La Loi de Lynch/8

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Amyot (p. 78-89).

VIII.

Le Chat-Noir et l’Unicorne.

Le Chat-Noir avait gardé à Valentin une profonde reconnaissance, à cause de la générosité avec laquelle celui-ci lui avait sauvé la vie.

Le chef cherchait par tous les moyens possibles à payer cette dette qu’il avait contractée après l’attaque du camp des gambusinos, attaque pendant laquelle il avait vigoureusement soutenu le chasseur, tout en se laissant emporter au courant rapide du Gila, dans les pirogues en peau de bison que Valentin lui avait conseillé de construire. Le Chat-Noir réfléchit sérieusement aux événements qui se déroulaient sous ses yeux.

Il savait, comme tous les chefs indiens du Far West, les causes de la haine qui séparait les blancs ; de plus, il avait été en maintes circonstances à même d’apprécier la différence morale qui existait entre le squatter américain et le chasseur français.

D’ailleurs, maintenant, dans son esprit, la question était résolue : toutes ses sympathies l’attiraient vers le Français. Seulement il était bon que son concours, pour être utile, fut accepté non-seulement par Valentin, mais encore par ses amis, afin d’éviter tout malentendu.

Lorsque la terre eut repris son aplomb, que tout fut rentré dans l’ordre tracé par Dieu au commencement des siècles, le Chat-Noir fît un signe.

Les pirogues abordèrent.

Le chef ordonna à ses guerriers de camper où ils se trouvaient et de l’attendre.

Puis avisant à une courte distance une troupe de chevaux sauvages qui paissaient, il en laça un, le dompta en quelques minutes, s’élança sur son dos, et s’éloigna au galop.

En ce moment, le soleil montait radieux à l’horizon.

Le chef apache marcha tout le jour sans s’arrêter, si ce n’est quelques instants pour laisser respirer son cheval.

Au coucher du soleil, il se trouvait à portée de flèche du village de l’Unicorne.

Après être demeuré quelques instants pensif, l’Indien sembla définitivement prendre sa résolution ; il poussa son cheval et entra résolument dans le village.

Il était abandonné.

Le Chat-Noir le parcourut dans tous les sens, rencontrant à chaque pas des traces du combat terrible dont, quelques jours auparavant, il avait été le théâtre ; mais pas un homme, pas un chien.

Lorsqu’un Indien suit une piste, il ne se décourage jamais, et marche jusqu’à ce qu’il la trouve.

Le Chat-Noir sortit du village par le côté opposé à celui par lequel il était entré, s’orienta un instant et repartit au galop, sans hésiter, allant tout droit devant lui.

Son admirable connaissance de la prairie ne l’avait pas trompé ; quatre heures plus tard, il arrivait à l’entrée de la forêt vierge, sous les verts arceaux de laquelle nous avons vu disparaître les Comanches de l’Unicorne.

Le Chat-Noir entra, lui aussi, dans la forêt, passant juste au même endroit où la population du village avait passé.

Au bout d’une heure, il aperçut des feux briller à travers les branches des arbres.

L’Apache s’arrêta un instant, jeta un regard autour de lui, et continua à s’avancer.

Bien qu’il fut seul en apparence, le Chat-Noir se sentait épié ; il savait que depuis son premier pas dans la forêt il était suivi et surveillé par des yeux invisibles.

Comme il ne venait pas dans une intention belliqueuse, il n’avait en aucune façon cherché à dissimuler ses traces.

Tactique comprise par les sentinelles comanches, qui le laissèrent passer sans révéler leur présence, mais cependant se communiquèrent de l’une à l’autre l’entrée d’un chef apache sur leur territoire, si bien que le Chat-Noir était encore assez loin du village, que déjà on savait sa venue.

Le chef entra dans une vaste clairière, au centre de laquelle s’élevaient plusieurs huttes.

Plusieurs chefs étaient silencieusement accroupis autour d’un feu qui brûlait devant un calli que le Chat-Noir reconnut pour être le calli de médecine.

Contrairement à l’usage adopté en pareil cas, nul ne parut remarquer l’approche du chef ; personne ne se leva pour lui faire honneur et lui souhaiter la bienvenue.

Le Chat-Noir comprit qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans le village, et qu’il allait assister à une scène étrange.

