La Loi de Lynch/1

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Amyot (p. 3-12).

I.

Le Jacal

Vers les trois heures du soir un cavalier revêtu du costume mexicain, suivait au galop les bords d’une rivière perdue, affluent du Rio Gila, dont les capricieux méandres lui faisaient faire des détours sans nombre.

Cet homme, tout en ayant constamment la main sur ses armes et l’œil au guet afin d’être prêt à tout événement, excitait son cheval du geste et de la voix, comme s’il eût eu hâte d’atteindre le but de son voyage.

Le vent soufflait avec violence, la chaleur était lourde, les cigales poussaient, sous les brins d’herbe qui les abritaient, leurs cris discordants ; les oiseaux décrivaient lentement de longs cercles au plus haut des airs, en jetant par intervalles des notes aiguës ; des nuages couleur de cuivre passaient incessamment sur le soleil dont les rayons blafards étaient sans force, enfin, tout présageait un orage terrible.

Le voyageur ne semblait rien voir ; courbé sur le cou de sa monture, les yeux ardemment fixés devant lui, il augmentait la rapidité de sa course sans tenir compte des larges gouttes de pluie qui tombaient déjà, et des sourds roulements d’un tonnerre lointain qui commençaient à se faire entendre.

Cependant cet homme aurait pu facilement, s’il l’avait voulu, s’abriter sous l’ombrage touffu des arbres centenaires d’une forêt vierge qu’il côtoyait depuis plus d’une heure, et laisser passer le plus fort de l’ouragan ; mais un grand intérêt le poussait sans doute en avant, car, tout en accélérant sa marche, il ne songeait même pas à ramener sur ses épaules les plis de son zarapé afin de se garantir de la pluie, et se contentait, à chaque bouffée de vent qui passait en sifflant au-dessus de lui, de porter sa main à son chapeau pour l’enfoncer sur sa tête, tout en répétant d’une voix saccadée à son cheval :

— En avant ! en avant !

Cependant, la rivière dont le voyageur suivait les bords se rétrécissait de plus en plus ; à un certain endroit, les rives étaient obstruées par un fouillis d’arbres, de halliers et de lianes entrelacées qui en cachaient complètement l’accès.

Arrivé à ce point, le voyageur s’arrêta.

Il mit pied à terre, inspecta avec soin les environs, prit son cheval par la bride et le conduisit dans un buisson touffu au milieu duquel il le cacha, en ayant soin, après lui avoir ôté le bossal afin qu’il pût paître à sa guise, de l’attacher avec le lasso au tronc d’un gros arbre.

— Reste ici, Negro, lui dit-il, en le flattant légèrement de la main, ne hennis pas, l’ennemi est proche, bientôt je serai de retour.

L’intelligent animal semblait comprendre les paroles que lui adressait son maître, il allongeait vers lui sa tête fine qu’il frottait contre sa poitrine.

— Bien, bien, Negro, à bientôt.

L’inconnu prit alors aux arçons, deux pistolets qu’il passa à sa ceinture, jeta sa carabine sur son épaule et s’éloigna à grands pas dans la direction de la rivière.

Il s’enfonça sans hésiter, dans les buissons qui bordaient la rivière, écartant avec soin les branches qui, à chaque pas, lui barraient le passage.

Arrivé sur le bord de l’eau, il s’arrêta un instant, pencha le corps en avant, sembla écouter, puis se redressa en murmurant.

— Personne, allons.

Alors il s’engagea sur un fourré de lianes entrelacées qui s’étendaient d’une rive à l’autre et formaient un pont naturel sur la rivière.

Ce pont si léger en apparence, était solide, et malgré le mouvement de va-et-vient continuel que lui imprimait la marche du voyageur, celui-ci le franchit en quelques secondes.

À peine avait-il atteint l’autre bord, qu’une jeune fille sortit d’un bouquet d’arbres qui la cachait.

— Enfin, dit-elle en accourant vers lui, oh ! j’avais peur que vous ne vinssiez pas, don Pablo.

— Ellen ! répondit le jeune homme en mettant son âme dans ses yeux, la mort seule pouvait m’arrêter.

Ce voyageur était don Pablo de Zarate, la jeune fille, Ellen, la fille du Cèdre-Rouge [1].

— Venez, fit-elle.

Le Mexicain la suivit.

Ils marchèrent ainsi pendant quelques instants sans échanger une parole.

Lorsqu’ils eurent dépassé les halliers qui bordaient la rivière, ils virent, à peu de distance devant eux, un misérable jacal qui s’élevait solitaire et triste adossé à un rocher.

— Voilà ma demeure, dit la jeune fille avec un sourire mélancolique.

Don Pablo soupira, mais ne répondit pas.

Ils continuèrent à marcher dans la direction du jacal, qu’ils atteignirent bientôt.

— Asseyez-vous, don Pablo, reprit la jeune fille en présentant à son compagnon un escabeau sur lequel celui-ci se laissa tomber, je suis seule, mon père et mes deux frères sont partis ce matin au lever du soleil.

