La Loi de Lynch/12

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Amyot (p. 124-134).

XII.

Le Missionnaire.

Nous expliquerons en quelques mots par quel concours étrange de circonstances le père Séraphin, que depuis si longtemps nous avons perdu de vue, et la mère de Valentin Guillois, dont la noble figure n’a fait que passer dans ce récit [1], étaient si providentiellement arrivés au secours du Cèdre-Rouge.

Lorsque le missionnaire s’était séparé du Chercheur de pistes, il s’était rendu, ainsi qu’il en avait manifesté le désir, parmi les Indiens comanches, avec l’intention de leur prêcher l’Évangile, saint devoir que déjà depuis longtemps il avait commencé à mettre à exécution.

Le père Séraphin, par son caractère, la pureté de ses mœurs, s’était fait des amis de tous ces enfants de la nature, et comptait de nombreux prosélytes dans diverses tribus, surtout dans celle de l’Unicorne.

Le voyage était long et fatigant pour se rendre au village des Comanches ; les moyens de transport nuls, dans un pays désert, traversé seulement par les hordes nomades qui errent sans but dans ses vastes solitudes.

Le missionnaire cependant ne se rebuta pas ; trop faible pour monter à cheval, à cause de la blessure que peu de temps auparavant il avait reçue, blessure à peine cicatrisée, il avait bravement, comme les premiers Pères de l’Église, entrepris à pied ce voyage, qu’il est presque impossible d’accomplir à cheval.

Mais les forces humaines ont des bornes qu’elles ne peuvent franchir. Le père Séraphin, malgré son courage, fut obligé de convenir tacitement qu’il avait entrepris une tâche qu’il était trop faible pour mener à bien.

Un soir il était tombé épuisé par la fièvre et la fatigue sur le seuil d’une hutte d’Indiens qui l’avaient relevé et soigné.

Ces Indiens à demi civilisés, et chrétiens depuis longtemps, n’avaient pas souffert que dans l’état de délabrement où la santé du digne prêtre était réduite, il continuât son voyage ; bien plus, profitant de la fièvre qui l’abattait et le mettait dans l’impossibilité de se rendre compte de ce qui se passait autour de lui, ils l’avaient, à petites journées, transporté au Texas.

Lorsque le père Séraphin, grâce à sa jeunesse et à la force de sa constitution, avait enfin triomphé de la maladie qui, pendant un mois, l’avait cloué sur une couche de douleur, entre la vie et la mort, en proie à un délire continuel, son étonnement avait été grand de se trouver à Galveston, dans la maison même de l’évêque chef de la mission.

Le digne prélat, usant des pouvoirs spirituels que lui donnaient son caractère et son titre sur le missionnaire, avait exigé de celui-ci, non pas qu’il retournât au désert ; mais, au contraire, qu’il montât sur un navire en partance pour le Havre et qui n’attendait qu’un vent favorable pour appareiller.

Le père Séraphin n’avait obéi qu’avec douleur aux ordres de son supérieur ; il avait fallu que l’évêque lui prouvât que sa santé était presque perdue, que l’influence du sol natal pouvait seule la rétablir, pour qu’il se résignât à obéir et, ainsi qu’il le disait avec amertume, à fuir et abandonner son poste.

Le missionnaire partit donc, mais avec la ferme résolution de revenir aussitôt que cela lui serait possible.

La traversée de Galveston au Havre fut heureuse. Deux mois après son départ du Texas, le père Séraphin débarquait au Havre et posait le pied sur la terre natale, avec une émotion que ceux-là seuls qui ont longtemps erré en pays étranger pourront comprendre.

Puisque le hasard le ramenait en France, le missionnaire en profita pour se rendre auprès de sa famille qu’il n’espérait plus revoir et par laquelle il fut reçu avec des transports de joie d’autant plus grands, qu’elle non plus ne comptait pas sur son retour.

