La Langue française et la guerre/02

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La Langue française et la guerre
Revue des Deux Mondes6e période, tome 57 (p. 566-585).
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La langue française et la guerre


II. LE RÔLE INTERNATIONAL DU FRANÇAIS [1]


Ce qu’il faut dire avec netteté, c’est que l’usage du français comme langue diplomatique n’est pas le résultat d’un abus, imposé par la violence, et qu’on a raison de faire disparaître quand la violence a cessé. Qui voudrait revenir sur le passé, et nous déposséder d’un droit qui nous a été conféré d’un consentement unanime, ne réparerait pas une injustice, puisqu’il n’y en a pas eu, et nous ferait tort. Ce qu’il faut dire encore, c’est que cet usage a été consacré par deux siècles de bons services, et qu’il s’agit désormais d’une pratique qui semblait hors de discussion, fixée pour toujours. Ce qu’il faut dire enfin, c’est que ce choix n’est pas désintéressé. Nos amis, nos alliés et nos ennemis mêmes, ont adopté et conservé le français parce qu’ils avaient avantage à l’employer. Point de bon traité sans une forme claire : voilà pourquoi la diplomatie moderne a parlé, chaque fois qu’elle a voulu établir une paix durable, « la langue de la lucidité [2]. »
I. — LE CONSENTEMENT UNANIME ET LA TRADITION SÉCULAIRE

Ce fut d’abord une habitude sociale, que l’Europe prit tout doucement.

Il y avait les rois qui rêvaient de Versailles, et qui, en attendant que les architectes leur eussent bâti un palais tout semblable à celui du Roi-Soleil, parlaient la langue de sa cour. Il y avait, précisément, les courtisans ; et les dames et la société et les bourgeois éclairés, qui apprenaient la langue des élégances. Nos livres se répandaient à travers toute l’Europe, non seulement les graves, mais les frivoles ; les traités de philosophie avec les romans ; articles de foi, articles de modes, leçons de sagesse et leçons d’amour. Nos savants, par leur clarté sans égale, obligeaient les savants des autres pays a parler comme eux, s’ils voulaient être entendus ; nos artistes exportaient notre vocabulaire, en même temps que nos tableaux et nos statues ; nos marchands, — car nous étions alors les plus nombreux, et l’on rencontrait des Français sur tous les points du monde, — nos touristes, nos professeurs, voire nos aventuriers, tous faisaient école, à leur façon. Nos réfugiés formaient des colonies, qui devenaient des centres de propagande : en quelle langue s’imprimaient les gazettes de Hollande, sinon en français ? Notre Académie, par son autorité au loin répandue, par sa surveillance constante, donnait à cette expansion un cours régulier et irrésistible. Mais parmi tant de causes diverses qui assurèrent peu à peu la prédominance du français, nous ne trouvons ni la force des armes, ni les desseins de la politique. Cette invasion n’est pas violente ; elle n’est même pas préméditée. Ecoutons ici les spécialistes. M. Ferdinand Brunot qui, dans sa magistrale Histoire de la langue française, a voulu étudier les titres du français hors de France « dans un moment où il s’agissait pour un grand et noble peuple de sauver sa vie et sa place dans le monde, » s’exprime sur ce point, démonstration faite, de la manière la plus catégorique. « La diffusion de la langue française hors des frontières du royaume, qui a fini, dans les premières années du XVIIIe siècle, par s’élever au rang de langue diplomatique, a été sans aucun doute un événement très important dans la vie nationale et internationale : mais le Roi ne semble à aucun moment avoir senti le prix qu’avaient des avantages de cet ordre. Rien dans sa politique n’a été calculé, aucune mesure n’a été prise, aucune intrigue n’a été menée en vue d’obtenir ce privilège : au point qu’à tout prendre, les victimes et les ennemis de la monarchie de droit divin, les réfugiés et les pamphlétaires, ont peut-être plus contribué au résultat que ses ministres, ses agents et ses pensionnés… » Ainsi, point de contrainte.

Quand tous les gens cultivés de l’Europe parlèrent notre langue, les diplomates l’utilisèrent naturellement dans leurs conférences ; et puis ils l’adoptèrent, naturellement aussi, pour leurs traités : d’autant plus volontiers qu’ils y trouvaient leur compte. Comparé avec les langues qui avaient eu jusqu’alors la prééminence, le français n’apparaissait pas sans défauts : mais il était plus net, plus clair, et, suivant un mot fameux, plus probe. Devant l’usage désormais établi, devant ces avantages désormais reconnus, le latin peu à peu céda la place. En 1678, lorsque furent conclus les traités de Nimègue, il était déjà sérieusement menacé : « on s’aperçut à Nimègue, écrit un contemporain, du progrès que la langue française avait fait dans les pays étrangers, car il n’y avait presque point de maisons d’ambassadeurs où elle ne fût presque aussi commune que leur langue naturelle. » Mais le premier traité rédigé en français fut celui de Rastadt, à cette réserve près, stipulée expressément par les Impériaux, que le précédent ne pourrait être invoqué dans les négociations ultérieures. Or la réserve ne servit de rien : qui sait ? elle contribua peut-être au succès du français, qui se contentait du fait et ne réclamait pas le droit, comme le latin. Elle persista dans les différentes conventions qui furent passées de 1714 à 1763 : en 1763, au traité d’Hubertsbourg, elle disparut. L’habitude était prise ; le latin était vaincu, le français devenait décidément la langue diplomatique officielle.

