La Loi de Lynch/35

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Amyot (p. 387-398).

XXXV.

La chasse continue.

Les chasseurs demeurèrent un moment silencieux, les yeux fixés sur le cadavre de leur ennemi.

L’Unicorne, qui lui gardait sans doute rancune pour la façon dont il s’était moqué de lui en se faisant passer pour un de ses parents, rompit l’espèce de charme qui enchaînait les assistants en dégainant son couteau à scalper et en enlevant avec une dextérité peu commune le cuir chevelu du pauvre diable.

— C’est la chevelure d’un chien des longs couteaux, dit-il avec mépris en passant son sanglant trophée à sa ceinture. Sa langue menteuse ne trompera plus personne.

Valentin réfléchissait profondément.

— Qu’allons-nous faire maintenant ? demanda don Miguel.

— Canelo ! s’écria don Pablo, ce n’est pas difficile à deviner, père : nous mettre immédiatement à la poursuite du Cèdre-Rouge.

— Que dit mon frère ? interrogea l’Unicorne en se tournant avec déférence vers Valentin.

Celui-ci releva la tête.

— Tout est fini pour cette nuit, répondit-il ; cet homme était chargé de nous amuser pendant que ses amis fuyaient. Essayer de les poursuivre en ce moment serait une insigne folie ; ils ont sur nous trop d’avance pour qu’il nous soit possible de les atteindre ; la nuit est si noire qu’il nous faudrait placer un guerrier en vedette sur chaque branche d’arbre. Contentons-nous pour le présent de conserver nos lignes de sentinelles de la façon que nous les avons établies. Au point du jour, le conseil de la tribu se réunira et décidera des moyens qui devront être employés.

Tout le monde se rangea à l’avis du chasseur.

On reprit la direction du camp, auquel on arriva une heure plus tard.

En mettant pied à terre dans la clairière, l’Unicorne frappa sur l’épaule de Valentin.

— J’ai à parler avec mon frère, lui dit-il.

— J’écoute mon frère, répondit le chasseur ; sa voix est une musique qui toujours réjouit mon cœur.

— Mon frère sera bien plus réjoui, répondit en souriant le chef, lorsqu’il saura ce que j’ai à lui apprendre.

— Le sachem ne peut qu’être porteur de bonnes nouvelles pour moi ; quelles sont celles qu’il a à me donner ?

— Le Rayon-de-Soleil est arrivée ce soir au camp.

Valentin tressaillit.

— Était-elle seule ? fit-il avec empressement.

— Seule ! elle n’aurait osé venir, observa le chef avec une certaine hauteur.

— C’est vrai, dit Valentin avec inquiétude. Ainsi ma mère…

— La mère du chasseur est ici ; je lui ai donné mon calli.

— Merci, chef ! s’écria-t-il avec effusion. Oh ! vous êtes réellement un frère pour moi.

— Le grand chasseur pâle est un enfant de la tribu, il est notre frère à tous.

— Oh ! ma mère ! ma bonne mère ! comment est-elle venue ici ? Oh ! je cours, je veux la voir.

— La voilà ! dit Curumilla.

L’Araucan, au premier mot prononcé par l’Unicorne, devinant le plaisir qu’il ferait à son ami, avait, sans rien dire, été chercher Mme Guillois que l’inquiétude tenait éveillée, bien qu’elle fût loin de se douter que son fils se trouvât si près d’elle.

— Mon fils ! s’écria la digne femme en le pressant dans ses bras.

Après les premiers moments d’effusion passés, Valentin passa le bras de sa mère sous le sien et la reconduisit doucement au calli.

— Vous n’êtes pas sage, ma mère, lui dit-il d’un ton de reproche. Pourquoi avez–vous quitté le village ? La saison est avancée, il fait froid, vous ne connaissez pas le climat mortel des prairies ; votre santé est chancelante, je veux que vous vous soigniez, que vous preniez de vous le plus grand soin ; ce n’est pas pour vous, c’est pour moi que je vous prie de le faire. Hélas ! si je vous perdais que deviendrais-je ?

— Cher enfant ! répondit la vieille dame avec attendrissement. Oh ! que je suis heureuse d’être aimée ainsi ! Ce que j’éprouve à présent rachète amplement tout ce que ton absence m’a fait souffrir. Je t’en prie, laisse-moi agir à ma guise ; à mon âge on ne doit pas compter sur un lendemain problématique ; ne me sépare plus de toi ; qu’au moins si je n’ai pu y vivre, j’aie le bonheur de mourir dans tes bras !

