de l’Allemagne… »

Mais de tous les effets produits ou achevés par la guerre en ce sens, un des plus curieux en vérité est l’élan qui pousse la Chine vers nous. Ils sont dès maintenant huit cents, les jeunes Chinois qui ont voulu apprendre le français en France : bientôt ils se compteront par milliers. Car avec une ardeur qui tient de la foi, malgré tous les obstacles des temps difficiles et du lointain voyage, ils arrivent. On n’en voyait guère dans nos universités françaises avant 1914 ; ils allaient demander leurs diplômes étrangers aux Japonais, aux Américains, aux Anglais ; aussi bien l’anglais était-il, à peu près uniquement, la langue qui leur permettait d’entrer en communication avec le reste du monde. Et voici qu’en France, à leur appel, deux centres d’études se sont ouverts pour eux : l’un à Lyon, l’autre à Paris ; deux Universités franco-chinoises, où ils peuvent tout à la fois continuer leur formation littéraire nationale (condition essentielle à leur point de vue) et s’initier à notre langue. Une mission française part pour la Chine : puisse-t-elle organiser bientôt l’ex-école allemande de Shanghaï, dont le traité de Versailles nous a remis la propriété conjointement avec les Chinois, et que nous n’avons pas réussi encore à ouvrir ! puisse-t-elle favoriser, avec toutes les forces de la France qu’elle représente, le mouvement spontané qui amène l’Orient vers nous !


IV. — L’ORGANISATION DE L’ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS

A cette demande, non seulement plus ample, mais devenue régulière et stable, répond de notre part un plus juste sens des réalités, et un plus vigoureux effort d’organisation.

Même au moment des batailles, quand la plupart de nos activités étaient paralysées, nous avons pu exercer à quelque degré notre influence. Qui croirait que nos travailleurs coloniaux, chargés d’accomplir à l’arrière leur tâche ingrate et rude, eussent eu le temps d’écouter, écoliers tardifs, nos leçons de français ? L’affaire n’était pas aisée ; ces cerveaux à peine dégrossis recevaient difficilement les empreintes ; on manquait de maîtres appropriés. Pourtant nous avons réussi à improviser, au moins pour une partie d’entre eux, un enseignement ; et semblable à la plupart de nos improvisations, celle-ci ne fut point si mauvaise. D’après une enquête faite en mars 1918 par la Mission laïque, et portant sur 36 000 travailleurs indo-chinois, plus de huit cents avaient appris à lire et à écrire, et plus de quatre mille parlaient le français. Des cours faits à Paris pour les Kabyles ont aussi donné des résultats. Autant de bon grain semé pour l’avenir, dans ce présent orageux.

Nous avons accueilli les jeunes Serbes avec le respect que méritait leur malheur. Tous et toutes ont vécu de notre vie scolaire, pendant plusieurs années ; il en est même qui ont suffisamment profité de notre culture pour passer avec aisance l’examen du baccalauréat. Leur exemple a fait réfléchir ; on s’est demandé pourquoi nos écoles, qui s’étaient ainsi ouvertes aux exilés, resteraient fermées aux étrangers. Le français appris en jouant, dans les cours de récréation, resterait plus profondément dans les mémoires ; les amitiés françaises scellées dès la prime jeunesse seraient à l’épreuve du temps. En pleine guerre, on décida de créer une section norvégienne au lycée de Rouen, une section suédoise au lycée de Caen ; le lycée de Lyon abrita des Syriens dès l’armistice.