Ses débuts dans ce rôle datent donc de 1714 ; ils coïncident avec la fin du règne de Louis XIV et la diminution de notre pouvoir ; tant il est vrai qu’ils ne signifient pas contrainte de notre part, et servitude de la part des autres : il fut choisi et non pas imposé. Aussi bien son emploi est-il indépendant des vicissitudes politiques. Napoléon, dans la plénitude de son pouvoir, lui donna plus d’éclat sans réussir à l’étendre davantage ; Napoléon vaincu ne l’entraîna pas dans sa chute. Certes, au moment de la débâcle de 1814, parmi ceux qui vinrent donner leur coup de pied à l’Empereur déchu, plus d’un lui reprocha, comme fit ce M. Steffens, qui se vantait d’être à la fois « professeur de l’Université de Breslau et officier volontaire de M. le maréchal de Blücher, » d’avoir « flatté la vanité nationale par l’injuste, l’affreuse perspective d’une langue universelle, d’une littérature universelle ; » plus d’un nous menaça « d’une proscription générale de la langue française. » Mais dans le temps même où se manifestait une indignation désormais si peu dangereuse et si peu nécessaire, les plénipotentiaires du Congrès de Vienne employaient obstinément « la langue diplomatique de l’Europe. » Tout au plus rappela-t-on, dans un des articles du traité qui liquidait l’héritage napoléonien, la réserve autrefois stipulée, d’après laquelle l’usage du français n’engageait à rien pour l’avenir : et ce fut, une fois de plus, la précaution inutile. Nos ennemis eurent une occasion plus belle encore, en 1871. Même alors, même dans les négociations qui précédèrent le traité de Francfort, même dans le traité qui enregistra notre humiliation, on employa le français ; personne ne profita des circonstances pour chercher à nous déposséder de notre prérogative ; tout le monde, même Bismarck, respecta la tradition.

Il n’en alla pas autrement pendant les années qui suivirent. En 1878, au Congrès de Berlin, Bismarck encore s’exprima en français ; en 1880, à la conférence de Madrid au sujet du Maroc, un règlement préalable décida qu’on ne se servirait que de la langue française ; en 1906, à la conférence d’Algésiras, tous les débats eurent lieu en français, tous les textes furent rédigés en français : au point qu’il n’y eut aucune traduction. Le français fut la langue de la conférence de La Haye. Dans quelles conditions ? La conférence l’adopta unanimement et sans discussion ; un article du règlement fixa son choix ; le représentant de notre pays, M. Léon Bourgeois, put se féliciter « de voir le français unir cette assemblée des délégués du monde entier, et s’offrir lui-même comme auxiliaire naturel de la conciliation générale. » Une fois de plus, il ne s’était recommandé que par ses services au suffrage de tous. Mais on cite un exemple encore plus frappant, puisqu’il se manifesta en dehors de notre présence : deux Puissances Scandinaves, ayant à débattre entre elles des intérêts où la France n’entre pour rien, et adoptant, outre le texte norvégien et le texte suédois du traité, un texte français qui fait loi : telle fut la convention qui stipula les clauses de la séparation de la Suède et de la Norvège, signée à Stockholm le 26 octobre 1905. L’avantage des contractants les pousse à choisir un idiome qui, par sa clarté, écarte les interprétations perfides naissant des ambiguïtés du texte ; qui, par sa précision, évite les erreurs et les malentendus ; qui, par sa diffusion, soit accessible à tous sans intermédiaire.

Vint, à l’issue de la Grande Guerre, le moment de rédiger des traités si nombreux, embrassant des intérêts si vastes, que les négociations antérieures semblaient des jeux d’enfants. Les représentants non seulement de la vieille Europe, mais du monde entier, des grandes Puissances et des petites, des pays nouveaux et des pays ressuscités, se réunirent pour remanier la carte politique du globe. D’un commun accord, les peuples amis et alliés, qui sont la majeure partie de l’humanité, désignèrent la France comme lieu de réunion des plénipotentiaires. Dès lors, forts de la tradition ancienne, de ce consentement renouvelé, de l’importance capitale que devait présenter le texte même du traité pour la paix du monde, nous pouvions nous attendre à ce que le français restât la seule langue diplomatique, et à ce que l’usage établi fût non seulement maintenu, mais renforcé.


II. — LA NÉCESSITÉ D’UN TRUCHEMENT COMMUN

Il ne s’agit pas seulement de diplomatie ; ce n’est pas seulement pour établir des traités que les hommes ont besoin, plus que jamais, d’un truchement commun.

Ici encore, la tradition était depuis longtemps établie : ceux qui voulaient reculer les limites de leur horizon, se tenir au courant de la pensée moderne, s’associer pour un effort dont le progrès général devait dépendre, s’unissaient volontiers par le lien du français. Montesquieu, déjà, est persuadé « que le français gagnera tous les jours dans les pays étrangers ; la communication des peuples y est si grande, qu’ils ont absolument besoin d’une langue commune. » On ne rappellerait même pas le discours de Rivarol sur la langue française, — tant le thème est devenu banal, — s’il ne s’agissait d’établir, ici encore, notre droit d’incontestable priorité. Ce ne sont pas les Français, c’est l’Académie de Berlin qui a voulu rechercher, en 1784, les raisons qui avaient fait de la langue française « la langue universelle de l’Europe. »