Valentin regarda attentivement sa mère ; ces paroles sinistres l’avaient frappé douloureusement au cœur ; il fut effrayé de l’expression de son visage, dont les traits pâles, flétris et la maigreur extrême avaient quelque chose de fatal.

Mme Guillois s’aperçut de l’émotion de son fils, elle sourit tristement.

— Tu le vois, dit-elle avec douceur, je n’aurai pas longtemps à t’être à charge ; bientôt le Seigneur me rappellera à lui.

— Oh ! ne parlez pas ainsi, ma mère ; chassez ces sombres pensées ; vous avez, je l’espère, encore de longs jours à passer auprès de moi.

La vieille dame hocha la tête comme font les vieillards lorsqu’ils se croient certains d’une chose.

— Pas de folles illusions, mon fils, dit-elle d’une voix ferme ; sois homme, prépare-toi à une séparation prochaine et inévitable ; seulement, promets-moi une chose.

— Parlez, ma mère.

— Quoi qu’il arrive, jure-moi de ne plus m’éloigner de toi.

— Mais c’est un meurtre que vous me commandez, ma mère ; dans l’état où vous vous trouvez, il vous est impossible de faire deux jours seulement la vie que je mène.

— Peu importe, mon fils, je ne veux plus te quitter ; fais-moi le serment que je te demande.

— Ma mère ! dit-il avec hésitation.

— Tu me refuses, mon fils ! s*écria-t-elle avec douleur.

Valentin se sentit le cœur navré ; il n’eut pas le courage de résister plus longtemps.

— Eh bien, murmura-t-il avec des larmes dans la voix, puisque vous l’exigez, ma mère, soyez satisfaite ; je vous jure que nous ne nous séparerons plus.

Un rayon de joie divine traversa le visage flétri de la vieille dame et l’illumina pour une seconde d’un reflet de bonheur.

— Sois béni, mon fils, lui dit-elle ; tu me rends bien heureuse en m’accordant ce que je te demande.

— Enfin, murmura-t-il avec un soupir étouffé, c’est vous qui le voulez, ma mère ; que votre volonté soit faite, et que Dieu ne me punisse pas devons avoir obéi. Maintenant à mon tour d’exiger, puisque désormais le soin de votre santé me regarde seul.

— Que veux-tu ? lui dit-elle avec un ineffable sourire.

— Je veux que vous preniez quelques heures d’un repos indispensable après vos fatigues du jour et vos inquiétudes de la soirée.

— Et toi, cher enfant ?

— Moi, ma mère, je dormirai aussi, car si cette journée a été laborieuse, celle de demain ne le sera pas moins ; ainsi, reposez en paix, et n’ayez sur mon compte aucune inquiétude.

Mme Guillois embrassa tendrement son fils et se jeta sur la couche que, par les soins du Rayon-de-Soleil, on lui avait préparée.

Valentin sortit du calli et alla rejoindre ses amis étendus à quelques pas autour d’un feu allumé par Curumilla.

Mais au lieu de dormir, ainsi qu’il l’avait dit à sa mère, le chasseur, après avoir jeté dans le brasier quelques brassées de bois sec afin de l’empêcher de s’éteindre, s’appuya le dos contre un arbre, croisa les bras sur la poitrine, et se plongea dans de profondes réflexions.

La nuit s’écoula presque entière sans que le chasseur songeât à se livrer au repos.

Quelles étaient les pensées qui tourbillonnaient en ce moment dans le cerveau de cet homme si fort, et avaient la puissance de faire couler des larmes sur ses joues brunies ?

D’où provenaient cette tristesse et ce découragement qui s’emparaient de son âme et le rendaient faible comme une femme ?

Cette douleur, qu’il gardait précieusement enfouie au fond de son cœur, était un secret entre Dieu et lui !

Une autre personne la soupçonnait peut-être, sans doute elle en connaissait les causes ; mais cette personne était Curumilla, et le digne Indien serait mort plutôt que de laisser voir à son frère d’adoption qu’il avait sondé la plaie toujours vive qui lui rongeait le cœur.

