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La Littérature en Allemagne depuis la révolution de février/01

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La Littérature en Allemagne depuis la révolution de février
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 6 (p. 273-307).
II  ►


LA


LITTERATURE EN ALLEMAGNE


DEPUIS LA REVOLUTION DE FEVRIER.




LA LITTERATURE POLITIQUE. - LES PHILOSOPHES ET LES POETES.




Avant le 24 février, les lettres allemandes suivaient une marche régulière. L’enthousiasme de la liberté, l’espérance des réformes constitutionnelles, étaient pour les esprits un aiguillon et un frein. Heureuses les générations qui poursuivent un idéal et que soutient l’espoir d’une victoire prochaine ! il semble qu’une harmonie secrète conduise tous leurs mouvemens. L’effervescence de 1830 s’était modérée peu à peu, et une phalange de jeunes écrivains, réglant son inspiration sur le but proposé à la patrie, avait accompli en peu d’années les plus sérieux progrès. Des romans de la jeune Allemagne aux contes populaires de M. Auerbach, de la philosophie insensée des Annales de Halle aux plus récens écrits de M. Strauss, la route parcourue est signalée par des transformations heureuses. Je ne prétends pas que les mauvais ouvrages et les doctrines coupables eussent disparu ; la démagogie hégélienne était arrivée, au contraire, à la dernière limite de ses folies, et le plus froidement exalté de ses tribuns, M. Stirner, avait épouvanté l’Allemagne par des clameurs sauvages. Il est certain pourtant que, malgré la fureur des partis extrêmes, la pensée publique se développait avec une suite marquée, et que les lettres avaient fidèlement reproduit les différentes phases de ce progrès.

L’année 1848 est venue arrêter brusquement cette société qui marchait de victoire en victoire à la conquête régulière de ses droits. L’ordre de bataille a été brisé, les rangs les mieux serrés se sont rompus, et les aventuriers, qu’on avait peu à peu rejetés en arrière, se sont emparés du drapeau. De là, pendant plus d’un an, un chaos inextricable. Une confusion inouie avait succédé à cette belle discipline ; tantôt c’étaient des chimères absurdes, des utopies violentes, substituées aux triomphes de la veille, tantôt des hésitations, des doutes, des découragemens à faire croire que l’armée libérale était dispersée pour jamais ; d’un côté était la démagogie, de l’autre le despotisme ; en un mot, à l’heure même où 1848 donnait à l’Allemagne des constitutions sérieuses, le parti qui depuis dix ans poursuivait ce but, le parti de la science, de la liberté et du progrès, semblait anéanti. Triste situation dont la littérature a long-temps reproduit le désolant aspect ! Peut-être, cependant, cette rude secousse n’aura-t-elle pas, en définitive, toutes les suites que l’on devait craindre. Le premier choc a été violent, profond a été le trouble des esprits ; qu’importe, si le mal, dont on se défiait trop peu, s’est montré dans sa nudité odieuse ? Satisfaite de la discipline croissante de ses milices, la société libérale ne se préoccupait pas de la sourde propagande des doctrines hégéliennes ; désormais elle a vu le mal, elle sait où est l’ennemi.

Oui, j’en suis sûr, cette déroute des esprits ne se prolongera pas long-temps dans un pays comme l’Allemagne. Déjà, depuis le milieu de 1849, le mouvement intellectuel annonce le retour de la vie. Les lettres, la philosophie, les sérieux travaux de la pensée, ont repris, non sans éclat, leur tâche interrompue. Quant à la littérature plus spécialement politique, elle a traversé déjà deux périodes distinctes, la période des folies et la période des regrets : l’une remplit l’année 1848 ; 1849 commence l’autre. Dans la première, les écrivains s’associent, les yeux fermés, à ces fastueuses illusions qui s’étaient emparées de tout un peuple ; ce ne sont que promesses, chants de triomphe, glorifications aveugles de toutes les journées insurrectionnelles. Dans la seconde, le rêve se dissipe ; le spectacle de la réalité, la dispersion du parti libéral, les préoccupations d’un avenir chargé de menaces font succéder une clairvoyance attristée à ces puérils éblouissemens. On commence à discuter ces révolutions, qui n’éveillaient d’abord que de si poétiques images, et l’inquiétude, sinon l’hostilité, se manifeste presque partout. Excellent symptôme, à mon avis ! Ce qu’il y a de plus difficile et de plus indispensable en temps de révolution, c’est d’y voir clair. Les songeurs, les dupes, tous ceux qui sont trompés par de grands mots ou aveuglés par une confiance béate, tous ceux enfin qui combattent dans les ténèbres, sont d’avance à demi vaincus. L’Allemagne est plus exposée qu’aucun autre peuple à ces entraînemens de la rêverie ; les habitudes de son génie l’y portent, et son expérience de la vie politique est trop récente encore pour que le sentiment de la réalité ne soit pas souvent offusqué chez les meilleurs esprits par le retour des anciennes chimères. C’est cette vie politique, c’est l’exercice des droits constitutionnels qui lui apprendront à voir les choses dans leur vérité nue, à mesurer les difficultés qu’elle veut vaincre, à se résigner aux conditions du progrès, à conjurer les périls de la situation présente, à affermir enfin ses libertés contre les entreprises de l’absolutisme ou les violences de la démagogie. Sur ces deux périodes que je signale, sur les folies et les regrets, je veux interroger les publicistes, les philosophes, les poètes même, heureux lorsqu’à travers la confusion d’une époque bouleversée je découvrirai çà et là et pourrai mettre en lumière les symptômes d’un meilleur avenir


I

Le plus grand événement de l’Allemagne après la révolution de février a été, sans nul doute, la convocation du parlement de Francfort. Pendant plus d’une année, toute l’attention, toutes les espérances de ce pays se sont tournées vers cette assemblée nationale, qui promettait des miracles et qui a fini comme un club. La convocation révolutionnaire de ce parlement devait satisfaire les deux plus vives passions de l’Allemagne moderne : l’orgueil patriotique et le besoin d’agir. On ne s’étonnera donc pas qu’un fait si nouveau et si considérable tienne une large place dans le mouvement littéraire de 1848. Le parlement de Francfort, au dire de beaucoup d’esprits candides, était destiné à introduire l’Allemagne dans les glorieuses routes de la vie militante, et désormais au prodigieux développement de la librairie allemande on allait voir succéder les poèmes et les drames de l’action ; le parlement porterait sur le théâtre de la vie toute cette activité fébrile qui se dépense inutilement dans le monde des livres ; les érudits n’écriraient plus l’histoire, ils la feraient eux-mêmes à la face de l’Europe. Beaux projets, naïves espérances bien vite évanouies comme tant d’autres ! Il est arrivé là ce qui arrive si souvent en temps de révolution, le contraire de ce qu’on se proposait. L’Allemagne, grace aux démagogues, a été bientôt lasse de ses épreuves, et le parlement de Francfort n’a guère produit qu’une bibliothèque.

D’abord, ce sont de vifs tableaux, des esquisses rapides et parfois brillantes, tracées à la hâte pour satisfaire la curiosité publique. Un des coryphées de la jeune Allemagne dont le talent facile s’est affermi et rectifié depuis quinze ans, M. Henri Laube, a réuni en deux volumes de spirituels articles publiés dans la Gazette d’Augsbourg. Son livre est intitulé le Premier Parlement allemand. Ce qui intéresse M. Laube avant toute chose, c’est le bruit de la foule, l’attitude des députés, le mouvement extérieur de ces tumultueuses séances. Ne lui demandez pas une histoire des délibérations, une étude attentive des partis et des doctrines : vous avez affaire à un touriste, à un dramaturge superficiel et étincelant. Les entrées, les sorties, les costumes, la mise en scène, tout cela est le triomphe de M. Laube. Là même où il essaie de reproduire la marche politique de l’assemblée, il écrit une chronique bien plutôt qu’une histoire. Une fois ce genre admis, on ne refusera pas à l’écrivain un très vif esprit et une plume fort habilement exercée. Son livre est une suite de dramatiques incidens qui se déroulent avec prestesse devant les yeux amusés du lecteur, une galerie de portraits où brille toujours, non pas la ressemblance des modèles, mais l’esprit, la verve, l’élégante facilité de l’artiste. L’ouvrage de M. Henri Laube a eu tout le succès que désirait l’auteur ; il s’était donné la tâche de faire assister le public lettré à cette assemblée nationale, foyer de tant d’espoirs si tôt détruits et objet d’une curiosité si ardente ; il a atteint son but, et tous les lecteurs de Vienne, de Leipzig, de Berlin, ont suivi avec plaisir l’ingénieux cicérone dans ses visites à l’église Saint-Paul. D’ailleurs, bien que la politique ne fût pour lui qu’un accessoire, M. Laube représentait l’opinion la plus répandue alors en Allemagne ; ses sympathies étaient acquises aux doctrines et aux députés du centre. Le centre à l’église Saint-Paul voulait l’omnipotence du parlement et repoussait l’esprit républicain. Rejeter la république comme impossible dans la situation présente des esprits, et, d’un autre côté, mettre en suspicion les monarchies constitutionnelles en refusant de se concerter avec elles pour l’établissement de l’unité allemande, ce fut la prétention vraiment incompréhensible de la majorité du parlement. Ni république, ni monarchie, que devait être l’Allemagne sous le régime de l’assemblée de Francfort ? Sa situation, il faut le reconnaître, avait ce je ne sais quoi d’original qui plaît tant à l’orgueil des teutomanes. Il est certain qu’en agissant ainsi, l’Allemagne ne copiait pas la France ; cette seule idée suffisait pour allumer son enthousiasme, et elle entonna des chants de triomphe quand elle vit ses érudits, transformés en hommes d’état, conduire sa révolution par des voies si nouvelles. Le livre de M. Henri Laube exprime avec candeur l’opinion de cette majorité, qui, sans comprendre très nettement les systèmes de ses chefs, était flattée néanmoins du rôle vague, indécis, mais extraordinaire, qu’on lui assignait pour ses débuts.

Le centre a eu de nombreux organes parmi les députés même qui siégeaient à Francfort ; je citerai, entre beaucoup d’autres, les Souvenirs de Saint-Paul, de M. Biedermann, qui contiennent d’assez curieux documens sur les transformations intérieures de son parti. M. Robert Haym a été le rapporteur grave et consciencieux des délibérations du centre droit, l’interprète et le zélé défenseur de ses votes dans toutes les discussions importantes. M. Haym est un caractère élevé ; il avait siégé à Berlin dans la mémorable diète de 1847, et il a écrit sur les orateurs et les débats de cette première assemblée prussienne un livre qui honore son intelligence autant que son patriotisme. Le tableau qu’il avait à tracer ici (l’Assemblée nationale allemande jusqu’à l’élection de l’empereur) était infiniment moins clair ; il avait surtout moins de séductions pour un esprit qui désirait de sérieuses réformes, et chez qui les illusions de l’unité allemande ne furent pas de longue durée. Puis voici les manifestes de l’extrême gauche : la Mort du parlement, par M. Bauer ; l’Histoire de la révolution allemande, par M. Zimmermann ; les brochures de M. Vogt ; enfin beaucoup d’autres écrits du même genre, à la fois violens et monotones, exagérés et languissans l’uniformité de la déclamation, l’inflexible discipline du radicalisme passe le niveau sur ces intelligences si fières d’elles-mêmes, sur ces réformateurs de la terre et du ciel. En dehors du parlement, une foule de publicistes improvisés viennent ajouter leurs travaux à ces mémoires parlementaires dont je n’ai pas cité la dixième partie. Rappelez-vous, à Paris, au lendemain de février, tous ces placards, toutes ces proclamations dont le peuple couvrait du matin au soir les murs de la cité. Chacun se croyait obligé de venir en aide à ce gouvernement provisoire qui annonçait de si grandes choses, et, comme apparemment il publiait trop peu de décrets, on lui en fournissait par centaines. À Francfort aussi, tout bon patriote se fit un devoir d’éclairer l’archiduc Jean et l’assemblée sur les moyens de constituer l’unité du pays. Il paraît qu’aucun de ces moyens ne s’est trouvé efficace, ou peut-être, au milieu de cette pluie de brochures, a-t-on négligé précisément de consulter celle qui aurait tout sauvé. Parmi tant de manifestes, il y en a un qui m’a frappé : c’est un violent réquisitoire de M. Menzel contre la politique étrangère de l’assemblée de Francfort. D’après le jugement des meilleurs esprits, un des plus graves torts de l’assemblée, ce furent ses provocations à l’extérieur, ses continuels défis à la Hollande, à la Sardaigne, à la Prusse, à l’Autriche, ses insultes à l’Italie, ses violences contre le Danemark : M. Menzel voit les choses tout autrement ; il accable d’anathèmes ce parlement trop pacifique à son gré, et lui trace un plan de guerre à bouleverser l’Europe. On sait quelle est la défiance de M. Menzel ; la teutomanie sur ce point n’a rien à reprocher aux passions démagogiques ; le célèbre publiciste de Stuttgart, l’implacable adversaire de Goethe, le mangeur de Français, que Louis Boerne a si vertement bafoué, est pour le moins aussi soupçonneux que Robespierre. L’Allemagne, à l’en croire, est entourée des plus perfides ennemis ; il dresse la liste de tous ces grands politiques dont il a peur, et il va jusqu’à y mettre M. Bastide ; on n’a jamais calomnié plus intrépidement l’innocence ! Un autre écrivain qui a donné aussi au gouvernement des conseils fort inattendus, c’est M. Charles Gutzkow. M. Gutzkow, depuis environ dix ans, semblait avoir renoncé, pour d’excellentes raisons, à la littérature politique ; le théâtre l’occupait tout entier, et le poète se consolait des échecs du publiciste. Pourquoi revient-il aujourd’hui aux malheureuses tentatives de sa jeunesse ? Certes, ce ne sont pas les idées qui le pressent ; il n’apporte rien de nouveau, et son enthousiasme ainsi que ses prédictions ne révèlent pas un coup-d’œil bien sûr : le livre de M. Gutzkow, intitulé l’Allemagne à la veille de sa grandeur, a paru à la fin de 1848, au moment même où l’assemblée de Francfort allait solennellement échouer dans sa chimérique’ entreprise.