Elle parlait au passé, considérant le fait comme accompli : il n’y avait plus à discuter, mais à expliquer seulement. L’habitude était si bien établie, en effet, la marque était si profonde, que le XIXe siècle n’a jamais oublié tout à fait cette « universalité » du français, et ne s’est jamais soustrait entièrement à ses conséquences. Le français est toujours resté, d’une part, la langue de la culture : partout, même dans les pays où l’on est pour nous le moins tendre, savoir le français montre qu’on fait partie d’une élite, qu’on est allé à l’école, qu’on connaît à quelque degré ses humanités modernes. Il est resté, d’autre part, la langue des communications inter-européennes. Vous entendez toujours les guides qui le balbutient, pour expliquer des tableaux italiens à des voyageurs anglais ; vous voyez toujours les auteurs étrangers demander à la France l’élan qui les poussera de par le vaste monde ; vous lisez toujours des journaux et des revues qui, bon gré mal gré, se rédigent en français pour atteindre un public plus large que celui de leur village ou de leur province : le français ne sert-il pas, notamment, à la propagande anti-française ? Il faut bien se faire comprendre ; et l’explication est toujours la même. Celle-ci nous vient, en l’espèce, d’un des dirigeants du mouvement intellectuel en Catalogne, tout acquis d’ailleurs à notre culture : « La tendance européisante du catalanisme est la force qui a le plus contribué, dans ces dernières années, à l’expansion du français… » Le mot est bien dit : la tendance européisante de chaque pays d’Europe continue à faire la force du français.

Seulement, des rivales ont surgi ; elles se sont fortifiées ; elles ont réclamé leur place au soleil. Dans les congrès scientifiques, dans les réunions internationales chargées d’assurer l’application uniforme de mesures utiles à toute l’humanité, le français régna seul d’abord. Ensuite il dut se restreindre au profit de l’anglais ; ensuite au profit de l’allemand. Puis toutes les langues aspirèrent à l’honneur d’être également admises. Alors on se trouva fort embarrassé. Assurément, les droits étaient pareils, et il n’y avait aucune raison de refusera l’une ce qu’on accordait à l’autre : aucune raison, sauf la nécessité de s’entendre, et la crainte de revenir bientôt aux jours de Babel. Fallait-il apprendre aussi bien le japonais ? et demain le chinois ? après-demain, quelle autre langue ? Si bien qu’en notre XXe siècle commençant, chargé de trop de richesses, un mouvement très net se dessina pour en revenir à trois idiomes à l’exclusion des autres : le français, l’anglais, l’allemand ; avec une prédominance marquée du français.

Ceux qui s’intéressent à la lutte pour la conservation de notre bel héritage connaissent les trois congrès pour l’extension et la culture de la langue française, qui se tinrent le premier à Liège, le deuxième à Arlon, et le troisième à Gand. Au Congrès d’Arlon, en 1908, non pas un Français, mais un Belge, M. Fürstenhoff, prit la chose à cœur, et fit valoir avec beaucoup de force les raisons qui militaient en faveur de l’adoption du français, — déjà, dans ! a pratique, langue auxiliaire intereuropéenne, — comme langue auxiliaire internationale. Le français a mérité dans le passé le nom de langue universelle, disait-il ; il ne portera pas ombrage aux divers amours-propres, d’abord parce qu’il est bien entendu que la langue auxiliaire ne nuirait en rien aux langues nationales ; ensuite parce qu’il n’y a plus de raisons d’animosité contre la France : la France a les sympathies anglaises, américaines, suédoises ; il ajoutait même : allemandes. Il fit mieux ; il constitua un groupe d’hommes de science, composé presque exclusivement d’étrangers, résidant à l’étranger, qui devint le comité provisoire d’une Entente scientifique internationale pour l’adoption d’une langue auxiliaire. Il fit mieux encore ; il intervint au Congrès mondial des associations internationales, à Bruxelles, en 1910 ; il y présenta un vœu en faveur du français, faisant remarquer que les 112 bureaux permanents des associations internationales connaissent tous le français, et que 70 de ces bureaux ont leur siège dans des pays de langue française, alors que 8 seulement se trouvent on Allemagne et 3 en Angleterre : sans compter qu’au surplus, l’Office central des associations internationales a son siège à Bruxelles. Il intervint de même au Congrès mondial de 1913 ; et, songeant qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, il fit personnellement une enquête auprès de toutes les associations internationales ; d’où il résulta qu’elles peuvent exercer, et qu’elles exercent en effet leur activité sans trop d’encombre au moyen des trois langues principales qui se sont imposées comme moyen de communication, et plus spécialement du français. Inlassable, il renvoya ces résultats aux mêmes associations, en leur présentant une manière de statut linguistique, très sage et très modéré, dont le premier article est celui-ci : « Il est désirable que les associations internationales n’admettent officiellement, tant comme langues parlées que comme langues écrites, que le français, l’anglais et l’allemand, en donnant autant que possible la prééminence au français. » Tout ce travail tut présenté au Congrès de Gand, en septembre 1913. Les choses en étaient là lorsque la guerre survint.

Or voici qu’un organisme nouveau sort des ruines qu’elle a laissées après elle. Les hommes qui ont eu la lourde tâche de la mener jusqu’à la victoire ont considéré que les conventions diplomatiques, nécessaires pour liquider le passé, n’étaient plus suffisantes, et qu’il fallait invoquer des principes plus hauts. Ils ont conçu une autre ambition que celle d’enregistrer, sans plus, les changements du monde. Ils ont voulu constituer la Société des Nations. Raillée par les sceptiques, incertaine et vacillante encore, voici pourtant qu’elle commence à vivre, cette Société idéale, qui doit défendre la personnalité morale de chaque peuple, et en même temps les unir tous par un lien puissant, capable de satisfaire l’aspiration universelle à la paix dans la justice. Elle est un principe d’ordre dans la grande misère de notre temps ; elle est un espoir qui brille au milieu de tant d’obscurité. Les faibles et les opprimes s’adressent à elle comme à un tribunal ; on attend d’elle les décisions qui apaiseront les conflits ; les hommes de bonne volonté suivent, anxieux, ses progrès et le développement de ses forces.

