La Loi de Lynch/2

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Amyot (p. 12-23).

II.

Dans la hutte.

Après le départ de don Pablo, la jeune fille demeura longtemps pensive, ne prêtant aucune attention aux bruits lugubres de l’orage qui faisait fureur, et aux rauques sifflements du vent dont chaque rafale ébranlait le misérable jacal et menaçait de l’enlever.

Ellen réfléchissait à sa conversation avec le Mexicain ; l’avenir lui apparaissait triste, sombre et chargé de douleurs.

Malgré tout ce que lui avait dit le jeune homme, l’espoir n’avait pas pénétré dans son cœur, elle se sentait entraînée malgré elle sur la pente d’un précipice où elle prévoyait qu’il lui faudrait rouler ; tout lui disait qu’une catastrophe était imminente et que bientôt la main de Dieu s’appesantirait terrible et implacable sur l’homme dont les crimes avaient lassé sa justice.

Vers le milieu de la nuit, un bruit de pas de chevaux se fit entendre, se rapprocha peu à peu, et plusieurs personnes s’arrêtèrent devant le jacal.

Ellen alluma une torche de bois-chandelle et ouvrit la porte.

Trois hommes entrèrent.

C’étaient le Cèdre-Rouge et ses deux fils Nathan et Sutter.

Depuis un mois environ, un changement inexplicable s’était opéré dans la façon d’agir et de parler du squatter.

Cet homme brutal, dont les lèvres minces étaient constamment crispées par un rire ironique, qui n’avait dans la bouche que des paroles railleuses et cruelles, qui ne rêvait que meurtre et pillage et auquel le remords était inconnu, cet homme était depuis quelque temps devenu triste, morose ; une inquiétude secrète semblait le dévorer ; parfois lorsqu’il ne se croyait pas observé, il jetait sur la jeune fille de longs regards d’une expression inexplicable, et poussait de profonds soupirs en hochant mélancoliquement la tête.

Ellen s’était aperçue de ce changement, qu’elle ne savait à quoi attribuer, et qui augmentait encore ses inquiétudes ; car, pour qu’une nature aussi énergique et aussi fortement trempée que celle du Cèdre-Rouge fut aussi gravement altérée, il fallait des raisons bien sérieuses.

Mais quelles étaient ces raisons ? voilà ce que cherchait vainement Ellen, sans que rien vînt jeter une étincelle lumineuse dans son esprit et donner un corps à ses soupçons.

Le squatter, autant que son éducation sauvage le lui permettait, avait toujours été comparativement bon pour elle, la traitant avec une espèce d’affection bourrue, et adoucissant autant que cela lui était possible le timbre rude de sa voix lorsqu’il lui adressait la parole.

Mais depuis le changement qui s’était opéré en lui, cette affection s’était changée en une véritable tendresse.

Il veillait avec sollicitude sur la jeune fille, cherchant continuellement à l’entourer de ce confortable et de ces mille riens qui plaisent tant aux femmes, qu’il est presque impossible de se procurer au désert, et dont pour cela le prix est double pour elles.

Heureux lorsqu’il voyait un léger sourire se jouer sur les lèvres de la pauvre enfant, dont il devinait les souffrances sans en connaître les causes secrètes, il l’examinait avec inquiétude lorsque son teint pâle et ses yeux rougis lui dénonçaient des insomnies et des larmes versées pendant son absence.

Cet homme, chez lequel tout sentiment tendre paraissait être mort, avait senti tout à coup battre son cœur sous la vibration d’une fibre secrète dont il avait toujours ignoré l’existence, il s’était malgré lui trouvé rattaché à l’humanité par la plus sainte des passions, l’amour paternel !

C’était quelque chose de grand et de terrible à la fois que l’affection de cet homme de sang pour cette frêle et délicate jeune fille.

Il y avait de la bête fauve jusque dans les caresses qu’il lui prodiguait : un composé étrange de la tendresse de la mère et de la jalousie du tigre.

Le Cèdre-Rouge ne vivait plus que pour sa fille et par sa fille. Avec l’affection lui était venue la pudeur, c’est-à-dire que, tout en continuant sa vie de brigandage, il feignait devant Ellen d’y avoir complètement renoncé, pour adopter l’existence des coureurs de bois et des chasseurs.

La jeune fille n’était qu’à moitié dupe de ce mensonge.

Mais que lui importait ?