Cependant les heures passaient les unes après les autres, les étoiles s’éteignaient lentement dans les profondeurs du ciel qui commençait à se teinter à l’horizon de teintes d’opale.

Le jour n’allait pas tarder à paraître. Valentin, saisi par le froid piquant du matin, ramena son regard sur la terre en murmurant avec un soupir étouffé :

— Est–elle heureuse !…

De qui parlait-il ?

Quelle était cette personne inconnue dont le souvenir résumait si tristement les pensées d’une longue nuit d’insomnie ?

Nul n’aurait pu le dire, car jamais son nom n’était monté du cœur du chasseur jusqu’à ses lèvres.

Le feu était presque éteint, il le raviva.

— Il faut cependant essayer de dormir, murmura-t-il.

S’enveloppant alors avec soin dans sa robe de bison, il s’étendit sur le sol, ferma les yeux et chercha le sommeil, ce grand consolateur des affligés, qui l’appellent souvent longtemps en vain avant qu’il daigne venir pour quelques heures leur verser l’oubli de leurs douleurs.

Il commençait à peine à sommeiller lorsqu’une main se posa doucement sur son épaule, et une voix timide murmura son nom à son oreille.

Le chasseur ouvrit subitement les yeux en se redressant brusquement :

— Qui va là ? dit-il.

— Moi ! la Gazelle blanche.

En effet, la jeune femme se tenait immobile à ses côtés.

Valentin, complètement réveillé, jeta loin de lui sa robe de bison, se leva, et après s’être secoué un instant :

— Je suis à vos ordres, dit-il, que désirez-vous ?

— Vous demander un conseil, répondit-elle.

— Parlez, je vous écoute.

— Cette nuit, pendant que l’Unicorne et vous vous cherchiez le Cèdre-Rouge d’un côté, le Chat-Noir et moi nous le cherchions d’un autre, reprit-elle.

— Sauriez-vous où il se trouve ? interrompit-il vivement.

— Non, mais je le soupçonne.

Il lui lança un regard interrogateur qu’elle supporta sans baisser les yeux.

— Vous savez bien qu’à présent je vous suis toute dévouée, dit-elle avec candeur.

— Pardonnez-moi, j’ai tort ; veuillez continuer, je vous prie.

— Lorsque je vous ai dit que j’avais un conseil à vous demander, je me suis trompée : c’est une prière que j’ai à vous faire.

— Croyez bien que, s’il m’est possible de vous accorder ce que vous demandez, je n’hésiterai pas.

La Gazelle blanche hésita un instant ; puis, faisant un effort sur elle-même, elle sembla prendre sa résolution et continua :

— Vous n’avez pas personnellement de haine pour le Cèdre-Rouge ?

— Pardonnez-moi. Le Cèdre-Rouge est un misérable qui a plongé dans le deuil et les larmes une famille que j’aime ; il a causé la mort d’une jeune fille qui m’était bien chère et d’un homme auquel j’étais attaché par les liens de l’amitié.

La Gazelle blanche fît un mouvement d’impatience qu’elle réprima aussitôt.

— Ainsi ? dit-elle.

— S’il tombe entre mes mains, je le tuerai sans remords.

— Pourtant il est une autre personne qui, elle, a depuis longues années de sanglantes injures à venger.

— De quelle personne voulez-vous parler, madame ?

— Du Blood’s Son.

— C’est vrai ; il a, m’a-t-il dit, un terrible compte à régler avec ce bandit.

— Eh bien, dit-elle vivement, soyez bon, laissez mon oncle, le Blood’s Son, veux-je dire, s’emparer du Cèdre-Rouge.

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Parce que l’heure est venue de le faire, don Valentin.

— Expliquez-vous.

— Depuis que ce bandit est cerné dans la montagne, sans espoir d’échapper, j’ai été, par mon oncle, chargée, le moment venu, de vous prier de lui céder cette capture.

— Mais s’il le laissait échapper ? dit-il.

Elle sourit avec une expression indéfinissable.

— C’est impossible, répondit-elle ; vous ne savez pas ce que c’est qu’une haine de vingt ans.

Elle prononça ces paroles avec un accent qui, tout brave qu’il était, fit, malgré lui, frémir le chasseur.

Valentin, ainsi qu’il le disait, aurait, sans hésiter, tué le Cèdre-Rouge comme un chien si, dans un combat, le hasard les avait placés face à face les armes à la main ; mais il répugnait à ses sentiments de loyauté, à la noblesse de son cœur, de frapper un ennemi désarmé, quelque vil et quelque indigne que fût cet ennemi.

