La Loi de Lynch/26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Amyot (p. 284-294).

XXVI.

Où Nathan se dessine.

Aussitôt qu’il eut disparu au regard de ses compagnons, Nathan s’arrêta.

Il n’était ni aussi insoucieux ni aussi rassuré qu’il avait voulu le paraître.

Dès qu’il fut seul, loin des regards de ceux qui auraient pu le railler, il se laissa sans contrainte aller à sa mauvaise humeur, et maudit le hasard qui le plaçait dans une position aussi précaire et aussi dangereuse.

Nathan, nous croyons l’avoir dit déjà ailleurs, était une espèce de géant taillé en hercule, doué d’une énergie et d’une férocité peu communes. Habitué depuis sa première enfance à la vie du désert et à ses sanglantes tragédies, il n’était pas homme à se désespérer et à se décourager facilement ; sans pitié pour lui-même comme pour les autres, il acceptait parfaitement les conséquences de la situation dans laquelle il se trouvait souvent, et, le cas échéant, il était résolu à lutter jusqu’au dernier soupir pour défendre sa chevelure.

Mais, en ce moment, ce n’était pas sa position en elle-même qui l’inquiétait. Cent fois, en parcourant les prairies, il s’était vu entouré d’autant de dangers ; mais jusqu’alors, s’il avait risqué sa vie, toujours il l’avait fait dans un but qu’il connaissait parfaitement, avec la perspective, soit prochaine, soit éloignée, d’un bénéfice quelconque ; et cette fois, il se considérait comme obéissant à une volonté qu’il ignorait, dans un but qu’il ne comprenait pas, et pour des intérêts qui n’étaient pas les siens.

Aussi maugréait-il contre son père, contre Fray Ambrosio et contre lui-même, de s’être ainsi fourré dans un guêpier d’où il ne savait comment sortir.

La dernière recommandation du Cèdre-Rouge était inutile ; Nathan ne se souciait nullement de laisser découvrir ses traces ; il usait de tous les moyens que son intelligence lui suggérait pour les cacher aux regards les plus clairvoyants, ne faisant un pas qu’après s’être bien convaincu que la trace du précédent avait disparu.

Après de mûres réflexions, il avait ainsi résumé ses pensées :

— Ma foi, tant pis pour eux, chacun pour soi ! Si je perds ma chevelure, ils ne me la rendront pas. Je veux donc la défendre de mon mieux ; qu’ils fassent comme ils pourront : quant à moi, je dois chercher à me tirer d’affaire comme je le pourrai.

Ces quelques paroles prononcées à voix haute, suivant l’habitude des gens accoutumés à vivre seuls, Nathan avait fait ce mouvement imperceptible des épaules qui, dans toutes les langues, signifie : Arrive que pourra ! Et après avoir minutieusement visité le canon et la batterie de son rifle, il s’était remis en route.

Les Européens, habitués aux horizons du vieux monde, aux routes macadamisées bordées de riantes maisons et parcourues sans cesse dans tous les sens, ne pourront, même approximativement, se faire une idée juste de la position d’un homme seul dans cet océan de verdure nommé le Far West, se sentant surveillé par des regards invisibles et se sachant traqué comme une bête fauve.

Un homme, si brave qu’il soit, si habitué qu’il puisse être à la vie aventureuse du désert, frémit et se sent bien faible lorsqu’il jette autour de lui un regard interrogateur et qu’il se voit si petit au milieu de l’immensité qui l’environne.

Au désert, si l’on veut aller au nord, il faut marcher vers le sud, faire attention de ne pas froisser les feuilles sur lesquelles on marche, de ne pas casser les branches qui barrent le passage, et surtout de ne pas faire crier sous ses pieds les sables ou les cailloux du chemin.

Tous les bruits du désert sont connus, expliqués, commentés par les Peaux-Rouges ; en prêtant l’oreille quelques secondes, ils vous disent si l’animal dont le pas résonne sourdement au loin est un cheval, un ours, un bison, un élan ou une antilope.