Il ne s’émut nullement de la froide réception qui lui était faite, mit pied à terre, jeta la bride sur le cou de son cheval, et, marchant vers le feu, il s’accroupit en face de l’Unicorne, entre deux chefs qui se reculèrent à droite et à gauche pour lui faire place.

Sortant alors son calumet de sa ceinture, il le bourra, l’alluma, et se mit à fumer après avoir salué les assistants d’un signe de tête.

Ceux-ci lui répondirent par le même geste, mais sans rompre le silence.

Enfin l’Unicorne ôta le calumet de sa bouche, et se tournant vers le Chat-Noir :

— Mon frère est un grand guerrier, dit-il, qu’il soit le bienvenu ; son arrivée est d’un heureux augure pour mes jeunes hommes au moment où un chef redoutable va nous quitter pour se rendre dans les prairies bienheureuses.

— Le maître de la vie m’a protégé en me faisant arriver si à propos, répondit l’Apache ; mais quel est le chef qui va mourir ?

— La Panthère est las de la vie, reprit l’Unicorne d’une voix triste ; il compte beaucoup d’hivers ; son bras fatigué ne peut plus frapper le bison ni l’élan rapide ; son œil voilé ne distingue qu’avec peine les objets les plus rapprochés.

— La Panthère n’est plus utile à ses frères auxquels, au contraire, il devient à charge ; il doit mourir, dit sentencieusement le Chat-Noir.

— C’est ce que le chef a pensé ; il a aujourd’hui communiqué ses intentions au conseil réuni autour du feu où nous sommes, et c’est moi, son fils, qui suis chargé de lui ouvrir les portes de l’autre vie.

— La Panthère est un chef sage : que faire de l’existence lorsqu’elle doit être à charge aux siens ! Le Wacondah a été bon pour les Peaux Rouges en leur donnant le discernement nécessaire pour se débarrasser des vieillards et des infirmes, et les envoyer dans un autre monde où ils seront renouvelés, et, après cette courte épreuve, chasseront avec toute la vigueur de la jeunesse.

— Mon frère a bien parlé, répondit l’Unicorne en s’inclinant.

En ce moment, il se fit un certain mouvement dans la foule rassemblée devant la cabane des sueurs où le vieux chef était renfermé.

La porte s’ouvrit, la Panthère parut.

C’était un vieillard d’une taille majestueuse. Chose rare parmi les Indiens qui conservent fort longtemps les apparences de la jeunesse, ses cheveux et sa barbe, qui tombaient en désordre sur ses épaules et sa poitrine, étaient d’une blancheur éclatante.

On voyait sur son visage, dont les traits étaient empreints d’une énergie invincible, toutes les marques d’une décrépitude arrivée à sa dernière période.

Il était revêtu de ses plus beaux habits, peint et armé en guerre.

Dès qu’il se montra sur le seuil de la hutte, tous les chefs se levèrent. L’Unicorne s’avança vers lui et lui tendit respectueusement son bras droit sur lequel il s’appuya.

Le vieillard, guidé par l’Unicorne, s’approcha, en chancelant du feu devant lequel il s’accroupit.

Les autres chefs prirent place à ses côtés, les guerriers formèrent un vaste cercle par-derrière.

Le grand calumet de paix fut apporté par le porte-pipe qui le présenta au vieillard.

Lorsque le calumet eut passé de main en main et fait le tour du cercle, la Panthère prit la parole.

Sa voix était basse, sourde ; mais, grâce au silence profond qui régnait dans la foule, elle fut entendue de tous.

— Mes fils, dit-il, je vais partir pour l’autre contrée ; bientôt je serai près du maître de la vie. Je dirai aux guerriers de notre nation que je rencontrerai sur ma route que les Comanches sont toujours invincibles et que leur nation est la reine des prairies.

Un murmure de satisfaction bientôt étouffé accueillit ces paroles du vieillard.

Au bout d’un instant il reprit :

— Continuez à être braves comme vos ancêtres, dit-il ; soyez implacables pour les Faces Pâles, ces loups dévorants recouverts de la peau de l’élan ; qu’ils prennent toujours les pieds de l’antilope pour fuir plus rapides devant vous, et ne puissent jamais voir les queues de loup que vous attachez à vos talons ! Ne goûtez jamais à l’eau de feu, ce poison à l’aide duquel les Faces Pâles nous énervent, nous rendent faibles comme des femmes et incapables de venger nos injures. Parfois, lorsque pendant les longues nuits de chasse ou de guerre vous serez réunis autour des feux du campement, pensez à la Panthère, ce chef dont la renommée fut grande autrefois, et qui, voyant que le Wacondah l’oubliait sur cette terre, préféra mourir que d’être plus longtemps à charge à sa nation. Racontez aux jeunes guerriers qui pour la première fois fouleront le sentier de la guerre les exploits de votre chef la Panthère-Bondissante, qui si longtemps fut l’effroi des ennemis des Comanches.

