La Loi de Lynch/28

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Amyot (p. 304-315).

XXVIII.

Une chasse à l’ours gris.

Le nouveau monde n’a rien à envier à l’ancien en fait d’animaux féroces de toutes sortes et de toutes espèces.

La tribu des plantigrades a pris, surtout en Amérique, un développement énorme, et possède des races d’une férocité devant laquelle pâlissent tous les fauves de notre continent.

Nous voulons parler ici de cet animal doué d’une force prodigieuse, d’un courage aveugle et d’une cruauté sans bornes, que les savants nommant ursus cinereus, les Américains du Nord le grizzli-bear, et que nous appelons en français l’ours féroce, ou plus communément l’ours gris.

La plupart des voyageurs font de cet animal un portrait réellement effrayant, disant entre autres choses qu’il joint à la stupidité de l’ours blanc la férocité et le courage des grands carnivores.

Bien que voyageur moi-même, je suis ici forcé de convenir humblement que l’on ne doit croire qu’avec certaine restriction et beaucoup de prudence les récits de ces messieurs, qui, souvent placés dans des situations périlleuses ou mal disposés d’esprit et de corps, ont mal vu, et, malgré eux, subissant l’influence du moment, ont fort bien pu, sans s’en douter eux-mêmes, se laisser aller à des exagérations qui sont peu à peu devenues des articles de foi et sont maintenant acceptées comme tels.

Je n’ai nullement l’intention de réhabiliter l’ours gris dans l’esprit de mes lecteurs ; seulement je tiens à ce qu’on ne soit pas plus injuste envers lui qu’envers les autres animaux sortis des mains du Créateur.

Donc, mettant de côté toute exagération et nous bornant à la vérité la plus stricte, nous allons en quelques mots dire ce que c’est que l’ours gris et quelles sont ses mœurs.

Nous avons, pendant notre long séjour en Amérique, vu assez de ces animaux et d’assez près pour nous croire compétent en pareille matière.

On reconnaîtra au portrait, sinon flatté, du moins exact, de cet animal, qu’il est déjà assez laid de sa nature, au moral comme au physique, sans qu’il soit besoin de l’enlaidir encore et de le transformer en épouvantail.

L’ours gris, lorsqu’il a atteint toute sa croissance, est long d’environ trois mètres.

Son pelage est laineux, très-épais et complètement gris, excepté autour des oreilles, où il est brun.

La physionomie de cet animal est terrible ; c’est le plus farouche et le plus redoutable de tous les carnivores de l’Amérique.

Malgré ses formes lourdes et son aspect pesant, son agilité est extrême. Il est d’autant plus à craindre que son indomptable courage prend sa source dans la conscience de sa force prodigieuse et tient toujours de la fureur.

L’ours gris attaque tous les animaux, mais principalement les grands ruminants, tels que les bisons, les bœufs, etc.

Ce qui probablement a donné lieu aux récits exagérés des voyageurs, c’est que l’ours gris ne s’engourdit pas pendant l’hiver, et que, dans cette saison, affamé au milieu des immenses forêts couvertes de plusieurs pieds de neige, il descend vers les plaines où il sait trouver du gibier, afin de s’en repaître.

Les Peaux-Rouges lui font une guerre acharnée, afin de s’emparer de ses longues griffes aiguës, dont ils se fabriquent des colliers qui sont pour eux d’un grand prix.

Quoi qu’il en soit, c’était avec un de ces formidables animaux que tout à coup Valentin s’était trouvé face à face.

La rencontre était des plus désagréables.

Cependant, la première émotion passée, les chasseurs prirent résolument leur parti.

— C’est un combat à mort, dit laconiquement Valentin ; vous savez que l’ours gris ne recule jamais.

— Comment allons-nous nous y prendre ? demanda don Miguel.

— Voyons ce qu’il va faire d’abord, reprit le chasseur. Il est évident que cet animal est repu, sans cela il ne regagnerait pas sa tanière. Vous savez que les ours sortent peu de chez eux ; si nous avons le bonheur de nous trouver avec un ours qui a bien dîné, ce sera pour nous un immense avantage.

— Comment cela ?

— Par la raison toute simple, dit en riant Valentin, que, de même que tous les gens dont les heures de repas ne sont pas réglées, lorsque les ours se mettent à table, ils s’y mettent pour longtemps et mangent avec une gloutonnerie extrême, ce qui les rend lourds, endormis, et leur ôte, en un mot, la moitié de leurs facultés.