Tout en reconnaissant intérieurement la nécessité d’en finir une fois pour toutes avec cette bête fauve à face humaine nommée le Cèdre-Rouge, il n’était pas fâché qu’un autre que lui assumât la responsabilité d’un tel acte et fît l’office de bourreau.

La Gazelle blanche l’examinait attentivement et suivait avec anxiété sur son visage les divers sentiments qui l’agitaient, cherchant à deviner sa résolution.

— Eh bien ? lui demanda-t-elle au bout d’un instant.

— Que faut-il faire ? répondit-il.

— Me laisser agir, resserrer le blocus de façon à ce qu’il soit impossible à notre ennemi de passer quand même il prendrait la forme d’un chien des prairies, et attendre sans bouger.

— Longtemps ?

— Deux jours, trois au plus ; est-ce trop ?

— Non ! si vous tenez votre promesse.

— Je la tiendrai, ou, pour parler plus véridiquement, mon oncle la tiendra pour moi.

— C’est la même chose.

— C’est mieux.

— C’est ce que je voulais dire.

— Ainsi c’est convenu.

— Un mot encore.

— Parlez.

— Vous savez ce que mon ami don Miguel Zarate a souffert par le Cèdre-Rouge, n’est-ce pas ?

— Je le sais.

— Vous savez que ce misérable a tué sa fille ?

— Oui, fit-elle avec un tremblement dans la voix, je le sais ; mais rapportez-vous-en à moi, don Valentin : je vous jure que don Miguel Zarate sera vengé mieux que jamais il n’a eu l’espérance de l’être.

— Bien ; si après les trois jours que vous me demandez et que je vous accorde, justice n’est pas faite de ce misérable, je la ferai, moi, et je vous jure à mon tour qu’elle sera terrible.

— Merci, don Valentin ; mon oncle compte sur votre parole. Maintenant je pars.

— À présent ?

— Tout de suite.

— Pour aller où ?

— Rejoindre le Blood’s Son et lui porter votre réponse.

La Gazelle blanche sauta légèrement sur son cheval qui était attaché tout sellé à un arbre, à quelques pas de là, et s’éloigna au galop, après avoir fait au chasseur un dernier geste de remercîment.

— Singulière créature ! murmura Valentin.

Comme le jour était venu pendant cette conversation et que le soleil était levé, le Français se dirigea vers le calli de l’Unicorne, afin de faire assembler le conseil des grands chefs.

Dès que le chasseur fut entré dans le calli, don Pablo, qui, jusqu’à ce moment, était demeuré immobile, les yeux fermés et paraissant dormir, se leva subitement.

— Mon Dieu ! s’écria-t-il en joignant les mains avec ferveur, comment sauver la pauvre Ellen ? Si elle tombe entre les mains de cette furie, elle est perdue !

Puis, après un instant de réflexion, il s’élança en courant vers le calli de l’Unicorne. Valentin sortait au moment où le jeune homme arrivait à la porte.

— Où allez-vous donc ainsi tout courant, mon ami ? lui demanda-t-il.

— Je voudrais un cheval, répondit don Pablo.

— Un cheval ! fit Valentin avec étonnement, pour quoi faire ?

Le Mexicain lui jeta un regard d’une expression étrange.

— Pour me rendre au camp du Blood’s Son, dit-il résolument.

Un sourire triste se dessina sur les lèvres du Français. Il serra la main du jeune homme en lui disant d’une voix sympathique :

— Pauvre enfant !

— Laissez-moi y aller, Valentin, je vous en conjure, lui dit-il avec prière.

Le chasseur détacha un cheval qui paissait les jeunes pousses des arbres devant le calli.

— Allez, lui dit-il avec tristesse, allez où votre destin vous entraîne.

Le jeune homme le remercia avec effusion, enfourcha d’un bond le cheval, lui enfonça les éperons dans le ventre et s’éloigna à fond de train.

Valentin le suivit longtemps du regard, puis, lorsque le cavalier eut disparu dans le lointain, il poussa un profond soupir en murmurant à voix basse :

— Lui aussi il aime !… le malheureux !

Et il entra dans le calli qui servait d’habitation à sa mère, afin de lui donner le baiser du matin.