La Loi de Lynch/15

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Amyot (p. 157-168).

XV.

La convalescence.

Le Cèdre-Rouge se rétablissait lentement, malgré les soins assidus que lui prodiguaient le père Séraphin, Ellen et la mère du chasseur.

La commotion morale reçue par le bandit, en se trouvant tout à coup face à face avec le missionnaire, avait été trop forte pour ne pas influer gravement sur le physique.

Cependant le squatter ne s’était pas démenti depuis le jour où, en revenant à la vie, il s’était humblement courbé devant l’homme de Dieu ; soit repentir sincère, soit rôle joué, il avait persévéré dans cette voie, à l’édification du missionnaire et des deux femmes, qui ne cessaient de remercier Dieu du fond du cœur d’un tel changement.

Dès qu’il lui fut possible de se lever et de faire quelques pas dans la grotte, le père Séraphin, qui redoutait toujours l’arrivée de Valentin, lui demanda quelles étaient ses intentions pour l’avenir et quel genre de vie il comptait adopter.

— Mon père, répondit le squatter, je vous appartiens désormais ; ce que vous me conseillerez, je le ferai ; seulement, je vous ferai observer que je suis une espèce de sauvage dont la vie tout entière s’est écoulée au désert. À quoi serai-je bon dans une ville, parmi des gens dont je ne comprendrai ni les habitudes, ni le caractère ?

— C’est vrai, dit le prêtre, et puis sans ressources comme vous l’êtes, vieux déjà et ignorant tout autre travail que celui des bois, vous ne feriez que traîner une existence misérable.

— Cela ne m’arrêterait pas, mon père, si cela devait être pour moi une expiation, mais j’ai trop offensé les hommes pour retourner au milieu d’eux ; c’est dans le désert que je dois vivre et mourir, tâchant de racheter par une vieillesse exempte de blâme les fautes et les crimes d’une jeunesse dont j’ai horreur.

— Je vous approuve, votre intention est bonne ; laissez-moi réfléchir quelques jours, et je verrai à vous procurer les moyens de vivre ainsi que vous l’entendez.

La conversation en était restée là.

Un mois s’écoula sans que le missionnaire, à part les instructions qu’il donnait au Cèdre-Rouge, fît aucune allusion à ce qui avait été dit entre eux.

Le squatter avait toujours montré à Ellen une certaine amitié brusque et hargneuse, si l’on peut se servir de cette expression, parfaitement en rapport avec la rudesse de son caractère inculte et grossier : mais depuis qu’il avait pu apprécier le dévouement complet de la jeune fille, l’abnégation dont elle avait fait preuve à son égard, une espèce de révolution s’était opérée en lui ; un sentiment nouveau s’était révélé dans son cœur, et il s’était pris à aimer cette charmante créature de toutes les forces de son âme.

Cet homme brutal s’adoucissait subitement à la vue de la jeune fille, un éclair de plaisir éclairait ses yeux fauves, et sa bouche, habituée à maudire, s’entr’ouvrait avec joie pour prononcer de douces paroles.

Souvent, assis sur le versant de la montagne, à peu de distance de la grotte, il causait avec elle des heures entières, prenant un plaisir infini à entendre le son mélodieux de cette voix dont jusqu’alors il avait ignoré les charmes.

Ellen, renfonçant ses douleurs dans son âme, feignait un enjouement qui était loin de son esprit, afin de ne pas attrister celui qu’elle considérait comme son père et qui paraissait si heureux de la voir joyeuse à ses côtés.

Certes, si quelqu’un avait en ce moment un ascendant quelconque sur l’esprit du vieux pirate et pouvait le ramener au bien, c’était Ellen.

Elle le savait et usait avec finesse de ce pouvoir qu’elle avait conquis pour tâcher de ramener entièrement au bien cet homme qui, jusque-là, n’avait été pour l’humanité qu’une espèce de génie du mal.

Un matin, au moment où le Cèdre-Rouge, presque entièrement guéri de ses blessures, faisait, appuyé sur le bras d’Ellen, sa promenade accoutumée, le père Séraphin, qui depuis deux jours était absent de la grotte, se présenta devant lui.

— Ah ! vous voilà, mon père ! dit le squatter en l’apercevant ; j’étais inquiet de ne pas vous voir, je suis heureux de votre retour.