— Hum ! observa don Miguel, ce qui leur en reste me semble bien suffisant.

— Et à moi aussi ; mais, chut ! je crois qu’il prend un parti.

— C’est-à-dire, fit don Pablo, qu’il prend, à ce qu’il me semble, ses dispositions pour nous attaquer.

— C’est ce que je voulais dire, répondit Valentin.

— Eh ! ne lui laissons pas faire la première démonstration.

— Oh ! soyez tranquille, don Miguel, je connais la chasse à l’ours ; celui-ci ne s’attend certainement pas à ce que je lui prépare.

— Pourvu que vous ne manquiez pas votre coup ! nous serions perdus, mon ami, observa don Miguel.

— Pardieu ! je le sais bien ; aussi je vais prendre mes mesures en conséquence.

Curumilla, impassible comme toujours, avait coupé un morceau de bois-chandelle, et s’était caché dans les buissons a quelques pas à peine du fauve.

L’ours, après un moment d’hésitation pendant lequel il promena autour de lui un regard étincelant d’un feu sombre, comme s’il eût voulu se rendre compte du nombre d’ennemis qu’il avait à combattre, avait poussé un second grognement en passant sur ses lèvres une langue rouge comme du sang.

— C’est cela, dit Valentin en riant, pourlèche-toi, mon gaillard ; seulement je t’avertis que tu te hâtes trop de te faire fête : tu ne nous tiens pas encore.

L’ours parut sensible à cette bravade, il fit un effort, et bientôt sa tête monstrueuse apparut complètement à découvert un peu au-dessus du niveau de la plate-forme.

— Quand je vous disais qu’il avait trop dîné ! reprit le chasseur. Voyez quelle difficulté il éprouve pour se mettre en mouvement ! Allons donc, paresseux, ajouta-t-il en s’adressant au terrible animal, remue-toi donc un peu !

— Prenez garde ! cria don Miguel.

— Il va sauter sur vous, fit don Pablo avec angoisse.

En effet, l’ours, par un mouvement brusque et rapide comme l’éclair, avait d’un bon gigantesque escaladé la plate-forme et se trouvait alors à vingt pas à peine de l’intrépide chasseur.

Valentin ne fit pas un geste, pas un de ses muscles ne tressaillit ; seulement ses dents se serrèrent à se briser, et une écume blanchâtre perla à chaque coin de ses lèvres.

L’ours était, ainsi que nous l’avons dit, à vingt pas à peine de l’intrépide chasseur qui semblait le braver.

Le fauve, surpris de l’intrépidité de l’homme, dompté parle fluide électrique qui, semblable à deux rayons de soleil, s’échappait incessamment de l’œil fier du chasseur, fit un pas en arrière.

Pendant un instant il resta immobile, la tête basse ; mais bientôt il commença à fouiller la terre avec ses griffes formidables en hurlant doucement, comme s’il eût voulu s’encourager à commencer l’attaque.

Tout à coup il se ramassa sur lui-même ; Curumilla profita de cet instant, il alluma la torche de bois-chandelle qu’il tenait toute prête à cet effet, et sur un signe de Valentin il en fit miroiter la flamme devant l’ours.

L’animal, ébloui par la lueur brillante de la torche qui venait brusquement dissiper l’obscurité qui l’environnait, se dressa soudain sur ses pattes de derrière, et se tournant vers l’indien, il essaya avec une de ses pattes de devant d’atteindre la torche, afin probablement de l’éteindre.

Valentin arma son rifle, se campa solidement sur ses jambes, mit enjoue et commença à siffler doucement.

Dès que le bruit du sifflet eut frappé ses oreilles, l’ours s’arrêta ; il resta ainsi quelques secondes comme s’il cherchait à se rendre compte de ce bruit insolite.

Le chasseur sifflait toujours ; les spectateurs de cette scène retenaient leur respiration, tant ils étaient intéressés malgré eux aux étranges péripéties de ce duel terrible entre l’intelligence et la force brutale.

Cependant ils avaient la main sur leurs armes, prêts à venir en aide à leur ami dès qu’ils le verraient en danger.

Valentin était calme, sifflant doucement l’ours qui, peu à peu et comme malgré lui, tournait la tète de son côté.

Curumilla, sa torche ardente à la main, suivait attentivement tous les mouvements de l’animal.