Ne faut-il pas, avant toutes choses, que ceux qui la représentent parlent un commun langage ? Ne faut-il pas, pour sauvegarder ce bien si précieux, si fragile, qu’est l’union des cœurs et des volontés, ne faut-il pas éviter toutes les causes de malentendus, et d’abord celles qui viennent seulement des mots ? N’est-elle pas justement l’opposé de la Babel primitive, cette association des peuples pour le respect du droit et l’établissement de la justice ? Ses arrêts, ses arrêts qui finiront peut-être par régler le sort du monde, doivent-ils laisser la moindre place à la confusion ? Et de nouveau, forts de l’usage ancien, des besoins accrus, de l’intérêt évident qui s’attache au choix d’une langue ayant fait la preuve de sa précision et de sa clarté, nous rappelant que cette langue a servi à formuler les Droits de l’homme, nous pouvions nous attendre à ce que la Société des Nations adoptât le français.


III. — LES RIVALES ET LES ENNEMIES

Cette attente était d’autant plus vraisemblable, que les langues artificielles, prétendant jadis à la conquête du monde, semblent désormais incapables d’entrer en concurrence. Je ne voudrais pas contrister leurs partisans ; non seulement parce que ce sont gens irritables, — ce ne serait pas une raison suffisante pour éviter de les irriter, — mais parce qu’ils poursuivent, avec une foi touchante, un idéal généreux. Seulement, je suis bien forcé de constater la faillite de leur entreprise. A toutes les raisons théoriques qui, avant la guerre, faisaient prévoir la vanité de leur longue patience et de leurs efforts, s’est ajoutée l’expérience. On a entendu résonner beaucoup d’idiomes sur les champs de bataille ; on n’a guère entendu, que je sache, ces vocabulaires faits exprès pour les usages internationaux. Si jamais occasion se présenta, où les résultats merveilleux qu’on nous promettait devaient éclater au grand jour, ce fut dans cette immense mêlée des peuples : rien n’est venu, nous attendons encore. Elles se sont perdues dans la bagarre, ces langues universelles qui n’arrivaient pas à se faire parler par un million d’hommes. Leur cause semble jugée. Certes, leurs adeptes reprendront leur propagande, ils la reprennent déjà ; peut-être même trouveront-ils bientôt une langue nouvelle, encore plus logique, encore plus admirable que tous les volapuks du monde, pourtant si admirables déjà, et si logiques. On peut regretter qu’une bonne volonté si obstinée ne se mette pas, en France, au service du français, à un moment où chacun doit lutter pour le bon renom, pour l’existence même de la patrie, quel appoint précieux fourniraient tant de zèle, tant d’amour désintéressé d’une noble cause ! Mais on ne doit pas craindre, en tout cas, que les langues artificielles soient assez puissantes pour menacer l’emploi de la nôtre. Elles se sont montrées inférieures à leur tâche, inférieures à la réputation qu’elles s’étaient elles-mêmes fabriquée, inaptes à la pratique. La guerre a permis de les juger à leur juste valeur.

L’emploi du latin comme langue scientifique internationale a trouvé, tout récemment encore, des partisans. Mais il est difficile de concevoir comment, ayant été abandonné faute de répondre aux besoins de l’Europe moderne, il pourrait suffire aux besoins du monde contemporain, lequel a d’autres exigences et ne revient pas volontiers en arrière. On n’est pas encore arrivé, dans les écoles, à en unifier la prononciation ; à plus forte raison, serait-il difficile de l’unifier pour l’usage pratique ; si on réunissait à l’heure actuelle un congrès de Français, d’Italiens, d’Anglais, de Suédois, qui tous s’exprimeraient en latin, les membres du congrès auraient une peine extrême à se comprendre. Il faut cependant qu’une langue internationale non seulement s’écrive, mais se parle. Passons là-dessus ; il s’agit d’une difficulté à laquelle le temps peut porter remède. Mais comment faire entrer dans cette langue morte tous les mots récents, tous les mots nouveaux que chaque jour apporte ? Je sais bien qu’on peut tout désigner en latin, même l’ypérite, même les mortiers de 420, même les moteurs à six cylindres : je sais bien aussi au prix de quels tours de force. Enrichi de rébus créés par chaque imagination particulière, le latin ne prendrait pas seulement un aspect monstrueux : il deviendrait inintelligible. Il faut une langue vivante, fortement assimilatrice, capable d’un perpétuel renouvellement, qui fasse pour son propre compte l’expérience des vocables nécessaires, et ne leur donne cours qu’après une suffisante épreuve. Autant la persistance du latin est souhaitable comme langue éducatrice, — encore est-il menacé dans cette prérogative même, — autant il est peu vraisemblable qu’on puisse le ressusciter comme langue universelle.

