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La Littérature en Allemagne depuis la révolution de février/02

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La Littérature en Allemagne depuis la révolution de février
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 7 (p. 465-505).
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LA LITTERATURE


EN ALLEMAGNE


DEPUIS LA REVOLTUION DE FEVRIER.




L’HISTOIRE, LE ROMAN ET LE THEÂTRE.




Toutes les révolutions ne sont pas fatales aux travaux de l’esprit. C’est dans une démocratie turbulente que l’antiquité a produit ses chefs-d’œuvre ; les merveilles de l’art italien ont enchanté le monde à travers les tourmentes du XVIe siècle, et la prose française est sortie tout armée du sein de nos guerres civiles. Le sentiment du péril, la nécessité d’agir, les émotions du combat, ce sont là des choses qui tiennent l’intelligence en éveil et souvent lui révèlent ses forces. Ne pensez-vous pas cependant qu’il faudrait une foi robuste pour attribuer la même influence à la période où nous vivons ? Il semble réservé à notre siècle d’assister, comme les époques barbares, à des révolutions sans idéal, à des révolutions que ne guide aucun principe honnête et que nul progrès ne justifie. Quand on se bat pour ses convoitises et ses vices au lieu de se battre pour une pensée, le niveau de l’intelligence générale est abaissé par les hontes d’une pareille lutte. Je cherche en vain quelles sont les conquêtes intellectuelles dont l’ancienne France a été redevable à la jacquerie. Ne soyons donc pas assez candides pour croire que les agitations présentes puissent profiter aux choses de la pensée ; ne nous leurrons pas d’espérances ridicules et n’invoquons ni l’exemple d’Athènes, ni les souvenirs du XVIe siècle italien : ces brillantes comparaisons seraient une insulte à nos misères. Le mieux assurément pour tous ceux qui ont conservé le goût des œuvres de l’intelligence, c’est de détourner les yeux du spectacle de la rue et de revenir à leur tâche véritable. Les plus sérieux écrivains de l’Allemagne ont compris ainsi leur devoir. L’année 1848 avait jeté une singulière perturbation dans les retraites les moins accessibles en apparence au souffle révolutionnaire. Le moindre inconvénient de ces violentes secousses, nous le savons trop, c’est de déclasser tous les esprits ; mais nulle part cette confusion n’avait été plus folle que chez nos voisins. C’est là qu’on a vu des poètes commander des corps-francs, des théologiens pérorer dans les clubs, des érudits en cheveux blancs, à la fin d’une vie passée au milieu des parchemins et des vieilles chartes, abriter gravement derrière leurs systèmes pédantesques les sombres milices de la démagogie. Aujourd’hui l’ordre commence à se rétablir au fond des ames. Dans les choses littéraires du moins, on comprend que le progrès n’est plus du côté où on le cherchait ; les esprits d’élite qui avaient cédé aux séductions du désordre s’empressent de reprendre leur place dans la société. Cette loi du travail que les mauvaises passions espèrent détruire, ils l’invoquent, ils se réfugient sous sa tutelle, et l’on dirait qu’ils ont hâte de faire oublier un abandon momentané des principes de leur vie.

À côté de ces écrivains qui s’amendent, il en est d’autres qui, sans le savoir et sans avoir quitté leurs travaux habituels, ont subi cependant la funeste influence du dehors. D’où vient ce ton âpre et violent de tel historien, ordinairement plus calme ? Pourquoi, dans les tableaux de ce romancier, jadis si gracieux et si pur, cet accent imprévu d’une démocratie malhonnête ? L’écrivain ne s’en rend pas compte lui-même ; il paie ainsi sa dette au chaos de ces deux dernières années. C’est à la critique de signaler ces tendances, de les mettre en lumière, de les révéler à ceux-là même qui en sont parfois les involontaires victimes. En groupant les esprits par familles, on embrasse de plus haut tout l’ensemble d’une période ; on voit plus nettement ceux qui reviennent au vrai, ceux qui s’en éloignent, et surtout on apprécie mieux les intelligences restées fidèles, malgré tant de secousses, aux avertissemens de la conscience et à la règle du devoir. Lorsque nous signalons des symptômes rassurans dans une société aussi tourmentée que la nôtre, prenons garde de nous faire illusion ; le mal est toujours à côté. Il faut s’élever à une vue d’ensemble, comprendre dans ses directions multiples le travail simultané des esprits ; c’est à ce prix-là seulement qu’il est possible de connaître la vraie situation et de tirer une conclusion juste. La littérature allemande, depuis 1848, nous offre une grande diversité de productions, des mouvemens en sens contraire, des inspirations qui ne se ressemblent pas ; tâchons d’introduire quelque lumière dans cette variété confuse ; dégageons, sans négliger les autres, la tendance la plus forte, et peut-être le résultat auquel nous arriverons, au lieu de n’être qu’un symptôme heureux, renfermera-t-il toute une leçon de morale.


I

Ce qu’il importe de signaler tout d’abord, c’est le retour de plusieurs écrivains éminens à leurs études de la veille. Dans les dernières années qui précédèrent les révolutions de 1848, des esprits impotens s’étaient avisés de rendre la société tout entière responsable de leur stérilité. Ce cri de l’orgueil : la France s’ennuie ! était reproduit sous une forme différente par tous les literats de l’autre côté du Rhin. « L’Allemagne a épuisé tous les sujets littéraires, le poète n’a plus de vers à chanter, l’historien n’a plus de grandes époques à célébrer, l’imagination germanique est à sec ! » voilà ce que disait sur tous les tons et par des centaines de plumes une littérature aux abois. Comme le talent secondaire se propage de plus en plus, comme un certain mécanisme de style est désormais à la portée de la foule, et qu’il n’y a jamais eu dans les lettres plus de vocations factices, l’impuissance des écrivains de hasard ne tarde pas long-temps à se révéler. De là, d’année en année, ces singulières clameurs qui ressemblent à un cri de détresse. En France, les littérateurs de cette famille se déclaraient les prophètes de la société, les conducteurs des peuples, et, comme tels, maréchaux et princes des lettres réclamaient de l’état toute une liste civile. En Allemagne, si les prétentions ne blessaient pas autant la dignité, étaient-elles moins bouffonnes ? Les lettrés ne demandèrent pas des millions, ils se contentèrent de signifier à la société qu’elle leur devait des inspirations nouvelles. « Une révolution, s’il vous plaît, pour ranimer la poésie qui s’éteint ! » Telle était la fin de cette complainte que je transcrivais tout à l’heure. Cette révolution est venue, la démagogie a promené au midi et au nord son drapeau sinistre, les plus dramatiques péripéties ont bouleversé la scène : où sont les œuvres qui devaient couvrir, comme des épis d’or, les sillons si profondément remués ? Les hommes qui parlaient si haut et se promettaient de si grandes choses sont tout honteux, à l’heure qu’il est, d’avoir vu leurs souhaits exaucés. Je n’en connais qu’un seul qui s’obstine dans sa théorie avec une intrépidité héroïque : c’est M. Richard Wagner, critique enthousiaste et naïf, dont un récent ouvrage, la Révolution et l’Art, nous annonce tout un âge d’or préparé à la poésie par l’année 1848. Les autres, et ceux-là surtout qui ont le plus contribué à répandre cette fausse idée, confessent leur erreur et reprennent, sans se soucier de la révolution, leur tâche d’autrefois. Je citerai au premier rang, comme exemples de ce repentir fécond, deux hommes qui se sont fait une place à part dans des routes diverses, deux écrivains qui ont singulièrement ému les esprits, celui-ci par ses témérités théologiques, celui-là par l’âpreté de ses théories littéraires, M. le docteur Strauss et M. Gervinus.

La conduite de M. Strauss après la révolution mérite d’être remarquée. Candidat au parlement de Francfort, il s’est expliqué loyalement avec les laboureurs et les vignerons de son pays sur le sens de ses écrits théologiques, et n’a pas craint de rompre en bien des points avec la jeune école hégélienne. Nommé peu de temps après membre de l’assemblée constituante du Wurtemberg, il a quitté cette assemblée où la violence des démocrates ne respectait pas la liberté de ses votes. Il a repris alors ses travaux interrompus, et le livre qu’il nous donne aujourd’hui est le résultat de cette bonne pensée. Dans les derniers temps qui ont précédé la révolution, M. Strauss semblait avoir renoncé à l’exégèse ; des études d’histoire et de critique littéraire l’occupaient de préférence, et il était permis de croire que le littérateur tenait à rectifier le théologien. Telle est la tâche à laquelle M. Strauss est revenu. Retrouver sa voie au milieu d’une crise qui bouleverse tout, c’est la marque d’une intelligence élevée et d’une volonté qui se possède. M. Strauss a donné cet exemple. Tandis que ses amis d’autrefois se jettent éperdument dans la démagogie, le novateur, jadis si redouté, continue sa réforme intérieure ; il cherche dans des études de biographie et d’histoire un refuge contre les folies du panthéisme, et il publie sa Vie de Schubart [1].

Schubart est l’une des plus curieuses figures de l’Allemagne au XVIIIe siècle. Aventurier, musicien, poète, publiciste, nature impétueuse et caractère indécis, ce singulier personnage, dont l’existence a été traversée de tant de misères, offre un intérêt sérieux au moraliste. M. Strauss a pieusement recueilli toutes les lettres de son infortuné compatriote, et c’est à l’aide de cette correspondance, entremêlée d’ingénieuses études, qu’il reproduit cette dramatique destinée. Il y a dans la vie de Schubart un douloureux événement qui la divise en trois périodes distinctes ; l’ardent publiciste de la Chronique allemande est resté enfermé dix ans dans une prison d’état. Avant, pendant et après la captivité, tel est le plan de M. Strauss. La première période fait apparaître à nos yeux dans toute l’exubérance de ses passions cette nature indisciplinée. Fils d’un pasteur de la petite ville d’Aalen en Souabe, Schubart avait été destiné à la carrière ecclésiastique ; la place qu’il attendait ne s’étant pas trouvée libre assez tôt, l’impatient candidat accepte un emploi de précepteur à Geisslingen, et, à peine arrivé dans cette ville, il s’y marie. Cette double résolution, à ce qu’il parait, avait été prise un peu trop vite ; il ne fallut pas long-temps pour que le fougueux jeune homme fût las de ses fonctions et ennuyé de son paisible intérieur. Incapable de se plier aux prescriptions du devoir, emporté par une imagination intempérante, le théologien d’Aalen fut bientôt un libertin et un aventurier. La musique, à laquelle il s’était livré avec passion, lui procura des ressources, et l’introduisit même auprès des souverains. Nommé organiste et directeur des concerts de la cour par le duc Charles de Wurtemberg, il quitte Geisslingen pour Ludwigsbourg. Là, ses scandales, ses débauches, obligent sa femme à se séparer de lui ; il perd sa place peu de temps après, et recommence sa vie d’aventures. Il s’en va errant de ville en ville à travers le pays de Bade et le Palatinat, tour à tour mendiant et courtisan, toujours joyeux, quoique toujours misérable. Le prince de Bade le prend à son service ; mais bientôt il change de religion et va chercher fortune en Bavière. Il passe quelques mois à Munich, puis le voilà à Augsbourg, où il fonde son journal la Chronique allemande. Au milieu de cette vie désordonnée, il avait presque réussi à se faire un nom dans les lettres ; il avait du moins attiré sur lui l’attention des écrivains. Avec l’impétuosité ordinaire de ses sentimens, il avait conçu pour les maîtres de la poésie une admiration passionnée qu’il leur exprimait avec fougue. Klopstock le jetait dans l’extase. Il fut aussi en correspondance avec Wieland, qui répondait à ses naïves et chaleureuses épîtres en lui disant : Vous êtes né poète, vous êtes de ceux qui peuvent tout, qui peuvent faire parler ou les héros ou les pâtres ; tout ce que vous écrivez est poésie. Wieland se trompait : ce qui l’avait séduit dans les effusions du jeune homme, c’étaient des inspirations d’une minute, des accès et des éclairs du tempérament ; il manquait à Schubart cette élévation de l’ame, cette noblesse et cette constance de la pensée, sans lesquelles il n’est pas de poète digne de ce nom. Au contraire, quand il eut créé son journal, il sembla qu’il eût trouvé sa voie ; homme de verve soudaine, improvisateur éblouissant, il s’y prodiguait à l’aventure. Il était né, a-t-on dit, pour être un orateur révolutionnaire. Des écrivains de l’Allemagne l’ont comparé à Danton, et bien que les occasions, Dieu merci ! lui aient manqué, ses débauches, l’explosion de ses premiers mouvemens, ce mélange de cynisme et d’inspirations extraordinaires, paraissent justifier ce rapprochement. Dans cette paisible Allemagne de 1770, Schubart ne pouvait guère donner issue aux folles ardeurs qui le dévoraient. C’était dans les tavernes, en face des pots de bière et au milieu de flots de fumée, que le puissant causeur troublait et subjuguait son auditoire ; on cite aussi des lectures publiques qui eurent alors un singulier éclat : sentant bien qu’il n’était qu’un poète de second ordre, et dévoué cependant à la poésie, Schubart voulut du moins être le rapsode des maîtres ; il lisait, cet épicurien sensuel, il lisait le chaste Klopstock avec une merveilleuse magie ; à l’aide des mystiques peintures de la Messiade, il gouvernait les ames à son gré, il les entraînait dans sa sphère, leur communiquant tour à tour les émotions dont il était rempli, le trouble, l’effroi, l’admiration, l’extase. Il est facile de deviner ce que devait être le journal de Schubart. L’intempérance de sa verve lui attira bientôt d’odieuses persécutions. Si l’on n’a jamais su d’une manière exacte les motifs de son emprisonnement, il est vraisemblable que les hardiesses du publiciste en furent au moins le prétexte dans un siècle et sous des gouvernemens où nulle garantie ne protégeait le droit. Arrêté et incarcéré sans jugement, Schubart passa dix ans dans la forteresse d’Asperg. L’épreuve lui fut rude. Ces natures emportées, dont toute la force réside dans le sang, ne résistent guère aux coups du malheur ; on vit trop clairement alors, tout ce qui faisait défaut au caractère et à la moralité de Schubart Son ardeur fut abattue ; le découragement le plus profond s’empara de lui ; enfin, après qu’un puéril désespoir eut long-temps abaissé sa dignité d’homme et de publiciste, il se réfugia dans une religion exaltée, fébrile, convulsive, qui fit place, peu de temps après, à toutes les revanches furieuses du voluptueux. Schubart ne sortit de prison qu’en 1787. Il reprit son journal, et fut l’un des premiers, deux ans plus tard, à saluer les débuts de la révolution française. Il avait toujours eu une antipathie déclarée pour la France, il avait combattu ardemment son influence littéraire ; tout cela fut oublié en un instant, le sublime élan de 89 lui fit apercevoir des trésors chez ce peuple qu’il croyait condamné à une décadence irrémédiable, et il exprima son enthousiasme en de nobles termes. L’humanité n’a pas vieilli, s’écrie le journaliste allemand, puisqu’une nation qui semblait ne plus posséder que le génie des petites choses donne de pareils témoignages de sa force et de sa grandeur. Puis il détourne les puissances du Nord de leurs projets de contre-révolution, et il leur prédit d’effroyables désastres, si elles osent passer le Rhin. C’est une voix de plus enfin qui se joint à ce concert de voix illustres saluant du fond de l’Allemagne les grands jours de 89 ; tous les nobles esprits qu’il admirait à cœur ouvert, les philosophes et les poètes, Kant et Klopstock, Schiller et Fichte, tenaient alors le même langage. Seulement, ce qui donne un caractère particulier à l’enthousiasme de Schubart, c’est un mélange fort inattendu d’idées mystiques et de sentimens libéraux. Son étrange exaltation religieuse s’était brusquement calmée, mais il en avait conservé maintes traces dans son langage, et l’on est souvent étonné de voir la révolution glorifiée dans le style d’une homélie. Schubart aurait-il été indigné comme ses maîtres des forfaits qui souillèrent bientôt cette grande cause, ou bien aurait-il suivi, dans son journal, ce Danton à qui on l’a comparé ? Avec cette fougue dont il n’était pas maître et qui l’emportait en tous sens, il est fort heureux pour sa renommée qu’il n’ait pas eu à prendre parti au milieu de ces horribles luttes. Schubart ne vit pas les journées hideuses de la révolution ; il mourut en 1791.