Nous nous les rappelons bien, ces officiers en kaki qui sont redevenus étudiants ; nous savons tous comment les Américains, après les combats et avant le retour, ont voulu mettre à profit leur loisir imprévu pour apprendre le français et pour apprendre la France. Parlaient-ils tous avec éloquence, au bout de ces quelques semaines ? Assurément non ; et ce fut quelquefois leur faute : car il en est qui prirent résolument la route des flâneries, lorsqu’ils apprirent qu’il n’y avait pas d’obligation, et qu’on ne les mettrait pas aux arrêts s’ils disparaissaient aux heures des cours. Mais il en est aussi qui emportèrent un solide bagage de connaissances. Telle faculté, à laquelle quatre cents étudiants furent assignés, put se vanter de n’en avoir laissé partir aucun qui ne comprit notre langue, et ne la parlât sans trop de peine ; beaucoup s’exprimaient aisément ; le discours d’adieu prononcé par l’un d’entre eux était parfait. Leurs remerciements furent pratiques : dans chacune des universités par eux fréquentées, ils laissèrent une bourse d’études, quelquefois deux, pour permettre à leurs camarades français de venir en Amérique. Ils furent quelquefois touchants, — comme celui-ci, écrit dans un français que personne n’accusera de manquer de sincérité :

Il a été voté de prier le secrétaire d’envoyer aux Universités de France et d’Angleterre l’expression de l’appréciation de l’Université de Yale des témoignages de faveur et de courtoisie accordés aux étudiants de Yale, parmi les dix mille membres de l’armée qui ont été admis à jouir de ces institutions ; et de leur assurer que la corporation juge que leur action pour la cause publique jouera un grand rôle dans le perfectionnement des relations amicales permanentes entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France… À plus forte raison prenons-nous, maintenant que nous avons retrouvé la libre disposition de nos forces, les mesures nécessaires pour répondre au grand honneur qu’on nous fait en nous choisissant pour maîtres. Nous avons compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’affirmer notre bonne volonté, mais de la rendre efficace ; qu’il n’est point de clientèle si bien disposée qui se contente de sourires engageants, sans profits. Nous nous sommes mis à l’œuvre, de notre mieux. De 1914 à 1919, l’Alliance française n’avait jamais cessé ses cours, bien qu’elle fût occupée par ailleurs du soin de la propagande : à présent, elle les a réorganisés. Nos universités comptaient 1 885 étudiants étrangers en 1915, 1 943 en 1916, 2 399 en 1917, 3 238 en 1918 : à présent, elles offrent des cours nouveaux, refondent leurs programmes, assurent leur recrutement par les méthodes les plus modernes. Cette vaillante Université de Grenoble, qui la première a su attirer et garder les étudiants étrangers désireux d’apprendre le français, — un seul en 1897, 1 511 en 1913, — les voit de nouveau arriver de tous les points du monde. Cette glorieuse Université de Strasbourg, que la violence nous avait ravie, travaille maintenant avec ses sœurs pour le bon renom de la France ; elle vient de présenter aux étrangers, pour la saison prochaine, un plan d’études supérieur à tous ceux que les Universités allemandes ont jamais pu leur offrir. Mais je devrais les citer toutes. Il faut qu’il disparaisse, le type de l’étudiant étranger que tels Français d’autrefois, casaniers et peu soucieux d’être dérangés dans leurs habitudes, considéraient sans indulgence, pour cette première et très simple raison, que d’abord, il ne savait pas le français. Il attrapait, s’il le pouvait, quelques bribes de cours ; il se hasardait dans les régions périlleuses de nos bibliothèques, bien défendues par leurs gardiens contre ceux qui voulaient lire ; et après avoir subi les dédains des garçons de salle, il quittait pour toujours ces lieux inhospitaliers. C’était décidément dans les cafés du quartier latin qu’il poursuivait son apprentissage du français. Nous voulons qu’il n’en soit plus ainsi. Nous savons ce dont il a besoin ; nous savons que, l’homme ne vivant pas exclusivement de science, il faut aider l’étudiant dans les difficultés matérielles d’une vie toute nouvelle pour lui, et où il risque de s’égarer à chaque pas. La science elle-même, il faut la lui doser. Une organisation nouvelle des cours qui lui sont réservés, et notamment la division en semestres, chère aux habitudes étrangères ; des diplômes mieux adaptés tant à ses capacités qu’à ses besoins ; des guides pratiques, qui lui permettent de se retrouver dans le labyrinthe de nos institutions scolaires ; des bureaux de renseignements, des listes de pensions et de logements, des comités qui l’accueillent et qui le dirigent : autant de mesures heureuses, récemment prises, que nous ne devons pas considérer comme suffisantes, qu’il est indispensable d’étendre, et qui sont parmi les conditions nécessaires de notre expansion.