En prononçant ces paroles, l’œil du vieux chef s’était animé, sa voix tremblait d’émotion.

Les Indiens réunis autour de lui l’écoutaient avec respect.

— Mais à quoi bon parler ainsi, reprit-il en étouffant un soupir, je sais que mon souvenir ne s’éteindra pas parmi vous, puisque mon fils l’Unicorne est là pour me succéder et vous guider à son tour sur cette route où si longtemps je vous ai précédés ? Faites apporter mon dernier repas, afin que nous puissions bientôt entonner la chanson du grand remède.

Immédiatement des Indiens apportèrent des marmites remplies de chair de chien bouillie.

Sur un signe de la Panthère, le repas commença.

Lorsqu’il fut terminé, le vieillard alluma son calumet et fuma, tandis que les guerriers dansaient en rond autour de lui.

L’Unicorne conduisait la danse.

Au bout d’un instant, le vieillard fît un geste.

Les guerriers s’arrêtèrent.

— Que désire mon père ? demanda l’Unicorne.

— Je veux, répondit-il, que vous chantiez la chanson du grand remède.

— Bon ! reprit l’Unicorne, mon père sera obéi.

Alors il entonna cette chanson bizarre dont voici la traduction, et que tous les autres Indiens répétèrent en chœur après lui, tout en reprenant leur danse :

« Maître de la vie, tu nous donnes du courage ! Il est vrai que les Peaux Rouges savent que tu les aimes ! Nous t’envoyons notre père aujourd’hui ! Vois comme il est vieux et décrépit ! L’élan rapide s’est changé en ours pesant ! Fais qu’il puisse se trouver jeune dans un autre monde et en état de chasser comme aux anciens jours ! »

Et la ronde tourbillonnait autour du vieillard, qui fumait impassible.

Enfin, lorsque son calumet fut vide, il secoua la cendre sur l’ongle de son pouce, posa la pipe devant lui et leva les yeux au ciel.

En ce moment, les premières lueurs du crépuscule teignaient de reflets couleur d’opale l’extrême ligne de l’horizon.

Le vieillard se redressa, son œil éteint sembla se ranimer et lança un éclair.

— Voici l’heure, dit-il d’une voix haute et ferme ; le Wacondah m’appelle. Adieu, guerriers comanches ; mon fils, c’est à vous de m’envoyer auprès du maître de la vie !

L’Unicorne détacha la hache pendue à sa ceinture, la brandit au-dessus de sa tête, et, sans hésitation, d’un mouvement rapide comme la pensée, il fendit le crâne du vieillard, dont le visage souriant était tourné vers lui, et qui tomba sans pousser un soupir.

Il était mort !

La danse recommença plus rapide et plus désordonnée, et les guerriers chantèrent en chœur :

« Wacondah ! Wacondah ! reçois ce guerrier. Vois, il n’a pas craint la mort ! Il sait qu’elle n’est pas, puisqu’il doit renaître dans ton sein !

« Wacondah ! Wacondah ! reçois ce guerrier.

« Il était juste ! Le sang coulait rouge et limpide dans son cœur ! Les paroles que soufflait sa poitrine étaient sages !

« Wacondah ! Wacondah ! reçois ce guerrier. C’était le plus grand, le plus célèbre de tes enfants comanches !

« Wacondah ! Wacondah ! reçois ce guerrier. Vois combien de chevelures il porte à sa ceinture !

« Wacondah ! Wacondah ! reçois ce guerrier ! »

Les chants et la danse durèrent jusqu’au lever du soleil.

Dès que le jour eut paru, sur un signe de l’Unicorne, la ronde s’arrêta.

— Notre père est parti, dit-il, son âme a quitté son corps, qu’elle avait trop longtemps habité, pour choisir une autre demeure. Donnons-lui une sépulture convenable à un aussi grand guerrier.

Les préparatifs ne furent pas longs.