— Vous n’avez pas peur, répondit don Pablo, de rester ainsi dans ce désert, exposée à des dangers sans nombre, si loin de tout secours ?

— Que puis-je y faire ? Cette vie n’a-t-elle pas toujours été la mienne ?

— Votre père s’éloigne-t-il souvent ainsi ?

— Depuis quelques jours seulement ; je ne sais ce qu’il redoute, mais lui et mes frères semblent tristes, préoccupés ; ils font de longues courses, et lorsqu’ils reviennent harassés de fatigue, les paroles qu’ils m’adressent sont rudes et brèves.

— Pauvre enfant ! dit don Pablo, la cause de ces longues courses, je puis vous la dire.

— Croyez-vous donc que je ne l’aie pas devinée ? reprit-elle ; non, non, l’horizon est trop sombre autour de nous pour que je ne sente pas l’orage qui gronde et va bientôt nous assaillir ; mais, reprit-elle avec effort, parlons de nous, les moments sont précieux ; qu’avez-vous fait ?

— Rien, répondit le jeune homme avec accablement ; toutes mes recherches ont été vaines.

— C’est étrange, murmura Ellen, cependant ce coffret ne peut être perdu.

— J’en suis convaincu comme vous ; mais entre les mains de qui est-il tombé ? voilà ce que je ne saurais dire.

La jeune fille réfléchissait.

— Quand vous êtes-vous aperçue de sa disparition ? reprit don Pablo au bout d’un instant.

— Quelques minutes à peine après la mort de Harry, effrayée par le bruit du combat et le fracas épouvantable du tremblement de terre, j’étais à demi folle ; cependant, je me rappelle une circonstance qui pourra sans doute nous mettre sur la voie.

— Parlez, Ellen, parlez ! et quoi qu’il faille faire, je le ferai.

La jeune fille le regarda un instant avec une expression indéfinissable ; elle se pencha vers lui, appuya la main sur son bras, et lui dit d’une voix douce comme un chant d’oiseau :

— Don Pablo, une explication franche et loyale est indispensable entre nous !

— Je ne vous comprends pas, Ellen, balbutia le jeune homme en baissant les yeux.

— Si, reprit-elle en souriant avec mélancolie, si, vous me comprenez, don Pablo ; mais peu importe, puisque vous feignez d’ignorer ce que je veux vous dire, je m’expliquerai de façon à ce qu’un malentendu ne soit plus possible entre nous.

— Parlez, Ellen, bien que je ne soupçonne pas votre intention, j’ai cependant le pressentiment d’un malheur.

— Oui, reprit-elle, vous avez raison, un malheur se cache effectivement sous ce que j’ai à vous dire, si vous ne consentez pas à m’accorder la grâce que j’implore de vous.

Don Pablo se leva.

— Pourquoi feindre plus longtemps ? puisque je ne puis obtenir que vous renonciez à votre projet, Ellen, cette explication que vous me demandez est inutile. Croyez-vous donc, continua-t-il, en marchant avec agitation dans le jacal, que je n’aie pas mille fois déjà envisagé sous toutes ses faces la position étrange dans laquelle nous nous trouvons ? la fatalité nous a poussés l’un vers l’autre par un de ces hasards qu’aucune sagesse humaine ne peut prévoir. Je vous aime, Ellen, je vous aime de toutes les forces de mon âme, vous, la fille de l’ennemi de ma famille, de l’homme dont les mains sont rouges encore du sang de ma sœur, qu’il a versé en l’assassinant froidement, de la façon la plus infâme ! Je sais cela, je tremble en songeant à mon amour qui, aux yeux prévenus du monde, peut sembler monstrueux ! Tout ce que vous me diriez, je me le suis maintes fois dit à moi-même ; mais une force irrésistible m’entraîne sur cette pente fatale. Volonté, raison, résolution, tout se brise devant l’espoir de vous apercevoir une minute, d’échanger avec vous quelques paroles ! Je vous aime, Ellen, à braver pour vous, parents, amis, famille, l’univers entier enfin ! le jour où, cet amour éclatant comme un coup de foudre aux yeux de tous, on voudra me contraindre à y renoncer.

Le jeune homme prononça ces paroles, l’œil étincelant, la voix brève et saccadée, en homme dont la résolution est immuable.

Ellen baissa la tête, deux larmes coulèrent lentement le long de ses joues pâlies.

— Vous pleurez ! s’écria-t-il, mon Dieu ! me serais-je trompé, ne m’aimeriez-vous pas ?

— Si je vous aime, don Pablo ! répondit-elle d’une voix profonde, oui, je vous aime plus que moi-même ; mais, hélas ! cet amour causera notre perte, une barrière infranchissable nous sépare.

— Peut-être ! s’écria-t-il avec élan ; non, Ellen, vous vous trompez, vous n’êtes pas, vous ne pouvez pas être la fille du Cèdre-Rouge. Oh ! ce coffret, ce coffret maudit, je donnerais la moitié du temps que Dieu m’accordera encore à vivre pour le retrouver. C’est dans ce coffret, j’en suis certain, que se trouvent les preuves que je cherche.