Tel est le bizarre personnage dont M. Strauss a recueilli la correspondance et raconté la vie. L’histoire littéraire doit des remerciemens à l’auteur pour cette curieuse étude ; les lettres, les poésies, les œuvres politiques de Schubart ont été jugées par M. Strauss avec une sagacité parfaite. Quant au moraliste, j’en ai peur, il est beaucoup moins digne d’éloges que le critique. Le biographe de Schubart s’est proposé surtout un problème de morale ; il veut étudier dans ce caractère étrange la lutte de l’esprit et des sens. Dans la période qui précède son emprisonnement, Schubart est tourmenté en effet par ce combat intérieur, et si d’abord sa nature indisciplinée l’entraîne dans des excès sans nombre, la partie spirituelle semble de jour en jour reprendre le dessus et diriger sa vie. Malheureusement, Schubart n’était pas encore tout-à-fait maître de lui-même ; l’injustice des persécutions qu’il eut à subir, les terreurs dont il fut obsédé dans sa prison, ébranlèrent bientôt tout son être et rompirent ce fragile équilibre. M. Strauss est très frappé de l’influence fatale de cet événement ; le désespoir de l’infortuné publiciste, cette conversion subite à un fanatisme d’où il retomba plus lourdement dans ses anciens désordres, lui paraissent une crise désastreuse dans cette existence qui peu à peu s’ordonnait. La violence sensuelle du prisonnier une fois abattue par la douleur, l’esprit se mit à divaguer. C’est, là que M. Strauss voulait en venir ; la morale de son étude, c’est l’union du corps et de l’ame, l’harmonie de la nature et de l’esprit. Cette harmonie, à l’en croire, le christianisme la rend impossible, et c’est dans l’ancienne Grèce seulement qu’on en retrouvera les modèles ; la Grèce seule a produit des hommes. Il serait bien inutile, ce me semble, de discuter ici ces singulières affirmations ; j’ai voulu surtout indiquer les embarras, les doutes, les marches et les contre-marches de M. Strauss au milieu de ces domaines de la pensée qu’il a contribué pour sa part à bouleverser si profondément. M. Strauss est persuadé que le christianisme est mort ; d’un autre côté, sur les ruines de ce christianisme ; renversé, à ce qu’il pense, par le développement général des esprits et en particulier par Hegel, il voit s’avancer, derrière MM. Feuerbach et Stirner, les monstrueuses armées du panthéisme, de l’humanisme, de l’égoïsme, les hordes féroces affamées clé jouissances. M. Strauss, en détrônant Dieu, voulait que la dignité humaine profitât de cette grande révolution ; or, c’est le contraire qui arrive, le monde moral s’écroule, et le genre humain, livré à lui-même, est plongé par les jeunes hégéliens dans une abjection bestiale. Alors M. Strauss se révolte ; pour retrouver la figure de l’homme dans sa véritable beauté, il remonte le cours des âges et oppose le panthéisme naïf de la Grèce au panthéisme effréné de son pays. C’était bien la peine d’avoir si long-tems prêché, d’après Hegel, la marche incessante, l’irrésistible développement de l’esprit infini à travers le monde ! M. Strauss n’en restera pas là ; il est lui-même, comme le personnage qu’il étudie, une intelligence troublée. Seulement il cherche ; il aspire à une solution, il semble impatient de vaincre les difficultés qui l’obsèdent, et, puisqu’il est sincèrement préoccupé de notre noblesse morale, il reconnaîtra un jour que l’existence d’un Dieu personnel et libre est la condition essentielle de la dignité de l’homme.

Si graves que soient les objections provoquées par le travail de M. le docteur Strauss, il faut remercier l’écrivain d’avoir rompu avec les théories révolutionnaires, et d’être revenu sagement, laborieusement, à cette réforme intérieure qui semble aujourd’hui la constante préoccupation de son esprit. L’exemple de M. Gervinus est peut-être plus décisif encore. En terminant son importante histoire de la poésie germanique, M. Gervinus conseillait aux poètes de laisser reposer désormais les domaines de l’imagination. Pour une moisson nouvelle, disait-il, il faut un sol renouvelé ; attendons que le terrain de la vie publique ait été défriché vaillamment, travaillons-y nous-mêmes ; ouvrons une carrière militante, ouvrons la grande route de l’histoire à ce peuple paresseux, pour qui il n’y a qu’une seule vie digne d’estime, la vie intellectuelle, et une seule forme de la vie intellectuelle, la vie qui s’enferme dans le monde des livres. Tel était le résultat qu’avait produit chez M. Gervinus cette longue intimité avec les écrivains de son pays : un profond dégoût des choses littéraires. Quand la révolution éclata, M. Gervinus fut un des premiers à jeter l’Allemagne dans les aventures. Il était à Heidelberg de ce comité des sept qui prit l’initiative des mesures hardies ; il convoqua l’assemblée des notables et siégea au parlement de Francfort. S’il quitta ensuite l’église Saint-Paul, ce fut pour soutenir dans son journal ce parti des professeurs qu’il craignait de servir moins utilement à la tribune. Le journal de M. Gervinus, la Gazette allemande, acquit en peu de temps une grande autorité dogmatique ; il reproduisit toutes les phases du parlement de Francfort, il s’associa avec passion à ses espérances, à ses victoires d’un jour, à ses irréparables défaites. Désabusé aujourd’hui par cette décisive expérience, M. Gervinus reprend avec amour et n’abandonnera plus, il faut l’espérer, ses beaux travaux d’histoire littéraire.

L’ouvrage de M. Gervinus est une étude sur Shakspeare, ou plutôt une forte et complète monographie où le développement de cette puissante imagination est suivi, est interprété avec une érudition sûre et une sagacité souvent remarquable [2]. L’Allemagne, qui s’est tant occupée de l’auteur d’Hamlet, n’avait encore rien produit qu’on pût comparer à ce travail. Un vif sentiment patriotique anime ici la science et lui donne une physionomie originale. Shakspeare apparaît surtout à M. Gervinus comme un des héros de l’esprit germanique : génie heureux et supérieur, expression immortelle des races tudesques, c’est en lui que les fils divisés d’une même famille reconnaissent leur commune origine. « Il y a deux hommes, dit M. Gervinus, qui attestent cette union féconde. L’Angleterre nous a pris notre musicien Haendel ; enthousiasmée de cette virile inspiration, elle lui a donné droit de cité parmi ses enfans, elle a pieusement défendu son héritage et protégé sa gloire : Haendel appartient aux Anglais, bien que, par le cœur et l’imagination, il n’y ait pas d’homme plus Allemand que ce glorieux artiste. En revanche, ajoute M. Gervinus, nous nous sommes emparés de Shakspeare ; notre culte passionné pour le poète du Roi Lear, l’empressement de nos études et de nos recherches, ont fait de lui le maître de la poésie allemande. Sans l’Allemagne, sa gloire serait incomplète, car c’est chez nous qu’il a exercé la plus grande part de son influence et qu’il a fécondé le plus d’esprits. » Il y aurait, certes, beaucoup à dire sur cette manière de s’approprier un génie tel que Shakspeare. Si Hamlet a étudié à l’université de Wittenberg, le grand poète qui l’a mis sur la scène ne s’est point formé dans la même atmosphère ; il est Anglais avant tout. Quel poète allemand a jamais uni, comme Shakspeare, à la profondeur de la pensée et à l’intelligence des caractères le sentiment de la réalité et de la vie, la science, en un mot, de tout ce qui compose le drame du monde ? Oui, sans doute, il est homme du Nord ; mais n’est-il pas manifeste qu’il appartient, entre tous les peuples du Nord, à une race active, entreprenante, à cette race qui sait tout calculer et tout oser dans le domaine des choses pratiques ? Le patriotisme allemand est ainsi fait ; en littérature comme en politique, il a des théories conquérantes. On sait comment l’assemblée de Francfort remaniait sans façon la carte de l’Europe et reculait au loin les frontières de l’Allemagne ; la critique est animée des mêmes ardeurs : elle fait de temps en temps des invasions en pays étranger, et ses systèmes ressemblent à des bulletins de victoire. Je conteste les vues de M. Gervinus sans nier le moins du monde le mérite éminent de son ouvrage. Supposons, d’ailleurs, que M. Gervinus ne veuille pas attribuer Shakspeare à son pays, mais simplement proposer un modèle à ses compatriotes : cette seule rectification justifie son œuvre et la rend presque irréprochable. Or c’est là, au fond, la pensée de M. Gervinus, bien qu’il semble souvent affirmer le contraire ; s’il glorifie les races germaniques dans Shakspeare, il prétend surtout arracher la poésie allemande à ses langueurs et lui donner le goût des entreprises viriles. Le Shakspeare de M. Gervinus est un vaste tableau. Lessing et Goethe, Tieck et Guillaume de Schlegel, n’ont traité le plus souvent que des points particuliers ou n’ont donné que des appréciations générales ; M. Gervinus a écrit une monographie où rien n’est omis de ce qui concerne les phases diverses et le développement du poète, depuis les sonnets de sa jeunesse jusqu’à Macbeth et Othello. Qu’on se garde pourtant d’accepter sans défiance toutes les affirmations du savant critique. Voilà vingt-cinq ans que M. Villemain a dit avec sa lumineuse justesse : « C’est dans la vie, le siècle et le génie de Shakspeare qu’il faut chercher, sans système et sans humeur, la source de ses fautes bizarres et de sa puissante originalité. » Le livre de M. Gervinus a été composé sans humeur assurément, mais non pas sans système. Pourquoi, par exemple, tient-il si jeu de compte des opinions de notre pays ? Pourquoi son érudition semble-t-elle s’arrêter à Voltaire ? Ce dédain inintelligent lui a plus d’une fois porté malheur. Depuis les éminens travaux de MM. Guizot et Villemain sur l’auteur de Macbeth, la critique française a jugé les drames de ce génie audacieux avec une profondeur et une netteté dont un écrivain allemand aurait pu tirer profit. Quoi qu’il en soit, le Shakspeare de M. Gervinus n’est pas une œuvre ordinaire ; elle mérite de fixer l’attention en France, comme elle l’a fait de l’autre côté du Rhin.

S’il est des écrivains qui renoncent à la place publique pour retourner aux méditations plus saines du foyer, il en est d’autres qui n’ont pas assez bien fermé leur seuil pendant que défilaient par la rue les parades du mardi-gras révolutionnaire. Le bruit de l’émeute, le langage des passions soulevées, toute cette atmosphère malfaisante des journées démagogiques a pénétré, à leur insu sans doute, dans leurs tranquilles retraites. Je ne m’explique pas autrement les étranges incartades de M. Schlosser dans son dernier volume de l’Histoire du dix-huitième siècle [3]. M. Schlosser, je l’avoue, quelle que soit sa renommée dans son pays, a rarement su éviter une certaine outrecuidance mêlée de légèreté ; jamais cependant il ne s’était ainsi abandonné à ses défauts, jamais on n’avait vu dans ses écrits un style si débraillé et des allures si équivoques. On dirait cette fois je ne sais quelle inspiration d’en bas ; on sent comme des bouffées de cette démocratie menteuse qui prend la grossièreté pour l’indépendance. Dans ses précédens volumes, M. Schlosser reprochait à Gibbon son corps d’hippopotame et sa face de plum-pudding, il prétendait que Voltaire a écrit des hymnes dans le ton de la Marseillaise ; ce n’étaient là que des espiègleries doctorales, des fantaisies humoristiques d’un goût suspect. Aujourd’hui le ton est tout différent : M. Schlosser appelle Chateaubriand un jésuite, Fontanes une créature de la sceur de Napoléon, et Joubert un vulgaire rhéteur ; il nous représente Mme de Staël comme un diplomate égoïste qui exploite à son profit la vanité féminine de Marie-Joseph Chénier, l’infatuation bavarde de Benjamin Constant et la verve caustique de M. de Talleyrand. Il conclut enfin ce beau chapitre en immolant André Chénier et Chateaubriand à Mme Sand. Je ne m’attache pas qu’on veuille bien le croire, à des détails insignifians. M. Schlosser annonce pompeusement, dans le titre même de son livre, qu’il a donné une attention spéciale à l’histoire des idées, et ce dernier volume contient en effet tout un tableau de la littérature française au commencement du XIXe siècle. L’auteur avait ici d’excellens modèles à suivre ; sa tâche était toute préparée par les études de la critique moderne. Pourtant M. Schlosser, excité par les fumées de la démocratie, n’a pu pardonner à M. Sainte-Beuve son goût de la société polie et l’empressement avec lequel il met en lumière la renaissance littéraire et morale de 1800. C’est au nom de la démocratie offensée que M. Schlosser s’est cru obligé à contredire et à persifler M. Sainte-Beuve. Vous cherchez comment un écrivain allemand aura apprécié les éclatantes hardiesses de Chateaubriand, l’éloquence émue de Mme de Staël, les lumineuses finesses et le platonisme éthéré de Joubert : vous rencontrez de lourdes railleries adressées à M. Sainte-Beuve, une caricature maussade de ses plus ingénieuses délicatesses. M. Chasles, à propos des précédens volumes de l’auteur, avait déjà parlé très justement ici de « ses outrecuidances erronées. » C’est le mot le plus indulgent dont on puisse se servir pour qualifier les aménités littéraires du docteur allemand. En voulez-vous un échantillon ? Voyez quelle gravité dans son langage et quel respect de la vérité : « Le bon Sainte-Beuve glorifie dans Joubert le retour de la littérature polie, il ne comprend pas que la démocratie devait se créer une littérature… Le bon Sainte-Beuve ne comprend pas qu’André Chénier avait introduit en France la forme grecque, laquelle, bien différente de la littérature des salons, allait renouveler la poésie, influer sur Chateaubriand lui-même à son insu, et produire sous la restauration les romans de George Sand. »

L’histoire n’était pas habituée, chez nos voisins, à de telles irrévérences de pensée et de style. On lui reproche à bon droit le manque de vie, l’absence de composition ; on regrette de ne pas y trouver l’énergique sentiment des choses réelles et cette faculté puissante et souple qui ordonne les faits sans les altérer : jamais du moins ce mauvais esprit révolutionnaire qui a flétri la poésie et la philosophie de ces derniers temps n’avait pénétré dans les domaines de l’érudition. Il y avait là comme un asile où les sérieuses qualités de l’ancienne Allemagne trouvaient à s’exercer sans bruit. Si M. Schlosser a cédé, comme je le crois, aux influences du dehors, si le ton de ce dernier volume n’est que l’écho du tapage démocratique, ce serait un triste événement littéraire. Je suis persuadé que M. Schlosser n’a pas voulu flatter la démagogie ; je trouve dans les bonnes parties de son livre, dans de curieux chapitres sur la littérature allemande au commencement de ce siècle, une aversion très vive pour le charlatanisme. Avec de telles dispositions, on ne doit pas être dupe des tribuns. Ce que je lui reproche surtout, c’est cette faiblesse, cette légèreté qui lui fait répéter à son insu le langage du carnaval des clubs. Lorsque M. de Raumer veut nous donner son opinion sur les choses présentes, il écrit des volumes ad hoc, il nous raconte son ambassade auprès de M. Bastide ; ce n’est pas du moins dans un travail d’érudition et de recherches qu’il donne cours à son bavardage. Si M. Schlosser éprouvait les mêmes tentations, que ne publiait-il deux volumes pareils à ceux de M. de Raumer ? Chacun est libre de compromettre son nom ; M. Schlosser, en introduisant ce style des aventuriers dans une œuvre historique, a commis une faute plus grave : il a ouvert la brèche par où le grossier esprit du jour envahira peut-être le seul domaine littéraire qu’il eût respecté jusqu’ici.

