La Loi de Lynch/27

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Amyot (p. 294-304).

XXVII.

Une piste dans l’air.

Les voyageurs et les touristes qui, en fait de forêt, ne connaissent que la forêt de Fontainebleau qui cependant, soit dit en passant, n’est pas autant à mépriser qu’on se le figure généralement, ne pourront s’imaginer l’aspect grandiose, majestueux et sublime que présente une forêt vierge du nouveau monde.

Plus de ces allées larges de quatre et cinq pieds, tirées au cordeau, qui s’étendent devant vous, droites et roides, pendant des lieues entières.

Là, tout est abrupt, tout est sauvage.

La perspective n’existe pas, c’est à peine si la vue peut s’étendre à trente ou quarante pas dans toutes les directions.

Le sol primitif a disparu sous les détritus séculaires des arbres morts de vieillesse et que le temps, la pluie et le soleil ont réduits en poussière.

Les arbres poussent çà et là en liberté, enveloppés de lianes épaisses qui s’enroulent autour du tronc et des branches en formant les plus étranges paraboles, s’élançant dans toutes les directions, plongeant en terre pour reparaître aussitôt un pied plus loin, et enchaînent si bien les arbres les uns aux autres, que pendant des lieues entières souvent ils se tiennent tous.

Les bois sont si peu variés dans certaines parties, qu’un arbre semble être la répétition de tous les autres.

Puis, jusqu’à une hauteur de cinq et souvent six pieds, s’élève une herbe drue et serrée comme les gerbes d’un champ de blé.

Tout à coup s’ouvrent, sous les pas de l’imprudent voyageur, des fondrières immenses, ou ce sont des marais recouverts à peine par une croûte épaisse d’un pouce, et qui engloutissent dans leur boue fétide le téméraire qui se hasarde à y mettre le pied ; plus loin, une rivière coule silencieuse et ignorée, formant des rapides et se frayant à grand’peine un chemin à travers les monceaux d’humus et les arbres morts qu’elle charrie et dépose sur ses rives.

On comprend, d’après la description abrégée que nous venons de faire, qu’il n’est pas aussi difficile qu’on serait porté à le croire de passer d’arbre en arbre pendant de longues distances.

Du reste, afin d’édifier complètement le lecteur, nous lui apprendrons ce qu’il ignore probablement : c’est que, dans certaines régions des prairies, cette manière de voyager est mise en pratique, non pas, comme on pourrait le supposer, afin d’échapper aux poursuites obstinées d’un ennemi, mais simplement afin d’aller plus vite, de ne pas être obligé de se frayer une route avec la hache et de ne pas risquer de tomber dans un précipice, d’autant plus que la plupart des arbres sont énormes et leurs solides branches tellement enchevêtrées les unes dans les autres, qu’elles forment pour ainsi dire un parquet commode, à quatre-vingts pieds au-dessus du sol.

La proposition du Cèdre-Rouge n’avait donc en soi rien d’extraordinaire, faite à des hommes qui probablement avaient employé déjà ce système de locomotion.

Seulement, ce qui aurait été une chose simple et des plus faciles pour des aventuriers, devenait sérieuse et presque impossible pour une jeune fille comme Ellen qui, bien que forte et adroite, ne pourrait faire un pas sans risquer de se rompre le cou à cause de sa robe dont les plis flottants s’accrocheraient à chaque instant partout où une branche formerait un crochet.

Il fallait songer à porter remède à la disposition désagréable du vêtement de la jeune fille.

C’était ce à quoi songeaient les trois hommes depuis près d’une heure, sans parvenir à rien trouver qui les satisfît complètement en leur offrant toutes les chances de sécurité désirables.

Ce fut encore Ellen qui leur vint en aide et les délivra de ce souci.

— Eh bien ! demanda-t-elle à son père, que faisons-nous donc ici ? pourquoi ne partons-nous pas ? n’avez-vous pas dit que nous n’avions pas un instant à perdre ?

Le Cèdre-Rouge secoua la tête.

— Je l’ai dit, et c’est la vérité ; fit-il, chaque minute que nous perdons nous enlève un jour de vie.

— Mais alors, partons, partons !

— Ce n’est pas possible encore, mon enfant, jusqu’à ce que j’aie trouvé ce que je cherche.

— Que cherchez-vous donc, mon père ? dites-le-moi, je vous aiderai à chercher ; peut-être ainsi nous le trouverons plus vite.

