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La Lanterne sourde/Éloi, homme du monde

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Paul Ollendorff (p. 303-321).


ÉLOI, HOMME DU MONDE


LE TÉMOIN PRÉCAUTIONNEUX


Certes, le rôle des témoins dans un duel est délicat. Ils peuvent même pécher par excès d’intelligence. Martel, le « client » d’Éloi (on appelle client toute personne qui confie ses intérêts à un homme d’affaires, quelles qu’elles soient), avait choisi le pistolet. Il voulait tuer raide et vite, sans façons, sans exécuter ces vains gestes qui rendent le jeu de l’épée si ridicule. Or, sur le terrain, Éloi s’aperçut que Martel pâlissait. Il y a des pâleurs intéressantes, mais celle de Martel déshonorait Éloi : c’était plutôt une verdure. Humilié, Éloi lui dit à l’oreille :

— Bête ! ne crains rien. Les pistolets sont chargés avec des bouchons !

Aussitôt les sombres neiges du visage de Martel fondirent. Il se campa, crâne, face au danger, poitrine découverte, et Éloi se félicitait de son stratagème inoffensif.

Au commandement de « feu ! » Martel, dont on admirait la belle tenue, dédaigna de tirer. Il abaissa son arme le long de sa cuisse, et brave, une fois pour toutes, jusqu’à l’insolence, il marcha sur son adversaire, en se dandinant, comme un homme que ça connaît.

Et quand il fut assez près, Martel reçut la balle dans le cou : ici, tenez, là, mettez votre doigt.


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LE GRINCHEUX


Le lecteur. — Sincèrement, je goûte beaucoup votre dernier conte. Quel dommage qu’on en trouve déjà l’idée dans Voltaire !

Éloi. — Puisque Voltaire eut cette idée, pourquoi ne l’aurais-je pas à mon tour ? Une idée peut venir au monde aussi bien deux fois qu’une.

Le lecteur. — Vous dites vrai. Qu’importe le sujet à qui soigne son style, et, précisément, le vôtre m’a paru… Je me trompe sans doute ; mais quand on écrit, ça fatigue. Il faut se reposer.

Éloi. — Asseyez-vous, vous-même, gentil lecteur. Qui vous demande votre avis ? Prenez donc l’habitude d’attendre qu’on vous interroge. Sinon, comme les choses agréables seules me sont agréables, n’ouvrez la bouche que pour me complimenter, ou taisez-vous.

Le lecteur. — Ami, vous raisonnez juste et parlez net. J’aime votre franchise et vous savez que votre couvert est toujours mis chez moi.

Éloi. — Voilà une banalité que je n’entends pas. On fixe une date.

Le lecteur. — Je vous prie donc à dîner pour demain soir : nous mangerons en famille, sans cérémonie, la soupe et le bœuf.

Éloi. — Ne vous gênez point, Monsieur. Le bœuf me reste entre les dents. La soupe fait boule dans mon ventre. Je n’aime que les bons dîners. Les cérémonies m’honorent, et nous n’avons jamais gardé les cochons ensemble. Au revoir.


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L’AMATEUR DE CLICHÉS


Éloi fait une visite. Il entre à pas discrets, trouve Madame seule, assise au coin du feu, lui touche le bout des doigts, s’assied et dit, son chapeau sur ses genoux :

— Voici l’hiver, chère Madame.

— En vérité, dit-elle, je ne peux déjà plus me passer de feu.

— Vous brûlez du bois, chère Madame ?

— Oui, le bois est moins économique que le charbon, mais il n’entête pas.

— Vous avez raison, chère Madame.

— Et puis j’aime tant la clarté du feu !

— Comme moi, chère Madame.

— Je resterais là des jours. Je pense ; je pense beaucoup.

— Moi aussi, chère Madame.

— Je n’ai même plus le courage de lire. À quoi bon ? Je regarde ces flammes. J’y vois toutes sortes de choses, des châteaux qui s’écroulent, des animaux vivants, de petites multitudes. Peut-être suis-je une originale, une femme différente des autres, mais, vous me croirez si vous voulez, mon cher ami, positivement, moi je lis dans le feu. Comprenez-vous ? je-lis-dans-le-feu !

— Rien ne m’étonne de votre part, dit Éloi, et pourtant celle-là est bien bonne.

Il se lève ; il a fini ; il va, par d’autres salons, en écouter de meilleures encore.