L’allemand avait contre lui ses défauts naturels ; il avait pour lui la patience et l’orgueil et l’esprit conquérant de l’Allemagne. Celle-ci établissait ainsi qu’il suit, en 4916, la répartition des idiomes européens : 95 millions d’hommes parlant l’anglais ; l’allemand, 80 ; le russe, 60 ; le français, 50 : elle en concluait à une première supériorité sur le français. Puis elle déclarait que « comme langue universelle, jouant le même rôle dans l’univers que le latin jadis et le français ensuite, » l’allemand « est aujourd’hui le premier instrument des congrès politiques et scientifiques de notre époque. » Elle ajoutait même : « Combien d’hommes d’État et de savants pourraient dire ce que répétait le Pape Pie X : linguam gallicam non novi ! » On le voit, elle tirait parti de tout, suivant son habitude. Rêve trop ambitieux sans doute, que d’arriver à l’hégémonie du langage : au moins s’efforçait-elle de combattre le français partout où elle le rencontrait. Elle le rencontrait en Alsace : et Dieu sait la guerre sauvage et maladroite qu’elle lui faisait ! Elle le rencontrait en Orient, si fort qu’elle était souvent obligée de le parler elle-même : mais en même temps, elle le minait. Elle inondait le monde de ses professeurs en même temps que de ses commerçants ; les professeurs faisaient plus que d’exporter leur culture : ils accaparaient l’enseignement du français ; dans les universités étrangères, la plupart des chaires d’ancien français étaient entre leurs mains. Rien n’est plus curieux à suivre que leur politique scolaire dans un pays comme l’Espagne. Partout où fonctionnait une école française, on voyait apparaître une école allemande mieux dotée, luxueusement construite, fournie d’un matériel flambant neuf, qui eût aussitôt triomphé par comparaison, n’eût été l’enseignement lui-même. Partout où un maître allemand avait chance de s’introduire, il se présentait chapeau bas, il se faisait tout petit, il s’insinuait plutôt qu’il n’entrait ; il se contentait d’un salaire ridiculement modeste. Puis il prenait pied, il vantait la grandeur allemande, la force allemande : il oubliait seulement de dire qu’il passait à la caisse de son consulat, pour compléter son traitement. Chose inouïe : quand la guerre a rappelé en France nos professeurs mobilisés, et que nombre d’Allemands se sont vus empêchés de regagner leur pays, ils ont occupé les places vides : on imagine de quels commentaires ils accompagnaient leurs leçons de français !

Il y a toujours une clientèle qui vient à la suite du succès ; cette clientèle-là nous avait abandonnés, pour se tourner vers les vainqueurs de 1870. Les missions scientifiques suivaient de près les missions militaires, dans les pays éblouis par le prestige de la force ; et, tandis que les officiers initiaient les soldats aux beautés du pas de parade, les professeurs initiaient les élèves à la littérature et à la langue germaniques. Conquête lente et difficile, mais effort tenace, qu’illuminait la splendeur croissante du grand Empire allemand.

La victoire a changé de camp, tout est renversé, et il s’écoulera beaucoup de temps sans doute, avant qu’on aille demander des leçons d’allemand aux maîtres de Berlin. Ils ont perdu la partie, alors qu’ils avaient pris soin de préciser eux-mêmes l’enjeu. On a signalé, dans ce sens, l’intérêt d’une brochure publiée en 1917 par un professeur allemand, qui se croyait bien sûr alors du triomphe de son pays. Deutsch yegen französisch, écrivait-il : l’allemand contre le français. Pour former une génération plus allemande que les Allemands même, non pas « une génération de nains, » mais une génération qui « par des prairies d’or, s’avance vers la nouvelle terre, vers une terre de succès, de fortune et de prospérité politique, » il faut faire plus de place à l’enseignement vraiment germanique et élaguer des programmes les matières accessoires, comme le français : le français, langue inutile en temps de guerre, et superflue en temps de paix ; appelée à disparaître des pays étrangers où on la parle encore, pour faire place à la langue du vainqueur ; insolente, capable d’appeler les Allemands des « Boches ; » bien digne d’un peuple perfide, qui n’a jamais voulu reconnaître les bontés extrêmes qu’on avait pour lui. A son aise ; laissons ce pédagogue en furie juger le français comme il l’entend : nous n’en souffrirons pas beaucoup. Mais voici une idée et des termes qu’il convient de retenir : « Le peuple de France n’a pas plus de valeur mondiale que sa langue. Si nous, Allemands, nous reconnaissons encore après la guerre actuelle que le français est un élément nécessaire de notre culture, nous avons perdu la guerre, nous étendons sous les pieds de notre ennemi mortel un tapis sur lequel il pourra se relever ; nous sommes jugés aux yeux des nations ; nous méritons d’être appelés des barbares recouverts d’un vernis français ; et puisque nous-mêmes nous nous estimons si peu, les étrangers ne peuvent nous juger autrement. Mais si nous balayons le français de nos écoles ; si nous le balayons de l’Allemagne et par-là, peut-être, de mainte autre contrée, nous mettons les Français à la place qui répond aux circonstances réelles… » Il s’agissait donc d’éliminer la langue française, considérée à la fois dans sa valeur humaine et dans son usage international ; nous acceptons volontiers, dès lors, que la guerre « mette les Français à la place qui répond aux circonstances réelles… »

A tant de raisons qui semblaient devoir nous favoriser, ajoutons cette raison encore. Tandis que s’atténuaient ou que disparaissaient les rivalités avouées et les inimitiés profondes, les sympathies s’accroissaient. La langue qui, au dix-septième siècle, au dix-huitième, à la Révolution, a formulé l’idéal humain, a proclamé maintenant les revendications de la justice contre la violence. A son appel, « des hommes libres de toutes les nations du monde, » suivant la belle expression gravée désormais sur la pierre, in memoriam, « s’enrôlèrent pour la France et le Droit. » S’ils ont voulu combattre pour empêcher que la France ne mourût, n’était-ce pas surtout pour sauver ses attributs moraux ? N’ont-ils pas défendu sa langue menacée, en même temps qu’ils défendaient les idées qu’elle exprimait ; et ne l’ont-ils pas chérie davantage ? Rentrés dans leur pays d’origine, et se souvenant de ce qu’elle a représenté pour eux, ne l’ai nieront-ils pas d’un amour plus actif ? Parce qu’elle a analysé et clarifié les principes de l’action commune, parce qu’elle les a formulés si souvent, avec tant de lucidité et de force ; parce qu’elle les a portés jusqu’aux contins du monde, de façon que cette guerre s’est transformée en une croisade universelle, la langue française a eu sa part dans la lutte et dans la victoire. S’abusera-t-on, si on espère que quelque gratitude se mêlera à son emploi ? Tous ont acquis assez de mérites, pour que personne ne soit jaloux ; et aucun pays ne se croira lésé sans doute, si le monde qui s’élabore à nouveau récompense le plus grand sacrifice par un peu plus d’amour.