— Bah ! fit le Cèdre-Rouge en prenant tout à coup son parti, pourquoi t’en ferais-je un secret cela te regarde autant que moi.

— Mais quoi donc, mon père ?

— Eh ! by God ! c’est ta diable de robe avec laquelle il t’est positivement impossible de sauter d’une branche à une autre comme nous le ferions, nous.

— Et c’est cela qui vous embarrasse tant, mon père ?

— Ma foi, oui, pas autre chose.

— Ah bien ! vous avez eu grand tort de ne pas m’en parler plus tôt, sans cela il y a longtemps déjà que le mal serait réparé et que nous serions partis.

— Bien vrai ! s’écria le squatter tout joyeux.

— Vous allez voir, ce sera bientôt fait, soyez tranquille.

La jeune fille se leva et disparut d’un bond derrière un épais fourré.

Au bout de dix minutes elle revint ; sa robe était arrangée et attachée de façon que tout en lui laissant l’entière liberté de ses membres, et ne gênant en rien tous les mouvements qu’il lui plairait de faire, elle ne flottait plus, et par conséquent ne courait plus le risque de s’accrocher et de s’embarrasser dans les branches.

— Me voilà, dit-elle en riant ; me trouvez-vous bien ainsi ?

— Admirablement !

— Eh bien alors, nous partirons quand il vous plaira.

— Tout de suite.

Le Cèdre-Rouge fît alors ses derniers préparatifs ; ils ne furent pas longs, il s’agissait tout simplement de faire autant que possible disparaître les traces du campement.

Chose plus difficile, il ne fallait pas que les Comanches de l’Unicorne, les partisans du Blood’s Son ou Valentin, suivant ceux que le hasard conduirait à cette place, pussent découvrir la direction prise par les aventuriers.

En conséquence, le Cèdre-Rouge chargea sa fille sur ses épaules nerveuses, et prenant la tête de la file indienne, il suivit pendant une heure environ la route prise par Nathan, puis il revint sur ses pas en marchant à reculons ainsi que ses compagnons, effaçant au fur et à mesure les empreintes, pas cependant avec assez de soin pour qu’un examen attentif ne les fit pas découvrir, mais assez pour que ceux qui les verraient ne soupçonnassent pas qu’elles avaient été laissées exprès.

Après deux heures de cette marche fatigante pendant laquelle les aventuriers n’avaient pas échangé une parole, ils arrivèrent sur une espèce de plateforme granitique où ils étaient on ne peut mieux pour se reposer quelques instants, sans craindre de laisser de traces de leur passage, car le roc était trop dur pour conserver les empreintes de leurs pas.

— Ouf ! murmura Fray Ambrosio, je ne suis pas fâché de reprendre haleine ; quelle chienne de corvée !

— Vous êtes déjà fatigué, señor Padre, répondit Sutter en ricanant ; eh bien, vous vous y prenez de bonne heure : attendez donc ; ce que nous avons fait jusqu’à présent n’est rien, vous verrez bientôt.

— Je doute que la route que nous suivrons maintenant présente autant de difficultés ; diable ! se serait à y renoncer.

— Dame ! si vous préférez faire cadeau de votre chevelure à ces démons de Comanches, c’est la chose la plus facile du monde, vous n’avez qu’à rester tranquillement où vous êtes, vous pouvez être certain qu’ils ne tarderont pas à venir vous trouver ; vous savez que les Peaux-Rouges sont comme les ogres, la chair fraîche les attire, ils la sentent de loin.

— Canarios ! j’aimerais mieux être rôti à petit feu que de tomber entre les mains de ces païens maudits.

— Allons ! allons ! fit le Cèdre-Rouge en s’interposant, tout cela est parler pour ne rien dire ; ce qui est écrit est écrit, nul ne peut échapper à son destin. Ainsi, s’occuper de ce qui doit arriver est une folie ; écoutez-moi.

— Bien dit, Cèdre-Rouge ; vous avez parlé, caspita ! comme un homme d’un grand sens, et je me range complètement de votre avis ; voyons, qu’avez-vous à nous dire ?