Un caillou roulant sur la pente d’un ravin suffit pour dénoncer un rôdeur.

Quelques gouttes d’eau répandues sur les bords d’un gué révèlent clairement le passage de plusieurs voyageurs.

Un mouvement insolite dans les hautes herbes dénonce un espion aux aguets.

Tout enfin, depuis le brin d’herbe flétri jusqu’au bison qui dresse subitement l’oreille en broutant, et l’asshalte qui bondit, effaré sans cause apparente, tout dans le désert sert de livre à l’Indien pour lire le passage d’un ami ou d’un ennemi et le mettre sur ses traces, quand même le premier serait éloigné du second de cent lieues.

Les hommes qui vivent dans ces contrées, où la vie matérielle est tout, acquièrent une perfection de certains organes qui semble incroyable : la vue et l’ouïe surtout se sont développées chez eux dans des proportions énormes ; ce qui, joint à une agilité extrême, un courage à toute épreuve, soutenu par des muscles et des nerfs d’une vigueur hors de toutes proportions, en fait de redoutables adversaires.

En sus de ce que nous avons dit, il faut ajouter la ruse et la trahison qui ne vont jamais l’une sans l’autre, et sont les deux grands moyens que les Indiens emploient pour s’emparer de leurs ennemis, qu’ils n’attaquent jamais en face, mais toujours par surprise.

La nécessité est la loi suprême du Peau-Rouge il y sacrifie tout ; et, comme toutes les natures incomplètes ou développées illogiquement, il n’admet que les qualités physiques, faisant peu ou point de cas de vertus dont il n’a pas besoin, et qui au contraire lui nuiraient dans la vie qu’il mène.

Nathan était lui-même presque un Peau-Rouge ; à de longs intervalles seulement il avait, pour quelques jours à peine, stationné dans les villes de l’Union américaine. Il ne connaissait donc de la vie que ce que lui en avait appris le désert ; cette éducation en vaut bien une autre, lorsque les instincts de celui qui la reçoit sont bons, parce qu’il peut faire un choix dans ses sensations, prendre ce qui est noble et généreux, et mettre de côté ce qui est mauvais.

Malheureusement Nathan n’avait eu d’autre professeur de morale que son père, il avait été habitué de bonne heure à voir les choses au point de vue de l’auteur de ses jours, c’est-à-dire au pire de tous ; si bien qu’avec l’âge, les préceptes qu’il avait reçus avaient si bien fructifié, qu’il était devenu le véritable type de l’homme civilisé devenu sauvage : la plus hideuse transformation de l’espèce qui se puisse imaginer. Nathan n’aimait rien, ne croyait à rien et ne respectait rien. Une seule personne avait sur lui une certaine influence : cette personne était Ellen ; mais en ce moment elle ne se trouvait pas près de lui.

Le jeune homme marcha ainsi assez longtemps sans rien apercevoir qui pût lui donner à soupçonner l’approche d’un danger quelconque.

Cependant cette sécurité factice ne le faisait pas se relâcher de ses précautions, au contraire.

Tout en s’avançant, le canon du rifle en avant, le corps penché et l’oreille tendue au moindre bruit, tandis que ses yeux de chacal fouillaient les buissons et les halliers, il réfléchissait, et plus il allait, plus ses réflexions devenaient sombres.

La raison en était simple : il se savait entouré d’ennemis implacables, surveillé par des espions nombreux, clairvoyants surtout, et rien ne venait troubler le calme de la prairie. Tout paraissait être dans l’état ordinaire ; il était impossible de s’apercevoir du moindre mouvement suspect dans les herbes ou dans les broussailles.

Ce calme était trop profond pour être naturel.

Nathan ne se laissait pas prendre à cette tranquillité factice.

— Hum ! disait-il à part lui, tout à l’heure nous allons avoir à en découdre, cela est certain ; le diable soit de ces brutes de Peaux-Rouges qui ne veulent pas donner signe de vie ! Je marche à l’aveuglette sans savoir où je vais, je suis convaincu que je vais tomber dans quelque chausse-trappe tendue sous mes pas par ces misérables et dont il me sera impossible de me dépêtrer.