C’est que c’est une rude vie que celle de missionnaire ; ceux-là qui les ont vus à l’œuvre, dans le grand désert américain, peuvent seuls apprécier ce qu’il y a de sainte abnégation et de vrai courage dans le cœur de ces hommes si simples et si réellement bons, qui sacrifient leur vie, sans espoir de récompense possible, pour prêcher les Indiens. Presque toujours ils tombent, dans un coin ignoré de la prairie, victimes de leur dévouement ; ou bien, s’ils résistent pendant cinq ou six ans, ils reviennent dans leur patrie vieux avant l’âge, impotents, presque aveugles, accablés d’infirmités, contraints de traîner une vie misérable au milieu d’hommes qui les méconnaissent et le plus souvent les calomnient.

Le temps du père Séraphin était compté ; toutes les heures qu’il passait loin de ses chers Indiens, il se les reprochait comme un vol qu’il leur faisait. Il s’arracha des bras de ses parents et se hâta de retourner au Havre, afin de profiter de la première occasion qui se présenterait de s’embarquer pour le Texas.

Un soir qu’assis sur la plage, le père Séraphin contemplait la mer qui le séparait du but de sa vie, et songeait aux prosélytes qu’il avait laissés en Amérique et que, privés de sa présence, il tremblait de retrouver plongés dans leurs anciennes erreurs, il entendit auprès de lui des gémissements. Il leva la tête et vit à quelques pas une femme qui, agenouillée sur le sable, pleurait ; de temps en temps des mots entrecoupés s’échappaient de ses lèvres. Le père Séraphin s’émut de cette douleur ; il s’approcha et entendit ces mots : « Mon fils ! mon pauvre fils ! Mon Dieu, rendez-moi mon fils ! »

Cette femme avait le visage couvert de larmes ; elle tenait les yeux levés au ciel, une expression d’un profond désespoir était empreinte sur sa physionomie.

Le père Séraphin comprit avec l’instinct de son cœur qu’il y avait là une grande infortune à consoler, et, s’adressant à l’inconnue, il lui dit :

— Pauvre femme, que cherchez-vous ici ? Pourquoi pleurez-vous ?

— Hélas ! mon père, répondit-elle, j’ai perdu tout espoir d’être heureuse en ce monde.

— Qui sait, madame ? Contez-moi vos malheurs, Dieu est grand, peut-être me donnera-t-il le pouvoir de vous consoler.

— Vous avez raison, mon père. Dieu n’abandonne jamais les affligés, et c’est surtout lorsque l’espoir leur manque qu’il leur vient en aide.

— Parlez donc avec confiance.

L’inconnue reprit la parole d’une voix entrecoupée par l’émotion intérieure qu’elle éprouvait.

— Voilà plus de dix ans, dit-elle, que je suis séparée de mon fils. Hélas ! depuis qu’il est parti pour l’Amérique, malgré les démarches que j’ai tentées, je n’ai jamais pu avoir de ses nouvelles, savoir ce qu’il est devenu, s’il est mort ou vivant.

— Ainsi, jamais depuis l’époque dont vous parlez, aucun indice, aucun renseignement si faible qu’il soit n’est venu vous rassurer sur le sort de celui que vous pleurez.

— Hélas ! non, mon père, depuis que mon fils, le brave enfant, a voulu accompagner au Chili son frère de lait.

— Eh bien, interrompit le prêtre, au Chili on pourrait s’informer.

— Je l’ai fait, mon père.

— Et rien ?

— Pardonnez-moi, le frère de lait de mon fils est marié, propriétaire d’une grande fortune au Chili ; c’est à lui que je me suis adressé. Mon fils s’est séparé de lui un an environ après avoir quitté la France, sans lui révéler les raisons qui le forçaient à agir ainsi, et depuis, malgré toutes ses recherches pour le retrouver, jamais il n’en a entendu parler ; tout ce qu’il est parvenu à savoir, c’est qu’il s’était enfoncé dans les forêts vierges du grand Chaco, en compagnie de deux chefs indiens.

— Voilà qui est étrange, en effet, murmura le prêtre tout pensif.