— Je crois que, grâce à la manœuvre que nous avons exécutée, nous sommes parvenus à si bien dissimuler nos traces que le diable en personne ne pourrait deviner la direction que nous avons prise. La première partie de notre tâche a été accomplie sans encombre ; maintenant, ne nous trahissons ni par imprudence ni par trop de précipitation. Je vous ai conduits ici parce que, vous le voyez, à l’extrémité de cette plate-forme, la forêt vierge commence. Le plus difficile est d’escalader le premier arbre sans faire de piste. Quant aux autres, ce n’est plus qu’une question d’adresse ; laissez-moi agir à ma guise, et je vous réponds que vous n’aurez pas sujet de vous en repentir.

— Je le sais bien ; aussi, pour ma part, je vous assure que je vous laisse complètement agir comme bon vous semblera.

— Fort bien. Voici ce que nous allons faire. Vous voyez cette énorme branche qui, à 30 pieds à peu près au-dessus de nos têtes, surplombe sur la plate-forme où nous nous tenons ?

— Je la vois. Après ?

— Avec mon lasso je vais en saisir l’extrémité ; nous tirerons alors à nous jusqu’à ce qu’elle se courbe jusqu’à terre ; nous la maintiendrons ainsi pendant que ma fille montera dessus, atteindra le tronc de l’arbre et gagnera les branches supérieures ; vous passerez ensuite, puis Sutter, et enfin moi ; de cette façon, nous ne laisserons pas de traces de notre ascension après l’écorce.

— Votre idée est fort ingénieuse, je l’approuve de tout point ; d’autant plus que, pour votre fille et pour moi, cette manière de monter me paraît facile : Sutter, à la rigueur, pourra nous suivre. Cependant une chose m’embarrasse.

— Laquelle ? dites.

— Celle-ci. Tant que quelqu’un sera ici pour maintenir la branche, il est évident qu’elle restera courbée ; mais lorsque nous serons en haut, et que vous demeurerez seul, comment ferez-vous pour nous suivre ? Voilà ce que je ne comprends pas ; et je vous avoue que je ne serais pas fâché d’être renseigné à cet égard.

Le Cèdre-Rouge éclata de rire.

— Que cela ne vous tourmente pas, señor padre ; j’ai trop l’habitude du désert pour ne pas savoir calculer mes moindres actions.

— Puisqu’il en est ainsi, n’en parlons plus. Ce que j’en faisais, c’était à cause de l’intérêt que je vous porte. Le squatter le regarda en face.

— Écoutez, Fray Ambrosio, lui dit-il en lui posant rudement la main sur l’épaule, nous nous connaissons, n’est-ce pas, depuis longtemps ? Dispensons-nous donc de nous mentir ; nous ne parviendrons jamais à nous tromper ; restons franchement ce que nous sommes, nous y gagnerons tous deux. C’est bien convenu, hein ?

Le moine fut désarçonné malgré lui par cette dure apostrophe ; il perdit contenance, et balbutia quelques mots sans suite.

Le Cèdre-Rouge avait pris son lasso, l’avait lové autour de sa main droite, et, après l’avoir fait tourner quelques secondes, il le lança.

Le coup avait été si bien calculé que le nœud coulant atteignit juste l’extrémité de la branche.

— À moi ! cria le squatter, un coup de main !

Les deux hommes accoururent.

Sous leurs efforts réunis le lasso se roidit, la branche se courba peu à peu et finit, au bout de quelques minutes, par s’abaisser jusqu’au niveau de la plate-forme, ainsi que l’avait prévu le Cèdre-Rouge.

— Dépêchons, Ellen, dépêchons, mon enfant ! cria-t-il à la jeune fille.

Celle-ci ne se fit pas répéter l’invitation ; elle s’élança résolument sur la branche le long de laquelle elle courut légèrement en se retenant à droite et à gauche aux rameaux ; en un clin d’œil elle se trouva appuyée au tronc ; puis, sur l’invitation de son père, elle gagna les branches supérieures, au milieu desquelles elle disparut.

— À vous ! Fray Ambrosio, dit le squatter.

Le moine partit à son tour, franchit rapidement la branche et, ainsi que la jeune fille, disparut dans le feuillage.

— À ton tour, garçon ! dit encore le squatter.

Sutter rejoignit les deux autres personnes.

Demeuré seul, grâce à sa force herculéenne, le Cèdre-Rouge maintint assez longtemps la branche pour parvenir à se coucher tout de son long au-dessous en l’embrassant fortement des pieds et des mains.