— Comment vous trouvez-vous ? demanda le missionnaire.

— Bien ; je serais tout à fait guéri si mes forces étaient entièrement revenues, mais cela ne peut tarder, je l’espère.

— Tant mieux ! car si mon absence a été longue, vous en êtes un peu la cause.

— Comment cela ? fit le squatter avec curiosité.

— Vous savez que vous m’avez, il y a quelque temps, manifesté le désir de vivre dans la prairie.

— En effet.

— Ce qui, du reste, reprit le missionnaire, me semble beaucoup plus prudent de votre part, et vous donnera les moyens d’échapper aux poursuites de vos ennemis.

— Croyez, mon père, dit gravement le Cèdre-Rouge, que je n’ai nullement le désir d’échapper à ceux que j’ai offensés ; si ma mort pouvait racheter les crimes dont je me suis rendu coupable, je n’hésiterais pas à sacrifier ma vie en expiation à la vindicte publique.

— Je suis heureux, mon ami, de vous savoir dans ces bons sentiments, mais je crois que Dieu, qui ne veut dans aucun cas la mort du pécheur, sera plus satisfait de vous voir par une vie exemplaire réparer autant qu’il sera en vous le mal que vous avez fait.

— Je vous appartiens, mon père ; ce que vous me conseillerez sera un ordre pour moi, ordre que j’accomplirai avec bonheur. C’est surtout depuis que la Providence a permis que je vous rencontrasse que j’ai compris l’énormité de mes crimes. Hélas ! je n’en suis pas seul responsable : n’ayant jamais eu devant moi que de mauvais exemples, j’ignorais la différence du bien et du mal, je croyais que tous les hommes étaient méchants, et je n’agissais comme je le faisais que parce que je me croyais comme en état de légitime défense.

— Maintenant votre oreille s’est ouverte à la vérité, votre esprit commence à comprendre les sublimes préceptes de l’Évangile, votre route est toute tracée ; désormais vous n’avez plus qu’à persévérer dans la voie dans laquelle vous vous êtes si franchement engagé.

— Hélas ! murmura le squatter avec un soupir, je suis une créature si indigne de pardon que je crains que le Tout-Puissant ne me prenne pas en pitié.

— Ces paroles sont une offense à la Divinité, dit sévèrement le prêtre ; quelque coupable que soit le pécheur, il ne doit jamais désespérer de la clémence divine ; l’Évangile ne dit-il pas : Il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se sera repenti, que pour dix justes qui auront persévéré ?

— Excusez-moi, mon père.

— Voyons, reprit le missionnaire en changeant de ton, revenons à ce qui m’amène auprès de vous. Je vous ai fait construire à quelques lieues d’ici, dans une situation délicieuse, un jacal où vous pourrez habiter avec votre fille.

— Que vous êtes bon, mon père ! dit avec effusion le squatter, combien je vous dois de reconnaissance !

— Ne parlons pas de cela, je serai assez récompensé si je vous vois persévérer dans votre repentir.

— Oh ! mon père, croyez bien que je déteste et que j’ai horreur de ma vie passée.

— Je désire qu’il en soit toujours ainsi. Ce jacal, auquel je vous conduirai aussitôt que vous le désirerez, est situé dans une position qui le rend presque impossible à découvrir ; je l’ai muni moi-même des objets et des ustensiles nécessaires à votre existence ; vous trouverez de la nourriture pour quelques jours, des armes et de la poudre pour vous défendre si vous étiez attaqué par les bêtes féroces et vous livrer à la chasse. J’ai ajouté des filets, des trappes à castor, enfin toutes les choses nécessaires à un trappeur et à un chasseur.

— Oh ! que vous êtes bon, mon père ! dit Ellen avec des larmes de joie dans les yeux.

— Bah ! bah ! ne parlons pas de cela, reprit gaiement le missionnaire, je n’ai fait que mon devoir ; du reste, pour plus de sûreté et afin d’éviter toute espèce d’indiscrétion, je n’ai voulu indiquer le secret de votre retraite à personne ; le jacal a été construit par moi seul sans aide étrangère. Vous pouvez donc être certain que nul ne viendra vous troubler dans votre ermitage.

— Et quand pourrai-je me rendre au jacal, mon père ?

— Lorsque vous le désirerez ; tout est prêt.