Le cadavre de la Panthère-Bondissante fut lavé, peint avec soin, puis enterré assis avec ses armes de guerre ; le dernier cheval qu’il avait monté et ses chiens, égorgés sur la fosse, furent placés auprès de lui, puis on éleva une hutte d’écorce d’arbre au-dessus du tombeau, afin de le préserver de la profanation des bêtes fauves.

Au sommet de la hutte on planta une longue perche surmontée des scalps pris par le vieux guerrier à l’époque où, jeune et plein de force, il guidait les Comanches au combat.

Le Chat-Noir avait assisté avec un respect et un recueillement religieux à toutes les émouvantes péripéties de cette lugubre tragédie ; lorsque les cérémonies de l’enterrement furent terminées, l’Unicorne s’approcha de lui.

— Je remercie mon frère, dit le Comanche, de nous avoir aidé à rendre les derniers devoirs à un guerrier illustre. Maintenant je suis tout à mon frère, il peut parler sans crainte, les oreilles d’un ami sont ouvertes et son cœur recueillera les paroles que soufflera sa poitrine.

— L’Unicorne est le premier guerrier de sa nation, répondit en s’inclinant le Chat-Noir, la justice et la loyauté résident en lui, un nuage a passé sur mon esprit et l’a rendu triste.

— Que mon frère s’ouvre à moi, je sais qu’il est un des plus célèbres chefs de sa nation, le Chat-Noir ne compte plus les scalps qu’il a enlevés à ses ennemis ; quelle est la raison qui le rend triste ?

Le chef apache sourit avec orgueil aux paroles de l’Unicorne.

— L’ami de mon frère, le grand chasseur pâle adopté par sa tribu, dit-il nettement, court en ce moment un danger terrible.

— Ooah ! fit le chef, serait-il vrai ? Koutonepi est la chair de mes os ; qui le touche me blesse ! Que mon frère s’explique.

Le Chat-Noir rapporta alors au Comanche la façon dont Valentin lui avait sauvé la vie, la ligue formée par les Apaches et d’autres nations du Far West contre les blancs, et la position critique dans laquelle se trouvait personnellement Valentin à cause de l’influence du Cèdre-Rouge sur les Indiens et des forces dont il disposait en ce moment.

L’Unicorne secoua la tête à ce récit.

— Koutonepi est sage et intrépide, dit-il, la loyauté est dans son cœur, mais il ne pourra résister ; comment lui venir en aide ? Un homme, si brave qu’il soit, n’en vaut pas cent.

— Valentin est mon frère, répondit l’Apache ; j’ai juré de le sauver, mais seul que puis-je faire ?

Tout à coup une femme s’élança entre les deux chefs.

Cette femme était le Rayon-de-Soleil.

— Si mon seigneur le permet, dit-elle en jetant un regard suppliant à l’Unicorne, je vous aiderai, moi ; une femme peut beaucoup de choses.

Il y eut un silence.

Les deux chefs considéraient la jeune femme, qui se tenait immobile et modeste devant eux.

— Ma sœur est brave, dit enfin le Chat-Noir ; mais une femme est une créature faible dont le secours est de bien peu de poids dans des circonstances aussi graves.

— Peut-être ! répondit-elle résolument.

— Femme, dit l’Unicorne en lui posant la main sur l’épaule, allez où votre cœur vous appelle ; sauvez mon frère et acquittez la dette que vous avez contractée envers lui ; mon œil vous suivra, au premier signal j’accourrai.

— Merci ! dit la jeune femme avec joie ; et, s’agenouillant devant le chef, elle lui baisa respectueusement la main.

L’Unicorne reprit :

— Je confie cette femme à mon frère ; je sais que son cœur est grand, je suis tranquille ; adieu.

Et après avoir fait un dernier geste pour congédier son hôte, le chef entra sans se retourner dans son calli, dont il laissa le rideau de peau de bison retomber derrière lui.

Le Rayon-de-Soleil le suivit des yeux ; lorsqu’il eut disparu, elle se tourna vers le Chat-Noir.

— Partons ! dit-elle, allons sauver notre ami.

Quelques heures plus tard le chef apache, suivi par la jeune femme, avait rejoint sa tribu sur le bord du Gila où il l’avait laissée campée.

Le surlendemain, le Chat-Noir arrivait avec toute sa troupe à la colline du Bison-Fou.