Et nous voulons coordonner notre effort. Bien nous avait pris, avant la guerre, de fonder une institution comme l’Office national des Universités et écoles françaises, chargé de choisir parmi le personnel enseignant, et de n’envoyer au dehors que des échantillons de marque. Sans doute il n’est pas sûr d’atteindre, avec chaque individu, la perfection idéale : au moins l’étranger qui s’adresse à lui est-il sûr de recevoir, pour ses écoles, des maîtres rompus aux disciplines françaises : quelquefois l’élite de notre jeunesse. La guerre a augmenté son importance, précisément parce qu’il représente l’organisation et l’ordre ; sous l’impulsion de son très actif directeur, M. Petit-Dutaillis, il s’accroît sans cesse : il a maintenant un bureau à Londres et un autre à New-York. Il en va de même du Groupement des Universités et grandes écoles de France pour les relations avec l’Amérique latine, qui administre à part une des plus riches provinces de cet immense empire. — Comme ils devaient se sentir isolés, perdus, et quelquefois découragés, les maîtres de français épars dans tout l’Univers ! Pour eux est née, depuis un an, une revue qui ne veut pas être autre chose qu’ « un guide pour l’explication des choses de France, » et qui s’appelle d’un beau nom, la Civilisation française. Elle les tient au courant de ce qu’on pense, de ce qu’on croit chez nous ; elle leur fournit des solutions possibles aux problèmes que l’étranger leur posera. Elle les dirige et elle les inspire. Elle resserre le lien qui les attache à la mère-patrie. — Mais ces maîtres, d’où sortent-ils ? Quelle formation ont-ils reçue ? A côté de ceux qui pressentent des titres authentiques, n’en est-il point qui sont de simples aventuriers ? Justement, la question des « professeurs forains, » qui préoccupait les bons esprits, est une de celles qu’une organisation nouvelle va permettre de résoudre. Une école faite expressément pour leur usage s’ouvrira dès la rentrée prochaine à la Faculté des lettres de l’Université de Paris. En sortiront avec la bonne estampille ceux-là seuls qui auront donné, après des cours réguliers et un concours difficile, la preuve de leur capacité. Particularité curieuse, et heureuse : on n’y montrera pas exclusivement la bonne façon d’enseigner l’orthographe ou la grammaire, ou le style, ou la littérature : on donnera, sur les pays mêmes où chacun sera appelé à professer, les notions nécessaires pour éviter les froissements, les heurts, et les malentendus d’où naissent quelquefois, le plus sottement du monde, les pires inimitiés.

Signe des temps, heureux signe des temps : ce grand effort d’organisation, même les puissances officielles le favorisent et le dirigent. L’Instruction publique s’occupait mal volontiers, jadis, des choses de l’étranger ; elle ne voulait instruire que chez elle ; elle aimait garder ses nourrissons, surtout les meilleurs, étroitement groupés ; elle avait peur des expéditions lointaines, qui lui semblaient toujours de périlleuses aventures. Maintenant, elle change son point de vue ; elle comprend qu’il faut profiter d’un moment unique. Jamais ministre n’a travaillé davantage à répandre l’influence française hors de France ; jamais ministre ne montra, dans ce sens, volonté plus opportune et plus efficace.

On sait qu’entre autres initiatives, il veut assurer aux fils des Français qui résidaient à l’étranger, et qui sont morts au champ d’honneur, la possibilité de recevoir la culture nationale, soit en les appelant vers la mère patrie pendant la durée de leurs études, soit en fondant dans les diverses capitales des cours plus spécialement destinés à leur usage : idée équitable et belle, qui allie à notre expansion intellectuelle le souci d’honorer nos morts, en rattachant leurs fils à une tradition sacrée. Les Affaires étrangères considéraient, naguère encore, que la diffusion de notre langue n’était pas de leur compétence : par une plus juste intelligence des choses, elles ont créé un service des œuvres françaises à l’étranger. Tant il est vrai que se manifeste partout, dans notre France avertie par la plus rude et la plus salutaire des leçons, la conscience des nécessités que nous imposent non seulement nos intérêts, mais notre honneur.