On devient plus reconnaissant, lorsqu’on voit de telles choses, envers les esprits élevés qui poursuivent laborieusement leur tâche sans rien accorder aux folies qui nous harcèlent. À M. de Raumer ambassadeur de Francfort et admirateur béat de nos démocrates, à M. Schlosser si fâcheusement excité par la fièvre de 1848, je suis heureux d’opposer les récens travaux de M. Léopold Ranke. Il y a long-temps que M. Léopold Ranke a fait ses preuves, et qu’il s’est placé à la tête des historiens de l’Allemagne. Son érudition est ingénieuse, son style est simple et sévère. Il excelle surtout à renouveler un sujet par toutes les ressources du savoir et de la sagacité. S’il y a, dans les histoires dont il s’occupe, quelque matière à la fois sérieuse et délicate, quelque subtil problème négligé par les chroniqueurs vulgaires, soyez sûr que les investigations de M. Ranke se porteront de ce côté-là. Personne plus que lui n’a horreur du lieu commun ; sur la papauté depuis Luther, sur l’histoire de l’Allemagne au XVIe siècle, M. Ranke a écrit des ouvrages où tout est nouveau, où l’érudition a je ne sais quoi de spirituel et d’original, où une lumière inattendue éclaire et transfigure les notions admises. Ce n’est pas en effet par un vain amour de la singularité que M. Ranke dirige ainsi ses recherches : les curieuses découvertes dont ses livres sont remplis profitent toujours aux parties importantes de son tableau. Le nouvel ouvrage que M. Ranke vient de donner à son pays est une histoire de la Prusse dont les deux derniers volumes ont paru l’an passé [4] : on y retrouvera les mérites familiers à l’auteur, une science très sûre, une intelligence fine, droite, et peut-être un style plus net, une forme plus dégagée qu’à l’ordinaire. Comment s’est formé le royaume de Prusse ? Comment la maison des électeurs de Brandebourg est-elle devenue une des grandes puissances de l’Europe ? Tel est le problème qui se présente ici à l’historien et qui doit faire l’unité de son œuvre. M. Ranke s’y est attaché avec force ; les progrès de la maison de Brandebourg, l’établissement de cette monarchie militaire, le rôle hardi qu’elle se donne et qui lui assure une autorité sans cesse croissante, tout cela forme une peinture pleine de vie, où se détachent avec éclat les figures du grand électeur et du glorieux capitaine de la guerre de sept ans. C’est surtout à cette dernière partie de son sujet, c’est au règne de Frédéric II et à ses conséquences fécondes que M. Ranke a consacré son attention. Son ouvrage se compose de neuf livres ; les trois premiers se terminent à l’avènement du grand Frédéric, les six autres contiennent l’histoire de la Prusse depuis 1740. C’est en 1740 en effet que se noue, pour ainsi dire, l’action du drame : ce qui précède n’en est que la préparation laborieuse. Jusque-là la Prusse s’organise et se fortifie pour son propre compte ; à partir de cette date, elle représente une idée, elle défend des intérêts qui importent à l’équilibre européen, on peut dire qu’elle a charge d’ames. Pendant tout le XVIIe siècle, les rois de Suède ont vainement essayé de fonder une puissance qui fût la protectrice de l’esprit nouveau créé par la réforme et qui fît contre-poids à l’Europe catholique. Ce que n’ont pu, malgré tant de génie et d’audace, ni Gustave-Adolphe, ni Charles X, ni Charles XII, ce sera la Prusse qui l’accomplira. M. Ranke a peint des plus vives couleurs cette époque hardie ; ce n’est pas seulement Frédéric II qui préside à l’avènement du génie de la Prusse : la vigoureuse génération qui l’entoure et le soutient a sa part dans ce glorieux travail. On sent, à lire M. Ranke, que c’est vraiment là un moment critique dans l’histoire de l’Allemagne. L’esprit qui régnait alors, les mâles idées qui créaient la Prusse et qui l’ont marquée de leur empreinte, revivent avec un enthousiasme contenu, avec une grave et patriotique émotion, dans le récit de l’écrivain. La politique extérieure du grand électeur, de Frédéric Ier et de Frédéric II, les guerres avec l’Autriche, les campagnes de Silésie, occupent nécessairement une grande place dans la narration ; toutefois l’auteur n’oublie pas les travaux de la paix, et l’organisation civile de la monarchie prussienne, qui remplit le neuvième livre, a fourni à M. Ranke l’occasion des plus curieuses recherches. Les archives secrètes des affaires étrangères, des lettres inédites de Frédéric-le-Grand, une foule de documens nouveaux ont été confiés à l’historien, bien digne de les mettre en lumière.

Cette histoire de M. Léopold Ranke emprunte un intérêt plus vif encore aux difficiles circonstances où l’Allemagne est désormais engagée. Bien que M. Ranke s’arrête vers la fin du XVIIIe siècle, bien qu’il évite toute allusion aux changemens survenus depuis et aux problèmes qui se débattent, les comparaisons naissent d’elles-mêmes dans l’esprit du lecteur. Aujourd’hui, comme il y a cent ans, la Prusse est en face de l’Autriche : d’ambitieuses tentations l’obsèdent, elle aspire en secret au gouvernement de toute l’Allemagne. Or M. Ranke fait remarquer avec justesse que, de tous les projets de Frédéric-le-Grand, celui-là seul a complètement échoué : Frédéric convoitait la direction unique des affaires allemandes, et la Prusse, telle qu’il l’a constituée, semble supposer, au contraire, l’antagonisme d’une autre puissance germanique fondée sur des principes opposés aux siens. L’historien ajoute, il est vrai, et c’est même la conclusion de son livre, que, malgré cet échec, un résultat immense avait été obtenu pour son pays. La puissance à laquelle appartenait l’empire semblait, descendre alors au rang des simples principautés territoriales, tandis que la Prusse seule, maîtresse de ses mouvemens, représentait au dehors l’indépendance de l’Allemagne. Est-ce là une flatterie au présent ? est-ce un encouragement adressé aux prétentions prussiennes ? Pardonnons quelque chose au patriotisme de l’écrivain ; le tableau si exact qu’il a loyalement tracé contredit assez cette conclusion suspecte. C’est une chose établie que tout le génie de Frédéric II ne put empêcher au sein des peuples germaniques l’antagonisme de deux principes contraires et opérer la fusion des deux Allemagnes en une seule. Ce que n’a pu l’épée d’un grand capitaine, ce qui a trompé l’heureuse audace d’un génie aventureux, et cela dans les circonstances les plus propices, en face de l’Autriche affaiblie, avec l’appui d’une génération neuve et ardente, quelle main serait désormais assez ferme, quel négociateur assez puissant pour l’accomplir ? Le génie de Frédéric s’était heurté contre la force des choses. L’histoire ici parle haut, la leçon est éclatante ; la Prusse saura-t-elle l’entendre et renoncer à ses chimères ?

Une chose me frappe dans ces travaux d’histoire, c’est que presque tous ont pour objet le XVIIIe siècle. Si vous exceptez le Shakspeare de M. Gervinus, tous les livres dont je viens de parler sont des études sur cette grande et merveilleuse époque, sur cette société qui a remué tant d’idées, qui a produit tant de mal à côté de tant de bien, et qui a légué à notre âge de si effrayans problèmes. Je crois qu’il y a là une salutaire direction. Il s’en faut bien que l’histoire, la politique et la morale aient dit leur dernier mot sur le siècle de Voltaire et de Frédéric. C’est dans cette bizarre et puissante période du génie de l’homme que se serre mystérieusement le nœud qu’une période nouvelle doit délier. L’étude du XVIIIe siècle appelle les esprits d’élite, nos origines sont là ; là aussi, par conséquent, les devoirs que notre temps nous impose, les énigmes qu’il nous faut deviner, les questions de vie ou de mort dans lesquelles, bon gré mal gré, nous sommes enchaînés pour long-temps. Qu’y a-t-il à prendre, qu’y a-t-il à rejeter dans l’héritage de ce siècle ? Cette simple difficulté, si banale qu’elle paraisse, est comme le détroit périlleux où la société européenne menace perpétuellement de sombrer. C’est là que notre raison trébuche sans cesse, là que tant de gouvernemens ont péri. Si M. Strauss, M. Schlosser et M. Léopold Ranke ne s’attachent pas à cette grave étude avec toute l’attention qu’elle mérite, ils en comprennent cependant l’importance, et, quelle que soit la diversité de leurs conclusions, ils attirent de ce côté les préoccupations des penseurs ; l’érudition elle-même apporte son contingent à ce travail. C’est à ce groupe d’ouvrages consacrés au XVIIIe siècle que se rattachent deux belles monographies sur Gottsched et sur Lessing, dont un écrivain à la fois ingénieux et patient, M. Danzel [5], vient d’enrichir les lettres allemandes.

Bien qu’on ait souvent parlé de Gottsched, il restait plus d’une erreur à rectifier, plus d’une découverte à faire dans cette période un peu confuse où s’organise la littérature allemande. Le travail de M. Danzel restitue, avec une nouveauté piquante et, selon nous, avec un vif sentiment du vrai, cette singulière figure de Gottsched, tant de fois dénaturée par une critique superficielle. Gottsched a une mauvaise réputation ou plutôt une mauvaise place dans l’histoire littéraire de son pays. Il a rendu aux lettres allemandes les plus sérieux services, il s’est consumé en efforts inouis pour créer une littérature nationale, pour affermir et constituer la prose, pour provoquer des écrivains dignes d’être opposés aux autres nations de l’Europe. Ce que Joachim Dubellay a fait au XVIe siècle avec une si généreuse ardeur dans son petit traité, Défense et illustration de la langue française, Gottsched l’a fait pendant toute sa vie. Comme Dubellay, ce sont les chefs-d’œuvre grecs et latins qu’il a proposés à l’imitation de son pays ; il y a seulement ajouté les modèles du XVIIe siècle français, dont la gloire toute récente avait ébloui l’Europe. Sans doute, il y a peu d’originalité poétique chez Gottsched ; il ne faut pas le juger en le séparant de ce qui le précède. Son originalité n’est pas dans ses œuvres même, elle est dans le mouvement qu’il a imprimé. Sa correspondance avec Fontenelle, avec Grimm, avec Voltaire, dit assez haut combien il lui tardait d’introduire son pays au sein de cette grande communauté intellectuelle à laquelle l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre, avaient fourni tant de trésors, et dont la France alors tenait le sceptre. Cette préoccupation constante a été et demeurera l’honneur de son nom.

Or, après que Gottsched eut éveillé ainsi l’ambition de son pays, de jeunes esprits pleins de feu comprirent bientôt que le meilleur moyen de faire sa place à l’Allemagne, ce n’était pas d’imiter la France, mais de s’en tenir aux traditions germaniques. Ce mouvement, comme on sait, s’organisa en Suisse. Un écrivain de Zurich, Bodmer, en fut le promoteur enthousiaste ; il publia les Minnesinger, il traduisit Milton, il fit enfin pour la poésie épique et lyrique ce que Lessing fit plus tard pour le théâtre en popularisant l’étude et l’admiration de Shakspeare. Aidé de son ami et compatriote Breitinger, l’ardent novateur devint le chef d’une féconde école à laquelle vint s’unir en peu de temps tout ce qu’il y avait de jeune en Allemagne, et d’où sortit la grande littérature qui, de Klopstock à Goethe, a illustré la fin du XVIIIe siècle. Pour être fidèle aux prédications de Gottsched, pour créer une poésie vraiment nationale, l’école suisse dut se séparer de Gottsched même ; la lutte s’engagea surtout au sujet de la traduction de Milton. Est-il beaucoup d’esprits qui sachent se renouveler entièrement et suffire à deux époques différentes ? Gottsched avait rempli sa tâche ; dépassé par ses successeurs, il les combattit avec colère, et fut accablé sous les sarcasmes. Tandis qu’il s’obstinait dans une voie fausse, Klopstock publiait la Messade, Lessing remuait et fécondait la critique, l’Allemagne entière se déclarait contre le vieux maître. C’est ainsi que Gottsched, après tant de services rendus, apparaît dans l’histoire comme une sorte de pédant qui s’opposa à l’essor du génie germanique. La polémique impitoyable sous laquelle il succomba pèse encore sur sa mémoire. La postérité cependant, une fois la lutte finie, doit-elle consacrer l’inévitable injustice des contemporains ? M. Danzel ne le pense pas, et c’est ce sentiment qui lui a inspiré son livre. Le savant historien de la littérature allemande, M. Gervinus, s’était associé, en jugeant Gottsched, à toutes les passions qui agitaient le monde littéraire vers 1730 ; on croit entendre un prolongement de la bataille, au lieu d’un jugement élevé qui fasse à chacun sa part. Cette part de Gottsched dans le travail commun, M. Danzel l’établit parfaitement lorsqu’il résume ainsi le débat : Bodmer, Klopstock et Lessing ont compris, et c’est là leur gloire, quelle route devait suivre la littérature allemande ; mais l’idée et la création de cette littérature appartiennent à Gottsched. Tout ce que Gottsched a fait pour créer l’unité intellectuelle de son pays, son organisation de l’académie de Leipzig, son influence souvent heureuse sur le théâtre, son infatigable activité, le patronage littéraire qu’il a exercé long-temps et dans des proportions si considérables, tout cela est exposé de la façon la plus complète et la plus neuve dans l’excellent travail de M. Danzel. L’auteur a eu à sa disposition des matériaux dont l’histoire littéraire n’avait pas encore profité, entre autres la correspondance de Gottsched avec les écrivains en renom de l’Allemagne et de la France, correspondance que la bibliothèque de Leipzig a soigneusement conservée, et qui ne forme pas moins de vingt volumes in-folio. Au milieu de ces documens qui, contiennent sans doute bien du fatras, au milieu de ces nombreux témoignages de l’importance un peu fastueuse et de la vanité de Gottsched, M. Danzel a démêlé avec esprit son vrai caractère, et il a éclairé d’une lumière inattendue une des périodes les plus intéressantes du XVIIIe siècle.