Complètement absorbée par son amour, tout ce qui était en dehors lui devenait indifférent.

Le squatter et ses fils étaient tristes, ils paraissaient préoccupés en entrant dans le jacal.

Ils s’assirent sans prononcer une parole.

Ellen se hâta de placer sur la table les aliments que, pendant leur absence, elle avait préparé pour eux.

— Le souper est servi, dit-elle.

Les trois hommes s’approchèrent silencieusement de la table.

— Ne mangerez-vous pas avec nous, enfant, demanda le Cèdre-Rouge.

— Je n’ai pas faim, répondit-elle.

Le squatter et les deux jeunes gens commencèrent à manger.

— Hum ! fit Nathan, Ellen est difficile, elle préfère la cuisine mexicaine à la nôtre.

Ellen rougit sans répondre.

Le Cèdre-Rouge frappa du poing sur la table avec colère.

— Taisez-vous, s’écria-t-il, que vous importe que votre sœur mange ou ne mange pas, elle est libre de faire ce qui lui plaît ici, je suppose.

— Je ne dis pas le contraire, grogna Nathan, seulement elle semble affecter de ne jamais partager nos repas.

— Vous êtes un fils de louve ! Je vous répète que votre sœur est maîtresse ici et que nul n’a le droit de lui adresser d’observations.

Nathan baissa la tête avec mauvaise humeur et se mit à manger.

— Venez ici, enfant, reprit le Cèdre-Rouge en donnant à sa voix rauque toute la douceur dont elle était susceptible. Venez ici que je vous donne une bagatelle que j’ai apportée pour vous.

La jeune fille s’approcha.

Le Cèdre-Rouge sortit de sa poitrine une montre d’or attachée à une longue chaîne.

— Tenez, lui dit-il en la lui mettant au cou, je sais que depuis longtemps vous désirez une montre, en voici une que j’ai achetée à des voyageurs que nous avons rencontrés dans la prairie.

En prononçant ces paroles, malgré lui, le squatter se sentir rougir, car il mentait ; la montre avait été volée sur le corps d’une femme tuée par lui à l’attaque d’une caravane.

Ellen aperçut cette rougeur.

Elle prit la montre et la rendit au Cèdre-Rouge sans prononcer un mot.

— Que faites-vous, enfant, dit-il, étonné de ce refus auquel il était loin de s’attendre, pourquoi ne prenez-vous pas ce bijou que, je vous le répète, je me suis procuré exprès pour vous.

La jeune fille le regarda fixement, et d’une voix ferme elle lui répondit :

— Parce qu’il y a du sang sur cette montre, qu’elle est le produit d’un vol et peut-être d’un assassinat !

Le squatter pâlit ; par un geste instinctif il regarda la montre : effectivement une tache de sang se faisait voir sur la boîte.

Nathan éclata d’un rire grossier et strident.

— Bravo ! dit-il, bien vu ! la petite a, ma foi, deviné du premier coup, by God !

Le Cèdre-Rouge, qui avait baissé la tête au reproche de la jeune fille, se redressa comme si un serpent l’avait piqué.

— Oh ! je vous avais dit de vous taire ! s’écria-t-il avec fureur, et, saisissant l’escabeau sur lequel il était assis, il le lança à la tête de son fils.

Celui-ci évita le coup et dégaîna son couteau.

Une lutte était imminente.

Sutter, appuyé contre les parois du jacal, les bras croisés et la pipe à la bouche, se préparait avec un sourire ironique à demeurer spectateur du combat.

Ellen se jeta résolûment entre le squatter et son fils.

— Arrêtez ! s’écria-t-elle, arrêtez, au nom du ciel ! Eh quoi, Nathan, vous osez menacer votre père ! et vous, vous ne craignez pas de frapper votre fils premier-né ?

— Que le diable torde le cou à mon père ! répondit Nathan ; me prend-il donc pour un enfant ? ou bien croit-il que je sois d’humeur à supporter ses injures ? Vrai dieu ! nous sommes des bandits, nous autres ; notre seul droit est la force, nous n’en reconnaissons pas d’autre ; que le père me fasse des excuses, et je verrai si je dois lui pardonner !

— Des excuses à vous, chien ! s’écria le squatter ; et, bondissant comme un tigre, par un mouvement plus rapide que la pensée, il sauta sur le jeune homme, le saisit à la gorge et le renversa sous lui.