C’est encore à la littérature du parlement que se rattachent les Lettres de Francfort et de Paris [1], par M. Frédéric de Raumer. M. de Raumer est professeur à l’université de Berlin et l’un des historiens qui tiennent le plus de place dans la littérature allemande. Il a énormément écrit. Histoires d’Europe, histoires d’Allemagne, fragmens sans nombre dans les Taschenbücher de chaque année, M. de Raumer a composé à lui seul tout un fonds de librairie. Au milieu de ces travaux de hasard, nécessairement dépourvus d’originalité et de vigueur, il est fort heureux pour M. de Raumer que la critique puisse citer son Histoire des Hohenstaufen, œuvre sérieuse, savantes recherches sur une des belles époques de la vieille Allemagne. C’est ce livre qui a fait la réputation de l’écrivain et qui la soutient encore malgré la déplorable fécondité de sa plume ; le grand faiseur du XVIIe siècle, Varillas, et notre contemporain M. Capefigue n’ont pas eu le même bonheur. Ces vastes domaines de l’histoire ne suffirent bientôt plus à un homme qui les parcourait si rapidement ; M. de Raumer s’est cru et se croit publiciste. La France, l’Angleterre, les États-Unis, ont été tour à tour l’objet de ses études politiques, si ce mot d’études peut convenir à des notes de voyage, à de vulgaires et fugitives impressions qu’aucun lien ne rassemble, qu’aucune pensée ne relève et n’agrandit. C’est ainsi que M. de Raumer nous a donné en 1830 ses Lettres de Paris, dont la pauvreté a paru plus pâle encore auprès des ardentes peintures de Louis Boerne ; c’est ainsi qu’il a fait minutieusement connaître toutes ses notes sur Londres et l’Amérique du Nord. Les lettres nouvelles qu’il vient de publier, les lettres écrites de Paris en 1848, doivent précisément à cette familiarité un haut intérêt comique, dont l’auteur ne se doute pas : quand M. de Raumer, en effet, traçait chaque soir les souvenirs intimes qu’il veut bien communiquer au public, il était ambassadeur de l’empire d’Allemagne auprès de la république française ! Ce qui distingue ces notes, c’est l’imperturbable vanité de l’auteur et la candeur parfaite de ses confidences. Les moindres détails de ses entrevues avec nos ministres, l’attitude de ses interlocuteurs, les choses les plus frivoles, leurs cravates, leurs paletots, leurs cigares, tout cela est consigné par lui avec une gravité majestueuse, et il arrive à faire, sans le savoir, les plus amusans tableaux de genre. Figurez-vous le marquis de Dangeau écrivant, depuis le lever jusqu’au coucher du roi, tous les menus événemens de la cour : la cour, dans les Lettres de M. de Raumer, c’est surtout l’hôtel des affaires étrangères, et Louis XIV s’appelle M. Bastide. À travers toutes ces scènes de comédie, on trouvera dans ce livre d’assez curieux détails sur les affaires d’Allemagne et d’Italie, et sur la manière dont l’administration du général Cavaignac les considérait alors ; mais ce qu’on y trouvera surtout, ce sont des renseignemens inappréciables pour l’histoire des relations diplomatiques en l’année 1848. M. de Raumer raconte que le ministre des affaires étrangères à Francfort, M. de Biegeleben, se défiant de l’inexpérience de son envoyé, lui offrit le classique manuel de Martens ; l’ambassadeur n’en voulut pas, et, arrivé à Paris, il s’assura bien vite qu’il avait eu raison. « Je vous l’avais bien dit, écrit-il fièrement au ministre, le manuel de Martens ne m’eût servi de rien, l’ancienne diplomatie n’existe plus. » Les deux volumes de M. de Raumer sont la confirmation péremptoire de cette vérité.

À cette liste ajoutez une intéressante biographie de l’archiduc Jean, par M. Schneidawind, et une étude sympathique de M. Levin Schücking sur M. le baron Henri de Gagern : vous aurez à peu près tout ce qui mérite d’être mentionné dans le sujet qui nous occupe. Voilà donc pour l’assemblée de Francfort ; faut-il parler maintenant des brochures sans nombre qu’a dictées la révolution de Bade ? Non, de telles choses n’appartiennent pas à l’histoire des lettres. Ces manifestes, ces proclamations, ces récits tachés de sang, ces accusations que les démagogues se jettent et se rejettent au visage, ces cris de vengeance et ces menaces horribles, tout cela, Dieu merci, n’a pas de place dans le tableau des œuvres de l’esprit. Laissons M. Struve injurier M. Brentano, qui le lui rend avec usure ; laissons ces glorieux tribuns se prouver l’un à l’autre, pièces en mains, leurs brigandages et leurs lâchetés. Que les jacobins de Carlsruhe et de Manheim réimpriment sous leurs noms les articles de Marat ; que M. Charles Heinzen, M. Loewenfels. M. Neff, demandent des millions de têtes nous signalerons ces documens hideux à l’historien des fureurs démagogiques, nous ne les jugerons pas ici. La critique littéraire, l’étude des travaux de la pensée n’a rien à faire avec ces rugissemens de bête fauve. J’en dirai presque autant de tous les livres inspirés par les événemens de Vienne et de Berlin ; non qu’il y ait là les mêmes fureurs, mais de pareils écrits ressemblent trop à une continuation de la lutte, à un prolongement de l’émeute et de la fusillade. Où est la pensée, où est l’art ? quelle est la part de la philosophie et des lettres au milieu de ces violences ? La pensée est ivre, et l’art est outragé. D’un côté les emportemens de la démagogie, de l’autre les vengeances d’une répression cruelle : ce n’est pas là ce que je cherche.

Disons au moins quelques mots des almanachs de la république rouge. Le Mathieu Lansberg d’outre-Rhin n’est ni moins fécond ni moins furieux que le nôtre. Je remarque seulement qu’il aime à varier son costume ; tantôt il paraît sous la forme d’un catéchisme, — le Catéchisme de la commune libre, par M. Schneider, tantôt sous la forme d’un dictionnaire, Petit Dictionnaire politique, par M. Mühlecker. Quant au fond, il change peu : injures, outrages, cris de vengeance, appels aux passions subversives, c’est là tout ce que l’astrologue colporte de village en village. Notre Mathieu Lansberg n’a pas complètement renoncé aux us et coutumes du vieux temps ; il débute encore par le calendrier, et parfois même les diatribes les plus grossières sont entremêlées d’indications traditionnelles sur les changemens des saisons, sur les foires de l’année, sur la culture des champs. Rien de pareil chez nos voisins. Le Mathieu Lansberg d’outre-Rhin est plus franc ; le calendrier même a disparu pour ne pas dérober leur place aux prédications démagogiques. Ces prédications, nous les connaissons par cœur. Si les catéchismes du socialisme populaire sont innombrables, les idées nouvelles n’y abondent guère. C’est toujours la même répétition du même fatras. Qui en a lu un en a lu mille. Parcourez le Michel allemand sur le terrain le plus largement démocratique, Almanach pour les trente-quatre unités de l’Allemagne, vous saurez ce que contiennent l’Almanach des Paysans, par M. Neff, l’Almanach du Peuple, par M. Lüders, et l’Almanach du Nouvel An pour les Sujets et les Valets. Le résumé de tous ces manuels révolutionnaires, c’est la doctrine de la jeune école hégélienne, tantôt grossièrement traduite en formules incendiaires, tantôt exposée avec de certaines prétentions savantes, selon que l’auteur s’adresse aux villes ou aux campagnes. L’Almanach du Peuple pour 1850 est, par exemple, un petit bréviaire philosophique publié sous le patronage et avec l’aide de M. Arnold Ruge. Des écrivains sans nom, serviles disciples du maître, M. Eichholz, M. Moneke, M. Lüders, ne font qu’y développer les sentences du docteur hégélien ; celui-ci établit la sainteté du divorce et réclame l’organisation de la polygamie, celui-là demande à grands cris l’anéantissement des religions. Ce dernier article est l’un des plus intéressans qu’on puisse lire dans les almanachs de cette année ; l’auteur, M. Lüders, est fort irrité contre un de ses confrères qui a glorifié le socialisme comme la réalisation des principes évangéliques, et il n’a pas de peine à démontrer que le socialisme hégélien, le seul sérieux, est la négation de toute idée religieuse. Ne préférez-vous pas cette brutale franchise à la démagogie hypocrite qui place ses fureurs sous l’invocation d’un Dieu de paix ?

L’état n’est pas mieux traité que la religion dans les almanachs d’outre-Rhin. Si la querelle de M. Proudhon et de M. Louis Blanc se renouvelait en Allemagne, l’inventeur de la banque du peuple n’aurait pas besoin de recourir à ces dramatiques apostrophes qui nous ont édifiés une fois de plus sur la touchante fraternité des socialistes ; M. Louis Blanc ne serait pas même écouté. Sur l’abolition de l’état, sur les mérites suprêmes de l’anarchie, il n’y a qu’une voix chez tous les fidèles de la démocratie hégélienne. Les uns exposent ce système avec une gravité magistrale, les autres avec une jovialité fantasque ; tous sont d’accord pour exterminer le pouvoir. L’Almanach du Peuple fait de l’érudition à ce sujet ; il consulte Tacite ; et il trouve avec joie, dans le livre XIII des Annales, chapitre LIV, que les hordes barbares des premiers siècles étaient à peine gouvernées : Nationem eam regebant, in quantum Germani regnantur. Beaucoup moins érudit, l’Almanach des Sujets et des Valets est bien autrement original : « La société, s’écrie-t-il, est une bouteille de vin de Champagne, les gouvernemens sont les bouchons ; faisons sauter les bouchons et buvons le champagne ! » Que vous semble de cette bachique formule ? N’est-ce pas la philosophie hégélienne mise à la portée des plus simples ? Chez les jeunes hégéliens, le bouchon n’est pas seulement l’état, c’est tout pouvoir, toute autorité, tout ce qui contient ou limite l’action de l’homme, depuis Dieu lui-même jusqu’aux principes élémentaires de la morale. Cette philosophie est restée long-temps cachée sous un grave appareil scientifique, et depuis dix ans tous ses docteurs ont redoublé d’efforts pour populariser la bonne nouvelle. Ne pensez-vous pas que le monde en possède aujourd’hui l’expression la plus claire ? C’est l’Almanach des Valets qui l’a trouvée.

