La Loi de Lynch/11

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Amyot (p. 113-124).

XI.

Au coin d’un bois.

Le Cèdre-Rouge, emporté loin du champ de bataille par le galop furieux de son cheval qu’il n’avait même plus la force de gouverner, allait tout droit devant lui sans savoir quelle direction il suivait.

Chez cet homme jusqu’alors si ferme, d’une volonté si énergique, la pensée s’était voilée comme par enchantement ; la perte de son sang, les secousses réitérées que lui imprimait son cheval l’avaient plongé dans une atonie complète. S’il n’avait pas été aussi solidement attaché sur la selle, vingt fois il aurait été désarçonné.

Il allait les bras pendants, le corps penché sur le cou de son cheval, les yeux à demi fermés, sans avoir même la conscience de ce qui lui arrivait et ne cherchant pas à le savoir.

Secoué à droite, secoué à gauche, il regardait d’un œil sans intelligence fuir de chaque côté les arbres et les rochers, ne pensant plus, ne vivant plus que dans un songe horrible, en proie aux hallucinations les plus étranges et les plus dévergondées.

La nuit succéda au jour.

Le cheval continuait sa course, bondissant, comme un jaguar effrayé, par-dessus les obstacles qui s’opposaient à son passage, suivi à la piste par une troupe de coyotes hurlants, et cherchant vainement à se débarrasser du poids inerte qui l’obsédait.

Enfin, le cheval trébucha dans l’ombre et tomba sur le sol avec son fardeau en poussant un hennissement plaintif.

Le Cèdre-Rouge avait jusqu’à ce moment conservé, nous ne dirons pas la connaissance complète et lucide de la position dans laquelle il se trouvait, mais au moins une certaine conscience de la vie qui résidait encore en lui.

Lorsque le cheval épuisé tomba, le bandit sentit une vive douleur à la tête, et ce fut tout ; il s’évanouit en bégayant un blasphème, dernière protestation du misérable qui, jusqu’au dernier moment, niait la puissance du Dieu qui le frappait.

Combien de temps demeura-t-il dans cet état, il n’aurait su le dire.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, sous l’impression d’un sentiment de bien-être indéfinissable, le soleil brillait à travers les branches touffues des arbres de la forêt, et les oiseaux cachés sous le vert feuillage faisaient entendre leurs joyeux concerts.

Le Cèdre-Rouge poussa un soupir de soulagement et promena autour de lui un regard voilé. À quelques pas, son cheval était étendu mort.

Lui, il était assis, adossé au tronc d’un arbre. Agenouillée et penchée sur lui, Ellen suivait avec une anxieuse sollicitude les progrès de son retour à la vie.

— Oh ! oh ! murmura le bandit d’une voix rauque, j’existe donc encore !

— Oui, grâce à Dieu, mon père, répondit doucement Ellen.

Le bandit la regarda.

— Dieu ! dit-il, comme s’il se parlait à lui-même ; Dieu ! reprit-il avec un sourire sardonique.

— C’est lui qui vous a sauvé, mon père, fit la jeune fille.

— Enfant ! murmura le Cèdre-Rouge en passant la main gauche sur son front. Dieu n’est qu’un mot, ne m’en parlez jamais !

Ellen baissa la tête.

Cependant, avec le sentiment de la vie, la douleur était revenue.

— Oh ! que je souffre ! dit-il.

— Vous êtes dangereusement blessé, mon père. Hélas ! j’ai fait ce que j’ai pu pour vous soulager ; mais je ne suis qu’une pauvre fille ignorante, et peut-être les soins que je vous ai prodigués ne sont-ils pas ceux que votre état réclame.

Le Cèdre-Rouge tourna vers elle sa tête pâle, une expression de tendresse brillait dans ses yeux éteints.

— Vous m’aimez donc, vous ? dit-il.

— N’est-ce pas mon devoir, mon père ?

Le bandit ne répondit pas, le sourire que nous lui connaissons plissa les coins de ses lèvres violettes.

— Hélas ! depuis longtemps je vous cherche, mon père ; cette nuit, le hasard m’a fait vous retrouver.

— Oui, vous êtes une bonne fille, Ellen. Je n’ai plus que vous à présent ; mes fils, que sont-ils devenus ? je l’ignore. Oh ! fit-il avec un mouvement de rage, c’est ce misérable Ambrosio qui est cause de tout ; sans lui je serais encore au paso del Norte, dans les forêts dont je m’étais rendu maître.