V. — LA VITALITÉ DU FRANÇAIS ET DE LA FRANCE

On le voit : si le français n’a pas été considéré comme la seule langue diplomatique valable pour la rédaction du traité qui termine la grande guerre ; s’il n’est pas sûr de résonner seul sous les voûtes du futur palais de la Société des Nations, au moins possède-t-il une force supérieure à toutes les volontés officielles : le renouveau de l’amour qu’on lui porte. L’époque actuelle marque pour lui un épanouissement ; les années qui suivront porteront à sa plénitude ce renouveau. Il restera chargé de tous les souvenirs, de toutes les gloires de la guerre. Le choix qu’on a fait de lui comme langue éducatrice de tout un peuple est sans précédent dans l’histoire de son expansion ; les États-Unis l’appellent, le Nouveau monde s’ouvre à lui. Ainsi nous pouvons envisager l’avenir avec confiance ; mais à une condition.

A la condition de redoubler notre effort. Les difficultés des jours présents, que nous nous figurions devoir être si paisibles et si beaux, au moment où leur espoir nous soutenait dans la lutte, nous offrent au moins l’avantage de nous montrer quelle doit être la mentalité du vainqueur. Il faut que le vainqueur ne se relâche point ; qu’il garde la conscience de ses propres défauts, qui lui ont rendu la bataille si longue et si difficile ; la connaissance des qualités de l’ennemi, dont l’activité est retardée, mais non pas arrêtée ; la crainte de la vanité, mère des faiblesses ; et la conviction profonde qu’il doit s’aider lui-même, s’il veut continuer à être aidé des dieux. Se contenter des gloires passées, enregistrer les gains sans rien faire pour qu’ils deviennent définitifs, parler légèrement des pertes en les déclarant inévitables, compter sur les autres en se leurrant soi-même, c’est préparer les défaites de l’avenir.

Déjà nous travaillons. Si quelques-uns nous reprochent ce qu’ils appellent notre paresse, ce sont d’étranges gens, qui veulent tromper, ou qui se trompent. Ils la confondent peut-être avec certains troubles inévitables, venus de notre fatigue ou de notre épuisement. L’épuisement passager, qui s’explique par tout le sang que nous avons perdu, est autre chose que la paresse ; et ils ont tort. Je voudrais qu’on me citât l’exemple d’un seul pays qui, éprouvé comme le nôtre, reprit aussi vite ses plus hautes activités. Nous travaillons au milieu de nos ruines. Mais nous devons travailler plus encore ; au moins autant que nos concurrents ; davantage, puisqu’ayant été moins rudement frappés, il leur est plus facile de se reprendre. Chaque nationale droit de prétendre pour sa langue à toutes les conquêtes : quoi de plus naturel et de plus légitime ? L’Italie cherche à établir, dans le monde entier, des ramifications de son Institut pour la propagation de la culture italienne : elle a raison. L’Angleterre ne se contente pas d’avoir la langue numériquement la plus répandue ; le succès qu’elle vient d’obtenir l’incite à de nouveaux efforts ; elle trouve notre exemple bon à suivre ; elle veut attirer dans ses Universités, jusqu’ici très fermées, non seulement les étudiants des colonies, mais les Américains, mais les Slaves, mais tous ceux qui voudront bien y venir ; elle crée des Instituts à l’étranger, plus richement dotés que les nôtres, pour lui servir de consulats intellectuels. C’est fort bien fait de sa part. Nous ne pouvons lutter avec cette concurrente qu’en travaillant à garder les qualités supérieures de notre langue, qu’en travaillant à développer nos moyens d’expansion. Il s’agit du jeu loyal, du beau jeu où le meilleur l’emporte.