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LA LOUPE


Ce soir, Éloi est allé dans le monde. Il se promène sous les lustres, salue quelques invités et trouve enfin le sujet qu’il cherchait pour son expérience : il retient longuement dans sa main la main d’une femme.

— Quelle peau fine vous avez, chère Madame ! vous devez en être fière, dit-il.

À ces mots, il tire de sa poche une loupe :

— Regardez plutôt.

Le verre appliqué, on voit des ornières profondes, des grains pareils aux pierres de la route, des veines navigables, des poils oubliés comme de mauvaises herbes, de sombres taches ici, là un point qui bouge, une petite bête sans doute, et partout des horreurs.

Éloi se garde de faire une réflexion blessante.

Il ne dit rien. Il remet la loupe dans sa poche, presse une dernière fois cette main de femme, discrètement, et s’éloigne.


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PROGRAMME D’ÉLOI EN SOCIÉTÉ

I

Défier les complimenteurs ; les écouter sans leur venir en aide ; compter mentalement jusqu’à trente pour leur donner le temps de barboter dans les louanges ; tourner le dos.

II

Sourire aux dames, et, dès qu’elles sourient, ne plus sourire. Ensuite, éclater de rire.

III

De préférence, cultiver les vieux des vieux, ceux dont les ongles même ne poussent plus.

IV

Expliquer, inlassable, pourquoi on ne fume pas, on ne boit pas, on n’a pas de défaut. Démontrer que ce n’est point par genre.

V

Devant les portraits de famille, mâcher patiemment le mot qui fera balle dans la vanité des maîtres… Ne pouvoir jamais s’enthousiasmer qu’à blanc.

VI

L’album offert, s’avouer imbécile, ce soir, ou sucer avec force l’esprit qu’on peut avoir au bout des ongles.

VII

Dire, soudain mélancolique : « Je sais que la vie est une noisette creuse ! » — Aussitôt, taper dessus, à grands coups de marteau d’enclume, pour voir, quand même.

VIII

Crier : « vive l’art libre ! » — et le faire danser comme un ours.

IX

Traiter les gens d’artistes en s’excusant.

X

Conter des histoires porcines, si discrètement qu’on pourrait les entendre à l’église.

XI

Regarder sa montre d’un air d’homme préoccupé, et même la remonter, d’un air d’homme de génie qui va se mettre au lit.

XII

S’en aller, mais habile, se brouiller avec ses hôtes, pour n’avoir rien à leur rendre. Mieux : n’être pas venu.


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D’ÉLOI À MARTEL SUR L’AMITIÉ


Mon ami, soyons raisonnables. Hier, vous me plaisiez, je vous plaisais et nous tirions profit également l’un de l’autre, sans compter les petits cadeaux : vous en receviez cinq, moi six ; nous ne nous devions rien.

Que dure l’amitié ? peu importe. Toute la vie ? Ah ! non, c’est bon pour l’amour.

Trop chaude, elle tourne vite : Déjà nous ne savons plus quoi nous offrir. J’ai vu le fond de votre esprit et vous connaissez par cœur mon cœur. Quand votre main habituelle se pose sur ma main, je ne la sens plus.

Ne dites point, haussant la voix, levant les bras : « Quel misérable ! je ne le croyais pas comme ça ! »

Ingrat ! du calme ! Nous sommes au bout de la route commune. Voici votre chemin : là-bas, un ami frais vous attend.

Moi, je vais de ce côté, droit à l’étranger sympathique qui me fait signe. J’ai besoin d’être flatté encore et de flatter sans contrainte. Vous aussi, je vous assure.

Il faut que nos sensibilités aigries changent d’air.

Prenons le sage engagement de ne plus penser l’un à l’autre, et, las d’être amis, quittons-nous bons amis.


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ÉLOI AU THÉÂTRE


Cette pièce, qui n’a pas eu de succès, me charme. Dans la salle, presque personne. Nous aurions l’air d’être entre intimes, si tous ces fauteuils vides ne nous séparaient. C’est une pièce que j’aime entendre, accoudé sur le bras du fauteuil voisin. Je passe une bonne soirée de rêverie, et par discrétion je ne veux pas dire à quelle pièce, puisqu’elle n’a point de succès.