— Ne pensez plus à cela, mon père ; votre état réclame le plus grand calme, tâchez de dormir quelques heures, le sommeil vous fera de bien.

— Dormir ! dit le bandit, est-ce que je dors, moi ? Oh ! non, fit-il avec un mouvement de répulsion ; c’est la veille que je veux, au contraire ; quand mes yeux se ferment, je vois… Oh ! non, non, pas de sommeil !…

Il n’acheva pas.

Ellen le regardait avec une pitié mêlée de terreur.

Le bandit, affaibli par la perte de son sang et la fièvre occasionnée par ses blessures, sentait en lui s’éveiller un sentiment qui jusqu’alors lui avait été inconnu : il avait peur.

Peut-être sa conscience évoquait-elle sourdement les remords cuisants de ses crimes.

Il y eut un long silence.

Ellen, attentive, suivait les mouvements du bandit, que la fièvre plongeait dans une espèce de somnolence et qui parfois tressaillait en poussant des cris inarticulés et jetant autour de lui des regards effarés.

Vers le soir, le bandit rouvrit les yeux et sembla se ranimer ; ses yeux étaient moins hagards, sa parole moins brève.

— Merci, enfant, lui dit-il, vous êtes une bonne créature ; où sommes-nous ici ?

— Je l’ignore, mon père, cette forêt est immense ; je vous le répète, c’est Dieu qui m’a guidée vers vous.

— Non, vous vous trompez, Ellen, répondit-il avec ce sourire sarcastique dont il avait l’habitude ; ce n’est pas Dieu qui vous a conduite ici ; c’est le démon, qui craignait de perdre un ami aussi dévoué que moi.

— Ne parlez pas ainsi, mon père, dit la jeune fille avec tristesse ; la nuit arrive rapidement, les ténèbres ne tarderont pas à nous envelopper ; laissez-moi au contraire prier pour que Dieu éloigne de nous pendant l’obscurité les dangers qui nous menacent.

— Enfant ! une nuit au fond des bois vous effraye-t-elle donc à ce point, nous dont toute la vie s’est écoulée au désert ? Allumez un feu de branches sèches pour éloigner les bêtes fauves, et placez près de moi mes pistolets ; ces précautions vaudront mieux, croyez-moi, que vos prières inutiles.

— Ne blasphémez pas, mon père, répondit vivement la jeune fille ; vous êtes blessé, presque mourant ; moi je suis faible et incapable de vous secourir efficacement ; notre existence est entre les mains de celui dont vous niez vainement la puissance ; lui seul, s’il le veut, peut nous sauver.

Le bandit éclata d’un rire sec et saccadé.

— Qu’il le fasse donc alors au nom du diable, s’écria-t-il, et je croirai en lui !

— Mon père, au nom du ciel, ne parlez pas ainsi, murmura la jeune fille avec douleur.

— Faites ce que je vous dis, sotte enfant, interrompit brutalement le squatter, et laissez-moi en repos.

Ellen se détourna pour essuyer les larmes que ces dures paroles lui causaient, et se leva tristement pour obéir au Cèdre-Rouge.

Celui-ci la suivit du regard.

— Allons, folle, lui dit-il en ricanant, consolez-vous, je n’ai pas voulu vous faire de peine.

La jeune fille rassembla toutes les branches sèches qu’elle put trouver, en fit un amas et y mit le feu. Bientôt le bois pétilla, et une longue et claire gerbe de flamme monta vers le ciel.

Elle prit dans les arçons les pistolets encore chargés du squatter et les plaça à portée de sa main, puis elle vint reprendre sa place à ses côtés.

Le Cèdre-Rouge sourit avec satisfaction.

— Là, dit-il, maintenant nous n’avons plus rien à redouter ; que les fauves viennent nous faire visite, nous les recevrons ; nous passerons la nuit tranquilles. Quant à demain, eh bien, ma foi, nous verrons !

Ellen, sans répondre, l’enveloppa le mieux qu’il lui fut possible dans les couvertures et les peaux qui étaient sur le cheval, afin de le garantir du froid.

Tant de soins et d’abnégation touchèrent le bandit.

— Et vous, Ellen, lui demanda-t-il, ne gardez-vous pas quelques-unes de ces peaux pour vous ?

— À quoi bon, mon père ? le feu me suffira, dit-elle avec douceur.

