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La Lanterne sourde/Tiennette La Folle

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Paul Ollendorff (p. 237-243).


TIENNETTE LA FOLLE


LE CHRIST PUNI


Passant au pied de la croix plantée hors du village et qui semble le garder contre une surprise, Tiennette la folle voit que le Christ est tombé.

Cette nuit, sans doute, le grand vent l’a décloué et jeté par terre.

Tiennette se signe et redresse le Christ, en prenant des précautions, comme pour une personne qui vit encore. Elle ne peut pas le remettre sur la croix trop haute ; elle ne peut pas le laisser tout seul, au bord de la route.

D’ailleurs, il s’est fait mal dans sa chute et des doigts lui manquent.

— Je vais porter le Christ au menuisier, dit-elle, afin qu’il le répare.

Elle le saisit pieusement par le milieu du corps et l’emporte, sans courir. Mais il est si lourd qu’il glisse entre ses bras et que fréquemment, d’une violente secousse, elle doit le remonter.

Et chaque fois, les clous dont on a percé les pieds du Christ accrochent la jupe de Tiennette, la soulèvent un peu, découvrent ses jambes.

— Voulez-vous bien finir, Seigneur ! lui dit-elle.

Et simple, Tiennette donne aux joues du Christ de légères tapes, délicatement, avec respect.


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L’ENFANT DE NEIGE


Il neige, et par les rues, nu-tête, Tiennette la folle court comme une folle. Elle joue toute seule, attrape au vol des mouches blanches avec ses mains violettes, tire la langue où se dissout une pastille légère qu’on goûte à peine et, du bout du doigt, écrit des bâtons et des ronds sur la nappe éclatante.

Plus loin, elle devine que cette petite étoile est tombée d’une patte d’oiseau, cette grande d’une patte d’oie, et cette autre, inconnue, des cieux peut-être.

Une fois, les semelles qui la grandissaient jusqu’aux chaumes et lui donnaient le vertige se décollent. Elle s’écroule et reste longtemps par terre, en croix, bien sage, tandis que son portrait se moule.

Puis elle se fait un enfant de neige.

Il a des membres tordus et rétrécis par le froid. Il a des yeux crevés, au nez un trou unique qui en vaut deux, et une bouche sans dents, un crâne sans cheveux, parce que les cheveux et les dents c’est trop difficile.

— Le beau petit ! dit Tiennette.

Elle le serre contre son cœur, le berce en sifflotant, et dès qu’il fond un peu, elle le change vite, le roule maternellement dans la neige fraîche pour l’envelopper d’une couche propre.


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TIENNETTE PERDUE


Tiennette sort, s’il lui plaît, va où elle veut, et son innocence la protège. Elle marche vite, ne se promène pas, semble toujours fuir.

Ce matin, comme elle a quitté la maison depuis une heure d’horloge, elle s’arrête et dit :

— Mon Dieu ! je me suis perdue !

Elle regarde, réfléchit, se cherche, troublée.

La campagne disparaît sous la neige. Les arbres en ont plein leurs branches ; on dirait que celui-là s’est vêtu comme un voyageur qui attend la diligence.

Mais Tiennette remarque sur la neige ses propres traces toutes fraîches, et l’idée lui vient de se suivre, pour se retrouver.

Tantôt elle pose doucement ses pieds au creux de ses pas, et si d’autres traces croisent les siennes, elle se baisse et les démêle. Tantôt elle court, hors d’haleine, avec des loups dans le dos.

Quand elle arrive au village et reconnaît sa maison parmi les formes accroupies :

— J’ai dû simplement rentrer, pense-t-elle.

Elle ne se hâte plus. Elle respire, ôte son inquiétude comme un châle trop lourd de ses épaules, pousse la porte et dit, l’esprit calmé :

— J’en étais sûre : me voilà !


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LA BAGUETTE


Tiennette roule une baguette entre ses doigts, la gratte avec ses ongles, la mord du bout des dents, la déshabille de son écorce. Elle s’avance sur la route et dit aux arbres :

— Vous savez que je me marie aujourd’hui. Sérieusement, je vous assure. Il m’aime, je l’attends.

Elle leur sourit à droite et à gauche, répète déjà la cérémonie.

Or une voix qui part des arbres lui ordonne :

— Ôte ton bonnet, Tiennette.

Elle hésite, regarde les arbres d’où s’échappe un souffle et demande en tremblant :

— Est-ce vous, cette fois ?

— Oui, Tiennette ; ôte ton bonnet.

Confiante, elle jette son bonnet comme elle a jeté les feuilles de sa baguette.

— Ôte ta camisole, Tiennette.

Elle obéit, jette sa camisole comme elle a jeté les menues branches de sa baguette.

— Ôte ta jupe, Tiennette.

Elle en va dénouer d’une main les cordons, mais elle voit dans son autre main la baguette sans écorce, toute nue, et, soudain réveillée, Tiennette ramasse pudiquement son bonnet, sa camisole et se sauve loin du libertin qui voulait encore l’attraper et qui rit derrière les arbres.


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