Une branche curieuse de la littérature politique au-delà du Rhin, ce sont les études sur la France de 1848. La révolution de février a obtenu des juges, des appréciateurs en Allemagne, et vraiment nous devons en être très reconnaissans à nos voisins. Je ne sais comment il s’est fait qu’un événement si considérable n’ait pas encore trouvé chez nous un historien quelconque. M. de Lamartine a écrit l’histoire de M. de Lamartine, M. Louis Blanc l’histoire de M. Louis Blanc, M. Proudhon l’histoire de M. Proudhon : en vain cherchons-nous partout un récit impartial, nous ne trouvons que des apologies personnelles. À lire ces justifications fastueuses ou ces plaidoiries embarrassées, ne semble-t-il pas que nos héros soient des accusés sur leurs bancs ? Vraiment ce spectacle est triste et pourrait ébranler la foi la plus robuste. Par bonheur, M. le docteur Bamberg n’a joué aucun rôle dans la révolution de février, et l’histoire qu’il nous en donne ne ressemblera pas, je l’espère, à une défense de cour d’assises. Un critique a remarqué, d’ailleurs, que M. Bamberg était dans d’excellentes dispositions pour écrire cette histoire : « C’est, dit-il, un consciencieux Allemand, une intelligence honnête, candide, à qui la nature a refusé la moindre veine d’ironie. » Heureux homme ! quand on songe en effet aux merveilleuses promesses de la révolution de février et aux désastres qui l’ont suivie, ne croit-on pas entendre les moqueries du destin ? Ces moqueries, M. Bamberg ne les entendra pas, et de là son privilège d’historien. L’ironie ne se glissera pas sous sa plume, sa foi ne recevra aucune atteinte, et, au milieu de tant d’événemens qu’on pourrait appeler d’impitoyables sarcasmes, il poursuivra sa tâche avec aplomb. Il ne suffit pas cependant d’être inaccessible aux doutes railleurs ; la crédulité a bien aussi ses inconvéniens : le grand tort de M. Bamberg est d’avoir pris au sérieux les hommes et les choses qui appartiennent au genre grotesque. Quel est, je vous prie, le résultat de cette gravité inopportune ? Nous pensions éviter l’ironie, voilà au contraire l’ironie qui redouble ; décidément on n’y échappera pas. Un des passages les plus singuliers du livre est celui où l’auteur énumère les causes qui rendaient, selon lui, la catastrophe inévitable. Non-seulement il accueille comme paroles d’Évangile tous les mensonges, toutes les calomnies dont se servaient les habiles auprès des béotiens, non-seulement il ose parler de corruption après les ignominies du gouvernement provisoire et de l’abaissement de la France à l’extérieur après l’expédition de Risquons-Tout, ces causes ne lui suffisent pas : en investigateur consciencieux, il remonte jusqu’à la jeunesse de Louis-Philippe. Si la France n’a pu supporter le joug du tyran, c’est parce que le duc de Chartres avait été aide-de-camp de Dumouriez ; si la monarchie constitutionnelle devait disparaître, c’est parce que le duc de Chartres fut obligé d’émigrer après les grandes journées de Valmy et de Jemmapes. Dès l’année 1792, la révolution de 1848 était décrétée dans la conscience du peuple. O profondeur de la science allemande !

Voici encore un écrivain qui apporte dans ses jugemens une crédulité béate : c’est M. Alfred Meissner, l’auteur des Études révolutionnaires sur Paris [2]. M. Bamberg est un démocrate honnête, M. Meissner un terroriste sentimental. Admirateur dévot du gouvernement provisoire, il a eu la douleur d’arriver à Paris au moment où les iniquités de ses héros n’étaient plus un secret pour personne. Son livre est une protestation véhémente contre le réveil de la conscience publique ; c’est un mélange d’adoration profonde pour les grandeurs déchues du socialisme et de colère implacable contre toutes les fractions du parti de l’ordre, en comprenant dans ce parti tout ce qui n’appartient pas à la démagogie extrême. Voyez d’abord cette mélancolique épigraphe : Sic vos non vobis ! c’est-à-dire, dévouement inutile ! trésors de génie dépensés en vain ! la révolution échappe aux grands citoyens qui l’ont faite ! Plaise à Dieu qu’il dise vrai, et puisse la sagesse de la France confirmer cet augure ! M. Meissner cependant ne désespère pas autant que cette épigraphe pourrait le faire supposer ; il prophétise comme nos almanachs les plus rouges, il annonce que tous les bouleversemens de l’Europe en 1848 ne sont que des révolutionnettes, et que la révolution, la grande, la vraie révolution éclatera bientôt. Il commence alors l’histoire rapide du gouvernement provisoire. Quand j’ai dit tout à l’heure qu’il en était l’admirateur passionné, je parlais de la fraction la plus démagogique de ce triste gouvernement : M. Ledru-Rollin et M. Flocon, M. Louis Blanc et M. Albert, voilà les hommes d’état de M. Meissner. Que M. Bamberg ne lui demande pas grace pour M. de Lamartine, pour M. Garnier-Pagès : ce sont tous des royalistes et des jésuites. De chapitre en chapitre, l’auteur va s’exaltant toujours, et il en vient bientôt à sacrifier M. Ledru-Rollin lui-même. Tout compte fait, les grands politiques de février, ce sont M. Louis Blanc, M. Raspail, M. Proudhon, M. Pierre Leroux, M. Félix Pyat, et celui à qui Mme Sand a dédié la Petite Fadette. Pour des caractères et des génies de cette nature, M. Meissner n’a pas assez d’enthousiasme et de vénération ; il suit la trace de leurs pas, il grave leurs traits au fond de son cœur, il recueille leurs moindres paroles dans les banquets de la république rouge ; il est, en un mot, l’un des plus sots croyans, l’un des mystiques les plus béats de cette superstition du terrorisme, qui a déjà hébété une partie de l’Europe. Sa croyance fondamentale et la conclusion de son livre, c’est que la révolution de 1848 doit reprendre le mouvement destructeur au point où le 9 thermidor l’a arrêté, et que toute politique qui ne sert pas ce dessein mérite une malédiction éternelle. C’est pour cela que M. Cavaignac est le Sylla de la France, l’homme fatal, l’homme à la tête de mort ; c’est pour cela que M. de Lamartine est le généralissime des bornes, et qu’il n’y a aucune différence entre ces deux personnages et le prince Windischgraetz. En revanche, M. Proudhon, M. Louis Blanc, M. Pierre Leroux, comprennent admirablement la situation : ils se sont replacés au 9 thermidor. Si vous voulez savoir l’espèce de culte que M. Meissner professe pour les hommes d’état du socialisme et à travers quel nuage grotesque il contemple ses dieux, lisez son portrait de M. Pierre Leroux. Il le représente à la tribune de l’assemblée ; dès les premiers mots, l’hilarité commence : ce sont des apostrophes railleuses et de francs éclats de rire. M. Pierre Leroux, sans se troubler, continue l’exposition de son système. « Cependant le bruit devient intolérable - Citoyens, s’écrie-t-il, je vois que c’est un parti pris de ne pas me laisser parler ; je suis pourtant bien sûr que je vous convaincrais… - Nouveaux éclats de rire. C’est en vain qu’il prie, en vain qu’il conjure l’assemblée, jusqu’à ce que, découragé, le visage bouleversé par la douleur, il laisse tomber à terre toutes ses notes. Alors son cœur oppressé déborde ; l’infortuné se soulage en versant des torrens de larmes. » Vous connaissiez la triade de M. Pierre Leroux et ses hymnes à l’amour, connaissiez-vous ses torrens de larmes ? Décidément rien ne manque au mysticisme révolutionnaire : voilà qu’on lui brode une légende dorée !

Scènes et tableaux de l’église Saint-Paul, histoires des révolutions allemandes, études sur Paris et les hommes d’état de février, tous ces ouvrages (je parle des moins mauvais) ne sont que l’image trop fidèle d’une triste époque ; ils expriment la surprise des événemens, l’affaissement des caractères, la confusion des intelligences. Je ne sais quoi de plat, de vulgaire, de languissant, se fait remarquer partout au milieu de la violence des faits extérieurs. S’il fallait faire un choix, je me déciderais pour le groupe des écrits venus de Francfort. Ce qui leur manque pourtant, c’est l’élévation et la force. L’esprit allemand n’a jamais brillé dans les mémoires ; ce genre d’écrits, dont notre littérature est si riche, ne tient absolument aucune place dans la tradition des lettres allemandes, et ce n’est pas le parlement de Francfort qui pouvait ouvrir cette veine heureuse. Produits d’une époque confuse, chroniques d’un parlement dont le moindre défaut est de n’avoir pas su vivre, tous ces ouvrages portent l’empreinte d’une situation fausse et d’un destin précaire. Trouverons-nous plus d’art, un accent plus énergique et plus durable dans les pamphlets qui sont sortis de la lutte ? Je crains que non ; il y a eu des pages assez plaisantes, de joyeuses satires, mais aucune de ces œuvres qui gravent une époque dans le souvenir des peuples. L’Allemagne a possédé, au XVIe siècle, un pamphlétaire fameux, nommé Ulric de Hutten, véritable Rabelais pour la joyeuseté cynique de ses railleries, mais un Rabelais armé de pied en cap, et qui préfère les coups d’estoc et de taille à toutes les douceurs de l’abbaye de Thélème. Depuis une vingtaine d’années, il a été beaucoup question d’Ulric de Hutten ; on s’est adressé à lui comme au modèle du pamphlet allemand, et les champions de la littérature révolutionnaire avant 1848, M. Herwegh, M. Prutz, M. Ruge, le réclamaient tous pour leur chef. C’est encore Ulric de Hutten qui a fourni des armes aux pamphlétaires après la révolution, et, chose piquante, il en a fourni aux deux partis opposés, aux modérés et aux démagogues. Le pamphlet d’Ulric de Hutten est intitulé Lettres des hommes obscurs ; il contient une série de lettres adressées au très profond et très scientifique seigneur Ortunius Gratius par des moines qui lui racontent avec épouvante les progrès de la renaissance des lettres et de la philosophie moderne. Or, pendant le cours de l’année 1848, un membre de l’assemblée de Francfort, un député du centre, M. Schwetzke, assure-t-on, publia un petit pamphlet sous le même titre. Ce n’est plus Mathieu Lèchemiel, Jean Pellifex, Bernard Plumilége écrivant au scientifique seigneur, ce ne sont plus les moines de Cologne se lamentant en style burlesque sur les continuels échecs de la vieille scolastique : les plaintes que renferment ces lettres sont adressées à M. Arnold Ruge, philosophe rouge et excessivement abstrait ; elles exposent la fâcheuse situation du parti démagogique après les événemens de septembre. Pour mieux imiter son modèle, l’auteur emploie le latin macaronique : Novœ epistolœ obscurorum virorum ex Francofurto Moenano ad D. Arnoldum Rugium, philosophum rubrum necnon abstractissimum datoe. Si vous voulez une plaisanterie fine et originale, ne la cherchez pas là ; M. Vogt, M. Loeffel, M. Wiesner, tous les héros de l’extrême gauche à l’église Saint-Paul, y sont raillés avec les grosses bouffonneries du XVIe siècle, comme si les révolutionnaires de Francfort ne pouvaient pas fournir de nouveaux élémens à une imagination joyeuse. Je ne me chargerais pas d’indiquer, même de loin, les étranges aventures de M. le docteur Wiesner ; pour exprimer de telles choses, il faut le latin d’Ulric ou le français de Panurge. Vraiment il était facile de trouver une peinture plus gaie, une satire plus adroite et plus vive de la démagogie allemande. La démagogie a répondu dans le même style aux lettres des gens de la gauche, on a opposé la correspondance des députés de la droite avec leurs chefs ; seulement la scène change, nous sommes à Berlin : les membres du parti piétiste, M. Leo, M. Choelyboeus, M. de Radowitz, font leurs rapports à M. de Brandenbourg et à M. Manteuffel sur les iniquités du XIXe siècle ; la raillerie s’en prend aux noms ; ainsi, l’on a traduit en latin le nom de ce dernier (Manteuffel), qui est devenu l’homme-diable, vir diabolicus. Que dites-vous de ces pamphlets érudits et de ces espiègleries en langue latine ? Peut-être, après tout, cette polémique est-elle à sa place dans un pays qui a confié à des antiquaires le soin de reconstituer l’Allemagne, et qui a mis le pédantisme au service de sa révolution.

Dans un autre écrit de la même famille, on a travesti le beau livre de Tacite sur les mœurs des Germains. L’auteur annonce une traduction de Tacite d’après un manuscrit nouvellement découvert, et il dédie cette précieuse trouvaille aux savans et laborieux éditeurs des monumens de la Germanie primitive, à MM. Pertz, Jacob Grimm, Lachmann, Ranke et Ritter. Il y a des idées fort heureuses et de spirituelles pages dans cette brochure. Le premier chapitre, consacré aux limites de l’Allemagne, est une bonne satire des prétentions politiques de Francfort. L’auteur est bien plus embarrassé que ne l’était Tacite pour indiquer avec précision les frontières de la race allemande. Demandez à Francfort, s’écrie-t-il, on vous répondra que l’Allemagne est bornée à l’est par la Bohême et le Danube ; demandez à Vienne, on vous dira qu’elle s’étend jusqu’au-delà des steppes de la Hongrie. À Berlin, il y en a qui veulent fixer ses limites à la Vistule, tandis que les habitans du pays voisin réclament le titre d’Allemands. Un poète, M. Maurice Arndt, a soutenu, aux applaudissemens d’une grande assemblée, que l’Allemagne était partout où se parlait la langue allemande. Quant à l’origine des peuples germaniques, les érudits, assure l’auteur, après avoir proposé bien des systèmes, ont paru tomber d’accord sur un point important : le père des Allemands est le bonhomme Michel, et leur mère est la philosophie ; heureux couple qui a donné le jour à une lignée innombrable ! Les plaisanteries continuent de la sorte, cachant souvent une signification sérieuse sous une forme inoffensive. La description des différentes contrées de l’Allemagne, sous le nom des Marcomans, des Chérusques, des Suèves et des Saxons, renferme maintes allusions piquantes, et, bien que l’auteur ne renonce pas aux puériles espérances qui ont ébloui et bouleversé son pays, ses peintures sont un triste présage pour la constitution de l’unité allemande.