Dans son ouvrage sur la vie et les écrits de Lessing [6], M. Danzel ne pouvait pas espérer des résultats aussi neufs ; il a réussi cependant, à force de recherches et d’informations de tout genre, à rajeunir complètement son sujet. La vie de Lessing par M. Danzel est une de ces abondantes biographies littéraires comme en font les Anglais : les plus minutieux détails y trouvent place, toutes les compositions de l’écrivain y sont examinées à la loupe ; quant à ses rapports avec les hommes illustres et les événemens de son époque, ils sont nécessairement l’objet d’une dissertation spéciale. On devine tout ce qu’un pareil procédé.peut offrir d’inconvéniens graves entre des mains inhabiles. Heureusement pour l’érudition de M. Danzel, le choix de son héros est une sauvegarde : Lessing est un de ces esprits riches et actifs, une de ces fertiles natures qui remplissent aisément un siècle. La gloire de Lessing est précisément d’avoir tracé des sillons dans tous les sens : poésie, critique, érudition, théologie, philosophie, il a touché à tout et il a tout renouvelé. Étudier Lessing, c’est étudier le XVIIIe siècle allemand. M. Danzel s’est livré à ce travail avec une religieuse exactitude. Ce volume, qui embrasse seulement les vingt premières années de la carrière du grand critique, est une histoire de la culture intellectuelle en Allemagne pendant cette période ; le second volume, qui comprendra la Dramaturgie de Hambourg, l’Education du Genre humain et les controverses théologiques, offrira une matière plus intéressante encore aux infatigables recherches de M. Danzel. Bien que son livre, en effet, paraisse surtout consacré aux questions littéraires, l’auteur ne néglige pas les problèmes soulevés par le mouvement moral et politique dont les écrits de Lessing ont gardé l’empreinte. S’il est vrai que nous devions faire subir au XVIIIe siècle un interrogatoire sévère, on trouvera dans l’ouvrage de M. Danzel de précieux documens.

La plus grave question transmise au siècle nouveau par l’aventureuse époque dont nous sommes les héritiers, celle qui exige l’examen le plus réfléchi et la plus respectueuse sollicitude, ce sont, à coup sûr, les rapports du christianisme et de la société moderne. Or ce problème n’a nulle part plus d’intérêt qu’au-delà du Rhin ; nulle part la solution ne serait plus décisive. Aujourd’hui surtout que la critique des croyances chrétiennes, entreprise il y a un siècle par les plus grands théologiens de l’Allemagne, est venue aboutir, sous l’influence de Hegel, à de monstrueux résultats, tout ce qui se rattache à cette ruine effrayante du christianisme germanique, tout ce qui peut éclairer l’une des phases de cette sombre histoire mérite une attention sérieuse. Je recommande à ce titre une publication toute récente due aux soins de M. le docteur Klose, l’Autobiographie d’Edelmann [7].

Parmi les théologiens qui préparèrent la décomposition des vieilles croyances, il y en a un dont la vie a toujours été assez obscure et le rôle mal apprécié. Son nom est Edelmann. Il naquit à Weissenfels en 1698 et mourut en 1767. Au milieu des sectes qui divisaient le protestantisme, Edelmann, destiné par son père à l’étude et à l’enseignement de la théologie, fut amené bientôt à concevoir une haine profonde des idées chrétiennes. C’était un esprit vif, inquiet, impatient. Rebuté par le dogmatisme intolérant de l’orthodoxie luthérienne, il crut d’abord trouver chez les frères moraves un refuge aux tourmens de sa pensée, et le célèbre sectaire Zinzendorf, qui aspirait à une sorte de papauté mystique, espéra quelque temps l’attacher à ses travaux. Edelmann l’abandonna bien vite. Après d’autres essais du même genre, après un court engagement avec une société d’illuminés dont un aventurier était le chef, dégoûté de la théologie et des théologiens, il publia en 1741 deux ouvrages qui ne tendaient pas à moins qu’au renversement du christianisme. Le premier est intitulé la Divinité de la raison, et le second Moïse dévoilé. Ces deux livres présentent une singulière conformité avec le célèbre ouvrage de M. Strauss. Comme l’auteur de la Vie de Jésus, Edelmann affirme que la Bible et l’Évangile ne contiennent que mythes et symboles ; il affirme que Jésus-Christ, débarrassé de toutes les légendes qui ont défiguré sa vie, ne représente pas autre chose que la sagesse, la raison, l’éternelle raison qui éclaire tout homme venant en ce monde ; il conclut enfin, avec la théologie hégélienne, que l’humanité elle-même est le Christ. On sait que les jeunes hégéliens les plus avancés ont vivement reproché à M. Strauss d’avoir conservé encore une apparence de christianisme ; de là les nouveaux systèmes de M. Bruno Bauer, de M. Feuerbach et de M. Stirner. Edelmann n’eût pas mérité ce reproche : dès le milieu du XVIIIe siècle, il parcourut spontanément toutes les phases qu’a traversées de nos jours le panthéisme hégélien. Un jour, à Neuwied, il fut sommé par le consistoire de publier sa profession de foi ; il la fit avec une audace inouie et abjura non-seulement le christianisme, mais toute espèce et toute forme possible de religion. Il eut bientôt une nouvelle occasion de proclamer ses principes. Un ministre protestant, Haremberg, l’avait attaqué avec violence : Edelmann riposta par une brochure bizarrement intitulée Réponse à la première épître de saint Haremberg, et cette réponse était l’exposition la plus complète du panthéisme, tel que l’entendent MM. Feuerbach et Stirner, c’est-à-dire d’un athéisme déclaré. On devine aisément le scandale que produisaient de tels écrits. L’Allemagne n’était pas, comme aujourd’hui, familiarisée avec des doctrines de cette nature, Spinosa y était encore peu répandu, et l’on était bien loin des successeurs de Hegel. Edelmann fut repoussé de tous côtés ; errant, suspect, il vécut misérable, et fut bientôt oublié de tous, excepté de la police et de la censure. Son dernier écrit, paru en 1759, est un dictionnaire des libres penseurs ; il l’écrivit à Berlin, où il avait pu trouver un asile, et mourut sept ou huit ans après, absolument inconnu de ce monde qu’il avait naguère troublé. L’erreur, aussi bien que la vérité, doit arriver à point pour produire son effet. Les étranges incartades de ce théologien furent inutiles à sa mémoire : son nom disparut, ses ouvrages moisirent dans la poussière, et c’est grace à une circonstance toute fortuite que les jeunes hégéliens purent se rattacher à leur ancêtre. Au moment où la Vie de Jésus du docteur Strauss agitait l’Allemagne savante, un M. Elster publia en 1839 un curieux ouvrage intitulé Souvenirs, où les théories d’Edelmann étaient confrontées avec celles du docteur Strauss. Ne croyez pas que M. Strauss ait été fâché alors de ce rapprochement : dans sa Dogmatique, publiée peu de temps après, il remercia l’écrivain érudit qui l’avait mis sur la trace d’un penseur aussi intéressant qu’Edelmann. Dès-lors Edelmann fut signalé à l’attention des historiens. Seulement les détails manquaient sur sa vie ; c’est cette lacune que vient de combler M. le docteur Klose. La bibliothèque de Hambourg possédait le manuscrit d’une autobiographie d’Edelmann ; M. Klose l’a publiée et nous a donné ainsi les mémoires d’un théologien athée au XVIIIe siècle.

L’habile éditeur nous raconte dans sa préface les scrupules qui l’ont plus d’une fois arrêté. Il lui en coûtait d’associer son nom au nom d’Edelmann, il craignait aussi le mal que cette publication pouvait faire ; mais pourquoi de tels scrupules ? ajoute-t-il spirituellement. Est-ce qu’on ne rencontre pas chaque jour des écrivains comme celui-là ? Un jeune hégélien de plus ou de moins dans l’Allemagne d’aujourd’hui, cela vaut-il qu’on le remarque ? M. Klose a raison ; ces ménagemens seraient convenables dans une société moins infectée d’erreurs, moins dégradée par les passions mauvaises. Le mal est trop profond pour que cette diplomatie soit de mise. Il faut que la lumière se fasse et que les abîmes du mal soient sondés. La jeune école hégélienne est un des faits les plus importans de cette grande catastrophe sociale à laquelle nous assistons ; tout ce qui expliquera son histoire, tout ce qui pourra nous instruire sur ses doctrines, sur ses commencemens, sur ses affinités, sur la marche et le développement de ses fureurs, tout cela doit être traduit à la clarté du jour et interrogé résolûment. J’ajoute que ces mémoires d’Edelmann sont très instructifs sur bien des points et provoquent des réflexions consolantes. Edelmann, tel qu’il se montre à nous dans le récit de sa vie, est un cœur naturellement pieux, qui, ne trouvant pas dans les écoles théologiques du temps la satisfaction de ses instincts à la fois mystiques et raisonneurs, rompit peu à peu avec l’église, et, de doute en doute, de négation en négation, aboutit à l’athéisme. Dans les révoltes de son esprit, il est facile de voir, et ses confidences même nous y aident, les impatiences de l’amour mal dirigé. Le mysticisme, cette exaltation folle de la partie spirituelle de notre être, a mené bien souvent à des erreurs absolument contraires, à la négation de l’esprit et de Dieu ; une fois que la raison a quitté sa droite route, est-il un abîme où elle ne puisse tomber ? M. Strauss lui-même nous a appris, dans sa Visite à Justinus Kerner, qu’il avait débuté par le mysticisme ; M. Bruno Bauer suivait aussi une direction semblable. Seulement, lorsque la pensée d’Edelmann accomplissait ses tristes évolutions, l’isolement où il se trouvait renfermé devait l’enfoncer davantage dans son système ; d’ailleurs, la conscience publique était calme, la société n’était pas menacée de mort ; Edelmann ne voyait pas, comme les jeunes hégéliens, ses théories traduites en maximes sauvages et la matière enragée s’autorisant de ses paroles pour satisfaire ses appétits ignobles. Qui sait ce qu’un tel spectacle lui eût appris ? Déjà M. Strauss est effrayé des étranges collaborateurs que les révolutions ont donnés à son école, il rectifie ses premiers ouvrages, il paraît se rattacher à la morale du Christ, et rompt par là de la manière la plus nette avec la démagogie hégélienne. Edelmann eût fait de même et peut-être plus encore. Il lui a manqué les terribles avertissemens que la Providence n’a pas épargnés à notre siècle. Que l’Allemagne y songe et rentre en elle-même ; elle n’est pas faite pour de telles saturnales ; son mystique génie, détourné de sa route, est allé se perdre dans ces abîmes : souhaitons-lui de comprendre le sens des révolutions, souhaitons-lui de s’arracher par la pratique des affaires au délire des systèmes menteurs et d’en finir pour toujours avec l’affreux athéisme qui la déshonore.

II

Tous ces travaux d’histoire indiquent un retour évident aux préoccupations élevées ; l’imagination a aussi réclamé ses droits, en sorte que le mouvement littéraire, interrompu par une année de désordres, s’est développé de nouveau avec ensemble sans trop se soucier des tristes émotions de la veille. L’Allemagne a beau renier son génie, ses généreuses traditions se réveillent par instans, et l’obligent à redevenir elle-même. Jamais les œuvres désintéressées de la pensée et de la poésie ne perdront leur prestige chez un peuple qui a donné tant de gages à la civilisation intellectuelle. Un fait significatif l’a prouvé l’an dernier. On était à peine sorti des insurrections et des émeutes, le parlement de Francfort venait de se perdre dans l’anarchie, une répression cruelle succédait presque partout aux folies et aux brigandages démagogiques. Cependant, à travers tant d’angoisses, l’Allemagne se rappelle que le 28 août 1849 est l’anniversaire séculaire de la naissance de Goethe. Aussitôt une solennité s’organise ; chacun apporte son offrande, le poète ses vers, l’orateur son discours ; c’est toute une fête d’éloquence et de poésie, et cette ville de Francfort, qui avait accueilli avec une joie si confiante les fondateurs (elle l’espérait du moins) de la future unité politique, célébrait cette fois, dans le prince des poètes nationaux, la seule unité qui ne soit pas une chimère chez les peuples allemands, l’unité de la pensée et de l’art. Ce poétique jubilé, au milieu des désastres de 1849, est un titre d’honneur pour ce pays. Parmi les bons travaux que cette cérémonie a inspirés, je citerai un remarquable livre de M. Düntzer sur les services que Goethe a rendus à l’esprit allemand [8]. Signalons surtout l’élan que ces belles fêtes semblent avoir donné aux écrivains ; c’est depuis ce moment surtout que poètes, romanciers et artistes semblent s’arracher aux mauvais rêves, aux obsessions d’une époque fatale.

Faut-il ranger parmi les œuvres d’imagination les jolis mémoires que M. Justinus Kerner vient de publier sur son enfance [9] ? L’ingénieux écrivain se défend d’avoir rien ajouté aux naïfs événemens dont il est le chroniqueur. Goethe a intitulé ses souvenirs Poésie et Vérité ; il n’y a nulle trace de poésie dans ces notes, assure M. Kerner, la vérité y parle seule. M. Kerner est trop modeste ; invention ou non, ce tableau de ses jeunes années est plein de poésie et de grace. Je crois en effet que M. Kerner ne s’est point composé une histoire après coup ; il raconte les choses les plus simples du monde, il nous ouvre sans prétention et sans bruit la maison paternelle, et nous montre, accrochés aux murailles, quelques bons vieux portraits de famille ; mais c’est précisément la manière de sentir et de peindre ces choses simples qui fait l’originalité des poètes souabes. M. Justinus Kerner, d’ailleurs, occupe une place distincte dans ce groupe harmonieux. Imagination confiante et peuplée de chimères, ce n’est pas seulement la nature qui l’enchante : il poursuit en elle les lois cachées, les lueurs du monde invisible, tous les secrets interdits à la science et que la rêverie veut deviner. Que dire enfin ? M. Kerner est le plus poétique des somnambules et le plus convaincu des visionnaires. Cette simplicité et cette humeur songeuse, appliquées aux souvenirs de l’enfant, donnent au livre une physionomie charmante.