— Ah ! si je ne craignais de vous paraître ingrat, je vous dirais tout de suite, mon père.

— Croyez-vous vos forces assez revenues pour faire un voyage d’une quinzaine de lieues ?

— Je me sens une force extraordinaire en ce moment, mon père.

— Venez donc alors ; car, si vous ne m’aviez vous-même fait cette proposition, j’avais l’intention de vous la faire moi-même.

— De sorte que tout est pour le mieux, n’est-ce pas ? et que vous n’êtes pas peiné de me voir mettre tant de hâte à me séparer de vous, mon père ?

— Nullement, rassurez-vous.

Tout en causant ainsi, nos trois personnages avaient descendu le versant de la montagne, sur lequel s’ouvrait la grotte, et étaient arrivés dans le ravin.

Trois chevaux sellés les attendaient, tenus en bride par un Indien.

— Dans le désert, dit le missionnaire, il est presque impossible, à cause des grandes distances que l’on a à parcourir, de se passer de chevaux ; vous me ferez donc le plaisir de garder ceux-ci.

— Mais, mon père, dit le squatter, c’est trop, c’est beaucoup trop ; vous me comblez, véritablement.

Le père Séraphin secoua la tête.

— Comprenez-moi bien, dit-il ; il entre dans tout ce que je fais pour vous beaucoup plus de calcul que vous ne le supposez.

— Oh ! fit le Cèdre-Rouge.

— Du calcul dans une bonne action ! s’écria Ellen avec incrédulité ; vous raillez, mon père.

— Non, mon enfant, je parle sérieusement, vous allez me comprendre : j’ai tâché de si bien arranger la vie de votre père, de le mettre si complètement à même de devenir un brave et honnête chasseur, qu’il lui soit impossible de trouver le plus léger prétexte pour retourner à ses anciennes erreurs, et que toute la faute soit de son côté s’il ne persévère pas dans la résolution qu’il a prise de s’amender.

— C’est vrai, répondit le Cèdre-Rouge. Eh bien, mon père, je vous remercie de ce calcul, qui me fait le plus heureux des hommes et me prouve que vous avez confiance en moi.

— Allons ! allons ! à cheval.

— Mais, dit Ellen, nous ne pouvons, il me semble, partir ainsi.

— C’est juste, appuya le squatter. Qu’est-ce que je fais donc, moi, où ai-je la tête ?

— Que voulez-vous dire ?

— Dame, il y a une personne qui a bien voulu vous aider dans les soins que vous m’avez prodigués, mon père ; la bonté de cette personne pour moi ne s’est pas démentie un instant ; je suis reconnaissant à ma fille de m’avoir fait songer à ne pas être ingrat envers elle et à ne pas quitter la grotte sans lui adresser l’expression de…

— C’est inutile, interrompit vivement le missionnaire ; cette dame est un peu souffrante en ce moment, elle m’a chargé de vous témoigner tout l’intérêt qu’elle vous porte et combien elle désire vous savoir à l’abri de tout danger.

Le Cèdre-Rouge et sa fille n’insistèrent pas ; ils comprirent que le missionnaire, pour des raisons particulières, désirait briser sur ce sujet ; ils se mirent en selle sans appuyer davantage sur une chose qui paraissait déplaire à leur bienfaiteur.

Le squatter ignorait que la femme qui l’avait soigné était la mère de Valentin Guillois, son ennemi mortel ; le père Séraphin avait fait promettre à Ellen de ne pas divulguer ce secret à son père, et la jeune fille l’avait tu sans chercher à découvrir les raisons du silence qui lui était imposé.

Poussée par la charité et la noblesse qui faisaient le fond de son caractère, la mère du chasseur, renfermant dans son cœur tous les sentiments de répulsion que lui inspirait le Cèdre-Rouge, l’avait, tant qu’il s’était trouvé en danger, soigné avec l’abnégation la plus complète et la plus dévouée ; mais, au fur et à mesure que le squatter était revenu à la santé et que ses soins s’étaient faits de moins en moins nécessaires, la digne femme s’était mise à l’écart et avait fini par ne plus voir le malade qu’à de longs intervalles.

Malgré elle, dans son âme, la mère l’avait emporté sur la chrétienne ; ce n’avait été qu’avec un frisson d’épouvante et un douloureux pressentiment qu’elle avait vu revenir à la vie celui qu’elle avait tant de raisons de considérer comme un ennemi.