Ce n’est pas encore là, comme on voit, la satire politique du présent, la satire puissante et hardie, telle que devaient la provoquer les désordres de l’Allemagne. Les pamphlétaires ont été aussi embarrassés que les publicistes. Un temps viendra où les équipées du Michel démagogique trouveront le peintre qui leur convient. Les révolutions de 1848, avec leur jactance superbe et les désastres qu’elles ont produits partout forment dans l’histoire moderne un épisode extraordinaire dont la physionomie commence à se dégager nettement. Il y a là une mine féconde pour l’histoire pour le pamphlet, pour la satire, pour l’étude pénétrante des misères de notre pauvre espèce. Les limites de la duperie et de l’imbécillité humaines ont été indéfiniment reculées, tandis que les plus basses passions se divinisaient sur les autels du panthéisme. En Allemagne particulièrement, la candeur des uns et la rage des autres, ce mélange de prétentieuses chimères, de vanteries patriotiques, de concupiscences sauvages, de hideuses impiétés, compose le spectacle le plus étourdissant et le plus triste, un grotesque sabbat à donner le vertige. L’écrivain qui voudra reproduire avec art l’aspect de ces choses sans nom courra grand risque, s’il n’a le regard sûr et la main vigoureuse, d’être vaincu par la réalité. La première condition, c’est la distance ; alors les lignes sont moins brouillées, des groupes se forment dans l’épaisse cohue, une sorte d’unité s’établit parmi ces visions incohérentes, et l’esprit, devenu libre, peut aspirer à comprendre tout le tableau. Au fort de la mêlée, cette tâche n’était pas facile ; aucun écrivain allemand ne l’a tentée. Historiens, publicistes, pamphlétaires, ils semblent tous s’arracher au spectacle de ce qui les entoure ; ils n’en décrivent qu’une partie, ils ont peur de s’élever à une vue d’ensemble et d’être obligés de conclure. Leurs ouvrages sont légers et superficiels ; ces hommes si graves, si réfléchis en temps de calme, sont devenus de frivoles écrivains en présence de ces faits étranges qui devaient provoquer leur observation. De là cette littérature sans grandeur, sans force, sans physionomie, triste symptôme de la stupeur et de la déroute universelle.


II

Si les publicistes ont été pris au dépourvu, les philosophes feront peut-être meilleure figure au milieu des agitations de l’Allemagne. De quelque côté qu’ils marchent, ils sont tenus de ne pas hésiter. C’est à eux surtout qu’on doit rapporter l’immense bouleversement moral qui a transformé le pays des ardeurs spiritualistes en un foyer d’athéisme, c’est la jeune école hégélienne qui a préparé toutes les folies et irrité toutes les convoitises de ces derniers temps. Les disciples de Hegel ont donné à la démagogie un drapeau, une doctrine, tout un appareil de formules scientifiques ; ils savent mieux que personne ce qui se passe au fond des esprits, et ils ont vu se traduire en actes les conséquences de leurs systèmes. Qu’ils parlent donc ; ils le peuvent, ils le doivent. S’il y a parmi eux, et je n’en doute pas, des intelligences sincères que la solitude et le travail ont exaltées, l’épreuve de la réalité est une réponse péremptoire aux fantaisies des penseurs ; ont-ils le droit maintenant de fermer les yeux et de se boucher les oreilles ? « Je commence à sentir, disait l’autre jour M. Henri Heine dans la Gazette d’Augsbourg, que je ne suis pas précisément un dieu bipède, comme M. le professeur Hegel me l’affirmait il y a vingt-cinq ans. » C’est une déclaration à peu près semblable qui nous est due par M. Strauss et ses amis. Sérieusement, cette nature humaine où habite le dieu des hégéliens, nous l’avons vue à l’œuvre depuis qu’on lui a révélé sa gloire ; les grands-prêtres de l’humanisme sont-ils toujours aussi confians ? S’ils ont des doutes, qu’ils les avouent ; s’ils persistent, qu’ils parlent encore, et que la société n’ignore plus son ennemi !

J’ai lu avec empressement tout ce qu’ont écrit les philosophes ; un fait surtout m’a frappé : c’est le silence des chefs de l’athéisme. Depuis que la révolution de février a lancé à travers l’Allemagne les corps-francs de la démagogie hégélienne, ni M. Stirner ni M. Feuerbach n’ont donné signe de vie. M. Feuerbach est le fondateur de l’athéisme ; c’est lui qui a reproché à M. Strauss et à M. Bruno Bauer leur timidité pusillanime, et qui, tirant avec précision les conséquences de leurs écrits, a démontré qu’il n’existe pas pour l’homme d’autre dieu que le genre humain lui-même. M. Stirner a dépassé M. Feuerbach ; l’humanité considérée comme Dieu est encore pour M. Stirner une sorte de religion ; ne parlez donc plus du genre humain ; l’individu avec ses appétits et ses passions, voilà le Dieu véritable, homo sibi Deus. Le tribun ne s’est pas contenté d’établir cette doctrine, il en a déduit avec sang-froid les résultats sauvages, et il a écrit pour une époque de convoitises effrénées la déclaration des droits de la matière. Aussitôt les disciples leur sont venus en foule ; depuis plusieurs années, presque toute la jeunesse des universités appartient à ces deux maîtres. Quand le bouleversement de l’Europe a commencé, on comprend que l’esprit révolutionnaire ait déchaîné sans peine ces cupidités impatientes et que la chair en délire ait poussé par des milliers de voix des cris épouvantables : pecudesque locutœ. Cependant les chefs se taisent ; M. Feuerbach n’a pas publié une ligne depuis deux ans ; on ne l’a pas vu s’adresser au suffrage universel et ambitionner une place au parlement de Francfort ou dans les assemblées de la Bavière. Ces révolutions qu’il a préparées, il n’a pas manifesté le désir d’y prendre part, de les diriger à sa manière, de les modérer ou de les affermir : il s’est retiré à l’écart, il s’est réfugié dans le silence. Et M. Stirner, qu’est-il devenu ? Pourquoi a-t-il interrompu brusquement l’exposition de sa politique et de sa morale ? « Meure le peuple ! s’était écrié le tribun de l’égoïsme, meure le peuple, pourvu que l’individu soit libre ! Meure l’Allemagne, meurent toutes les nations européennes, et que, débarrassé de tous ses liens, délivré des derniers fantômes de la religion, l’homme recouvre enfin sa pleine indépendance ! » En parlant ainsi, M. Stirner avait exprimé avec une franchise brutale ce que l’hypocrisie révolutionnaire dissimule sous ses déclamations ; il proclamait sans phrases l’idéal de la démagogie. Pourquoi donc, depuis deux années, ce silence opiniâtre ? M. Stirner ne s’était-il pas donné la tâche de démasquer les tribuns, de proclamer tout haut ce que ceux-ci pensent tout bas ? N’y a-t-il donc plus de tartufes qui cachent sous les mots de révolution et de patrie leurs appétits sensuels ? Ou bien, au contraire, effrayé peut-être de voir se lever à son appel tant de disciples furieux qui vouent des millions d’hommes à l’échafaud, M. Stirner a-t-il compris qu’il n’était pas permis de jouer avec les idées, et qu’en cherchant les bénéfices du scandale il avait trop compté sur la débonnaireté de son temps et de son pays ? On assure que M. Stirner est un homme doux, paisible, studieux, et que son livre est l’œuvre d’une pensée solitaire ; si M. Stirner a profité, comme je voudrais le croire, de l’expérience de ces deux années, il ne doit pas garder pour lui-même le fruit de cette rude leçon. Quoi qu’il pense enfin, il ne peut rester neutre. Amis ou adversaires, tous ceux qu’il a poussés au mal et tous ceux qu’il a indignés ont droit de lui demander compte de son silence et de provoquer sa confession.

Cette confession, un des plus célèbres révolutionnaires de la philosophie allemande, M. le docteur Strauss, a jugé convenable de la faire, et il s’en est acquitté avec une franchise très méritoire. On sait que M. Strauss, engagé l’un des premiers dans les routes fatales de la jeune école hégélienne, a été bientôt laissé en chemin par des tribuns plus résolus. Girondin au milieu des montagnards, intelligence mesurée et sereine au milieu des cœurs violens et des esprits troublés, il n’en était pas moins, aux yeux de la foule, le représentant des folies qu’il condamnait. Son livre de la Vie de Jésus, par l’éclat d’un scandale inoui, l’avait désigné à la colère des uns, à l’épouvante des autres ; il était, bien plus que M. Feuerbach ou M. Stirner, le bouc émissaire chargé des iniquités de l’école. Or, en avril 1848, M. Strauss, candidat au parlement de Francfort, se présenta devant les réunions électorales du Wurtemberg ; il parcourut ce beau pays de la Souabe, ce pays des poètes et des philosophes, décrit par lui avec tant de grace dans son pèlerinage auprès de Justinus Kerner. Le grand destructeur de mythes, comme il s’appelle quelque part, allait être soumis à la critique du peuple. Suivons-le, non pas à Stuttgart, à Heilbronn ; à Ludwigsbourg ; ce qui nous intéresse dans le voyage de M. Strauss, ce sont ses visites aux paysans. M. Strauss parlant à une assemblée de paysans, aux laboureurs de Steinheim, aux vignerons de Markgroningen ; les raffinemens chicaniers de l’exégèse en face de la simplicité de la nature ! ce rapprochement dit tout. M. Strauss rencontrait là en effet des croyances chrétiennes, une foi solide et entière, et il apparaissait comme une sorte d’antéchrist à des imaginations naïves que son nom seul effarouchait. Quelle occasion plus piquante pour le trop célèbre novateur ! Cette occasion, il l’a recherchée, j’en suis sûr, non par amour du scandale, mais au contraire pour faire clairement concevoir le but de sa conduite antérieure et l’attitude nouvelle qu’il voulait prendre. M. Strauss, si abstrait, si hérissé de formules barbares dans sa Vie de Jésus, est devenu depuis quelques années un écrivain plein de clarté et d’élégance. Cette vocation littéraire, poétique même, dont il fut détourné par le démon de la curiosité philosophique, a reparti peu à peu et porte déjà ses fruits. Le théologien, chez M. Strauss, a terminé son œuvre ; un littérateur commence qui, sur bien des points, je n’en doute pas, corrigera l’influence funeste du théologien. Déjà, dans ses Deux Feuilles pacifiques, dans sa visite à Justinus Kerner, dans son brillant et ingénieux pamphlet contre le romantisme de Frédéric-Guillaume IV, M. Strauss avait défendu, dans la forme la plus accessible à tous, les principes d’une philosophie morale presque toujours sans reproche. Un piquant mélange de simplicité et de finesse était le caractère de ses écrits. On voyait un homme effrayé du bruit qu’il a fait, attristé des scandales qu’il a causés, et cherchant à s’expliquer avec sa conscience dans un langage rempli de sincérité, de modération et de charme. C’est là ce qu’il a été, et avec plus de précision encore, le jour où il se justifiait devant les paysans de sa terre natale [3]. « Me voici, disait-il ; je suis ce docteur Strauss que la plupart d’entre vous se sont représenté jusqu’ici comme l’antéchrist en personne. Je ne puis pas vous en vouloir ; c’est ainsi que je vous ai été dépeint, et certainement ceux qui vous parlaient de la sorte étaient en grande partie des gens de bien. Cependant vous avez été mal renseignés. J’ai écrit, il y a treize ans, un livre qui est le point de départ de tous ces préjugés. Ce livre, j’en suis sûr, aucun de vous ne l’a lu, et je dis Tant mieux ! car ce n’est pas pour vous que je l’avais écrit. Ne prenez pas mal ces paroles. Si un cultivateur d’entre vous composait un livre sur l’agriculture, j’entendrais dire, sans me fâcher, que ce livre n’a pas été composé pour moi. J’ai écrit pour des savans, pour des théologiens. Les laïques, et même un grand nombre d’entre les plus instruits, ne savent pas, et bien heureusement pour eux, combien de doutes cruels tourmentent souvent le pauvre théologien ; que leur importe un livre où il est traité de ces incertitudes de la science ? Plusieurs de mes amis, hommes étrangers aux études théologiques, se sont crus obligés de lire mon ouvrage. Laissez, leur ai-je dit ; vous avez mieux à faire ; ce livre vous donnera peut-être des doutes que vous n’avez pas, tandis qu’il est destiné, au contraire, à venir au secours des théologiens que déchirent ces angoisses de l’ame. Vous voyez combien je suis loin de vouloir enlever sa croyance à qui que ce soit. »