Voilà une autre pièce, excellente. L’auteur est un bon ouvrier. Il a bien choisi son sujet qu’il traite avec adresse et abondance. Il y a mis de tout, de l’intérêt, de l’action, de l’émotion, de la passion, de l’esprit de théâtre, une espèce de gros talent que je ne peux pas nier. D’ailleurs ça marche, c’est un succès ; le public viendra. J’étais moi-même favorablement disposé : je ne connais pas l’auteur, je ne suis pas jaloux, et pourtant voilà une pièce qui ne m’a fait aucun plaisir.

Que lui manque-t-il ?

Je chercherais si, dehors, je pouvais penser un quart d’heure à cette excellente pièce.

On est quelquefois tenté de récrire un drame comme « La Tour de Nesle ». Pourquoi faire ? Je ne crois pas au drame de « La Tour de Nesle » et il m’intéresse. Je ne crois pas à son style et il m’amuse. Ces deux éléments de curiosité sont nécessaires. Changer l’un d’eux, ce serait mettre du vrai sur du faux. Ce qui est tout à fait faux me semble préférable à ce qui n’est qu’à demi vrai. La vérité au théâtre a moins de prix que l’unité de ton. Buridan ne peut pas me dire que j’ai un stylet à la main droite, des veines au poignet gauche, et du sang dans ces veines, comme il me dirait : voici une plume et de l’encre rouge, écrivez !


C’est heureux que l’artiste ne se demande jamais pour qui il travaille.

Si chaque soir, sur chaque scène, l’auteur joué regardait une à une, par le petit œil du rideau, les gueules de ce qu’on appelle une belle salle, le théâtre n’aurait pas un an à vivre.


Ne nous plaignons pas : nous avons déjà plus d’un auteur dramatique qui donnerait son nom au XXe siècle, si ce siècle, quoique jeune encore, se dépêchait de mourir demain.


Le théâtre X… refuse du monde, oui, mais il en refuse trop.


— Mademoiselle, c’est très bien comme ceci, pourtant j’aimerais mieux…

— Ah !

— Voulez-vous essayer comme ça ?

— Comme ça ?

— Oui.

— Je ne le sens pas comme ça.

— Ça ne fait rien, je préfère.

— Bon, bon ! vous n’avez qu’à, demander, je voyais comme ceci, mais vous êtes l’auteur. Vous préférez comme ça, je jouerai comme ça, moi ; comme ceci, c’était mieux, mais comme ça c’est bien plus facile.


Les grands artistes sont insupportables, mais comme les petits ne le sont pas moins…


— Vous avez été admirable !

— Penh ! ce rôle-là, c’est le pont aux ânes.

— Tout de même, vous le jouez bien.

— Sérieusement, ça vous plaît ? Dites-moi la vérité !…


— Très gentil, le public, ce soir.

— Oui, d’une indulgence !


Deux, trois, quatre rappels ! Le rideau se baisse et se relève comme une chemise, si complaisamment que toute la salle a l’air de s’éventer.


Quel triomphe ! C’est à cent coudées au-dessus de sa dernière pièce, ce qui la met à cinq cents pieds sous terre.


Gros succès d’argent. Le directeur a dit à la buraliste : « Ma pauvre amie ! vous n’avez même plus le temps d’aller faire pipi. »


Chaque dimanche, à deux heures, au jardin d’acclimatation, grande matinée populaire par toute la troupe des singes.


« Irrévocablement. « Tout petit, j’étais plein de respect pour ce magnifique adverbe. J’ai appris, au théâtre, à le mépriser.


Le public n’écoute pas une tirade, mais il a le sens de sa durée, et c’est presque toujours juste à la fin que ses applaudissements partent. Le bon acteur sait l’avertir par un geste, un éclat de voix ou quelques syllabes moribondes. Il faut qu’il ait besoin de souffler au moment précis où nos mains prennent leur essor. Avec un peu de complaisance réciproque, le coup ne peut pas ne pas réussir.


Un auteur qui débute voudrait finir son petit acte par un mot à effet, mais par quel mot ?

— Mettez m… ! lui conseille le directeur, ça relève une pièce.


Oh ! oh ! voilà une scène originale, quoique moderne : on n’y téléphone pas.


Le public rit mal ce soir. Il essaie de rire parce qu’il est là pour rire, mais il use son rire comme une boîte d’allumettes dont pas une ne prend.


Bien qu’il s’en défende et qu’il se croie un cuisinier, l’auteur dramatique est un homme de lettres.

Malgré tout, il ne faut pas être trop sévère pour le théâtre. L’ennui même y est moins ennuyeux qu’ailleurs.


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