L’ours fît enfin face au chasseur ; il n’en était éloigné que de quelques pas ; Valentin sentait sa chaude et fétide haleine qui sortait de sa poitrine oppressée avec de sourds rauquements.

L’homme et le fauve se dévoraient du regard ; l’œil injecté de sang de l’ours était comme rivé sur celui du Français qui le regardait intrépidement en continuant à siffler doucement.

Il y eut une minute, un siècle d’anxiété suprême.

L’ours, comme pour échapper à la fascination étrange qui s’emparait de lui, secoua la tête à deux reprises différentes et s’élança en avant en poussant un hurlement terrible.

Au même instant un coup de feu retentit.

Don Miguel et son fils accoururent.

Valentin, la crosse de son rifle posée en terre, riait insoucieusement, tandis qu’à deux pas de lui le terrible animal poussait des hurlements de rage et se tordait dans les dernières convulsions de l’agonie.

Curumilla, le corps penché en avant, suivait curieusement les mouvements du monstre qui râlait à ses pieds.

— Grâce à Dieu ! s’écria don Miguel avec effusion, vous êtes sain et sauf, mon ami !

— Avez-vous donc cru que je courais un danger ? répondit simplement le chasseur.

— Comment, si je l’ai cru ! fit l’hacendero avec un étonnement mêlé d’admiration ; mais, j’ai tremblé pour votre vie !

— Cela n’en valait pas la peine, je vous assure, fit nonchalamment le chasseur ; les ours gris et moi nous sommes de vieilles connaissances : demandez à Curumilla combien nous en avons roulés ainsi.

— Mais, objecta don Pablo, l’ours gris est invulnérable, les balles s’aplatissent sur son crâne et glissent sur sa fourrure.

— Ceci est parfaitement exact ; seulement vous oubliez qu’il est un endroit où l’on peut le frapper.

— Je le sais, l’œil ; mais il est presque impossible de l’atteindre là du premier coup ; il faudrait pour cela être doué, je ne dirai pas d’un courage et d’un sang-froid à toute épreuve, mais d’une adresse merveilleuse.

— Merci, répondit Valentin en souriant ; maintenant que notre ennemi est mort, regardez, je vous prie, et dites-moi à quelle place je l’ai atteint.

Les Mexicains se baissèrent vivement ; en effet, l’ours était mort. Son gigantesque cadavre, que Curumilla était déjà en train de dépouiller de sa magnifique fourrure, couvrait un espace de près de dix pieds.

La balle du chasseur était entrée dans l’œil droit.

Les deux hommes poussèrent un cri d’admiration.

— Oui, fit Valentin, répondant à leur pensée, c’est un assez beau coup ; mais soyez persuadés que cet animal jouit d’une réputation usurpée, à cause de la mauvaise habitude qu’il a prise d’attaquer l’homme, dont pourtant il n’est presque jamais vainqueur.

— Mais voyez donc, mon ami, quelles griffes acérées ! elles ont au moins six pouces de long.

— C’est vrai : je me rappelle un pauvre Comanche auquel un ours gris avait laissé tomber sa patte sur l’épaule, elle fut broyée en un clin d’œil. Mais, n’est-ce pas que c’est une chasse intéressante ? Je vous avoue qu’elle a pour moi un attrait irrésistible.

— Libre à vous, mon ami, dit don Miguel, de vous plaire à combattre de pareils monstres, je le comprends : la vie que vous menez au désert vous a tellement familiarisé avec le danger, que vous en êtes venu à ne plus y croire ; mais nous autres habitants des villes, je vous avoue que nous avons pour ce monstre un respect et une terreur invincibles.

— Allons donc, don Miguel, vous parlez ainsi, vous que j’ai vu en vous jouant lutter corps à corps avec des tigres !

— C’est possible, mon ami, dans l’occasion je le ferais probablement encore, mais un jaguar n’est pas un ours gris.

— Allons, allons, je ne vous chicanerai pas plus longtemps. Pendant que Curumilla prépare notre déjeuner, je vais pousser une reconnaissance jusqu’au fond du ravin. Aidez notre ami à nous faire rôtir ce cuissot de ma chasse, et je suis sûr que lorsque vous en aurez goûté, la saveur recherchée de ce mets modifiera complètement votre opinion sur les ours gris.

Et jetant insoucieusement sur l’épaule son rifle qu’il avait rechargé tout en causant, Valentin s’enfonça dans les halliers, au milieu desquels il disparut presque immédiatement.