— Le frère de lait de mon fils m’écrit souvent ; grâce à lui, je suis riche pour une femme de ma condition, habituée à vivre de peu. Dans chacune de ses lettres il m’engage à venir finir mes jours auprès de lui ; mais c’est mon fils, mon pauvre enfant que je veux revoir, c’est dans ses bras que je désirerais fermer les yeux. Hélas ! cette consolation ne me sera pas accordée. Oh ! mon père, vous ne pouvez vous imaginer quelle douleur c’est pour une mère de vivre seule, seule toujours loin du seul être qui rendait la joie à ses derniers jours. Quoiqu’il y ait dix ans que je ne l’ai vu, je me le représente, comme le jour où je l’ai quitté, jeune et fort, ne doutant de rien, alors qu’il m’embrassait en me quittant pour toujours, hélas !

En prononçant ces paroles la pauvre femme ne put retenir ses larmes et éclata en sanglots.

— Du courage ! la vie n’est qu’une longue épreuve ; vous qui avez tant souffert, peut-être Dieu, dont la bonté est infinie, vous réserve-t-il une joie suprême pour vos derniers jours.

— Hélas ! mon père, vous le savez, rien ne peut consoler une mère de l’absence de son fils ; son fils ! c’est sa chair, c’est son cœur ! Chaque navire qui arrive, je vais, je cours, je m’informe, et toujours, toujours le même silence !… Et pourtant, vous l’avouerai-je ? j’ai en moi quelque chose qui me dit qu’il n’est pas mort et que je le reverrai ; c’est comme un pressentiment secret dont je ne puis me rendre compte ; il me semble que si mon fils était mort, quelque chose se serait brisé dans mon cœur et que depuis longtemps déjà je n’existerais plus. Cet espoir me soutient, malgré moi il me donne la force de vivre.

— Vous êtes une mère véritablement selon l’Évangile, madame, je vous admire.

— Vous vous trompez, mon père ; je ne suis qu’une pauvre créature, bien simple et bien malheureuse ; je n’ai qu’un sentiment dans le cœur, mais ce sentiment le remplit tout entier : l’amour de mon enfant. Oh ! si je le voyais, ne serait-ce qu’une minute, il me semble que je mourrais heureuse ! Ainsi parfois, de loin en loin, un banquier m’écrit de me rendre chez lui et me remet de l’argent, tantôt de petites sommes, tantôt de plus fortes ; lorsque je lui demande d’où me vient cet argent, qui me l’envoie, cet homme me répond qu’il ne le sait pas lui-même, qu’un correspondant inconnu l’a chargé de me le remettre. Eh bien, mon père, chaque fois que je reçois de l’argent ainsi, je me figure qu’il me vient de mon fils, qu’il pense à moi, et je suis heureuse.

— N’en doutez pas, madame, c’est votre fils qui vous adresse cet argent.

— N’est-ce pas ? dit-elle avec un mouvement de joie. Eh bien, j’en suis tellement persuadée, que je n’y touche pas, je le garde ; toutes les sommes sont là, chez moi, intactes, dans l’ordre où je les ai reçues. Souvent, quand la douleur m’accable plus que de coutume, que le poids qui pèse sur mon cœur me paraît trop lourd et m’étouffe, je prends les pièces les unes après les autres, je les regarde, je les fais couler dans mes doigts en causant avec elles, et il me semble que mon fils me répond, qu’il me dit d’espérer, que je le reverrai, et je sens l’espoir rentrer dans mon âme. Oh ! vous devez me trouver bien folle, n’est-ce pas, mon père, de vous dire tout cela ? mais une mère, de qui peut-elle parler, si ce n’est de son fils ? À qui peut-elle penser, sinon à son fils ?

Le père Séraphin la regardait avec un attendrissement mêlé de respect. Tant de grandeur et de simplicité dans une femme d’une condition si ordinaire le subjuguaient, il sentait des larmes couler sur ses joues sans songer à les cacher.

— Oh ! sainte et noble créature, lui dit-il, espérez, espérez ! Dieu veille sur vous !

— Vous le croyez, vous aussi, n’est-ce pas, mon père ? Oh ! merci ! Tenez, vous ne m’avez rien appris, eh bien, pourtant, je me sens toute réconfortée de vous avoir vu, d’avoir laissé mon cœur déborder devant vous. C’est que vous êtes bon, vous avez compris ma douleur, car, vous aussi, vous avez souffert sans doute.