M. Justinus berner est né à Ludwigsbourg le 18 septembre 1786 ; ses confidences s’arrêtent en 1804 : ce sont donc dix-huit années de réminiscences candides, de rêveries aimables, d’observations à la fois fines et ingénues, et toutes les figures qui, pendant cette période, ont pris place dans sa mémoire défilent tour à tour sous nos yeux avec le plus agréable mélange de naïveté et d’humour. Voici d’abord les vieux parens, la grand’ mère maternelle, qui devint folle après quelques années de mariage ; puis deux de ses filles, les tantes du poète, douées toutes les deux d’un esprit délicat et ardent, et qui furent bientôt frappées, l’aînée d’une mélancolie noire, la plus jeune d’une folie complète. « J’insiste sur ces détails, dit M. Kerner, parce qu’ils montrent quelles relations étroites unissent la folie, le somnambulisme et la poésie ; ma mère n’a pas été folle, mais elle a donné le jour à un poète. » Tout cela est dit très sérieusement ; M. Kerner ne doute pas que sa mère n’ait payé ainsi sa dette à ce terrible mal de famille. Plus loin, c’est l’histoire de ses trois frères, de son frère George surtout, l’aîné et le plus ardent des quatre. George Kerner s’était associé de toute son ame à l’enthousiasme de 89 ; il entra en France, fut admis aux jacobins, pérora dans les clubs à Strasbourg, à Châlons et à Paris ; puis, la première fougue passée, il crut que la monarchie constitutionnelle était un progrès suffisant pour un peuple émancipé de la veille. Il s’attacha donc à Louis XVI avec l’ardente loyauté qu’il portait en toutes choses. Pendant les journées qui précédèrent le 10 août, George Kerner, en costume de garde national, ne quitta pas les Tuileries un instant ; il était décidé à se faire tuer pour Louis XVI. Il fut en effet l’un des plus dévoués défenseurs de la royauté, et, s’il échappa au massacre, ce fut grace à un passeport signé de ses anciens amis les jacobins d’Alsace. Toute cette histoire est remplie d’intérêt. George Kerner s’était intimement lié à Paris avec plusieurs de ses compatriotes qui depuis ont joué un certain rôle. Un de ses amis était ce digne et modeste comte Reinhardt, Souabe comme lui, qui avait quitté le Wurtemberg, simple candidat au ministère évangélique, et qui y revint plus tard diplomate au service de Napoléon, le comte Reinhardt, que M. de Talleyrand a spirituellement loué devant l’Académie des Sciences morales en 1838, et dont on vient de publier une très curieuse correspondance avec Goethe. C’est par lui que George Kerner sera engagé plus tard dans la carrière diplomatique ; alors il s’agissait surtout de défendre sa tête, de protéger ses amis, et le courage souvent téméraire de George n’évitait pas les occasions d’être utile. L’auteur cite plusieurs lettres écrites par l’ardent jeune homme au commencement de 93 ; il raconte aussi l’amitié de George Kerner avec Adam Lux, et donne quelques nouveaux détails sur cette tendre et héroïque victime. On comprend que de tels souvenirs ne se soient pas effacés de l’esprit du jeune Justinus ; il avait à peine sept ans, mais tous les yeux étaient tournés vers la France, et une lettre du frère George était un événement de famille.

Des peintures plus calmes succèdent à cet émouvant épisode : ce sont les portraits de ses frères Louis et Charles, ce sont ensuite les originaux de toute sorte dont la rencontre a égayé sa jeunesse : le prédicateur Zilling, qui donnait toujours, avant de commencer, le sommaire de son discours avec l’indication des mouvemens d’éloquence auxquels il promettait de se livrer ; le bourgmestre Kommerell, dont la perruque poudrée et les discours officiels sont parmi les plus vifs souvenirs de l’auteur, brave homme qui, voulant un jour haranguer Dumouriez et le duc de Chartres, resta court, et fut obligé d’appeler sa fille à son aide ; le poète Schubart, dont nous parlions tout à l’heure, alors maître de chapelle à Ludwigsbourg et persécuté de mille manières par le prédicateur Zilling, parce que l’orgue était plus suivi que le sermon ; le paysan Rapp, mystique à longue barbe, qui fonda plus tard aux États-Unis une colonie théocratique, patriarcale et communiste ; Mme de Gaisberg, femme d’esprit, mais un peu folle, absorbée par une incroyable passion pour les chats et passant sa vie à en nourrir plusieurs centaines dans sa maison, véritable couvent, dit l’auteur, dont elle était l’abbesse ; la sœur du philosophe Hegel, vieille demoiselle maigre, pâle, avec des yeux pleins de feu, une vivacité inouie et une bonté sans pareille : elle était institutrice chez M. le comte de Berlichingen, descendant du héros célébré par Goethe, et on lui avait confié la garde de la fameuse main de fer du vieux Goetz ; la pauvre fille tomba folle, elle se croyait changée en un paquet qu’on allait sceller, plomber et mettre au roulage ; chaque fois qu’elle apercevait un étranger, elle tremblait de tous ses membres, et sa peur enfin devint si forte, qu’elle alla se jeter à l’eau et s’y noya. Beaucoup d’autres figures du même genre, tracées avec une bonhomie parfaite, composent une excellente galerie du vieux temps. Ces choses-là, d’ailleurs, ne sont pas aussi frivoles qu’elles en ont l’air ; elles se rattachent à un ensemble d’idées qui reparaît sans cesse chez M. Justinus Kerner : M. Kerner a eu des fous et des somnambules dans sa famille, il a été entouré dès sa première enfance d’originaux, de mystiques, d’extravagans aimables, et lui-même… mais que vais-je dire ? J’ai voulu indiquer seulement, sous la légère ironie de ses tableaux, les tendres préoccupations du gracieux poète pour tous ceux dont les lutins invisibles ont dérangé la raison.

Les mystiques instincts du poète vont bientôt prendre leur essor. Justinus Kerner, ayant quitté Ludwigsbourg pour Maulbronn, trouve dans cette ville quelques-unes des plus étranges impressions de sa jeunesse. Il y a là un vieux cloître et une tour gothique qui jouent un grand rôle dans les tableaux de l’écrivain, sans compter les souvenirs du docteur Faust, lequel, au dire de Mélanchton, vivait dans les environs de Maulbronn, et y reçut maintes visites du diable. Ce n’est pas bien loin de ce cloître et de ses fantômes que Justinus Kerner, tourmenté par une maladie grave, fit un rêve fort singulier : il vit, par un beau clair de lune, le saint George placé au haut de la tour se remuer tout à coup, descendre gravement l’escalier de pierre, traverser le cloître et s’avancer vers lui. Il reconnut alors son frère George, qui lui dit : Vois l’horloge, le marteau a retenti douze fois, le coq a crié, l’ange a sonné de la trompe, et je suis mort. Mon frère, ajoute-t-il, est mort en effet douze ans après, en 1812. Dans ce même rêve, M. Kerner fit connaissance avec des personnes qu’il n’avait jamais vues et qui jouèrent plus tard un rôle important dans sa vie, avec celle, par exemple, qui fut depuis sa femme. On pense bien que M. Kerner ne raconte pas ces détails pour le plaisir de décrire des scènes nocturnes ; il est persuadé que de tels phénomènes méritent d’être approfondis, et l’aimable songeur, qui a écrit jadis tout un livre sur la Visionnaire de Prévorst, prend occasion de ce fait pour nous peindre la faculté qu’il a de pressentir l’avenir, don fatal qui l’a plus d’une fois tourmenté, et qu’il ne souhaite pas à ses lecteurs. Je me garderai bien de chicaner ici M. Justinus Kerner ; ce n’est pas moi qui contesterai des rêves qui nous ont valu la poésie éthérée de ce gracieux maître. Ce simple journal de son enfance est le meilleur commentaire de ses œuvres. On y voit quelles lectures l’occupaient à quinze ans et ouvraient à son esprit émerveillé les chemins du monde invisible. Le naturaliste genevois Bonnet, qui croyait à une ascension successive de tous les êtres vers des sphères supérieures, eut une grande influence sur sa pensée. Il lisait aussi Mesmer, se préparant déjà à cette philosophie subtile qui remplit tous ses poèmes et dont le magnétisme est l’ame. Ses promenades, ses herborisations dans les belles vallées du Neckar sont décrites avec fraîcheur. La mort de son père est un modèle de simplicité touchante, et de cette grace morale, de cette tranquillité vraiment allemande dont nous sommes privés depuis si long-temps. Enfin, son arrivée à l’université et les rêves étranges qui l’obsèdent pendant ces jours heureux de jeunesse et d’études forment la conclusion parfaite de toutes ces confidences. Un intéressant appendice raconte les dernières années de son frère George, qui est comme le personnage héroïque de cette familière histoire, et dont la mâle et vaillante figure traverse gravement tout ce monde de fantômes, de personnages bizarres et de réminiscences enfantines.

M. Justinus Kerner a l’intention de nous donner ses mémoires complets. Sa jeunesse et son âge mûr doivent lui fournir aussi des peintures charmantes, des révélations inattendues ; seulement, il a craint d’être arrêté en route, car il sent déjà le poids des années, et il a détaché d’abord le Livre d’images de son enfance. Puisse l’aimable écrivain réaliser son vœu ! Fidèle à la recherche de l’idéal, M. Kerner est un des rares représentans de cette vieille Allemagne qui semble descendue pour toujours au tombeau. Ses livres nous apportent comme un parfum de cette antique sève du spiritualisme qui jadis s’épanouissait dans ce pays en des fleurs sans nombre ; ils nous inspirent de consolantes espérances, ils nous font croire que toutes les sources ne sont pas taries, et qu’après le passage des vents de mort, les vallées de la Souabe vont fleurir et chanter comme autrefois.

Dois-je louer M. Justinus Kerner d’avoir si bien échappé aux influences mauvaises ? Peut-être l’aimable poète a-t-il en cela moins de mérite qu’un autre ; son école a pour domaine les vallées printanières, et quant à lui particulièrement, on a vu quelles songeries occupent son ame. Je voudrais savoir comment les romanciers et les poètes de l’Allemagne nouvelle ont subi le choc des révolutions. Le résultat du travail littéraire de 1830 à 1848 avait été un mélange habile d’imagination et de réalité ; si on avait renoncé d’abord au mysticisme de l’ancienne Allemagne, on s’était efforcé peu à peu de ne pas rejeter pour cela les conditions élevées de la poésie, et, lorsque les événemens de 1848 éclatèrent, un mouvement heureux, dont M. Berthold Auerbach semblait être le chef, inaugurait dans les lettres allemandes l’alliance de l’art et de la vie réelle. Ce résultat, poursuivi à travers tant de phases diverses et qui avait échappé tour à tour aux fantaisies de la jeune Allemagne et aux bruyantes émeutes de la poésie politique, M. Auerbach paraissait l’avoir atteint dans ses Scènes de village. Était-ce pourtant une conquête durable ? Cette jeune poésie était-elle assez forte, assez sûre d’elle-même pour suivre sa route sans dévier ? Ces paysans que M. Auerbach peignait avec tant de vérité et de grace ne couraient-ils pas le danger de devenir, au milieu de l’effervescence des partis, des tribuns et des prédicans ? L’épreuve a été faite ; M. Auerbach, a ajouté récemment un volume à ses fraîches peintures de la forêt Noire ; c’est lui-même qui doit répondre à nos doutes.

Ce volume de M. Auerbach, qui contient trois longues histoires, les Repris de justice, la Femme du professeur et Lucifer [10], nous montre sous le même aspect l’habile talent du narrateur. C’est un style net, c’est un vrai sentiment du récit, ce sont de vives ébauches de la nature rustique. Pourquoi faut-il, hélas ! que l’inspiration de l’écrivain ait si complètement changé ? Dans ses premières scènes, l’auteur d’Ivan et du Tolpatsch évitait avec le soin le plus scrupuleux tout ce qui pouvait ressembler à de la déclamation ; il tenait surtout à ne pas faire une œuvre de parti, et, loin de glorifier ses paysans de la forêt Noire aux dépens des classes supérieures, il mettait en relief leurs vertus et leurs vices avec une impartialité singulière. On eût dit qu’il était préoccupé avant tout de l’éducation, du perfectionnement moral de cette petite commune dont il connaissait si bien les plus modestes membres. De là, je ne sais quelle grace sérieuse qui transfigure la familiarité de ses tableaux. Une pensée toute différente anime les nouvelles scènes de village ; les Repris de justice, la Femme du professeur et Lucifer ne réussissent pas à dissimuler, malgré toute l’habileté de la forme, les thèses malencontreuses que le conteur veut défendre. Les Repris de justice sont deux condamnés qui, au sortir de prison, veulent gagner honnêtement leur vie ; or le passé pèse sur eux, et mille difficultés leur font obstacle. Il y avait là matière assurément à des peintures habiles ; C’était surtout une occasion pour M. Auerbach de donner de salutaires conseils aux paysans de sa commune, de les rendre plus indulgens pour le repentir, et de faciliter ainsi aux repris de justice la réhabilitation morale que ces malheureux poursuivent. Au lieu de cela, qu’a fait M. Auerbach ? Il nous représente une jeune fille qui, après avoir été injustement emprisonnée, chante du matin au soir dans son village, et se livre à une gaieté folle ; quant à son compagnon, Jacob, enfermé pendant six ans dans une prison cellulaire, soumis au régime, du silence absolu, il est comme ahuri par sa punition même, et le jour où il est admis au service chez l’hôtelier du village, ses brusques réponses et ses allures sinistres sont pour tous un sujet d’effroi. On comprend qu’ils inspirent tous deux une médiocre confiance aux braves gens qui voudraient les ramener dans le droit chemin. Ce sont eux pourtant, Jacob et Madeleine, qui sont les héros de l’histoire. De plus, Jacob avec son air hébété est là comme une protestation vivante contre les prisons cellulaires ; singulière thèse, en vérité, qui vient sans cesse détruire la sincérité du tableau, et substitue aux naïves études du peintre un personnage tout d’une pièce, une fausse et ridicule figure ! On peut citer sans doute çà et là quelques scènes gracieuses ; les amours de Jacob et de Madeleine, le récit qu’ils se font de leur vie passée, l`appui qu’ils se prêtent l’un à l’autre au milieu de la défiance qui les enveloppe, tous ces épisodes ont fourni à M. Auerbach l’occasion de se retrouver lui-même. Sous cette fausse couleur qui gâte l’ensemble du tableau, on devine tout ce que pourrait faire l’imagination de l’écrivain. La Femme du professeur est un récit douloureux dont les émotions seraient encore plus pénétrantes, si l’auteur n’avait été gêné, comme dans les Repris de justice, par des préoccupations absolument contraires à l’art. Un peintre, en passant dans un village, est frappé de la beauté d’une jeune fille ; il s’arrête plusieurs jours, puis plusieurs semaines dans la rustique demeure, et finit par épouser la paysanne. Lorsqu’il retourne à la ville, lorsque, nommé peintre de la cour et professeur à l’école des beaux-arts, il est obligé de présenter sa femme au grand-duc, la simplicité de cette douce créature est maintes fois, vous le pensez bien, un sujet d’humiliation pour l’orgueilleux artiste. La pauvre femme souffre long-temps en silence, puis elle se décide à retourner dans son village, le cœur brisé, la vie empoisonnée à jamais. Tout le monde a lu dans le Théâtre de Clara Gazul les dramatiques aventures de don Esteban et d’Inez Mendo. M. Auerbach ; à coup sûr, ne s’est pas inspiré de M. Mérimée ; ce qui fait la fâcheuse originalité de son œuvre, c’est l’opposition presque constante qu’il établit entre le village et la ville : d’un côté, il n’y a que pureté et noblesse ; de l’autre, frivolité, absence de cœur, lâchetés indignes. Que nous sommes loin de l’ancienne inspiration de M. Auerbach ! J’accorde qu’il y a dans maintes pages la trace d’un talent d’élite ; j’admire la lettre si belle, si simplement éloquente, dans laquelle la pauvre femme explique à son mari qu’elle ne doit plus le revoir, et lui demande pardon des embarras qu’elle lui a causés : où est cependant le conteur qui nous peignait avec une vérité si franche le séminariste Ivon et le maître d’école de Lauterbach ? Ce conteur impartial, je le regrette surtout dans l’histoire de Lucifer. Un paysan esprit fort, un laboureur qui se révolte contre le catéchisme, et un beau jour, en pleine église, interrompt par une réfutation injurieuse le sermon du curé, tel est le héros de M. Auerbach, tel est le paysan Lucien que l’auteur appelle symboliquement Lucifer. Ici, décidément, nous ne sommes plus dans la petite commune de la forêt Noire. M. Auerbach a voulu faire une sorte de légende philosophique ; il a essayé de mettre en scène les questions abstraites qui se débattent dans l’école. La révolte de l’ange et la désobéissance de l’homme dans le paradis sont considérées par Hegel comme la figure mystique de la création ; Adam expulsé du paradis, c’est le fini sortant de l’infini, c’est la première journée du drame du monde. Que la philosophie cherche la signification de certains symboles, qu’elle s’amuse même à découvrir les formules de la science moderne sous d’antiques et vénérables légendes, elle a le droit de le faire à ses risques et périls ; le romancier est moins excusable, et l’on trouvera toujours fort surprenante la fantaisie de ce conteur qui nous donne ainsi, sous le masque de ses paysans, une réhabilitation de Lucifer.