— Ah ! ah ! continua-t-il en lui appuyant le genou sur la poitrine, le vieux lion est bon encore ; ta vie est entre ses mains. Qu’en dis-tu ? joueras-tu encore avec moi ?

Nathan rugissait en se tordant comme un serpent pour échapper à l’étreinte qui le maîtrisait.

Enfin il reconnut son impuissance et s’avoua vaincu.

— C’est bon, dit-il, vous êtes plus fort que moi, vous pouvez me tuer.

— Non, dit Ellen, cela ne sera pas ; levez-vous, père, laissez Nathan libre ; et vous, frère, donnez-moi votre couteau ; une lutte pareille doit-elle exister entre un père et son fils ?

Elle se baissa et ramassa l’arme que le jeune homme avait laissé échapper.

Le Cèdre-Rouge se redressa.

— Que cela te serve de leçon, dit-il, et t’apprenne à être plus prudent à l’avenir.

Le jeune homme, froissé et honteux de sa chute, se rassit sans prononcer une parole.

Le squatter se tourna vers sa fille, et lui offrant une seconde fois le bijou :

— En voulez-vous ? lui demanda-t-il.

— Non, répondit-elle résolument.

— C’est bien.

Sans colère apparente, il laissa tomber la montre, et, appuyant le talon dessus, il l’écrasa et la réduisit en poussière.

Le reste du repas se passa sans incident.

Les trois hommes mangeaient avidement sans échanger une parole, servis par Ellen.

Quand les pipes furent allumées, la jeune fille voulut se retirer dans le compartiment qui lui servait de chambre à coucher.

— Arrêtez, enfant ! lui dit le Cèdre-Rouge ; j’ai à causer avec vous.

Ellen alla s’asseoir dans un coin du jacal et attendit.

Les trois hommes fumèrent assez longtemps sans parler.

Au-dehors, l’orage continuait toujours.

Enfin les jeunes gens secouèrent la cendre de leurs pipes et se levèrent.

— Ainsi, dit Nathan, c’est convenu !

— C’est convenu, répondit le Cèdre-Rouge.

— À quelle heure viendront-ils nous prendre ? demanda Sutter.

— Une heure avant le lever du soleil.

— C’est bon.

Les deux frères s’étendirent sur le sol, se roulèrent dans leurs fourrures et ne tardèrent pas à s’endormir.

Le Cèdre-Rouge demeura encore pendant quelques instants plongé dans ses réflexions. Ellen était toujours immobile.

Enfin il releva la tête.

— Approchez, enfant, lui dit-il.

Elle s’avança et se tint devant lui.

— Asseyez-vous auprès de moi.

— À quoi bon ? Parlez, mon père, je vous écoute, répondit-elle.

Le squatter était visiblement embarrassé, il ne savait comment entamer la conversation ; enfin, après quelques secondes d’hésitation :

— Vous souffrez, Ellen, lui dit-il.

La jeune fille sourit tristement.

— N’est-ce que depuis aujourd’hui que vous vous en êtes aperçu, mon père ? répondit-elle.

— Non, ma fille ; votre tristesse a déjà depuis longtemps été remarquée par moi. Vous n’êtes pas faite pour la vie du désert.

— C’est vrai, répondit-elle seulement.

— Nous allons quitter la prairie, reprit le Cèdre-Rouge.

Ellen tressaillit imperceptiblement.

— Bientôt ? demanda-t-elle.

— Aujourd’hui même ; dans quelques heures nous nous mettrons en route.

La jeune fille le regarda.

— Ainsi, dit-elle, nous nous rapprocherons des frontières civilisées ?

— Oui, fit-il avec une certaine émotion.

Elle sourit tristement.

— Pourquoi me tromper, mon père ? dit-elle.

— Que voulez-vous dire ? s’écria-t-il. Je ne vous comprends pas.

— Vous me comprenez fort bien au contraire, et mieux vaudrait m’expliquer franchement votre pensée que de chercher à me tromper dans un but que je ne puis deviner. Hélas ! continua-t-elle en soupirant, ne suis-je pas votre fille et ne dois-je pas subir les conséquences de la vie que vous vous êtes faite ?

Le squatter fronça les sourcils.

— Je crois que vos paroles renferment un blâme, répondit-il. La vie s’ouvre à peine pour vous, comment osez-vous juger les actions d’un homme ?