Ces protestations de M. Strauss ne sont pas la tactique vulgaire d’un candidat ; elles expliquent sincèrement son rôle. Poussé par la curiosité scientifique, l’auteur de la Vie de Jésus n’a fait que résumer avec une ténacité infatigable tous les doutes, toutes les négations accumulés depuis Lessing par les princes de la théologie allemande. Dans la France du XVIIIe siècle, c’étaient des écrivains laïques qui attaquaient les croyances religieuses ; en Allemagne, depuis plus de soixante ans, ce sont les théologiens eux-mêmes qui ébranlent l’édifice et qui sont parfois amenés, comme M. Strauss, à s’en justifier devant les laïques. Cependant, tout en soumettant les dogmes de leur foi à une impitoyable critique, la plupart de ces hommes avaient la prétention de demeurer théologiens ; ce n’était point la haine de la religion qui les animait, c’était un irrésistible besoin d’analyse et une ardente passion de savoir. Tel s’est toujours montré M. Strauss, et lorsqu’on lui interdisait le droit d’enseigner cette religion dont il détruisait les dogmes, la surprise, la tristesse même qu’il en éprouvait, n’étaient nullement un jeu. En un mot, bien qu’ils relèvent tous de la jeune école hégélienne, il y a un abîme entre M. Strauss et MM. Feuerbach et Stirner ; ceux-ci ont juré la ruine de toute idée religieuse ; celui-là croit à une religion telle quelle, et il garde son nom de théologien comme un titre et une défense. M. Strauss continue donc son plaidoyer : il expose aux laboureurs de Steinheim comment toute chose ici-bas est exposée à être dénaturée par l’homme ; entre ses mains, le bien même peut devenir mal, et la vertu se changer en vice. Or, si c’est la tâche du moraliste de veiller à ce que la prudence n’engendre pas la couardise, que le sentiment de l’amour ne soit pas dégradé par le libertinage, que le légitime désir d’acquérir ne tourne point à la cupidité, c’est la tâche du théologien de dégager sans cesse l’idée religieuse des superstitions qui l’obscurcissent. — « Fort bien, me dira mon adversaire ; seulement, dans ce partage que vous faites, vous avez retranché maintes choses qui sont pour nous une nourriture fortifiante et douce. Je réponds : Ce qu’il y a d’essentiel, d’indispensable dans la religion, ce sont des préceptes comme ceux-ci : Heureux l’homme dont le cœur est pur ! heureux celui qui possède l’esprit de paix et de miséricorde ! Ne jugez point, si vous voulez ne pas être jugés ; aimez votre prochain comme vous-même ; aimez vos ennemis et bénissez qui vous maudit. — Croyez-vous que je sois assez insensé pour enlever à la religion de telles maximes ? Dès qu’on les garde en son cœur et qu’on les réalise dans la pratique, à mon avis, tout est là ; avec cette règle de conduite, on est un citoyen honnête, un époux fidèle, un père dévoué, un voisin serviable ; on est surtout un homme vraiment bon, lors même qu’on élèverait les doutes de la science contre tous les miracles de la Bible. Telle est, dans son sens exact, ma profession de foi religieuse. »

Certes, il y a loin de ces paroles à la morale de la jeune école hégélienne. S’il nie la divinité du Christ, M. Strauss n’en conserve pas moins sa foi à l’enseignement pratique de l’Évangile. Il n’existe pas pour lui de loi morale plus pure, d’idée religieuse plus élevée et plus sainte que celle qui est contenue dans le sermon sur la montagne, et cette loi morale, il ne l’interprète pas, à la façon des démagogues, avec toutes sortes de mélanges menteurs et de profanations : il l’expose dans le vrai sens chrétien en recommandant le devoir et le sacrifice. On ne peut que féliciter M. Strauss d’avoir enfin songé à ce correctif de ses premiers écrits ; après avoir tant travaillé à détruire, il était urgent pour lui de dire très haut ce qu’il espère sauver au milieu des ruines. Cette déclaration, M. Strauss a essayé de la faire depuis quelques années, mais il n’y avait pas encore apporté autant de précision, ni surtout un accent si chrétien. Toute voix qui prêchera la morale de l’Évangile en face des ardeurs effrénées du panthéisme a droit d’être écoutée avec reconnaissance, et cependant cette profession de foi peut-elle suffire ? Si M. Strauss, malgré les belles paroles que je viens de citer, demeure attaché aux doctrines philosophiques de la jeune école hégélienne ; si, repoussant la divinité du Christ, il n’admet pas davantage la croyance à un Dieu personnel et libre ; si Dieu n’est pour lui qu’une force mystérieuse, aveugle, inconnue à elle-même, qui se cherche laborieusement sur tous les degrés de la nature, et n’arrive à une vie complète que dans la conscience de l’homme ; si M. Strauss, enfin, ne rejette pas le panthéisme de Hegel, que deviendra entre ses mains cette morale dont il parle,en si bons termes ? De toutes les superstitions qui peuvent pervertir l’idée religieuse, il n’en est pas de plus étouffante, à coup sûr ; que les niaises superstitions du panthéisme, et il ne sert de rien qu’il répète l’enseignement de Jésus, s’il est persuadé en même temps que le genre humain est Dieu. Dans un de ses discours aux paysans de la Souabe, M. Strauss, ayant à s’expliquer sur la lutte des intérêts religieux et des intérêts terrestres, jette brièvement ces paroles : « Cette distinction des choses religieuses et des choses terrestres, pourquoi vous le cacherais-je ? elle me déplaît absolument. S’occuper des intérêts du monde, c’est s’occuper tout ensemble des intérêts de l’ame, et celui qui se conduit bien sur la terre est le véritable habitant du ciel. Laissons cela, du reste (doch dies beiseite)… » Mais nous, nous ne voulons pas laisser cela, nous insistons, et s’il n’y a pas une autre vie au-delà de cette vie de misère, s’il n’y a pas au-dessus de nous une Providence, c’est-à-dire un père plein d’amour, un témoin toujours présent et un infaillible juge de nos actions, nous demanderons à M. Strauss, comme ses compatriotes de Steinheim, s’il ne détruit pas de fond en comble cette religion qu’il prétend seulement débarrasser de ses légendes. M. Strauss est trop sincère, il a un amour trop passionné du vrai pour se permettre la moindre équivoque sur cette question. Entre la morale du Christ et les doctrines de la jeune école hégélienne, il faut qu’il choisisse. Or, j’en suis bien sûr, et j’en ai pour garant la stoïque franchise de son caractère, M. Strauss ne se laissera pas intimider dans la voie nouvelle où il entre par les souvenirs de ses premiers travaux ou par les menaces de la démagogie hégélienne ; il cherchera résolument la solution du problème, et, si ses prochains travaux répondent aux espérances qu’il nous fait concevoir, nous verrons un jouir ce ferme esprit, dégagé des liens d’une école fatale, proclamer avec force les grandes croyances du genre humain, l’existence de Dieu et l’immortalité de l’ame.

Tandis que les chefs du panthéisme se taisent avec MM. Feuerbach et Stirner, ou s’amendent avec M. Strauss, les représentans secondaires de ces funestes doctrines semblent redoubler d’activité pour s’emparer du commandement. On sait avec quelle violence M. Arnold Ruge se faisait le chef des aventuriers et des athées au parlement de Francfort au moment même où M. Strauss quittait avec éclat son siège à la chambre des députés du Würtemberg, pour maintenir l’indépendance de sa pensée en face des exigences despotiques de la démocratie. Auprès de M. Ruge siégeait M. Charles Nauwerck ; M. Vogt était le grand orateur de l’athéisme, et, pendant que l’école hégélienne déployait son drapeau à l’église Saint-Paul, un de ses principaux écrivains, le maître de M. Proudhon, M. Charles Grün, entretenait l’agitation à l’extrême gauche de l’assemblée de Berlin. M. Nauwerck et M. Grün, tout occupés qu’ils étaient à Francfort et à Berlin des grands intérêts de la démagogie, n’ont pas abandonné pour cela leur mission philosophique ; ils ont publié l’année dernière le plan d’une université libre, où la science vraiment allemande, c’est-à-dire la doctrine hégélienne, doit être enseignée avec toutes ses hardiesses et mise résolûment en pratique. Si cette université n’existe pas encore, il faut en accuser le malheur des temps et les baïonnettes de la Prusse. Ne nous plaignons pas trop cependant, MM. Nauwerck et Grün ont pu déjà exécuter l’article 13 de leur programme, dont voici les termes : « L’examen et la critique de l’université auront un organe scientifique, lequel paraîtra aussitôt que possible sous ce titre : Annales de la libre université allemande. » Les annales de la libre université ont paru [4], et c’est bien en effet l’athéisme le plus décidé qui formera le programme officiel de cette merveilleuse institution. M. Charles Grün, dès la première page de ce manifeste, expose sans vergogne le but de l’enseignement nouveau : -assez long-temps la théorie a nourri les esprits de formules creuses, le cercle des abstractions a été entièrement parcouru ; l’heure est venue de s’approprier enfin le résultat de l’histoire de la philosophie ; ce résultat, c’est la jouissance de ce monde, ou plutôt, comme dit pittoresquement l’hégélien, c’est l’organisation des cinq sens. — Une chose vraiment très méritoire dans la jeune école hégélienne, c’est la franchise avec laquelle ses docteurs proclament tout haut les secrètes pensées de la démagogie. Nos tribuns ne parlent que des droits du peuple et des progrès de l’humanité : meure le peuple ! meure le genre humain ! s’écrie M. Stirner. M. Louis Blanc réclame hypocritement l’organisation du travail : — l’organisation des cinq sens ! répond M. Charles Grün. Au reste, les différentes dissertations qui composent ce premier volume des Annales de la libre université ne sont que de plates et misérables rapsodies. M. Charles Grün, homme de beaucoup d’esprit et d’un esprit singulièrement moqueur, doit être bien honteux d’avoir écrit une introduction aux œuvres de M. Kleinpaul et aux adresses des étudians d’Eisenach. Qu’y faire ? C’est le flot de la démocratie qui monte. Les fous qui ont de l’esprit sont les introducteurs obligés des imbéciles. M. Charles Grün fait bien de s’accoutumer à de tels inconvéniens ; il en verra bien d’autres quand il aura achevé de fonder la libre université allemande.

Est-ce pour garder une place quelconque au milieu des masses grossières qui envahissent l’école, est-ce par crainte d’être relégué dans l’ombre, que l’un des graves esprits de l’ancienne société hégélienne, M. Michelet (de Berlin), vient de proclamer avec fracas son athéisme ? M. Michelet (de Berlin) était l’un des premiers disciples de Hegel, un de ceux qui avaient recueilli directement ses paroles. Quand une bande d’aventuriers fit irruption dans les sévères domaines de la métaphysique allemande et tira brutalement les conséquences hideuses auxquelles les hégéliens n’avaient échappé que par un noble oubli de leurs principes, M. Michelet (de Berlin) resta fidèle à la gravité, à la circonspection stoïque de son maître, et, pendant plus de dix années, il s’efforça de maintenir son enseignement dans les voies sérieuses de la science. C’est ce que faisaient comme lui, avec des nuances diverses, M. Rosenkranz, M. Hotho, M. Gabler, M. Marheinecke. Aujourd’hui, M. Michelet s’incline devant les jeunes hégéliens ; le grave penseur, le savant historien d’Aristote vient de s’enrôler dans les corps-francs. M. Michelet, pour payer sa bienvenue, a voulu donner, lui aussi, le plan d’une société nouvelle ; mais on voit trop que le philosophe n’était nullement préparé aux études positives de l’économie publique. Son livre, sa Solution du problème social [5], serait indigne d’un examen attentif, si l’on n’y cherchait des renseignemens sur les progrès de l’athéisme. C’est à l’athéisme en effet, à l’athéisme furieux de la jeune école hégélienne que M. Michelet (de Berlin) s’est converti. « Le but de la question sociale, s’écrie l’auteur à la dernière page, est de nous donner sur la terre les joies qu’on se représentait dans le ciel. Il faut que la Jérusalem céleste, comme une fiancée parée de ses plus beaux vêtemens, descende sur la terre et y demeure. Alors seulement nous serons délivrés de ce monde imaginaire que créaient nos désirs inassouvis. » Ainsi, le grand avantage du socialisme aux yeux de M. Michelet (de Berlin), c’est d’éloigner de nous la pensée d’une autre vie, de faire évanouir pour jamais le fantôme importun de la Divinité, d’établir enfin et de faire passer dans la pratique tous les dogmes de la jeune école hégélienne. La partie économique du livre de M. Michelet (de Berlin) est d’une nullité déplorable. J’excepte son plan de la société future, qui serait vraiment une réjouissante invention, si les travaux antérieurs de M. Michelet (de Berlin) et le respect que nous lui gardons n’arrêtaient le sourire sur nos lèvres. Ce qui préoccupe avant tout M. Michelet (de Berlin), c’est l’emploi des soirées dans son phalanstère. Causera-t-on ? dansera-t-on ? fera-t-on de la musique ? That is the question. M. Michelet fait remarquer les avantages de cette société sur le système chrétien ; les chrétiens se condamnent à une vie de luttes et de sacrifices, et c’est seulement à la fin de cette vie qu’est placé le repos avec la récompense. Dans l’organisation sociale de M. Michelet (de Berlin), la récompense est décernée chaque soir. Ces choses sont écrites très sérieusement par un homme que de beaux travaux ont recommandé jusqu’ici à l’estime du monde savant. Qui aurait dit, il y a deux ans, qu’un sévère représentant de l’ancienne école hégélienne ferait une soumission si complète devant les tribuns de la nouvelle ? Qui se serait imaginé M. Michelet (de Berlin) construisant une cité socialiste, proposant un code qui se termine par des programmes de bal, par des affiches de casino et de théâtre ?