— Mais au moins mangez quelque chose, vous devez avoir faim ; car, si je ne me trompe, de toute la journée vous n’avez rien pris ?

— C’est vrai, mon père, mais je n’ai pas faim.

— Cela ne fait rien, reprit-il en insistant, un jeûne trop prolongé pourrait vous être nuisible ; je veux que vous mangiez.

— C’est inutile, mon père, répondit-elle avec hésitation.

— Mangez, je le veux, fît-il ; si ce n’est pour vous, que ce soit pour moi ; mangez la moindre des choses, afin de vous donner des forces ; nous ne savons pas ce qui nous attend dans quelques heures.

— Hélas ! je voudrais vous obéir, mon père, dit-elle en baissant les yeux, mais cela m’est impossible.

— Et pourquoi donc ? puisque je vous dis que je le veux.

— Parce que je n’ai rien à manger.

Cette parole tomba comme une massue sur la poitrine du bandit.

— Oh ! c’est affreux ! murmura-t-il ; pauvre enfant, pardonnez-moi ; Ellen, je suis un misérable, indigne d’un dévouement comme le vôtre.

— Calmez-vous, mon père, je vous en prie ; je n’ai pas faim ; je vous le répète, une nuit est bientôt passée, et demain, comme vous me l’avez dit, nous verrons ; mais d’ici là, j’en ai la conviction, Dieu nous viendra en aide.

— Dieu ? s’écria le squatter en grinçant des dents, encore ce mot !

— Dieu ! toujours Dieu ! mon père, répondit la jeune fille avec exaltation, l’œil étincelant et la lèvre frémissante ; Dieu, toujours, car, si indignes que nous soyons de sa pitié, il est bon ; il ne nous abandonnera peut-être pas.

— Comptez donc sur lui, folle que vous êtes, et dans deux jours vous serez morte.

— Non ! s’écria-t-elle avec joie, car il m’a entendue et nous envoie du secours !

Le bandit regarda et se laissa aller sur le sol en fermant les yeux et en murmurant d’une voix sourde ces mots qui depuis quelque temps montaient toujours de son cœur à ses lèvres par une force indépendante de sa volonté et qui le maîtrisait malgré lui :

— Dieu ! existerait-il donc ?

Terrible interrogation qu’il s’adressait sans cesse et à laquelle sa conscience bourrelée commençait à répondre au fond de son âme, dont le granit s’émiettait peu à peu sous les coups répétés du remords.

Mais Ellen ne remarqua pas l’état de prostration du Cèdre-Rouge ; elle s’était levée et élancée en avant, les bras étendus, criant aussi haut que sa voix le lui permettait :

— Au secours ! au secours !

La jeune fille avait cru, depuis quelques instants, entendre un certain bruissement dans le feuillage.

Ce bruit, d’abord éloigné et presque insaisissable, s’était rapidement approché ; bientôt des lueurs avaient brillé à travers les arbres, et les pas d’une nombreuse troupe de cavaliers avaient distinctement frappé son oreille.

En effet, à peine avait-elle fait quelques pas qu’elle se trouva en présence d’une dizaine d’Indiens à cheval, tenant des torches allumées et escortant deux personnes enveloppées de longs manteaux.

— Au secours ! au secours ! répéta Ellen en tombant à genoux, les bras étendus en avant.

Les cavaliers s’arrêtèrent.

L’un d’eux mit pied à terre et s’élança vers la jeune fille, à laquelle il prit les mains et qu’il obligea à se relever.

— Du secours pour qui, pauvre enfant ? lui dit-il d’une voix douce.

À l’accent plein de tendresse de l’étranger, elle sentit l’espoir rentrer dans son cœur.

— Oh ! murmura-t-elle avec joie, mon père est sauvé !

— Notre vie est entre les mains de Dieu, répondit avec onction l’étranger ; mais conduisez-moi près de votre père, et tout ce qu’un homme peut faire pour le secourir, je le ferai.

— C’est Dieu qui vous envoie ; soyez béni, mon père ! dit la jeune fille en lui baisant la main.

Dans le mouvement qu’il avait fait pour la relever le manteau de l’étranger s’était ouvert, la jeune fille avait reconnu un prêtre.

— Marchons, dit-il.

— Venez.

La jeune fille s’élança joyeuse en avant ; la petite troupe la suivit.

— Mon père ! mon père ! s’écria-t-elle en arrivant auprès du blessé, je savais bien que Dieu ne nous abandonnerait pas : je vous amène du secours !