Le gibier, ainsi que Valentin nommait l’ours gris, pesait au moins quatre cents livres. Après l’avoir écorché avec cette dextérité que possèdent les Indiens, Curumilla, aidé par les deux Mexicains, avait suspendu l’animal à une forte branche d’arbre qui pliait sous son poids ; il avait taillé des grillades dans le filet et retiré la fressure, qui, pour les chasseurs émérites, est la partie la plus délicate de la bête ; puis, pendant que don Pablo et don Miguel s’occupaient d’allumer le feu et d’étendre les grillades sur les charbons, l’Indien s’enfonça dans la caverne.

Don Pablo et son père, accoutumés de longue main aux façons d’agir du chef araucan, ne lui firent pas d’observation et continuèrent à s’occuper activement des préparatifs du déjeuner, d’autant plus que les fatigues de la nuit et les longues privations auxquelles ils avaient été exposés leur avaient donné un appétit que le fumet des grillades ne faisait qu’augmenter.

Cependant le repas était prêt depuis longtemps et Valentin ne revenait pas encore. Les deux hommes commençaient à s’inquiéter.

Curumilla ne sortait pas non plus de la caverne dans laquelle il était entré depuis une heure à peu près.

Les Mexicains échangèrent un regard.

— Serait-il arrivé quelque chose ? demanda don Miguel.

— Il faut voir, répondit don Pablo.

Ils se levèrent.

Don Pablo se dirigea vers la caverne, tandis que don Miguel allait à l’extrémité de la plate-forme.

Au même instant, Valentin arrivait d’un côté pendant que Curumilla paraissait de l’autre.

Curumilla tenait à la main deux peaux d’ourson.

— Qu’est-ce que cela signifie ? ne put s’empêcher de demander don Pablo ébahi.

L’Indien sourit.

— L’ours était une femelle, dit-il.

— Déjeunons-nous ? fit Valentin.

— Quand vous voudrez, mon ami, répondit don Miguel ; nous n’attendions que vous.

— J’ai été longtemps, n’est-ce pas ?

— Plus d’une heure.

— Ce n’est pas ma faute. Figurez-vous que là, en bas, il fait noir comme dans un four. J’ai eu une peine extrême à retrouver le corps de notre ami ; mais, grâce à Dieu, il est en terre maintenant et à l’abri des dents des coyotes et des autres vermines de la prairie.

Don Miguel lui prit la main et la lui serra tendrement, tandis que deux larmes de reconnaissance coulaient sur ses joues.

— Valentin, lui dit-il d’une voix émue, vous êtes meilleur que nous tous ; vous pensez à tout ; aucune circonstance, si grave qu’elle soit, ne peut vous faire oublier ce que vous considérez comme un devoir. Merci, mon ami, merci d’avoir rendu à la terre le corps de ce pauvre général ; vous me faites bien heureux en ce moment.

— Bien, bien, fit Valentin en détournant la tête pour ne pas laisser voir l’émotion que, malgré lui, il éprouvait ; mangeons, voulez-vous ? J’ai très-faim, le soleil se lève, et nous ne sommes pas encore sortis de cet effroyable labyrinthe où nous avons été bien près de laisser nos os.

Les chasseurs s’assirent autour du brasier, et commencèrent à attaquer vivement le repas qui les attendait.

Lorsqu’ils eurent fini de manger, ce qui ne fut pas long, grâce à Valentin qui les excitait à chaque instant à mettre les morceaux doubles, ils se levèrent et se préparèrent à se remettre en route.

— Faisons bien attention à nos pas, caballeros, leur dit le chasseur, veillons avec soin autour de nous, car je me trompe fort ou avant une heure nous trouverons une piste.

— Qui vous le fait supposer ?

— Rien, je n’ai aucun indice, répondit le Français en souriant ; mais j’ai comme un pressentiment qui me dit que nous ne tarderons pas à rencontrer celui que nous cherchons depuis si longtemps.

— Dieu vous entende, mon ami ! s’écria don Miguel.

— En route, en route ! fit Valentin en se mettant en marche.

Ses compagnons le suivirent.

En ce moment le soleil apparut au-dessus de l’horizon, la forêt se réveilla comme par enchantement, et les oiseaux, blottis sous la feuillée, entonnèrent à plein gosier l’hymne matinal qu’ils chantent chaque matin pour saluer l’astre du jour.