— Hélas ! madame, chacun de nous a sa croix à porter en ce monde ; heureux celui que son fardeau n’accable pas !

— Pardonnez-moi de vous avoir importuné de mes douleurs, mon père, dit-elle en se préparant à partir ; je vous remercie de vos bonnes paroles.

— Je n’ai rien à vous pardonner ; mais permettez-moi de vous adresser encore une question.

— Faites, mon père, je vous écoute.

— Je suis missionnaire. Depuis plusieurs années j’ai été envoyé en Amérique, dont j’ai parcouru dans tous les sens les immenses solitudes. J’ai vu bien des choses dans mes voyages, rencontré bien des individus. Qui sait ? peut-être, sans le connaître, me suis-je trouvé avec votre fils et pourrai-je vous donner enfin ces nouvelles que depuis si longtemps vous attendez vainement.

La pauvre mère lui lança un regard d’une expression indéfinissable et posa la main sur son cœur pour en contenir les battements précipités.

— Madame, Dieu dirige toutes nos actions, c’est lui qui a voulu notre rencontre sur cette plage ; cet espoir que vous avez perdu, je pourrai peut-être vous le rendre, Dieu ne fait rien sans but. Quel est le nom de votre fils ?

En ce moment, le père Séraphin avait l’air réellement inspiré, sa voix était imposante, ses yeux brillaient d’un feu clair et fascinateur.

— Mon père, mon père ! s’écria-t-elle haletante.

— Madame, reprit-il, quel est le nom de votre fils ?

— Valentin Guillois ! murmura la pauvre femme en se laissant tomber presque évanouie sur une pièce de bois abandonnée sur la plage.

— Oh ! s’écria le prêtre avec explosion, à genoux et remerciez Dieu ! Consolez-vous, pauvre mère ! votre fils existe.

Elle se redressa comme mue par un ressort et tomba à deux genoux en sanglotant et en tendant les bras vers celui qui, comme le Rédempteur à la mère de Lazare, lui avait annoncé la résurrection de son fils.

Mais c’en était trop pour elle ; cette mère, si forte contre la douleur, ne put résister à la joie : elle s’évanouit.

Le père Séraphin s’élança vers elle et la rappela à la vie.

Nous ne décrirons pas la scène qui suivit.

Huit jours plus tard, le missionnaire et la mère du chasseur s’embarquaient pour l’Amérique.

Pendant la traversée, le père Séraphin raconta dans les plus grands détails à sa compagne ce qui était arrivé à son fils pendant sa longue absence, les causes de son silence et le souvenir sacré et toujours vif qu’il avait gardé d’elle.

La pauvre mère écoutait, rayonnante de bonheur, ces récits qu’elle faisait sans cesse recommencer, car elle ne se lassait pas d’entendre parler de son fils.

Ils arrivèrent à Galveston.

Le missionnaire, redoutant avec raison pour elle les fatigues d’un voyage dans le désert, voulut l’engager à rester dans cette ville pour y attendre son fils.

À cette proposition, la mère secoua la tête.

— Non, dit-elle résolument, je ne suis pas venue jusqu’ici pour m’arrêter ; je veux passer auprès de lui les quelques jours qui me restent à vivre ; j’ai assez souffert pour être avare de mon bonheur et désirer ne pas en perdre une parcelle. Partons, mon père, menez-moi auprès de mon enfant.

Devant une volonté si fermement exprimée, le prêtre se trouva sans force, il ne se reconnut pas le droit d’insister plus longtemps ; seulement il tâcha d’éviter à sa compagne, autant que possible, les fatigues de la route.

Ils partirent donc de Galveston, se dirigeant à petites journées vers le Far West.

Sur la limite des contrées civilisées, le père Séraphin avait pris une escorte d’Indiens dévoués, afin de protéger sa compagne. Depuis six jours ils étaient entrés dans le désert, lorsque tout à coup Dieu les avait placés face à face avec le Cèdre-Rouge, mourant sans secours au fond d’une forêt vierge.


  1. Voir le Grand chef des Aucas, 2 vol. in-12. Amyot, éditeur.