Quel immense champ d’activité reste ouvert devant nous, à peine exploré ! que de progrès à réaliser, immédiats, faciles ! L’Alliance française, à qui l’Allemagne faisait l’honneur de la compter parmi ses ennemies les plus directes, avait avant la guerre plus de cinquante mille adhérents. C’est beaucoup, si on songe à l’effort qu’elle a dû accomplir pour atteindre ce chiffre, étant partie de rien, sans autre attrait que celui de l’idée désintéressée, sans l’aide d’aucun groupement, au-dessus de tous les partis. C’est trop peu, pour l’effort que demande l’heure présente. N’y aurait-il vraiment que cinquante mille personnes s’intéressant à la cause du français, et capables d’envoyer chaque année leur obole pour contribuer au rayonnement de notre influence ? De même, et à plus forte raison, pour les autres groupements moins nombreux. — Nous possédons un empire colonial immense ; avons-nous fait jusqu’ici tout notre devoir pour y répandre notre langue ? Avons-nous eu un plan suivi, des directions sûres ; et devons-nous nous tenir pour satisfaits des résultats obtenus ? Une des premières tâches que la paix nous permettra d’accomplir, n’est-elle pas de nous attacher davantage, par ce lien, une clientèle qui nous est acquise ? Car il n’importe pas seulement d’agir, il faut agir vite. L’usage n’est pas, entre concurrents, qu’on s’attende ; nous savons combien il en coûte de laisser les autres tirer les premiers. Le monde fait en nous un acte de foi : à nous, a nous seuls de le justifier. C’est une grande responsabilité que celle d’agréer l’amour d’autrui, et il vaudrait mieux ne pas l’accepter que de se montrer, dans la suite, incapables d’y répondre. Ceux qui nous aiment nous reprocheraient alors non seulement ce qu’ils n’ont pas obtenu, mais ce qu’ils nous ont donné. Voilà pourquoi l’appel des peuples vers la France doit fortifier en nous la conscience d’un grand devoir.

Seulement, tout se tient ; et l’expansion de la langue française dépend de la vitalité de la France. Il y a ici une question de nombre, qui ne veut pas être considérée seule, mais qui ne veut pas non plus être négligée. Le jour où les métèques peupleraient la cité, et où ceux qui font voile vers les pays lointains diminueraient jusqu’à disparaître, le français garderait sans doute une place dans le monde, mais comme la relique d’un grand mort. La dépopulation, signalée dès avant la guerre comme le mal d’où naissaient tous nos autres maux, aggravée par tant et tant de pertes, n’affecte guère moins notre prospérité intellectuelle que notre prospérité économique : elle menace notre action, parce qu’elle menace notre être même.

Or, même devant ce danger évident, nous gardons entière notre confiance. La guerre n’a pas seulement prouvé au monde que nous étions dignes de vivre ; elle nous a rendu à nous-mêmes notre volonté. C’est là le meilleur de nos gains, celui qui nous permet d’envisager l’avenir avec sécurité. Nous vivrons, parce que nous voulons vivre, et que nous aurons désormais, avec la clairvoyance, l’énergie nécessaire pour en assurer les moyens. Déjà nous avons commencé à le faire : n’est-ce pas dans la reconstitution de la famille que les jeunes Français de France, comme instinctivement, cherchent le salut de la patrie en même temps que l’équilibre de la société ? L’expansion de la langue française dépend de la vitalité de la France, et c’est pour cela qu’elle est assurée.


PAUL HAZARD.

  1. Voyez la Revue des 1er avril et 1er juin.
  2. E. Martinenche, l’Amérique latine et la guerre, 1918.
  3. J. Chevalier, l’Ame anglaise, Revue universitaire, juin 1920.
  4. La langue française dans le monde, Paris, au Siège social de l’Alliance française, 1900 ; F. Baldensperger, Note sur les moyens d’action intellectuelle de la France à l’étranger, Paris, 1917.
  5. E. H. Wilkins, The Bulletin of the New England Modern Language Association.
  6. R. Maunier, Note sur les Écoles françaises de la Haute-Egypte, Revue internationale de l’Enseignement, juillet 1920.