— Je ne juge rien, mon père. Comme vous me le dites, la vie s’ouvre à peine pour moi ; pourtant, quelque courte qu’ait été jusqu’à ce jour mon existence, elle n’a été qu’une longue souffrance.

— C’est vrai, pauvre enfant, dit doucement le squatter ; pardonnez-moi, je voudrais tant vous voir heureuse ! Hélas ! Dieu n’a pas béni mes efforts, tout ce que j’ai fait n’a été que pour vous.

— Ne dites pas cela, mon père, s’écria-t-elle vivement ; ne me faites pas ainsi moralement votre complice, ne me rendez pas responsable de vos crimes que j’exècre, car vous me pousseriez à désirer la mort !

— Ellen ! Ellen ! vous avez mal compris ce que je vous ai dit ; je n’ai jamais eu l’intention… fit-il avec embarras.

— Brisons là, reprit-elle ; nous allons partir, n’est-ce pas, mon père ? Notre retraite est découverte, il nous faut fuir ; c’est cela que vous vouliez m’apprendre, n’est-ce pas ?

— Oui, fit-il, c’est cela, quoique je ne devine pas comment vous avez pu le savoir.

— Peu importe, mon père. Et de quel côté nous dirigeons-nous ?

— Provisoirement nous nous enfoncerons dans la sierra de los Comanches.

— Afin que ceux qui nous poursuivent perdent notre piste ?

— Oui, pour cela et pour autre chose, ajouta-t-il à voix basse.

Mais, si bas qu’il eût parlé, Ellen l’avait entendu.

— Pourquoi encore ?

— Peu vous importe, enfant ; ceci me regarde seul.

— Vous vous trompez, mon père, fit-elle avec une certaine résolution ; du moment où je suis votre complice, je dois tout savoir. Qui sait ? ajouta-t-elle avec un sourire triste, peut-être vous donnerai-je un bon conseil.

— Je m’en passerai.

— Un mot seulement.

— Dites.

— Vous avez de nombreux ennemis, mon père.

— Hélas ! oui, fit-il avec insouciance.

— Quels sont ceux qui vous obligent à fuir aujourd’hui ?

— Le plus implacable de tous.

— Ah !

— Oui, don Miguel de Zarate.

— Celui dont vous avez lâchement assassiné la fille.

Le Cèdre-Rouge frappa du poing avec colère.

— Ellen ! s’écria-t-il.

— Connaissez-vous un autre mot qui soit plus vrai que celui-là ? fit-elle froidement.

Le bandit baissa la tête.

— Ainsi, reprit-elle, vous allez fuir, fuir encore, fuir toujours !

— Que faire ? murmura-t-il.

Ellen se pencha vers lui, posa sa main blanche et délicate sur son bras, et le regardant fixement :

— Quels sont les hommes qui, dans quelques heures, doivent vous rejoindre ? dit-elle.

— Fray Ambrosio, Andrès Garote, nos anciens amis, enfin.

— C’est juste, murmura la jeune fille avec un geste de dégoût, le danger commun vous rassemble. Eh bien, mon père, vos amis et vous, vous êtes tous des lâches.

À cette violente insulte que sa fille lui jetait froidement à la face, le squatter pâlit ; il se leva vivement.

— Taisez-vous ! s’écria-t-il avec colère.

— Le tigre, forcé dans sa tanière, se retourne contre les chasseurs, reprit la jeune fille sans s’émouvoir ; pourquoi ne suivez-vous pas son exemple ?

Un sourire sinistre crispa les coins de la bouche du squatter.

— J’ai mieux dans mon sac, dit-il avec un accent impossible à rendre.

La jeune fille le regarda un instant.

— Prenez garde ! lui dit-elle enfin d’une voix profonde, prenez garde ! la main de Dieu est sur vous, sa justice sera terrible.

Après avoir prononcé ces paroles, elle s’éloigna à pas lents et entra dans le compartiment qui lui servait de retraite.

Le bandit resta un instant accablé sous cet anathème ; mais bientôt il redressa la tête, haussa dédaigneusement les épaules et alla s’étendre aux côtés de ses fils en murmurant d’une voix sourde et ironique :

— Dieu !… est-ce qu’il existe ?

Bientôt on n’entendit plus d’autre bruit dans le jacal que celui produit par la respiration des trois hommes qui dormaient.

Ellen s’était remise en prières.

Au-dehors, l’orage redoublait de fureur.