D’un autre côté, elle ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir de la priver, par sa présence dans la grotte, de voir son fils à qui elle désirait tant être réunie ; aussi, lorsque le père Séraphin lui apprit le départ du squatter, elle reçut cette nouvelle avec un vif mouvement de joie, tout en le priant de la dispenser d’adieux qui ne sauraient que lui être pénibles.

Le père Séraphin y avait consenti, et nous avons vu comment il avait coupé court à la demande du squatter et de sa fille. Ils partirent.

Le Cèdre-Rouge respirait à pleins poumons ; c’était avec un bonheur indicible qu’il sentait l’air pur et frais du désert affluer à sa poitrine.

Il lui semblait renaître, il était libre de nouveau.

Le missionnaire l’examinait curieusement, analysant, à part lui, les sensations qu’éprouvait le squatter, et cherchant à établir sur ce qu’il voyait ses prévisions pour l’avenir.

Le Cèdre-Rouge comprit instinctivement qu’il était observé par son compagnon et, pour lui donner le change sur ses sentiments, il feignit de se laisser aller à haute voix à un enthousiasme et un besoin d’exprimer sa reconnaissance, dont une partie était vraie sans nul doute, mais qui cependant était trop bruyant pour ne pas être exagéré.

Le père Séraphin feignit de se laisser prendre à ce manège et continua pendant tout le voyage à causer gaiement.

Six heures environ après avoir quitté la grotte, on arriva au jacal.

C’était une charmante petite hutte en roseaux entrelacés divisée en plusieurs compartiments avec un corral derrière pour les chevaux.

Rien ne manquait ; cachée au fond d’une vallée d’un abord assez difficile, elle s’élevait sur la rive gauche d’un mince cours d’eau affluent du Gila.

Bref, la position de cette sauvage demeure était délicieuse, et rien n’était plus facile que de s’y trouver parfaitement heureux.

Lorsque les voyageurs eurent mis pied à terre et conduit leurs chevaux au corral, le père Séraphin visita avec ses deux protégés l’intérieur du jacal.

Tout était dans l’ordre qu’il avait dit, rien ne manquait, et si le confortable ne s’y trouvait pas, il y avait du moins plus que le strict nécessaire.

Ellen était ravie ; son père feignait peut-être de le paraître plus qu’il ne l’était en réalité.

Après avoir passé une heure à se promener d’un côté et d’un autre afin de tout voir, le père Séraphin prit congé du squatter et de sa fille.

— Déjà ! s’écria Ellen ; déjà vous nous quittez, mon père !

— Il le faut, mon enfant ; vous savez que mon temps ne m’appartient pas, répondit-il en montant sur son cheval que le squatter lui avait amené.

— Mais j’espère, dit le Cèdre-Rouge, que votre absence ne sera pas longue, mon père, et que vous vous souviendrez de ce jacal, où se trouvent deux personnes qui vous doivent tout.

— Je veux vous laisser libre de vos actions. Si je venais trop souvent, vous pourriez voir dans mes visites une espèce d’inquisition dont l’impression serait fâcheuse pour vous ; cependant je viendrai, n’en doutez pas.

— Vous ne viendrez jamais trop, mon père, dirent-ils tous deux en lui pressant et lui baisant les mains.

— Adieu, soyez heureux, reprit le missionnaire avec attendrissement ; vous savez où me trouver si vous avez besoin de consolation ou de secours. Venez, je serai toujours prêt à vous aider de tout mon pouvoir ; si peu que je sois, Dieu, j’en suis convaincu, bénira mes efforts. Adieu !

Après avoir prononcé ces mots, le missionnaire éperonna son cheval et s’éloigna au grand trot.

Le Cèdre-Rouge et sa fille le suivirent des yeux tant qu’ils purent l’apercevoir.

Lorsqu’il eut disparu enfin de l’autre côté de la rivière dans les fourrés de la prairie, ils poussèrent un soupir et entrèrent dans le jacal.

— Digne et sainte créature ! murmura le squatter en se laissant tomber sur une butaque. Oh ! je ne veux pas tromper l’espoir qu’il a fondé sur ma conversion !

Ce n’était donc pas une comédie que jouait le Cèdre-Rouge !