Il est difficile de croire que M. Berthold Auerbach eût publié ces contes, si les révolutions de mars n’étaient venues le troubler dans ses poétiques travaux. M. Auerbach, qui avait débuté jadis par des écrits où le panthéisme joue un grand rôle, qui avait traduit Spinosa et s’était fait le défenseur enthousiaste de ses doctrines, semblait avoir renoncé à cette direction funeste ; l’étude de la réalité paraissait l’avoir sauvé de la contagion. Comment se fait-il que les pensées, les formules mêmes du philosophe hollandais tiennent une si grande place dans ces nouveaux récits ? Les paysans de M. Auerbach parlaient naguère le langage de la vérité, interprété par un art très habile ; aujourd’hui, quand ils meurent, ils vont se perdre dans le grand tout, dans l’unique et éternelle substance ; quand ils parlent de Dieu, ils en donnent des définitions qui semblent empruntées de Spinosa ou de Hegel ; il y a enfin je ne sais quel ton de spinosisme répandu sur tout le tableau. L’explication de ce fait ne doit pas être cherchée bien loin. C’est le propre de l’esprit révolutionnaire de donner une excitation plus vive aux mauvais penchans de chaque peuple, et l’on sait que les hideuses clameurs de la philosophie hégélienne, renfermées jusque-là dans l’enceinte des écoles, sont devenues en 1848 le langage de la démagogie allemande. M. Auerbach, il faut le croire, n’était pas suffisamment guéri de ses erreurs. Au milieu d’une société qui ne connaissait plus de frein, il a cessé de se contenir lui-même, et le spinosisme de ses premiers travaux a défiguré ses charmantes scènes de la forêt Noire. Je ne crains pas de m’être montré trop rigoureux pour M. Berthold Auerbach : l’admirable peintre du petit Ivon n’a pas épuisé toutes les richesses de sa poétique forêt ; qu’il se débarrasse seulement des préoccupations mauvaises, qu’il aille rafraîchir son esprit dans la saine atmosphère de ses montagnes !

Au milieu du désordre moral de notre société, et surtout après les crises révolutionnaires, les écrivains d’imagination ne sauraient trop se tenir sur leurs gardes ; ils ont besoin d’une vigilance de toutes les heures pour maintenir la liberté de leur talent. Si les troubles de 1848 ont fait reparaître l’esprit spinosiste ou hégélien chez un conteur aussi habile, chez un artiste aussi vigoureux que M. Berthold Auerbach, comment s’étonner qu’une imagination féminine, fort distinguée du reste, se soit aussi laissé prendre à ces vieilles erreurs qui reviennent toujours en temps de révolution, comme les spectres dans les châteaux en ruines ? Certes le saint-simonisme est désormais une pauvre vieillerie à côté des monstrueuses sottises du socialisme ; voici pourtant un écrivain qui, dans le désarroi général, s’est inspiré çà et là des théories saint-simoniennes, sans s’apercevoir qu’il gâtait une œuvre où la distinction ne manque pas. Je parle de Mlle Fanny Lewald et de l’ingénieux roman qu’elle a publié l’année dernière [11]. Mlle Lewald a essayé de peindre la société de Berlin au commencement du XIXe siècle ; le héros de son livre est un prince de Prusse, le prince Louis-Ferdinand, à qui ses allures chevaleresques, ses pensées libérales, sa vie étrange et son libertinage désordonné composent en effet une figure curieuse et digne d’étude. C’est de lui que Mme de Staël a dit dans ses Dix Années d’exil : « J’eus l’honneur de faire connaissance avec le prince Louis-Ferdinand, celui que son ardeur guerrière emporta tellement qu’il devança presque par sa mort les premiers revers de sa patrie : c’était un homme plein de chaleur et d’enthousiasme, mais qui, faute de gloire, cherchait trop les émotions qui peuvent agiter la vie. » Autour du prince Ferdinand se placent des personnages intéressans : Rahel de Varnhagen, Frédéric et Dorothée Schlegel, Frédéric de Gentz, toute la brillante société littéraire de Berlin avant la bataille d’Iéna, sans compter les exilés ou émigrés français, M. de Tilly, par exemple, ou Mme de Staël. Une ame jeune, fière, héroïque, amollie tour à tour par les plaisirs raffinés de l’esprit et les entraînemens des sens ; un prince généreux, au cœur de flamme, aux chevaleresques ardeurs, cherchant un emploi indigne à l’activité qui le dévore, et jetant comme une proie à ses débauches tous les nobles dons qu’il a reçus, tel est le sujet que Mlle Lewald a résolûment choisi. Il fallait ici, on l’avouera une certaine hardiesse ; il fallait surtout un moraliste bien assuré de ses principes. L’auteur était-il dans de bonnes dispositions pour remplir cette tâche ? Mlle Fanny Lewald est sans doute un talent distingué, ses premiers romans, Jenny, Clémentine, indiquent çà et là une finesse psychologique assez rare ; le livre qu’elle a intitulé Diogena, vive satire dirigée contre les inventions aristocratiques de Mme la comtesse Hahn-Hahn, a obtenu un succès décisif : Mme la comtesse Hahn-Hahn ne s’en est pas relevée. Je regrette seulement que Mlle Lewald, assez mal inspirée çà et là, ait fait de si fâcheux emprunts aux doctrines saint-simoniennes : c’est la réhabilitation de la chair, comme on disait alors, qui est la morale de ce récit. Dès les premières pages, nous assistons à une conversation où les principes de l’auteur sont nettement formulés. M. de Gentz, Frédéric Schlegel, Rahel de Varnhagen, tous les brillans personnages du livre, reviennent d’une représentation d’Egmont : réunis dans un salon, ils dissertent sur la morale et sur l’amour. La personne qui jouait le rôle de Clara, Mlle Unzehmann, est présente ; au milieu des subtiles remarques que lui inspire le jeu de l’actrice, Schlegel lui fait un compliment sur la blancheur de sa peau, et, comme pour justifier ce qu’il a dit, il expose aussitôt tout un système sur ce qu’il appelle l’émancipation de la chair. Ce fut là en effet pendant quelque temps la tendance de Frédéric Schlegel, comme il l’a lui-même affiché sans trop de vergogne dans son roman de Lucinde. L’auteur insiste beaucoup sur ces détails, puis il les résume ainsi : « On traita ce thème moitié sérieusement, moitié gaiement, avec toute la liberté qui régnait alors dans la conversation ; l’émancipation de la chair, qui devait, trente ans plus tard, exciter des luttes si vives en Allemagne, était déjà une vérité dans la conscience de ce temps et de cette société d’élite. » Les bienséances ne me permettent pas de discuter ce sujet avec l’auteur ; je demanderai seulement à Mlle Lewald comment elle a compris son héros et quelle pourra être la logique de son œuvre. N’est-ce pas précisément cette émancipation de la chair, ne sont-ce pas ces théories énervantes, ces molles langueurs, ce libertinage fardé de mysticisme, n’est-ce pas tout cela qui a perdu le prince Louis-Ferdinand ? Marié en secret à une jeune femme, Henriette From, dont la bonté un peu vulgaire impatiente bientôt son caractère altier, le prince Louis-Ferdinand va chercher ailleurs les brûlantes émotions dont il a besoin. Ce mélancolique don Juan a pris pour confidente de ses amours la célèbre Rahel, qui l’aime et voudrait l’arracher à tant d’indignes entraves. L’amour de Rahel, illuminé par l’ambition qu’elle se propose, aurait pu certainement fournir à un romancier de délicates et émouvantes peintures ; cet amour en effet, le prince l’ignore, et s’il s’en aperçoit enfin, c’est au moment où, enflammé par les généreuses passions du patriotisme, il va se faire tuer à Iena. On sent combien une telle idée pourrait être féconde. Par malheur, la pensée que je dégage ainsi n’apparaît que d’une manière indécise dans la trame de la narration. Gênée par ses théories saint-simoniennes, Mlle Lewald n’a pu blâmer assez vivement les désordres du prince ; elle n’a pu établir une différence assez tranchée entre la chaste héroïne et ses grossières rivales, et il semble que ces créatures de plaisir aient les mêmes droits que Rahel Levin sur le prince Louis-Ferdinand. Cette fâcheuse inspiration est d’autant plus regrettable, que Mlle Lewald possède un vrai talent, un esprit vif, sensé, ingénieux, et qu’elle nous a donné, dans maintes scènes, une spirituelle peinture de la société de Berlin.

Nous avons vu tout à l’heure les historiens les plus graves occupés à interroger l’histoire du XVIIIe siècle ; si les romanciers suivent la même voie, c’est surtout la conclusion de cette grande époque, ce sont les différeras épisodes de la révolution qu’ils se proposent de peindre. Mlle Lewald nous a montré la Prusse à la veille de la catastrophe d’Iéna ; un écrivain brillant, M. Adolphe Stahr, vient de mettre en scène dans ses Républicains à Naples[12] les courtes et tragiques destinées de la république parthénopéenne, fondée en 1799 par l’ordre du directoire. Il est aisé de comprendre l’attrait de ces travaux ; historiens, romanciers et poètes, comment tous les écrivains sérieux ne chercheraient-ils pas à pénétrer par l’étude, à reproduire par les ressources de l’art ces émouvans épisodes d’une histoire qui nous touche de si près ? Il me paraît cependant que c’est à l’historien et au publiciste que convient une pareille tâche. Cette histoire nous touche de près, ai-je dit ; les plus hauts problèmes y sont engagés : c’est précisément pour cela qu’il faut y apporter un examen approfondi. L’imagination peut rendre ici de mauvais services, surtout si le roman ne prend pas la révolution pour cadre, mais prétend la raconter elle-même. Voyez l’ouvrage de M. Stahr : ce n’est pas un tableau vrai, c’est une apologie lyrique de la démocratie napolitaine à la fin du dernier siècle. Tous les personnages de M. Stahr sont des héros sans tache, des saints et des martyrs. Enivré par le ciel italien, par les merveilles du golfe de Naples, par les enchantemens de Baia et de Pausilippe, l’ardent écrivain, au lieu de nous raconter simplement ses impressions de voyage, a reporté sur les acteurs de son drame l’enthousiasme qui le possédait. Il a vu les démocrates italiens à travers les éblouissemens d’une nature splendide. Certes, un tel ouvrage se fait lire avec plaisir ; l’éclat du style, la générosité des sentimens, le dramatique intérêt qui s’attache à la destinée de ses martyrs, tout cela compose une œuvre assez remarquable ; qui ne préférerait cependant à la poésie souvent mensongère de ce tableau une étude plus intelligente de la réalité ? Que l’épopée idéalise les faits, rien de mieux : c’est le charme, c’est l’originalité du roman et de la comédie historique, de nous montrer, au milieu même des événemens les plus considérables, la part immense des lâchetés, des intrigues, des misères sans nombre de l’espèce humaine. Les révolutions surtout excitent plus souvent les mauvais penchans que les bons instincts des peuples, et il est rare qu’elles ne produisent pas cent coquins pour un héros. L’histoire présente aurait dû avertir M. Stahr ; cette glorification sans réserve de la démocratie italienne produit un singulier effet au lendemain d’une révolution qui a outragé Pie IX et assassiné Rossi.