Dans l’ardeur de sa conversion, M. Michelet (de Berlin) n’a pas seulement pris aux jeunes hégéliens leur étrange manière de philosopher, il semble leur envier aussi cette désinvolture équivoque et ces prétentieuses inconvenances qui ne sont pas une médiocre part de leur gloire. L’an dernier, M. Michelet (de Berlin), étant venu assister aux fanfares du congrès de la paix, pensa qu’il aurait bien tort de quitter la France sans annoncer au monde philosophique que l’existence d’un Dieu distinct de l’univers était décidément un dogme rétrograde et puéril. Malheureusement la question n’était pas à l’ordre du jour, et ce frivole Paris aurait bien pu ne prêter qu’une attention distraite à la leçon du publiciste hégélien. Que fait M. Michelet pour mieux se mettre en scène ? Il rend visite à M. Cousin et lui expose les principes de l’athéisme. La conversation s’anime, la lutte s’engage, et le brillant, l’impétueux causeur (ce n’est pas de M. Michelet que je parle), avec l’éloquence d’une raison supérieure et les saillies d’une verve qui ne tarit pas, maintient contre le philosophe allemand les grands dogmes auxquels le genre humain a donné sa foi. M. Michelet (de Berlin) ne voulait apparemment qu’une occasion de se produire ; à peine sorti, il prend ses notes, résume les paroles de M. Cousin, et s’empresse de disserter là-dessus en face du public. Il n’y a que les Allemands, et surtout les jeunes hégéliens, pour imprimer ainsi toutes vives leurs causeries familières. Je regrette seulement que M. Michelet, puisqu’il n’a pas reculé devant cette singulière façon d’agir, n’ait pas poussé l’indiscrétion jusqu’au bout. Avant de donner ses réponses, pourquoi n’a-t-il pas reproduit les paroles de son illustre adversaire ? Certes, nous n’avions pas besoin du témoignage de M. Michelet (de Berlin) pour savoir que le chef du spiritualisme français repoussait avec dégoût les conséquences de la doctrine hégélienne ; nous aurions aimé cependant voir l’athéisme germanique tour à tour foudroyé et bafoué par une voix si éloquente, par une raison si spirituellement aiguisée. M. Cousin, espérons-le, nous en dédommagera. Cette question est désormais la question par excellence. Toutes les misères morales du XIXe siècle, toutes ces cupidités sans frein, toutes ces révoltes de la matière en furie, ce n’est pas assurément l’école hégélienne toute seule qui les a produites, mais elle les résume dans ses formules, elle leur donne par son appareil scientifique une pernicieuse autorité, elle les multiplie par une propagande exécrable. La jeune école hégélienne est devenue l’arsenal de l’Europe démagogique ; c’est là qu’il faut porter les coups. Quand M. Cousin, il y a trente-cinq ans, entra d’une manière éclatante dans l’enseignement public, il trouva en face de lui les derniers défenseurs du matérialisme du XVIIIe siècle, et c’est précisément à cette lutte que sa philosophie doit son vrai caractère : il serait beau pour l’illustre écrivain de déployer aujourd’hui, contre un ennemi bien autrement redoutable, cette même ardeur, cette même impétuosité juvénile, accrue de tous les trésors d’une vie consacrée à la science.

On est trop heureux, dans ce temps de systèmes ridicules ou de convoitises cyniques, quand on rencontre par hasard une généreuse utopie, le rêve désintéressé d’une belle ame. Un livre intitulé la Pauvreté et le Christianisme [6] a obtenu en Allemagne un succès considérable, grace à l’ardente charité qui s’en exhale et aux naïves espérances qui l’ont dicté. L’auteur, M. Henri Merz, est persuadé que la charité peut seule apporter un remède efficace au fléau de la misère. Chrétien fervent, il semble mettre le christianisme tout entier dans la pratique de l’aumône. Il ne prêche pas la régénération de la société par l’esprit religieux, il ne proscrit pas le luxe, il ne maudit pas le développement excessif de l’industrie ; que la société reste ce qu’elle est et persiste dans les mêmes voies, l’ardent prédicateur n’y trouve rien à blâmer : une seule chose l’occupe, l’organisation de la charité. Et ne croyez pas que ce soit la charité instituée par l’état, l’assistance publique ; cette charité-là est bien froide et surtout bien étroite pour les vastes projets de M. Merz. Il s’adresse aux chrétiens et il voudrait que de leur sein sortissent des saint Vincent de Paul par milliers. Son imagination confiante se promet d’ouvrir à la religion du Christ une phase nouvelle, inattendue, la plus brillante et la plus féconde qu’elle ait parcourue jusqu’à ce jour. Chaque période de l’esprit chrétien, le catholicisme, le protestantisme, le piétisme (c’est lui-même qui les désigne ainsi), chacune de ces périodes a été marquée par le développement de telle ou telle partie de la doctrine de Jésus, chacune a rendu d’immenses services et puis a décliné peu à peu ; il reste aujourd’hui à inaugurer la période spéciale de la charité. Sans doute, la charité a eu ses représentans, ses héros, ses martyrs, à toutes les grandes époques du christianisme ; mais à côté de ces héros le christianisme en suscitait d’autres, il produisait des théologiens, des pères de l’église, des docteurs profonds, des fondateurs d’ordres et des réformateurs ; aujourd’hui, il faut que, ramassant toutes ses forces, il fasse sortir de terre les innombrables armées de la charité. Théologie, doctrine, philosophie, laissons reposer ces antiques domaines où le christianisme à recueilli sa moisson ; la charité ne lui a pas encore donné la sienne. L’auteur, en écrivant ces ardens appels, a la flamme au front et sur les lèvres ; on dirait le Pierre l’ermite d’une croisade. Ce qu’il faut délivrer, ce n’est pas le tombeau du Christ, ce sont ces classes souffrantes opprimées, ces millions de malheureux courbés sous la misère, sous la maladie, sous l’impiété, sous le vice. Au premier rang de son armée, M. Merz voudrait placer les femmes ; il les convoque, il les exalte, il leur raconte la vie de plusieurs héroïnes de la charité, Élisabeth Fry, Sara Martin, qui ont édifié l’Allemagne et l’Angleterre dans la première moitié de ce siècle. Ces nobles personnes, dont il trace l’image avec amour, sont données par l’auteur comme le symbole de l’âge nouveau, comme les précurseurs de sa croisade. Puis, citant quelques belles paroles de M. Proudhon sur les saintes femmes qui consacrent leur vie à des œuvres de dévouement, il s’écrie : « Voilà ce qu’a dit Satan à l’hôpital des fous, que dira Dieu dans le ciel ? »

On ne s’étonnera pas qu’il y ait bien de la confusion dans les théories de M. Merz. L’ardeur même de sa prédication était peu favorable à la netteté de son étude, et la science de l’économie politique exige autre chose que ces enivremens de l’enthousiasme. Il y a, pour l’organisation des sociétés et les réformes qu’elles ont sans cesse à accomplir, bien des élémens essentiels que M. Merz ne paraît pas estimer à leur valeur. Qu’on ne prenne donc pas son livre comme l’œuvre d’un politique, c’est le manifeste d’une ame ardente et sainte. Sans doute, il s’expose à de douloureux mécomptes, s’il se croit assez fort pour inaugurer la période nouvelle dont il parle avec tant de cœur ; sans doute, le rocher ne se fendra pas à sa voix pour verser les eaux qui doivent abreuver le monde, et ces héroïques femmes qu’il célèbre si bien, ces Elisabeth Fry, ces Sara Martin, seront toujours, hélas ! comme les saint Vincent de Paul, des exceptions rares dans les tristes voies du genre humain. Qu’importent, encore une fois, ces illusions mystiques ? Si le but de l’auteur n’est pas atteint, si M. Merz n’embrigade pas des millions de soldats pour sa généreuse croisade, quelque chose restera pourtant de sa prédication, de bons sentimens seront propagés, et les œuvres de la charité fleuriront au souffle enflammé de sa parole.


III

La poésie politique était singulièrement bruyante avant 1848 ; le bruit de la mêlée l’a rendue muette. Ce résultat, après tout, semblait inévitable. On sait que les lieux communs à la mode, chez ces belliqueux chanteurs, pouvaient se résumer ainsi : « Quelle lourde atmosphère engourdit les ames ! l’action seule peut régénérer l’Allemagne. Vienne la révolution, vienne la guerre, aussitôt le poète sera un homme, et quittera la plume pour l’épée ! » C’est là ce que M. Herwegh avait chanté sur tous les tons, et, dans son ardeur impatiente, il appelait la guerre avec la Russie, avec la France, avec l’Europe entière. Comment oser ensuite recommencer d’éternelles plaintes sur l’oisiveté de la vie allemande, au moment où les révolutions de mars à Berlin et à Vienne avaient renversé l’absolutisme, où le parlement de Francfort se vantait de fonder une nouvelle Allemagne, où l’anarchie enfin recrutait de toutes parts ses ténébreuses milices ? De quelque côté qu’on se tournât, les occasions d’agir s’offraient en foule. Ces jeunes Tyrtées, en effet, ne renièrent pas leurs strophes de la veille, et, tandis que les plus paisibles siégeaient à Francfort, l’un d’entre eux, celui qu’on désignait comme le chef, engagé bien plutôt, j’en ai peur, par le souvenir de ses ardentes poésies que par l’appel sérieux de sa conscience, se jeta éperdûment au milieu des champs de bataille de la démagogie. Je ne veux rien écrire qui puisse blesser un vaincu ; mais, quand je vois M. Herwegh partager la fortune de M. Hecker, quand je vois l’ingénieux auteur des Poésies d’un vivant jeter le signal de la guerre civile et se faire battre au milieu d’une bande d’aventuriers pour rester fidèle à ses métaphores, je ne puis m’empêcher de signaler cette déplorable aventure comme la fin obligée, comme le naturel châtiment de la déclamation. On s’est trop habitué dans ce siècle à jouer avec les mots, on ne réfléchit pas assez qu’il y a des paroles qui tuent.

La poésie politique a donc été forcée au silence, et la campagne de M. Herwegh n’est pas faite pour lui rendre l’éclat de ses beaux jours. Après avoir tant aspiré aux mâles épreuves de la vie active, après avoir poussé tant de cris de guerre et d’orgueilleux appels, c’eût été une bonne fortune pour cette école de pouvoir chanter la gloire de ses jeunes chefs. Malheureusement, cette satisfaction lui est refusée ; la pièce est finie pour elle dès le premier acte. Si quelqu’un doit célébrer les aventures de cette légion française-allemande qui, sous les ordres de M. Herwegh, envahit le duché de Bade au mois d’avril 1848, ce ne sera, on peut l’assurer, ni M. Herwegh, ni ses amis. Il est résulté de tout cela que l’opinion démocratique a été médiocrement représentée dans la poésie depuis 1848. L’originalité doit être cherchée ailleurs ; je crois l’avoir rencontrée, par exemple, chez un poète autrichien, M. Bauernfeld, qui ne ressemble en rien à M. Herwegh. M. Bauernfeld est un esprit élégant et facile, une imagination légère qui représente bien le caractère viennois et a su devenir populaire dans son pays. Si.M. Bauernfeld n’est pas le chantre de la révolution, il n’en est pas non plus l’adversaire décidé. C’est un observateur ironique qui reproduit avec beaucoup de malice et de grace les transformations de la société allemande. M. Bauernfeld a surtout peur de déclamer ; là où le tableau demande des couleurs sombres, il s’amuse à de fines aquarelles ; là où l’indignation est de mise, il sourit. C’est ainsi qu’il nous a donné en deux petites comédies une peinture agréablement railleuse des révolutions de l’Autriche. Pour qui prendra-t-il parti ? Pour les insurgés de la légion académique ou pour les chefs d’une répression sans pitié ? pour les assassins du comte Latour ou pour les juges de Robert Blum ? M. Bauernfeld détourne les yeux ; il ne veut rien voir qui puisse troubler le paisible enjouement de son art. Étranger aux tragiques événemens de la ville, il ne s’occupera que des changemens survenus dans les esprits, et il y trouvera matière aux plus piquantes satires. La première comédie est intitulée le Majeur. Le jeune baron Hermann, orphelin et possesseur d’une fortune considérable, est sur le point d’atteindre à sa majorité. Son tuteur, M. Blasse, vieillard cupide et entêté, voit arriver avec désespoir l’heure où il faudra remettre au jeune homme émancipé l’administration de ses domaines. Hermann, on l’a deviné déjà, c’est le peuple autrichien, et maître Blasse représente le statu quo de l’ancien régime. L’adversaire du tuteur est un vieil ami de la maison, M. Schmerl, qui ne parle que de réformes, de problèmes sociaux, de progrès indéfini, dans le style le plus étrange du monde. Le représentant de l’opposition n’est pas mieux traité que le défenseur têtu de l’immobilité. La seconde comédie de M. Bauernfeld s’appelle l’Homme nouveau ; c’est la suite et la conclusion de la première. Hermann revient ; il a parcouru l’Europe, il a vu l’Italie et la France, et il est tristement désabusé. Il ne regrette pas sans doute ses longues années d’engourdissement, il ne maudit pas, l’heure qui a éveillé son esprit et émancipé sa volonté ; Hermann ne veut pas redevenir mineur. Seulement, il a profité de l’expérience des révolutions, et il conclut que c’est folie de vouloir créer en soi un homme entièrement nouveau.