Ce n’était pas sans un secret effroi que ses compagnons, du poste élevé où ils se trouvaient, assistaient à cette étrange manœuvre.

Dès que la branche ne fut plus fixée en bas, elle se releva brusquement avec un sifflement aigu et une rapidité capable de donner le vertige.

L’arbre trembla jusque dans ses racines, Ellen poussa un cri de terreur et ferma les yeux.

Lorsqu’elle les rouvrit, elle aperçut son père à califourchon à l’extrémité de la branche en train de dépasser le nœud coulant de son lasso.

Puis, avec une tranquillité parfaite, le squatter se releva, et tout en roulant le lasso autour de sa ceinture, il rejoignit ses compagnons.

— Eh bien ! leur dit-il, vous le voyez, c’est fini ; ah çà, maintenant, il faut continuer notre voyage ; êtes-vous prêts ?

— Partons, répondirent-ils.

Nous le répétons : à part l’étrangeté de l’allure, cette façon de marcher n’avait rien de dangereux, de difficile, ni même d’incommode.

Grâce aux immenses réseaux de lianes qui se tordaient capricieusement autour d’eux, et aux branches enchevêtrées les unes dans les autres, ils passaient presque tous sans s’en apercevoir d’une branche à une autre, toujours suspendus au-dessus d’un abîme de soixante et parfois de quatre-vingts pieds.

Au-dessous d’eux, ils apercevaient parfois les bêtes fauves qu’ils troublaient dans leurs mystérieux repaires et qui, le cou tendu et les yeux écarquillés, les regardaient passer d’un air ébahi, ne comprenant rien à ce qu’ils voyaient.

Ils marchèrent ainsi toute la journée, s’arrêtant de temps en temps pour reprendre haleine et se remettant immédiatement en route.

Ils avaient traversé, toujours sur leur pont flottant, une espèce de rivière assez large, et n’allaient pas tarder à se trouver dans les régions du bas pays.

Il était près de cinq heures du soir ; les rayons abaissés du soleil allongeaient démesurément l’ombre des arbres ; les hulottes, attirées par le vol effaré des gros cerfs-volants dont elles sont friandes, tournoyaient déjà dans les airs ; une vapeur épaisse s’élevait de terre et formait un brouillard au milieu duquel disparaissaient presque nos quatre individus ; tout enfin annonçait que la nuit n’allait pas tarder à paraître.

Le Cèdre-Rouge avait pris la direction de la petite troupe, afin que, dans le dédale inextricable de la forêt vierge, ses compagnons, moins au fait que lui de la vie des bois, ne fissent pas mauvaise route ; car du lieu où ils se trouvaient, toute configuration de terrain disparaissait pour ne laisser voir qu’un immense chaos de branches touffues et de lianes entrelacées.

— Eh ! compadre, demanda Fray Ambrosio qui, peu accoutumé aux longues courses pédestres et affaibli par les privations qu’il avait endurées, ne marchait plus depuis quelque temps qu’avec des difficultés extrêmes, nous arrêterons-nous bientôt ? Je vous avertis que je n’en puis plus, moi.

Le squatter se retourna vivement, et plaçant sa large main sur la bouche du moine :

— Silence ! lui dit-il d’une voix étranglée, silence ! si vous tenez à votre chevelure.

— Cristo ! si j’y tiens ! murmura l’autre avec un mouvement d’effroi ; mais que se passe-t-il donc de nouveau ?

Le Cèdre-Rouge écarta avec précaution un fouillis de feuilles, et faisant signe à son compagnon de l’imiter :

— Regardez ! dit-il.

Au bout d’une seconde, le moine se rejeta en arrière, le front pâle et les traits bouleversés par la terreur.

— Oh ! fit-il, cette fois nous sommes perdus !

Il trébucha, et serait tombé si le squatter ne l’avait saisi fortement par le bras.

— Que faire ? murmura-t-il.

— Attendre, répondit froidement le Cèdre-Rouge ; notre position, quant à présent, n’a rien de désespéré ; nous les voyons, mais eux ne nous voient pas.

Fray Ambrosio secoua tristement la tête.

— Vous nous avez conduits à notre perte, dit-il d’un ton de reproche.

— Vous êtes un niais, répondit le Cèdre-Rouge avec mépris. Est-ce que je ne risque pas autant que vous ? ne vous avais-je pas averti que nous étions cernés ? Laissez-moi faire, vous dis-je.