Ce n’est pas à la révolution de 1789, c’est aux luttes intérieures de l’Allemagne sous l’impératrice Marie-Thérèse que se rattache un roman récent de M. Maurice Hartmann, la Guerre autour de la forêt [13]. Nous sommes en Bohême, et l’auteur a dépeint avec force la situation de ces campagnes, tour à tour prises et reprises par les Prussiens et les Bavarois, par les Français et les Autrichiens. Toutefois, ce que je voudrais faire connaître, c’est moins le récit lui-même que l’inspiration de l’auteur. Or, si je résume fidèlement mes impressions, M. Hartmann veut surtout propager l’esprit de révolte dans les populations des champs ; il est secrètement irrité contre ces paysans du XVIIIe siècle qui retombent toujours sous le joug, qui acceptent les événemens sans se plaindre, et paraissent incapables de toute initiative hardie. « Le temps des paysans n’était pas encore venu ; quand viendra-t-il ? » Ces mots, qui terminent le livre, en contiennent, je crois, toute la pensée. Mauvaise inspiration, dirai-je à l’auteur, mauvaise pensée, que ne rachète pas l’intérêt d’un récit simple et énergique. M. Maurice Hartmann a trop de talent pour recourir aux inspirations stériles et aux succès menteurs de l’esprit de parti. S’il veut parler aux paysans, il trouvera sans peine des conseils plus salutaires à leur donner. La peinture des mœurs rustiques est désormais tout un riche domaine ouvert à l’imagination des poètes. Pestalozzi et Immermann ont découvert ces sources pures ; M. Auerbach dans ses premiers récits, Mme Sand dans la Mare au Diable, François le Champi et la Petite Fadette, y ont puisé de gracieux trésors. Il reste encore après eux des œuvres originales à tenter, et surtout beaucoup de bien à accomplir. Moraliser les esprits et les mœurs sans s’abaisser à la simplicité niaise, à la naïveté factice, qui est l’écueil du genre, c’est là un bel emploi de la poésie, et bien digne de tenter les écrivains d’élite. Seulement, que les lettrés y prennent garde ! le talent seul ne suffit pas ici, il faut surtout le caractère, il faut l’ame affectueuse et grave d’un Pestalozzi. L’homme dont la vie aura été fortement éprouvée remplira mieux cette tâche que l’artiste avide de renommée ; si ce dernier peut faire souvent d’heureuses rencontres dans les sentiers agrestes, l’autre exercera seul une influence durable et publiera des livres qui seront de bonnes actions. Tel est l’exemple donné en ce moment même par un romancier de la Suisse allemande, M. Jérémie Gotthelf. Tandis que M. Auerbach semble avoir perdu la veine excellente de ses premiers contes, tandis que M. Hartmann adresse aux gens des campagnes des excitations ténébreuses, M. Gotthelf poursuit, avec un succès croissant, la peinture des paysans de la Suisse, entreprise par lui depuis plus de quinze années. M. Gotthelf est citoyen du canton de Berne. Né dans une classe inférieure, mêlé dès son enfance à la vie des ouvriers et des travailleurs des champs, son inspiration, d’abord inculte et parfois même violente, s’est adoucie progressivement. Il y a une véritable élévation morale dans cette histoire d’Uli. Uli le valet, Uli le fermier, qu’il a publiée l’an dernier pour l’Allemagne. M. Jérémie Gotthelf est une figure originale, qui mérite d’être observée plus à loisir.

III

Ainsi, malgré ce retour aux travaux littéraires, beaucoup d’écrivains encore, on le voit trop, ne savent pas échapper aux influences qui gênent leur liberté. Le drame a-t-il été sur ce point plus heureux que le roman ? A-t-il repris sans entraves la poursuite des problèmes qu’il s’était posés ? Qu’a produit enfin dans ce domaine de l’art l’action des catastrophes récentes ? Si les événemens ont fait d’abord une rude concurrence à la poésie dramatique, il était cependant facile de prévoir qu’elle ne tarderait pas à reparaître. La renaissance du théâtre allemand est une des questions les plus vives qui préoccupent le monde littéraire au-delà du Rhin. Il y a déjà plusieurs années que l’ambition des poètes et des critiques s’est éveillée à ce sujet, et que la plus généreuse ferveur enflamme les esprits. Hommes d’imagination ou de théorie, tous sont d’accord pour déplorer la triste situation de la scène depuis Goethe et Schiller, et tous mettent leurs efforts en commun pour créer ce théâtre national, préparé, disent-ils, plutôt que constitué d’une manière durable par l’auteur d’Egmont et l’auteur de Guillaume Tell.

Les révolutions de 1848, une fois les premiers désordres apaisés, ont imprimé, ce semble, une ardeur plus vive encore aux chefs de cette phalange. Les espérances, du moins, ont pris décidément un caractère grandiose. On ne parlait d’abord que de créer un théâtre national ; désormais, il est de plus en plus question de créer le drame d’une époque. Les théories ne font jamais faute en Allemagne ; en voici une toute récente du poète Dingelstedt : « Les Grecs, dit-il, ont donné au drame la forme classique, merveilleusement appropriée à la simplicité grave du génie des anciens ; les Espagnols et les Anglais ont inventé la forme romantique, image de la vive et ardente époque qui a suivi Luther. Une nouvelle époque s’est levée avec 89 ; une nouvelle forme dramatique doit surgir ; la démocratie aura son drame comme la révolution religieuse a eu le sien. Or, ajoute M. Dingelstedt, puisque les théâtres anglais, français et espagnol se taisent, ce drame n’est-il pas réservé à l’Allemagne ? » On reconnaît là les incorrigibles prétentions du teutonisme. Si l’on voulait s’amuser à de telles conjectures, la race romane, si dédaignée de nos voisins, aurait quelque droit de répondre : « Cette époque nouvelle, c’est la France, pour son tourment et pour sa gloire, qui l’a introduite dans le monde ; cette démocratie de 89 que le XIXe siècle doit contenir et diriger vers le bien, elle est notre œuvre, et elle nous coûte assez de sang et de ruines pour que des génies heureux viennent la moraliser par la poésie et en tirer un art nouveau. » Laissons de côté ces conjectures ; je ne crois pas plus à celles-là qu’à celles du poète allemand. Il y a quelque chose de puéril à bâtir dans les nues de pareils châteaux de cartes. Après comme avant l’ère de la démocratie, en Allemagne comme en France, la destinée du théâtre ne saurait changer ; pratiqué selon l’ordinaire par les écrivains subalternes, il sera transformé par les grands poètes, quand les grands poètes viendront.

Les grands poètes sont-ils venus ? ont-ils répondu à tant d’appels ? Il ne paraît pas. Il y a deux sortes de drames en Allemagne, les drames purement littéraires et ceux qui subissent la grande épreuve de la scène. Parmi ces derniers, et ce sont les seuls vraiment sérieux, on a. cité surtout avec de grands éloges deux œuvres représentées l’hiver dernier, le Robespierre de M. Griepenkerl et l’André Hofer de M. Berthold Auerbach. Le succès du Robespierre, célébré d’abord par des voix enthousiastes, a rencontré bientôt de vives résistances. Jouée au milieu des bravos sur le théâtre de Brunswick, cette singulière composition a fini par échouer bruyamment sur les scènes plus importantes qui l’avaient accueillie. N’était-ce pas, en effet, une entreprise doublement funeste ? Le choix d’un tel sujet n’est-il pas un outrage à l’art autant qu’à la morale ? Si les plus grands criminels peuvent devenir, grace à la poésie, des figures tragiques, n’oublions pas que les crimes de Robespierre sont d’un ordre à part, n’oublions pas que ce nom est le cri de ralliement d’une faction exécrable, et que le cœur se soulève quand on voit le poète occupé à modeler cette statue de boue et de sang. Supposez même que l’indignation des gens de bien ne repousse pas ces souvenirs odieux ; quelles ressources le poète peut-il trouver dans la peinture de ce lâche rhéteur ? Qui réussira à jeter dans le domaine de l’action cette assommante personnalité, comme l’appelle si bien M. Michelet ? M. Griepenkerl n’échappe pas au double écueil qu’il a imprudemment bravé ; son drame est tout à la fois assommant et hideux. Oui, l’auteur a beau se proposer une impartialité stoïque, il a beau rester froid en présence de ces événemens abominables : je dis que le spectacle de ces crimes au milieu desquels aucun cri de l’ame, aucune protestation élevée ne se fait entendre, est une chose hideuse. Ne croyez pas cependant que M. Griepenkerl donne au héros de sa pièce une sorte de grandeur sinistre. C’est en vain qu’il manie habilement une langue énergique et brillante ; son Robespierre, avec ses prétentions lyriques, avec son infatuation insolente, est bien le plus lourd, le plus vulgaire et le plus nauséabond des personnages. En cela du moins, M. Griepenkerl a été vraiment fidèle à l’histoire, et c’est tant pis pour le public, s’il espère trouver quelque intérêt à l’hypocrite phraséologie du héros. Bien que cette pièce contienne deux drames différens, la mort de Danton et celle de Robespierre, elle se passe toute en déclamations. On peut dire qu’elle est un long monologue du dictateur, car une seule pensée la remplit du premier acte au cinquième, l’exposé du système de Robespierre et la proclamation de son rôle providentiel. Toutes les scènes, et souvent les plus étranges, n’ont d’autre but que d’amener cet unique et éternel discours. Ici, c’est Thérèse Cabarrus qui se fait présenter au dictateur pour le voir, l’admirer, lui prodiguer l’encens, mais aussi pour lui faire observer respectueusement qu’il y a peut-être assez de têtes coupées sur le chemin de la révolution ; Robespierre est inflexible, et, après avoir écouté la requête avec gravité, il expose pour la vingtième fois son système : à l’acte suivant, c’est la situation la plus saugrenue, c’est la plus emphatique sottise qu’il fût possible d’imaginer dans un pareil sujet ; ses interlocuteurs lui faisant défaut, Robespierre, impatient de prononcer une fois de plus sa harangue, se rend à Saint-Denis, descend dans les caveaux de l’église, et là, en face de ces cercueils augustes que des mains sacrilèges ont profanés, il rêve, il déclame, il s’exalte et récite toute une philosophie de l’histoire dont il est le couronnement suprême. Est-ce Cromwell ou Hernani qui a inspiré cette scène à M. Griepenkerl ? Soyons juste pour le poète allemand : cette invention, où le grotesque vient effacer l’odieux, lui appartient en propre, et j’y vois un contre-poison très efficace à tout ce qu’il y a de malsain et de contagieux dans son drame.

L’André Hofer [14] est une œuvre plus recommandable, quoiqu’elle soulève aussi de bien graves objections. La prose de M. Auerbach est moins brillante que les vers de M. Griepenkerl ; mais l’action est mieux liée, l’intérêt est plus soutenu. Quant à la signification de l’ensemble, si elle est plus dramatique et plus nette, il s’en faut bien qu’elle soit sans reproche. M. Griepenkerl prétend à l’impartialité du procès-verbal ; M. Auerbach, au contraire, s’empare de ses personnages pour leur faire exprimer une idée, et il se montre peu scrupuleux dans sa manière de façonner l’histoire. Le sujet, on doit l’avouer, se prêtait assez docilement aux interprétations de la poésie. L’histoire d’André Hofer est peu connue, même en Allemagne ; le caractère de cette formidable insurrection du Tyrol en 1809, les passions diverses qui enflammaient le peuple, tous les détails enfin de ces sanglantes catastrophes, n’ont pas encore été bien clairement étudiés. Des opinions très différentes ont été proposées sur le rôle et l’intelligence du chef tyrolien. Le baron Hormayr, qui a pris, comme intendant de la contrée, une grande part aux événemens, a décrit avec enthousiasme, dans sa Vie d’André Hofer et dans ses Épisodes des guerres de délivrance, l’héroïsme populaire de l’année 1809 ; il n’accorde cependant qu’une très faible influence à André Hofer et le représente comme une nature médiocre. D’autres le glorifient jusqu’à le rendre méconnaissable, tandis que les habitans du Tyrol voient surtout en lui une réunion de qualités contraires dont la peinture exigerait beaucoup d’habileté et de souplesse. Lorsqu’un écrivain éminent, Charles Immermann, publia en 1828 sa Tragédie dans le Tyrol, les Tyroliens, assure-t-on, les vieillards qui avaient vu les combats de 1809, ne se reconnurent pas dans l’œuvre du poète. On regrettait surtout qu’André Hofer, ce bon et vaillant compagnon, ce mélange naïf d’héroïsme et de joyeuse humeur, eût subi une sorte de transfiguration qui en fait un personnage factice. Ce reproche, adressé, il y a vingt ans, à la généreuse tragédie d’Immermann, combien M. Auerbach le mérite davantage aujourd’hui Immermann avait fait d’André Hofer un Judas Macchabée, et son drame était tout frémissant de l’enthousiasme de la patrie. L’André Hofer de M. Auerbach n’est pas un hymne au patriotisme ; c’est une violente déclamation contre les souverains de l’Allemagne. Son héros est une victime de la lâcheté, de la trahison de l’empereur d’Autriche, et la morale de l’ouvrage est cet avertissement jeté aux nations germaniques : O peuple ! ne te dévoue plus qu’à toi-même ! Il y a certainement des parties pleines d’intérêt dans ce drame ; lorsque le brave aubergiste de Passeier, élu par ses compagnons au commandement général du Tyrol, lutte dans ses montagnes contre la puissance de Napoléon, lorsqu’il bat l’armée française et tient long-temps en échec l’impétueuse audace du duc de Dantzig, il montre parfois une grandeur singulière. Au moment où l’empereur d’Autriche lui ordonne de déposer les armes et de livrer le Tyrol à la France, la lutte entre la fidélité et le patriotisme est dramatiquement exprimée, et il est difficile de ne pas être ému, lorsque l’on voit ce vaillant homme, enfermé dans les casemates de Mantoue, marcher à la mort en bénissant le souverain qui récompense ainsi son héroïsme. L’émotion toutefois n’est-elle pas contrariée sans cesse par le but que se propose l’auteur ? Cette polémique irritée, qu’il est impossible de ne pas entendre gronder sourdement sous les inventions du poète, ne détruit-elle pas l’effet des meilleures scènes ? M. Auerbach nous représente dans André Hofer un sujet dévoué jusqu’à la duperie, un chrétien fervent jusqu’au fanatisme, et il semble s’écrier à chaque page : « Voilà où te mène ton dévouement, peuple d’Allemagne ; voilà les fruits de cette piété superstitieuse : tes vertus d’enfant t’inspirent un héroïsme sublime, et tu vas mourir dans les casemates ; sois homme enfin, relève ton front, et cesse de te sacrifier à tes idoles ! » Le temps est bien choisi, en vérité, pour un pamphlet de ce genre ! Au milieu de l’écroulement des croyances, quand toute autorité est ébranlée et que l’intérêt brutal remplace partout le dévouement, voilà une prédication bien opportune ! M. Auerbach a commis deux fautes singulièrement graves : publiciste, il a méconnu son temps ; artiste, il a abaissé la poésie.