Ce n’est pas la seule inspiration que M. Bauernfeld ait due à la révolution de février ; il nous a donné encore un drame fantastique, intitulé la République des animaux, qui semble un appendice, une branche du Roman du renard. Je ne sais si l’on approuvera le cadre choisi par l’auteur ; dans des temps où la parole humaine s’accorde des libertés inouïes en des polémiques où l’attaque ne procède que par l’outrage et la malédiction, il semble étrange que la réponse se dérobe timidement sous les voiles de l’allégorie. Le Roman du renard, si bien à sa place dans le monde féodal, est un bizarre anachronisme au milieu de nos luttes et de nos violences. L’auteur a-t-il voulu dire, par hasard, que les seigneurs de la démagogie forment aussi une féodalité despotique, et que, pour oser persifler ces hauts-barons, il faut recourir aux ruses littéraires du moyen-âge ? Soit ! admettons l’excuse et parlons de l’ouvrage. On y trouve les qualités habituelles de M. Bauernfeld, de la finesse, de la gaieté, un dialogue rapide et élégant. Quant à l’invention, elle y est faible ; le poète a emprunté ses traits les plus vifs à la réalité, et la réalité, comme on pense, est bien autrement tragique que le drame du spirituel écrivain.

Avant la révolution de 1848, M. Bauernfeld n’était guère qu’un dilettante ; les événemens de l’Autriche semblent lui avoir donné une physionomie. Il avait charmé l’ancienne société viennoise par la facile élégance de ses vers ; on dirait qu’il s’efforce aujourd’hui de faire l’éducation de la Vienne nouvelle. Cette ville était passée brusquement de l’apathie politique aux folies révolutionnaires ; elle en a été punie par une répression violente il s’agit pour les publicistes de la défendre surtout contre son propre découragement, de l’accoutumer aux devoirs sérieux de la liberté et d’entretenir ses espérances. M. Bauernfeld, dans ses comédies et ailleurs, n’oublie jamais de s’adresser à cette société viennoise et de la conseiller dans le meilleur langage. Il le faisait dernièrement encore à propos de la mort du musicien Strauss, de ce célèbre compositeur de valses, qui a été pendant long-temps le maître de cette ville sensuelle et de ce monde enivré de plaisirs. « Avec Strauss, disait-il, la Vienne d’autrefois est décidément morte, » et il ajoutait « La vie est une danse, — une danse militaire parfois, — une danse des morts souvent, — bien rarement une danse de caractère. — O Vienne d’autrefois ! la vie pour toi a été une valse, — qui bientôt, dans son mouvement éperdu, — est devenue une danse de Saint-Gui. — Et maintenant te voilà à terre, épuisée ! » Et continuant sur ce thème ses variations gracieuses, il indique à Vienne la nouvelle danse qui lui convient. Plus de ces valses effrénées où la folie du plaisir engourdit les esprits ; sa danse désormais sera mesurée et décente, comme il sied à un monde affranchi, à un peuple qui veut rester maître de lui-même ; qu’il prenne garde surtout de ne pas écraser en dansant ces jeunes semences de la liberté ! Ces sages conseils sous une forme frivole, ce mélange de sérieux et d’insouciance, cette larme qui se dérobe tandis que les lèvres sourient, tout cela compose une poésie bien appropriée à l’esprit viennois, et, je le répète, on voit de plus en plus sous ce dilettantisme aimable une originalité vraie qui se dessine.

M. Bauernfeld n’est pas le seul poète autrichien qui ait cherché des inspirations dans les événemens de l’Allemagne révolutionnaire. Un écrivain qui appartenait avant 1848 au groupe des chanteurs démocratiques, un des émules de M. Herwegh, M. Maurice Hartmann, publie en ce moment même une chronique en vers sur les deux années qui viennent de s’écouler. C’est M. Hartmann qui appelle son œuvre une chronique rimée, — Chronique rimée du curé Mauritius, — et vraiment, si la seconde partie de son titre n’est pas facile à comprendre, la première n’est que trop bien justifiée ; sur ce point, à coup sûr, la plus indulgente critique ne le contredira pas. M. Hartmann, il y a quelques années, avait donné d’assez heureuses espérances ; il y avait comme une fleur dans ce jeune talent, fleur légère, parfums trop fugitifs, étouffés aujourd’hui sous les déclamations et les trivialités de l’esprit démagogique. La Chronique de M. Hartmann va de l’église Saint-Paul aux champs de bataille de l’Autriche. C’est un mélange de plates narrations et d’emportemens furieux ; tantôt il retrace vulgairement les débats de l’assemblée de Francfort, et, membre lui-même de ce parlement fourvoyé, il se venge par des personnalités maussades du rôle médiocre qu’il y a rempli ; tantôt, quittant le ton prosaïque du bulletin pour les fanfares de l’épopée, il glorifie à sa manière les barricades de Vienne et jette à la société d’horribles malédictions. Triste sujet pour la poésie que ces guerres civiles de l’Autriche ! Ne vaudrait-il pas mieux, de part et d’autre, recouvrir ces affreux événemens d’un volontaire oubli ? Combien il y a plus de patriotisme dans l’intelligente modération de M. Bauernfeld ! combien plus d’émotion sincère dans ces fines peintures qui dissimulent avec art tous les souvenirs néfastes ! Irriter les cœurs avec la mort de Robert Blum, quelle folie, quand il est si facile de vous répondre avec l’assassinat du comte Latour ! Si ce n’est pas la rhétorique révolutionnaire qui vous pousse, si vous êtes digne d’entendre un bon conseil, éteignez les haines au lieu de les enflammer ; élevez, moralisez, affermissez les ames, et préparez-les aux pacifiques conquêtes de la société nouvelle ; un écrivain sérieux n’a pas d’autre office à remplir sur une terre encore toute sanglante, au milieu des morts et des blessés d’une guerre impie. Il faut dire la même chose au brillant poète de la Couronne des Morts, à M. de Zedlitz, qui a publié des chansons militaires sur la campagne de Radetzki en Piémont, et qui annonce un recueil semblable dédié aux vainqueurs de la Hongrie. Que les courtisans des conseils de guerre donnent la main aux courtisans de la populace, ils outragent tous également la sainte mission de la Muse. La politique a souvent des obligations cruelles, la société en péril peut être réduite à frapper ; mais quoi ! vous qui êtes affranchi des anxiétés de l’homme d’état, vous qui avez le droit et le devoir d’apaiser toutes les violences, de maintenir les éternels sentimens de l’humanité, est-ce bien à vous, ô poète, de célébrer avec joie de si douloureux triomphes ?

Les chantres de la révolution prussienne ne font pas meilleure figure que les Tyrtées de l’Autriche. M. Rodolphe Gottschall a célébré les vainqueurs du 18 mars, et M. Titus Ullrich leur a consacré des hymnes funèbres ; il y a dans tout cela une insignifiance d’idées et une monotonie de langage qui n’alarmeront pas l’égalité démagogique. Avant les barricades, la petite troupe des poètes politiques avait ses chefs, ses distinctions, une sorte de hiérarchie ; rien de pareil n’existe plus depuis que M. George Herwegh est devenu le chef, c’est-à-dire le jouet des corps francs du duché de Bade, depuis surtout que M. Freiligrath, coiffant sa poésie du bonnet rouge, a adressé au roi de Prusse, au futur guillotiné, comme il dit, des imprécations de sans-culotte. Quand la plume du poète est tombée dans la boue, elle est au premier venu qui la ramasse. Que serait devenue, je vous prie, la gloire de Béranger, si le poète du Dieu des bonnes gens eût écrit des hymnes pour nos clubs ? Où se serait envolée la brillante fantaisie d’Henri Heine, s’il eût suivi M. Freiligrath et M. Herwegh ? La vraie aristocratie du talent est jalouse de sa dignité. Il y avait à Berlin, avant 1848, un rimeur jovial qui n’avait jamais ambitionné de place au milieu des artistes. M. Glassbrenner, — c’est son nom, — était le chantre ordinaire des almanachs ; aujourd’hui que les poètes s’abaissent au langage des rues, M. Glassbrenner est leur égal ; bien plus, il aspire à les remplacer, et l’on a vu tout à coup ce joueur de vielle entonner des strophes révolutionnaires dans le style de M. Maurice Hartmann. Cette mascarade indique assez bien la confusion dont je parle. Voici cependant, au milieu de cette littérature en déroute, un nouveau venu dont on fait grand bruit : c’est l’auteur d’un drame sur Robespierre, M. Griepenkerl. Ce drame a été représenté, il y a quelques semaines, sur le théâtre de Brunswick avec un succès prodigieux ; les critiques les plus autorisés le signalent comme une œuvre du premier ordre et qui annonce hautement un poète. Toutefois, à en juger, si cela m’est permis, sur les éloges même de ses admirateurs, je crains bien que l’Allemagne n’approuve, dans l’œuvre nouvelle, une des tendances les plus fâcheuses de son propre esprit, je veux dire le pédantisme révolutionnaire. M. Griepenkerl a la prétention d’avoir fait une étude impartiale, comme si cette menteuse impartialité était permise au poète en face des monstres qui décapitaient la France ! Cette faute déjà si grave, à mon avis, dans la Charlotte Corday de M. Ponsard, combien elle doit être plus révoltante dans un drame dont Robespierre est le héros ! Je ne comprends pas que le poète puisse être absent de son œuvre, et s’il est tenu de prendre parti, c’est ici ou jamais. L’historien est obligé d’avoir sa foi, le poète encore plus. Qu’il traduise donc, s’il veut, sur la scène les hideux scélérats de 93, mais que ce soit pour les flétrir,

Pour cracher sur leur nom, pour chanter leur supplice,


comme dit l’iambe terrible d’André Chénier. L’Allemagne fait honneur à M. Griepenkerl d’avoir suivi une voie toute contraire ; son pédantisme s’accommode de cette froide étude, et les héros de la terreur lui semblent dignes d’être reproduits gravement, respectueusement, sur la scène tragique, comme les ministres du destin. Tel est, j’en ai peur, le symptôme que révélerait le succès du drame de M. Griepenkerl.

Les romanciers se sont aussi occupés de la révolution de février, mais sans chercher encore à décrire les changemens introduits dans les esprits et dans les mœurs ; la révolution n’apparaît dans leurs tableaux que comme la conclusion de l’ancien état de l’Allemagne. Cette conclusion est blâmée par les uns, glorifiée par les autres ; aucun d’entre eux cependant n’a essayé d’observer directement ce phénomène extraordinaire, d’en étudier les conséquences et de les peindre. Le conteur de l’aristocratie, M. le baron Adolphe de Sternberg, a publié l’année dernière un roman composé avant 1848, un roman de mœurs politiques auquel la révolution est venue fournir le dénoûment qu’il souhaitait. Dans ce livre, intitulé les Deux Chasseurs, M. de Sternberg fait un réquisitoire violent et injuste contre la société prussienne de 1847. Ces généreuses pensées qui s’agitent, ce grand mouvement qui arrache peu à peu à Frédéric-Guillaume IV les libertés depuis si long-temps promises, ce progrès intelligent d’un peuple qui s’empare enfin de la vie publique, tout cela n’est pour M. de Sternberg que corruption des esprits, insolence de parvenus, ambitions et cupidités vulgaires. M. de Sternberg appartient à une école qui compte de nombreux disciples par tout pays, l’école de la fatuité. Ce chroniqueur des salons, ce professeur de dandysme pour qui la vie blasée était le suprême idéal du bon goût, est devenu subitement le prédicateur de l’absolutisme. Il ressemblait jadis à l’auteur de Mathilde ; il avait les mêmes prétentions mondaines, les mêmes afféteries puériles et il semblait, en vérité, que la société polie ne pût exister sans les fanfreluches de ces messieurs. Hélas ! les salons ont perdu M. de Sternberg et M. Eugène Sue. M. de Sternberg a interrompu ses leçons de dilettantisme pour enseigner la philosophie de M. de Maistre, tout comme M. Sue a renoncé à ses ducs et à ses duchesses pour mettre le fouriérisme en romans. Après avoir insulté le parti constitutionnel, M. de Sternberg conclut ainsi avec une autorité magistrale : « La monarchie absolue, qui va renaître bientôt du sein de nos batailles, ne peut faire autrement que d’assurer le bonheur du peuple, car elle nous rendra, dans sa forme purifiée, le système de gouvernement le plus énergique et le plus convenable au milieu des secousses de l’Europe. Les fantômes qui se lèvent aujourd’hui, république, monarchie constitutionnelle, ce sont tous des enfans de la révolution, incapables par conséquent de lui résister jamais. Ils appartiennent à la période révolutionnaire et disparaîtront avec elle. La monarchie absolue est le seul frein assez fort pour contenir une société que mille instincts, mille directions fatales poussent à se dévorer elle-même. » Cette sentence arrive vraiment très à propos pour clore les aventures galantes dont M. de Sternberg est le minutieux chroniqueur. Les œuvres de M. de Sternberg étaient-elles moins recherchées depuis quelque temps ? La société de Berlin, occupée des débats de la politique, voyait-elle diminuer de jour en jour l’auditoire de ce conteur efféminé ? Il y a lieu de le croire, et voilà pourquoi, j’imagine, cet élégant diseur de riens a tout à coup accompli sur lui-même sa petite révolution. Quoi qu’il en soit, le parti constitutionnel doit se tenir pour averti ; il avait jusqu’à présent d’assez graves dangers à redouter, les conseillers piétistes de Frédéric-Guillaume IV, ses propres incertitudes et les fureurs de la démagogie ; qu’il prenne garde à ce nouveau péril : il aura contre lui désormais les romans de M. le baron de Sternberg.