En ce moment, les étrangers entrèrent dans la clairière où le bandit gisait étendu.

Les Indiens et le second personnage s’arrêtèrent à quelques pas en arrière. Quant au prêtre, il s’approcha vivement du Cèdre-Rouge, sur le corps duquel il se pencha.

Aux paroles de sa fille, le bandit avait ouvert les yeux ; il tourna la tête avec effort du côté où arrivait ce secours inespéré.

Soudain son visage, pâle déjà, se couvrit d’une teinte cadavéreuse ; ses yeux s’agrandirent et devinrent hagards, un frémissement convulsif agita ses membres et il retomba lourdement en arrière en murmurant avec épouvante :

— Oh !… le père Séraphin !

C’était effectivement le missionnaire ; sans paraître remarquer l’émotion du squatter, il lui saisit le bras pour lui tâter le pouls.

Le Cèdre-Rouge était évanoui. Mais Ellen avait entendu les paroles prononcées par son père ; sans en comprendre le sens, la jeune fille devina qu’un drame terrible était caché sous cette révélation.

— Mon père ! s’écria-t-elle avec douleur en tombant aux genoux du prêtre, mon père, ayez pitié de lui, ne l’abandonnez pas !

Le missionnaire sourit avec une expression de bonté ineffable.

— Ma fille, répondit-il doucement, je suis un ministre de Dieu, l’habit que je porte me commande l’oubli des injures : les prêtres n’ont pas d’ennemis, tous les hommes sont leurs frères ; rassurez-vous, non-seulement votre père a son corps à sauver, mais encore son âme. J’entreprendrai cette cure, et Dieu, qui a permis que je me trouve sur sa route, me donnera les forces nécessaires pour réussir.

— Oh ! merci, merci, mon père ! murmura la jeune fille en fondant en larmes.

— Ne me remerciez pas, pauvre enfant ; adressez à Dieu vos actions de grâce, car c’est lui seul qui a tout fait. Maintenant, laissez-moi m’occuper de ce malheureux qui souffre et dont l’état misérable réclame tous mes soins.

Et éloignant doucement la jeune fille, le père Séraphin ouvrit sa boîte à médicaments, qu’il prit au pommeau de sa selle, et se mit en devoir de panser le blessé.

Cependant les Indiens s’étaient rapprochés peu à peu.

Voyant ce dont il s’agissait, ils avaient mis pied à terre, afin de préparer le campement ; car ils prévoyaient que dans l’état où se trouvait le Cèdre-Rouge, le missionnaire passerait la nuit dans cet endroit.

Un campement de nuit est bientôt établi par les Indiens dans la prairie.

La personne qui accompagnait le père Séraphin était une femme d’un âge déjà fort avancé, mais dont les traits ennoblis par la vieillesse avaient une expression de bonté et de grandeur peu commune.

Dès qu’elle vit que le missionnaire se préparait à panser le blessé, elle s’approcha en lui disant d’une voix douce.

— Ne puis-je pas vous être bonne à quelque chose, mon père, et vous aider dans ce que vous allez entreprendre ? vous savez que j’ai hâte de faire mon apprentissage de garde-malade.

Ces paroles furent prononcées avec un accent de bonté indicible.

Le prêtre la regarda avec une expression sublime, et, lui prenant la main, il l’obligea à se pencher sur le corps du blessé toujours immobile.

— C’est Dieu qui a voulu que ce qui arrive en ce moment ait lieu, madame, lui dit-il ; à peine débarquée dans ce pays et entrée dans ce désert pour y chercher votre fils, le Tout-Puissant vous impose une tâche qui doit réjouir votre cœur en vous plaçant en face de cet homme.

— Que voulez-vous dire, mon père ? dit-elle avec étonnement.

— Mère de Valentin Guillois, reprit-il avec un accent rempli d’une majesté suprême, regardez bien cet homme, afin de le reconnaître plus tard ; c’est le Cèdre-Rouge, le malheureux dont je vous ai si souvent parlé, l’ennemi implacable de votre fils !

A cette révélation terrible, la pauvre femme fît un geste d’effroi ; mais surmontant, par un effort surhumain, le sentiment de répulsion qu’elle avait d’abord éprouvé :

— Peu importe, mon père ! répondit-elle d’une voix calme ; ce malheureux souffre, je le soignerai.

— Bien, madame ! répondit le prêtre avec émotion ; Dieu vous tiendra compte de cette abnégation évangélique.