Et toujours, par des chemins différents, nous revenons à la même conclusion. Il semble que la guerre ait dû favoriser de multiple façon la théorie de « l’universalité » de la langue française : universalité modeste, qui ne ressemble en rien à une tyrannie, puisque nous professons d’abord le respect de toutes les langues nationales, et que nous nous contentons de nous offrir en second, pour les cas où un lien intersocial est manifestement nécessaire. A moins que les obstacles ne nous viennent de nos Alliés mêmes : ce qui serait, en vérité, paradoxal.
IV. — LE FRANÇAIS ET L’ANGLAIS

Contrairement à toutes les traditions, en effet, les négociations pour la paix ont eu lieu en anglais. Ni le chef de la délégation anglaise, ni le chef de la délégation américaine, ne connaissaient suffisamment « la langue diplomatique de l’Europe » pour se servir d’elle avec aisance ; le chef de la délégation française parlait l’anglais ; seul le représentant de l’Italie parlait le français. Quand celui-ci fut remplacé par un autre délégué qui parlait l’anglais, lui aussi, le français fut décidément banni des conversations entre les arbitres de la paix. Par malveillance ? dans le dessein avoué de nous humilier ? Non point, assurément ; ce serait faire injure aux représentants des grandes puissances alliées que de le supposer ; d’ailleurs on était encore à l’époque où on reconnaissait volontiers à la France le prestige moral de la victoire. A l’emploi de l’anglais, tous étaient intéressés, en somme. Les négociateurs n’étaient pas des diplomates ; la scène a été constamment occupée par des hommes politiques, par des hommes nouveaux, pour qui le français comptait moins ou ne comptait pas ; le représentant de l’Angleterre connaissait mieux la Bible, et le cœur de l’homme, que les grammaires ; le représentant de l’Amérique n’avait pas l’usage de l’Europe. Le représentant de la France, en leur parlant sans interprète, pouvait espérer qu’il exercerait sur eux une action personnelle, utile à son pays. On voulait faire vite ; on adopta, sans y regarder de trop près et par la force des circonstances, le moyen qui permettait de s’entendre directement.

Seulement, cette première violation de notre privilège en entraîna une autre, plus grave. A mesure qu’on discutait, on rédigeait ; puisque l’anglais devenait la langue des conversations diplomatiques, il devint la langue de la rédaction des textes : il risqua d’éliminer le français du traité. En vain le Président de la République avait revendiqué cette part du patrimoine national, avait rappelé les raisons de l’usage séculaire de notre langue, « dû en grande partie sans doute, disait-il, à ses qualités intrinsèques, à la précision des termes, à la sûreté du sens, à la qualité de l’ordre direct, à une démarche grammaticale qui se règle sur la pensée : sans doute aussi à ce qu’il y a toujours eu de sociable et de bienveillant dans le caractère français ; mais par-dessus tout au prestige de la France. » L’Académie, gardienne vigilante de nos droits, se fit entendre, estimant qu’il lui appartenait de rappeler à son tour que la langue française avait été reconnue depuis plus de deux siècles comme la langue diplomatique, non seulement dans les négociations où la France était intéressée, mais aussi dans celles où elle n’avait aucune part. « Abandonner cette coutume plus de deux fois séculaire, admettre l’égale valeur de textes publiés en plusieurs langues, ce serait exposer les relations internationales aux embarras et au trouble que ne manqueraient pas de produire les différentes interprétations. Ce serait aussi interrompre une tradition justement chère à la France. C’est pourquoi l’Académie tient pour assuré que le texte officiel (celui qui fera foi) des traités et des conventions à conclure, sera rédigé en langue française. » Ainsi parla-t-elle : en vain.

L’intérêt des Anglo-Saxons était trop évident, pour qu’ils ne fissent pas la sourde oreille. L’occasion était belle, ils la saisirent. Non point, ici même, par malveillance pour nous : s’ils nous comprimèrent, ce ne fut pas pour le plaisir de nous désobliger, mais pour s’étendre eux-mêmes. Ils invoquaient l’argument du nombre : comment ne pas admettre, pour la rédaction du traité, la langue la plus communément parlée dans le monde ? Ils ne nous expulsèrent pas tout à fait : il y eut désormais deux langues diplomatiques : l’une, le français, parce que tel était l’usage et la tradition, et l’autre, l’anglais, pour les Anglais. Un texte unique, auquel on pût se référer sans conteste pour trancher les cas douteux ; des traductions dans la langue de tous les États intéressés, mais dont la lettre n’aurait pas eu l’autorité de l’original : telle eût été, semble-t-il, la bonne manière et la manière habituelle de concevoir les choses. Au contraire, l’anglais s’installa en face du français ; il eut des droits égaux ; et pour que personne ne s’y trompât, ces droits furent spécifiés, à l’article 440 : Le présent traité, dont les textes français et anglais feront foi, sera ratifié

La lecture n’en est pas plaisante. Quelle lourdeur, quel embarras dans les phrases ! Que de tournures douteuses, que d’impropriétés, que de fautes même contre le bon usage, apparaissent au hasard des pages ! Il n’est pas malaisé, pour peu qu’on cherche, d’y rencontrer nombre d’anglicismes : par exemple :

« Les membres de la Société s’engagent à exécuter de bonne foi les sentences rendues, et à ne recourir à la guerre contre tout membre de la Société qui s’y conformera. »(Art. 13).