Le théâtre allemand a besoin de grands efforts pour retrouver ses jours de gloire. Si la révolution de 1848 a donné aux théoriciens des espérances enthousiastes, elle a détourné les poètes de l’idéal, elle leur a suggéré des inspirations funestes. Les critiques prophétisent, dans le domaine du drame, la prochaine apparition d’une poésie supérieure, et c’est à ce moment même qu’un des plus habiles écrivains de l’Allemagne, retombant dans la vieille ornière, réduit le théâtre aux proportions du pamphlet. Les autres drames de l’hiver dernier, sans présenter les mêmes symptômes, n’offrent rien de vigoureux ou d’original, rien qui promette l’aurore de cette littérature nouvelle si complaisamment annoncée. À Vienne, le spirituel auteur de la République des bêtes, le poète qui dans ses deux comédies, le Majeur et l’Homme nouveau, raillait avec une bienveillante ironie les transformations révolutionnaires de l’Autriche, M. Bauernfeld, vient de faire représenter un drame dont Franz de Sikkingen est le héros. M. Bauernfeld est un humoriste trop ingénieux pour donner aux personnages de cette époque le langage et les mœurs qui leur conviennent. Les luttes de Franz de Sikkingen contre l’électeur de Trèves demandaient un peintre hardi. Ce défenseur des idées nouvelles qui faisait la guerre pour son propre compte à la féodalité du XVIe siècle, comme Ulric de Hutten et Goetz de Berlichingen, devait être reproduit avec la farouche énergie que développait dans les ames la fureur des guerres civiles et des passions religieuses. Il ne semble pas que M. Bauernfeld ait bien compris les exigences de son sujet. Il y a surtout dans son drame un certain Jacklein, chef de paysans, qui veut faire alliance avec Sikkingen, et qui, repoussé par lui, finit par être simplement son espion, en attendant que son tour vienne ; cette figure, qui devait jeter des éclairs, est peinte avec une singulière mollesse. Comment reconnaître dans ce paysan amoureux de la sœur de Sikkingen et parlant de l’amour en termes si purs le représentant de ces bandes affamées et furieuses qui vont bientôt donner en Allemagne le signal de l’extermination ? M. Charles Gutzkow a écrit, pour les fêtes de Goethe, une comédie historique empruntée aux Mémoires du grand poète. Pendant la guerre de sept ans, au moment de la bataille de Bergen, les Français occupaient Francfort, et le comte de Thorane, lieutenant du roi, habitait la maison du père de Goethe ; quand on apprit la victoire des Français, l’hôte du comte de Thorane ne cacha pas sa colère, et de là des scènes assez vives qui frappèrent singulièrement l’imagination de Goethe, alors tout enfant. C’est ce joli chapitre des Mémoires que M. Gutzkovv a porté sur la scène dans le Lieutenant du roi. La pièce est agréable ; n’y cherchez pas cependant le grand poète futur, ni même un progrès très marqué dans le talent de M. Gutzkow. Un écrivain dont le nom était peu connu, M. Otto, a fait jouer récemment au théâtre de Dresde un drame intitulé le Forestier, qui a obtenu un bruyant succès ; je crois qu’un examen impartial diminuerait de beaucoup les éloges accordés à cette œuvre et les espérances fondées sur l’avenir du poète. M. Otto a voulu peindre la lutte du droit naturel et de la loi. Cette pensée abstraite est figurée dans une fable énergique, émouvante, terrible, mais qui tient plus du mélodrame que de la vraie poésie. Ulrich, qui est forestier comme son père, son grand’père et ses aïeux l’ont été avant lui, est chassé par son patron. Celui-ci n’est autre qu’un ancien ami d’Ulrich, devenu à prix d’argent possesseur de la forêt ; mais Ulrich se croit le maître de la forêt où il est né, où il a passé sa vie, qui a été le seul objet de ses soins vigilans, et il n’est pas disposé à abandonner son droit. La lutte s’engage. Cependant le successeur d’Ulrich est tué par un braconnier ; le fils aîné d’Ulrich, André, est accusé du meurtre, puis le bruit de sa mort se répand, et Ulrich, sur un faux rapport, s’imagine que le fils du maître, fiancé à sa fille Marie, a assassiné son futur beau-frère André. Doublement furieux, et sans se donner le temps de savoir la vérité, il venge son enfant en abattant d’un coup de feu sa fille. Que devient, au milieu de ces atroces tueries, le drame annoncé par l’auteur ? La poésie de la forêt, les mœurs rudes de cette famille, les prétentions naïves d’Ulrich, forment dès le début un tableau où le charrue ne manque pas, et ouvrent avec intérêt la lutte qui se prépare : vaines promesses ! nous retombons de là dans le plus noir des mélodrames, dans un de ces cauchemars horribles comme l’Allemagne en a tant vu depuis le 24 Février de Zacharias Werner. Où est dans tout cela le poète prophétisé par la critique ? Où est le créateur de ce théâtre nouveau que les races du Nord doivent donner à l’Europe ?

Un résultat du moins qui semble produit par les catastrophes récentes, c’est qu’on cherche plus avidement que jamais les sujets historiques. Le drame bourgeois, pour lequel Lessing et Diderot ont si vivement combattu il y a un siècle, est destitué par les révolutions. Au milieu de ces cataclysmes où la main de Dieu apparaît, les imaginations les plus vulgaires sont ébranlées et soupçonnent la haute poésie ; les grandes infortunes consignées dans l’histoire cessent d’être un thème banal, elles ont un intérêt vivant. L’homme n’est ému que de ce qui le touche de près, s’écriaient Lessing et Diderot ; que nous font les aventures des héros ou des rois ? que nous importent les infortunes augustes ou les crimes grandioses ? Lessing et Diderot ont tort : les révolutions modernes ont renversé leur théorie, ou plutôt, si la théorie reste la même, la place des spectateurs est changée. Les nations, ces souveraines éprouvées par la colère céleste, s’intéressent désormais dans leurs misères aux catastrophes des personnages illustres ; n’espérez plus les amuser comme autrefois : avec les vulgarités bourgeoises que réclamaient les novateurs du dernier siècle. En Allemagne, c’est un fait digne de remarque, presque tous les drames de ces derniers temps sont empruntés à l’histoire. J’ai déjà cité le Franz de Sikkingen de M. Bauernfeld, l’André Hofer de M. Auerbach, le Robespierre de M. Griepenkerl ; je pourrais en citer beaucoup d’autres. M. Zahlhas a composé un Toussaint Louverture ; M. Ring, dans son drame les Genevois, a peint la lutte de Calvin et de Servet ; un jeune poète, M. Koberle, a essayé de représenter à la manière des chroniques de Shakspeare toute la vie d’Henri IV, depuis la ligue jusqu’au coup de couteau de Ravaillac. M. Glogau s’est attaqué à Arnaud de Brescia, M. Prechtler à Jeanne de Naples, M. Raupach à Mirabeau. Toutes ces tentatives, pour la plupart assez médiocres, n’en attestent pas moins le mouvement que je signale. Seulement ce n’est pas assez de rendre au théâtre sa dignité et sa grandeur ; le drame historique exige des qualités rares : l’amour de la justice joint à la vigueur de l’imagination, l’étude des passions humaines unie au plus vif sentiment de l’idéal. Dans cette malheureuse époque surtout, au milieu de nos agitations et de nos haines, le poète dramatique a une mission sérieuse, et, s’il touche à l’histoire sans être un moraliste sévère, il manque au premier de ses devoirs. La critique allemande oublie trop aujourd’hui ces impérieuses conditions ; à force de désirer la renaissance du théâtre, elle semble abdiquer son rôle : on dirait qu’elle craint de décourager les poètes, tant elle accueille chacune de leurs œuvres avec une complaisance banale. Il vaudrait mieux pourtant, dans l’intérêt même de ce théâtre si désiré, donner aux écrivains des conseils plus virils. Au lieu de vous amuser à des conjectures sur ce drame mystérieux, indéfinissable, spécialement réservé aux descendans d’Arminius, maintenez les règles invariables de l’art, expliquez les obligations nouvelles qu’imposent au poète les bouleversemens de la conscience publique.

On a remarqué dans ce tableau les trois directions qui se partagent la littérature allemande. Brusquement arrêtés d’abord ou follement séduits par les tumultes de 1848, les écrivains s’empressent de revenir aux travaux de l’intelligence ; seulement les uns, les plus sages, ont compris que l’influence de la révolution n’avait rien de bon à leur donner, et ils ont repris leur tâche au point même où ils l’avaient interrompue la veille ; d’autres ont subi cette influence sans le vouloir, et leurs écrits en portent la triste empreinte ; d’autres enfin l’ont recherchée, au grand détriment de leur talent et de leur inspiration. Il y a dans cette expérience une leçon manifeste. L’ancienne poésie allemande s’appliquait à vivre loin des événemens, à se développer en paix dans des régions sereines où les bruits de la terre n’arrivaient.pas ; la littérature nouvelle a réagi contre cette indifférence superbe, et des milliers de voix lui ont prêché le mépris de l’idéal pour l’enchaîner aux révolutions. Cette soumission servile aux clameurs de la rue ne vaut pas mieux que le quiétisme d’autrefois. Il existe une route large et sûre, également éloignée de ces deux abîmes : c’est celle où l’on s’avance librement au milieu de son siècle sans perdre de vue les régions supérieures. N’allez plus, dirai-je aux écrivains allemands, n’allez plus vous perdre dans le mysticisme ; apprenez à marcher sur la terre, réclamez votre part des émotions de la patrie, mais veillez sur vous, et, pour vous dédommager de votre apathie passée, gardez-vous de croire aux perfides promesses de l’esprit du mal. Nous connaissons trop bien désormais l’hypocrisie révolutionnaire. La démagogie promet l’organisation du travail, et elle ne sait que favoriser la fainéantise, encourager le désordre, substituer le brigandage aux patientes vertus qui fondent la prospérité des peuples. La démagogie parle de régénération, et elle n’a de force que pour exaspérer la mauvaise partie de notre être, pour déchaîner en nous la bête féroce. La démagogie proclame dans son patois la sainteté de l’idée, et elle n’est que la ruine de la culture intellectuelle, elle est la mort de la philosophie, de la poésie, des arts, de tout ce qui charme et purifie l’ame de l’homme. Opposons à ces mensonges le travail sincère, le développement du bien, le spectacle d’une société qui vit et qui porte librement tous ses fruits. Que chacun, dans sa sphère, accomplisse sa tâche. Dans un temps comme le nôtre, il n’y a pas de petite tâche ; se contenter de son rôle et s’y dévouer, c’est concourir plus qu’on ne pense au rétablissement de l’ordre général, au salut de tous. Un des plus tristes symptômes de la dissolution des sociétés, n’est-ce pas le déplacement de toutes les intelligences ? L’anarchie morale du XIXe siècle a contribué à ce déplacement dans des proportions effrayantes ; si nous voulons mettre fin à l’anarchie, commençons par nous réformer nous-mêmes. Au lieu de cette ambition malsaine qui pousse tout le monde hors de sa route, quand verrons-nous se propager le désir d’honorer chacun notre lot, si humble qu’il puisse être, par la constance et le sentiment du devoir ? Voilà les vraies vertus républicaines ; c’est pour cela sans doute que les prédicateurs de la démocratie n’en parlent guère. L’Allemagne a donné un bon exemple. Ses hommes d’état improvisés ont renoncé résolûment à leurs prétentions ; l’historien est revenu à ses patientes recherches, le philosophe a renoué le fil de ses méditations solitaires. Si leur rôle en est moins bruyant, tant mieux pour la politique et les lettres. C’est un penseur célèbre de la fin du XVIIIe siècle qui répétait souvent ces sages et profondes paroles : « Le bruit ne fait pas de bien, le bien ne fait pas de bruit. »

En félicitant un peuple qui s’empresse de rendre hommage aux travaux de la paix, nous ne voudrions pas, à Dieu ne plaise ! décourager les fermes esprits, les citoyens vraiment dignes de ce nom, qu’une préparation sérieuse appelle aux combats de la politique. On ne veut pas davantage conseiller à l’Allemagne ce spiritualisme dédaigneux qui s’est montré naguère si insensible à toutes les souffrances de la patrie. Entre l’indifférence coupable, si justement reprochée aux poètes romantiques, et ces sympathies passionnées, irréfléchies, qui introduisent la politique partout, il y a une mesure, celle que la vérité et le patriotisme indiquent. Avant les révolutions de mars 1848, tant que les peuples allemands réclamaient en vain une tribune libre, tant que la vie parlementaire n’était pas sincèrement organisée, les préoccupations publiques, ne trouvant pas à se produire sous une forme légale, faisaient irruption de mille côtés. Quand un peuple est mûr pour la conduite de ses destinées, ses impatiens désirs se font jour par toutes les issues ; cette fermentation sourde éclate partout où elle peut, dans le système du philosophe, dans la chaire du professeur, dans les inspirations du poète. De là cette littérature inquiète, fébrile, révolutionnaire, dont nous avons maintes fois signalé le péril. Aujourd’hui de tels envahissemens n’auraient plus d’excuse ; la littérature politique se développera régulièrement, elle ne nuira plus aux efforts désintéressés de l’intelligence, elle ne troublera plus les écrivains dans la poursuite du vrai et du beau. Les tribunes, si long-temps réclamées, sont ouvertes enfin aux aptitudes spéciales ; les lettres doivent être affranchies du joug de la politique par le même progrès qui a émancipé les peuples. Les lettres ! qui voudrait encore les renier ? Leur tâche n’est-elle pas assez belle, leur domaine assez grand, pour que les plus nobles esprits s’y enferment avec joie ? C’est à elles d’élever les ames vers les régions supérieures et de faire par la beauté morale l’éducation de la démocratie.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Schubart’s Leben in seinen Briefen (Vie de Schubart d’après ses Lettres), par M. David-Frédéric Strauss ; 2 vol. Berlin, 1849.
  2. Shakspeare, par Gervinus ; 4 volumes, Leipzig, Engelmann, 1849-1850.
  3. Geschichte des achtzehnten Jahrhunderts, etc (Histoire du XVIIIe et du XIXe, jusqu’à la chute de Napoléon), par M. Schlosser, Heidelberg, 1840.
  4. Neuf Livres de l’Histoire de la Prusse (Neun Bücher preussischer Geschichte), par M. Léopold Ranke ; 3 vol. Berlin, 1848 et 1849.
  5. Gottsched und seine Zeit (Gottsched et son Temps), par M. Danzel, privat-docent à l’université de Leipzig ; Leipzig, 1 vol. in-8°.
  6. Gottlob Ephraim Lessing, sein Leben und seine Werke (Lessing, sa Vie et ses Écrits), par M. Danzel, Iet vol. Leipzig, 1850.
  7. Edelmann’s Selbstbiographie (Autiobiographie d’Edelmann) publié par M. le docteur Klose ; 1 vol. Berlin, 1849.
  8. Studien zu Goethe’s Werken (Études sur les Œuvres de Goethe), par Henri Düntser ; 1 vol. Cologne, 1849.
  9. Das Bilderbuch aus meiner Knabenzeit (le Livre d’Images de mes années d’enfance), par Justinus Kerner ; 1 vol. Brunswick, 1849.
  10. Scènes de village de la forêt Boire, nouvelle série (Shwarzwalder Dorfgeschichten, neue Folge), par M. Berthold Auerbach ; Mannheim, 1849
  11. Prinz Louis-Ferdinand (le Prince Louis-Ferdinand), par Mlle Fanny Lewald ; 3 vol. Breslau.
  12. Les Républicains à Naples (Die Republikaner in Neapel), par Adolphe Stahr ; Berlin, 1849.
  13. Der Krieg um den Wald, von Moritz Hartmann ; Francfort, 1850.
  14. Andree Hofer, geschichtliches Trauerspiel, von Berthold Auerbach ; Leipzig, 1850.