Voici un autre roman sur le même sujet ; il s’agit encore de la société prussienne pendant les deux années qui ont précédé la révolution de 1848. Seulement l’auteur a vu les choses tout autrement que M. de Sternberg, et il a précisément pour but de montrer combien les progrès de la pensée générale appelaient une transformation profonde dans les lois du pays. La Prusse avant le 18 mars (c’est le titre du livre) est la peinture de cette société généreuse, ardente, à laquelle toute l’Europe libérale s’intéressait, et qui prouvait ses droits par le talent de ses orateurs, par l’éclat de ses premières discussions publiques. Ce sujet est grand : l’année 1847 restera une année mémorable dans l’histoire de la Prusse ; malheureusement l’auteur est presque toujours demeuré au-dessous de sa tâche, et l’intérêt de son récit ne répond pas à la loyauté de ses intentions. L’oeuvre manque de plan et d’unité ; deux figures principales se disputent tour à tour l’attention du lecteur, et, au lieu d’une composition, nous n’avons devant les yeux qu’une série d’épisodes. Tantôt nous suivons avec une sympathie douloureuse les malheurs d’un généreux publiciste, Jordan, professeur à l’université de Berlin, qu’un pouvoir soupçonneux a enlevé à sa chaire et jeté dans nu cachot ; tantôt nous sommes transportés au sein de cette société aristocratique que pénètre peu à peu l’influence de l’esprit libéral. Le fils du comte de Kleist. Armand, s’associe avec zèle, et malgré l’opposition de sa famille, aux travaux, aux espérances, aux patriotiques élans de la nation prussienne. Jordan et Armand de Kleist, le publiciste éloquent et le généreux gentilhomme, tels sont les deux héros du livre. Leurs portraits sont assez nettement dessinés, et si l’auteur avait donné les mêmes soins à la peinture générale de Berlin, aux luttes des partis contraires, surtout à l’intérêt dramatique et à l’unité de la fable, l’ouvrage ne mériterait que des éloges. Tel qu’il est, c’est une esquisse agréable, honnête, assez vive en de certains endroits, mais faible et languissante dans son ensemble. Des allusions toutes personnelles, des chroniques et des commérages de salons y tiennent trop souvent la place de ce mouvement brillant, de ce noble essor des esprits qu’il fallait reproduire. M. Bauernfeld, avec sa gracieuse ironie, a été le peintre exact de la molle société viennoise ; le travail des intelligences à Berlin aurait pu fournir à une plume exercée des beautés originales. La Prusse avant le 18 mars a paru sans nom d’auteur ; M. Henri Simon (de Breslau), l’un des chefs de l’extrême gauche à l’assemblée de Francfort, y a mis une préface dont le livre se serait fort bien passé ; il y est beaucoup parlé des esclaves, des tyrans, des chaînes brisées et autres choses de ce genre. Au lieu d’appeler à son aide l’éloquence mélodramatique de M. Henri Simon, j’aurais préféré que l’auteur nous donnât dans son livre les nobles figures de M. Hansemann, de M. d’Auerswald, de M. de Vincke, de M. Camphausen, de tous ces chefs d’un libéralisme intelligent et sérieux ; l’ouvrage, à coup sûr, y eût doublement gagné.


IV

On a vu par ce tableau quel a été le trouble de la vie intellectuelle de l’Allemagne après la révolution de février. Si l’on juge ce mouvement dans son ensemble, c’est un mélange de stupeur et de violence, de pompeuses chimères et de découragement profond : triste aspect qui s’assombrit encore, lorsqu’on songe à la vie ardente et généreuse qui animait la société de la veille, à la discipline qui multipliait ses forces. Déconcertés par la rapidité des événemens ou séduits par de puériles espérances, les publicistes n’ont pas osé soumettre la révolution à une courageuse critique et en démêler le vrai sens. Toute cette littérature politique, si intéressante naguère par son ardeur, est languissante ou frivole. Cependant, au milieu du désordre produit par la démagogie, dans cet abattement et cette dispersion générale des intelligences, j’ai signalé en maints endroits de consolans symptômes. La philosophie, arrachée à son exaltation solitaire, a été traînée violemment en face de son œuvre, et il semble que ce spectacle l’ait émue. Déjà les chefs gardent le silence, ils hésitent peut-être, ils s’interrogent eux-mêmes et descendent au fond de leur conscience. Descendre en soi, s’interroger scrupuleusement et se connaître, telle a été, à toutes les époques mémorables de la philosophie, le procédé fécond des réformateurs ; telle est aussi pour les sociétés la loi de réparation et de salut. Depuis bien des années déjà, l’homme ne se connaît plus ; il s’est répandu au dehors et s’est abandonné lui-même. Ses triomphes sur le monde extérieur ont contribué encore à le tromper, à lui cacher son être ; les courtisans sont arrivés, et des milliers de voix ont exalté son ivresse. Or, en se perdant, il a perdu Dieu, il a perdu les notions de la société, et, ainsi dépouillé, il est devenu le jouet de tous les mensonges. Pascal disait : Qui veut faire l’ange fait la bête. C’est bien pis encore chez les hégéliens ; ils ont crié au genre humain : Tu es Dieu ! et ils l’ont dégradé jusqu’à la brute. Quel est le remède à des maux si extraordinaires ? Le remède, c’est de créer des hommes. En présence de ces visions monstrueuses ou ridicules qui nous dérobent la lumière du vrai, si l’homme pouvait reparaître dans la sincérité de sa nature, le problème serait bien avancé. Ce que fit Socrate en face des sophistes, ce que fit Descartes au milieu des dernières ombres du moyen-âge et des incohérentes rêveries de la renaissance, il faudrait que chacun de nous sût le faire, aujourd’hui plus que jamais, pour écarter tant de systèmes menteurs et tant de séductions meurtrières. Que l’homme se connaisse enfin et se retrouve, il retrouvera la Divinité, les lois de l’ordre, les voies bienfaisantes du progrès.

Les peuples aussi, comme les individus, doivent rentrer en eux-mêmes et renouer la chaîne brisée de leurs traditions ; alors seulement les mascarades auront cessé, et les races humaines reprendront, avec leur primitive énergie, leur place et leurs fonctions dans le monde. Où est la précision, la droiture, la courageuse netteté de l’esprit français ? Qu’est devenu le généreux spiritualisme de l’Allemagne ? C’est bien ici que s’appliquent ces fortes paroles de Fénelon : « Ils sont fugitifs et errans hors d’eux-mêmes. » Tant que le loyal bon sens de notre pays ne se sera pas débarrassé des hypocrisies du socialisme, tant que le spiritualisme allemand n’aura pas vaincu à jamais les doctrines abjectes de l’école hégélienne, il faut renoncer aux développemens de la vie et aux œuvres fécondes. Les communications si fréquentes qui unissent désormais les peuples offrent de graves dangers à côté de leurs bienfaits sans nombre : le plus grand de ces dangers, c’est l’imitation des vices d’autrui, l’abandon du caractère et des vertus nationales. Un peuple infidèle à ses instincts ne peut produire qu’une littérature factice ; les génies les plus spontanés doivent toujours quelque chose à la tradition de leur pays, et, si cette tradition leur manque, poésie et philosophie ne sont plus que des œuvres fausses. L’Allemagne, malgré l’orgueil de son patriotisme, nous donne un douloureux exemple de cette défection d’un grand peuple. En voulant se transformer, elle semble par instans disposée à se détruire. Combien elle aurait besoin pourtant de rassembler toutes ses forces ! L’absolutisme la presse d’un côté, de l’autre elle est menacée par la démagogie : c’est, avant tout, ce dernier ennemi qui est à craindre. Quel obstacle intérieur pourrait arrêter le mouvement légitime de l’Allemagne le jour où elle n’aurait plus à combattre que les prétentions d’un absolutisme caduc ? Si tous ses conseillers, si ses publicistes, ses philosophes et ses poètes désirent mettre fin à cette situation désastreuse, qu’ils travaillent tous à lui rendre ses traditions, son génie, ses vertus. Certes, ce qu’il y a de plus antipathique, ce qui doit le plus répugner au pays de Leibnitz et de Kant, de Schiller et de Jean-Paul, on ne niera pas que ce soit le matérialisme. Appliquez ce principe à l’état présent des choses, et traduisez-le ainsi : le plus redoutable ennemi de l’Allemagne s’appelle la démagogie, et le plus fort soutien de la démagogie, c’est la philosophie hégélienne.

Or, il y a un remède, et le plus efficace, qui est désormais entre les mains des peuples allemands. Ce qui a exalté avant tout les extravagances des écrivains de ce pays, c’était l’obstination des gouvernemens à refuser les réformes. Depuis longues années déjà, l’esprit public était mûr pour l’exercice de ses droits ; figurez-vous ce que dut souffrir cette pensée généreuse et vivace sous l’humiliante tutelle qui lui refusait la faculté d’agir. Réduite à tourner incessamment sur elle-même, condamnée à se tourmenter, à se dévorer dans l’ombre, la pensée de l’Allemagne eut bientôt le vertige, et toutes ces saturnales de l’athéisme dans la patrie de Leibnitz ne peuvent être considérées que comme les grimaçantes visions du délire.

Aujourd’hui tout est changé. Au milieu des désastres qu’elles ont produits, les révolutions de mars à Berlin et à Vienne ont établi du moins le gouvernement constitutionnel, toujours promis et toujours refusé depuis 1813. La vie politique existe. Cet esprit qui déraisonnait dans les ténèbres voit maintenant une large et brillante carrière ouverte à ses efforts, il a des devoirs à remplir et des droits à exercer ; la lumière du soleil lui rendra la sérénité, le spectacle des choses réelles le détournera des abîmes. Déjà tout ce qui concerne la pratique du régime parlementaire a le privilège d’exciter l’intérêt le plus vif. Toutes les questions récemment débattues à Berlin attirent l’attention de la foule, et les écrits qu’elles provoquent en sens contraire attestent une saine activité. Tandis que M. Stahl revendique avec une modération habile les prérogatives du pouvoir royal, de nouveaux talens se révèlent pour la défense des droits du pays. La presse, jusqu’à présent si médiocre, commence à prendre une physionomie originale ; elle sera bientôt l’un des principaux élémens de cette littérature politique que nous venons de consulter, et elle réclamera un examen spécial. On a remarqué que les plus récens écrits sur les problèmes constitutionnels agités à Berlin et à Vienne sont presque tous étrangers aux partis extrêmes ; ils appartiennent à cette majorité éclairée, libérale, intelligente, qui est l’honneur et la force des pays civilisés partout où elle sait être maîtresse d’elle-même. Cette majorité en Allemagne a été long-temps la dupe de ses chimères : c’est ainsi qu’après la révolution de février elle a été dispersée dès le premier choc et livrée à la merci des événemens ; espérons aujourd’hui que la pratique sérieuse de la vie politique ralliera toutes les forces morales de ce grand pays. Sans doute, les symptômes dont je viens de parler n’annoncent pas que tout soit fini ; ce n’est pas l’heure de s’endormir et de se confier dans la certitude du triomphe. À vrai dire, cette heure-là ne sonne jamais pour les peuples qui veulent être libres ; la lutte n’admet point de trêve, et la victoire doit être maintenue chaque jour par la vigilance de tous. L’Allemagne est décidément entrée dans cette virile et laborieuse carrière, elle ne faillira pas à ses devoirs.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Briefe aus Frankfurt und Paris, von Friedrich von Raumer, Leipzig, 1849.
  2. Révolutionoere Studien aus Paris, von Alfred Meissner, Francfort, 1849, 2 vol.
  3. Sechs theologisch-politische Volksreden, von Friedrich Strauss. Stuttgart, 1848.
  4. Jahrbücher der freien deutschen Academie. Francfort, 1849.
  5. Die Losung der gesellschaftlichen Frage, von C. Michelet, Francfort et Berlin, 1849.
  6. Armuth und Christenthum, von D. Heinrich Merz. Stuttgard et Tibingue, 1849.