— Pourquoi nous bercer d’un fol espoir, don Pablo ? Moi-même j’ai cru trop légèrement à des paroles sans suite prononcées par le squatter et sa femme ; mes souvenirs d’enfance m’ont trompée, hélas ! cela n’est que trop certain ; j’en suis convaincue maintenant ; tout me le prouve : je suis bien réellement la fille de cet homme.

Don Pablo frappa du pied avec colère.

— Allons donc ! s’écria-t-il, cela est impossible, le vautour ne fait pas son nid avec la colombe, les démons ne peuvent enfanter avec des anges ! Non ! ce scélérat n’est pas votre père !… Écoutez, Ellen ; je n’ai aucune preuve de ce que j’avance ; tout semble, au contraire, me prouver que j’ai tort ; les apparences sont entièrement contre moi ; eh bien ! tout fou que cela paraisse, je suis sûr que j’ai raison, et que mon cœur ne me trompe pas lorsqu’il me dit que cet homme vous est étranger.

Ellen soupira.

Don Pablo reprit.

— Voyons, Ellen, voici l’heure à laquelle je dois vous quitter. Rester plus longtemps auprès de vous, compromettrait votre sûreté ; donnez-moi donc les renseignements que j’attends.

— À quoi bon ? murmura-t-elle avec découragement ; le coffret est perdu.

— Je ne suis pas de votre avis ; je crois, au contraire, qu’il est tombé entre les mains d’un homme qui a l’intention de s’en servir, dans quel but, je l’ignore ; mais je le saurai, soyez tranquille.

— Puisque vous l’exigez, écoutez-moi donc, don Pablo, bien que ce que j’ai à vous dire soit bien vague.

— Une lueur, quelque faible qu’elle soit, suffira pour me guider et peut-être me faire découvrir ce que je cherche.

— Dieu le veuille ! soupira-t-elle. Voici tout ce que je puis vous apprendre, et encore il me serait impossible d’assurer que je ne me suis pas trompée ; car, en ce moment, la frayeur troublait tellement mes sens, que je ne puis répondre d’avoir vu positivement ce que j’ai cru voir.

— Mais enfin…, dit le jeune homme avec impatience.

— Lorsque Harry fut tombé, frappé d’une balle, pendant qu’il se tordait dans les dernières convulsions de l’agonie, deux hommes étaient près de lui, l’un déjà blessé, Andrès Garote le ranchero, l’autre qui se pencha vivement sur son corps et sembla chercher dans ses vêtements.

— Celui-là, qui était-ce ?

— Fray Ambrosio ! Je crois même me souvenir qu’il s’éloigna du pauvre chasseur avec un mouvement de joie mal contenue et en cachant dans sa poitrine quelque chose que je ne pus distinguer.

— Nul doute, c’est lui qui s’est emparé du coffret.

— C’est probable, mais je ne saurais l’affirmer, j’étais, je vous le répète, mon ami, dans un état qui me mettait dans l’impossibilité de rien apercevoir clairement.

— Mais, dit don Pablo qui suivait son idée, qu’est devenu Fray Ambrosio ?

— Je ne le sais ; après le tremblement de terre, mon père et ses compagnons s’élancèrent dans des directions différentes, chacun cherchant son salut dans la fuite. Mon père, plus que tout autre, avait intérêt à faire perdre ses traces. Le moine nous quitta presque immédiatement ; depuis, je ne l’ai plus revu.

— Le Cèdre-Rouge n’en a pas parlé devant vous ?

— Jamais.

— C’est étrange ! N’importe, je vous jure, Ellen, que je le retrouverai, moi, dussé-je le poursuivre jusqu’en enfer ! C’est lui, c’est ce misérable qui s’est emparé du coffret.

— Don Pablo, dit la jeune fille en se levant, le soleil se couche, mon père et mes frères ne vont pas tarder à rentrer ; il faut nous séparer.

— Vous avez raison, Ellen, je vous quitte.

— Adieu, don Pablo, l’orage éclate, qui sait si vous arriverez sain et sauf au campement de vos amis ?

— Je l’espère, Ellen ; mais si vous me dites adieu, moi je vous réponds à revoir ; croyez-moi, chère enfant, ayez confiance en Dieu, lui seul sait lire dans les cœurs ; s’il a permis que nous nous aimions, c’est que cet amour doit faire notre bonheur.

En ce moment un éclair traversa les nuages et le tonnerre éclata avec fracas.

— Voilà l’ouragan ! s’écria la jeune fille ; partez ! partez ! au nom du ciel !

— Au revoir, ma bien-aimée, au revoir, dit le jeune homme en se précipitant hors du jacal ; ayez confiance en Dieu et en moi.

— Mon Dieu ! s’écria Ellen en tombant à genoux sur le sol, faites que mes pressentiments ne m’aient pas trompée, car je mourrais de désespoir !



  1. Voir le Chercheur de pistes et les Pirates des prairies.