« L’Allemagne s’oblige à réprimer et à prohiber… » (Art. 274).

« Si le gouvernement allemand se livre au commerce international, il n’aura, à ce point de vue, ni ne sera considéré avoir aucun des droits, privilèges et immunités de la souveraineté… » (Art. 281).

« Aucune action ne sera également recevable de la part des mêmes personnes… » (Art. 109).

La vérité, c’est que le texte français n’est plus, pour une bonne part, qu’une traduction de l’anglais. Il est donc naturel que parmi les regrets énoncés par la France à l’occasion du traité, elle ait formulé celui de se voir dépossédée de son privilège ancien. « Nous avons vu les disparités de textes, les contradictions financières, les disparités techniques ; nous avons été réduits à les lire dans cette rédaction lourde et pesante qui, pour la rédaction du traité, a remplacé cette noble langue du XVIIIe siècle, instrument universel de la diplomatie et du droit. » Ainsi s’est exprimé M. Viviani à la tribune de la Chambre des députés, le 16 septembre 1919 ; et M. Maurice Barrés déplore de son côté que « les traités n’aient pas été rédigés dans notre langue française, faiseuse de clarté. »

Ce n’est pas tout. Puisqu’il s’agissait de constituer la Société des Nations, il importait de fixer, en même temps que son siège futur, la langue qu’elle emploierait dans ses délibérations et dans la rédaction de ses actes. L’association française pour la Société des Nations, émue du traitement de défaveur fait à notre langue, voulut lui épargner un nouvel insuccès ; elle chargea d’abord un de ses membres, M. Aulard, de lui présenter un rapport sur la question. Ce rapport, sobre et solide, établit nettement nos droits. Il précise qu’il ne s’agit pas de favoriser ici des ambitions démesurées, qui pourraient sembler inquiétantes aux voisins ; mais qu’il est nécessaire, pour l’utilité générale, qu’une langue unique soit adoptée officiellement : et que cette langue doit être le français. Il rappelle les raisons historiques qui justifient cette préférence ; il montre que l’expérience a été déjà faite, qu’elle se fait tous les jours. Dans l’étroit espace que représente la seule association française pour la Société des Nations, les inconvénients d’une rédaction en plusieurs langues, ou seulement en deux langues, éclatent : le contrôle d’un texte français par un texte anglais laisse dans l’incertitude : de la comparaison sort plus souvent l’obscurité que la lumière. Deux versions ne sauraient faire loi en même temps. A plus forte raison faut-il une langue unique pour la grande association où tous les peuples voisineront. En conséquence, il proposait à l’association d’émettre le vœu que la langue française fût adoptée comme langue officielle par la Société des Nations. — Vint le moment où la demande fut présentée à la commission de la Ligue, dans la séance du 11 avril 1919, présidée par M. Wilson. La délégation française, reprenant tous les motifs antérieurs, insistait avec raison sur ce point essentiel, que la France n’émettait aucune prétention nouvelle : elle demandait seulement « que l’héroïsme de ses soldats ne pût être considéré comme une cause de diminution de son prestige dans le monde. » La Commission se déclara incompétente, et renvoya la motion à la Conférence de la Paix elle-même, quand elle fonctionnerait. C’était un échec.

L’anglais triomphe. Dès avant la guerre, pour répondre enfin à ce besoin toujours plus impérieux de s’entendre entre les hommes, de bons esprits avaient préconisé un projet d’union avec le français, dans les conditions que voici. Il y avait, d’une part, la langue la plus répandue sur la surface du globe, régnant en Amérique, régnant en Australie, régnant dans les colonies ; langue du commerce, langue des affaires, langue des mers. Il y avait, d’autre part, la langue des aristocraties, servant aux relations internationales d’ordre supérieur ; langue de la diplomatie, langue de la culture européenne ; héritière des qualités du latin, et continuant son rôle. Pourquoi ces deux langues ne s’uniraient-elles pas ? Pourquoi ne se compléteraient-elles pas l’une par l’autre ? Une manière de convention serait passée entre l’Angleterre, les États-Unis, la France : l’anglais deviendrait obligatoire dans l’enseignement, en France : et pareillement, le français en Angleterre et aux États-Unis.- Ainsi les deux langues auraient ensemble la prépondérance dans l’univers. — Ce projet était encore à l’état de discussion théorique et lointaine. Voici que la guerre a changé les choses. Elle a permis à l’Angleterre de réaliser une partie au moins des gains qu’elle pouvait espérer par l’échange, sans rien échanger. C’est pour elle tout profit.

Telle est la situation nouvelle qui est faite au français. Mais à peine a-t-on admis le partage, qu’on en voit les inconvénients, et qu’on en souffre. A la faveur du double texte, des malentendus se glissent, ainsi qu’il était à prévoir. C’est un perpétuel travail d’adaptation, de correction. Jamais on n’a plus vivement senti, à l’épreuve, que traduire, c’est toujours trahir un peu. Et puis, les nations qui ne font pas partie du bloc anglo-saxon voient sans plaisir une seconde langue surgir à côté de celle qui était universellement adoptée. Elles acceptaient une langue unique, dans l’intérêt général : puisque désormais on partage, le moment ne viendra-t-il pas où chacune d’elles demandera que sa langue soit reconnue, elle aussi, comme langue officielle ? Et de quel droit refusera-t-on ? N’assisterons-nous pas, dans l’avenir, aux éternels recommencements ? Une troisième langue, puis une quatrième, puis une autre encore, pourraient être successivement admises : jusqu’à ce qu’on revint, pour le plus grand bien de tous, à cette langue unique qu’on aurait dû garder…