Nathan continua à marcher jusque vers dix heures du matin. À ce moment, comme il se sentait en appétit et que ses jambes commençaient à se fatiguer, il résolut, coûte que coûte, à faire une halte de quelques instants, afin de manger une bouchée et de prendre un peu de repos.

Machinalement il regarda autour de lui afin de choisir un endroit commode pour la halte qu’il se proposait de faire.

Soudain il fit un brusque mouvement de surprise en épaulant son rifle et en se dissimulant vivement derrière un énorme mélèze.

Il avait aperçu, à cinquante pas au plus du lieu où il se trouvait, un Indien nonchalamment accroupi sur le sol et mangeant paisiblement un peu de pennekaun.

La première émotion passée, Nathan examina attentivement l’Indien.

C’était un homme d’une trentaine d’années au plus ; il ne portait pas le costume des guerriers ; la plume de chat-huant fichée dans son épaisse chevelure, au-dessus de l’oreille droite, le faisait connaître pour un Indien nez-percé.

L’aventurier le considéra pendant un assez long espace de temps sans savoir à quel parti s’arrêter ; enfin il rejeta son rifle sur l’épaule, quitta son embuscade, et s’approcha à grands pas de l’Indien.

Celui-ci l’avait aperçu probablement, bien qu’il ne parût pas s’inquiéter de sa présence et qu’il continuât à manger tranquillement.

Arrivé à une dizaine de pas du Nez-Percé, l’Américain s’arrêta.

— Je salue mon frère, dit-il en élevant la voix et en déployant son zarapè en signe de paix ; que le Wacondah lui donne une bonne chasse !

— Je remercie mon frère la face pâle, répondit l’Indien en levant la tête, il est le bien-venu ; j’ai encore deux poignées de pennekaun, et il y a place pour lui à mon foyer.

Nathan s’approcha, et, sans plus de cérémonies, il s’accroupit auprès de sou nouvel ami, qui partagea fraternellement ses provisions avec lui, mais sans lui adresser une question.

Les Peaux-Rouges considèrent comme une grande inconvenance d’adresser à leurs hôtes des questions quelles qu’elles soient, lorsque ceux-ci ne les encouragent pas à le faire.

Après avoir mangé, le Nez-Percé alluma une pipe indienne, manœuvre qui fut immédiatement imitée par l’Américain.

Les deux hommes restèrent ainsi à s’envoyer, silencieux comme des souches, réciproquement des bouffées de fumée au visage. Lorsque le Nez-Percé eut fini son calumet, il en secoua la cendre sur le pouce et passa le tuyau à sa ceinture, puis il appuya les coudes sur les genoux, la tête dans la paume des mains, et, fermant les yeux à demi, il se plongea dans cet état de béatitude extatique que les Italiens nomment il dolce far niente, les Turcs le kief, paume des mains, et qui n’a pas d’équivalent en français.

Nathan bourra sa pipe une seconde fois, l’alluma, et, se tournant vers son compagnon :

— Mon frère est un chef ? lui demanda-t-il.

L’Indien releva la tête.

— Non, répondit-il avec un sourire d’orgueil, je suis un des maîtres de la grande médecine.

Nathan s’inclina avec respect.

— Je comprends, dit-il, mon frère est un de ces hommes sages que les Peaux-Rouges nomment les ahcum (médecin).

— Je suis aussi balam (sorcier), répondit le Nez-Percé.

— Oh ! oh ! fit l’Américain ; eh quoi ! mon frère est un des ministres de la nim-coe (grande tortue) ?

— Oui, répondit-il, nous commandons aux ahbop (caciques) et aux ahlabal (guerriers) ; ils n’agissent que d’après nos ordres.

— Je le sais ; mon père a beaucoup de science, son pouvoir s’étend sur toute la terre.

Le Nez-Percé sourit avec condescendance à ces éloges, et, montrant un léger bâton garni de plumes de couleurs éclatantes et de grelots qu’il tenait à la main droite :

— Ce mulbache est une arme plus redoutable que le tonnerre des blancs, dit-il ; partout il me fait craindre et respecter.

Un sourire sinistre contracta pour une seconde les lèvres de l’Américain.

— Mon frère rejoint sa nation ? reprit-il.

— Non, fit l’Indien en secouant la tête, je suis attendu au tinamit (village) des Apaches Bisons, qui ont besoin de mes conseils et de ma médecine, afin d’entreprendre sous de bons auspices une grande expédition qu’ils méditent en ce moment. Mon frère me pardonnera donc de le quitter, il me faut arriver ce soir même au but de mon voyage.

— Je ne quitterai pas mon frère rouge, répondit Nathan, s’il veut me le permettre ; je marcherai dans ses mocassins, mes pas ont la même direction que ceux de mon frère.

— J’accepte avec joie la proposition de mon frère, nous partirons donc.

— Partons, fit l’Américain.

Après s’être levé et avoir rajusté son vêtement, l’Indien se baissa pour prendre un léger paquet renfermant probablement son mince bagage de voyage.

Nathan profita du moment ; d’un geste prompt comme l’éclair, il dégaina son couteau et l’enfonça jusqu’au manche entre les deux épaules de l’Indien.

Le malheureux poussa un cri étouffé, étendit les bras et tomba roide mort.

L’Américain retira flegmatiquement son couteau de l’horrible blessure, l’essuya dans l’herbe et le repassa à sa ceinture.

— Hum ! fit-il en ricanant, voilà un pauvre diable de sorcier qui n’en savait pas long ; voyons si je serai plus fort que lui.

Tout en causant avec le Peau-Rouge, qu’il n’avait pas d’abord l’intention de tuer, et dont il voulait seulement se faire une sauvegarde, une idée subite avait traversé sa pensée.

Cette idée, qui semblera de prime-abord extraordinaire, sourit au bandit, à cause de l’audace et de la témérité quelle exigeait pour être convenablement mise à exécution et surtout pour réussir.

Il s’agissait simplement d’endosser le costume du sorcier et de se faire passer pour lui auprès des Peaux-Rouges.

Depuis longtemps au fait des habitudes et des coutumes indiennes, Nathan ne doutait pas qu’il parvînt à jouer ce rôle difficile avec toute la perfection nécessaire pour tromper des yeux même plus clairvoyants que ceux des Indiens.

Après s’être assuré que sa victime ne donnait plus signe de vie, Nathan commença à la dépouiller de ses vêtements, qu’il endossait au fur et à mesure à la place des siens.

Lorsque ce premier changement fut opéré, il fouilla dans le paquet du sorcier, en tira un miroir, des vessies remplies, les unes de vermillon, les autres d’une espèce de peinture noirâtre, et, avec de petits morceaux de bois, il se fit sur le visage, qu’il avait d’abord enduit d’une couleur imitant parfaitement le teint des Peaux-Rouges, les dessins bizarres qui se trouvaient sur la figure du sorcier ; cette imitation était parfaite ; du visage il passa au corps, puis il attacha ses cheveux et y planta les deux plumes de chat-huant.

Bien des fois, lorsque avec son père il allait à la chasse aux chevelures, Nathan s’était déguisé en Indien ; aussi, cette fois, au bout de quelques instants la métamorphose était-elle complète.

— Il ne faut pas qu’on retrouve cette charogne, dit-il.

Chargeant alors le corps sur son dos, il le fit rouler au fond d’un précipice inaccessible.

— Hum ! voilà qui est fait, reprit-il en riant ; si les Apaches ne sont pas satisfaits du grand médecin qui leur arrive, ils seront difficiles.

Comme il ne voulait pas perdre ses habits, il les cacha dans le paquet de l’Indien, qu’il passa dans le canon de son rifle ; il s’empara du bâton du pauvre sorcier et se mit gaiement en route en faisant tourner le bâton, et en murmurant à part lui avec un sourire goguenard :

— Nous verrons bientôt si ce mubalche a réellement le pouvoir magique que lui attribuait cet imbécile.