Dans la pratique, certains indices permettent de croire que la tradition, qui dans l’espèce n’est qu’un aspect de la logique, ne perdra pas si facilement ses droits. Sans doute, la première publication qui émane de la Société des Nations, son Journal officiel, — 1er février 1920, — a paru dans les deux langues : à cette différence près, que le journal ayant été composé à Londres, le texte français est criblé des fautes d’impression les plus grossières. Mais à la dernière réunion du Comité, l’anglais n’a eu pour lui que l’Angleterre : les représentants de tous les autres pays, sans exception, ont employé le français. — Autre fait : du 1er au 3 décembre 1919, les Associations « qui se sont créées librement dans les divers pays du monde pour recruter, fédérer et organiser les bonnes volontés unies par une foi commune dans la Société des Nations, » se sont réunies pour déterminer les conditions de leur travail commun : choix significatif, c’est à Bruxelles qu’elles ont voulu se réunir. Or la langue française a été employée spontanément dans toutes les séances et pour tous les travaux ; la langue française reste l’organe de l’Union des Associations pour la Société des Nations, désormais fondée. Nous récusera-t-on, comme étant juge et partie dans notre propre cause ? Présentons, pour finir, des témoignages qui ne sauraient être suspects.

Le premier sera celui de M. Branting, membre de la délégation suédoise, parlant d’ailleurs en son nom personnel et sans engager son gouvernement. Ayant rencontré « des difficultés assez sérieuses, provenant de ce que la coïncidence entre le texte anglais et le texte français n’était pas parfaite dans tous les détails, » et convaincu « qu’une langue unique est nécessaire pour les conventions internationales, » il estime que « des raisons décisives plaident en faveur du maintien de la langue française. » « Autrefois, le latin était la langue diplomatique ; après lui le français, héritier de la clarté latine, a joué le même rôle. Il s’est ainsi formé dans la langue française une terminologie juridique traditionnelle, où chaque mot, chaque expression a sa valeur bien déterminée… Si, à côté du français, on veut instituer une seconde langue diplomatique, il n’y a pas de raison pour qu’on n’en institue pas une troisième, et ainsi de suite. On arriverait vite à établir ainsi dans les relations internationales toute la confusion de Babel. » A ces raisons techniques, il ajoute des raisons plus profondes, qui constituent pour nous un titre de gloire : retenons-les. « Le moyen âge a eu sa langue de culture unique, le latin, ce qui a donné à toute la pensée de cette époque historique un caractère véritablement international. Evidemment, le développement des langues nationales, peu à peu promues à la dignité de langues de culture, était un progrès considérable, un progrès nécessaire. Mais en même temps on a laissé se perdre quelque chose qui eût dû être conservé : l’esprit international. L’universalité de la langue française au XVIIIe siècle a été très précieuse pour créer une civilisation européenne. Notre époque, où les éléments nationaux, — qui facilement deviennent nationalistes, — sont fortement développés, ne doit pas laisser se relâcher les liens internationaux qui donnent son unité à l’humanité tout entière. Un de ces liens les plus solides a été la langue française… » Ainsi raisonne un Suédois ; il conclut que supprimer la langue diplomatique universelle, ce serait un peu comme si on supprimait le système métrique universel ; cette réforme à rebours serait exactement contraire à l’idéal d’où est sortie la Société des Nations. Un Suisse, M. Alexis François, professeur à l’Université de Genève, ne pense pas autrement ; il a dit avec force que « cette abdication, » ou tout au moins « ce recul » de la langue française dans la diplomatie, ne paraissent pas conformes aux vrais intérêts du monde. On s’était à peu près mis d’accord sur une langue unique : c’est un progrès qui méritait, déclare-t-il, quelque respect. La langue française avait fait ses preuves comme instrument des accords internationaux ; la Convention de Genève, qui fut tout entière débattue et rédigée en français, et qui dure encore après cinquante ans, en témoigne. En pourra-t-on dire autant du Pacte de la Société des Nations ? « Regrettons qu’il n’ait pas été tout de suite écrit en français, et soyons sûrs que cette opération deviendra nécessaire tôt ou tard pour le plus grand avantage de l’humanité. »

Regrettons-le avec ce témoin impartial ; souhaitons, avec lui, cette réparation. Et puis constatons que la guerre ne nous a pas apporté uniquement des sujets de plainte ; que les décisions de la politique ne sont pas toujours d’accord avec le sentiment national, et que, chez la plupart des peuples, le sentiment national se déclare ouvertement pour la France : il nous reste à voir les appels qu’on nous adresse, les promesses qu’on nous fait, les secours qu’on nous apporte, et, dès maintenant, les gains assurés de la langue française dans le monde.


PAUL HAZARD.

  1. Voyez la Revue du 1er avril.
  2. Sur cet autre aspect de la question : J. Texte, L’Hégémonie littéraire de la France (Études de littérature européenne, Paris, 1898) ; F. Baldensperger, Comment le XVIIIe siècle expliquait l’universalité de la langue française (Études d’histoire littéraire, Paris, 1907 ; P. Hazard, Discours sur la langue française (Académie française, prix d’éloquence, 1912) ; F. Brunot, Histoire de la langue française, t. V : Le français en France et hors de France au XVIIe siècle, Paris, 1917. — Comptes rendus des Congrès internationaux pour l’extension et la culture de la langue française, Liège 1905, Arlon 1908, Gand 1913, 3 vol. Paris Genève, Bruxelles, 1906, 1908, 1914 ; A. Chuquet, La France et la langue française selon les Allemands d’aujourd’hui, Revue hebdomadaire, 18 mai 1918 ; 1. Dauzat, Le français et l’anglais, langues internationales, Paris (1915) ; Al. François, ouvrage cité.